Contre plus d'un siècle de falsifications "marxistes"

(...) (1) Cela fait exactement un siècle, que le "marxisme" a fait ses premiers pas comme idéologie bourgeoise pour les ouvriers, et Marx lui-même l'a combattue au point de se voir obligé de déclarer: "Tout ce que je sais, c'est que je ne suis pas marxiste". Cette prise de position de Marx par rapport aux "marxistes" français de 1880, fût à plusieurs reprises réitérée par Engels à l'encontre des "marxistes" allemands. Aujourd'hui, à chaque fois que nous devons réaffirmer les éléments constitutifs du programme communiste, en continuité avec l'oeuvre de Marx et d'Engels, nous sommes obligés de dénoncer simultanément l'ensemble des falsifications "marxistes", et d'en mettre les mécanismes en évidence. A tout cela, il nous faut opposer le mouvement communiste réel et la pratique de Marx, Engels et des autres militants, dans la mesure où ils s'inscrivent dans ce mouvement.

En premier lieu, le "marxisme" soutient en général que "le communisme part d'une doctrine (voire de principes) inventée par Marx et Engels". Nous démontrons abondamment dans tous nos textes que cela est entièrement faux. Nous soulignerons ici que le travail de Marx et Engels fut un travail de Parti, et qu'il tend par conséquent, à diriger, organiser, centraliser, expliquer théoriquement, le mouvement réel du prolétariat.

En second lieu, toujours d'après le "marxisme", Marx et Engels inventèrent la "doctrine communiste", réduite ici à des jeux de mots et à des citations en permanente révision. Ainsi, les syndicalistes "marxistes" combattirent le mot d'ordre gênant d'"abolition du travail salarié" pour lequel lutte toute association ouvrière, comme Marx et Engels le mirent en évidence. De la même manière, dans son oeuvre magistrale de falsification intitulée "La dictature du prolétariat" (sic), Kautsky dira que les bolcheviks "se sont souvenus à temps du petit mot" ("c'est textuel!! 'des Wortchens'", commente Lénine) "sur la dictature du prolétariat que Marx employa une fois en 1875 dans une lettre" (2)! Pour nous, il nous importe précisément de souligner que la véritable rupture de Marx et Engels avec l'hégélianisme, consiste non pas à partir de principes, d'idées, de l'homme abstrait, mais tout au contraire de l'homme concret, de la concentration de déshumanisation de toute l'"humanité" dans le prolétariat, de sa vie pratique comme sujet historique du communisme. Marx affirme que "le mouvement de l'histoire est l'acte réel de naissance du communisme, l'acte de naissance de son être empirique, et de sa conscience pensante" (3), que le développement et la lutte de cet être empirique n'est pas personnalisable, puisqu'il s'agit d'une affirmation de classe, c'est à dire de Parti. Aujourd'hui, dans cette même lutte du Parti Communiste, quand face à l'ensemble des falsifications opérées, nous revendiquons intégralement "la dictature du prolétariat pour l'abolition du travail salarié", nous ne revendiquons ni des "discours", ni des "citations", ni des "mots" (toujours susceptibles d'être vidés de contenu); nous revendiquons intégralement le contenu d'une lutte historique qui démarqua le prolétariat comme classe porteuse du communisme et qui, en tant que tel, n'est sujet à aucun type de révisions.

En troisième lieu, les idéologues de la contre-révolution, en cohérence avec leur idéologie des "principes découverts par Marx", affirment que "ce ne fut pas le prolétariat, qui le premier eut l'idée de la nécessité de s'organiser en parti, mais Marx; que ce ne fut pas le prolétariat qui parla pour la première fois de l'abolition du travail salarié, mais Marx; que ce ne fut pas le prolétariat, mais Marx qui utilisa pour la première fois le 'mot' dictature du prolétariat". A cette séparation réactionnaire entre théorie et pratique, nous opposons l'unité indissociable du mouvement communiste comme être empirique et conscience pensante et, en cohérence avec cela, nous soulignons:

En quatrième lieu, en présentant Marx et Engels comme les inventeurs de la "doctrine" et des principes communistes, la contre-révolution leurs rend "hommage" en les élevant au rang de monuments à la gloire de la "science" (excellents "philosophes", "bons économistes",...), ce qui lui permet d'intégrer leur "doctrine" et, plus important encore, d'occulter, d'enterrer leur oeuvre réelle, leur oeuvre de Parti. La force de Marx et d'Engels dans leur critique de l'économie politique, de la philosophie, etc..., est la force d'une classe en mouvement qui critique le capital et l'ensemble de ses idéologies; chaque problème théorique dont la résolution s'avère difficile pour Marx et Engels dans leur lutte contre la philosophie de Hegel et/ou Feuerbach, trouve sa solution pratique, ou l'ébauche de celle-ci, dans l'action réelle du prolétariat. La critique de l'idéologie se fonde dans l'existence et le développement du prolétariat comme classe, développement qui a comme point de convergence théorico-pratique l'action du Parti Communiste à qui Marx et Engels dédièrent leur vie. Toute séparation entre le travail de Marx et Engels et leur action de Parti est fallacieuse et constitue une mystification parce que ce n'est qu'en tant que militants du Parti Historique du Prolétariat qu'ils purent expliquer de façon déterminante son programme, en le systématisant, en le formalisant, en l'affinant, en le développant, en le démontrant, en le mettant en évidence, en l'assumant, etc...

En cinquième lieu, et comme conséquence de toute sa conception formaliste et doctrinaire, le "marxisme" comme idéologie de la contre-révolution conçoit le Parti comme une réalité idéologique formelle et par conséquent accessoire. Sur base de cela, il est incapable de comprendre (il falsifie, il distorsionne, etc...) l'oeuvre de Marx et d'Engels comme oeuvre de Parti, puisqu'il ne voit dans la vie de ceux-ci qu'un groupe formel qui s'appelle Parti. A cette falsification nous répondons:

 
 

Le programme communiste condamne les "partis marxistes" d'aujourd'hui

Ayant exposé les bases des falsifications du "marxisme" et leurs ayant opposé les positions programmatiques du mouvement communiste en conformité avec sa lutte, nous sommes en mesure de jeter un oeil sur ce qui, aujourd'hui s'auto-proclame "marxiste".

En premier lieu, viennent les plus sincères représentants du capital qui, ayant renoncé explicitement à la dictature du prolétariat, ont liquidé du programme de leurs "partis marxistes, socialistes ou communistes" toute référence à celle-ci, lui substituant "la dictature du peuple", "la démocratie populaire" ou simplement "la démocratie". La semi-sincérité avec laquelle ces personnes défendent la dictature de la bourgeoisie constituera-t-elle une circonstance atténuante pour sauver leur tête lorsque le prolétariat exercera sa dictature? Nous ne le savons point. Pour l'instant, ni leur tête, ni les élucubrations et auto-justifications qui en émergent ne méritent qu'on s'y arrête ici. Ce qui nous intéresse beaucoup plus dans ce texte, c'est de dénoncer tous ceux dont le "marxisme" continue à reconnaître la formule "dictature du prolétariat".

En second lieu, nous trouvons aujourd'hui un ensemble de "partis marxistes" qui, au sein de l'Etat bourgeois (qu'ils soient dans le gouvernement ou dans l'opposition), utilisent la formule "dictature du prolétariat" pour exercer leur dictature (au sein du gouvernement, de la propriété du capital, des syndicats, des partis) contre le prolétariat, et reproduire ainsi le travail salarié. Pour ces messieurs, pas question d'abolir ce dernier, ils ont "découvert" (sic) que le socialisme est compatible avec le travail salarié, avec la marchandise, la loi de la valeur, etc... Si, à la fin du siècle passé, la bourgeoisie avait bien assimilé la nécessité de compter avec les partis et syndicats de l'opposition qui, à l'intérieur de l'Etat, "défendaient les droits des ouvriers", au vingtième siècle, et de manière d'autant plus ouverte que la contre-révolution mondiale avançait, elle a compris que les partis "marxistes" étaient indispensables à son enrichissement et sa domination. Mieux encore, plus la propriété du capital, les syndicats, le gouvernement (on se réfère aux pays dénommés "socialistes" -sic-) sont unifiés sous la formule creuse de "dictature du prolétariat", plus la bourgeoisie peut extorquer de plus-value au prolétariat avec une technologie déficiente. Ou, formulé autrement, le capital a compris qu'il peut compenser partiellement (ou au moins dissimuler conjoncturellement) un retard technologique organisatif sur ses concurrents internationaux (retard qui se traduit par une augmentation plus lente de la plus-value relative) en centralisant formellement ses différents appareils autour de petits drapeaux rouges, de portraits de Marx et de Lénine, en s'auto-proclamant "parti communiste" et "dictature du prolétariat, et en mobilisant les ouvriers sur cette base pour qu'ils travaillent plus dans le même temps (augmentation de l'intensité: stakhanovisme, émulation "socialiste", etc...) et/ou pour qu'ils travaillent directement plus de temps par jour ou par semaine (heures de travail "volontaires", dimanches "rouges" ou socialistes, ou simple suppression des vacances, de jours de repos, augmentation de la journée de travail, etc...). Il est clair que dissimuler l'incapacité du capital mondial de développer les moyens de travail derrière une dépense toujours plus grande de sang, de sueur, d'intelligence, de bras humains et prétendre être compétitif par de toujours plus grandes augmentations de la plus-value relative sur base d'une augmentation du taux d'exploitation basée principalement sur la plus-value absolue, a ses limites physico-sociales. Celles-ci se concrétisent par les camps de travail, les camps de concentration, les indices d'absentéisme les plus élevés du monde, les hôpitaux psychiatriques, les grandes masses de prolétaires qui tentent par tous les moyens de sortir du pays. Ces limites (qui rappellent les limites historiques de la bourgeoisie comme classe) ainsi que l'émergence incomplète des luttes ouvrières contre ces Etats annoncent la violence inévitable qu'assumera là-bas la crise sociale et politique à venir, crise qui sera la plus grande de toute l'histoire du capitalisme. Cependant dans ces Etats où aujourd'hui règne non pas l'abolition du travail salarié, mais le renforcement de l'esclavage salarié; non pas la dictature du prolétariat, mais la dictature du capital sur ce dernier (esclavage salarié et dictature du capital étant inséparables), la bourgeoisie a obtenu (plus encore que dans d'autres endroits) que le prolétariat ne se reconnaisse plus dans son propre programme, que l'ignorance de sa propre histoire soit encore plus terrible, que les ouvriers identifient Marx, Engels ou Lénine à des agents directs du système d'exploitation ou aux "héros du travail" -les stakhanovs infiltrés dans leurs rangs. La répugnance qu'éprouvent les ouvriers d'avant-garde pour cette prétendue "dictature du prolétariat" est donc logique et inévitable; cependant leur lutte contre les conditions chaque fois pires d'exploitation et contre le travail salarié en général, est déjà une lutte pour leur propre dictature, et elle les pousse à se solidariser avec la lutte des ouvriers du monde entier pour la dictature du prolétariat pour l'abolition du travail salarié.

En troisième lieu, on trouve les plus cyniques de tous les opportunistes, les plus subtils, ceux qui disent lutter pour "la dictature du prolétariat" et aussi "pour l'abolition du travail salarié", mais qui, ne luttant ni pour l'une ni pour l'autre (ce qui, répétons-le, n'est qu'une seule et même lutte), se voient contraints, comme nous le verrons plus loin, d'en falsifier le contenu. Ce groupe constitue un véritable zoo présentant les variétés les plus extravagantes sur chacun des cinq continents, mais qui toutes, sans exceptions, servent la bourgeoisie dont elles grossissent les rangs au sein de "l'opposition loyale à sa majesté". Sans prétendre être exhaustifs, mentionnons les principaux groupes:

Pour dénoncer à fond les positions des différents héritiers de Kautsky, nous ferons une brève incursion du côté du programme de la sociale-démocratie, pour ensuite reprendre notre analyse des déterminations essentielles du programme communiste forgé au travers de la lutte de classes et de l'action du Parti.
 
 

L'éternel programme de la sociale-démocratie: "non à la destruction de l'Etat bourgeois"

La sociale-démocratie allemande, créatrice du "marxisme", se trouve au point de départ de toutes les falsifications du Programme Communiste et de l'oeuvre de Marx et d'Engels, mais aussi de l'histoire des luttes ouvrières et des polémiques entre les courants prolétaires qui accompagnèrent ces luttes.

Comme nous l'avons déjà dit à de nombreuses reprises, Kautsky est l'expression la plus achevée et la plus intelligente de ce parti de réformes. Dans ses oeuvres successives Kautsky, escamote d'abord le problème de la destruction de l'Etat bourgeois, pour ensuite confesser ouvertement que la sociale-démocratie lutte pour conquérir le pouvoir d'Etat et non le détruire.

Lénine, dans "L'Etat et la Révolution", qui est par son contenu, et malgré sa terminologie, une réaffirmation très importante pour l'époque du programme communiste contre l'idéologie sociale-démocrate, commente pertinemment "Le chemin du pouvoir" de Kautsky:

Dans sa polémique contre Pannekoek, Kautsky dit: Et Lénine rajoute: Il est vrai que la falsification de l'oeuvre de Marx était totale; le communisme avait toujours lutté pour la destruction de l'Etat et personne n'avait mis cela en évidence de manière plus saillante que Marx et Engels. Il n'est pas vrai par contre qu'il s'agissait là d'une falsification de l'oeuvre de la sociale-démocratie, de l'oeuvre de Kautsky lui-même ainsi que de celle de ses prédécesseurs. En effet, ceux-ci n'avaient jamais lutté contre l'Etat, mais pour tenir la barre de ce même Etat. Ce que Kautsky fait ici c'est confesser (comme l'ont fait tant d'autres avant lui, exemples: Bernstein, Bebel, Wilhelm Liebnecht, etc...) ce qui est une réalité depuis la fondation de la social-démocratie allemande. En effet, la social-démocratie, qui s'était consolidée comme organisation sur base de fusions successives au rythme où la contre-révolution avançait sur le continent européen après la Commune de Paris, ne fut jamais un parti du prolétariat révolutionnaire. Et cela n'est pas seulement applicable à ses ailes droites issues du Parti Populaire Allemand, ou aux lassalliens, mais aussi à son aile gauche issue du Parti d'Eisenach, et que la sociale-démocratie fera passer à la postérité comme l'aile "marxiste". Ces "marxistes" qui n'intégreront jamais à part entière et ne s'engageront jamais à fond dans l'Association Internationale des Travailleurs, ces "marxistes" qui promurent et approuvèrent un programme de fusion que Marx et Engels avaient d'emblée repoussé (12), étaient autant "marxistes" que les "marxistes" actuels et, à moins d'une décade de la Commune de Paris, ils confessaient: Plus clair que cela, tu meurs!!!

Et cela, c'était la gauche de la social-démocratie!!

Comment pouvons-nous alors accepter que le Kautsky de 1914-15 soit un renégat de la social-démocratie?

En aucune manière et à aucun moment, la social-démocratie ne fut autre chose qu'un parti de réformes du capital! Son programme fut toujours: "NON à la destruction de l'Etat", et cela l'opposa non seulement à Bakounine, à Marx et Engels, mais à l'ensemble du prolétariat révolutionnaire.

Voici comment Kautsky résume ce programme:

 
 

Au centre du programme communiste: la destruction de l'Etat bourgeois

Il y a un nombre incalculable de variantes du "marxisme" qui présentent les choses comme suit: "ceux qui sont pour l'abolition, la démolition de l'Etat sont anarchistes; ceux qui sont pour la conquête de l'Etat, pour sa transformation en un Etat plus libre, plus populaire, jusqu'à son extinction, sont marxistes." Nous pouvons dire sans craindre de nous tromper que cette phrase condense l'ensemble du révisionnisme anti-communiste.

La relecture de cette phrase suffit pour vérifier qu'on parle de l'Etat en général (sans éclaircir de quelle classe est cet Etat), c'est-à-dire de la conception bourgeoise de l'Etat arbitre, a-classiste, neutre, qui pourrait être utilisé pour faire le bien et le mal selon les hommes qui l'occupent et leurs idées. Comme toute conception bourgeoise, celle-ci s'effondre face à la vie réelle, face à la lutte de classe. Jamais il n'y eut et jamais il n'y aura d'Etats en général, ce qui existe, c'est l'Etat d'une classe. L'Etat est toujours l'organisation d'une classe pour en dominer une autre. L'Etat du capitalisme est l'Etat de la classe capitaliste, quelle que soit la forme ou la couverture (représentative, monarchiste, bonapartiste, fasciste, "marxiste", populaire, etc...) qu'il adopte, et quelle que soit le degré d'autonomie avec lequel ceux qui tiennent le gouvernail de l'Etat apparaissent face aux capitalistes (l'exemple classique est l'"autonomie" de l'Etat de Louis Bonaparte face à la société bourgeoise). Tous ces changements de forme ne sont que des "révolutions" exclusivement politiques (dans le sens le plus étroit du mot, et que nous, en général, dans nos textes, pour éviter toute ambiguïté, nous n'appelons pas "révolution"), ils n'ont d'autre objectif que la conquête de l'Etat et son perfectionnement. Ainsi

En 1871 (en pleine Commune de Paris) Marx lui-même en commentant ce passage a dit: En effet, la Commune confirme ce que les fractions de l'avant-garde défendaient, et le démontre face aux ouvriers du monde entier: Et Lénine insiste: La Commune affirme et fortifie le programme du prolétariat, elle démontre aux yeux du monde entier qu'il ne s'agit pas d'occuper l'Etat bourgeois, d'en changer la forme politique, mais de le détruire par la dictature du prolétariat, et qu'en aucune manière le programme du prolétariat ne peut être revu ou transformé (19).

Effectivement, la lutte du prolétariat acquit progressivement sa conscience au fil de son propre développement; à plusieurs reprises, elle s'illusionna (et elle s'illusionne encore aujourd'hui) devant un changement de forme de l'Etat, mais, pour être essentiellement une lutte contre la société capitaliste et non contre une de ses formes d'organisation, elle ne pouvait se situer à l'intérieur de l'Etat capitaliste, mais bien fondamentalement et instinctivement toujours contre cet Etat. Ce que la Commune va confirmer avait été exprimé aussi de façon plus ou moins claires par différentes fractions de l'avant-garde du prolétariat, dont sans nul doute Blanqui ou Weitling, fondateur de la Ligue des Justes:

Marx décrivit superbement ce processus (antérieur à la Commune mais aussi à 1848): Non seulement Marx met en évidence, que malgré ses illusions "politiques" (aujourd'hui, nous dirions illusions "volontaristes": "Le principe de la politique est la volonté"), la lutte du prolétariat est contre l'Etat, mais ses textes expriment clairement sa propre position: il ne s'agit pas de critiquer une forme d'Etat mais son essence:  
 

Etat anti-Etat: la Commune de Paris

La commune fut, comme nous l'avons déjà dit, une réaffirmation cruciale du programme que le prolétariat s'était forgé. Nous n'insisterons pas sur ce thème archi-connu, mais soulignerons les grandes conclusions (22).

La Commune fut une "dictature du prolétariat" en germes, ce qui implique nécessairement:

Et c'est cette contradiction, non de l'idée mais de la réalité, que jamais la logique vulgaire ne pourra ni appréhender, ni concevoir. Contre ceux qui prétendent que le prolétariat doit occuper l'Etat et le rendre plus populaire, plus libre, le prolétariat s'organisa contre l'Etat et lutta pour sa destruction. Contre les anti-autoritaires en général, les anti-étatistes purs, les tenants de la "démocratie ouvrière", le prolétariat s'organisa en force autoritaire, étatique. Et s'il y a une critique fondamentale à faire de la Commune, c'est d'avoir organisé des élections, lorsqu'elle se devait d'imposer l'autoritarisme révolutionnaire contre la bourgeoisie en s'emparant de la Banque et autres mécanismes du pouvoir capitaliste, et, particulièrement, en détruisant, par la terreur rouge de la Commune, par le terrorisme ouvrier du prolétariat en armes et offensif, la terreur blanche qui se préparait à Versailles.

La Commune fut une unité contradictoire: Etat - Anti-Etat.

Mais, de nouveau pour le malheur de la logique vulgaire, la contradiction ne se pas termine là, et comme nous l'avons déjà dit, par sa propre essence, l'Etat du prolétariat est un non-Etat, et son renforcement, son développement, son extension, sont à la fois, la dissolution, l'extinction, la disparition de tout Etat.

Contradictoire?

OUI, suprêmement contradictoire, comme l'est l'essence même du prolétariat comme classe contre le capital qui nécessite de se constituer en classe, en classe dominante, pour supprimer toutes les classes, et se supprimer comme classe.
 
 

Etat du prolétariat - Gemeinwesen - Extinction de l'Etat

Tout le mystère de la question de l'Etat se révèle quand on cesse de parler d'un Etat en général, qu'on se réfère à l'Etat d'une classe, à l'Etat bourgeois ou à son antagonisme, l'Etat prolétarien. Le masque des "antiétatistes", ou des "réformateurs de l'Etat" tombe devant la question: Etat? mais de quelle classe? Les "réformateurs", les opportunistes d'hier et d'aujourd'hui, les kautskystes de tout type disent qu'il est anarchiste de prétendre détruire l'Etat, que celui-ci s'éteint. Mais justement, quel est l'Etat qui peut s'éteindre?

Certainement pas l'Etat capitaliste dont le renforcement, signifie le renforcement de la polarisation de classe (donc, par essence, il ne peut liquider son ennemi), dont le développement entraîne le développement de la guerre contre le prolétariat et contre d'autres Etats capitalistes et dont l'extension est l'extension d'une force spéciale de répression contre l'énorme majorité de la population. Cet Etat, comme l'affirme le prolétariat révolutionnaire dans ses luttes pratiques et théoriques, ne s'éteindra jamais, il faudra le détruire. Mais, de la même manière que l'Etat capitaliste accomplit ce que le capital porte en lui, c'est-à-dire l'esclavage salarié et l'oppression de la masse toujours croissante de ceux qui n'ont rien d'autre à vendre que leur force de travail, l'Etat du prolétariat, quant à lui, réalisera nécessairement ce que contient son propre mouvement actuel: l'affirmation de l'être humain, de la Communauté humaine mondiale.

En effet, l'Etat du prolétariat, tout embryonnaire qu'il soit, part de bases antagoniques, comme le signale Marx dans "La guerre civil en France" (24); son renforcement est renforcement du Parti, affirmation programmatique et multiplication croissante du prolétariat conscient qui assume de plus en plus que les tâches de direction de la société, inaugurées par une minorité (il est indubitable que, par rapport à l'ensemble du prolétariat mondial, c'est et ce sera une minorité qui entamera ces tâches) se dissolvent dans l'ensemble de la classe consciente, jusqu'à sa dissolution totale dans l'humanité que le Parti, la classe a préfiguré. Le renforcement de l'Etat du prolétariat signifie simultanément une augmentation de sa capacité destructrice du capital et de toutes les bases qui soutiennent le développement de ce dernier: armées, polices, églises, propriété privée, syndicats, marchandises, famille, et bien d'autres choses encore dont il serait prétentieux et absurde de vouloir énumérer la totalité, puisque la plus optimiste des listes sera considérée par les générations futures, comme ridiculement modeste et misérable.

Il ne peut y avoir renforcement de l'Etat du prolétariat sans destruction despotique du capital et participation croissante des producteurs à cette destruction, ce qui équivaut à la direction de la société vers le communisme, et vice et versa.

Plus cette participation, cette destruction, cette direction est profonde, c'est à dire plus son activité en tant qu'Etat est intense, plus il existe comme "non-Etat". Et c'est lui, cet "Etat, l'Etat du prolétariat, qui s'éteint.

Lénine, rompant avec toute la conception "marxiste" dominante et en se référant aux passages maintes fois transformés de Engels sur l'extinction de l'Etat, dit:

Il est évident que le texte d'Engels n'est pas aussi clair que le dépeint Lénine, qu'il présente des ambiguïtés, et que, comme dans tous les cas de formalisations inachevées, la contre-révolution s'en servira pour en falsifier le contenu. Il ne faut pas oublier que ces formulations seront utilisées pour dire que l'Etat (l'Etat tout court -sans classe-!) ne doit pas être détruit puisqu'il s'éteint. Ce qui importe, dans notre lutte impersonnelle de parti, c'est que le contenu de la thèse de Lénine attaque le fondement même de la falsification à un moment crucial de la lutte du prolétariat mondial: en pleine guerre impérialiste, en pleine lutte révolutionnaire contre la guerre et préparation de l'insurrection (26).

Les anti-étatistes en général, qui supportent mal la dialectique, répondront en disant "mais si l'Etat du prolétariat décide de se renforcer, comme cela s'est passé jusqu'à maintenant, sans destruction du capital et sans participation croissante des producteurs dans cette destruction-direction de la société, l'Etat ne s'éteindra pas."

L'incompréhension que révèle ce type d'affirmation est totale.

Mais ces "lois" qui régissent la vie réelle sont aujourd'hui antagoniques et il ne pourra en être autrement demain. Comment un Etat bourgeois peut-il s'étendre et se développer si ce n'est en développant ses corps spéciaux de répression et de domination? Comment un Etat prolétarien peut-il se développer et s'étendre sans armer l'ensemble du prolétariat et, par cela même, disparaître comme corps spécial de répression et s'éteindre comme Etat? Actuellement, dans la vie quotidienne, l'Etat capitaliste ne peut que se renforcer et séparer le corps de spécialistes, administrateurs, organisateurs, politiciens, syndicalistes, militaires (gestionnaire du capital en général), etc., de la masse de ceux qui ne sont rien d'autres que des prolétaires. Ce sont deux réalités "collectives", deux "êtres collectifs" mais de nature antagonique.

La première, l'Etat bourgeois, ne peut faire autrement que de développer une sphère dominante de la société aux dépens de cette même société. Son être collectif, l'être de l'Etat bourgeois -"STAATSWESEN"- est non seulement collectif comme totalité abstraite, séparé de la vie réelle, mais "il serait impensable sans la contradiction entre l'idée générale et l'existence individuelle de l'homme" (27). Toutes les luttes pour le pouvoir de cet Etat trouvent leur origine dans l'isolement qu'une fraction des gestionnaires du capital ressent à l'égard de l'être de l'Etat et du pouvoir.

Par contre:

C'est pourquoi, tous les maux sociaux sont pris en considération... (29)
 



 
 

NOTES :

1. Comme nous l'avons déjà dit, ce brouillon contenait au départ d'autres chapitres dans lesquels nous prenions position pour l'invariance du programme révolutionnaire, et où l'on expliquait, dans le même temps, la nécessité de développement permanent et de l'affirmation du programme dans ses diverses formalisations.

2. Kautsky - "La dictature du prolétariat". Le commentaire sarcastique de Lénine est celui de sa réponse à Kautsky: "La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky".

3. Marx - "Manuscrits de 1844".

4. C'est le titre original du Manifeste. Nous avertissons le lecteur qui sera surpris de posséder une édition où ne figure pas le mot Parti, de ne pas s'étonner; en effet la plupart des traductions n'utilisent pas la première édition allemande de 1848, mais celles réalisées par la social-démocratie allemande de 1872, 1883 ou 1890, où il est logique d'"oublier" le "mot" Parti.

5. Il est clair que par "synthèse de la théorie de l'auto-émancipation du prolétariat", nous ne nous référons en aucune façon à telle ou telle mesure concrète proposée, mais à la mise en évidence systématique de la nécessité et de la possibilité pour prolétariat de se transformer par la révolution en classe dominante et d'abolir la société de classes.

6. Déjà en 1872, dans le prologue à l'édition allemande, Marx et Engels insistent sur le fait que l'expérience de la lutte du prolétariat, et particulièrement celle de la Commune de Paris, exigent la transformation de ces passages.

7. Cet exemple est fourni par Roger Dangeville dans son "Introduction" à "La sociale-démocratie allemande".

8. Comme nous le verrons plus loin, l'Etat du prolétariat est et n'est pas un Etat, simultanément.

9. Lénine - "L'Etat et la Révolution".

10. Cité par Lénine, idem.

11. Idem.

12. La critique de Marx est celle connue sous le nom "Gloses marginales au Programme de Gotha" ou simplement "Critique du Programme de Gotha". Engels résumera ainsi le contenu de ce programme: "il se compose de quatre parties: 1. Les principes et slogans lassalliens... 2. Les revendications démocratiques rédigées entièrement dans le sens et le style du Parti Populaire. 3. Des revendications par rapport à l''Etat actuel' (...) qui sont non seulement confuses, mais totalement illogiques. 4. Des propositions générales empruntées au Manifeste et aux Statuts de l'Internationale, mais qui ont été accommodées de telle façon qu'elles sont soit absolument fausses soit totalement ineptes..."

13. Wilhelm Liebknecht à la Diète de Saxe le 17/2/1880.

14. Le texte est de 1912 et nous le reproduisons tel que Lénine le cite dans "L'Etat et la Révolution".

15. Le texte est de 1912 et nous le reproduisons tel que Lénine le cite dans "L'Etat et la Révolution".

16. Marx - "Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte". C'est nous qui soulignons.

17. Marx à Kugelmann, le 12/04/1871. C'est Marx qui souligne.

18. Ce passage est de "La guerre civile en France". Message du Conseil Général de l'Association Internationale des Travailleurs, il est cité par Marx et Engels dans le prologue de 1872 au Manifeste, afin de combler les ambiguïtés que ce dernier contient sur ce thème.

19. Ceci est extrêmement important car les innombrables héritiers de Kautsky existant aujourd'hui, prisonniers de leur formalisme considèrent soit que le fait de détruire l'Etat bourgeois par la violence se résume à quelques simples phrases, à des mots de Marx à un moment donné (sic); soit ils utilisent ce soi-disant changement, ce tournant de 180 dans le programme "marxiste" pour justifier toutes leurs révisions.

20. Marx, "Gloses critiques marginales à l'article 'Le roi de Prusse et la réforme sociale par un prussien'". C'est Marx qui souligne.

21. Idem.

22. Nous mettons entre guillemets les passages les plus connus de Marx et d'Engels à ce sujet.

23. Nous utilisons "Etat du prolétariat", "organisation du prolétariat en classe dominante" pour indiquer les tendances, les germes car "la solution ne peut être atteinte nulle part à l'intérieur des frontières nationales... La révolution ne trouvera pas ici son terme, mais son commencement organisatif." (Marx: "Les luttes de classes en France, 1848 à 1850")

24. "Le premier décret de la Commune fut... la suppression de l'armée permanente et son remplacement par le peuple en armes."

25. Lénine - "L'Etat et la Révolution".

26. La mise en évidence de la révision que Lénine fera de ces thèses sera l'objet de textes spécifiques.

27. Les passages entre guillemets proviennent du texte de Marx "Gloses marginales à l'article 'Le roi de Prusse et la réforme sociale par un prussien'". Marx désigne l'être collectif de l'Etat bourgeois par STAATSWESEN, et l'être humain, l'être collectif des hommes, le communisme par GEMEINWESEN.

28. Marx - "Gloses marginales à l'article 'Le roi de Prusse et la réforme sociale par un prussien'".

29. Le brouillon se termine ici.
 


Lisez aussi

LC40.3.1 la présentation du texte "Gloses critiques marginales à l'article 'Le roi de Prusse et la réforme sociale par un prussien'" (Karl Marx - 1843)

 


CE40.2.3 Brouillons et manuscrits :

Notes sur l'Etat