Un constat s'impose à tous: le syndicalisme traditionnel s'écroule rapidement malgré les efforts de la bourgeoisie pour le cacher. Cette situation est l'occasion d'un paradoxe apparent: des organisations (bourgeoises!) encadrant des ouvriers s'effondrent et le patronat international s'en inquiète.

D'aucun nieront l'embarras de la bourgeoisie face à l'écroulement du syndicalisme, d'autres resteront sceptiques face à une telle affirmation.

Mais que dire alors des dernières initiatives prises par certains bourgeois en France:

La réponse des ouvriers ne se fit pas attendre: A l'occasion de cet encouragement patronal aux ouvriers pour qu'ils soutiennent les syndicats, les syndicalistes ont demandé un peu de discrétion dans l'aide qui leur était apportée par le patronat. Il ne fallait pas, en effet, que le remède soit pire que le mal et participe un peu plus à la décrédibilisation générale et accélérée de cette structure bourgeoise.
 

Le commentaire est de nous, mais le constat général, les citations et les données (ainsi que celles qui vont suivre) proviennent du journal "L'Expansion" (7/20 mars 1991), mensuel essentiellement destiné aux "décideurs" bourgeois, aux chefs d'entreprise,...

Le journal donne à cette occasion quelques exemples et autres conseils aux patrons pour les aider à soutenir le syndicalisme:

"L'Expansion" reprend également l'avertissement de Bernard Brunhes, ex-conseiller de Pierre Mauroy: Si cela a toujours été un moment important de l'écrasement du prolétariat que de lui faire prendre les victoires de son ennemi historique comme ses propres victoires et de lui présenter les organisations de son ennemi comme ses propres organisations, il est clair qu'aujourd'hui, les syndicalistes et quelques bourgeois radicaux de gauche ou d'extrême-gauche se retrouvent de plus en plus seuls à prendre encore les vessies de la bourgeoisie pour les lanternes de la révolution. Partout, les syndicats sont décrédibilisés; la baisse d'adhérents est de plus en plus générale. "L'Expansion" (sacré journal!) commente tout cela: Autant dire qu'il ne reste en France, dans ces organisations que les délégués, leurs intimes et quelques indécrottables crédules.

Mais finalement de quoi la bourgeoisie a-t-elle peur? "L'Expansion", plein de prévenance pour ses lecteurs, sans aucun doute amenés à prendre de grandes décisions dans le futur, nous le rappelle en citant Michel Kirch, directeur général de Bostitch, qui parle des délégués de la CGT et de la CFDT:

Et plus loin: Non, nous n'exagérons rien, c'est écrit TEL QUEL.

Evidemment, lorsque la bourgeoisie nous dit "non canalisés", nous entendons: non canalisés vers les intérêts de cette société de mort. Lorsqu'elle parle "d'inorganisés", nous entendons: "qui refusent de se faire organiser par une fraction bourgeoise". Bref, nous savons que la bourgeoisie exprime à travers l'utilisation de ces expressions, sa crainte de voir des prolétaires révolutionnaires faire surgir, dans et par leur lutte, leur propre organisation de classe, en dehors et contre les syndicats et l'ensemble de l'Etat bourgeois.

Mais voici encore une déclaration lucide quant à l'importance des syndicats du point de vue bourgeois. Ici, c'est Raymond Soubie, ex-conseiller "social" de Chirac et Barre, qui parle:

Mais laissons maintenant la parole aux chefs syndicalistes, beaucoup plus explicites quant à eux, sur leur rôle réel. Ainsi s'exprime Nicole Netat, secrétaire générale adjoint de la CFDT, à propos des candidatures de délégués syndicaux: Voila qui est parlé clairement: les délégués ne doivent pas apparaître comme des "interlocuteurs dociles". Pour réellement s'entendre avec l'employeur sur l'essentiel, à savoir l'intérêt de l'entreprise, qui est d'abord de pouvoir prévoir et contrôler les explosions de colère ouvrière, il est préférable qu'ils aient une allure quelque peu "combative".

On ne saurait dire mieux. Il s'agit bien d'avoir une pseudo-opposition entre syndicat et patronat, pour organiser des mascarades de luttes préventives, histoire d'essayer de désamorcer les vraies luttes. Le problème étant que cela marche de moins en moins.

Evidemment "L'Expansion" nous présente tout cela comme une nouveauté, alors que la nature contre-révolutionnaire des syndicats est dénoncée par les communistes depuis tellement longtemps (1) et que le seul paradoxe réel... c'est qu'il reste encore des ouvriers pour appeler "organisations ouvrières" ce que tout le monde --y compris les bourgeois-- reconnaît comme étant des organisations étatiques au seul service de l'ordre et de la civilisation.

Evidemment, les syndicats sont les premiers à empêcher la publicité des compliments que leurs font les patrons. Citons une dernière fois "L'Expansion":


Mais malgré toute cette décrédibilisation, il est important de savoir que les syndicats traditionnels peuvent encore jouer un rôle dans le contrôle et l'écrasement des ouvriers.

Une des raisons du maintien de ce contrôle est un certain respect, même s'il est de moins en moins puissant, du syndicat par les ouvriers. Cette croyance quasi religieuse dans les syndicats vient du fait qu'ils bénéficient encore un peu d'une image "ouvrière" dans la mesure où toute l'histoire (bourgeoise évidemment) nous raconte qu'il a fallu imposer l'existence des syndicats par la force, qu'ils sont le produit des sacrifices ouvriers et que "ce n'est pas parce qu'aujourd'hui quelques bonzes font ceci ou cela qu'il faut abandonner cette arme de lutte". La bourgeoisie a eu (et conserve) la capacité de faire identifier au prolétariat et aux luttes de notre classe, la racaille qui contribue à les détruire. Elle a réussi à faire associer les syndicats à nos luttes historiques.

Mais les syndicats ne sont pas plus à même d'empêcher les luttes ouvrières que les curés, même si les deux en sont les ennemis jurés. La force des syndicats, c'est leur présence dans les entreprises, le "copinage" des délégués qui travaillent avec les ouvriers, qui les connaissent, qui vont boire le coup avec eux et qui savent ainsi comment "prendre" chacun, comment le "ramener à la raison", comment "lui faire prendre conscience de ses intérêts véritables", comment lui expliquer pourquoi telle mesure anti-ouvrière n'est pas si mauvaise (ou est un moindre mal), comment et pourquoi arrêter la grève qui "n'est plus populaire".

Ce copinage en fait les meilleurs flics en civil qui soient. Présents quotidiennement sur les lieux et confrontés aux développements des mouvements, ils connaissent "les fortes têtes", les "têtes brûlées", les meneurs. C'est ce qui leur permet soit de les soumettre à la répression de leurs propres services d'ordres, des gros bras aux corps-francs, des coups jusqu'aux exécutions, soit de les dénoncer aux autres services d'ordres plus officiels, pour que ceux-ci, dont ils reconnaissent la compétence supérieure, puissent les emprisonner, les torturer, les exécuter. Entre ces deux méthodes, le développement de leurs responsabilités dans les entreprises leur offre quelques autres possibilités, comme de faire mettre ces "agitateurs" aux postes les plus pénibles, leur faire sauter les primes, les mettre en tête sur les listes de licenciements, sur les listes noires.

A travers tout cela, par l'habitude, l'idéologie et la violence, les syndicats gardent un rôle dans la lutte anti-ouvrière; mais leur discrédit actuel rend ce rôle moins important que dans le passé et ils risquent de ne pas résister durablement à une vague de lutte un tant soit peu importante. Gérer la paix sociale pour qu'elle perdure, et affronter le prolétariat en lutte, sont deux choses bien différentes.

Cependant il ne faut pas se faire d'illusion, la bourgeoisie est loin d'être à court de possibilités. Dès que les luttes ouvrières se développent, la bourgeoisie développe ses réponses à celles-ci.

Face à un développement des luttes ouvrière, il est évident que les syndicats, ou des parties de ceux-ci, vont se radicaliser. Certains vont critiquer les "bonzes", dénoncer les magouilles, rompre avec eux d'un point de vue formel, voire même les affronter physiquement. Mais tout cela ne se fera que pour mieux reproduire l'ensemble, c'est-à-dire le syndicalisme. Les organisations contre-révolutionnaires, pas plus le syndicat que l'église ou l'armée, ne peuvent être critiquées et transformées, elles doivent être détruites de fond en comble.

D'un autre côté, différents délégués de base de la gauche ou de l'extrême-gauche bourgeoise vont se radicaliser plus encore, et essayer de créer, à l'image des organisations révolutionnaires spontanées du prolétariat, de nouveaux syndicats plus "radicaux". On en voit fleurir ces derniers temps, des coordinations, des fédérations, des syndicats autonomes etc... etc... Toutes ces organisations se donnent une image radicale pour mieux défendre la totalité bourgeoise. On les reconnaît à ce qu'elles défendent les valeurs de toujours, celles défendues par les syndicats traditionnels et par les églises: la défense de l'outil et celle de la raison, la défense du travail et de la soumission, la défense de la patrie et de la région... La force de ces "nouvelles" organisations syndicales consiste notamment dans la polarisation qui est rendue possible avec les anciennes organisations.

Mais lorsque la révolution se développe, lorsque la critique communiste balaye toutes les idéologies sur son passage, ainsi que toutes les pratiques bourgeoises, lorsque le prolétariat s'organise en force, en classe, en Parti, la révolution détruit alors également les organisations contre-révolutionnaires, les syndicats.

Et si les organisations ouvrières expriment quant à elles dans un premier temps, les faiblesses d'une classe qui sort de la contre-révolution et en porte donc tous les stigmates, le développement de la lutte et la radicalisation continue de la critique pratique et théorique révolutionnaire qui ira toujours plus à la racine des choses, emportera avec elle ces faiblesses. Ainsi, grâce à l'activité des communistes agissant comme fraction, les organisations ouvrières vivront une crise organisationnelle qui mènera le plus souvent à l'existence de deux organisations rapidement séparées par les deux côtés de la barricade.

Dans ce mouvement historique, les organisations syndicales et leurs petites soeurs plus ou moins radicales, deviendront les cibles des armes de la critique, et de la critique par les armes du prolétariat.

 

NOTES :

1. Voici ce que disent des révolutionnaires, en 1920 déjà, à propos des syndicats:

 


CE38.3.1 Nous soulignons :

La bourgeoisie encourage les ouvriers à intégrer les syndicats