Il nous a semblé intéressant, dans ce numéro, dédié à la lutte du prolétariat contre l'Etat et à l'opposition pratique entre révolution et social-démocratie, de montrer comment à l'époque même où la social-démocratie dominait mondialement en tant que théorie et pratique de cooptation du prolétariat à l'Etat, différentes fractions révolutionnaires de notre classe continuaient à affirmer de manière invariante, la critique de la politique.

C'est dans ce contexte que nous avons sélectionné quelques extraits du journal ouvrier "El Productor" publié à la Havane à Cuba, aux environs des années 1887-1890. Pour ceux qui ne connaissent pas ce périodique et la lutte développée ces années-là en Amérique, nous recommandons la lecture de Communisme No.37 et des articles "A propos de la lutte contre la démocratie durant les difficiles années '80 du siècle passé", "Reconstituer l'histoire du prolétariat révolutionnaire", et "Comment est falsifiée et distorsionnée l'histoire de notre classe".

Rappelons toutefois brièvement qu'"El Productor" fut à l'origine la tribune d'un groupe restreint de militants révolutionnaires, parmi lesquels on trouvait Enrique Roig de San Martín, Rafael Garcia, Enrique Messonier, Enrique Creci et Alvaro Aenlle. Particulièrement lié aux ouvriers du tabac, "El Productor" est pour ce noyau d'avant-garde un moyen de propagande et d'organisation. Des prolétaires de Cuba, mais également du Mexique et de la Floride aux Etats-Unis, s'expriment régulièrement dans ses colonnes. "El Productor" se développa dans ce milieu jusqu'à se transformer en Organe officiel de la Centrale des Artisans de La Havane. De 1887 à 1889, il y eut 167 numéros de cette revue. De 1889 à 1890, 78 numéros supplémentaires virent le jour. Au cours de cette deuxième période, "El Productor" porta comme sous-titre: "Périodique consacré à la défense des intérêts économico-sociaux de la classe ouvrière".

En d'autres occasions, nous donnerons plus de détails sur l'histoire de ce noyau révolutionnaire ainsi que sur la falsification historique qui continue à se faire dans l'île de Cuba. Pour l'instant, nous nous contenterons de quelques extraits qui, malgré un style qui aujourd'hui peut paraître difficile, rebutant, et qui n'est plus très à la mode (mais quelle merde, la mode!!!), affirment néanmoins la clarté des positions de ces camarades contre la politique et l'Etat.

Ces textes sont d'une force étonnante. La dénonciation du parlementarisme, de la patrie, de la guerre et de l'exploitation capitaliste côtoie la revendication des luttes historiques du prolétariat. République et monarchie sont renvoyées dos à dos comme autant de formes d'une même domination bourgeoise sur notre classe. L'explication matérialiste de l'extorsion de survaleur flirte avec des appels enflammés au prolétariat pour qu'il déchire le voile de toutes les idéologies qui l'attachent au monde capitaliste et se libère de la politique. Il n'est pas jusqu'à la liberté bourgeoise elle-même qui, bien avant la description du monde démocratique fait par Georges Orwell en 1948 sous sa célèbre formule -"La liberté, c'est l'esclavage"-, ne se voit dénoncée par les militants d'"El Productor":

La lecture de ces extraits permet véritablement de se rendre compte que les niveaux de contradiction existant à l'époque entre réforme et révolution sont exactement les mêmes que ceux que nous affrontons aujourd'hui. Le Capital est le véritable maître des hommes et ce n'est pas en prônant quelques "améliorations" politiques que le prolétariat obtiendra la victoire. "El Productor" dénonce déjà clairement les réformes capitalistes: L'existence même de ces textes formule également un démenti cinglant au mythe imbécile de la décadence capitaliste... décadence qui aurait commencé en 1914! A l'opposé de cette légende commune aux staliniens "anti-impérialistes" et aux ultra-gauchistes "luxembourgistes", les communistes d'"El Productor" manifestent tout au contraire la permanence de l'opposition historique séparant le réformisme de la révolution, en 1890 comme en 1914, en 1917 comme en 1994.

Et en effet, avec ces quelques manifestations des affirmations programmatiques de prolétaires presque contemporains de Marx, c'est toute la dialectique de la vie et de la lutte réelle de notre classe dans les années 1890 qui éclate à la gueule de ces penseurs mécanistes "de gauche et d'ultra-gauche". Leur consécration de l'année 1914 en tant que limite avant laquelle le réformisme était soi-disant prolétarien leur permet sans doute de canoniser dans leurs plates-formes l'une ou l'autre fripouille n'ayant jamais vraiment rompu avec le programme de la social-démocratie, mais au regard de la lutte historique de notre classe, la manoeuvre ne parvient décidément pas à voiler que ce type de récupération de "personnalités" a pour but avant tout de justifier leur propre absence de rupture avec le programme de la contre-révolution.

On verra tout au long des extraits qui suivent qu'en 1890 déjà, la lutte contre les formes de récupération les plus subtiles de la contre-révolution était à l'ordre du jour, et là où nos décadentistes actuels cherchent des ancêtres célèbres pour justifier leurs ronds de jambes théoriques, nous nous revendiquons de l'héritage de ces militants peu connus qui oeuvraient à la destruction de l'Etat en dénonçant très tôt le suffrage universel, le républicanisme, la politique réformiste, et autres manifestations plus subtiles de la politique capitaliste à l'adresse des ouvriers.
 
 
Nous demanderons au lecteur de tenir compte du fait que la conservation de ces journaux n'est pas excellente et qu'en bien des endroits le texte était à peine lisible; certaines parties de l'original étaient carrément détruites et nous avons dû les substituer par trois points de suspension. Les éditoriaux repris ici furent tous écrits par Roig de San Martín. Les gras en italiques sont le fait de notre rédaction. 
 


 

 


CE40.5.1 Contre la politique:

Notes de lecture et extraits de "El Productor"

(La Havane, 1887-1890) Introduction