En 1888, "El Productor" publia une série de textes intitulés "Réalité et Utopie" (I à VI) qui expliquent en grandes lignes la conception globale des camarades de l'époque. Vu leur importance dans la lutte à contre courant menée à un moment où les solutions démocratiques, libérales, autonomistes, indépendantistes (la "libération nationale de Cuba") étaient dominantes, nous avons décidé d'en publier une partie importante.

"Réalité et utopie"

"... Tant et tant de désillusions ont lacéré le coeur des patientes masses populaires, qu'il n'est pas possible de les tromper plus longtemps.

C'est pour cela que les idées socialistes, qui ont gagné énormément de terrain dans les regroupements ouvriers, sont de jour en jour plus acceptées par les travailleurs du monde entier.

Parce qu'au devant d'elles ne se présentent pas de ces rédempteurs hypocrites qui proposent des avantages en échange d'une candidature...

Le socialisme dit aux peuples: "Telle est ma doctrine, suis-la si tu veux te libérer, mais n'attends de personne qu'il te libère à ta place, parce que ton émancipation sera ton oeuvre propre."

La vérité qui émane de cette formule est indiscutable, même pour les esprits les plus bornés, et c'est en vain que tentent de la déforcer ceux dont les ambitions viennent se briser contre elle.

Les systèmes politiques mis en place jusqu'à ce jour sont à tel point discrédités par la conscience populaire, que l'on ne peut que rire à l'écoute de ceux qui en font l'apologie intéressée et qui demandent pourquoi encore parler de rédemption des peuples puisque la politique les a déjà libéré. Cette affirmation est tellement grossière qu'elle dévoile d'elle-même le poison mortel qu'elle véhicule.

Soutenir de pareilles thèses, équivaut à dire à l'infortuné salarié: "Tu es un être insensible; et si la honte des reproches que tu endures montes parfois à ton visage jusqu'à t'en faire rougir, c'est parce que tu n'es qu'un idiot qui n'arrive pas à comprendre ce que tu vaux et ce que tu pourrais faire grâce aux procédés que la politique met à ta portée."

Horrible et sanglant sarcasme, seulement comparable aux cruels coups de fouets que les plus impitoyables des contremaîtres donnaient à l'époque sur le dos des esclaves noirs!

Il parait invraisemblable que de pareilles affirmations puissent être portées à l'encontre d'un peuple enchaîné aux places les plus dégradantes!

Heureusement, les hommes qui savent sentir et penser prennent bonne note de telles paroles, et en déduisent ce qu'il faut attendre de semblables rédempteurs.

Ils les abandonnent donc, et chaque nouveau jour voit d'innombrables hommes du peuple venir grossir les rangs de ceux qui, rassurés par les doctrines socialistes, ont trouvé en elles, et en elles seules, le plus sûr moyen de résister aux poussées d'une société marâtre qui les réduit à l'état d'esclave, de la façon la plus dénaturalisée qui soit.

Nos adversaires qualifient d'utopique la manière de penser propre à ces hommes, sans s'arrêter au fait que celui qui pense ainsi connaît la marche historique que le socialisme a suivi à travers les âges.

Ceux que l'on honore ainsi du qualificatif d'utopistes savent fort bien que le socialisme est le fruit du reflet de la compréhension de la lutte de classe qui existe entre les possesseurs et les dépossédés...

Issu de ce sentiment de justice et de la lutte conséquente entre prolétariat et bourgeoisie, l'histoire enjolive aujourd'hui ses pages avec les noms de Thomas Münzer, les Egaux et Babeuf.

Quiconque se flatte d'être un tant soit peu instruit, ne peut ignorer les théories qui résultèrent des soulèvements de ces révolutionnaires portés à la défense d'une classe qui, alors qu'elle n'était pas encore constituée, n'en demeurait pas moins le précurseur du prolétariat moderne.

Par la suite apparurent les théories franchement communistes du XVIIème siècle, théories calquées sur l'antique Sparte, et comme conséquence de celles-ci, les hommes de Saint-Simon, Charles Fourier et Robert Owen..." (1)

* * *

"... Le prolétariat de l'époque actuelle est plus misérable que l'esclave de l'antiquité ou que l'errant du moyen-âge, car il n'a pas comme le premier quelqu'un qui veille à sa subsistance, et s'il jouit de plus de liberté que l'esclave c'est uniquement de la liberté de mourir de faim qu'il s'agit; mais il est aussi plus misérable que l'errant du moyen-âge, car il ne dispose pas de son indépendance et qu'il n'a pas comme lui la possibilité de récupérer ce que la société lui a usurpé dans le cadre de l'ordre qui régit la propriété.

Nous constatons donc, que le riche est aujourd'hui plus riche et le pauvre plus pauvre qu'ils ne l'ont jamais été.

... Le cheval du baron Hirsch est mieux alimenté, mieux soigné, mieux loti qu'un malheureux prolétaire...

Ces miraculeuses rédemptions que nous signalons quelque peu à la légère n'ont pu être réalisées que grâce à la politique (comme on le constatera plus loin, "la politique" est définie par l'auteur comme le monde de l'ennemi, et c'est sur cet ennemi qu'on ironise en lui attribuant ces phrases - ndr.) qui oeuvre inlassablement dans le but d'offrir aux peuples plus de liberté; et si la réalité fait que les classes prolétariennes sont aujourd'hui plus libres mais plus misérables qu'avant, nous devons nous en contenter en nous disant que parmi nous n'existe plus l'esclave de l'antiquité.

Qu'importe la misère d'un peuple face au suffrage universel!

Qu'importe si un père de famille se couche aujourd'hui sans le moindre quignon de pain à offrir à ses enfants pour le lendemain, puisqu'il a le droit d'aller déposer dans l'urne un bulletin de vote en faveur de l'un ou l'autre favori?

Ces biens sont ainsi faits que pour les posséder, nous méritons bien de mourir de faim.

Mais les socialistes, ces utopistes rusés qui ont déjà fait leurs dents sur des sujets de ce genre, passent leur vie à rêver pitoyablement et comprennent les choses d'une autre façon. Ils pensent savoir distinguer la réalité de l'utopie et dans leur erreur, affirment que les peuples ne sauraient être libres aussi longtemps qu'ils ne se seront pas émancipés économiquement.

Et cette vérité qu'ils ne croient pas avoir découverte mais tirée de l'histoire, a comme base les grands mouvements politiques qui ont eu lieu dans le monde, lesquels n'ont pas produit le moindre résultat économique en faveur des classes prolétariennes.

Prenons le plus grand de ces mouvements, la Révolution Française. Qu'a-t-elle donc fait à ce niveau?

C'est avec raison qu'un remarquable écrivain a dit de celle-ci: "Le développement de l'industrie sur une base capitaliste fit de la pauvreté et de la misère des masses ouvrières, la condition vitale de la société". Et plus loin, il ajoute: "Si les vices féodaux qu'on rencontrait publiquement s'étaient réfugiés dans l'ombre, les vices bourgeois auparavant occultés éclataient maintenant au grand jour. Le commerce se transforma peu à peu en une escroquerie légalisée; la fraternité liée à l'enseignement révolutionnaire se manifesta sous la forme des disputes et des rivalités propres à la concurrence; la corruption générale remplaça l'oppression violente et l'or prit la place du sabre, comme premier agent social; le droit de cuissage passa du baron féodal au propriétaire de l'usine; la prostitution prit des proportions jusqu'alors inconnues; le mariage continua d'être, sous la forme légale, la couverture officielle de la prostitution, complétée par l'adultère; en un mot et en regard des pompeuses promesses des philosophes, les institutions politiques et sociales qui prolongèrent le triomphe de la Raison, apparurent rapidement pour de trompeuses et tristes caricatures."

Ce qui est écrit ci-dessus correspond à notre manière de penser, et dans nos articles antérieurs nous disions déjà, en nous référant à la Raison proclamée par les philosophes du XVIIIème siècle, que cette dernière n'était rien d'autre que la Raison bourgeoise..." (2)

* * *

"... Ainsi donc, si certains lecteurs sont étonnés qu'un journal essentiellement ouvrier émette des idées purement ouvrières, nous ne sommes quant à nous nullement surpris du fait que les politiciens soient opposés aux ouvriers...

Les bases d'une révolution dans la conception de la nature étant déjà posées de manière positive par le matérialisme moderne, il était logique et naturel qu'au travers des faits cités ci-après intervienne un changement dans la manière de concevoir l'histoire.

Les ouvriers de Lyon, en 1831, donnèrent le premier pas, et de 1838 à 1842, le chartisme anglais prit des proportions colossales.

Ces événements étaient déjà incontournables, et la guerre de classe entre prolétariat et bourgeoisie fit violemment son entrée dans l'histoire; une guerre en pleine recrudescence à mesure qu'augmentait le développement de la grande industrie et de la domination politique.

C'est alors qu'on vit clairement que les doctrines économiques bourgeoises, l'identité d'intérêts entre le capital et le travail, et autres figures de style, étaient démenties dans les faits..." (3)

* * *

"Liberté, Patrie, Gloire, Victoire; superbes paroles que nous pouvons réduire à un de ces deux termes: mort ou misère.

Liberté! Parole sacrée dont se sert la politique pour conduire des milliers d'hommes sur les champs de bataille à la recherche d'illusoires d'espérances! Talisman magique avec lequel les enrôleurs professionnels ont pu attirer les peuples! Appel sonore derrière lesquels nous courrons désemparés en quête de la mort!

Oh! mais quelle merveilleuse réalité!...

Après une misérable enfance, gaspiller les forces de nos jeunes années en mordant la cartouche et en répandant notre sang sous les coups mortifères d'une baïonnette.

Et tout cela pourquoi?

Parce qu'on nous a dit que le système de gouvernement sous lequel nous vivons était despotique, cruel, inhumain et qu'en luttant pour la république, en lui offrant la victoire, nos enfants seraient heureux et notre manière de vivre enfin agréable... parce qu'on nous a parlé d'éducation, de droits, et de tant et tant d'autres choses que les peuples ne connaissent que de nom.

Et derrière elles, s'en est allé et s'en va encore... le simple et honnête travailleur abandonnant dans ces mille et un combats, tantôt un bras, tantôt une jambe, et la plupart du temps la vie elle-même, sous n'importe quelle latitude.

Et cependant... Oh! réalité jamais bien rêvée!... la république a vaincu et ses armées épuisées, victorieuses, rentrent au foyer remplies d'espoirs.

Vive la liberté! s'exclame le peuple, transporté d'enthousiasme... Et le temps passe. Un président extrêmement instruit a dirigé le destin de la patrie pendant quelques années et les fils déguenillés du malheureux qui lutta pour les libérer, se retrouvent comme avant, affamés et ignorants...

Que sont devenues les belles promesses?

Demandez-le donc aux pères du peuple, aux politiciens de salon et ils vous répondront qu'il suffit de faire quelques réformes et de recommencer à lutter.

Oh! Eternelle ignorance des peuples! Voilà la réalité dans laquelle vous vivez... toujours en lutte et toujours aussi ignorants et affamés!

Patrie! Mais quel superbe nom! Et qui donc n'éprouverait-il aucune adoration pour le coin où il est né?

Qui ne s'extasierait au souvenir des câlins d'une mère, faits au coin du feu, dans une nuit d'hiver, sous le toit paternel?...

La patrie est en danger! Aux armes, enfants de la patrie! Et les voilà qui partent, les honnêtes enfants du peuple, répandre leur sang et mourir pour ce morceau de terre qui renferme leurs souvenirs les plus sacrés.

Au bout de quelques temps, une partie de ceux qui s'en allèrent, reviennent, orgueilleux et triomphants. L'envahisseur a été repoussé à la frontière. La patrie est libre! Vive la patrie!

Et la veuve et les fils?

Ah! la veuve et les fils! Regarde-les, déguenillés et morts de faim!

Pourquoi?

Demande-le donc aux pères de la patrie, aux politiciens de salon...

Gloire! Rêve doré...

Le fils d'un héros vous répondra: "Mon père fut un glorieux soldat de la patrie!"

Sais-tu lire? As-tu mangé aujourd'hui?

Le pauvre vous tendra la main pour demander l'aumône et baissera honteusement la tête.

Victoire! Etincelante couronne de héros...

Et le peuple patient part à la recherche de ses honorables aspirations, laissant un bras par-ci, une jambe par-là, et la vie en tous lieux...

Quand ils reviennent, si quelques-uns de ceux qui s'en allèrent ont la chance de revenir, ils se rendent compte que malgré le sang versé la patrie n'est pas libre, la gloire est pour les autres, la liberté est leur esclavage, et la victoire la misérable ascension des moins nombreux sur les plus nombreux.

Tel est le cadre salvateur qui attend les fils du peuple s'ils remettent leur destin entre les mains de la politique.

L'école socialiste en revanche agit de façon très différente...

Il est vrai que l'école socialiste s'était plus préoccupée de décrire les antagonismes suscités par la production, que de rechercher les causes qui les engendraient; mais arriva Karl Marx, et avec lui apparurent la conception matérialiste de l'histoire et l'explication de la production capitaliste au moyen de la plus-value... C'est là qu'on démontra tout naturellement et qu'on expliqua, que l'appropriation de travail non rétribué était la forme fondamentale de la production capitaliste et de l'exploitation des ouvriers. C'est ainsi qu'il fut démontré que tout capitaliste, en payant la force de travail de l'ouvrier, extrait de celle-ci plus de valeur réelle qu'il ne lui en a coûté de l'acquérir et que cette plus-value accumulée constitue la masse de capital, toujours croissante, entre les mains des possesseurs..." (4)

* * *

"Nous vivons une époque formidable; la civilisation envahit tout et les peuples, comblés de bonheur, s'ils veulent rester heureux, ne doivent pas abandonner la réalité dans laquelle ils vivent pour suivre des illusions chimériques. La démocratie, tambour battant, se fraye un chemin au milieu des rangs d'esclavocrates, et le monde marche à pas de géant vers la réalisation de ses espoirs. Bientôt brillera sur l'horizon des peuples, le soleil de la liberté et ceux qui furent opprimés pendant tant d'années se verront enfin libres de toutes ces lourdes chaînes qui oppriment aujourd'hui sa misérable existence. Nous avançons et l'avenir est nôtre: c'est l'immense distance qui nous sépare de l'esclave des anciens temps qui nous le prouve, puisqu'alors qu'ils n'avaient qu'une grossière chemise pour couvrir leur nudité, nous portons quant à nous des gants et un frac, et nous habitons des maisons fraîches.

Ce discours, ou d'autres fort semblables, ce sont nos rédempteurs, nos hommes politiques qui le tiennent quotidiennement.

Mais, pour nous qui voulons en rester à l'examen de la société dans laquelle nous vivons, pour nous qui sans aucune autre préoccupation, prétendons en déduire l'avenir qui nous attend, si nous suivons cet ordre des choses, nous ne pouvons en rien être d'accord avec de semblables affirmations.

Nous ne pouvons admettre qu'un peuple soit libre alors que la misère le domine.

Mais regardez donc ces peuples, hauts lieux de la civilisation et de la liberté; voyez s'ils ne comptent pas des grands savants, des centaines de poètes, d'historiens, de musiciens inspirés, d'ingénieurs, de docteurs, de richissimes propriétaires, de prospères industriels et de tant d'autres choses encore.

N'importe quel citoyen, un bûcheron, un tailleur, peut s'élever jusqu'à gouverner le destin de millions d'hommes et ce sera sa propre faute s'il n'y parvient pas puisqu'il en a tous les moyens à sa portée... L'instruction est gratuite et les chaires sont ouvertes à qui le désire.

Alors pourquoi ces peuples ne se libèrent-ils pas? La politique serait-elle donc responsable de leur indifférence?

Ah! si vous vous déplaciez maison par maison, pour effectuer une visite au domicile des habitants de ces pays, tellement heureux en apparence, vous trouveriez bien vite la réponse... la misère!

Face à la misère il n'y a pas de liberté d'enseignement, pas de chaires libres. C'est à peine si le malheureux travailleur peut enseigner à lire et à écrire maladroitement à ses fils, puisque dès qu'ils sont assez forts pour travailler, il est nécessaire, il est vital qu'ils aident à supporter les charges de la famille. Quels hommes pouvez-vous donc faire de ces misérables enfants qui ne vont à l'école que durant trois ou quatre ans? Et quelles responsabilités pouvez-vous exiger de parents qui s'endorment sans savoir s'ils auront un morceau de pain le lendemain?

Quelle horrible injustice ce serait!

C'est pour cela que nous avons affirmé à diverses reprises, que les grands principes proclamés par la révolution française furent stériles pour le prolétariat. En effet, à quoi cela sert-il de proclamer l'égalité, la liberté et la fraternité si nous ne sommes pas des êtres égaux, libres et fraternels étant données les différences de conditions sociales.

Quoi qu'en disent nos ardents détracteurs, ce n'est pas à la politique de vaincre ces différences, si l'on entend par politique la science de l'Etat et l'art de gouverner.

Nous ne répéterons jamais assez que c'est au Socialisme de résoudre ce problème sur lequel toutes les écoles politiques connues se cassent les dents.

C'est pourquoi, le Socialisme étudie avec une claire conscience, les causes qui s'opposent à l'établissement de la liberté sur terre. De cette étude, il tire comme conséquence que l'ordre social actuel est l'oeuvre de la bourgeoisie, de la classe actuellement dominante...

Mais la production capitaliste, ou tout au moins son agent, son introducteur, la bourgeoisie, avait une mission historique à accomplir et dut se consacrer à concentrer les moyens de production... Pour les lecteurs qui veulent étudier ce sujet, il existe "Le Capital" de Marx.

La cage dans laquelle se débat en vain le prolétariat est celle des moyens de productions et d'existence qui s'imposent à l'ouvrier et l'empêche de vivre. Détruisez donc ce système, que les moyens de production fonctionnent sans prendre la forme du capital, et le prolétariat détiendra la sécurité de l'existence.

Les capitalistes ne sont déjà plus capables de diriger les forces qu'ils ont accumulées et le prolétariat détient la solution de l'antagonisme...

Et maintenant que nous avons parlé de l'Etat, nous allons dire deux ou trois mots à propos de cet organisme, qui n'est rien d'autre, quelque soit sa forme, qu'une machine capitaliste, l'Etat des capitalistes.

... il faudra nécessairement réaliser une substitution de l'appropriation capitaliste par une appropriation basée sur la nature même des forces productives. Ces forces productives, qui s'accroissent chaque fois plus, composeront à n'en pas douter, l'armée qui effectuera cette révolution.

Le prolétariat, dit à ce propos un écrivain, après s'être emparé de la force publique, transforme les moyens de production en propriété de l'Etat; mais par ce fait, il détruit lui-même son caractère de prolétariat, ainsi que toute distinction et antagonisme de classe, et par conséquent, il détruit l'Etat en tant qu'Etat.

L'Etat était la représentation officielle de toute la société, son incarnation en un corps visible; mais il était cette incarnation alors qu'il constituait l'Etat de la classe qui, à cette époque, représentait la société entière; dès le moment où il devient représentant de l'ensemble de la société, il accomplit son dernier acte en tant qu'Etat.

Il nous faut lutter pour atteindre... la victoire.

Soyons fermes dans nos convictions, utilisons tous les moyens en faveur de notre cause.

Et remettons au sévère jugement des temps à venir tous ceux qui, alors qu'ils pourraient utiliser leurs facultés à la coopération d'une oeuvre rédemptrice, préfèrent se complaire à discuter de personnalités et non d'idées, et à établir ainsi des distinctions entre des hommes qui sont avant tout humains." (5)

* * *

"Chaque jour qui passe nous apporte une confirmation supplémentaire de l'inconsolable réalité dans laquelle nous vivons. Hier c'était les assassinats de Chicago, les exécutions de Rio Tinto; aujourd'hui c'est l'apparition d'une nouvelle invention du génie humain qui vient augmenter le nombre des facteurs tendant à maintenir le malheureux prolétariat dans un éternel esclavage.

Les journaux de cette capitale ont rendu compte ces jours-ci des perfectionnements réalisés par un technicien américain sur les machines à faire du tabac, inventées il y a quelque temps. Bientôt, très bientôt, nous verrons que les industriels qui s'occupent de production à grande échelle devront se rendre propriétaires de ce nouvel instrument pour leur bonheur présent, et que les ouvriers qui se consacrent à la torréfaction du tabac subiront la même souffrance que celle de leurs camarades qui furent substitués par la machine-outil...

Mais il ne faut pas croire au vu de ce qui est dit ci-dessus, que l'apparition d'une nouvelle machine dans le champ de l'industrie nous attriste d'une façon quelconque.

Nous ne savons que trop que les grandes révolutions n'ont pas lieu si n'y contribue pas un facteur indispensable... la nécessité; et c'est bien une nécessité des peuples que de se rebeller contre tout ce qui les rend esclaves.

Et les peuples aujourd'hui sont esclaves et ils le seront chaque fois plus, malgré les tant vantées libertés dont ils jouissent, parce qu'ils sont attachés par de puissantes chaînes à la misère, sans autre espérance que d'être plus libre politiquement parlant alors qu'une invention qui devrait leur appartenir leur est toujours inaccessible et sera accaparée par les capitalistes pour les soumettre au règne de l'indigence.

Ceci est la réalité aujourd'hui et ce sera celle de demain: plus de liberté, mais plus de faim...

Dans notre article précédent, nous avons démontré que l'appropriation des moyens de production par la société doit forcément être la conséquence du grand développement qu'elle à pris, et que de cette appropriation il faudra nécessairement déduire l'abolition de l'Etat.

L'abolition des classes, avant celle de l'Etat, sera également le fruit de l'appropriation à laquelle nous nous référons; abolition dont la nécessité se fait sentir chaque fois plus étant donné que les conditions matérielles pour la mettre en pratique augmentent rapidement; et quand nous disons que les conditions matérielles augmentent, nous ne faisons en rien allusion à ce à quoi beaucoup se réfèrent au sens politique, c'est à dire, à la nécessité d'égalité, de justice et de fraternité, paroles vides de sens pour nous, dans la mesure où on n'entend pas les trouver dans l'avènement de nouvelles conditions économiques.

On nous dit parfois que la division de la société en classe fut le fruit de la division du travail; conséquence fatale que nous ne nierons pas. Nous savons bien que là où le travail ne rapporte rien d'autre que le strict nécessaire pour l'entretien de tous, le travailleur doit utiliser pour la production, tout le temps dont il dispose, donnant par là origine à une minorité exemptée de travail qui se charge de la direction générale du gouvernement, de la justice, etc, etc. Cette minorité devient dominante et consolide son pouvoir au détriment de la classe laborieuse transformant la direction sociale en exploitation des masses.

Ceci étant posé, seules les classes privilégiées détiennent ce droit historique tant qu'existe la production peu développée; et ce droit cesse d'exister dès que les capitalistes, en transformant la production individuelle en production sociale, impriment à cette dernière un développement maximum. C'est pourquoi nous avons dit dans un de nos articles précédents que le système comprenait son propre châtiment.

En effet, quand nous aurons aboli les classes au moyen de l'appropriation de la production par la société, nous aurons alors atteint un tel niveau social que tout obstacle qui s'oppose au développement politique et intellectuel sera superflu.

Parce qu'une fois économiquement libérée, la société sera libre de la véritable entrave qui l'empêche aujourd'hui d'aborder franchement le chemin de la rédemption.

Si, comme nous l'espérons, la société parvient à prendre possession des moyens de production, elle mettra nécessairement fin à l'appropriation des produits par une classe déterminée et les producteurs cesseront d'être les producteurs dominés par leur propre travail.

Cette réalité détruira la confusion qui règne aujourd'hui dans la production sociale, en la substituant par une organisation consciente dans laquelle disparaîtra la lutte pour l'existence.

A partir de cet instant et, seulement a partir de cet instant, l'homme se verra séparé du règne animal et aura échangé ses conditions pour d'autres, véritablement humaines.

Penser autrement, tenter d'intervertir les termes du problèmes, c'est tourner éternellement dans un cercle vicieux. L'accessoire ne peut être le principal.

Quand l'appropriation de la production par la société est une réalité et que par conséquent, l'humanité se rend apte à dominer les conditions qui l'entourent aujourd'hui, alors seulement l'homme soumet à son contrôle l'ensemble de ces conditions et devient véritablement maître de la Nature.

L'Humanité comme l'a très bien dit un penseur, sortira enfin du règne de la fatalité pour entrer dans celui de la liberté...

Les Lois qui régissent aujourd'hui l'action sociale se sont dressées jusqu'ici, implacables, face aux hommes en les dominant de façon extérieure; mais demain grâce à la logique qui voudra que l'on s'en détache, ces mêmes Lois seront appliquées par les hommes en pleine connaissance de cause et par là même dominées...

C'est une grave erreur de penser que l'homme se verra libre par la pratique de telle ou telle doctrine politique.

Il pourra se libérer du fouet d'un despote, il pourra être libre et indépendant, politiquement parlant; mais sa liberté totale, la liberté à laquelle il doit aspirer il ne l'atteindra pas tant qu'il ne sera pas libre économiquement.

L'Humanité, comme l'a dit l'illustre Saco à Cuba, ne serait qu'à l'image d'un homme qui, enveloppé dans un riche manteau, cacherait les profondes blessures qui lui dévorent les entrailles.

Nous mettons ici fin à notre travail. Nous avons tenté de condenser nos idées autant que possible, mais il en a résulté néanmoins une longue série d'articles.

La matière qui nous concerne est tellement riche en déductions, le sujet que nous avons si brièvement abordé est d'une telle ampleur que nous fatiguerions nos lecteurs si nous lui consacrions l'espace qu'il requiert.

Ce sera notre conclusion." (6)

* * *

Plus d'un siècle après cet article, la lutte est exactement la même!

A l'encontre de tout ce que disent les héritiers déclarés ou inavoués de la social-démocratie, et comme il apparaît clairement dans ces extraits, l'ensemble du mouvement ouvrier n'était pas soumis à la social-démocratie. Il est faux d'affirmer que tous ceux qui ne se soumettaient pas étaient "anarchistes", au sens que le Social-démocratie a donné à ce mot. Il ne fait aucun doute que ce groupe de camarades, organisés autour d'"El Productor" tenait compte des apports de Marx à notre lutte, même si sur certaines questions, tels le suffrage universel ou la question de l'indépendance nationale, ils ne partageaient pas les convictions de ce dernier.

Alors que les oeuvres d'un Kautsky ou surtout d'un Lénine se trouvent dans n'importe quelle librairie, les oeuvres de nos propres camarades sont pratiquement impossibles à trouver et totalement inconnues, même des plus "initiés". De plus, comme on le voit, des développements aussi complexes et aussi abstraits que ceux développés ici, parurent par épisodes, dans un journal hebdomadaire que nos camarades se virent obligés de suspendre de temps à autres pour répondre à telle ou telle attaque dont ils furent l'objet, ou pour assumer telle ou telle défense des intérêts du prolétariat, en particulier ceux des travailleurs du tabac, dont "El Productor" était l'organe.

Malgré toutes ces difficultés, et malgré les limites ou faiblesses propres à l'époque (une période fondamentalement contre-révolutionnaire par ailleurs), la richesse de l'affirmation programmatique de ces camarades ne fait aucun doute. Nous ne pouvons nous empêcher de souligner, parmi d'autres, les point suivants:

* * *

Notes :

1. Publié dans El Productor, "Réalité et Utopie" (I), 8 mars 1888.

2. Publié dans El Productor, "Réalité et Utopie" (II), 15 mars 1888.

3. Publié dans El Productor, "Réalité et Utopie" (III), 22 mars 1888.

4. Publié dans El Productor, "Réalité et Utopie" (IV), 29 mars 1888.

5. Publié dans El Productor, "Réalité et Utopie" (V), 5 avril 1888.

6. Publié dans El Productor, "Réalité et Utopie" (VI), 12 avril 1888.


CE40.5.2 Contre la politique:

Notes de lecture et extraits de "El Productor"

(La Havane, 1887-1890)

"Réalité et utopie" (mars-avril 1888)