"Le 24 février 1848 se leva l'aube d'une nouvelle période historique. Qui dit suffrage universel lance un cri de conciliation."  

F.Lassalle "Programme ouvrier" (1)

 
 
 

Le programme de la révolution est invariant. Le programme de la contre-révolution également. Autant le prolétariat révolutionnaire se définit historiquement par son opposition ouverte, déclarée et consciente à l'Etat et à la politique, autant le programme de la contre-révolution manifeste la défense intransigeante de l'Etat et de la politique. Son but est de canaliser tout antagonisme social vers une incorporation démocratique à l'Etat, à la politique, vers une utilisation de l'Etat comme s'il s'agissait d'un simple instrument "bon à tout faire" y compris à "instaurer le socialisme".

Dans cet article, nous présentons des extraits caractéristiques du réformisme et du centrisme international dans lesquels s'expriment les positions que nous combattons sur l'Etat et la politique. Nous ne ferons que quelques brefs commentaires tant nous estimons que les citations choisies parlent d'elles-mêmes.

Nous avons choisi les extraits publiés ci-dessous parmi les écrits de deux des représentants les plus célèbres et les plus classiques du réformisme et du centrisme international de la période précédant la vague de guerre et de révolution qui s'étend de 1914 à 1923: nous voulons parler de Bernstein et Kautsky.

Toute ressemblance avec des personnages existants aujourd'hui n'est en rien fortuite et si le lecteur reconnait dans ces écrits l'un ou l'autre personnage réformiste auquel il s'affronte actuellement, ce n'est pas par hasard. L'opportunisme, le révisionnisme ainsi que le centrisme sont toujours d'actualité et nous sommes ici face aux pères spirituels de tous les social-démocrates (2) (qu'ils s'auto-proclament tel quel ou non).

Chaque fois que c'était possible, nous avons présenté les textes de chaque auteur, dans l'ordre chronologique. Par ailleurs, sauf avis contraire, les passages soulignés et en gras sont le fait de la rédaction de "Communisme".
 
 

Le réformisme classique: Edouard Bernstein

Bernstein est à coup sûr le représentant le plus classique du réformisme, du révisionnisme et de l'opportunisme. En tant que tel, il fait systématiquement l'apologie du progrès, de la démocratie, du développement du capitalisme et de son Etat, en les présentant comme autant de pas "naturels" vers le socialisme: L'économie bourgeoisie naturalise idéologiquement les catégories sociales et historiques de l'économie. De la même façon, le révisionnisme naturalise toutes les catégories sociales et historiques de la politique, y compris l'Etat. C'est effectivement le meilleur moyen pour présenter cette catégorie comme éternelle: Le réformisme classique se caractérise par la clarté avec laquelle il défend le "socialisme" qu'il identifie à un ensemble de modifications modérées et démocratiques du capitalisme: Et voici pour suivre, une excellente synthèse du programme historique de la social-démocratie en ce qui concerne l'Etat (synthèse qui, soit dit en passant, met en évidence l'unité programmatique existant entre la défense du capitalisme, la démocratie, le nationalisme, le racisme et l'impérialisme): Difficile d'être plus explicite, du point de vue "socialiste", quant à la défense raciste et impérialiste des intérêts de sa propre bourgeoisie et quant aux appels au prolétariat (au nom de ses propres intérêts!) pour qu'il participe à la guerre capitaliste qui se prépare, et dont la concrétisation portera le nom de "Première Guerre Mondiale".

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Marx et Engels décidèrent de taire leurs virulentes critiques à la politique contre-révolutionnaire de la social-démocratie (ils ne firent leurs critiques qu'en privé) et refusèrent d'autre part de rompre publiquement, malgré leurs menaces, avec cette organisation. Cette attitude néfaste augmentée de la soumission presque totale d'Engels à la pratique et la théorie de la social-démocratie après la mort de Marx seront utilisés à fond par nos ennemis:

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La défense de la démocratie comme synonyme de progression vers le socialisme est la déterminante fondamentale de cette politique du capital à l'adresse des ouvriers, que représente la théorie social-démocrate: Voici ce que nos ennemis répondent à la propagande révolutionnaire qui dénonce les élections: La social-démocratie, quoiqu'en dise les centristes (3), n'a jamais conçu d'autre moyen de "transformation sociale" que le suffrage universel: Ce qui dérange le plus chez Bernstein c'est la confession de ce type de vérité et ses appels à l'abandon des déclarations et des formules que la social-démocratie maintient, tels par exemple, les appels à la révolution ou à la dictature du prolétariat, qui pour Bernstein sont un "compromis du passé". En même temps, la défense du suffrage universel comme moyen de transformation sociale conduit nécessairement à nier la nécessité de la dictature du prolétariat:

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Bernstein se verra accusé d'avoir révélé un secret de parti, d'avoir ouvertement affirmé ce qu'était la social-démocratie dans la réalité: un parti de réformes. Mais, il persistera et réitérera ses affirmations. Au nom de cette vérité qu'est l'opposition de la social-démocratie à la révolution, Bernstein n'hésitera pas à terroriser ses camarades de parti en brandissant le spectre qu'ils redoutent le plus: la catastrophe du capitalisme et la solution révolutionnaire.  
 

Le centrisme: les positions invariantes de Karl Kautsky

La gauche de la social-démocratie sera nettement moins sincère que Bernstein. Les centristes enfouiront le réformisme sous une phraséologie radicale, en parlant de "révolution politique et sociale", mais ils maintiendront néanmoins l'essentiel de la social-démocratie: la défense de l'Etat bourgeois.

Le réformisme à la manière de Bernstein sera critiqué parce qu'il risquait de pousser les franges radicales du prolétariat à rompre avec la social-démocratie, lui ôtant ainsi sa fonction première qui est de les contrôler.

C'est pour ces mêmes raisons donc que, quand Kautsky défend l'Etat, la politique, la domination bourgeoise (c'est-à-dire la démocratie), il le fait toujours de façon indirecte et la plupart du temps sous un prétexte ou à l'aide d'une phraséologie "révolutionnaire".

En lisant les extraits qui suivent, il importe de garder en mémoire que Kautsky passait pour le meilleur disciple de Marx, pour le véritable défenseur du marxisme orthodoxe face au révisionnisme. Il faut aussi tenir compte du fait que dans certains pays et pour certaines langues, Marx n'était connu qu'au travers de Kautsky (en Espagne, par exemple). On comprendra alors pourquoi, découvrant ce qu'était "le marxisme" (bien que Marx ne se soit jamais déclaré "marxiste"), de nombreux révolutionnaires et communistes se proclamèrent "anarchistes", "socialistes révolutionnaires", "marxistes révolutionnaires", "communistes anarchistes",... pour se différencier de ces "marxistes" là.

Voyons d'abord comment, très tôt, Kautsky se révèla partisan de la pérennité des parlements:

Dans le même temps, on peut voir la façon dont la confusion entre Etat et pays, permanente dans l'opinion publique, est sciemment introduite dans "le socialisme". Il s'agit, de manière à peine déguisée, de nier le caractère de classe de l'Etat et de présenter ce dernier comme un synonyme de "la nation".

Ce sera une constante chez Kautsky: rendre neutre dans une phrase ce qui en réalité relève de la bourgeoisie, présenter les organes de concentration du pouvoir du capital comme des structures neutres, utilisables par tous. C'est une question centrale pour la démocratie.

Si à ce moment Kautsky ne renonce pas ouvertement aux termes "dictature du prolétariat" (4), il essaye clairement d'en liquider le contenu révolutionnaire en l'assimilant à la démocratie bourgeoise, voire à la forme républicaine de celle-ci: Kautsky s'oppose à "l'économicisme" des réformistes classiques, et se pose en défenseur des droits politiques, de la "politisation" de la lutte pour la conquête de la démocratie, jusqu'à la conquête du pouvoir dans l'Etat bourgeois. Ainsi, contre Woltmann (partisan déclaré de Bernstein), il défendra coûte que coûte le programme de Erfurt et l'interprétation politiciste de la vieille phrase qui dit que toute lutte de classe est une lutte politique. Le programme de Erfurt dit ceci: Et Kautsky, ironisant contre Woltmann, de défendre ouvertement cette perspective: On oppose ainsi, au réformisme économiciste, le réformisme politiciste. Si pour les réformistes classiques il faut mettre toutes les forces ouvrières au service du progrès économique, pour le réformiste politiciste, ces forces doivent être mises au service des droits politiques jusqu'à la conquête de l'Etat: Jamais, au grand jamais il n'est question de détruire l'Etat (ces "marxistes" crieraient à "l'anarchisme"), mais bien de prendre les rênes, de s'emparer du gouvernail, de conquérir le pouvoir de l'Etat, et même lorsqu'il est question de "la prise du pouvoir de l'Etat" par les "socialistes", l'essence de l'Etat demeure inchangée. La neutralité de l'Etat est la clé de toute cette conception: Mais, à cette époque de paix sociale, le centrisme n'a pas besoin de s'insurger contre le réformisme classique. C'est pourquoi, les mentions de "prise du pouvoir politique" ou de "révolution sociale" seront accompagnées chez Kautsky par des expression destinées à tranquilliser la police (et toute la bourgeoisie) sur le caractère de la social-démocratie, réitérant ainsi les vieilles garanties que d'autres social-pacifistes avaient déjà données: Mais même lorsque face à la proximité d'une vague révolutionnaire le centrisme se fait plus radical, il défend toujours l'Etat comme si ce dernier était un instrument, un appareil neutre, qui, une fois conquis, pourrait être utiliser par le prolétariat: La révolution politique elle même, dont Kautsky se dit partisan, est définie comme "un énergique déplacement des forces dans l'Etat" (Kautsky "Le chemin du pouvoir" - 1909), et le prolétariat est considéré, non comme une classe antagonique, mais comme interne à l'Etat et à ses appareils: La préoccupation principale reste la canalisation de la force révolutionnaire vers l'intérieur de l'Etat: Le centrisme se montre ainsi inébranlablement partisan du travail à l'intérieur de l'Etat et du renforcement de ses appareils. Contrairement au réformisme classique qui exprime ouvertement son opposition à tout acte révolutionnaire de masse de façon générale, le centrisme voile cette même opposition sous des motifs tel celui de "ne pas donner de prétexte à l'ennemi". Aujourd'hui encore, toute action décidée d'une minorité révolutionnaire est condamnée comme "provocation" et accusée de servir "la droite" par les bourgeois de gauche modernes: Comme on le voit, il s'agit de la même inversion que celle que réalisera plus tard l'anti-fascisme bourgeois, qui présente un secteur de la bourgeoisie comme l'ennemi de la légalité et appelle le prolétariat à devenir le défenseur de la légalité bourgeoise, donc de la légalité de son propre ennemi.

Dans ce texte, Kautsky rejoint le réformisme classique et s'oppose ouvertement à tout mouvement révolutionnaire et, de façon plus globale, à toute minorité révolutionnaire. Ces dernières seront traitées d'"anarchistes" par Kautsky, tout comme par la police et l'opinion publique (il est bon de rappeler que Lénine reçut ce même qualificatif de la part du socialisme bourgeois en 1917):

Confronté aux masses prolétariennes attirées par la révolution, par ce que Kautsky nomme "l'anarchisme", la social-démocratie de gauche tente toujours de dévier ce mouvement vers la politique et de lui donner confiance en une alternative étatique, tout en voyant pertinemment bien la nécessité, pour ce faire, de radicaliser son langage. Ici, l'opposition avec Bernstein parait totale: alors que celui-ci appelle à dire de la social-démocratie "ce qu'elle est réellement aujourd'hui: un parti de réformes sociales démocratiques" (cf plus haut), Kaustky, quant à lui, explique à ses pairs qu'il est indispensable de parler de "révolution" pour que les prolétaires n'abandonnent pas le parti et qu'il faut moins parler de paix, pour mieux la défendre. Il est difficile d'être plus explicite: Qui est plus utile à la contre-révolution, le sincère ou le cynique? Celui qui dit les choses comme elles sont ou celui qui cache le réformisme derrière un discours "révolutionnaire"? Pour défendre le pacifisme vaut-il mieux parler de paix ou de révolution? Tel fut en réalité le véritable débat au sein de la social-démocratie.

Ce qui est certain pour nous, prolétaires, c'est que face à la révolution, il y eut, il y a et il y aura toujours des Bernstein et des Kautsky! D'autre part, si en période de paix sociale, les Bernstein fonctionnent merveilleusement bien, dans les périodes révolutionnaires, seuls les Kautsky, ou les centristes plus radicaux encore (comme Rosa Luxembourg en Allemagne par exemple) parviennent à empêcher, entraver ou retarder la rupture fondamentale dont le prolétariat a besoin pour la révolution.

En 1909, la contre-révolution et la révolution se préparent. Kautsky sera le plus grand théoricien du centrisme de tous les temps, l'héritier et le pilleur de Marx ainsi que le principal architecte du "marxisme" international (5). Il n'est pas étonnant qu'il soit tout-à-fait capable de prévoir les contradictions à venir. Toujours dans ce même livre, "Le chemin du pouvoir", il dira:

Dans de telles circonstances, ses conseils de 1893, plus actuels que jamais, sont de véritables cris d'alarme lancés à ses pairs social-démocrates "marxistes". Il insiste même sur le fait que sa théorie s'est déjà vérifiée dans le virage à droite des socialistes:

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C'est sur cette dernière citation que nous fermons cette première sélection de textes de la contre-révolution. Le dernier extrait cité constitue à nos yeux une perle exprimant merveilleusement bien la tactique du centrisme témoignant d'une part du caractère contre-révolutionnaire de Kautsky (qui ne fut jamais un renégat comme le voudrait le mythe léniniste), et attestant d'autre part du fait que la social-démocratie formelle fut de façon permanente un parti bourgeois de réformes (contrairement au mythe qui veut que ce parti ait "trahi" en 1914), et ce, bien que certains de ses membres tinrent des discours "révolutionnaires".

Dans ce numéro, par manque de place, nous nous sommes contentés de citer Bernstein et Kautsky (avant la guerre) parce qu'ils sont respectivement les représentants les plus importants du réformisme et du centrisme classiques. Dans des travaux ultérieurs nous montrerons qu'avec la vague de guerre et de révolution qui s'ouvre en 1914, Kautsky se retrouve dans la position occupée antérieurement par Bernstein, et que plus tard se développent des formes plus subtiles de centrisme tel le léninisme, le luxembourgisme, le syndicalisme révolutionnaire, le conseillisme,... Ces formes se caractérisent par leurs appels à la violence révolutionnaire, et souvent même, par l'assumation et la direction d'actes de violence (insurrectionnelle ou non), par la critique des formes classiques de la démocratie bourgeoise, par la dénonciation du parlementarisme et du syndicalisme (6). Néanmoins, elles conservent pour objectif non pas la destruction de l'Etat mais sa conquête, elles ne s'opposent pas au travail dans ses appareils mais appellent à travailler en son sein (alors que la consigne caractérisant les révolutionnaires est "en dehors et contre"). Elles transforment ainsi le parlement classique en parlementarisme "révolutionnaire", le syndicalisme classique en syndicalisme "révolutionnaire" (et/ou font l'apologie des conseils "ouvriers" comme si cette forme pouvait garantir le contenu de la révolution). Dans ce sens, ces manifestations plus subtiles du centrisme assumeront après 1914 le rôle de gauche de la social-démocratie (tout en s'appelant "communistes"), rôle que Kautsky avait joué jusqu'en 1914. Elles constitueront donc l'ultime rempart empêchant la rupture du prolétariat avec l'Etat et ses appareils. Le parlementarisme, le syndicalisme, bien qu'on y ait ajouter le qualificatif de "révolutionnaire", pourra continuer de la sorte à remplir son rôle -coopter les prolétaires à l'Etat bourgeois- et, dans l'Allemagne de l'après-guerre '14-'18 par exemple, ils le firent nettement plus efficacement que le parlementarisme et le syndicalisme classique. Ces fractions centristes assumèrent ainsi la continuité de la contre-révolution malgré leur nouvelle dénomination.
 



 
 

NOTES :

1. Cité par Edouard Bernstein au nom de l'objectif suprême -la conciliation- dans son livre "Les prémisses du socialisme et les tâches de la social-démocratie", 1899 (chapitre "Tâches et possibilités de la social-démocratie", sous-titré "Démocratie et socialisme").

2. Que ces représentants locaux aient connaissance ou non de Bernstein ou de Kautsky ne change rien. Autant le prolétariat tend partout dans le monde au même programme révolutionnaire (à la même centralisation), autant les défenseurs de l'ordre tendent également au même programme. C'est bien là l'invariance de la révolution et de la contre-révolution.

3. Nous ne parlons pas seulement des centristes de l'époque tel Kautsky, ou de ceux qui vinrent un peu plus tard, comme Lénine ou Rosa Luxembourg; nous nous référons également à tous ceux qui au jour d'aujourd'hui se considèrent encore comme les seuls et véritables héritiers de la social-démocratie. Et nous retrouvons dans ce même panier, les gauchistes auto-proclamant leur appartenance au "milieu-révolutionnaire", tels le CCI, Battaglia Comunista, CWO, etc. pour lesquels le mythe de la social-démocratie trahissant en 1914 (contrairement à nous qui défendons que la naissance même de la social-démocratie a pour fonction l'opposition à la révolution) se base sur l'occultation du véritable contenu contre-révolutionnaire de la social-démocratie, dévoilé ici par les citations de Bernstein.

4. Ce qu'il ne fera, comme tout bon centriste, que lorsque il n'y aura plus d'autre possibilité, c'est à dire en pleine révolution mondiale, quand la dictature du prolétariat se posera comme réalité non seulement en Russie , mais aussi en Allemagne (sa "patrie" et celle de la social-démocratie par excellence).

5. "Marxisme" au sens où nous l'avons défini dans nos "Contributions à la critique de l'économie" dans "Le Communiste" No.27 et "Communisme" No.30, 31. Rappelons que "Le Communiste" est devenu "Communisme" depuis le No.29, dans un souci d'homogénéisation des titres de nos revues centrales internationales.

6. Il existe bien évidemment des versions actualisées de ces courants centristes qui, derrière une terminologie radicale, dissimulent mal leur non rupture avec la politique et l'Etat. Nous ne résistons pas à l'envie de l'illustrer ici par une courte critique du CCI, formulée de façon très pertinente par Jean Barrot dans une note sur les textes de "Bilan" présentés dans son livre "Contre-révolution en Espagne", p.430:

 


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CE40.4 L'Etat, la politique, la démocratie... tel que le défend la social-démocratie