"Le mouvement ouvrier n'a pas à attendre une catastrophe finale, mais beaucoup de catastrophes, des catastrophes politiques -comme les guerres- et économiques -comme les crises qui se déclenchent périodiquement, tantôt régulièrement, tantôt irrégulièrement, mais qui dans l'ensemble, avec l'extension croissante du capitalisme, deviennent de plus en plus dévastatrices. Cela ne cessera de provoquer l'écroulement des illusions et des tendances du prolétariat à la tranquillité, et l'éclatement de luttes de classe de plus en plus dures et de plus en plus profondes. Cela apparaît comme une contradiction que la crise actuelle -plus profonde et plus dévastatrice qu'aucune auparavant- ne laisse rien entrevoir de l'éveil d'une révolution prolétarienne. Mais l'élimination des vieilles illusions est sa première grande tâche... Des luttes sérieuses ne peuvent pas ne pas venir. La crise présente peut bien se résorber, de nouvelles crises viendront et de nouvelles luttes. Dans ces luttes, la classe ouvrière développera sa force de combat, reconnaîtra ses objectifs, se formera, se rendra autonome et apprendra à prendre elle-même en main ses propres destinées, c'est-à-dire la production sociale. C'est dans ce processus que s'accomplit le trépas du capitalisme. L'émancipation du prolétariat par lui-même est l'écroulement du capitalisme."  

Anton Pannekoek, 1934. 

 


1. Introduction


La catastrophe de la société capitaliste, n'est pas plus mystérieuse et impénétrable, que lointaine et future; il s'agit au contraire de la réalité essentielle et vivante de la société bourgeoise, du produit de ses propres limites, limites qui se situent dans le capital lui-même et qui se manifestent aujourd'hui ostensiblement partout dans le monde.

Chaque large cycle d'expansion économique doit nécessairement se clôturer par une dépression. Au développement des forces productives correspond l'impérieuse nécessité de leur destruction, toute accumulation de richesses produit une misère proportionnelle, et la concentration, la centralisation du capital entraîne inéluctablement un rétrécissement croissant des possibilités lucratives d'investissements.

Contrairement aux apologues du système, contrairement à tous ceux qui, fascinés par le cycle d'expansion, prétendent, chaque fois que s'affirme un cycle d'expansion, qu'il n'y aura plus jamais de crise, nous, communistes, nous avons toujours insisté sur les limites intrinsèques du capital ainsi que sur l'unité indissociable qui existe entre accumulation du capital et accumulation de la misère, entre développement des forces productives et développement catastrophique de la société, entre "richesses de la nation" et guerre impérialiste.

A contre courant de toutes les versions du parti de l'ordre et en opposition totale à la social-démocratie, à contre courant du fatalisme et des illusions dominantes, toute proclamation d'un "nouvel ordre mondial" épuré de ses contradictions ne peut que nous faire sourire. Nous remettons invariablement en évidence l'essence catastrophique de ce système. Nous clamons haut et fort (et malgré notre isolement) que les catastrophes à venir seront bien plus destructrices encore, que le système n'est qu'une baudruche qui enfle pour mieux éclater, que modérer aujourd'hui les contradictions du capital revient uniquement à postposer et exacerber son inévitable explosion.

La validité de la théorie communiste est une nouvelle fois confirmée par l'actualité: la catastrophe économique, sociale, politique,... est mondiale; partout, la classe ouvrière subit plus de misère, plus de chômage, plus de guerre,... Le monde capitaliste est de plus en plus incapable d'occulter sa putride réalité.

Notre intention n'est pas, dans cet article, d'accumuler les chiffres catastrophiques. Chacun de nous, prolétaires, vit quotidiennement ce désastre dans sa chair. Nous soulignerons seulement quelques aspects essentiels de la situation mondiale pour illustrer la profondeur de la catastrophe actuelle et mettre en évidence d'une part, la violence avec laquelle ce mode de production est aujourd'hui confronté à ses propres limites historiques et, d'autre part, l'inéluctabilité d'une catastrophe généralisée à l'ensemble de l'humanité si celle-ci n'arrive pas à détruire toutes les relations sociales marchandes et salariales qui l'écrasent.
 


2. De l'écroulement du modèle de capitalisme social au naufrage de l'archétype des Etats-unis comme économie à imiter.


Ces dernières années ont vu l'écroulement du modèle du capitalisme "socialiste", du capitalisme "social", du "projet social" de la "gauche bourgeoise" (1). La droite triomphait enfin et le capitalisme libéral pouvait reprendre sa place de modèle unique, tant vénéré par les bourgeois du monde entier.

"L'homme est un loup pour l'homme", la guerre de chacun contre tous, a toujours été la base de cette société et aucune communauté fictive étatique et nationale, aucune réforme, aucune utopie, aucune tentative d'"humaniser" la société n'a pu modifier cette réalité. Mais alors que par le passé, on essayait de cacher cette réalité, on en était honteux, on parlait d'aider les pauvres, aujourd'hui, on revendique ouvertement cette monstruosité comme quelque chose de nécessaire. Jamais le capitalisme n'avait assumé à ce point le discours libéral, jamais dans l'histoire de ce système on avait plus ouvertement affirmé que la croissance de cette société réclamait la misère des masses, que le fameux développement économique requerrait notre sacrifice et la matraque contre tout qui se rebifferait. Les discours et les recettes du FMI, que la bourgeoisie jugeait jadis comme un Manifeste et une pratique économique de l'ultra-droite, sont devenus, ces dernières années, l'unique politique économique envisageable; même le modèle "économique" (2) prôné par Pinochet pour sortir de la crise est aujourd'hui à la mode et les secteurs bourgeois qui ne l'acceptent pas se marginalisent sensiblement.

Une fois de plus, le capital s'est moqué de tous ceux qui avaient la prétention de le contrôler; il a clairement démontré que c'est lui qui commande et que les individus qui prétendent le diriger ne sont rien d'autres que ses exécutants (3). Avec la puissance asservissante et anthropophage qui le caractérise, le Capital a en effet détruit toute velléité réformiste et humaniste pour laisser clairement établi que dans cette société il n'y a qu'un dieu: le profit.
 
 

"(...) le développement maximum de la force productive conjointe à l'expansion maximale de la richesse existante coïncidera avec la dévalorisation du capital, l'avilissement du travailleur et l'épuisement exacerbé de ses forces vitales. Ces contradictions conduisent à des explosions, à des cataclysmes, à des crises, au cours desquels par la suspension momentanée du travail et l'anéantissement d'une grande partie du capital, ce dernier est violemment réduit jusqu'au point où, sans se suicider, il est à nouveau en situation de pleinement réutiliser sa capacité productive. Cependant, ces catastrophes qui se répètent régulièrement, se répètent à un niveau supérieur et conduisent finalement à la destruction violente du capital."  

Marx, Grundrisse 

 

Mais, alors que la réalité ne pouvait être plus crue et que le capitalisme mondial s'enfonçait dans une dépression généralisée, les masses prolétariennes, imbécillisées par la télé, la vidéo, les journaux et autres bourrages de crâne, ne voyaient pas venir la crise; comme toujours, la conscience fut à la traîne. Les Etats-Unis, le Japon, l'Allemagne,... purent continuer à se présenter comme les modèles libéraux de croissance économique par excellence. La catastrophe économique du capitalisme à l'Est fut si rapide et si violente, qu'on put, a contrario, continuer à vendre le vieux mythe de la "supériorité du capitalisme libéral" comme l'unique modèle économique exempt de crise.

Ni la clarté et ni la brutalité du discours affirmant que tout développement nécessite misère et sacrifice n'entravèrent l'expansion du modèle U.S. comme objectif à atteindre, modèle qui se vendait "for export" (parce qu'aux Etats-Unis mêmes, la catastrophe avait atteint un stade impossible à masquer (4). "For export", parce qu'aux Etats-Unis mêmes, le modèle américain s'était irrémédiablement effondré et ne pouvait plus servir d'exemple aux millions de prolétaires qui, sur place, enduraient misère et chômage. Dans ce pays, le modèle était déjà passé de l'état de projet à celui de réalité en putréfaction; le sacrifice au nom d'un développement à venir n'avait plus de raison d'être puisqu'il était impossible de cacher que ce développement s'opposait aux intérêts immédiats et historiques de l'espèce humaine. En pleine période de croissance économique la misère grandissait (en termes relatifs et, sur certains aspects, même en termes absolus), pire encore, tous les aspects de la vie humaine allaient en se détériorant: accroissement du nombre de sans-abris, détérioration de la santé, faim, exacerbation du racisme propre au capital, augmentation du nombre d'assassinats, de viols et de délits de sang en général, pollution généralisée, toxicomanie massive, militarisation de la vie quotidienne,...

Les Etats-Unis n'en restaient pas moins le modèle à exporter parce que, depuis plusieurs décades, ils constituaient la locomotive du capitalisme mondial et représentaient l'antithèse par excellence de la prétention (aujourd'hui en faillite totale) de contrôle et de planification du capital incarnée par l'URSS et ses alliés (c'est en ce sens que l'économie des Etats-Unis était le symbole même du "capitalisme triomphant"). La perpétuation du modèle américain trouvait également sa source dans le décalage qui sépare toujours la réalité économique d'un pays et la façon dont celle-ci est portée à la connaissance du public (médias), ainsi que dans le fait que, tandis que les administrateurs politiques du capital sont obligés (par le Capital lui-même) de chercher des réalisations immédiates, les analystes et les technocrates qui préparent la théorie pour les moyens de diffusion internationaux au travers desquels nous appréhendons la "réalité" (ou plutôt la vision qu'ils nous en livrent), les analystes et les technocrates donc, peuvent, quant à eux, se permettre d'édulcorer la réalité, de fabriquer l'image (c'est d'ailleurs leur raison d'être!). Bien sûr, on admettait qu'aux Etats-Unis tout n'était pas rose, mais c'était le maximum auquel on pouvait aspirer.

Nous ne nous étendrons pas ici sur la signification profonde de tout ceci pour la survie du système, sur le fait que la classe dominante n'a d'autres horizons à offrir que cette misérable perspective; mais soulignons quand même que le modèle de ce monde, la "société du bien-être", ne dépasse pas l'image édulcorée des Etats-Unis.

Dans les zones du monde où "l'anti-impérialisme" yankee constituait une puissante idéologie de contrôle du prolétariat, l'image positive des U.S.A. était plus puissante encore: on prétendait non seulement (quand on la reconnaissait) que, là bas, la misère "n'était pas comparable" parce que "c'était un pays riche", "un pays développé", avec un Produit National Brut d'autant de dollars par tête d'habitant; mais en plus, en coïncidence totale avec les intérêts de la bourgeoisie de ce pays et du monde entier, on atténuait jusqu'à l'effacer, l'importance de la lutte historique menée par le prolétariat dans ce pays. Le mythe de "l'aristocratie ouvrière" permit ainsi d'occulter systématiquement le caractère explosif des contradictions et l'importance historique de la lutte de nos frères de classe face au capital et à l'Etat.

L'actuelle dépression économique mondiale qui frappe tout particulièrement le centre du système, l'espace productif des Etats-Unis, rend cette contradiction encore plus totale. La catastrophe de la réalité économique et sociale de ce pays entre de plus en plus profondément en contradiction avec son affirmation comme seule alternative valable du capitalisme.

Il y a un an, dans Communisme No.36 (juin 1992), nous soulignions, dans un article intitulé "Quelques records du modèle économique mondial: USA", quelques chiffres que nous considérions révélateurs de la situation locale précisément parce qu'ils sapaient fondamentalement la mythologie dominante entretenue tant par les tenants du modèle américain (le modèle à imiter), que par ceux qui tentent d'occulter la misère réelle de ce pays (grâce à la théorie de l'impérialisme) et contribuent ainsi à la division internationale du prolétariat.

Il est sans doute difficile de se faire une représentation mentale de ce que reflètent les chiffres suivants:

Difficile peut-être de comprendre le sens de cette misère en tant que misère, mais plus encore de saisir son caractère subversif, révolutionnaire.

Il fut tout aussi difficile de faire entendre qu'avant le Cordobazo en Argentine, avant '68 en France et '69 en Italie, avant même les grandes luttes prolétariennes en Chine connues (et dévoyées) sous le nom de "révolution culturelle", la vague de lutte prolétarienne avait fondamentalement commencé en Amérique du Nord, au sud des Etats-Unis, au nord de l'Amérique Latine, à Saint Domingue, à Mexico,... PRINCIPALEMENT DANS LES GHETTOS NOIRS ET HISPANOPHONES DE LOS ANGELES.
 


La révolte de nos camarades de Los Angeles en mai 1992 annonce l'agonie du mythe des Etats-Unis comme modèle à suivre et constitue un jalon important pour les luttes actuelles du prolétariat international. Le fait que les Etats-Unis ne puissent pas se maintenir comme modèle du capitalisme mondial, pas plus qu'il ne peut se présenter en tant qu'espace épargné par la vague internationale de révoltes prolétariennes qui secouent le monde, tout cela exprime un pas qualitatif dans la nature même de ces luttes et balaye toute illusion quant au caractère particulier qu'on aimerait trouver pour expliquer à chaque fois l'origine de ces luttes.

Grâce à cette révolte où nos camarades prolétaires de Los Angeles attaquèrent l'Etat et ses représentants, grâce à la force avec laquelle ils se dressèrent ouvertement contre le monde de la propriété, les derniers relents enchanteurs du modèle américain ou des prétendues différences existant entre le prolétariat de ce pays et celui du reste du monde, ont volé en éclat.

Lorsqu'en Pologne ou en Roumanie éclatèrent les révoltes, on invoqua la dictature et les défauts bureaucratiques du "socialisme"; lorsqu'en Algérie, au Maroc ou en Afrique du Sud, le prolétariat s'affronta violemment au pouvoir bourgeois et s'appropria tout ce qu'il pouvait on invoqua les tares propres au continent le plus retardé de la terre et à son sous-développement séculaire; lorsque les prolétaires du Venezuela et d'Argentine s'attaquèrent à la propriété privée et à l'Etat, on maquilla la lutte derrière de simples pillages provoqués par la faim et propres à un pays du "tiers monde"; lorsque en France ou en Angleterre (Vaux-en-Velin et Trafalgar Square notamment) s'exprima la même rage, on incrimina les immigrants marginaux appartenant au "quart monde"; et, aujourd'hui, alors que c'est au centre même du système capitaliste qu'éclatent les révoltes et que, de Los Angeles, la "contagion" s'étend aux banlieues de Toronto, Washington et New York, que peuvent donc faire les bourgeois du monde entier si ce n'est clamer qu'il ne s'agit que "d'une affaires de noirs", "d'une question d'immigrés", "d'un problème entre noirs et latinos"... Mais une version aussi absurde que celle-là sera indubitablement difficile à faire avaler et il ne fait aucun doute que, même pour la bourgeoisie, la crédibilité du modèle américain commence sérieusement à battre de l'aile.

Pour la bourgeoisie mondiale, un modèle de développement est attrayant tant qu'il rapporte. Il peut le rester même si le prolétariat meurt de faim (c'est d'ailleurs une condition historique de tout développement intensif de l'industrie!) et que ses villes modèles se remplissent de chômeurs et de mendiants. Mais son charme s'évanouit si les prolétaires se rebellent et remettent en question l'ordre établi.

C'est pourquoi, lorsque Bush fut obligé de réprimer dans le sang la révolte de Los Angeles, le mythe du modèle nord-américain disparut comme par enchantement. Tous les pairs du géant industriel mondial prirent leurs distances. Présidents, ministres, chefs de parti,... clamèrent leur opposition au modèle nord-américain et justifièrent la révolte comme propre aux caractéristiques des Etats-Unis; entendez: inimaginable dans leur pays. La rengaine est invariable et constante: le prolétariat ne lutterait pas contre la misère capitaliste mais contre "les abus racistes propres aux Etats-Unis, "ce qui ne pourrait se produire ici puisque les racistes sont condamnés"... ou encore: la lutte du prolétariat est "due au 'néolibéralisme'", "c'est la conséquence de la reaganomania", "de la diminution du budget social", "de la politique sociale des dernières administrations qui ont conduit à une marginalisation croissante", etc.

Ces justifications boiteuses servent à occulter que la révolte du prolétariat de Los Angeles est dirigée contre les ennemis qui nous oppriment et qu'elle exprime nos intérêts à tous, prolétaires du monde entier. Il faut cacher qu'en réalité, sous toutes les latitudes, le système est identique, que la lutte des prolétaires de Los Angeles est nôtre, et que, lorsque nous luttons contre la bourgeoisie de "notre" pays, nous sommes du même côté de la barricade que nos camarades de Los Angeles.
 


3. Même les pôles positifs du capitalisme n'échappent pas à la catastrophe.


En général le capital revendique son pôle positif et rejette son pôle négatif (qu'il identifie à une insuffisance de capitalisme). Le capital assume la richesse, le développement des forces productives, le progrès, la bourgeoisie, les "pays développés", les grandes entreprises, la paix, la démocratie,... mais il rejette comme étranger à son être tout ce qui vient troubler ce cadre idyllique. Ainsi, par misère des masses prolétariennes, le capital comprend leur manque d'intégration et l'absence de croissance capitaliste de la région concernée; il voit dans la dictature l'action de tel ou tel tyran, dans la guerre, une irrégularité réelle due à de "mauvais" dirigeants ou à des terroristes; il n'aperçoit dans la crise et le chômage engendré périodiquement que des problèmes de gestion ou la corruption de tel ou tel gouvernement (5); il explique le racisme par l'action de telle ou telle fraction considérée de droite (les racistes, comme si le capital pouvait être autre chose!!); les ghettos, les favelas, les bidonvilles et autres atrocités inhérentes au capital, il ne les considère que comme un mal passager, fruit du nécessaire progrès... et dans tous les cas, les remèdes qu'il propose sont: plus de capitalisme, plus de progrès et de meilleurs gérants du capital.

Il nous faut ajouter, bien que dans cet article nous n'insisterons pas sur cet aspect, que les communistes ont toujours dénoncé cette manoeuvre, ce gigantesque mensonge (6) et qu'ils n'ont cessé d'affirmer que rien de tout ceci n'est étranger à la nature du capital, au contraire, que le développement le plus pur de ce dernier produit crises, guerres, chômage, misère, racisme, etc.

Ce qui a changé, aujourd'hui, avec la vertigineuse dépression mondiale, c'est que le capital se retrouve sans pôle positif, sans pays-modèles-à-imiter, sans gestionnaires ni gouvernants qui "savent ce qu'ils font", sans entreprises idéales qui tracent la voie, etc.

Actuellement (octobre 1992), non seulement aux Etats-Unis les entreprises ferment les unes après les autres, la misère ne cesse de croître et la décomposition sociale atteint des sommets jusqu'ici inégalés, anéantissant le mythe d'une économie américaine étrangère à toute crise, mais en plus les pays, tels l'Allemagne ou le Japon, qui étaient considérés, il y a deux ans, comme des modèles de croissance, de dynamisme et de développement des forces productives, sont aujourd'hui gravement touchés par la dépression généralisée.

Ainsi par exemple, la Bourse de Tokyo, représentant suprême du "dynamisme japonais" et ex-modèle pour les investisseurs du monde entier, n'a cessé de s'effondrer depuis 1989: l'indice qui cette année-là atteignait 38.600, ne dépassait plus 14.300 à l'été '92, ce qui représente une chute de 63%. En ce qui concerne les autres modèles de développement, la situation n'est guère plus brillante. En effet, toute l'Europe occidentale s'enfonce dans une dépression généralisée: le système des parités monétaires, considéré comme le plus solide de tous, a volé en éclat. Londres annonce tous les jours faillites et fermetures d'entreprises dans tout le Royaume Uni, l'économie italienne se noie dans le chaos et les autres pays résistent tant bien que mal.

Les entreprises les plus représentatives du progrès et du dynamisme capitalistes annoncent faillites, diminutions de profit, licenciements massifs...

Des secteurs entiers, représentatifs du progrès, tels les transports aériens, coulent à pic. Sur le plan international, la Pan American est certainement le cas le plus typique parce qu'elle constitue la carte de visite de l'Etat Nord américain. Mais, aux Etats-Unis, bien d'autres compagnies telles TWA, Eastern ou Braniff se trouvent dans la même situation. Sur les autres continents la conjoncture n'est guère meilleure: Lufthansa, Air France, SAS, Sabena,... annoncent des pertes de plus en plus menaçantes et Aeroflot, la compagnie qui possède la plus grande flotte aérienne et le plus grand nombre d'heures de vol au monde, affronte également de graves difficultés.

Les grandes entreprises modèles de chaque secteur annoncent des pertes et des licenciements. Dans l'industrie automobile, par exemple, la General Motors qui est non seulement la plus grande entreprise du monde quant au nombre d'ouvriers, d'actionnaires, etc. mais qui symbolise aussi historiquement le capitalisme social et démocratique nord américain (7), annonce des pertes énormes et la réduction drastique de son personnel. Ford et Chrysler signalent aussi des pertes importantes. D'autres branches sont confrontées à des problèmes identiques: La plus grande entreprise de communications du monde, ATT, a vécu en 1991 la pire année de son existence et a subi plusieurs milliers de millions de dollars de perte. Les résultats pour l'année 1992 ne s'annoncent pas meilleurs. Le géant de l'informatique, IBM, n'arrête pas de revoir ses calculs, prévoit des réductions de bénéfices, des changements de stratégie, des restructurations et des licenciements massifs. NCR et Digital Equipment licencient eux aussi massivement.

Rien d'étonnant à ce que, avec de tels "modèles" de dynamisme, de développement, de démocratie, d'efficacité économique,... la croissance du Produit National Brut mondial soit aujourd'hui pour la première fois quasiment nulle, et que toutes les estimations prévoient (pour la première fois également) une diminution du commerce international mondial en volume (approximativement 3%) et en valeur (approximativement 1,5%).
 


4. Les solutions bourgeoises à la dépression généralisée.


La bourgeoisie, se trouvant dans l'impossibilité de camoufler plus longtemps la dépression généralisée de l'économie capitaliste mondiale, change maintenant de discours et annonce chaque jour que le bout du tunnel approche, que le décollage économique est pour demain, qu'au plus tard l'année prochaine, la "récession" sera terminée. Mais à peine annoncées, ces annonces optimistes doivent être reconsidérées, les pronostics sont à nouveau changés, on réajuste les prévisions à la baisse, confirmant par là, une fois de plus, que c'est le capital qui décide des planifications et perspectives et non l'inverse (8).

En moins de temps qu'il n'en fallut à la bourgeoisie mondiale pour s'aligner sur l'apologie du libéralisme, les différents administrateurs, les gestionnaires, les économistes,... recommencèrent à réclamer l'intervention de l'Etat. En un éclair les défenseurs les plus acharnés de la "main invisible" (c'est-à-dire d'une régulation automatique de la vie économique, sans intervention de l'Etat) se mirent à exiger telle ou telle mesure pour augmenter le crédit aux entreprises, telle ou telle autre pour augmenter la demande effective, et ils critiquèrent la gestion économique de telle ou telle administration jugée responsable du chaos croissant et manifeste.

Pour les révolutionnaires, rien de tout cela n'est étonnant. Le mythe de la main invisible régulant à la perfection l'économie, mythe auquel l'idéologie dominante donne tout son appui en période de croissance économique, vole en éclat dès que le capitalisme entre en crise. Les cycles capitalistes se déroulent selon un schéma qui varie peu. En période de dépression, toutes les fractions bourgeoises luttent contre la tendance à la baisse du taux de profit et ressentent cruellement dans leur chair que les marchés sur lesquels écouler leurs produits se rétrécissent comme une peau de chagrin et s'avèrent incapables de se développer au rythme que nécessiterait leur accumulation (9). Ces fractions bourgeoises appellent alors de tous leurs voeux les interventions politiques pour protéger le processus d'accumulation de la dévalorisation inhérente à ce processus; soit en contrecarrant autant que faire ce peut la tendance à la diminution du taux de profit, ce qui en général se concrétise par des augmentations du taux d'exploitation; soit en cherchant à élargir artificiellement les marchés grâce au crédit, à des dépenses publiques, à la militarisation de la vie sociale, etc. Encore une fois, il ne s'agit aujourd'hui que d'une répétition du passé.

Pourtant, si le schéma varie peu, la situation, elle, évolue parce que chaque crise est plus aiguë que la précédente, parce que les contradictions dissimulées et différées par le passé éclatent maintenant plus violemment que jamais, parce que chaque politique économique utilisée pour augmenter artificiellement la demande effective se transforme en problème supplémentaire, parce que dans tous les domaines le capital se trouve confronté à ses limites historiques.

Ainsi par exemple, les entreprises qui, grâce à différentes formes de protection (subsides, protection commerciale, crédit subsidié, etc.), se maintiennent à flot, en contradiction totale avec la loi de la valeur qui les condamne à fermer et à licencier l'ensemble de leur personnel: ces entreprises s'éloignent à chaque cycle économique d'une rentabilité "naturelle" (c'est-à-dire d'une rentabilité obtenue grâce à la fameuse "main invisible") et leur maintien exige chaque année plus de subsides, plus de crédit bon marché, plus de protection économique pour fonctionner. Ce procédé, qui consiste à augmenter annuellement le déficit public pour poursuivre le financement de ce qui n'est plus viable économiquement, s'avère de plus en plus périlleux et entre en contradiction flagrante avec d'autres secteurs du capital qui n'acceptent pas que l'Etat redistribue leur plus-value pour remettre à flot de vieilles entreprises totalement dévalorisées. Pour le capital le dilemme s'intensifie: il y a d'une part les nécessités "naturelles" de fermer des usines, de produire des millions de nouveaux chômeurs, de développer plus encore la misère, ce qui, en retour, réduit plus encore la demande effective et tend à provoquer d'inévitables explosions sociales et, d'autre part, le fait de continuer à postposer cette vérité économique, en sachant parfaitement que la faillite généralisée n'en sera que plus violente. Ce type de problème ira en se généralisant et embrasera un nombre toujours plus élevé de pays ou de groupes de pays jusqu'à ce que la situation devienne insoutenable et que la fraction bourgeoise qui se trouve au gouvernement soit balayée par une autre qui, arborant à son tour le drapeau du libéralisme, annoncera immanquablement l'heure de la vérité. Ce fut le cas, il y a quelques décades en Amérique Latine avec le populisme industrialiste; c'est également ce qui s'est passé ces dernières années dans les "pays de l'Est" tels que l'URSS, la Roumanie, la Pologne, la Tchécoslovaquie, la Hongrie,... (10) et c'est la tendance actuelle de pays comme les Etats-Unis ou l'Angleterre, par exemple.

L'augmentation artificielle de la demande sur base du crédit public et privé, des dépenses publiques ou de la "politique sociale" a permis au capitalisme de continuer à fonctionner, mais aussi de se sortir de situations de dépression et d'entrer provisoirement dans une phase d'expansion. Les Etats-Unis en particulier représentent un excellent exemple de capitalisme national propulsé au-delà de ses limites sur base d'une création artificielle de demande "solvable". Dans ce pays, bien plus que dans d'autres, les dépenses publiques ont atteint des niveaux faramineux (principalement dans le domaine de l'industrie militaire). On a agit comme s'il n'y avait aucune limite au crédit à l'industrie privée et on a multiplié, à des taux inédits et uniques au monde, le crédit au "consommateur" final en rapport avec ses revenus. Cette politique put, aux Etats-Unis, être plus poussée qu'ailleurs étant donné la possibilité qu'a ce pays d'émettre des signes de valeur en nombre apparemment illimité, non seulement en tant que politique expansive interne, mais aussi par le rôle du dollar sur le marché mondial en général (en effet, malgré la faillite des accords de Bretton Woods, les Etats-Unis continuent à fonctionner comme banque centrale du système capitaliste mondial) ainsi que sur les marchés intérieurs de nombreux pays. Cela a permis l'augmentation de la demande sans pour autant créer immédiatement (tel que ça se passe dans d'autres pays lors d'émissions inconsidérées) la dévalorisation généralisée du signe de valeur, la circulation absorbant une quantité aujourd'hui incalculable de ce dernier. Au début des années '70, alors que le capitalisme mondial se trouvait confronté aux limites objectives de l'expansion consécutive aux destructions occasionnées par la guerre, cette politique permit de financer les successives expansions d'après-guerre (11). L'économie nationale des Etats-Unis s'affirma comme locomotive indiscutée du capitalisme mondial grâce à cette politique.

Il convient de se rappeler que si le libéralisme reaganien (ou thatcherien) semblait anti-interventionniste, allant jusqu'à flirter avec les idéologies de l'anarcho-capitalisme à la mode (12), c'est qu'il prônait clairement l'abandon de toutes les illusions sociales au sein du capitalisme, et que sa politique anti-impôts sur le capital s'accordait parfaitement aux coupes sombres opérées dans l'ensemble du "budget social". Les conséquences de cette politique amenèrent une recomposition de courte durée (la seule chose à laquelle on pouvait aspirer) du principal moteur de l'économie capitaliste, le taux de profit, en même temps qu'intervenait une diminution relative du salaire dans le revenu national (c'est-à-dire une augmentation nette du taux d'exploitation). Pourtant on n'eut pas le courage de pousser à bout cette politique et d'abandonner également l'ensemble de la politique de crédit (13), ce qui aurait provoqué une catastrophe plus rapide et plus grave encore. Tout au contraire, on tenta de combiner l'augmentation généralisée du taux d'exploitation (due à la réduction de l'ensemble des rémunérations de la force de travail - y compris les allocations aux chômeurs, aux pauvres,...) et la diminution des impôts (14), avec une expansion généralisée du crédit patronnée par l'Etat. Ce qui se concrétisa par le déficit fiscal accumulé le plus gigantesque de l'histoire mondial du capitalisme. Tandis que tous les discours officiels se targuaient de libéralisme (et en particulier le programme des objectifs de Reagan d'abord, puis de Bush) et promettaient de réduire, voire d'éliminer le déficit fiscal, il demeurait évident que la réalité capitaliste incitait au maintien d'une économie basée sur la dépense publique (en particulier l'économie de guerre), à l'application d'un keynésianisme à peine voilé derrière les discours adaptés au credo des "Chicago boys".

Dans la mesure où, malgré l'expansion du crédit et du déficit fiscal, cette politique économique s'épuisait et où la croissance économique faisait faux-bond, les illusions s'évanouirent. La classe dominante mondiale, quant à elle, ne cessa de présager l'arrivée imminente d'un souffle nouveau, d'une expansion économique accompagnée des fantastiques politiques économiques qui mettraient un terme à l'actuelle dépression, bref l'avènement d'un nouvel âge d'or. Aujourd'hui encore, malgré la détérioration évidente de l'économie mondiale et principalement des plus grands exemples d'économie nationale triomphante (Etats-Unis, Japon, Allemagne, Angleterre, Italie,...), pas un jour ne passe sans que, tel ou tel politicien, tel ou tel fonctionnaire, telle ou telle chaîne de télévision ne nous annoncent la politique économique qui nous sortira de la crise et nous ramènera au règne doré de la prospérité capitaliste.

Mais au-delà de toutes ces belles paroles et de ces bonnes intentions, le procédé reste identique: diminution des taux d'intérêts (fondamentalement à travers la réduction du taux d'escompte des Banques Centrales pour faciliter le crédit et l'investissement) et augmentation des dépenses publiques; ce qui ne peut se réaliser qu'en augmentant toujours plus la dette privée et publique, interne et externe.

C'est exactement ce qui s'est fait jusqu'à présent à des niveaux incalculables et c'est précisément l'origine du chaos généralisé. Tous les discours, toutes les promesses de politiques expansionnistes ne servent qu'à injecter un peu plus de morphine au capitalisme moribond.
 
 

"La production capitaliste tend sans cesse à dépasser ces limites qui lui sont immanentes, mais elle n'y parvient qu'en employant des moyens qui, de nouveau et à une échelle plus imposante, dressent devant elle les mêmes barrières."  

K. Marx, Le Capital, tome III, p. 244 

 

En 1985, dans un article consacré aux mythes existant à propos de la dette extérieure "des pays latino-américains", nous avions déjà mis en évidence qu'il ne s'agissait pas d'un phénomène particulier mais d'une situation généralisée et insoluble du capitalisme mondial:

L'augmentation de la dépense et de la dette publiques ont donc constitué les remèdes historiques qui permirent, dans chaque pays et pour une période donnée, une certaine croissance au-delà des limites mêmes de la production. Au niveau mondial, on eut chaque fois plus recours à ces thérapeutiques et on peut affirmer que la production et le commerce mondial de ces dernières décades ne continuèrent à fonctionner "convenablement" que grâce à cette politique,... mais c'est précisément ce qui a conduit à l'actuelle situation d'impossibilité de payements, où la perpétuation de cette politique économique n'est plus réalisable. Et le pire pour le capital mondial, c'est que même le rythme actuel de croissance, pourtant quasi nul, ne pourra être maintenu que par une augmentation de la dette internationale, c'est-à-dire par l'application d'une politique économique précisément insoutenable aujourd'hui par le Capital. Et tout le paradoxe est là: chaque tentative pour empêcher qu'il ne s'écroule rend le Capital plus fragile encore, plus dépendant d'une assistance qui ne fait que le rapprocher de la tombe.
 
 
"... une conscience révolutionnaire ne peut se forger que lors de crises capitalistes; c'est ce que démontre à suffisance le réformisme et l'opportunisme de la classe ouvrière au cours des périodes d'expansion du capitalisme. Cela signifie que la crise fournit la prémisse nécessaire, mais non suffisante, aux actions révolutionnaires, et qu'il faut faire attention non seulement aux circonstances qui forgent cette conscience, mais aussi à la conscience elle-même."  

Paul Mattick in "Ecroulement du capitalisme ou sujet révolutionnaire" - 1972 

 

Il y a un peu plus de dix ans, la catastrophe financière était telle que la plupart des pays d'Amérique Latine et d'autres continents émirent la menace d'une cessation de payements; du coup, on restreint les crédits pour une partie importante de ceux-ci, ce qui démontra clairement les limites historiques de cette politique de prêts à n'importe quel prix pour pouvoir vendre. La même situation se présenta un peu plus tard avec différents Etats africains (et cela bien qu'en différentes occasions, ces pays déclarèrent nulles des dettes importantes) et certains pays de l'Est. Il y eut ensuite une très courte période pendant laquelle la bourgeoisie mondiale se chérit l'illusion (16) que la croissance pouvait se poursuivre "malgré tout" et cela, grâce à la prétendue "nouvelle demande effective" qui venait de l'Est. Mais ces illusions faciles s'évanouirent rapidement et, là aussi, on appliqua la politique des crédits faciles pour créer des acheteurs solvables là où il n'y a que des nécessités,... politique qui s'épuisa à son tour en quelques années. Simultanément, dans les autres endroits du globe, on en était également arrivé aux limites que nous connaissons aujourd'hui: les Etats-Unis en sont l'exemple le plus évident; si nous comptabilisons la dette des entreprises, des consommateurs et du gouvernement central de ce pays, nous obtenons un chiffre supérieur à 10,000 milliards de dollars, ce qui équivaut à deux années de production nationale dans ce pays!

En dépit de tous ces efforts, de toutes ces thérapeutiques pour revitaliser le Capital, en dépit de l'existence de tels acheteurs artificiels, et malgré la masse d'investissements financés à l'aide de la dette, malgré l'ampleur de la demande fictive créée grâce au multiplicateur keynésien (17), aujourd'hui, en ce début 1993, les promesses de "fin de récession" s'écroulent les unes après les autres.

Mais existerait-il par hasard d'autres possibilités inexplorées par le Capital pour dépasser l'actuelle dépression généralisée? Existerait-il d'autres politiques bourgeoises que le type de politique appliquée jusqu'à aujourd'hui?

La réponse est non. Catégoriquement non !!! (18)
 


5. Exacerbation de la guerre de classe et de la guerre impérialiste.


Mais le problème réside dans le fait que le Capital mondial ne raisonne pas en tant que Capital mondial et qu'il n'est pas conscient de l'inexistence de politique économique qui lui permettrait de continuer à croître. Le Capital considère ses limites comme passagères et croit être le stade final de l'histoire; il envisage certes de se modifier, mais jamais de succomber. De plus, il ne possède aucune capacité de décision mondiale, centrale; au contraire, il est par essence ingouvernable.

Les décisions ne sont prises ni par le Capital mondial, ni par le Capital en général, mais par chaque capital particulier, chaque particule de capital. C'est la raison pour laquelle, dans des situations sans issues, sans solution capitaliste générale, telle celle que nous connaissons actuellement, la décomposition du capital en particules s'accélère, la concurrence s'exacerbe et le "sauve qui peut" général (la véritable règle de cette société) se concrétise par le fait de marcher sur la tête de l'autre pour pouvoir subsister.

Cet "autre" est en premier lieu le prolétariat bien sûr, son "propre" prolétariat, et le capitaliste ne lésinera sur aucun effort pour augmenter le taux d'exploitation. Mais l'"autre" s'incarne également dans le bourgeois concurrent que le capitaliste est prêt à détruire, si nécessaire, en menant la guerre commerciale jusqu'à ses ultimes conséquences: la guerre militaire.

Il ne s'agit donc pas de ce que le capitaliste veut ou ne veut pas, il ne s'agit pas de savoir s'il est de "gauche" ou de "droite", s'il est président d'une multinationale ou de l'Etat cubain, il s'agit de ce que chaque capitaliste est obligé de faire conformément à ce qu'il dirige, à ce dont il assure la gestion. Comme dirait Marx, il n'est rien d'autre que la créature de la valeur qui se valorise, du rapport social qui se reproduit (19) et en ce sens, il n'est pas responsable de ce qu'il fait puisqu'il est obligé de le faire ainsi. De notre point de vue, cette affirmation est décisive pour éliminer toute illusion quant à la capacité de tel ou tel capitaliste, de tel ou tel gouvernant à ne pas respecter ce que le capital lui impose (20).

Telle est l'explication générale de ce qui se passe actuellement et que nous vivons quotidiennement: les restrictions toujours plus fortes, l'accroissement de la misère des prolétaires, l'augmentation du chômage,... c'est l'explication de la guerre toujours plus dure menée contre le prolétariat. Et c'est également l'explication de l'augmentation incessante des guerres locales, de l'accentuation toujours plus forte des guerres interbourgeoises qui se concrétisent par le protectionnisme, par la rupture des accords commerciaux, par l'impossibilité d'aboutir à des accords durables comme nous le voyons avec l'échec réitéré du GATT (21), par la rupture des anciennes alliances (et n'oublions pas que les pays et les unions de pays ne sont rien d'autre que cela: des alliances interbourgeoises visant à affronter d'autres capitaux!), par la rupture de blocs commerciaux et militaires, par la constitution de nouvelles constellations impérialistes,...

Or, il est clair que les mesures d'austérité, la diminution du salaire réel, l'augmentation de l'intensité et de l'extension du travail afin d'obtenir le même résultat productif avec moins d'ouvriers (c'est-à-dire en payant moins de salaires), l'ensemble des mesures de libéralisme généralisé qui se traduisent par une croissance nette du taux d'exploitation et du taux de profit du capital particulier, y compris lorsque cela s'applique à un pays entier (et les bourgeois de ce dernier en bénéficient), toutes ces mesures sont préjudiciables au capital en général dans le sens où elles réduisent la demande effective mondiale. C'est ce qu'a appliqué, par exemple, un gouvernement comme celui de Pinochet. La diminution violente du salaire réel (et plus encore du salaire relatif), l'augmentation du taux d'exploitation et de profit ont attiré les capitaux du monde entier et permirent une croissance nationale accélérée. Mais, de façon logique, l'excès de plus-value ainsi produite ne pouvait se réaliser à l'intérieur du pays et devait inévitablement, pour se réaliser, être introduite sur le marché d'autres capitaux nationaux; cela met clairement en évidence que ce type de politique est une politique à court terme, ou si l'on veut, qu'elle doit nécessairement butter contre les prolétaires, mais aussi contre les autres capitaux nationaux, et qu'elle ne peut en aucune manière apporter de solution au niveau du Capital global.

Mais la politique nationale, soit-disant antagonique, qui consiste à augmenter la demande fictive et par laquelle l'Etat national tente de gérer la contradiction entre capital particulier et capital global, n'apporte pas plus de solution globale et aboutit également à la guerre. Face à la tendance de chaque capital particulier à augmenter démesurément le taux d'exploitation et de profit, l'Etat "national" représente toujours un niveau plus élevé de généralité du Capital (22). Les gestionnaires de l'Etat et ses idéologues, ses économistes, ses sociologues, etc., en plus de faire l'apologie des rapports sociaux existant, essayent tous sans exception et avec un succès relatif de s'élever à ces niveaux d'abstraction et de faire appliquer une politique économique de discipline du capital particulier non seulement sur base d'un effort gouvernemental (dépense publique, déficit fiscal,...), mais aussi en établissant certaines normes et obligations pour le capital particulier (salaire minimum, maximum d'heures de travail,...), ce qui permet à l'Etat de présenter -outre le bâton- un ensemble de carottes qui justifient mieux sa fonction "bénéfique de l'ensemble de la société" (23). Tous les régimes populistes ont essayé cette politique bourgeoise, de Hitler à Fidel Castro en passant par Staline et Roosevelt... bien que sa théorisation la plus achevée, son explication la plus globale ait été le keynésianisme. Mais cette politique ne peut être qu'une politique à court terme, étant donné qu'à long terme toutes les contradictions sont postposées, s'accumulent, s'exacerbent (24); elle ne peut être que nationale, et non mondiale, puisqu'elle est contradictoire à la compétitivité internationale des entreprises de ces pays et que, tôt ou tard, elle aboutira à l'accumulation de déficits dans la balance commerciale et la balance des payements et à l'accentuation de la nécessité du protectionnisme; elle débouchera sur la confirmation de sa faiblesse dans la guerre commerciale, ce qui posera inévitablement la nécessité de prolonger cette politique sur le terrain militaire. Il est clair aussi qu'on ne peut pas uniquement engager des gens pour faire des trous et les reboucher ensuite et que ce qui dynamise le plus l'économie nationale c'est l'économie de guerre. Et comme d'autre part, le capital national considérera chaque fois plus comme ennemis ceux qui se trouvent en face de lui, ceux qui s'approprient "ses" matières premières, ceux qui proposent les mêmes produits moins chers et prennent sa place sur le marché,... il se verra toujours plus poussé à la guerre. Cela signifie que cette politique conduit également à la guerre impérialiste, et ses théoriciens les plus conséquents, tel Keynes lui-même, n'ont jamais eu beaucoup de scrupules à admettre que si la guerre était nécessaire pour sauver le capitalisme, il fallait faire la guerre.

Tout cela conduit donc à la multiplication des guerres locales, à la décomposition des anciennes alliances et nations, à la constitution de nouveaux fronts et constellations impérialistes,... à la généralisation de la guerre à la totalité de la planète. Telle est la perspective du capital.

Et cela, sans compter un ensemble d'accidents et de catastrophes quotidiens auxquels le Capital soumet la population mondiale, tels les accidents nucléaires ou ces villes où les enfants naissent avec des cerveaux plus petits et autres déficiences corporelles irréversibles transmises par la contamination dont souffrent leurs parents (25). C'est également sans compter avec le fait que ce que le Capital propose comme modèle (la vie dans une ville moderne, par exemple) ne peut être étendu au reste de l'humanité sous peine de voir périr la planète entière.

"Vous êtes unilatéraux", nous dira-t-on. Non. C'est le Capital qui est unilatéral, son progrès même conduit à la crise, à la destruction et à la guerre. Cette société est une société anthropophage, le développement du Capital se nourrit de l'être humain, le détruit, le tue, l'engloutit. Et la situation actuelle à l'échelle mondiale est une confirmation totale et irréfutable de notre conception du monde, une confirmation catégorique de la théorie communiste.
 
 
 

"Tant que tout va bien, la concurrence (...) joue pratiquement le rôle d'une amicale de la classe capitaliste: celle-ci se répartit collectivement le butin commun proportionnellement à la mise de chacun. Mais dès qu'il ne s'agit plus du partage du profit mais des pertes, chacun cherche autant que possible à réduire sa quote-part et à la mettre sur le dos du voisin. (...) la concurrence se mue alors en un combat de frères ennemis. Dès lors s'impose l'antagonisme entre l'intérêt de chaque capitaliste individuel et celui de la classe capitaliste dans son ensemble."  

Marx, Le capital, Livre III, Chapitre IX, "Excédent de capital accompagné d'une population excédentaire". 

 


6. La guerre est partout.


"Nouvel Ordre Mondial", "fin du communisme", "ère de paix et de prospérité", "fin de l'histoire",... on aimerait faire croire que l'humanité arrive à un stade au-delà duquel elle ne peut plus évoluer! Nous sommes tous témoins de cette campagne d'imbécillisation dont on nous a bombardés ces dernières années et c'est sans honte que les idéologues ont été jusqu'à déclarer que:

La réalité capitaliste mondiale se charge tous les jours de démentir les discours des apologues du système: il n'y a jamais eu autant de territoires en guerre, autant d'affrontements militaires et para-militaires localisés; jamais il n'y a eu un tel amas de cadavres dû aux guerres (et à la paix!), jamais dans l'histoire de l'humanité, le militarisme n'avait occupé autant d'espace dans la vie de l'humanité, jamais la production d'armement et sa commercialisation n'avaient occupé une place aussi importante, jamais (en termes absolus et relatifs) un nombre aussi grand d'êtres humains ne s'était vu confronté à la réalité quotidienne de la guerre (ou de la possibilité de son déclenchement à tout moment) avec toutes les conséquences que cela implique sur la vie.

Aujourd'hui la guerre est partout; pas un seul continent n'y échappe. La guerre fait rage dans l'ex-Yougoslavie, dans l'ex-URSS, en Somalie, en Turquie, en Irak, en Birmanie, aux Philippines, au Liban, au Tchad, en Amérique Centrale... et c'est sans compter d'autres guerres impérialistes comme celles de la drogue en Bolivie, au Pérou, en Colombie, au Brésil, qui attaquent elles aussi de front des millions de prolétaires. Dans chaque région il y a des dizaines de conflits interbourgeois dont l'unique issue possible est la violence. La plupart d'entre eux donne quotidiennement naissance à des guerres localisées, tandis que les autres se maintiennent comme affrontement potentiel... jusqu'à leur éclatement. Les politologues dénombrent, pour l'ex-bloc russe, 125 "foyers de conflits identitaires" dont 25 ont déjà donné lieu à de la violence armée. Presque chaque jour se produit un nouvel affrontement armé. Presque chaque jour, surgit une "nouvelle nation réclamant son auto-détermination". Chaque caricature de "république" de l'ex-URSS possède sa contradiction-maison parce que telle ou telle minorité veut déclarer son indépendance, presque quotidiennement on déclare un nouveau couvre- feu et on envoie une armée plus centrale s'opposer à une armée plus locale. Un jour, une puissance impérialiste, en accord avec ses intérêts expansionnistes, reconnaît le droit à l'auto-détermination ou l'indépendance d'un nouvel "Etat"; le jour suivant et au nom de ces mêmes intérêts, elle n'accepte pas l'auto-détermination d'un autre "petit Etat", en rapport avec le précédent et dans chacun de ces jeux de bourse et de chiffres, de spéculation et de profit, d'alliance et de rupture (27), s'accumulent des milliers de cadavres de femmes, d'hommes, d'enfants,... des milliers de mutilés, de blessés,... et le reste de la population de ces régions survit à peine parmi les ruines, la faim et le manque de tout. Pas besoin d'aller jusqu'en Somalie ou en Ethiopie (où la situation est chaque jour plus dramatique) pour constater que la population meurt de faim. Dans l'ex-URSS, malgré toute "l'aide" occidentale pour maintenir l'ordre bourgeois, la famine guette et on reconnaît officiellement que plus de 90% de la population vit dans la misère.

Il est vraiment impossible d'occulter plus longtemps le caractère destructeur et anthropophage de ce mode de production!!!
 


7. Catastrophe et révolution.


La catastrophe du monde capitaliste soumet donc le prolétariat à une situation infernale de mort, de famine, de misère, d'insécurité permanente, de guerre,... Et non seulement cette situation n'a aucune possibilité réelle de changer, mais au contraire elle doit nécessairement s'aggraver.

Partout, le Capital se trouve confronté à un ensemble de limites qui l'oppose totalement à l'espèce humaine et qui pose toujours plus l'obligation pour cette dernière de détruire le Capital pour ne pas être elle-même détruite.

Non seulement la croissance économique ne marche plus, non seulement les politiques économiques pour sortir de la dépression sont épuisées, non seulement tout ce que fait le capital le mène à la guerre, à la généralisation de la guerre et à son opposition historique avec l'humanité, mais encore, c'est jusqu'à la croissance économique du Capital elle-même qui ne peut conduire qu'à une aggravation de la catastrophe.

Croissance économique nulle; politiques économiques pour sortir de la crise épuisées; guerre, généralisation de la guerre et opposition historique avec l'humanité comme seule issue à toute tentative capitaliste et, pour unique résultat de la croissance économique du Capital: aggravation générale de la catastrophe.

Si aujourd'hui tous les modèles s'écroulent c'est parce que leur extension est devenue impossible, parce que toute projection hypothétique de la croissance économique actuelle permet de vérifier que celle-ci conduirait à une destruction généralisée des aspects les plus élémentaires de la vie humaine, parce que la terre entière périrait si le modèle des Etats-Unis s'étendait au reste de la planète, parce que l'utopie de la General Motors à l'échelle de l'humanité impliquerait la destruction du monde entier, parce que la planète et l'humanité ne pourraient survivre si New York (et les autres grandes villes) au lieu de comporter 20 millions d'habitants, en comptaient 50! (28)

La destruction de la couche d'ozone, la pollution généralisée de l'atmosphère, l'effet de serre, l'avancée de la sécheresse et du désert, la destruction des forêts qui permettent le renouvellement de l'atmosphère, le dramatique et croissant problème de l'eau potable,... et toutes leurs conséquences néfastes pour l'espèce humaine ne sont que des aspects isolés d'une gigantesque catastrophe planétaire que l'on ne peut que hurler à l'adresse de tous ceux qui n'ont rien à espérer de ce système, à tous ceux qui n'ont rien à attendre de la sortie de la crise tant annoncée et de la croissance économique capitaliste.

Partout, le capitalisme atteint la limite historique de ses possibilités d'existence et la grande tragédie pour l'espèce humaine est que le Capital perdure à ses dépends parce que nous ne sommes pas capables de le détruire.

Voilà bien le grand problème de l'humanité: la catastrophe, comme nous le disions au début de ce texte, n'est pas future mais actuelle, vivante, effrayante.

En ce sens, le problème de la révolution, n'est pas le problème de tel ou tel "parti", de telle ou telle secte, de tel ou tel groupe social, mis celui de l'ensemble du prolétariat, de l'humanité dans sa totalité.

Face à la barbarie du monde capitaliste, face à l'exacerbation de la crise, face aux attaques chaque fois plus systématiques à l'encontre de la classe ouvrière et de ses conditions de vie et de lutte, face à la guerre, le prolétariat s'est toujours soulevé et nous ne doutons pas qu'il le fera plus fort encore dans un futur proche.

On ne peut pas dire qu'au cours de ces dernières années il n'y ait pas eu de luttes prolétariennes. Il y en eut beaucoup. Dans certains cas, en Irak, en Birmanie, en Algérie, au Venezuela, à Los Angeles, etc, elles furent très radicales et s'affrontèrent aux centres du pouvoir du capital et de son Etat sans se laisser encadrer par les syndicalistes et les partis de l'ordre. Mais le grand problème actuel, c'est que ces révoltes, ces manifestations, ces protestations, ces grèves,... n'ont aucune continuité, n'ont pas de direction, ne se relient pas internationalement.

On ne peut pas dire qu'il n'y a pas eu de grandes explosions de rage prolétarienne et elles étaient bienvenues; mais nous devons reconnaître qu'elles ont manqué d'organisation et que pour cette raison, dans de nombreux cas, elles furent facilement défaites, ce qui permit à la terreur d'Etat de se remettre aisément en place au lendemain même de ces explosions.

On ne peut pas dire que les prolétaires, au cours de telles révoltes prolétariennes, ne reconnaissent pas leurs intérêts puisqu'ils ont pu par exemple, s'opposer à la guerre impérialiste, déserter, s'insubordonner, tuer des officiers qui les envoyaient à la guerre et exécuter des centaines de policiers et autres agents de l'ordre, comme en Irak; mais, faute de structures et de directives internationales et internationalistes, ces révoltes ont pu être isolées et partiellement encadrées par les forces bourgeoises nationalistes, ce qui suppose une défaite des camarades internationalistes.

On ne peut pas dire non plus qu'ils ne savent pas à qui ils s'affrontent parce qu'en général, au travers de ces révoltes, les prolétaires attaquent la propriété privée et ses défenseurs et ils s'approprient ce dont ils ont besoin; le grand problème est que deux jours plus tard, les barricades défaites, on retourne à la triste survie quotidienne où chacun s'arrange comme il peut et où le mode de vie du Capital prédomine à nouveau.

On ne peut pas dire qu'ils n'ont pas affronté les agents de l'Etat, les policiers, les curés et autres religieux, les dirigeants de la gauche et de la droite du Capital, les syndicalistes et les journalistes, puisque c'est contre eux que cette rage prolétarienne s'est déchargée en premier lieu; mais il faut bien admettre que la majorité de cette faune capitaliste dort encore tranquillement pendant que nos camarades laissent leur peau sur les champs de bataille et dorment dans des cachots.

La disproportion est énorme entre d'une part, la catastrophe de la société, le potentiel d'explosion du prolétariat et, d'autre part, l'absence de structures élémentaires de notre classe, ces structures qui nous conduiraient non pas à la reproduction de 10, 100, 1000 révoltes... mais bien à une révolution sociale internationale.

Nous manquons d'associationnisme ouvrier, de structures internationales de contact, d'organisations, de directives, d'une conscience de classe des objectifs, de capacités à coordonner, de décider en fonction des intérêts de l'ensemble du mouvement, de transformer les intérêts internationaux communs en actions convergentes et coïncidant dans le temps...; en résumé nous manquons plus que jamais de la structuration de la communauté de lutte réelle, de sa constitution en force organisée, en Parti communiste internationaliste.

Le Capital lui-même ne laisse pas d'autre choix au prolétariat, à l'humanité.
 
 

Agissons de façon consciente, organisée

et volontaire en ce sens!

 



 
 
"L'ordre capitaliste ne peut ni répondre, ni solutionner les questions du prolétariat et celles-ci ne peuvent être postposées. Aujourd'hui, le réformisme est considéré comme une utopie et a sombré dans le ridicule. La survie du système exige le massacre de millions de personnes. Mais la survie de celles-ci signifie le suicide des exploiteurs capitalistes. Ainsi, donc, pour les révolutionnaires, étant données toutes les conditions qui poussent la lutte des classes du réformisme à la révolution, cette crise doit être la crise mortelle du système."  

Paul Mattick, "La crise mortelle du capitalisme", 1933 

 



 
 

NOTES :

1. La pauvreté et le cynisme du langage dominant (bourgeois) nous oblige beaucoup trop souvent à utiliser les guillemets et nous ne faisons pas toujours l'effort de les clarifier; ce qui, nous ne le nions pas, peut mener à des incompréhensions. Nous devons mettre "gauche" entre guillemets parce que, malgré que l'utilisation du terme soit devenue commune et que nous n'en trouvions pas d'autre pour désigner ce concept, du point de vue révolutionnaire, la distinction entre gauche et droite de la bourgeoisie ne constitue pas une démarcation réelle. Non seulement il n'existe aucune différence essentielle entre le projet social de la "gauche" et de la "droite" dans le sens de la perpétuation de l'ordre bourgeois, ce qui nous oblige aussi à mettre des guillemets à "projet social", mais en plus, il n'y a aucune caractéristique propre à la politique économique de "gauche" qui permette de la différencier de celle de la "droite". C'est ce qui explique la coïncidence dans le type de modalités de l'organisation entre le modèle de capitalisme "socialiste" et celui appliqué et promotionné par des "gauchistes" tel Hitler ou Mussolini. Au-delà de certaines oppositions dans le discours tenu, non seulement il y a identité de classe, ce qui est évident, mais il y a identité de sous-projet économique (par exemple, le protectionnisme) qui nous permet de rejeter toute catégorisation nette de ces fractions du capital. Ainsi par exemple, si on peut historiquement distinguer valablement des fractions bourgeoises agraires, bancaires, industrielles,... par de clairs intérêts fractionnels et des politiques économiques correspondantes, rien de similaires ne peut être fait quant à la "gauche" et la "droite".

2. Les successeurs démocrates-chrétiens de Pinochet parlent honteusement de modèle "économique" et, poursuivant en tout point sa politique, affirment n'appliquer celle-ci qu'en "économie", c'est-à-dire ni dans le "social" ni dans le "politique". Comme si ce n'était pas "l'économie" qui avait obligé Pinochet à appliquer le pinochetisme sur les plans social et politique: misère et terrorisme d'Etat ouvert.

3. Le plus bel exemple de tentative de développement et de contrôle du capital grâce à l'Etat nous fut donné par les bolcheviques, imbibés d'idéologie social-démocrate, à partir de 1917. L'échec fut éclatant -il ne pouvait en être autrement- et le capital redevint l'unique et véritable sujet social, transformant ce parti et ses dirigeants en simples marionnettes. Cf. à ce propos notre série de textes "Russie: contre-révolution et développement du capitalisme" à partir du numéro 28 de Communisme (anciennement Le Communiste).

4. Cf. "Quelques records du modèle économique mondial: USA" dans Communisme No.36 (juin 1992).

5. La corruption n'est pas une "irrégularité", c'est le fonctionnement normal du système social régnant. De même, l'existence de telle ou telle "maffia" n'est en réalité qu'une des expressions de l'Etat bourgeois; ou, mieux dit, la couverture dont il se couvre pour se disculper, l'accusation permettant à une fraction de se blanchir (de ce qu'elles font toutes) tout en jetant le discrédit sur une fraction rivale. Ce qui permet par la même occasion de présenter l'Etat comme un appareil neutre manipulé par de mauvais administrateurs.

6. Il est clair que la plupart du temps, ceux qui soutiennent de telles tromperies en sont eux-mêmes victimes et croient ce qu'ils disent. Mais cela n'en reste pas moins des mensonges et, dans l'historique guerre de classe que la bourgeoisie mène au prolétariat, des manoeuvres de confusion, de désorganisation, de combat pour détruire le prolétariat.

7. Que le lecteur se rappelle que cette entreprise est depuis toujours présentée comme idéale non seulement au vu de son importance et de sa force économique (supérieure même à celle de certains pays), mais aussi parce que les travailleurs ont la possibilité de devenir actionnaires. General Motors compte d'ailleurs le plus grand nombre d'ouvriers devenus propriétaires juridiques de leur entreprise au monde (le chiffre atteint plusieurs centaines de milliers). Bien sûr, ceci relève également du mythe puisque la propriété juridique n'assure pas la disposition économique des moyens de production, c'est-à-dire la véritable propriété de ceux-ci.

8. L'illusion de contrôler et planifier le capital est permanente même chez les libéraux, mais le capital, qui est un monstre sans tête et que personne ne contrôle, s'en moque et tourne en ridicule l'ensemble des économistes et autres planificateurs. Ce qui confirme une fois de plus la théorie de notre parti historique concernant l'anarchie inhérente au monde du capital.

9. La pénurie de marché et la diminution du taux de profit ne sont bien évidemment rien d'autre, de notre point de vue, que les manifestations les plus violemment ressenties tant par le capitaliste (directement dans sa bourse) que par toute la société bourgeoise, de la contradiction immanente du capital. En effet, ce dernier, qui n'est rien d'autre que de la valeur qui se valorise, ne peut réaliser son essence (la valorisation) qu'en provoquant des dévalorisations toujours plus profondes, plus générales et plus violentes.

10. C'est ce qui explique que le produit brut de pays entiers non seulement stagne, mais diminue. On estime ainsi que cette année la diminution de la production industrielle sera de 18% pour l'ex-URSS et de 9,7% pour les autres pays de l'ancien bloc de l'Est. Chiffres éloquents s'il en est!!

11. Le Produit Intérieur Brut de l'après-guerre du Japon et des principaux pays d'Europe occidentale passa de 5,6% pour la période 1950-73 à 2,1% dans les années qui suivirent; celui des Etats-Unis passa de 3,7% à 2,3% au cours de la même période. Nous pouvons affirmer qu'à partir de 1973, au niveau mondial, la croissance du PIB ne se maintient que grâce à cette politique d'expansion des crédits, en totale disproportion avec la production réelle.

12. Ces idéologies capitalistes combattent toute intervention de l'Etat et se prétendent anti-étatiques. Elles proposent de substituer la nécessaire bureaucratie capitaliste par des entreprises privées dans tous les secteurs, y compris celui de la police. Malgré le succès notoire du retour aux polices privées et aux milices patronales dans de nombreux pays et secteurs -soulignons que ce phénomène a toujours existé- il est clair que jamais le capitalisme ne pourra éviter de se centraliser en Etat.

13. De façon plus globale, nous pouvons affirmer que le libéralisme et le protectionnisme sont toujours relatifs. Il est donc normal que les champions du libéralisme n'allèrent pas jusqu'à toucher d'autres protections plus structurelles des espaces productifs américains ou anglais, telle la protection généralisée du secteur agricole.

14. En fait, on ne peut pas dire que la diminution d'impôt, en tant que telle, provoque une augmentation du taux d'exploitation car, de notre point de vue, que ce soit l'Etat ou que ce soient les bourgeois privés qui s'approprient la plus-value, le résultat est le même et on parlera d'un simple transfert de valeur. Néanmoins, le fait que grâce à cela chaque capitaliste particulier voit augmenter le rapport entre la plus-value qu'il s'approprie et les salaires qu'il paye (taux d'exploitation ou de plus-value particulière) et donc le rapport entre cette plus-value et l'ensemble du capital investi par lui, nous autorise à utiliser cette formule et à considérer que cette mesure contribue également à l'augmentation du taux d'exploitation et de profit (de chaque capital particulier). D'autre part, c'est précisément en vertu de cela que la mesure fut adoptée, pour augmenter non pas le taux d'exploitation social mais le taux d'exploitation privé de chaque capitaliste et stimuler ainsi l'investissement et l'accumulation du capital productif.

15. Extrait de "La question de la dette: assez de prose!", paru dans Le Communiste No.27, juillet 1988, p.32.

16. Il s'agissait d'une illusion purement idéologique basée sur le mythe consistant à prétendre que ce qui s'écroulait à l'Est était un autre système social. Cette illusion n'avait aucune base économique réelle: les "demandeurs" n'ayant pas de quoi payer, ce n'est pas par magie que la demande effective allait croître! La fermeture des entreprises à l'Est ne permit même pas que les entreprises de l'Ouest occupent la place dans les mêmes proportions, parce que le revenu réel de la population avait précisément chuté à cause de ces fermetures et du chômage qu'elles entraînaient.

17. On émet par exemple un titre de dette publique pour mille dollars ou on émet mille dollars en billets et, avec cette fiction de papier, on paye les travaux publics ce qui fait, selon Keynes (qui fut sans aucun doute l'un des plus lucides économistes bourgeois de tous les temps), que le produit total non seulement augmente grâce aux travaux publics entrepris mais, également et encore plus, grâce à ce qu'achètent par exemple les salariés, ceux à qui l'on paye des salaires avec ces mille dollars. Le multiplicateur est le coefficient d'augmentation du produit à partir de l'investissement initial. Comme nous le voyons, la capacité à développer cette fiction afin qu'elle se transforme en réalité trouve, comme toute fiction, ses limites dans le développement même des contradictions de la réalité.

18. La guerre de destruction généralisée reste la seule solution capitaliste à cette situation. Mais concernant ce que nous analysons maintenant, il ne serait pas correct de l'introduire ici en tant qu'une simple politique économique du capital: ce serait attribuer au capital une capacité de décision qu'il n'a pas.

19. "Mais il ne s'agit ici des personnes qu'autant qu'elles sont la personnification de catégories économiques, les supports d'intérêts et de rapports de classes déterminées. Mon point de vue, d'après lequel le développement de la formation économique de la société est assimilable à la marche de la nature et à son histoire, peut moins que tout autre rendre l'individu responsable de rapports dont il reste socialement la créature, malgré le fait qu'il s'en croit supérieur."

Marx, le Capital, prologue à la première édition.

20. S'il se refusait réellement à suivre la dictature du capital, il disparaîtrait aussitôt en temps que capitaliste et le capital coopterait quelqu'un d'autre à sa place (ce qui arrive souvent).

21. Des structures comme le GATT (General Agreement on Tarifs and Trade) formalisent les rapports de force entre capitaux, sociétés anonymes, Etats capitalistes, groupes d'Etats capitalistes,... Dans les périodes d'expansion, elles fonctionnent relativement bien, mais dans des périodes comme celles-ci, elles sont totalement remises en question. Et, comme nous le voyons aujourd'hui avec l'échec notoire du fameux "Uruguay Round", ces conférences ne sont que d'interminables parodies qui révèlent spectaculairement l'impossibilité pour les différentes fractions d'accepter les accords signés hier, parce que cela constituerait maintenant leur propre suicide. La réitération des échecs ne fait que présager le passage de la guerre commerciale à la guerre militaire.

22. Il ne serait pas correct de dire ici, alors que nous analysons les contradictions intercapitalistes, que l'Etat représente le Capital en général. Cela est vrai en termes généraux, face au prolétariat, face à son projet révolutionnaire, mais pas au niveau auquel nous nous situons actuellement dans l'analyse, où chaque Etat bourgeois entre au même moment en contradiction avec l'autre, où, y compris à l'intérieur de chacun, existe une tendance à la décomposition de ses particules, une tendance à sa propre négation et à sa restructuration sous forme d'autres "unités nationales" inférieures.

23. Il est clair d'autre part, que ces normes constituent une réponse aux luttes prolétariennes et que, comme toute autre formalisation juridique, elles tentent "d'octroyer" ce qui est cohérent avec la valorisation du capital et à garantir ainsi l'abandon de la lutte autonome.

24. Keynes ne se gênait pas pour dire qu'"à long terme nous serons tous morts".

25. Il existe différentes villes dans l'ex-URSS ou en Roumanie par exemple, où plus de 85% des enfants dont les parents ont manipulé des missiles nucléaires au cours de leur service militaire, naissent avec des déficiences profondes.

26. Francis Fukuyama, ex-conseiller du Département d'Etat des USA, dans son livre intitulé "La fin de l'histoire et du dernier homme".

27. Toute cette situation met à nu, une fois de plus, que la politique bourgeoise destinée au prolétariat et appelée "lutte pour l'autodétermination nationale", "libération nationale anti-impérialiste", "lutte pour l'indépendance"... est une politique criminelle.

28. La généralisation des pôles positifs du capital est évidemment une absurdité en elle-même, parce que l'essence du développement capitaliste est précisément cette polarité où les pôles se "développent" en imposant le "sous-développement" du reste. Si nous prenons ces exemples qui constituent l'horizon suprême auquel aspirent les idéologues du régime et ceux qui prétendent que les prolétaires y aspirent aussi, c'est pour mettre en évidence que, même à ce niveau extrême, l'incompatibilité est totale entre cet idéal du Capital et les besoins de l'espèce humaine.
 


CE38.2 La catastrophe capitaliste