Avec la présentation des notes inachevées sur l'Etat qui vont suivre, nous lançons dans notre revue centrale en français (1) une nouvelle rubrique s'intitulant "Brouillons et Manuscrits".

Nous placerons dans cette rubrique un ensemble de matériaux inachevés, de brouillons, de discussions internes qui d'après nous, méritent un meilleur sort que la critique rongeuse des souris à laquelle furent le plus souvent soumis des documents de notre Parti historique d'une extrême importance, et notamment une bonne partie des manuscrits de Marx et d'Engels (à qui nous avons emprunté la sympathique et classique formule évoquant "la critique rongeuse des souris").

S'il avait toujours fallu attendre qu'un article soit totalement achevé, qu'un thème soit pleinement développé pour le faire paraître, bien peu de textes auraient été publiés par notre classe, par notre Parti (ou par notre petit groupe international). Il est bon de se rappeler ici que le meilleur de l'oeuvre de Marx et d'Engels, nous a été laissé sous la forme de manuscrits, de brouillons, d'inédits. En effet, une des caractéristiques centrales des matériaux de notre classe tout au long de son histoire, réside dans le fait que ce genre de textes de combat, de négation, d'ébauche, de coup de rage, ces projets superposés qui se contredisent et se dépassent les uns aux autres sans jamais atteindre les objectifs fixés au départ (2), sont le plus souvent l'oeuvre de militants qui n'ont jamais trouvé les conditions ou le temps nécessaires (un temps qui est toujours exproprié au Capital (3)) à la réalisation d'une belle production, bien achevée, comme peut l'accomplir le bourgeois ou le petit bourgeois payé pour la réaliser. A l'opposé de tout ce qui est produit pour conserver le système, nos matériaux sont inachevés parce que la critique révolutionnaire est, par essence, inachevée, et il en sera ainsi tant que subsistera la société capitaliste, et cela malgré le fait qu'un texte puisse exprimer, dans sa négation du présent, le futur du mouvement.

C'est sur base de ces critères que nous avons également décidé de publier dans cette rubrique, certaines des discussions internes (au GCI) qui ont eu lieu au niveau international et qui ont permis un saut qualitatif dans notre appropriation collective du programme révolutionnaire, discussions que nous considérons essentielles de faire connaître, non seulement en tant que résultat, mais également en tant que processus.

Notre pratique s'oppose ici aussi à celle des porteurs de conscience. Les pseudo-partis "du prolétariat" considèrent leur doctrine comme achevée et il ne s'agit pour eux que de la transmettre telle quelle aux masses (de "conscientiser"). Figés dans cette conception illuministe, éducationnaliste et personnaliste, leur presse se limite à la publication de la révélation de la sainte parole de leurs chefs, et celle-ci se présente toujours comme une pensée finie. Pour nous au contraire, et en général pour les organisations internationalistes du prolétariat, il nous semble plus important de mettre en évidence que les affirmations programmatiques s'affirment tout au long d'un riche et contradictoire processus historique collectif et international.

En ce sens, nous tentons toujours de mettre en évidence que les positions programmatiques qui sont les nôtres, ne sont ni le produit de notre tête, ni le résultat des circonstances spécifiques dans lesquelles les révolutionnaires agissent, mais bien de l'arc historique du communisme, de l'affrontement séculaire entre révolution et contre-révolution et que d'autres révolutionnaires, bien avant nous, ont fait le même type d'affirmations, luttant pour la même chose (et surtout contre la même chose!), indépendamment de la forme dans laquelle cette lutte s'exprima. C'est pour cela qu'à chaque fois que nous affirmons une position et que nous montrons en quoi elle surgit inéluctablement des contradictions réelles, nous nous référons en même temps sous forme de citation à des fractions ou des militants révolutionnaires qui, avant nous, ont affirmé cette position dans leur pratique. De plus, comme les positions des communistes se sont affirmées dans la lutte, en tant que négation des partis du Capital et spécialement des partis bourgeois pour les ouvriers (la Social-Démocratie), nous citons ou mentionnons également les tendances face auxquelles se sont forgées de telles affirmations.

Tel est le processus historique réel par lequel le programme se renforce. Tels sont les mécanismes par lesquels les formulations deviennent à chaque fois (c'est-à-dire à chaque grand choc opposant la révolution à la contre-révolution) plus tranchantes, plus claires et précises et par lesquels le Parti du prolétariat s'affirme et s'approprie son programme historique.

La polémique, la contradiction, la critique impitoyable de toutes les idéologies bourgeoises, l'opposition pratique à la contre-révolution,... sont les manifestations incontournables de l'affirmation programmatique. Là où nos ennemis ont intérêt à occulter la contradiction, nous avons quant à nous tout intérêt à la divulguer, à la faire connaître au sein de notre classe. Et si en affirmant cela nous soulignons "au sein de notre classe", si nous insistons sur les critères propres à notre classe, c'est parce que nous ne revendiquons ni "la libre pensée", ni la "liberté de critique", ni non plus le fait d'accepter que n'importe quoi soit sujet à discussion (4), toutes choses actuellement fort à la mode et qui constituent une partie essentielle du programme de la contre-révolution. A l'opposé de cela, nous revendiquons l'avancée programmatique aux côtés de tous ceux qui développent la polémique au sein même des prolétaires qui se battent contre le Capital et qui saisissent cette polémique comme une partie indispensable et dynamisatrice de la communauté révolutionnaire en lutte contre le système social bourgeois.

Nous constatons, y compris dans notre propre groupe, que l'affirmation d'une position comme résultat est beaucoup moins forte que l'affirmation de la même position comme processus. Le fait de répéter qu'on est contre la démocratie quelque soit sa forme n'a pas, par exemple, la même intensité que l'exemplification de l'opposition historique entre la démocratie et la révolution, surtout si cette opposition s'est vécue directement dans la lutte, au feu de la guerre de classe (5).

Tels sont donc les principaux critères nous ayant amené à entamer cette rubrique de Brouillons et Manuscrits inachevés.

Et si cette pratique n'est pas plus généralisée, plus massive, c'est dû à la triste époque que nous vivons, à l'imbécilisation généralisée des ouvriers, et à leur désintérêt global pour leur propre histoire et la perspective de notre mouvement.
 


Pour terminer, nous voudrions encore préciser que nous tenterons de maintenir le texte tel qu'il a été écrit, dans la mesure du possible. Mais cette tentative requiert évidemment quelques observations et restrictions.

Il est clair qu'au moment de publier une polémique interne ou un brouillon conçu des années auparavant comme partie d'un texte à publier, nous allons souvent être tenté d'en modifier l'original. Il serait en effet très étonnant qu'avec l'expérience accumulée et les discussions menées durant toutes ces années, nous n'ayons pas éclairci tel ou tel point et que nous ne tentions donc pas de changer le contenu du texte ou tout au moins d'améliorer telles ou telles formulations. De la même façon, lorsque nous lisons des textes historiques produits par d'autres militants communistes, nous sommes tentés de rendre plus explicite ce qui, à cette époque, ne pouvait être qu'implicite. Mais cette façon de procéder pourrait nous conduire précisément à ne pas nous permettre de montrer le processus contradictoire que nous voulons mettre en évidence, à liquider la richesse de l'évolution des positions à la lumière de l'expérience historique et en pleine opposition au centrisme et à l'opportunisme toujours renouvelé dans ses formes.

En juin 1872, Marx et Engels rédigèrent un prologue pour le Manifeste, et bien que ce dernier présentait un ensemble d'insuffisances, de formules qui "apparaissaient vieillies dans leur application", ils affirmèrent qu'il s'agissait là d'"un document historique que nous ne nous reconnaissons plus le droit de modifier". C'est le même sentiment qui nous anime et nous considérons qu'aucune fraction révolutionnaire ne peut s'attribuer la faculté de changer ce qui ne lui appartient pas de façon privative, étant donné qu'il s'agit avant tout de la propriété de l'ensemble d'une communauté en lutte contre le Capital.

En principe donc, nous appliquerons le même critère à nos textes historiques qu'à ceux des autres camarades qui nous ont précédés sous d'autres latitudes et en d'autres périodes. Néanmoins, comme nous le disions, ce principe comprend un ensemble de restrictions pratiques que nous tenterons de solutionner du mieux possible. En effet, les textes inédits ont souvent différentes versions; ou dans un même texte, il arrive que l'auteur propose différentes formulations pour certains passages, formulations qui sont discutées de façon interne. Pour tous ces cas, et lorsque ce n'est pas très important (dans certains cas, les différentes versions se justifieront), nous placerons l'ultime version, celle que l'auteur proposa en dernier lieu.

Une autre restriction réside dans la question de la traduction. Le fait même qu'une polémique interne se développe internationalement parmi des camarades s'exprimant en différentes langues, pose tout le problème des traductions, des versions des traductions, des différentes possibilités de traduction. A ce sujet, nous pouvons seulement dire que nous ferons tout notre possible pour ne pas "trahir" le texte, tout en profitant de cette occasion pour réitérer notre appel aux lecteurs afin qu'ils collaborent à nos traductions.

Enfin, et pour terminer, il peut arriver qu'à l'occasion d'une polémique interne, il y ait eu des références à telle ou telle caractéristique propre à l'auteur ou à des comportements plus généraux qui pourraient permettre son identification. Dans ces cas, nous ferons évidemment les modifications qui nous semblent nécessaires pour que l'auteur ne soit pas identifié par l'ennemi. De notre point de vue de classe, de Parti, ce qui est important dans ce patrimoine historico-programmatique, n'est pas que ce soit Pierre, Jacques ou Jean qui l'ait dit, mais bien que cette position résulte de l'expérience historique de la classe et qu'à partir de ce moment, elle s'explique de telle ou telle manière.
 



 
 

NOTES :

1. Ce type de matériel existe déjà dans nos revues centrales en arabe et en espagnol où fut publié ce même brouillon sur l'Etat.

2. Lorsque Marx commença à travailler sur "Le Capital", par exemple, il pensait écrire un seul chapitre sur ce sujet et, plus tard, d'autres chapitres sur le "travail salarié", "l'Etat", "le marché mondial", etc... Mais, petit à petit, les présuppositions du Capital, ainsi que les questions méthodologiques posées, ont pris des proportions imprévues (il a écrit tant de manuscrits sur ces sujets qu'ils ont eux-même donné lieu à différents livres: "Contribution à la Critique de l'Economie", "Grundrisse"...) et le chapitre du Capital prit la forme de section, puis de livre,... et finalement d'un ensemble de livres.

3. Etant donné que le temps des prolétaires est reproduit en tant que temps pour le Capital, le temps destiné à la militance révolutionnaire manifeste déjà une récupération (expropriation des expropriateurs) par les prolétaires de leur propre vie.

4. Le "comment" et le "quoi" de ce qui se discute (et si c'est discutable!) dépend évidemment du développement même de la communauté de lutte contre le Capital, du type de structure formelle et de l'époque historique dont on parle. Prenons deux exemples:

5. C'est souvent à la suite d'une expérience de lutte et des deux, trois ruptures qu'elles ont provoquées pour ceux qui y participaient, qu'on se rend compte avec surprise, dans la froideur d'un cachot, dans la clandestinité ou en exil, que les livres servent à quelque chose et que ces quelques vérités vécues dans notre chair au cours de la lutte existaient déjà depuis des dizaines voire des centaines d'années sous une autre formulation parfois, dans des livres. On comprend dès lors également les limites de toute "formation" scolastique, tout comme les limites propres à la formation exclusivement intellectuelle pour la transmission des expériences.
 


 


CE40.2.1 Brouillons et manuscrits :

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