Des "Palestiniens", "réfugiés", "occupés", s'affrontant à des "israéliens", "colons", "occupants", voilà ce que nous présente la bourgeoisie mondiale depuis bientôt 50 ans. Des territoires occupés et une lutte pour leur libération, voilà dans quoi on noie la lutte de classe depuis des années et comment on masque la réalité, comment on élude les vraies questions... Voilà des décennies que l'ensemble des officines de l'extrême gauche bourgeoise photographie le rôle de gendarme local assumé par l'Etat d'Israël dans cette région du monde pour imposer des tâches de libération "à tous les palestiniens opprimés". L'idéologie de la libération nationale définit des buts communs aux deux classes pour la nation palestinienne, et nie l'existence des prolétaires dans la nation israélienne. Nous rejetons vigoureusement cette vision fausse et volontairement entretenue pour étouffer toute vélléité de lutte de classe des DEUX côtés.

       A contre-courant de cette idéologie asphyxiante qui tente de noyer le prolétariat dans l'ignorance de sa propre réalité, nous affirmons, comme nous l'avons toujours fait (et continuerons à le faire), qu'il n'y a ni "peuple palestinien" ni "peuple israélien", ni "colons", ni "occupés", mais qu'en Palestine, à Gaza, en Cisjordanie comme en Israël et comme partout ailleurs, il y a deux classes sociales antagoniques et ennemies.

       Mais la mystification de la "libération nationale", comme toute idéologie, prend pour base matérielle certains aspects partiels de la réalité.

       Ainsi, il n'est pas nécessaire de se taper la lecture de l'imbuvable bouillie idéologique "trotskyste" ou "maoïste" pour reconnaître que l'Etat Israélien, parce qu'il a réussi à cimenter la paix sociale à l'intérieur de ses frontières et qu'il fait office de gendarme régional, est le délégué local des intérêts d'ensemble de la bourgeoisie internationale. Que des prolétaires bougent quelque part ou se concentrent dangereusement dans la région, et voilà l'armée israélienne qui vient mettre de l'ordre ...et du sang!

       Mais si cet Etat est si puissant, c'est aussi parce qu'il se distingue particulièrement dans sa capacité à imposer la démocratie, c'est-à-dire à nier les antagonis­mes de classes et à unifier ces dernières sous son aile nationalisto-protectrice. Entretenant et développant son image de nation opprimée depuis la nuit des temps, entourée d'ennemis prêts à tout pour le détruire, l'Etat israélien a choyé et dorloté cette menace salutaire qui ramenait dans son giron les citoyens nationaux (ou dans ses prisons les prolétaires récalcitrants) et qui le plaçait dans le rôle de la victime aux yeux des citoyens du reste du monde.

       Et si, basée sur la communauté fictive du "juif-éternellement-persécuté", cette idéologie de "l'ennemi-aux-portes-du-pays" a été si chèrement entretenue, c'est qu'il est toujours bon d'agiter le spectre de l'ennemi extérieur pour écraser celui beaucoup plus dangereux qui pourrait se réveiller à l'intérieur.

       C'est toujours sous prétexte de "trahison de l'intérêt national", de "crime contre la nation", de "collaboration avec l'ennemi" que l'Etat fusille, enferme, envoie à l'asile ou en exil tout qui remettrait en question l'ordre intérieur, l'équilibre de terreur démocratique négateur de la lutte de classe.

       Israël fait d'autant moins exception à cette règle que son arsenal idéologique pour souder les classes sociales derrière la défense nationale est particulière­ment impressionnant: l'idéologie démocratique et la religion bien sûr, mais aussi le sionisme, "l'identité" juive et l'antifascisme. Et la représentation internationale qui est aujourd'hui faite de la dernière guerre mondiale vient parfaire ce conglomérat idéologi­que: on a transformé et réduit une guerre de destruction de millions de prolétaires de toutes nationalités en une guerre de destruction des seuls "juifs", et Israël se repose sur cette récu­pération pour justifier la néces­sité de son existence comme na­tion!

       Et le piège se referme sur le prolétariat de la région  lorsque l'0LP (soutenu par l'extrême gauche bourgeoise internationale) puise les éléments clés de son union nationale dans la réelle démesure du rapport de force existant entre les deux Etats.

       Car comme toujours, le senti­ment nationaliste de la "nation opprimée" s'exacerbe proportion­nellement à la terreur qu'inspire "l'ennemi de la nation"; en ef­fet, les bourgeois locaux, les aspirants gestionnaires palesti­niens de la force de travail locale, éprouvent peu de peine à convaincre "leurs" prolétaires qu'une nation libérée du joug israélien ne pourra qu'être plus juste et plus humaine.

       Mais voilà donc qu'aujourd'hui, le rêve de la libération de la nation palesti­nienne opprimée par l'Etat israé­lien, ce rêve véhiculé par tous ceux qui défendirent peu ou prou "la lutte de libération nationale du peuple palestinien" et accor­dèrent leur soutien (toujours critique bien entendu, pour se garder la conscience tranquille) à l'OLP, a progressivement pris corps et frontières: les accords de paix entre Arafat et Rabin ont enfin permis l'édification d'une véritable nation palestinienne.

       Une nation palestinienne et une nation israélienne se côtoyant convivialement dans une reconnaissance mutuelle des fron­tières, voilà qui met sérieuse­ment du plomb dans l'aile des idéologies soudant la paix natio­nale.

       Mais l'Etat en Israël comme en Palestine ne pouvait faire autrement. En effet, d'un côté l'union nationale réalisée autour de la guerre menée par Israël commençait à sérieusement se lézarder, et il devenait de plus en plus difficile pour l'armée israélienne d'assurer l'ordre non seulement en Palestine mais dans ses propres rangs; de  l'autre, en Palestine même, l'Intifada commençait tout aussi sérieusement à faire ressurgir les contradictions sociales à l'intérieur même des territoires occupés, l'OLP se décrédibilisant de plus en plus aux yeux des prolétaires en lutte (1).

       L'Etat d'Israël voyait décroître sa crédibilité inter­nationale, et de victime il devenait bourreau; Arafat, de son coté, avait grand besoin de reprendre les choses en main et de redorer son blason. D'un commun accord, et sous l'oeil ému de la bourgeoisie mondiale, ils ont donc signé les accords de paix et poussé simultanément un soupir de soulagement: enfin le besoin impérieux de mettre un terme à l'Intifada allait se réaliser, enfin les deux camps verraient s'arrêter cette "révolte des pierres" qui n'en finissait plus d'humilier Israël et de gêner l'OLP dans sa quête frénétique de reconnais­sance internationale (2).

       L'installation territoriale de l'Etat palestinien requérait impérativement de mettre un point final à ce désordre. Intérêt partagé par l'Etat d'Israël qui voyait d'un mauvais oeil sa crédibilité et le potentiel d'estime dont il jouit encore au niveau international s'effriter dangereusement. Enfin, la "révolte des pierres" devait cesser car elle représentait une menace permanente pour la bourgeoisie mondiale du fait de la "facilité" avec laquelle des prolétaires, désarmés mais décidés, sem­blaient pouvoir résister à l'une des meilleures armées du monde; exemple dangereux dont s'étaient déjà revendiqués des prolétaires en colère, un peu partout dans le monde, à Trafalgar Square et à Vaulx-en-Velin notamment.

       Voilà donc que les fractions bourgeoises hier rivales, s'embrassent aujourd'hui devant les yeux émerveillés de l'extrême gauche internationale, et unissent leurs efforts pour "rendre l'accord concret et acceptable aux yeux des deux opinions publiques" (3). Car, répétons-le encore, la signature de l'accord de paix n'est que le parachèvement éclatant de la lutte que mène depuis toujours, main dans la main, les bourgeoi­sies palestinienne et israélienne contre le prolétariat dans la région. Hier il s'agissait de diviser pour régner, alors, s'accrochant à leur drapeau national, les fractions bourgeoises attisaient les haines; aujourd'hui, c'est l'union et la fraternité entre cousins qu'on prône, et l'entente est à l'ordre du jour, il s'agit maintenant de réconcilier pour mieux dominer.

       Et le rêve des staliniens de tous les pays se réalise donc: la Palestine vole vers la liberté! Mais quelle est donc la nature de cette "liberté" tant vantée par les supporters des différentes fractions bourgeoises palesti­niennes? Celle qui règne au Nicaragua, en Roumanie ou au Vietnam: la liberté d'exploiter des prolétaires livrés pieds et poings liés à l'union nationale par une longue lutte de libération nationale! La liberté d'empri­sonner les récalcitrants à la nouvelle patrie grâce à l'aide active des anciennes forces armées de libération reconverties en forces de police!


A la veille de mettre sous presse nous parviennent des informations confir­mant le rôle invariablement répressif de toute force de l'ordre. A Gaza, débor­dant une manifesta­tion, de jeu­nes prolétaires en colère se sont vio­lemment affronté à la police palesti­nienne. Celle-ci a réagit comme réagis­sent toutes les polices du monde: par les armes. Les flics (pales­tiniens!) n'ont pas hésité à tirer et à tuer. A ce jour les informa­tions font état de 18 morts et 200 blessés. Voilà comment, en Pales­tine comme ailleurs, les force de l'or­dre répondent à la colère de notre classe. Voilà le progrès que nous offre l'autonomie nationale de la Pales­tine enfin libérée!

 


       Et en effet, tandis que Rabin et Arafat dissertaient c'est, comme de bien entendu, l'appareil de répression (mieux connu sous le vocable "d'appareil de maintien de l'ordre") qui s'installait le premier dans les nouveaux "territoires autonomes" palestiniens.

       Quelle grande victoire, quel énorme pas en avant dans la libération de l'homme: les prolétaires en Palestine ont maintenant le droit de se faire taper sur la gueule par leurs propres policiers! Quelle fierté pour l'extrême gauche internationale! Toutes fractions confondues, ces multiples sectes ennemies se voient réunies dans cette récompense à leurs prières: un Etat palestinien disposant de ses propres forces de répres­sion natio­nale!

       Depuis le 13 décembre 1993, date officielle du retrait des troupes israé­liennes de Jericho et de Gaza (4), les prolétaires de ces deux villes ont l'immense privilège de voir se dé­ployer face à eux (grand acquis de toute lutte de libération nationa­le) une police palestinienne! Et pas n'importe laquelle: une "force de police puissante" composée d'un effectif de 30.000 hommes équipés de matériels légers (fusils et mitrail­leuses) et soutenue financièrement par la CEE et les Etats Unis. L'E­tat israélien restera malgré tout vigilant et vérifiera "si les palesti­niens sont capables ou non de contrôler le terroris­me" comme l'affirmait Yossi Beilin, le bras droit de S. Peres.

       Omar al-Khatib, le n°2 de l'OLP chargé des Affai­res de sécurité, s'est tout spécialement assuré que ces charmants messieurs soient "entraînés à la lutte anti-terroriste, anti-émeute et contre la criminalité". L'Europe et les Etats Unis veilleront également à ce que cette formation soit des plus efficaces et enverront pour ce faire des spécialistes-ès-maintien-de-l'ordre.

       Mais ce n'est pas tout, l'accord de paix précise encore que les services secrets palestiniens (dont Israël vante le professionnalisme !!) devront transmettre à l'Etat hébreux "les informations sur des groupes palesti­niens radicaux".


       Prolétaire de Palestine, ton ennemi est dans ton pays, c'est ta propre bourgeoisie. Après t'avoir enfermé dans le piège de la libération nationale, elle réclame ta participation à la reconstruction nationale, et pour s'assurer de ta collaboration elle "compte sur l'impor­tance des effectifs de la police non seulement pour réduire le chômage, mais pour 'dis­suader au maximum les troubles'".

       Dorénavant, prolétaire, les balles qui t'atteindront, les bombes qui feront sauter ta maison, les bâtons qui te matraqueront,... se­ront "palestiniens". Tu n'as plus à t'inquiéter car la nouvelle police ne sera composée que d'hommes de confiance, recrutés et formés avec le plus grand soin par un palesti­nien: Ibrahim Youssouf Mouhana. Et monsieur Mouhana sait y faire: ancien officier de police lui-même, il a été formé à l'école de police d'Israël!

       Voilà, prolétaire, le programme de cette nou­velle patrie qu'on te pro­pose comme une carotte tout en polissant le bâton qui s'abat sur toi au moin­dre écart. Voilà ce que tu subis chaque jour dans ta chair; les balles, les tortu­res, les cachots d'A­ra­fat n'ont rien à envier à ceux de Rabin. Aujourd'hui comme hier, quand nous luttons pour défendre nos intérêts de classe, la bourgeoi­sie répond de la même façon: par de la mitraille et du plomb!

       Nous n'avons pas de patrie, de territoire ou d'Etat à défendre. Par­tout sur cette planète nos intérêts sont identiques. Organisons-nous sans concession au natio­nalisme. Seul notre internationalisme nous permet­tra de mettre à bas ce sys­tème de mort.

                  A bas toutes les patries !

                  Mort à l'union nationale !

         Vive l'organisation internationaliste

                   du prolétariat mondial !


A la veille de mettre sous presse nous par­viennent des informations confirmant le rôle invariablement répressif de toute force de l'ordre. A Gaza, débordant une manifesta­tion, de jeunes prolétaires en colère se sont violemment affronté à la police palestinienne. Celle-ci a réagit comme réagissent toutes les polices du monde: par les armes. Les flics (palestiniens!) n'ont pas hésité à tirer et à tuer. A ce jour les informations font état de 18 morts et 200 blessés. Voilà comment, en Palestine comme ailleurs, les force de l'ordre répondent à la colère de notre classe. Voilà le progrès que nous offre l'autonomie natio­nale de la Palestine enfin libérée!

 



([1])    Voir à ce sujet notre éditorial "Plus ça change... et plus c'est la même chose!" dans cette même revue.

([2])    Pour une analyse approfondie de la situation de notre classe dans les "territoires occupés" et la lutte qui s'y déroule depuis des années, nous renvoyons le lecteur à notre article "Cisjordanie, Gaza, Jérusalem, en réponse à la lutte des prolétaires, ce que prépare la bourgeoise (une fois de plus): le massacre" paru dans Le Communiste n°26, février 1988.

([3])    Toutes les citations reprises en italiques dans ce texte sont extraites de la presse des 14 et 15 octobre 1993.


CE41.6.2 Nous soulignons:

Palestine: Les accords de paix contre le prolétariat