Le 17 janvier 1995 un tremblement de terre frappe l'un des plus grands ports du monde, Kobe, au Japon. Le résultat est terrible: près de 6.000 morts, 30.000 blessés, 300.000 sans-abris, des milliers de prolétaires traumatisés, évacués, privés de tout... Ce séisme, le plus fort depuis 70 ans dans la région, a mis en évidence que les mesures de sécurité étaient loin d'être aussi fiables que les "spécialistes" le laissaient croire.

Nous avons déjà critiqué le mythe des catastrophes "naturelles", et chaque tremblement de terre, raz-de-marée, glissement de terrain, etc., confirme notre analyse: c'est le capital qui organise notre mort... Non, les catastrophes, sous le capital, ne sont pas naturelles; leurs causes et leurs conséquences sont indissociables du capitalisme. La "nature" du capital c'est la recherche de valeur, de toujours plus de valeur et ce procès de valorisation conditionne, produit et détermine tout. L'argent est tout, l'homme n'est rien. La construction d'une digue, d'un pont, d'un immeuble,... ne répondent pas aujourd'hui à une nécessité humaine mais bien au besoin qu'à le Capital (et son agent capitaliste) de trouver un support à sa valorisation. Dès lors, on rogne sur le matériau (vite placé, vite démoli), on comprime le temps de travail pour augmenter la productivité (vite fait, mal fait), on économise sur les frais d'entretien... et on prépare la prochaine catastrophe en spéculant sur la dégradation rapide du matériau pour justifier une nouvelle digue, un nouveau pont, un nouvel immeuble dont la construction ranimera la course à la valeur.

Nous avons déjà eu bien souvent l'occasion de commenter cette réalité (1), mais ce qui suscite ces rapides lignes aujourd'hui se situe dans le prolongement spectaculaire que nous offre le commentaire bourgeois à propos de la catastrophe de Kobe.

En la période de paix sociale actuelle, le cynisme extraordinaire que nos maîtres se permettent, force notre écoeurement.

En effet, au lendemain même de la catastrophe (18/01/1995), alors que les incendies font encore rage, qu'il manque de tout (d'eau, de nourriture, d'abris, etc.), que la terre tremble encore... que tout le monde commence à critiquer le gouvernement pour son attitude laxiste et irresponsable face aux conséquences du séisme, un spécialiste financier nippon déclare:

"L'impact macro-économique du plus récent tremblement de terre sera positif. Il y aura quelques aspects négatifs pendant un petit moment en raison des usines empêchées de produire dans les régions frappées par le séisme. Mais ce moment passé, il y aura de la demande pour les activités de construction et annexes. Et cela contribuera à diminuer le fossé entre l'offre et la demande en la matière qui continue à exister sur le marché japonais."
Le monde de l'argent a subsumé les rapports sociaux à un tel point que ce qui prime (pour les bourgeois) au lendemain même d'un tremblement de terre, c'est d'en prévoir les implications "économiques". Dès les premiers instants qui ont suivi l'événement, les propos de la presse mondiale ont porté essentiellement sur son impact sur l'économie japonaise et mondiale, sur la bourse, etc.

400 milliards de dollars de dégâts. Voilà un chiffre bien plus important que le nombre des victimes!

Quelques jours après le séisme, alors que des dizaines de prolétaires ruinés et désespérés se suicidaient (ceux qui n'avaient pas pu se payer d'assurances contre les séismes, trop onéreuses!), un "spécialiste" du problème de la surcapacité de la flotte mondiale et donc de la chute des primes d'assurance, annonce que "la destruction de Kobe pourrait enrayer cette chute". Décidément, le mot d'ordre des capitalistes tend à devenir ouvertement: "à quand la prochaine catastrophe naturelle? Pour nous c'est tout bénéfice!"

Nous voudrions d'abord et surtout gueuler ici notre dégoût de telles prises de position. Ce seul sentiment justifie notre réaction. Nous nous sentons agressés brutalement par ce que représente ce type de déclaration. Dans le laminage quotidien de nos sentiments, la bourgeoisie tend à nous habituer à accepter la misère, à intégrer l'horreur, à vivre avec l'inhumain, à banaliser la non-vie... à devenir nous-mêmes secs, producteurs, efficaces, durs, en un mot: citoyens. Mais vraiment, face à une société qui produit aussi "franchement" ce type d'analyse, comment vivre une minute de plus sans chercher à structurer dans la lutte la haine que nous ressentons.

Sans doute de telles déclarations -à défaut d'humanité- ont-elles au moins l'avantage de la "franchise" car elles ne font finalement que dire "tout haut" ce que le Capital fait d'habitude "tout bas". Avec de tels commentaires en effet, nous plongeons sans faire le détail, au coeur de la réalité du point de vue essentiellement mercantile de la bourgeoisie et de son unique préoccupation: la valorisation. Et c'est bien à ce niveau que nous voulons opposer notre préoccupation. Les besoins de la Valeur se sont à ce point imposés aux besoins de l'Humanité que ce type de communiqué aussi ouvertement morbide ne suscite même pas la plus petite remarque auprès de l'abruti qui le lit. Et pour nous, c'est symptomatique d'une réalité plus triste encore: l'absence de réponse prolétarienne face aux actes capitalistes laisse le champ libre à la parole du Capital. Quand le prolétariat se tait, l'Economie Nationale parle à sa place.

Car il est clair que c'est uniquement par manque de réactions de notre classe que la bourgeoisie peut se permettre un tel cynisme, une telle arrogance, sans le fard médiatique de l'hypocrisie!

Le tremblement de terre à Naples, en novembre 1980, a été suivi d'une lutte du prolétariat pour la satisfaction de ses besoins élémentaires. Les 50.000 prolétaires jetés à la rue du jour au lendemain se sont réappropriés les axes de lutte historiques minimums: occupations de locaux (quartiers, hôtels de luxe!...) pillages, etc. et bien sûr affrontements violents aux défenseurs de la propriété privative, les flics (2). Si nous rappelons cette réaction sur notre terrain de classe, ce n'est pas pour opposer les prolétaires de Naples à ceux de Kobe, mais pour d'une part réaffirmer la seule voie possible pour les prolétaires soumis à une brutale aggravation de leurs conditions de survie: la lutte; et, d'autre part, pour constater l'aspect effrayant de la période de paix sociale que nous traversons.

Dans le monde de la terreur démocratique actuelle, si un "responsable" s'était permis des déclarations "fracassantes" du style: "6.000 morts, 6.000 chômeurs en moins!", ou bien, "30.000 blessés, enfin un coup de fouet au secteur hospitalier!", y aurait-il eu des réactions plus violentes de notre classe? La déclaration visée plus haut est pourtant du même acabit réaliste... selon les critères de valorisation capitaliste, c'est-à-dire directement contre nous, notre classe et nos intérêts.

 
 


 
Nous n'allons pas faire une surenchère dans les horreurs qui émaillent quotidiennement la non-vie sous le capital. Les victimes du séisme sont des prolétaires sacrifiés sur l'autel de la valeur. Ils ne valaient que par l'exploitation de leur force de travail mais voilà que, morts, ils prennent une valeur nouvelle, le capital les tuent une seconde fois, leur mort va revivifier l'économie dans plusieurs secteurs.

Ce qui s'est passé dans cette région du monde, le triangle Kyoto-Kobe-Osaka, l'une des zones de concentration du capital les plus fortes du monde, peut se passer et se passera demain dans n'importe quelle autre zone. Nul n'est épargné, nul n'est à l'abri. Les prolétaires de Kobé dont les bourgeois vantaient les hauts salaires se sont retrouvés d'une seconde à l'autre sur la paille, dans le dénuement le plus complet, soumis aux requins de la spéculation (30 dollars pour UNE patate!), obligés de dormir dans la rue, sous des abris précaires comme dans les autres camps-mouroirs du monde, apeurés, humiliés, désemparés par ce que le monde de l'économie leurs présente comme un coup du sort. La vague de suicides qui a suivi le tremblement de terre est d'ailleurs directement déterminée par l'aggravation brutale des conditions de survie du prolétariat à Kobe.

Depuis la catastrophe de Kobe, la terre a tremblé en Russie, anéantissant en quelques instants des milliers de prolétaires (3); un super-marché s'est effondré à Séoul, broyant des centaines d'autres (4); toujours en Corée du sud, une explosion "accidentelle" sur le chantier de métro de Taegu a détruit tout un quartier ouvrier; régulièrement, en Inde et ailleurs, des trains vétustes, bondés et surchargés déraillent faisant à chaque fois des centaines de morts; des bateaux ont coulé emportant leurs cargaisons de prolétaires; des collines se liquéfiant ont englouti des centaines de prolétaires; des inondations ont emporté des centaines de prolétaires; des typhons (aux doux noms féminins) ont balayé des milliers d'habitations peu solides, tuant, blessant, ruinant... des milliers de prolétaires; la sécheresse de cet été a tué des milliers de prolétaires, la plupart pauvres, vieux et malades... des raz-de-marée... des vagues de froid...

Mais nous savons que de catastrophe en catastrophe, de destruction partielle en destruction partielle, le capital ne pourra enrayer son cycle infernal de sur-production de marchandises/sous-production de valeur qui l'entraîne actuellement... il lui faut impérativement une nouvelle guerre généralisée, une super-giga-guerre mondiale qui fera paraître bénigne la dernière!

Et la seule réponse du prolétariat, ce sera la lutte, sur son terrain de classe, contre l'économie et ses lois, contre la folie anti-vie de ce monde. Dans sa lutte, le prolétariat tuera ses ennemis, ceux qui voudront défendre avec acharnement ce système dans son ensemble, ceux qui spéculent sur notre sueur, notre force de vie et enfin sur notre mort!
 
 

Crève le capital et tous ses défenseurs!

Pas de pitié pour les bourgeois, ils n'en ont pas pour nous!

Contre l'humanisme, la lutte sans merci!

Détruisons ce qui nous détruit!

 



 
 

NOTES :

1. A ce sujet on peut lire (ou relire) le livre de Bordiga, "Espèce humaine et croûte terrestre" (1951-53), ainsi que deux de nos textes: "Catastrophes: mode de vie du capital", paru dans "Parti de Classe" N°7 d'avril 1987 et "Le messager de la Libre Entreprise (Herald of Free Entreprise) s'est enfoncé dans les eaux glacées des calculs de rentabilité", paru dans "Action Communiste" N°13 de juin 1987.

2. Nous avons traité de cette lutte dans "Parti de Classe" N°3 de mars 1981. Voir aussi la 4ème partie de notre texte "Quelques aspects de la question du logement", publié dans "Le Communiste" N°20 d'août 1984.

3. L'épicentre de ce séisme a frappé Neftegorsk, ville pétrolifère importante, bâtie sur un sol qui au fil des années fut vidé de son pétrole pour être transformé en de gigantesques poches vides et caverneuses, ne demandant qu'à s'écrouler au moindre choc. Cela, les capitalistes du coin le savaient pertinemment bien!

4. De violents affrontements ont opposé les flics à des prolétaires en colère à l'annonce de la fin des recherches pour retrouver ceux que la bourgeoisie appelle pudiquement des "personnes disparues". Après plus d'un mois de recherche, l'addition commençait à devenir lourde, la rentabilité imposait de déblayer le terrain aux bulldozers pour reconstruire du neuf. Des prolétaires ("les familles des victimes" comme disent les médias) ne l'ont pas entendu de cette oreille et ont imposé, certes avec d'énormes faiblesses, leurs intérêts égoïstes de classe, ils ont imposé par la force la reprise momentanée des recherches.
 


CE42.3 Le cynisme éclairé des charognards bourgeois : L'exemple de Kobe