Le fait que Marx n'ait pas réuni en un seul ouvrage sa critique de la politique et de l'Etat, a facilité l'oeuvre des Bernstein, Kautsky et autres révisionnistes qui donnèrent naissance au "marxisme" en tant que théorie de l'Etat ("populaire", "libre", "démocratique"...).

Pourtant dès que commence sa rupture avec l'hégélianisme et la démocratie en 1842-44, Marx pense à écrire un livre contre l'Etat. Mais à la différence de ses contemporains qui font une critique platonique de l'Etat, opposant le "bon peuple" à l'"Etat mauvais", Marx quant à lui, cherche les fondements de l'Etat dans les relations sociales de production, ce qui le conduit inévitablement à considérer la critique de la politique comme une conséquence logique de la critique de l'économie. C'est pour cela qu'en 1845, peu avant de s'exiler en Belgique, Marx signe à Paris, un contrat avec un éditeur allemand, dans lequel il s'engage à livrer une oeuvre en deux volumes qui portera pour titre: "Critique de la politique et de l'économie politique". Il ne se doute pas à ce moment qu'il développera ce projet toute sa vie... et qu'il restera inachevé.

Cette oeuvre devait assurer la continuité de l'ensemble des travaux qu'il avait réalisés durant les années 1843-1844: nous nous référons ici à la "Critique de la philosophie de l'Etat de Hegel", mais aussi et surtout à "La question juive", à la "Critique de la philosophie du droit de Hégel", aux "Gloses critiques marginales à l'article 'Le Roi de Prusse et la Réforme sociale, par un prussien'", ainsi qu'aux manuscrits intitulés "Manuscrits de Paris". Dans ces différents textes, la rupture de Marx avec la totalité de la société bourgeoise s'est consolidée. La critique de l'Argent et de l'Etat, dans leur relation dialectique, constitue la clé de ces travaux. Le prolétariat en tant que négation vivante de l'argent, de l'économie, de l'Etat, du travail,..., est devenu le sujet actif de cette critique. D'autres affirmations, d'autres ruptures complètent la cassure totale avec la société bourgeoise: le dépassement de la philosophie coïncide avec la négation pratique de l'économie, de la politique..., l'arme de la critique ne peut se substituer à la critique par les armes, la révolution sociale prolétarienne apparaît comme une nécessité historique, l'auto-émancipation du prolétariat constitue la base de l'émancipation totale de l'homme.

Quelques années plus tard, Marx fait un autre plan de son oeuvre dans lequel, après les "chapitres" (qui deviendront "sections" puis "livres"!) sur le "capital", la "propriété foncière" et le "travail salarié", il conçoit un livre sur "l'Etat". Mais l'intense activité militante que mène Marx durant toute sa vie l'empêche d'aborder explicitement ce thème, et de le traiter distinctement des autres sujets, tel qu'il en avait l'intention. C'est ce qui permet à certains d'affirmer de manière imbécile que "Marx n'a pas de théorie de l'Etat" (1) ou que "Marx n'a pas fait de critique de la politique" ou pire encore, de maintenir la légende bakouniniste et kautskyste (puis léniniste, stalinienne) d'un Marx prétendument "adorateur de l'Etat"! En plus du texte que nous présentons ici, en plus des textes écrits au cours des années 1843-1844 et que nous venons de mentionner, il existe dans l'oeuvre de Marx d'autres documents déterminants sur cette question, qui démontrent explicitement l'inanité de pareilles affirmations. Avec Maximilien Rubel, citons entre autres:

"Ces trois documents constituent en quelque sorte la quintessence du livre que Marx pensait écrire sur l'Etat", poursuit Rubel (2).

*

Quant aux circonstances qui amenèrent Marx à écrire les "Gloses critiques marginales..." que nous présentons maintenant, nous en retrouvons une description dans la "Note d'introduction" effectuée par "Etcetera" et que nous reproduisons ici (3):

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En ce qui concerne les problèmes conceptuels et les problèmes de traduction, nous renvoyons le lecteur aux "éclaircissements finaux" qui font suite au texte de Marx. Précisons encore que les italiques mis en gras qui se trouvent dans le texte de Marx, sont le fait de notre rédaction. Nous avons repris la traduction qu'Invariance en a donné dans son No.5, agrémenté des quelques corrections opérées par les Editions Spartacus qui la republièrent en 1970.
 



 
 

NOTES :

1. Il faut dire qu'il existe même l'un ou l'autre idiot pour prétendre que Marx n'a jamais écrit de théorie sur les classes sociales, et qu'il ne les a pas non plus définies!

2. Cfr. à ce propos "Marx, théoricien de l'anarchisme" de Maximilien Rubel, et plus largement son livre "Marx, critique du marxisme" (Payot - 1974) ou encore le petit fascicule du même auteur intitulé: "L'Etat vu par Karl Marx".

3. "Etcetera" - Apartado de Correos 1363 - 08080 Espagne.

Nous avons estimé que cette "note d'introduction" faite par Etcetera donnait quelques repères événementiels liés aux conditions dans lesquelles le texte de Marx a été réalisé, mais nous sommes en total désaccord avec la façon dont Etcetera met en valeur les notions de "philosophie", "conscience",... et autres concepts largement critiqués et démolis par Marx. Ainsi, Marx n'a jamais accompli, ni même envisagé "l'unification de la philosophie et du prolétariat" (cf. dernière phrase de la "note...". Tout au contraire, à l'encontre du concept de conscience, Marx mettait en avant dans les "Thèses sur Feuerbach":

 


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"LC40.3.2 Gloses critiques marginales à l'article 'Le roi de Prusse et la réforme sociale par un prussien'" (Karl Marx - 1843)


CE40.3.1 Gloses crtiques marginales à l'article "Le roi de Prusse et la réforme sociale par un prussien" par Karl Marx - 1843 :

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