Cet article est suivi d'un autre qui concerne cette fois la République des Etats Unis Mexicains.

"Une Autre République"

"Dans le coup de grâce donné, dans son récent Message, par Monsieur Cleveland à la République américaine, nos lecteurs auront pu voir quel genre de bénéfices le peuple travailleur pourra rencontrer dans le tant vanté système républicain.

Là-bas, dans la terre classique de la liberté, dans la République Modèle, aux Etats Unis d'Amérique, le prolétariat n'est autre chose que ce qu'il est dans tous les systèmes de gouvernements connus; c'est-à-dire une classe de la société, la classe la plus nombreuse, exploitée au profit d'une minorité bien installée et satisfaite.

Qu'ils lisent, qu'ils étudient dûment les ouvriers républicains et le mode d'être du peuple américain; qu'ils auscultent, disons-le ainsi, avec une attention particulière les organes vitaux de ce grand malade qui s'appelle peuple, et ils verront que là bas, comme ici et comme partout, c'est le même mal qui consume lentement la vie des travailleurs; un mal que nous appellerons parasitisme bourgeois et qui à la manière d'un énorme ténia, se nourrit de notre organisme.

Et que l'on ne croit surtout pas que la passion d'une quelconque école nous guide dans notre manière d'écrire. Non! Que les faits quotidiens eux-mêmes, ceux qui se déroulent dans le monde républicain, mettent en évidence, à chaque pas, l'absence de passion dans nos jugements!

Regardez ce qui s'est passé à Veracruz (Mexique) et dites si Alexandre de Russie lui-même pourrait procéder de manière plus despotique.

Nos lecteurs ont déjà pris connaissance de la grève des ouvriers du tabac menée dans la population; et étant donné qu'ils sont au courant de ce mouvement, ils serait bon qu'ils s'informent des procédés utilisés à l'encontre de ces travailleurs, pour les obliger à retourner au travail. A cette fin, nous insérons ici le manifeste que nous avons reçu:

"... (après avoir exposé les faits, le manifeste se termine de cette façon: NDR)... les grévistes du tabac lancent un pressant appel à la presse noble et généreuse de la localité et de la République pour qu'au nom du droit, de la loi, de la justice et de la liberté, elle s'insurge contre les rigueurs tyranniques auxquelles ont été réduits deux cent pauvres journaliers pour défendre la liberté de leur travail et pour accomplir dignement leurs engagements. Quant à moi, je sais déjà qu'avec cette déclaration j'augmenterai contre ma personne la colère vengeresse du Chef politique, mais je serai heureux, quelques soient les souffrances qui me seront infligées, si le sacrifice de mon individu est utile d'une quelconque manière à mes camarades grévistes de l'honorable laborieuse et persécutée corporation du tabac."

Raphael Mercado
Veracruz, 1er janvier 1889.

Mais les grévistes du tabac de Veracruz vivent dans l'erreur s'il croient que la presse noble et généreuse va s'insurger au "nom du droit, de la loi, de la justice et de la liberté, (...) contre les rigueurs tyranniques auxquelles ont été réduits deux cent pauvres journaliers pour défendre la liberté de leur travail et pour accomplir dignement leurs engagements".

La propriété de votre travail!

Quelle ironie! Seriez-vous par hasard maîtres de vous-mêmes? Votre travail! Et depuis quand a-t-il été vôtre? Auriez-vous droit par hasard à autre chose qu'à cette misérable bouchée de pain dur qu'on vous concède afin que vous conserviez votre vie, tant que le bourgeois en a besoin?

Votre travail! Quand donc en avez-vous été maîtres?Quel est donc le véritable et permanent bénéficiaire de votre travail, le bourgeois qui vous exploite ou vous-mêmes qui, tout en produisant des fleuves d'or, passez votre vie misérablement consumés par l'anémie? Espérez, espérez seulement que la presse noble et généreuse s'insurge au nom de la justice, du droit, de la loi, de la liberté; espérez, et vous verrez bientôt ce que la presse entend par droit, par justice et par liberté.

Rapidement, cette presse à laquelle vous vous plaignez, vous dénoncera comme quelques révoltés mécontents, troublant la tranquillité publique (12); parce que la justice, c'est vous faire ronger votre frein quand vous ne voulez pas supporter les impôts du capital, parce que le droit, est celui qu'a le bourgeois de vous exploiter, parce que la loi, c'est ce qui a été fait pour vous rendre esclaves et la liberté, est celle que vous avez de voter pour vos propres tyrans.

Et ceci se passera aussi longtemps que vous espérerez que la presse noble et généreuse intercède en votre faveur, aussi longtemps que vous penserez trouver hors de vous-mêmes des éléments qui vous appuient et vous défendent.

Il y en aura bien sûr qui vous diront que vous vivez dans une République et que la loi, le droit et la justice garantissent votre liberté; que vous êtes des électeurs et que grâce au suffrage universel vous pourrez chasser d'un simple souffle tous ces mandarins qui vous dérangent, mais que vous devez allez travailler auprès de votre patron, celui de l'usine "La Union" (qui se devait de s'appeler "Union" (13)), sous peine d'être écrasés comme l'ont été vos camarades Manuel Iglesias et Julio Castillo, par une "autorité sans intelligence, sans éducation, sans conscience, et sans frein".

C'est cela et rien d'autre que vous obtiendrez.

Mais si vous sortez de cette léthargie qui vous engourdit, et que vous vous disposez à prendre part au mouvement universel amorcé par les travailleurs, alors et seulement alors, vous serez sur le bon chemin, parce qu'espérer votre libération au travers de forces étrangères à vous mêmes est une illusion... c'est caresser l'idée d'être un homme libre par le simple fait de vivre dans une République, et de cette erreur vous recevrez une bonne démonstration..." (14)

* * *

La lutte contre les mythes républicains et patriotiques est une constante dans l'histoire des communistes. Parce que le programme de la contre-révolution se concentre dans l'assujettissement démocratique du prolétariat à telle ou telle fraction de la bourgeoisie, (comme on peut le voir, dans ce même numéro, dans l'article consacré à la social-démocratie), il est essentiel pour les révolutionnaires de démontrer que monarchie et république, que dictature par la volonté populaire ou dictature contre la volonté populaire, que telle ou telle "patrie", ne changent rien à l'essence de ce système d'exploitation universel qu'est le capitalisme. Dans cette tâche invariante, nous reconnaissons nos camarades d'hier et de toujours:

"De plus, dans les rangs dans lesquels milite humblement El Productor, on combat sans pitié toutes les superstitions - y compris celle du capital - et nous ne tenons aucun compte des termes de monarchie et de république, et en général, de toute la creuse technologie de cette mesquine politique, qui lorsque sa sphère d'action n'est pas limitée au nom d'une quelconque idole de pacotille, que ce soit Sagasta ou Canovas, elle l'est par un fleuve, une montagne ou quelque autre accident géographique. Ah! non, les moules de cette maudite politique sont bien trop étroits, eux qui n'expriment que la consécration de l'exploitation de la majorité par la minorité; non, nous ne sommes ni monarchistes ni républicains; notre idéal est bien plus élevé, bien plus nobles sont nos aspirations; nous voulons la fusion harmonieuse de toutes ces collectivités qui, sous le nom de nation, bouillonnent et s'agitent dans les horreurs de l'esclavage; nous sommes venus à la vie publique pour défendre les intérêts d'une classe sociale qui s'appelle classe ouvrière, sans aucune distinction de nationalité, nous voulons un seul peuple et un seul autel, notre peuple est l'humanité et notre dieu, l'éternelle justice dont le règne finira par s'implanter sur ce monde si longtemps souillé par l'exploitation du frère par le frère." (15)

* * *

Il est évident qu'à cette époque-là déjà, le prolétariat et les révolutionnaires étaient accusés d'indifférence pour leur attitude classiste, et étaient dénoncés comme réactionnaires parce qu'ils ne soutenaient pas la démocratie et la lutte pour l'indépendance. Voici comment répondait Roig de San Martín à ce que seront les arguments classiques du centrisme (Kautsky, mais ensuite Lénine, Trotsky, Staline, Bordiga,...) pour l'atteler au char de la bourgeoisie (comme si le prolétariat ne faisait pas de politique en refusant d'adhérer à la sphère de la politique bourgeoise!):

"Ce qui arrive est assez original. Le prolétariat, incrédule face à tant de désillusions, déçu par tant de promesses faites avec la solennité d'un rituel en ces jours où les politiciens lui donnaient rendez-vous sur les barricades, s'est prononcé en faveur d'une organisation essentiellement ouvrière, et pour avoir séparé ses propres intérêts des intérêts antagoniques des partis, il est maintenant l'objet de sarcasmes et de railleries de la part de ses anciens adulateurs. Certains, nommés démocrates fédéralistes mais en fait despotes sans éducation ni instinct, l'ont accusé d'être un allié inconscient de la réaction, un joker ignorant des situations qui l'ont exploité sans mesure, et le rendent ainsi responsable de la perte de liberté qui n'a en fait d'autre défenseur que les politiciens de filiation bien connue. Un ouvrier satellite de la réaction, c'est à dire ami de la soumission au dépouillement de la tyrannie! C'est stupidement absurde et insolemment douteux. Mais si l'on veut entendre ce que nous pensons en général de la politique, qu'elle se nomme réformiste ou conservatrice, nous ne voyons pas d'inconvénient à affirmer qu'en rapport à la cause du travail il ne faut pas faire de distinction. Quelle différence y a-t-il donc entre l'autocrate russe qui exile en Sibérie ceux qui conspirent pour la disparition de l'obstacle s'opposant au bonheur du peuple moscovite, et les démocrates républicains français refusant à leurs citoyens un droit qui est individuel, et comme ils disent eux-mêmes, antérieur à toutes lois, celui d'organiser les municipalités conformément au système organisé par les Conseils Ouvriers dans leurs assemblées souveraines? Serait-ce donc la règle potestative d'un pouvoir démocratique que de nier les droits qui se déduisent des principes formant la base de ce gouvernement, ou serait-ce peut-être que la démocratie s'accommode par intérêt de ces messieurs inconscients auquel le Quatrième état cessera un jour d'obéir, pour commander et être obéi?... Votre apostolat est hypocrite! Votre austère vertu démocratique est une sanglante farce; vous flattez le peuple comme Brutus flattait César, comme Corine louait Auguste, comme Judah complimentait Jésus: vous prodiguez des caresses qui tuent, parce que ce sont des sentiments mesquins qui les engendrent, des sentiments propres aux despotes...

Les politiciens professionnels, eux qui se préoccupent du sort des peuples en échange d'un siège au festin du budget, pensent que la classe ouvrière, lorsqu'elle se débarrasse de ses organisations conventionnelles et de ses systèmes stériles (quand ils ne sont pas nuisibles), commet un crime dont la conscience sociale ne pourra l'absoudre aujourd'hui, pas plus que demain le tribunal sans appel de l'histoire...

Ces politiciens avisés et experts, qui croient que le prolétariat ne fait pas de politique parce qu'il ne milite pas dans les rangs des noyaux organisés qui visent à gouverner les peuples ou aspirent à implanter en eux leur doctrine, ne connaissent pas l'organisation ouvrière pas plus que les buts que se propose de réaliser cette phalange qui fut jusqu'il y a peu l'âme de toutes les situations, le nerf des groupes d'opposition, la menace permanente des proscrits et la préoccupation constante des hommes d'Etat. Cela ne s'appellerait donc pas politique ce que fait le Quatrième état en accord avec ses intérêts particuliers et ses aspirations, avec son mode d'être social, sa spécificité propre, parce qu'aucune organisation ne ressemble à celle dont il a besoin pour rendre viable ses propositions, persuadé qu'à l'intérieur du libéralisme le plus large, il ne trouvera pas la panacée qui soigne ses maux chroniques? N'y aurait-il pas en tout cela plus de politique que dans toutes les intrigues et mortifications qui l'empoisonnent de ses vapeurs toxiques? N'y aurait-il donc pas par hasard, plus de politique que dans celle qui nous a appauvrit et éloigné du chemin que nous devions emprunter pour ne pas perdre de vue les intérêts prolétariens, intérêts qui avaient été remis dans des mains mercenaires et qui tantôt nous vendaient au son de l'hymne de Riego, tantôt nous jetaient dans les cachots au nom de l'ordre et de la propriété? Non. Cela c'est une autre sorte de politique, qui ne croit ni en la monarchie ni en la république parce qu'elle n'attend rien d'eux, mais compte seulement sur ses propres forces organisées, sur la solidarité salutaire de ses seuls intéressés desquels surgit, puissante et vigoureuse, l'émancipation du Quatrième état, qui sera l'oeuvre de son travail, de ses vertus civiques, de son unité d'action, liée à ses propres et exclusives forces..." (16)

* * *

Pour terminer, et à l'attention des frères prolétaires de Cuba qui contrairement à tout ce qu'on leur dit, doivent lutter pour la révolution, pour la même révolution que le prolétariat dans tous les coins du monde, nous citerons notre camarade Roig de San Martín, dans un texte qui semble faire référence à la situation que vivent aujourd'hui nos camarades à Cuba:

"Jusqu'à présent, et nous le disons bien fort, toutes les révolutions n'ont rien été de plus que de misérables parodies...

Qui furent donc les véritables bénéficiaires des efforts réalisés et du sang versé?... Les millions d'hommes qui gémissent dans la misère répondent pour nous; bien qu'il serait plus juste que ne réponde l'insolente ploutocratie qui, grâce à la candeur des peuples, est venue remplacer l'aristocratie...

Elle sait trop bien (la bourgeoisie, NDR) que la politique est l'unique moyen qui peut la soutenir et elle craint le jour où les travailleurs s'organiseront comme classe, parce qu'elle sait que le jour où ils l'abandonneront sera le dernier jour de sa domination. C'est pour cela que nous la voyons combattre nos idées avec autant d'insistance. C'est pour cela qu'elle nous dit quotidiennement, qu'en dehors de la politique il n'existe pas de rédemption possible pour les peuples, parce qu'elle sait que la politique est le moyen pour les tenir enchaînés." (17)

* * *

NOTES

12. L'invariance réelle de la contre-révolution nous surprendra toujours. Récemment (en 1992), des militants et groupes qui se prétendent prolétariens, ont "découvert" que la presse était contre-révolutionnaire, qu'elle était au service du capital, que c'était un appareil de l'Etat. Roig de San Martín disait déjà cela il y a déjà plus d'un siècle!

13. "Union Obrera" était le nom de l'unité syndicale jaune et des briseurs de grèves de l'industrie du tabac à Cuba, et "La Union", le périodique de cette organisation. Celle-ci constituait la réponse patronale aux campagnes de El Productor, à l'action de L'Alliance Ouvrière, fomentée par le groupe des trois Enrique au Congrès Ouvrier de 1887.

14. Publié dans El Productor, "Une autre République", le 17 janvier 1889.

15. Publié dans El Productor, "Sur notre terrain", le 11 août 1887.

16. Publié dans El Productor, "Principes et Finalités", 1er septembre 1887.

17. Publié dans El Productor, "Lisez et Pensez", 11 août 1887.


CE40.5.4 Contre la politique:

Notes de lecture et extraits de "El Productor"

(La Havane, 1887-1890)

"Une autre république" (17 janvier 1889)