1. L'histoire officielle écrite par le castrisme.

 

 

L'histoire officielle est partout et toujours la pauvre histoire creuse de la lutte entre fractions du Capi­tal. Voilà la seule histoire que les bourgeois veulent bien nous débi­ter, l'histoire circulaire, sans issue, sans évolution, intemporelle, sans perspectives; l'histoire sans histoi­re, sans ce qui dans l'histoire est révolution­naire, sans l'histoire de la révolution, sans le sujet de la révolution, sans LE COMMUNISME et les efforts du prolétariat pour se constituer en tant que classe, en tant que force organique, en tant que Parti.      

      

Une fois vidée de sa perspective, une fois le com­mu­nisme et l'internationalisme occultés comme projet et guerre sociale réelle, l'histoire devient une histoire dénuée de sens, sans queue ni tête,... l'histoire des nations,... d'hommes bons et méchants qui se battent,... de héros et de despotes, et pire encore (pour le ra­cisme implicite que cette conception implique), l'his­toire de la lutte entre nations despotiques et nations à vocation indépendantiste. Tout se transforme en un processus sans fin, en une lutte entre "élites", entre "anti-impérialistes" et "pro-impérialistes"(1), entre libérateurs de la patrie et traîtres à la patrie. Et de cette manière, il n'y a plus aucune issue, il y aura toujours "les bons et les méchants" et bien d'autres luttes d'indépendances seront nécessaires...  Pourquoi? Pour qu'au nom de "nouvelles" indépendances, nous continuions à mourir!!!

      

      

Evidemment que les historiens parlent des ouvriers, des pauvres, des indiens, des prolétaires; mais jamais comme d'une classe qui lutte précisément pour s'orga­niser en classe, pour conquérir son autono­mie et définir son projet social; ils en parlent comme des membres de l'une ou l'autre armée du Capital.

      

      

Effacer plus de quatre siècles d'histoire capitaliste en Amérique Latine s'avère être une difficile entreprise, mais les bourgeois y travaillent! Ils interprètent et réussissent partiellement à gommer les éléments programmatiques qu'affirmait le prolétariat (ou, si c'est irréalisable, ils les falsifient et s'en servent alors pour des intérêts totalement antagoniques), ils enterrent le nom de ses leaders, alors que d'autres apparaissent, ils gonflent des héros en leur donnant rétrospectivement une connotation radicale.

      

      

Voilà pourquoi l'histoire à Cuba, avec ou sans Fidel Castro, est obligée d'occulter "El Productor" et toutes les autres manifestations de l'autonomie du prolétariat au cours du siècle passé. Et en même temps, ces historiens falsifient l'époque à un point tel qu'ils en arrivent à nous présenter un Cuba en pleine efferves­cence nationale; à tel point que plus personne au­jourd'hui ne se souvient que les intérêts des secteurs dirigés par les indépendantistes cubains, par Marti, étaient antagoniques à ceux des prolétaires!

      

       

Et il est parfaitement normal que l'ensemble des castristes, se revendiquent de Marti, car son socialisme, tout autant que le socialisme bourgeois que pratiquent les castristes, n'a pas un atome de ressemblance avec le socialisme pour lequel se battaient les associations ouvrières cubaines du siècle passé et en particulier "la Junta Central de Artesanos de la Habana".

 

Le prolétariat de Cuba, quant à lui, a bien entendu tout à fait intérêt à revendiquer son histoire, contre l'Etat de ses exploiteurs.

      

      

Aujourd'hui, au nom du socialisme, le prolétariat à Cuba est soumis à une situation de terreur Blanche et d'extrême misère. L'Etat impose des rythmes et une discipline de travail stakhanovistes, ...les semaines de travail les plus longues du monde entier. A cela, il faut ajouter une répression impitoyable face à la plus minime des résistances ouvrières. Celle-ci se manifeste en général contre le travail au moyen du sabotage de la production de marchandise et de plus-value. C'est pourquoi il est plus que nécessaire de dénoncer le mensonge suprême,  qui consiste à qualifier de socialisme, de communisme, cette forme extrême de tyrannie du Capital, en lui opposant l'unique socialisme réel: le socialisme affirmé par la lutte-même du prolétariat révolutionnaire et dont le programme invariant (malgré les différents niveaux de compréhension propres à chaque phase historique) est celui de l'abolition violente du monde marchand: du Capital, du salariat, de son Etat.              

La réémergence du prolétariat à Cuba, que le cas­trisme ne pourra empêcher, se situera dans la même lignée historique que celle tracée par "El Productor", et celle-ci n'a rien à voir avec la ligne historique que Marti représentait en son temps

 

2. Les syndicats anarchistes et socialistes

 

Puisqu'il est impossible d'occulter entièrement l'histoire ouvrière, mais qu'en même temps, le cas­trisme ne peut admettre que la grande division du monde soit l'Internationale Blanche face à l'Internatio­nal Rouge (constamment détruite, désorganisée et menaçante dès son resurgissement), cette fausse histoire, cette histoire morte et sans perspectives, articulée autour de la lutte entre "dépendantistes" et indépendantistes, se voit agrémentée de "l'histoire des syndicats ouvriers".       

Il faut néanmoins savoir que, même à ce niveau, les travaux réalisés sont relativement rares; en général, on fait référence aux "organisations ouvrières et populai­res", pour tout réinterpréter de telle sorte que les organisations ouvrières ne soient plus qu'une aile radicale des organisations populaires. Et c'est ainsi qu'on obtient en définitive, et au moyen de cette savante alchimie, "les militants ouvriers au service d'un gouvernement populaire".              Mais, même lorsqu'est analysée l'histoire des associa­tions prolétariennes, dont on peut difficilement cacher la répression au cours du siècle passé et ce, par tout type de gouvernement, par les bourgeoisies "anti" ou "pro" impérialistes(2), même donc lorsque sont étudiées ces organisations ouvrières qui se définissaient elles-mêmes comme luttant contre le capitalisme, on nous dit qu'il s'agit là "de l'origine de nos syndicats", de "syndicats socialistes", de "syndicats anarchistes".             

C'est une falsification très habile, et tout aussi dangereuse et intéressée, dans laquelle se sont spéciali­sés de nombreux membres de la clique marxologue internationale. "El Productor" lui-même nous aide à détruire cette version de l'histoire.             

Globalement, la méthode générale consiste pour ces auteurs à appliquer la conception social-démocrate et à réinterpréter l'histoire sur cette base. Le point de départ est toujours le même: affirmer la séparation entre "les organisations économiques" et "les organisa­tions politiques". Dans la plupart des cas, ils renient purement et simplement les luttes politiques du proléta­riat contre l'Etat et ils occultent le développement théorique et politique des organisations révolutionnai­res. C'est ce qui fait que des livres qui parlent de l'histoire de la théorie révolutionnaire du prolétariat en Amérique Latine se trouvent un peu partout en vente libre. Dans ces livres réécrits par la Social-Démocratie, on présente un Mariatégui comme le premier importa­teur du marxisme en Amérique Latine... et on ne touche surtout pas au 20ème siècle! Sur base de cette distorsion opérée sur l'histoire réelle, "la politique", en cohérence avec ce que nous disions plus haut, se serait toujours jouée entre les fractions bourgeoises, les ouvriers se contentant de faire des "syndicats". Chaque événement où le prolétariat est l'indiscutable protago­niste est ainsi l'objet d'une réinterprétation en fonction de telle ou telle cause populaire ou en termes "écono­mico-syndicaux".             

Une fois cette conception de l'histoire affirmée, on peut alors réaliser l'"histoire des syndicats", dans laquelle tout ce qui démontre l'antagonisme entre la pratique de  ces  "syndicats"  et les syndicats  actuels,  tombe inévitablement sous le qualificatif d'anarchisme, que l'on donne pour synonyme de phase infantile du mouvement prolétarien.          

La manoeuvre est parfaite:       

1. Les solutions réellement politiques, les solu­tions de fond, ne peuvent être apportées que par les anti­‑impérialistes;       

2. Les ouvriers ne se sont organisés en syndicats que pour obtenir un ensemble de réformes écono­miques et s'intégrer à un Etat réellement populaire, national et anti-impérialiste;       

3. L'action directe, le caractère inconciliable des intérêts du prolétariat avec ceux de tout type de bourgeoisie, l'associationnisme ouvrier partisan de l'organisation en parti et non économiciste, l'inter­nationale Rouge contre l'Internationale Blanche, l'abolition du salariat, la révolution contre l'Etat bourgeois... deviennent des consignes ou des faits propres à une phase infantile et anarchiste, où l'importance de la question nationale n'avait pas encore été comprise;       

4. Le marxisme responsable est, pour ces falsifi­cateurs de l'histoire, celui qui se développera en Amérique Latine dans les années 20 de ce siècle, dans la lignée de la Troisième Internationale, et tout particu­lièrement à partir de 1921; bref, c'est le "marxisme" des agents de Moscou, le "marxisme des "bolchos"(3). L'importance en est admise et l'on peut être officielle­ment stalinien (à la manière de Ghioldi, de Codovila) ou un peu contestataire (à la façon de Mariategui,...).       

Dans cette anti-histoire du prolétariat, chaque mot est faux et a l'odeur de l'argent sonnant et trébuchant. Dans chacun des textes que nous réalisons sur l'histoire de notre classe, nous critiquons cette version en met­tant en évidence, les réels antagonismes de classe.  N'importe quelle partie de l'histoire de notre classe, comme le lecteur pourra le constater en lisant par exemple "El Productor" ou le travail que nous avons fait sur la Patagonie(4), tend à démolir intégralement cette version des faits.       

Avant de poursuivre, il est maintenant indispensa­ble d'éclaircir un ensemble de concepts, dont la signifi­ca­tion prête systématiquement à confusion ce qui est utilisé pour perpétuer la vision de l'histoire de nos ennemis:       

1. Quand ces messieurs parlent de Marxisme, ils parlent de leur marxisme, d'une théorie résultant de l'interprétation de l'oeuvre d'un prétendu inventeur du communisme au siècle passé, appelé Marx; ils parlent d'une théorie réalisée par un ensemble de funestes individus liés à la Social-Démocratie et qui sert au­jourd'hui de religion d'Etat et d'arme de mobilisation capitaliste, pour le travail, le salariat et la guerre.    A l'inverse, nous considérons quant à nous le marxisme comme la théorie du prolétariat, comme la théorie de la révolution communiste... et celle-ci précède Marx lui-même dans le monde entier. En amenant la théorie du prolétariat à un niveau de systématisation gigantesque, Marx permettra une affirmation totalement neuve du Parti de la Révolu­tion Communiste. Mais dans son sens général, en Amérique Latine également, le marxisme précède Marx. Quant à ce critique du "marxisme" que fut Marx lui-même, il commence à être lu, discuté et propagé en Amérique Latine dès la deuxième moitié du siècle passé et non dans les années '20 de ce siècle!!!  "El Productor", par exemple, cite en permanence des oeuvres et des extraits de Marx et Engels (comme le lecteur pourra partiellement le vérifier).          

2. Quand les fabricants de l'histoire parlent d'anar­chisme, ils utilisent consciemment un jeu de mots car, aujourd'hui, ceux qui s'appellent anarchis­tes n'ont rien à voir avec ceux qui, à l'époque, et dans les décades postérieures se dénommaient de cette manière en Amérique Latine.  Aujourd'hui, la terminologie anar­chiste, fait penser soit à l'"anar­chiste" actuel, partisan de l'autogestion, défenseur de la démocratie, et/ou de la dissolution de l'Etat dans les syndicats, soit à un rêveur partisan de la disparition de l'Etat bourgeois à coup de bombes et sans la force organisée du proléta­riat en Parti. Or, dans chacun de ces cas, le prolétariat révolution­naire voit ce personnage comme un utopique et un réactionnaire. En réalité, le terme "anarchisme", tout comme le terme "communisme", ou "socialis­me", fut utilisé en Amérique Latine de multiples façons, fort différentes, et parfois antagoniques. Sa signification a varié selon l'époque, mais n'a jamais recouvert la signification actuelle, et encore moins la signification rétrospective que les castristes prétendent donner aux "origines anarchistes de nos syndicats". Les "anarchistes" actuels ont autant à voir avec les "anarchistes" du siècle passé en Améri­que Latine, que les chrétiens papistes d'aujourd'hui, avec  les  "chrétiens"  de l'époque  du Christ, ou les communistes révolutionnaires du début du siècle avec les staliniens argentins, français ou coréens d'au­jourd'hui!       

Pour comprendre l'histoire, il est toujours préfé­rable de considérer le contenu de ce qui est défen­du et les objectifs de la lutte. Au début du siècle passé, tous ceux qui étaient contre l'ordre établi étaient consi­dérés comme anarchistes. A l'époque de "El Pro­ductor", les anarchistes existaient seule­ment comme mutualistes, comme corporatistes, et on les appelait de cette maniè­re; les autres, les défenseurs de la libération nationale et démocrati­que appartenaient aux partis ouvertement bourgeois et ne parlaient pas non plus d'anarchisme. On constatait déjà à cette époque, l'utilisation en Amérique Latine de Socialiste tout court, comme synonyme de ceux qui veulent perfectionner l'Etat et réformer le capita­lisme (voir texte du 12 juillet 1888), c'est-à-dire comme synonyme de social-démocrate, et c'est pour cette raison que de plus en plus et de manière progressive, d'autres termes seront utilisés pour se différencier(5). A cette époque, à Cuba, on utilisera les termes "anarchis­tes" ou "socialistes révolu­tion­naires"; à Mexico, "socialiste communiste"; en Argentine, en Uruguay, au Chili, "communiste" tout court, ou "communiste anarchiste"; dans le reste de l'Amérique Latine, "socialiste révolutionnaire", "commu­niste" et "anar­chiste"... Pour différencier le contenu réel des différents drapeaux qui les recou­vrent, une critique profonde de l'idéologie anar­chiste (dont Proudhon peut être considéré comme le père, mais pour laquelle on utilisera également, pour la constituer tout ce qui chez Bakounine, témoigne d'une rup­ture insuffisante avec elle), telle qu'elle s'est déve­loppée historiquement pour donner lieu à l'anar­chisme bourgeois, doit être accom­plie. Cette critique dont nous affirmons la nécessité de la systématiser et de la publier le plus rapidement possible, doit partir de la distinction rigoureuse entre, d'une part, cet anarchisme bour­geois, et d'autre part, les positions défendues par les mili­tants révolutionnai­res, les militants commu­nistes, qui se dénommeront "anarchistes"(6). Sans cette distinction, on tombe nécessairement dans l'inter­prétation officielle de l'histoire, et cela équi­vaut à considérer communiste celui qui se qualifie comme tel.       

3. Quand ces messieurs parlent de syndicats, ils falsifient également intégralement les choses, car aujourd'hui, les syndicats tout courts sont partout des organes de l'Etat bourgeois, alors qu'à l'époque d'"El Productor", ce même terme était en beaucoup d'en­droits un des noms utilisés par les associations classis­tes des ouvriers pour se définir. Le syndicat n'avait pas la signification économiciste, réformiste qu'on lui connaît actuellement. A l'époque, que des groupes classistes s'appellent "associations", "socié­tés" (les noms les plus communs), "conseils", "fédé­rations", "corpora­tions", "syndicats", "communes" (ou quoi que ce soit d'autre), cette séparation entre économie et politique avait d'énormes difficultés à s'imposer:       

- Ces organismes, quand ils étaient ouvriers regrou­paient et reliaient de nombreux prolétai­res originai­res de lieux différents et/ou de différents secteurs, et il y avait à l'époque autant de tentatives d'unifi­cation de tous les prolétaires d'un pays, que de création d'inter­na­tionales par secteurs, comme jalons vers l'Inter­nationale Rouge(7);       - La presse de ces groupes montre que ces associa­tions n'étaient pas économicistes et qu'en perma­nence, tout comme "El Productor", tout comme "La Junta Central de Artesanos de la Habana", elles prenaient position sur tous les aspects concernant la vie politique du pays, dans le sens de la "défense des intérêts économiques et sociaux de la classe ouvrière";      

- De la même manière, on peut vérifier le haut niveau de conscience internationaliste;       

- Les noyaux d'avant-garde dans ces associations assumaient les tâches historiques du parti commu­niste.       

Il y avait évidemment aussi, des organisations non ouvrières. Le modèle syndical social-démocrate, le mutualisme anarchiste, existaient sous toutes ses formes, avec sa répugnance inhérente pour l'action révolutionnaire, pour l'organisation du prolétariat en Parti, pour la lutte contre l'Etat bourgeois, etc... De cela, nous en avons déjà parlé et comme expli­qué précédemment, il est normal que les syndicalis­tes, staliniens, socialoïdes ou anarchistes d'au­jourd'hui se revendiquent de ce syndicalisme, car ils se retrouvent en totale continuité avec eux, avec leur pratique et avec les syndicats d'aujourd'hui.       

Nous devons, quant à nous, revendiquer l'exact opposé. Nous devons revendiquer l'ensemble de l'acti­vité des associa­tions ouvrières que la contre-révolution a du enterrer pour construire les actuels syndicats dans lesquels les ouvriers ne sont organi­sés que par et pour le Capital, au service de sa modernisation et de ses réformes.

3. "El Productor", invariance du programme communiste   et niveau d'explicitation

 

 

     Le langage de "El Productor" est obscur, le style est pesant, les exemples qui y sont donnés sont discutables ou impossibles à connaître suffisamment en détails pour qu'ils soient illustratifs... Un siècle est à peine passé et nous nous trouvons déjà face à des problèmes de langue (dans les traductions des classiques, on règle systématiquement ces problèmes en enlevant les tournures d'époque, en les actualisant, ce qui a souvent pour résultat de trahir le sens). De plus, ces textes furent écrits par divers camarades qui n'occultaient pas les divergences (les "tendances") dans la compréhension d'un même problème.             

Mais que nous importe tout cela face à l'extraordi­naire affirmation du programme communiste que fit ce groupe.       

Nous avons parlé de l'importance qu'il y avait à dénoncer à l'époque:       

a. le contenu assassin de la démocratie, en l'expli­quant avec un maximum de clarté;       

b. la contradiction fondamentale prolétariat-Capital comme contradiction mondiale, et à affirmer;                                      

c. la nécessité du Parti et de l'Internationale Rouge;         

d. la dénonciation du suffrage universel à un moment où l'on disait que ce serait un moyen d'éman­cipation du prolétariat, face à la revendication claire et sans retour de       

e. l'anti-patriotisme, de l'internationalisme proléta­rien;       

C'était d'autant plus important à une époque où, de plus en plus, le socialisme se disait démocratique et avait une pratique totalement conséquente avec cela (d); à une époque également où le socialisme cherchait à se définir parmi les différentes fractions du Capital (b) et se montrait chaque fois plus patriote (e), à une époque enfin, où l'on affirmait que la liquidation de la Première Internationale avait été (en paraphrasant Marx) un pas en avant parce que le simple sentiment de solidarité entre les ouvriers de tous pays et de toutes langues, suffirait à créer et souder un seul et même grand parti. Cette position opportuniste, spontanéiste, avait ouvert, en dernière instance, les portes aux social-démocrates et non aux révolutionnaires, aux communis­tes (même si ceux-ci se réduisaient à un noyau bien plus petit), à ceux qui étaient organisés en Internationa­le. Comme nous l'avons souvent répété, il est idiot de parler de la trahison de la Seconde Internationale en 1914 car, c'est sur des bases non révolutionnaires, et même démocrates, nationalistes qu'elle s'était consti­tuée.       

L'ensemble des positions que défend "El Produc­tor", est commune aux révolutionnaires, aux fractions communistes du prolétariat en Amérique Latine et dans le monde au cours de ce siècle et du siècle passé. Elle se situe dans la ligne invariante du programme com­muniste et même, si à chaque époque et en chaque lieu, elle s'exprime de diverses manières, en utilisant parfois des arguments différents, en donnant une autre signification aux mêmes termes, son contenu reste essentiellement le même. De toutes façons, nous ne pouvons que nous réjouir de trouver dans de telles circonstances, à un moment où les révolutionnaires au niveau mondial étaient dispersés, un démenti aussi catégorique et cinglant à l'histoire officielle du "mouve­ment ouvrier mondial", qui prétend que n'existait alors dans le monde que la seule Social-Démocratie (sous sa forme lassalienne ou proudhonienne).             

Les historiens officiels n'auraient évidemment aucun problème à réviser l'histoire, s'ils se voyaient dans l'obligation d'expliquer "El Productor": ils com­mence­raient par se poser la question de savoir s'il s'agissait d'un "parti politique" ou d'un "syndicat", et comme ce n'est ni l'un ni l'autre (bien qu'il s'agisse d'une organi­sation se situant dans la trajectoire histori­que du Parti de classe international, telle la Ligue des communistes, la réelle direction d'octobre '17 en Russie, les socialis­tes communistes au Mexique, la Fora en Argentine,...), leur "choix" constituerait déjà en lui-même, une falsifi­cation... Après, viendrait "l'infantilisme anti-démocrati­que", "l'indifférentisme concernant la question nationa­le" et ils devraient logiquement et vulgairement con­clure au "mépris anarchiste des moyens politiques et du socialisme par l'intermédiaire de l'Etat". Bref, ils utiliseraient l'ensemble des moyens tactiques qu'utilise la bourgeoisie pour soumettre et isoler les tendances radicales du prolétariat.               Et nous voici arrivé à la dernière série d'articles que nous avons publié, "Démocratie et Socialisme", où se complètent les affirmations programmatiques suivantes:      

1. Affirmation de la nécessité de détruire le Capi­tal, et définition de l'objectif du socialisme en tant que lutte pour la disparition du salariat.      

2. Excellente explication du dédoublement de la réalité démocratique, de l'égalité et de la liberté, en tant que complément de l'esclavage salarié.      

3. Dénonciation de la démocratie idéale, de cette situation extrême où "l'honnête homme" dicte des lois libres, égales, pour le prolétaire en tant que citoyen égal au bourgeois... mais comme esclave.      

4. Affirmation de la nécessité de détruire l'Etat bourgeois et non de le perfectionner.      

5. Mise à jour d'un aspect central dans l'argu­men­tation contre tout socialisme bourgeois: il ne s'agit pas "de renforcer ce qu'il est nécessaire de détrui­re".       

Ces affirmations programmatiques, tout autant que celles que nous avons signalées précédemment annon­çaient, préparaient déjà (même si ce n'était que des esquisses) la rupture révolutionnaire du début de notre siècle. La lutte contre les erreurs futures est déjà présente, sous forme condensée, dans ces affirmations. En effet, Marx avait d'une manière ou d'une autre soutenu avec des hauts et des bas, l'ensemble de ces points. Nous trouvons ces positions de manière éparse dans ses différentes oeuvres, et l'avant-garde révolution­naire des années '17 à '23 les a défendues d'une manière ou d'une autre. Néanmoins, ce sont ces même problèmes posés ici d'une manière condensée, qui ne trouvèrent pas de solution en '17-'23. Et ce sont ces mêmes questions centrales que nous devrons affronter dans le futur.       

Durant la période de lutte 1917-1923, on a énormé­ment insisté sur la nécessité de lutter pour l'abolition du salariat, du Capital,... mais était présenté comme synonyme de socialisme, le fait que les grandes entre­prises passent aux mains de l'Etat bourgeois! De même, les militants en rupture totale avec la Seconde Internationale (à l'intérieur ou à l'extérieur de la Troisième Internationale) se souvenaient de la nécessité de la lutte contre la démocratie en général... mais toutes les "tactiques" qui prédominèrent, et qui triom­phèrent dans la Troisième Internationale, aboutirent, dans leur ensemble, à un soutien radical de la démocra­tie! On considérait bien l'égalité entre salarié et bour­geois comme un mythe, mais on estimait justifiée et "tactique", l'exigence de la démocratie idéale, ce qui supposa la plus effroyable politique  anti-prolétariennede renoncement à la lutte! Il avait été dit bien fort qu'il fallait détruire l'Etat bourgeois et non le perfectionner, en lui opposant l'organisation du prolétariat en classe dominante (semi-état prolétarien), mais ce fut la nécessité de perfectionner l'Etat capitaliste Russe, et de gérer le Capital qui se théorisa! Oui, c'est vrai, la Troisième Internationale dénonçait le suffrage univer­sel, mais elle considérait en même temps comme nécessaire la lutte pour son obtention dans des lieux comme Cuba, précisément! On revendiquait le parti et l'Internationale, mais, depuis Moscou, toute rupture radicale avec les centristes, les parlementaristes, les fronts populistes, etc..., était censurée. Le capitalisme et son Etat était dénoncé, mais la nécessité de l'appuyer, de le développer était soutenue au nom du socialisme, et (à l'encontre des communistes dits de gauche) le capitalisme d'Etat était considéré comme un pas en avant, et le capitalisme monopoliste d'Etat comme la préparation matérielle la plus complète pour le socialis­me...       

"C'est une mauvaise méthode que de renforcer ce qu'il faut détruire": le sens de cette phrase n'est pas plus évident aujourd'hui qu'à cette époque.       

Aujourd'hui encore, nous avons énormément à apprendre de notre propre histoire, afin de ne pas commettre les erreurs du passé. Nous ne pouvons pas, par notre ignorance des leçons tirées théoriquement tout au moins, laisser la bourgeoisie jouer avec nos vies. La bourgeoisie utilise l'ignorance du prolétariat pour sa propre histoire, afin qu'il mette sa vie, son sang, ses os, au service de ses bourreaux castristes, sandinistes, social-démocrates,... Face à cela, la recons­titution de l'histoire de notre classe, l'affirmation du programme communiste, et la centralisation des forces révolutionnaires au niveau international, constitue une nécessité impérieuse.

Il ne s'agit pas de perfection­ner l'Etat, mais de le suppri­mer, car c'est une mauvaise méthode que de commen­cer par renforcer ce qui doit nécessai­re­ment être détruit.

                                                       "El Productor", 12 juillet 1888.

 

 

Notes :

 

(1) (2) Nous ne reprenons ici la terminologie de nos adversaires que pour la ridiculiser. Il est évident que "bourgeoisie anti-impérialiste" est un non-sens aussi énorme que "bourgeoisie anti-capitaliste" ou "bourgeoisie dont le projet est l'élimination de la plus-value".

 

(3) Des années '20 à aujourd'hui, dans beaucoup de pays d'Amérique Latine, le mot espagnol "Bolches" est l'appellation donnée aux agents de Moscou (par opposition aux révolutionnaires, aux communistes), aux partis faussement communistes, à la politique générale de conciliation des classes, de front populiste, de libération nationale, électoraliste, de parlementarisme "révolutionnaire", réformiste... qui s'impose dans la "Troisième Internationale" contre le prolétariat révolutionnaire. Ceci provient du fait que dans les années 20, c'étaient les Bolcheviks qui dirigeaient cette politique, en pleine contre-révolution internationale et comme agents de celle-ci; expulsant, poursuivant, dénonçant tous les militants qui repoussaient cette ligne, tous ceux qui luttaient pour ne pas livrer le drapeau communiste à la bourgeoisie "nationale et progressiste".

 

(4) Cf. "Comunismo" n°2 et "Le Communiste" n°5, publiés en janvier 1980.

 

(5) Voir à ce même sujet "Communisme" n°35, "Insurrection prolétarienne en Ukraine (1918-1921)".

 

(6) Il est évident que le terme même d'anarchisme (étymologique­ment: "sans gouvernement"), qui désigne un des objectifs du mouvement est totalement partiel et est, en tant que tel, erroné pour désigner tant le mouvement révolutionnaire que l'objectif même: la Communauté Humaine.

(7) La tentative, à une époque où n'existait pas d'Internationale, ne manquait pas d'intérêt, même si la méthode était erronée.


CE37.3 Reconstituer l'histoire du prolétariat révolutionnaire