Voici maintenant un autre article de "El Productor" où s'exprime l'antagonisme entre les intérêts du prolétariat et toutes les alternatives politiques de la bourgeoisie:

"Ouvriers avant tout"

"Les sympathies qu'a réveillé notre propagande socialiste chez un grand nombre d'ouvriers de La Havane et de l'Ile en général, et l'engagement décidé dont ils ont fait preuve afin de s'organiser de façon définitive et puissante semble avoir été une raison suffisante pour que certains, qui méritent à juste titre le qualificatif de réactionnaires, crient leurs grands dieux et essayent de démontrer aux fils du travail qu'on tentait de les détourner de leur libération.

... ce que nous voulons c'est faire de tous les travailleurs un seul homme, en les comprenant tous dans une seule aspiration commune.

Ceux qui les égarent, ceux qui les divisent, sont ceux qui tentent de fomenter leurs passions politiques, creusant ainsi un profond fossé entre les uns et les autres.

Les ouvriers ne parviendront qu'à diviser leurs forces en détournant leur attention de la question du travail qui la réclame impérieusement, et en se consacrant à une politique régie uniquement par les dégoûts et haines personnelles...

Nous sommes à Cuba où les passions politiques sont plus enflammées que dans n'importe quel autre pays... Face à un état de choses aussi lamentable, nous avons tenté de détourner les ouvriers de la politique, non seulement parce que nos doctrines sociales l'exigent, mais aussi parce que le fractionnement des travailleurs (7) était ici supérieur à celui de n'importe quelle autre partie du monde.

Avec notre propagande, nous avons arrondi beaucoup d'angles et l'idée de liberté économique, la seule à laquelle doivent aspirer les travailleurs, s'est infiltrée peu à peu dans les cerveaux les plus réticents.

Il est nécessaire que les ouvriers sachent une fois pour toute que ni avec l'assimilation, ni avec l'autonomie (8), ni avec la démocratie, ni avec aucun système politique, ils ne gagneront quoi que ce soit, économiquement parlant, et cela qu'ils soient noirs ou blancs, travailleurs, ou qu'ils appartiennent à n'importe quel parti.

Sous tel régime, nous aurons peut-être une liberté politique supérieure que sous tel autre, mais notre esclavage économique sera le même quel que soit le gouvernement. Ce que nous venons de dire est tellement évident qu'il n'y a pas un seul travailleur pour ignorer ce qu'endurent ses camarades, que ce soit en Suisse ou aux Etats Unis où ils jouissent pourtant d'une si grande liberté.

S'affranchir économiquement doit être l'objectif principal des classes prolétariennes qui aspirent à être libres, et pour cela le Socialisme met à leur disposition les moyens nécessaires. Prétendre que la politique doit les mettre en possession de la liberté à laquelle en tant qu'hommes ils on droit, est une ambition qui n'a comme résultat que de les détourner du point unique vers lequel ils doivent diriger leurs pas.

Et ce que nous disons n'est pas nouveau. En 1816 déjà, Saint-Simon affirmait que la politique n'était rien de plus que la science de la production, et il annonçait l'absorption de celle-ci par l'Economie. Bien qu'ici on ne trouve encore que l'embryon de l'idée définissant les conditions économiques comme étant la base des institutions politiques, cette affirmation contient néanmoins clairement la proposition de conversion du gouvernement politique en une administration, c'est-à-dire l'abolition de l'Etat.

Ceux qui, donnant libre cours à leurs passions intéressées, croient que les classes travailleuses pourront trouver le moyen de s'émanciper de la tutelle sous laquelle ils vivent uniquement dans la politique, se trompent lourdement ou font semblant de se tromper pour atteindre leurs buts.

Et ils se trompent parce que tant que le prolétariat ne résout pas la question économique qui le maintient en esclavage, il ne peut être libre. Ce n'est pas en faisant de la politique que le tailleur obtiendra un sou de plus pour la confection d'une redingote, ce n'est pas en faisant de la politique que le maçon verra la plus légère augmentation de son salaire, ce n'est pas en faisant de la politique que l'ouvrier du tabac gagnera plus par paquet de cigarettes.

Ces espoirs ne pourront être atteints qu'en rompant la loi du salaire qui les opprime, et cette loi, essentiellement économique, ce ne sont ni les démocrates, ni les monarchistes qui la briseront.

Il faut que ce soient les travailleurs qui abordent eux-mêmes cette immense entreprise, s'ils veulent être libres.

Unissons-nous pour briser cette loi, travailleurs, et avant d'établir des distinctions entre vous pour cause de nationalités ou races, soyez ouvriers." (9)

* * *

Les camarades de "El Productor", en plus d'exposer de manière abstraite ces positions communistes et de s'opposer à chaque tentative d'entraîner les ouvriers vers le suffrage universel (10) se chargèrent de démystifier dans la pratique les démocraties et les républiques modèles existant à ce moment-là spécialement en Amérique (Etats Unis, Argentine, Mexique,...).

Ainsi par exemple, l'article "La République Modèle" publié dans "El Productor" du 27 décembre 1888, reprend l'intégralité d'un discours du président des Etats Unis dans lequel celui-ci reconnait que l'opposition entre opulence et misère n'a pas du tout diminué et a même augmenté dans ce modèle de république.

Dans cet article de "El Productor", nous pouvons lire:

"A diverses reprises, lorsque nous avons parlé des différents systèmes politiques qui régissent le monde, nous avons affirmé qu'aucun d'entre eux ne satisfaisaient nos aspirations parce que tous, absolument tous, ne constituaient que des moyens dont se servait la classe dominante pour enchaîner son peuple. Chaque jour qui passe amène des faits nouveaux qui renforcent toujours plus nos positions.

Mais si nos opinions étaient mises en doute par qui que ce soit, il suffirait de lire le Message de Cleveland pour se convaincre que l'unique ennemi contre lequel les ouvriers doivent lutter, c'est le capitalisme.

Tout effort que le peuple travailleur déploie au sens politique sera inutile, il n'obtiendra rien d'autre qu'un changement de forme du gouvernement et il sera toujours en face de l'énorme pieuvre qui l'étouffe dans ses épouvantables tentacules.

Nous l'avons dit mille fois, c'est le Capital et lui seul qui réduit les travailleurs en esclavage que ce soit dans les monarchies ou dans les républiques, et tant que nous ne nous organisons pas comme classe pour combattre face à face l'ennemi commun, ce sera en vain que nous courrons les urnes et y déposerons nos votes avec l'espoir d'améliorer notre situation économique, seule pierre angulaire de notre libération..." (11)

* * *

Notes :

7. Le fractionnement des travailleurs auquel se réfère ici Roig de San Martín, est le fractionnement existant entre espagnols, cubains et noirs comme nous pouvons le déduire de ce texte.

8. Il est fait référence ici à l'opposition bourgeoise entre le maintien comme colonie espagnole (assimilation) ou l'indépendance (autonomie).

9. Publié dans El Productor, 1er mars 1888.

10. Comme par exemple, dans l'article "La politique et les ouvriers à 'La lucha'", publié dans El Productor, 1er novembre 1888.

11. Publié dans El Productor, le 13 janvier 1889.

 


CE40.5.3 Contre la politique:

Notes de lecture et extraits de "El Productor"

(La Havane, 1887-1890)

"Ouvriers avant tout" (1 novembre 1888)