La liberté dans les démocraties

(La Havane, 22 décembre 1889)


 

 

 

       "Voilà plus d'un siècle que les peuples, insultés par toutes sortes de tyrans, luttent pour se libérer de ce joug dégradant et obtenir leur liberté. Une liberté qu'ils de­vraient trouver, d'après l'enseigne­ment des savants, sous le règne de la démocratie constituée en républi­que. Pour atteindre cet idéal, de nombreux peuples firent d'immenses sacrifices et scellè­rent de leur sang la proclamation de semblables principes; ils s'as­socièrent à toutes les tentatives de libération engagées par de presti­gieux hommes; ils firent tant et tant d'efforts qu'il n'y a pas une seule nation aujourd'hui en Europe et en Amérique dont la terre n'ait été arrosée du sang de victimes sacrifiées et qui, pleine d'enthousiasme, s'étaient lancées à la poursuite de cette liberté chérie et tant désirée.

      

Et quel est le résultat de tant d'efforts, de tant de victimes, de tant de sacrifices et de luttes? Ah! qu'il est pénible d'y penser lorsque l'on sait que la démocratie ne règne que dans un petit nombre de pays d'Europe, bien qu'en Amérique elle ait réussi à s'établir sur la quasi-totalité de son territoire. Mais..., la démocratie sous la forme républicaine représente-t-elle réellement, réalise-t-elle effectivement la liberté, aspiration su­prême ou sentiment inné et intime de la nature humai­ne? C'est ce que nous allons voir.

      

Passons rapidement en revue les événements surve­nus dans les républiques. Nous verrons s'il convient toujours aux peuples de faire des sacrifices pour son triomphe et croire qu'ils vont y trouver la liberté à laquelle ils aspirent tant, ou, si tout au contraire, il s'agit qu'ils rectifient ces idéaux, ces espoirs que les savants ont amenés à concevoir dans le règne de la démocratie.

 

Nous n'allons pas rechercher des faits historiques, puisque nous ne disposons que d'un espace limité et que l'objet de ce travail (un des derniers événements de Cayo Hueso) nous l'empêche.

 

Nous allons commencer par démontrer qu'à la fin de la grande révolution française, suite à la période d'enthousiasme et de fièvre révolutionnaire durant laquelle, au milieu du plus grand choc qu'ait jamais connu les siècles, ces titans, ces défenseurs de la liberté avaient déclaré la guerre à tous les tyrans, à toutes les tyrannies du monde, survint une réaction violente et tyrannique jusqu'à la proclamation de l'Empire, et qui malgré le fait de s'intituler républicaine, pourchassait à mort les défenseurs de la liberté. Presque tous les historiens (de la classe bourgeoise évidemment) ont tenté d'excuser, quand ils ne les passaient pas sous silence, les crimes commis par ces mêmes hommes prestigieux, au cours de cette époque dite de terreur blanche. Des crimes commis, en fin de compte, par la république contre le peuple et contre la liberté.

 

En '48, une autre république, établie grâce au courage et aux sacrifices du peuple, mitraille et déporte ce même peuple dans des proportions et des quantités effrayantes: 20.000 cadavres garnissent les rues de Paris et 14.000 personnes sont déportées en de lointaines contrées inhospitalières.

 

En '77 (nous supposons qu'il s'agit de '71 NDR), au nom de la liberté et de la démocratie, un autre gouver­nement, également républicain, sacrifie 35.000 victimes qui ne désiraient que l'égalité et la liberté.

En '73, en Espagne, durant le mandat républicain, les travailleurs sont pourchassés et frappés partout où ils se déclarent en grève; les maires et autres autorités ferment les locaux de leurs sociétés, s'appropriant d'eux-mêmes les meubles et les fonds; les amoureux de la liberté à Alcoy, Murcie et Carthagène sont fusillés et condamnés au bagne pour avoir demandé au gouverne­ment républicain l'accomplissement de ses engage­ments.

 

L'Amérique est la terre de la liberté par excellence (bien qu'elle pourrait s'appeler "de l'indépendance"), la terre du règne authentique de la démocratie et des républiques; et pourtant, la personnalité du véritable peuple y est plus méconnue, plus niée que nulle part ailleurs, parce qu'il a toujours vécu derrière telles ou telles célébrités (en général, des militaires), espérant de ces derniers ce qu'ils sont incapables de donner, mais que le peuple possède en lui-même: la liberté et le bien-être. C'est ainsi que l'on voit ces peuples encore dominés par le fanatisme religieux, dont la vie et la sécurité des habitants dépend de l'humanité ou de l'inhumanité, du savoir ou de la barbarie de leur Président; c'est ainsi que l'on voit des hommes tels Rosas et le Docteur Francia(1), terreurs et bourreaux de leurs nations, assombrir le monde de leur cruauté et de leurs crimes, et égaler les plus grands tyrans de la terre jusqu'à pouvoir les ranger parmi les Néron et les Caligula de l'histoire. Et l'on peut encore voir les Etats-Unis conserver l'esclavage en leur sein, au sein même de la démocratie, pendant de nombreuses années; et voir encore des événements tels ceux bien connus du crime de Chicago, et des milliers d'autres commis contre la race noire et contre les travailleurs; et dernièrement encore, nous avons les événements de Cayo Hueso. En ce lieu, en effet, les travailleurs du tabac, après de multiples vexations, violences, déporta­tions et autres injures, ont soutenu une lutte de titan pour le simple droit à la vie. C'est là que les commis­saires municipaux, en assemblée, ont considéré que les grévistes, par nécessité, et en raison de toutes les circonstances qui contribuent à une grève, devaient se voir appliquer la loi sur les vagabonds, dans le cas où celle-ci était publiée; ils ont estimé encore que la terreur était l'unique moyen de les obliger à se rendre ...et c'est ce qui fut fait: le 2 du mois en cours, une ordonnance, qui ressemble plus à un oukase de l'auto­crate russe qu'à une disposition des autorités républi­caines, a été publiée. Que cette ordonnance serve de preuve: elle mérite d'être lue par tous ceux qui conser­vent quelqu'illusion sur les républiques démocratiques, pour qu'ils voient les libertés pratiques qui les accom­pagnent. Voici ce qu'on y découvre:

 

"Ordonnance pour la mise en prison et le châtiment des fripons et vagabonds, des oisifs, des promeneurs nocturnes, des ivrognes, des gaspilleurs, etc...

 

Le Président et la Junte des Commissaires munici­paux de la ville de Key West, réunis en assemblée, ordonnent:

 

Article 1°  Tous les fainéants, les personnes oisives et dissolues, les vagabonds, les débauchés, les fripons, les évadés, les pickpockets, les personnes lascives, licencieu­ses, grossières et autres; tous les fomenteurs, incitateurs et instigateurs de troubles, les hommes de discorde et de conflits, les blasphémateurs et querelleurs, les personnes négligeant leurs intérêts ou leur emploi et qui gaspillent ce qu'ils gagnent sans pourvoir à la subsistance de leur famille ou d'eux-mêmes, y compris ceux qui négligent toute occupation légitime et gaspillent régulièrement leur temps en fréquentant des maisons de mauvaise réputa­tion, des tripots et des tavernes, ainsi que toutes les personnes manquant de moyens visibles de subsistance, seront, après avoir été convaincus de culpabilité face au Président, astreints à une amende n'excédant pas deux cent pesos ou incarcérés pour une période de soixante jours, ou les deux selon le bon jugement du Président.

 

Article 2°  Cette ordonnance annule les ordonnances antérieures ou les parties de ces ordonnances antérieures qui seraient en contradiction avec celle-ci.

 

Accordé ce jour, le 2 décembre 1889 -W.C. Maloney- Signé: M. L. Deleney, Secrétaire Municipal."       

Suite à cela, si nous portons notre attention sur le fait que dans cette localité, alors qu'il y avait du travail, vivaient effectivement bon nombre d'hommes tels que ceux décrits par l'ordonnance, (...) et qu'alors ils (les représentants de l'Etat -NDR) ne s'occupaient pas de dicter ce genre d'ordonnance, et quand on sait qu'au­jourd'hui, ces types-là, parce qu'ils n'ont personne à exploiter, sont du côté des manufacturiers et des Commissaires (ce qui revient au même) pour pousser les ouvriers à trahir la grève et à retourner sans discus­sion au travail, on saisira alors qu'ils cherchent à appliquer la loi en question aux travailleurs en grève, et l'on comprendra ce que sont réellement les libertés dans les républiques et ce que l'on peut espérer des républicains tels les Commissaires en question: qu'ils soient de la république américaine ou de la future république de Cuba.       

Si en plus de tout cela, nous regardons aujourd'hui ce qui se passe dans les autres républiques, nous verrons alors de façon plus patente encore ce que nous posions au début. La Suisse, le morceau de terre le plus libre, qui respecta et fournit toujours l'hospitalité aux persé­cutés quelques soient leurs idées, a fini par souiller son honorable titre: elle a fini par décapiter la liberté en décrétant l'expulsion des anarchistes étran­gers. La France, quant à elle, poursuit les grévistes des districts  miniers  comme  des  criminels;  elle  occupe militairement le département, interdit les réunions et les associations; les soldats occupent les carrefours, les ponts et les édifices des compagnies; les ouvriers pour secourir leurs camarades doivent tromper leur vigilance en traversant les montagnes, les marais et les rivières, et dans une de celles-ci, deux membres d'une commis­sion qui apportaient du secours ont eu le malheur de se noyer.       

La République d'Argentine, à Buenos Aires, empri­sonne de nombreux ouvriers sous le seul motif de grève et pour un innocent manifeste de doctrine communiste, et cela quelques soient leurs idées, qu'ils soient travail­leurs ou non. Les voici les récompenses de tant de lutte pour la liberté et les espoirs que nous pouvons conser­ver en des principes et systèmes qui ne font ni plus ni moins que ce qu'ils viennent de produire ici: le malheur et la misère des peuples; quand on s'attaque plus ou moins à leurs intérêts, ils procèdent avec les mêmes violences, coups et outrages que les monarques, et sans plus de respect pour la liberté. Il n'y a et il ne peut y avoir d'autre chemin pour les ouvriers que celui de fournir leur appui total aux principes radicaux du socialisme et poursuivre la réalisation d'une transfor­mation pour leur propre compte, unique moyen pour que la liberté, pour laquelle on a tant lutté, devienne une vérité dans les relations sociales et humaines."   

 

Ca... jamais!      

(La Havane 27 janvier 1889)


 

 

"Dans l'article pré­cédent, nous avons clairement exposé que, comme nous le démontre l'histoire, les gouvernements sont incapables de contenir la marche sereine de nos idéaux; que tous les moyens coercitifs qu'ils utilisent pour contrecarrer la pro­pagande socia­liste ont un résultat in­verse; et que, confo­rmément à l'éton­nante multiplication de nos adeptes, la grande épopée d'où surgira le règne complet de la justice, l'ère de paix pour tous les peuples, se rapproche à grands pas.       

Chacun sera maître absolu de lui-même et sa liberté n'aura comme obstacle que ce que la liberté des autres lui impose naturellement et logiquement.       

Dans le présent écrit, nous avons l'intention de démontrer que les gouvernements non seulement sont incapables de barrer la route au socialisme moderne, mais qu'ils le sont encore davantage lorsqu'il s'agit de trouver un remède contre le mal corrosif qui accable l'organisation sociale actuelle, et enfin, qu'en ce qui concerne son émancipation économique, le peuple travailleur n'a rien à espérer d'eux.       

Sur quelle base repose l'organisation de cette société ?       

Dans cette société, le capital est l'unique Dieu auquel on voue un culte, et par conséquent, l'argent constitue la suprême aspiration des hommes.       

De l'or, beaucoup d'or, telle est l'unique ambition du jeune dès qu'il quitte l'université, où, en quelques années, on lui a appris les vérités conventionnelles qui le conduiront bientôt à être juge et arbitre des desti­nées de tout un peuple.       

Il sait parfaitement que seul le riche peut jouir de la multitude de biens que fournit la nature, et pour pouvoir acheter ces derniers, il fait preuve de forces insoupçonnées.       

S'il est prêtre, il misera sur le catéchisme béatifique qu'il a acquis au séminaire, pour adapter son bien-être sur celui des grandes dames qui, ayant bu la coupe du plaisir jusqu'à la lie et fatiguées des voluptés de ce monde, recherchent dans la religion la douce délecta­tion que procurent à l'être humain la vie contemplative, les prières et les oraisons.       

Du confessionnal, le curé leur donnera l'absolution en contrepartie des aumônes qu'elles lui octroieront sans difficulté.       

Si le jeune homme est descendant de noble souche, s'il est d'une lignée noble et que du sang bleu court dans ses veines, il n'étudiera pas, et si, par hasard, il visitait les amphithéâtres universitaires, il abandonnerait ses livres dès l'âge de vingt-cinq ans pour aller vivre de ses rentes. Il ne cherchera pas à savoir comment ses ancêtres se les procurèrent, il saura seulement qu'elles lui appartiennent parce qu'elles lui ont été léguées par ses parents, et que, par conséquent, elles sont sa propriété, sacrée et inviolable.       

Il conservera son patrimoine pour le léguer à son tour à ses enfants de la même façon que ses parents le lui léguèrent. Si au cours de sa jeunesse, il dilapide une partie  de  sa fortune,  alors  il réfléchira  et finira par accepter un poste dans un parti politique, qui lui octroiera un poste d'ambassadeur ou un emploi de grande importance, qui lui fournira un moyen légal de recouvrer son ancien patrimoine.       

Si les nobles se pressent dans les partis conserva­teurs, il s'inscrira dans un parti libéral quelconque.       

Ces derniers, manquant généralement de membres de la vieille noblesse, le recevront à bras ouverts. Ils proclameront alors haut et fort que désormais, ils représentent également la noblesse et que par consé­quent, les institutions existantes n'ont plus rien à craindre.       

Et enfin, si le nouveau venu à la vie publique est issu de la bureaucratie, de l'aristocratie de l'argent, de la classe moyenne, de cette classe qui surgit de la révolu­tion française et qui proclama les droits de l'homme à Paris, il sera avocat. Il travaillera quelques années, défendant tantôt le droit, tantôt le crime, se ménageant toujours une sortie honorable dans les affaires qu'on lui confie, qu'elles soient justes ou injustes. Pour lui, sagesse et déraison ont la même signification; son objectif reste: toucher ses honoraires et acquérir gloire et renommée.

Sa réputation faite, il lui sera facile d'être nommé député au Parlement; et une fois au Congrès, il restera un temps à l'ombre pour ne pas procéder à la légère en se jetant dans les bras d'un parti qui tarderait à lui donner l'occasion de défendre les intérêts de sa famille, de sa classe, bref, ses intérêts personnels car, en définitive, ce sont les mêmes, liés aussi intimement que les maillons d'une chaîne.       

Les entreprises de chemin de fer, les mines, les grands canaux et les ports, les immenses centres manufacturiers et industriels seront alors l'objet de sa plus ardente défense.       

Il ne permettra pas que l'on touche aux immenses intérêts créés à l'ombre des plus grandes monstruosités.       

Si ces entreprises s'adressent au Parlement, sollici­tant de nouvelles prérogatives et exactions afin d'aug­menter leurs fabuleux profits, notre homme se rangera immé­diatement du côté de ces entreprises, défendant leurs revendications, exploitant toutes les possibilités du discours et tous les subterfuges qu'il a appris dans l'inextricable labyrinthe des codes juridiques et des extraits d'audience.       

Il sortira vainqueur et deviendra alors conseiller de puissantes compagnies. Par la suite, ses propres intérêts étant en jeu, il défendra ces compagnies avec une ardeur plus grande encore.       

Le noble et le curé seront ses alliés dans cette communauté d'intérêts; ils créeront alors ensemble une armée puissante chargée de défendre les intérêts sacrés de la patrie.       

Et comme les intérêts de la patrie sont de fait intimement liés à ces trois classes, l'armée défendra uniquement les intérêts de celles-ci, et par conséquent, ces messieurs auront oeuvré à leur propre protection.       

Pendant ce temps, celui qui deviendra travailleur honnête et laborieux est mis au monde dans une misérable porcherie par une mère chétive et anémique vu les nombreuses privations qu'elle a subies durant sa grossesse.       

Il vit dans le même dénuement que sa mère et grandit dans la plus grande des misères.       

Il ne peut s'instruire car sa mère consacre tout son temps à gagner leur subsistance, et quand lui-même est en mesure de cultiver sa jeune intelligence, les moyens nécessaires pour acheter le savoir lui font défaut et le dénuement l'oblige à travailler pour gagner leur pitance et aider sa mère.       

Faute d'argent, son intelligence reste endormie.       

Il sera une bête de somme toute sa vie.       

Il travaillera tant et dans de si mauvaises condi­tions, qu'une mort prématurée le surprendra sans qu'il ait joui du moindre plaisir de la nature, plaisirs accessi­bles uniquement à ceux qui ont les moyens de les acheter.       

Et si, pendant sa courte existence, les privations et les martyres dont il souffre le font réfléchir et l'amè­nent à penser que le monde est mal fait, que les tâches sont mal réparties, puisque celui qui produit tout ne jouit de rien, tandis que les oisifs, ceux qui ne travail­lent pas, jouissent de toutes sortes de privilèges; et que par conséquent, il ose dire à voix haute qu'il faut un changement radical de la situation sociale...       

Malheur à lui !                                                                      

On l'emprisonnera, on le déportera, on le mitrail­le­ra, on le fusillera car ainsi procèdent les classes privilégiées pour le convaincre qu'il est né pour travailler.       

Il peut rire, chanter, danser, jouer... et même voter pour nommer un député au parlement; mais changer ou simplement penser à changer la société... Miséra­ble!

 
       Ca jamais !"

                 

 

Du pain ou du plomb!

(La Havane, 23 juin 1889)


      

 

"(...) Jusqu'à aujourd'hui, pour nous combattre et nous tenir sous sa botte, la bourgeoisie est restée parfaitement unie, sans distinction de nationalité, formant ce que nous pourrions appeler l'Internatio­nale blanche; pour elle, tout a été et reste une question d'intérêts, et tous, aussi bien les Anglais que les Russes, les Espagnols que les Allemands obéissent à une seule idée...

      

Donc, s'il est possible à l'Etat, comme le dit un périodique socialiste, 'de s'armer contre les éléments qui le combattent, s'il est permis aux charlatans politi­ques de toutes écoles de s'opposer aux événements qui compromettent la réussite des leurs, à fortiori, il nous est loisible, à nous qui som­mes les plus nombreux, de nous unir pour faire triompher nos droits face à toute résis­tance intéressée, d'où qu'elle vienne'.

      

Ce n'est pas une entreprise aussi difficile qu'il y paraît.

      

Pour réaliser cela, il nous suffit de se­couer le joug pesant de toutes ces humilian­tes tracasseries qu'ils sont parvenus à nous inculquer depuis des siècles et des siècles et, prenant exemple sur nos exploiteurs, de nous inspirer de leur propre conduite.

      

Face à leurs propres intérêts, les idées que les classes élevées de la société pro­clament elles-mêmes comme saintes et nobles disparaissent; la patrie, la religion, l'infinité de maillons de la chaîne qui nous réduit en esclavage, ne sont rien de plus que des bavardages pour ceux qui, forts de leur position sociale n'ont ni Dieu, ni patrie, dès qu'il s'agit de la défense de leurs inté­rêts.

      

Mais agissons donc de même; luttons ensemble et unis dans la revendication de nos droits usurpés, et opposons le nombre au nombre, la force à la force; face à l'In­ternationale blanche affirmons l'Interna­tio­nale rouge, et que notre devise soit: 'DU PAIN OU DU PLOMB'.

      

(...) Le système anéantissant qui règne aujourd'hui, et qui tend toujours plus à se généraliser, nous menace de mort; seule la création d'un puissant parti ouvrier, tel que nous l'avons conseillé à de nombreuses reprises, sera suffisamment fort pour écraser l'ambition de nos éternels exploiteurs.

       Mais, attention, un parti dans lequel on aura complètement fait abstraction de tout ce qui est étranger à nos intérêts privés, un parti essentiellement ouvrier, qui vienne clairement établir une fois pour toutes l'indispensable frontière de classe, et dans lequel ne se retrouveront que les affamés.

      

De cette façon, face à face avec les possédants, nous les besogneux, nous pourrons résolument affirmer: 'DU PAIN OU DU PLOMB'.

      

Et notre contestation ne se fera pas attendre, avec des résultats satisfaisants, si, pour les obtenir, nous avons su nous mettre d'accord au préalable.

      

Car sur quelles forces, sur quels éléments comptent nos adversaires pour nous combattre? Ne comptent-ils pas sur nous-mêmes? Ne serait-ce pas par hasard en proclamant le caractère solidaire de leurs intérêts et des nôtres qu'ils ont toujours combattu le peuple au moyen du peuple?

      

Ils se sont servis de tels moyens d'abrutissement, ils ont abusé de telles manoeuvres, qu'aujourd'hui même il existe toujours des ouvriers qui, malgré la propa­gande socialiste caractérisant la fin du 19ème siècle, proclament encore l'harmonie entre le capital et le travail.

      

Quels pauvres hères sont donc ces travailleurs qui n'arrivent pas à comprendre l'énorme différence existant entre les intérêts du capitaliste et ceux du travailleur! Toute leur vie durant, ils ne cesseront que d'être à plaindre... Leur action ne s'élargira heureuse­ment pas au-delà des étroites limites auxquelles, volontairement, ils se sont condamnés, mais les uns après les autres, ils tomberont sous le poids de leur propre faute: l'ignorance.

      

Et tant qu'il en ira ainsi, nous continuerons quant à nous, avec tous ceux de bonne volonté, tous ceux qui ont une conscience claire et honnête, à porter la lumière, à propager les idées salvatrices lancées au vent par le socialisme révolutionnaire, et, comprenant nos propres intérêts et le moyen de les sauver, nous clame­rons bien haut: 'DU PAIN OU DU PLOMB'. "

 

Anti-patriotes, bien sûr!

 (La Havane, 10 août 1890)


 

"Comme un infamant stigmate, on nous jette constamment à la figure, à nous anar­chis­tes(2), l'épi­thète d'anti-patriotes.       

Ceux qui ainsi nous qualifie pensent que les sens de celui qui ne se vante pas d'être patriote ne peuvent être que corrompus, pervertis.       

Mensonge! C'est précisément parce qu'ils ont des sentiments raffinés, parce qu'ils aiment l'humanité plus que quiconque que les anarchistes sont très fiers de se proclamer anti-patriotes.       

Depuis les temps les plus reculés, nous avons vu l'humanité se déchirer au cri bestial de la patrie.       

D'abord les nations de l'Est de l'Asie, ensuite l'E­gypte et la Grèce, puis Rome, et plus tard la France et l'Espagne. Qu'ont-elles fait, en tous lieux où passèrent leurs armées afin de repousser leurs frontières respecti­ves, si ce n'est joncher la terre de crânes et d'os?     Etre patriote, c'est être assassin!     Aucun grand patriote ne s'est jamais présenté à nos yeux autrement que les mains couvertes de sang et le coeur plein de rancune à l'égard de ses semblables.       

On nous dit que celui qui n'aime pas sa patrie n'aime ni sa famille, ni sa mère.       

Mensonge! C'est précisément parce qu'il n'aime pas sa patrie que l'anarchiste peut s'identifier au Noir, au Chinois, au Français et à tous les habitants de la terre. Ce sont eux qui constituent sa famille, et jamais distinc­tion de foi, de baptême,... ne pourra motiver une boucherie au sein de cette famille.       

C'est précisément parce que les anarchistes aiment leur mère, c'est-à-dire la Nature, la seule qui engendre tous les hommes, qu'ils lui vouent un culte fervent, et font très attention à ne pas détruire son oeuvre émi­nente et prodigieuse.       

Les patriotes en font-ils autant? Combien de fois n'a-t'on pas vu deux hommes de camp opposé, deux hommes mis au monde par la même mère, s'entre-dévorer comme des bêtes féroces, uniquement parce qu'ils étaient nés dans des pays différents et que les drapeaux qui firent de l'ombre à leur berceau n'avaient pas la même couleur?       

Et cette Nature vierge, qui toujours d'une main prodigue nous a comblé de dons inappréciables, combien de fois n'a-t-elle pas vu ses créations les plus robustes et les plus capricieuses détruites par la hache du patriote, ou consumées par le feu vorace qu'il avait allumé?       

Ah Patriotes! Vous osez dire que nous sommes incapables d'amour parce que nous n'aimons pas la patrie? Et bien sachez, vous qui jugez héroïque le fait que Guzmon Le Bon offre l'arme homicide à ceux qui allaient égorger son fils en sa présence, sachez qu'au­cun anarchiste n'est capable de fournir le couteau qui tuera l'un de ses semblables.       

Si les nations possédaient des frontières naturelles comme les plages de sables bordées par l'océan; si tel le poisson hors de l'eau, l'homme ne pouvait survivre hors de son pays, les patriotes auraient raison de penser ce qu'ils pensent et de sentir ce qu'ils ressentent puisqu'alors l'homme ne souffrirait pas de ne pouvoir traverser les frontières. Mais il n'en est rien! Et étant donné que le patriotisme consiste à tuer des gens pour étendre le domaine de quelques despotes qui se sont partagés la terre selon leurs caprices, est-il raisonnable que ceux qui comprennent cela, continuent à l'encoura­ger?       

Non, mille fois non.       

Nous, anarchistes, avant de nous lancer contre nos semblables pour nous entre-dévorer comme des bêtes féroces et affamées, et sachant qu'il n'y a pas d'autre moyen que de détruire des êtres humains pour suppri­mer les préoccupations funestes, nous prendrons le parti de nous unir, de nous rassembler pour, dès que l'heure viendra, faire immédiatement disparaître cette bande de comédiens qui insufflent dans le peuple le sentiment patriote qui transforme les hommes en véritables monstres.

 

      Vous, les pervers, les profiteurs de la politique, sachez que nous, anarchis­tes, nous sommes anti-pa­trio­tes et qu'aujourd'hui, la quasi totalité des travail­leurs le sont. Cela signifie qu'il est terminé le temps où vous nous envoyiez mourir comme des moutons. Laissez tomber la patrie, elle ne vous remplira plus le ventre!

      

Déjà l'ouvrier français et l'ouvrier allemand se tendent fraternellement la main par dessus les frontiè­res, à tel point que les aventuriers qui vivent de la chose publique s'époumonent, les poings serrés, dans chacun des pays, sans arriver à liquider la paix euro­péenne, ce qu'ils aimeraient bien faire pour vivre mieux.

      

Ah, si les temps étaient différents!

      

Ah, si nous vivions à cette époque où il suffisait qu'un roi se lève de mauvaise humeur pour que le monde s'embrase! A cette heure, il ne resterait plus une seule pierre en Europe. La soif de combat est telle dans les sphères élevées, que si les anarchistes n'exis­taient pas, le monde ne serait plus qu'un cimetière.

      

      

Si c'est grâce à la diminution du nombre de patrio­tes que nous ne nous battons pas, nous ne pouvons que confesser le juste orgueil que nous éprouvons d'être taxés d'anti-patriotes."

 

 

Démocratie et socialisme (I)

  (La Havane, 21 juin 1888)

 

 

"Si pour atteindre l'objectif que nous nous donnons dans le présent article, nous devions commencer par raconter la vie des différents partis politiques qui depuis des temps immémoriaux nous bassinent les oreilles avec l'hymne de leurs prouesses, il est clair que nous n'atteindrions pas notre but, dans la mesure où les colonnes d'un périodique ne sont pas faites pour cela.

      

D'autre part, nos habitués connaissent ce sujet, si pas en détail, dans les grandes lignes tout au moins, et il serait ennuyeux, si pas inutile, que nous entrions dans des considérations de ce genre.

      

Mais comme on n'arrête pas de nous excéder en nous prêchant la démocratie et qu'on prétend, à ce qu'il paraît, éclipser le soleil pur du socialisme par quelques phra­ses pompeuses, force nous est de faire quelque chose pour contredire ceux qui prétendent que nous n'avons pas d'argu­ments à opposer aux leurs.

      

A cette fin, rentrons maintenant dans le vif du sujet.

      

L'école démocratique se trouvant être l'école la plus avancée que l'on connaisse en politique, il était naturel de choisir celle-là pour l'opposer au socialisme; procé­der d'une autre manière aurait donné lieu à ce que l'on nous qualifie de rusés ou de tricheurs.

      

On remarquera également que pour parler de la démocratie, nous ne nous référerons pas à cet inconce­vable avorton engendré par le Sieur Martos, qu'est la dénommée Démocratie monarchiste.

      

Le mot "démocratie" signifie gouvernement du peuple et vient de "dêmos", peuple et "kratia", gouver­nement.

      

Mais maintenant, la démocratie réalise-t-elle ou parviendra-t-elle jamais à réaliser la vérité contenue dans son nom?

        Quels moyens exerce-t-elle ou recommande-t-elle pour atteindre son objectif? 

      

Ils sont multiples, mais il en est un parmi eux auquel les démocrates confèrent le plus d'efficacité, c'est le suffrage universel.

        Le suffrage universel, cet instrument auquel nous pourrions concéder autant d'importance que ses laudateurs, a, malheureusement, un puissant ennemi à vaincre, si l'on veut que le gouvernement du peuple soit une réalité.

      

Ce monstrueux ennemi, c'est le capital.

      

L'école démocratique a-t-elle seulement jamais songé à livrer une véritable bataille au monstre?

      

En aucune façon! Elle le réalise, tout au contraire: autrement, elle n'aurait aucune raison d'exister comme école politique, étant donnés les moules dans lesquels est creusée la société présente.

      

(...) Nombreux sont ceux qui prétendent que, les peuples étant en possession du suffrage universel, chaque citoyen est libre d'élire celui qui lui plaît le plus pour qu'il représente ses droits; c'est une grossière erreur que les urnes électorales mettent chaque jour en lumière.       

Qui donc ignore encore qu'il existe des peuples essentiellement démocrates, représentés légitimement par les plus réactionnaires de ses membres?       

Et ce miracle, qui donc le réalise?       

Nulle autre personne que l'or face à la misère des électeurs.       

Ainsi, nous constatons par exemple que l'Espagne, cette nation républicaine de coeur, dans la mesure où tout fils du peuple espagnol aime la république, est régie par une monarchie.       

Ceci établi, nous pouvons donc nous poser une autre question: la démocratie est-elle capable de réaliser l'émancipation des peuples qu'elle proclame, alors qu'elle ne les affranchit pas de la misère?       

Et au cas ou elle le prétendrait, quels moyens devra-t-elle utiliser pour y arriver?       

Le suffrage universel, nous répondra-t-on, ...et nous revoilà dans le cercle vicieux.       

Le socialisme n'a pas d'aussi vaines prétentions.       

Les partisans de notre école savent trop bien, -et ils le font remarquer quotidiennement sur tous les tons-, que si l'homme veut parvenir à être complètement libre, il lui faut d'abord se sortir de la misère qui le rend esclave et limite toutes ses facultés.       

Mais ce n'est pas, comme beaucoup le prétendent, en essayant de s'élever au moyen du capital qu'ils attein­dront ce but tant désiré.       

Car de cette manière, seuls quelques-uns s'élève­ront, tandis que l'immense majorité continuera à gémir dans la misère.       

Tout autre sont les moyens que notre école défend.       

Nous savons par dessus tout, nous qui professons la doctrine socialiste, que ce n'est qu'en descendant ceux d'en haut que nous parviendrons à être égaux, et c'est en ce sens que nous aspirons à détruire le capital, tel qu'il est bâti aujourd'hui (...).

 

Démocratie et socialisme (II)

(La havane, 28 juin 1888)


 

 

  "Tous, nous connaissons l'organisation sur laquelle est basée la société actuelle et malgré toutes les adapta­tions que nous voudrions lui donner dans le but d'atté­nuer les maux que cela entraîne, nous ne pouvons que reconnaître que cette énorme machine ne fonctionne que grâce à l'exploitation de l'homme par l'homme. Et il ne peut en être qu'ainsi.

      

Dans toute société où le travail ne fournit que l'indispensable pour la survie de tous, la division en classes, plus ou moins subdivisées, est fatale.

      

La violence et la fraude, mises en place par une minorité ambitieuse et rusée, conduisent à exempter cette dernière du travail directement productif, en lui proposant un poste à la direction des affaires, c'est-à-dire dans l'exploitation de la majorité obligée de travailler; et si cette majorité supporte patiemment cet état de choses, c'est parce que l'habitude, la tradition, etc..., ont fait qu'elle a finit par le considérer comme naturel.

      

Mais il arrive un jour où, ne répondant plus aux nécessités de la société, cette organisation est substituée par une autre organisation, plus en harmonie avec sa manière d'être; et par manière d'être, on entend sa production matérielle.

      

C'est de cette manière que cela s'est passé avec l'esclavage.

      

L'abolition n'a été due en aucune manière à la démocratie, pas plus qu'à aucun de ces principes en toc, parce que les évolutions sociales n'ont pas pour origine ce sentimentalisme purifié qui voit si souvent éclater en autant de jérémiades, les poètes au coeur tendre.

      

C'est ainsi que lorsque ces évolutions ont fini par s'effectuer, on voit qu'aucun idéal de justice n'y a pris part, comme beaucoup le prétendent, mais qu'elles ont simplement dû s'adapter à l'ordre économique du moment.

      

Quelle part revient à la fraternité dans l'abolition de l'esclavage?

      

La dite abolition est venue quand le niveau de développement de la production a considéré le travail de l'homme libre plus utile que celui de l'esclave.

      

Ceux qui pensent et certifient que de telles trans­for­mations sociales s'opèrent grâce aux sentiments de démocratie et de justice incarnés dans l'humanité se trompent lourdement; ses causes se trouvent dans la structure économique, dans le mode de production et d'échange qui préside à la distribution de richesses, et par conséquent, à la formation des classes et à leur hiérarchie.

      

Qu'il soit clair que cette manière de considérer les choses, issue d'une étude constante et d'une observation savante, propres à notre école, scandalise et fait hurler ceux qui, s'intitulant démocrates, ne pensent et n'agis­sent qu'à partir d'idées sentimentales, bonnes en théorie, mais qui dans la pratique apparaissent impuis­santes à effectuer quelque changement que ce soit par elles-mêmes.

      

Ainsi en fut-il, quand l'avènement de la bourgeoisie détruisit les privilèges des nobles parce que, le travail libre de production capitaliste lui étant nécessaire, il devenait indispensable d'émanciper le travailleur de la dépendance féodale.

      

La bourgeoisie se devait de monopoliser les sources de la richesse; elle abolit dès lors les vielles prérogati­ves des nobles pour entrer en possession de la terre...

      

Ainsi, à cause des nécessités économiques de l'épo­que, et grâce aux habiles manoeuvres de ceux qui parvinrent à monopoliser ces nécessités, le travailleur s'est cru converti en homme libre, pouvant disposer à partir de là de sa propre personne.

      

Mais voilà bien la tromperie.

      

Comme le travailleur ne disposait de rien d'autre que de sa personne, il s'est vu obligé de disposer d'elle pour survivre, et s'est ainsi retrouvé condamné, à partir de ce moment, au rôle de travailleur salarié pour toute sa vie.

      

Nombreux sont ceux qui, ne voyant pas les événe­ments du point de vue de notre école, affirment que l'écroulement de l'ordre féodal s'est manifesté par la suppression des classes; mais c'est une erreur.

      

La disparition de l'ordre féodal, qui engendra l'ordre salarié, ne fut rien d'autre que la substitution d'un joug nouveau à la place de l'ancien.

      

Quoi qu'en disent les éternels trompeurs de profes­sion et quels que soient les hymnes qu'ils entonnent à

la gloire de leurs principes de liberté tout béatement vénérés, ce qui est certain c'est que 'ce qui a été organisé jusqu'à présent de manières distinctes, confor­mément aux diverses situations économiques des différents milieux et époques, est la satisfaction des besoins d'une partie de la collectivité, au moyen du travail de l'autre partie'.

      

En tenant donc en compte la situation économique dans laquelle nous vivons, ce qui est certain, c'est que le socialisme scientifique lutte pour l'abolition du salaire.

      

Arrivera-t-on à l'atteindre? Nous pensons ferme­ment que oui, et notre conviction se fonde, non pas sur les délires de cerveaux plus ou moins malades, mais sur les faits réels qui se déroulent devant nos yeux.

      

Nous savons que pour qu'une théorie soit applica­ble, il faut 'qu'elle s'enracine dans les faits, avant que dans le cerveau'.

      

C'est pourquoi, les premiers socialistes, que nous pouvons appelés utopistes et dont se moquent les pauvres d'esprit, engoncés dans leurs oeillères, ne pouvaient élever leur compréhension au delà des limites imposées par la réalité dans laquelle ils vivaient. C'est pourquoi, nous le répétons, ces hommes ne purent extraire le socialisme du domaine de l'utopie parce qu'à cette époque les conditions économiques aboutissant à sa réalisation n'existaient pas.

      

Il n'y a donc aucune raison de ridiculiser ces impor­tants penseurs qui, malgré leur génie, ne purent donner une base matérielle à leurs institutions; d'autant plus que nous savons parfaitement bien pourquoi le socia­lisme n'était pas réalisable à ce moment-là.

      

Aujourd'hui, il en va autrement: la solution collecti­viste 'adéquate et la manière d'être des forces producti­ves ne sont rien d'autre que l'aboutissement naturel de la phase sociale que nous traversons'.

      

C'est ce que nous pensons, nous qui militons sous le pavillon que le socialisme scientifique a déployé au vent, et c'est ce que nous essayerons de démontrer, par des faits pratiques, dans les articles successifs que nous consacrerons à ce sujet.

      

Et l'on se fiche des démocrates et autres politiciens officieux qui tentent d'empêcher la continuation de notre route par mille insultes de mauvais goût et du pire effet, nous démontrerons que ce sont eux, qui ne connaissent rien à la philosophie, à l'histoire et à tant d'autres domaines,..."

 

 

Démocratie et socialisme (III)

(La Havane 05 juillet 1888)


 

   "Le socialisme n'est rien de plus que le reflet dans la pensée, du conflit existant dans les faits entre les forces productives et les rapports de production".                                                          Engels.

 

      

"La Démocratie, école politique qui, aux dires de ses adeptes, aspire à l'affranchissement des hommes, inculque aux peuples la formule traditionnelle: liberté, fraternité, égalité. Doctrine hyper-radicale dont les plus fanatiques admirateurs ne se lassent pas de clamer les mérites sur tous les toits, la démocratie fait preuve soit d'ignorance quant à la signification du mot affranchisse­ment, soit de tentative de tromperie à l'égard des gens.

      

De quelle manière, par quelles voies, sous quelle forme, la démocratie prétend-elle nous affranchir?

      

Est-ce par le biais du suffrage universel?

      

Admettons.

      

Nous ne voulons pas être traités d'intransigeants, et pour faire plaisir aux démocrates, nous admettrons un court moment que, une fois le suffrage universel acquis, les hommes l'utiliseront dans toute sa pureté.

      

Imaginons-nous alors en possession de cette pré­cieuse panacée le jour des élections.

      

Nous sommes dans un pays quelconque, et tous les habitants, sans exception aucune, déposent spontané­ment leur bulletin de vote en faveur d'un individu déterminé qui devra les représenter.

      

Supposons que l'élu du peuple soit le plus honnête et le plus talentueux de tous les hommes, et supposons aussi qu'il s'acquitte de ses fonctions, en faveur du peuple qu'il représente, au sein d'un gouvernement dont les membres, démocrates, soient aussi honnêtes et talentueux que lui.

      

Que ce passera-t-il?

      

Le gouvernement, grâce aux principes qu'il profes­se, accordera au peuple les désirs qu'il exprimera par la bouche de son représentant.

      

Il dira, en dictant les lois, vous êtes libres, égaux et frères...

      

Et tout continuera comme auparavant.

      

Le travailleur, le salarié, restera le salarié, c'est-à-dire l'esclave du capitaliste.

      

Autant accorder à un paralytique la liberté de marcher...

      

'Nous sommes égaux', dira le prolétaire à l'homme distingué, 'grâce à la Démocratie, j'ai le droit de te le dire en face: nous sommes égaux'.

      

Et le bourgeois, de sa voiture tirée par deux magnifi­ques chevaux américains, le regardera avec dédain puis continuera sa route, murmurant entre ses dents: 'Imbécile, tu es mon esclave!'

      

Une fois que, grâce à la Démocratie, tous les hom­mes seront frères, il n'y aura plus aucun antagonisme, et le Blanc et le Noir, et le Chinois et tous les autres seront unis dans une étreinte passionnée; mais bientôt, les frères aînés, c'est-à-dire les bourgeois, profitant de leur force, serreront bien trop fort les plus faibles dans leur démonstration de fraternité.

 

La voilà... la Démocratie.

      

Le socialisme qui, comme la Démocratie, aspire à la liberté absolue des travailleurs, ne se fait quant à lui aucune illusion, et ne s'encombre d'aucune formule retentissante et vide, il lutte pour la disparition du salariat.

      

 

Il est facile de comprendre que sa prétention se fonde sur des faits qui se déroulent au sein de la société dans laquelle nous vivons. Il suffit de méditer sur le fait que la division en classes n'a plus de raison d'être puisque, jusqu'à présent, elle s'est uniquement appuyée sur l'insuffisance de la production.(...)

 

Et c'est la vérité.

      

La puissance productive de l'homme s'est prodi­gieu­sement développée grâce à l'intervention de la mécani­que, et aujourd'hui, le machinisme laisse entre­voir la possibilité de procurer à chacun une grande aisance quant à son existence matérielle.

     

Mais, comme le machinisme et la concentration économique en arrivent à se confondre, et comme le collectivisme est le complément de cette concentration, voilà que le socialisme collectiviste, ou bien le socia­lisme scientifique que nous affirmons, découle, non de notre imagination, sinon d'un état de faits.

      

De quelque point de vue qu'on la considère, cette concentration saute aux yeux, que ce soit dans le domaine  agricole, commercial, industriel ou financier.

      

Il est vrai que  c'est  du point de vue  agricole que cela paraît le moins évident; particulièrement dans les pays où la propriété rurale est très divisée, et donc, aux mains de petits propriétaires. Mais il est certain, que ce régime recèle les éléments de sa concentration, par laquelle il sera absorbé  plus vite qu'on ne le pense.       

Comme il est impossible pour les cultivateurs de produire uniquement pour leur usage personnel, ils se voient forcément obligés d'entrer en concurrence. De là, découle la nécessité de diminuer les coûts de production en recourant au machinisme, ce qui s'avère incompatible avec le peu de forces sur lesquelles peuvent compter les petits propriétaires.       

Dans ces conditions, la petite propriété ressentira les effets de la concentration où qu'elle se produise.       

C'est pourquoi les petits propriétaires sont appelés à disparaître.       

Quittons le point de vue agricole et passons à la question commerciale, nous voyons que la concentra­tion a déjà commencé et imprime une extension rapide au commerce à grande échelle.       

Nous arrivons au même résultat lorsque nous consi­dérons les choses du point de vue industriel; si ce n'est qu'ici le processus de concentration est beaucoup plus avancé et 'la propriété industrielle revêt chaque fois plus la forme sociétaire et anonyme'. 'Du fait du développement de la production, toute aspiration de retour à la forme primitive est chimérique'.       

Mais c'est sur le plan financier que la concentration est la plus incontestable, la plus accomplie.       

Un illustre écrivain a dit avec raison que: 'Le crédit est le moteur le plus puissant de la centralisation économique'.       

La production et le change sont régis par la haute finance qui attire et manie à son envie l'argent des petits capitalistes. C'est elle qui dicte la politique en général et les différents mouvements de la société moderne.       

Quel que soit le point de vue où l'on se place pour envisager le sujet qui nous occupe, nous devons conve­nir que la grande appropriation collective succède à la petite appropriation privée. Il en fut ainsi des ponts, des canaux et de nombreuses choses qui étaient jadis propriété individuelle et sont maintenant, dans leur grande majorité, propriété nationale ou collective.       

Mais s'il est certain que ces arguments prouvent que l'évolution économique tend à la centralisation des forces productives, nous ne devons pas pour autant en déduire, comme le font les partisans du socialisme d'Etat, que 'cette centralisation s'oriente vers une forme spéciale qui serait représentée par le service public'.       

Loin de nous pareille idée. D'ailleurs, pour peu que l'on réfléchisse, on voit clairement que si effectivement la majorité des branches de production tend à se centraliser, elles n'en arriveront jamais à se constituer en services publics parce que cette forme spéciale de centralisation ne résulte pas de la nature des choses.       

Au sujet de l'Etat, nous avons énormément à dire mais nous le ferons dans un prochain article, car nous sommes forcés de conclure ici...."

 

Démocratie et socialisme (IV)    

(La Havane, 12 juillet 1888)


 

 

  "Dans notre précédant article, sur le thème de la démocratie, nous avons appréhendé cette dernière dans toute sa force et nous avons vu comment cette école politique pouvait affranchir les travailleurs; en résumé, nous écrivions: LA DEMOCRATIE, LAISSE EN PLACE LE SYSTEME DU SALARIAT ET DIT AUX HOM­MES QU'ILS SONT FRERES, LIBRES ET EGAUX,  MAIS EN REALITE, LES SALARIES SONT ESCLA­VES DES CAPITALISTES.        

Ceci dit, nos lecteurs doivent convenir que la démo­cratie aspire à l'impossible.       

Comment le travailleur peut-il être libre alors qu'il se voit assujetti par le capitaliste qui le commande à sa guise?       

Et l'esclave, pourra-t-il jamais être frère de son seigneur?       

Y a-t-il une égalité possible entre l'exploité et l'ex­ploiteur?       

Quelle ironie!       

Si de l'examen de la doctrine démocratique, nous passons à celui des démocrates eux-mêmes, et prenons par exemple les plus braillards d'entre-eux, nous restons abasourdis par le sang-froid avec lequel ils beuglent leur radicalisme politique tous azimuts.       

Mais ici, tout le monde se dit démocrate, et l'alliance à tel ou tel parti politique ne se fait que par intérêt ou par soif de fortune.       

Démocrates, voilà comment s'auto-proclament la majorité des conservateurs qui, étant données les circonstances par lesquelles passe le pays et pour le bien de la patrie et de ses intérêts, se voient obligés de cacher leurs nobles sentiments au plus profond de leur coeur et se déclarent donc réactionnaires.       

Démocrates, les Galarcistes le sont également, et cette fraction du Parti de l'Union Constitutionnelle prétend perpétuer sur cette terre la fraude, l'exploita­tion, et tant d'autres maux dont recèle le tas d'aberra­tions qu'elle proclame.       

Démocrates, les autonomistes le sont aussi, eux qui ont bien fait attention à ne pas inclure le Suffrage Universel dans leur programme.       

Que de démocrates!       

De la même manière que certains défenseurs des travailleurs ne font rien d'autre que protéger le capital grâce à leurs combines, les démocrates d'ici, comme ceux d'ailleurs, ne défendent rien d'autre que le régime capitaliste existant.          

Et qu'ils n'essayent pas de prétendre le contraire, étant donné les importantes déclarations qui ont été imprimées en toutes lettres.       

Il n'y a pas si longtemps, un journal, qui s'auto-dénomme démocrate, affirmait franchement et sans détours sa profession de foi galarciste.       

Démocrates, ...les galarcistes, ...c'est-à-dire les conser­vateurs! Quelle insouciance!       

De cette manière, et en utilisant toujours de mots en toc, ces messieurs essaient d'attirer les travailleurs dans leur camp, avec l'intention délibérée d'avoir toujours sous la main une masse d'hommes soumise à l'exploitation.       

S'il en était autrement, ces messieurs ne seraient pas toujours aussi attentifs aux mouvements des ou­vriers, prêts à dénoncer le complot lorsque certains passent à l'acte pour se soustraire à la tyrannie des capitalistes.       

Mais, tous (les ouvriers -NDR) sont prévenus, et les choses se sont déroulées de telle manière que tous ceux qui ont essayé ("d'attirer les travailleurs dans leur camp" -NDR) sont tombés dans le discrédit le plus profond.       

De notre part, ils ne méritent que la pitié.       

Revenons-en maintenant à ce que nous disions pour terminer notre article précédent, et continuons notre analyse au point où nous l'avions laissée.       

Nous avons dit et démontré que la centralisation économique s'accomplit, et ce serait une perte de temps que de s'attacher à démontrer si cette concentra­tion s'effectue dans les mains de l'Etat ou dans celles des individus de la classe dominante; le phénomène est incontestable et cela suffit en ce qui concerne l'objectif final que notre école.       

D'un autre côté, l'Etat n'est pas, comme beaucoup le croient, l'ensemble des services publics déjà consti­tués. Si c'était le cas, il n'y aurait pas besoin de le supprimer, quelques corrections et quelques additions suffiraient.       

L'Etat, c'est au contraire l'organisation de la classe exploiteuse pour garantir l'exploitation et maintenir ses exploités soumis.       

D'où, il ne s'agit pas de perfectionner l'Etat, mais de le supprimer, car c'est une mauvaise méthode que de commencer par renforcer ce qui doit nécessaire­ment être détruit.       

Le perfectionnement de l'Etat, que beaucoup souhai­tent, serait préjudiciable aux ouvriers pour de multiples raisons. La plus importante réside dans le fait que cette transformation en services publics donnerait lieu à des achats, et par conséquent à une nouvelle source de spéculations financières qui bénéficierait aux capitalis­tes.       

Conjointement à la centralisation que nous avons signalée, il existe un fait digne d'être mentionné.       

A mesure que la production à grande échelle attei­gnait une forme sociétaire, de nombreuses forces dirigeantes se sont séparées de la minorité privilégiée, ce qui fait qu'aujourd'hui, vu les proportions atteintes par l'instrument de travail, celui-ci échappe à l'interven­tion de son possesseur qui doit chaque fois s'en remet­tre à des gérants ou à des employés administratifs.       

Et plus nous avançons dans l'examen de ce fait, plus nous voyons clairement le rôle insignifiant du proprié­taire dans le rapport avec la production.       

Jadis, la petite industrie dépendait principalement de l'activité et de l'intelligence de son propriétaire; au­jourd'hui, en ces matières, le salarié a remplacé le propriétaire.       

Les ingénieurs, les mécaniciens, les administrateurs, et tout ce personnel compétent qui s'est formé indépen­dam­ment de la direction, et dont l'aptitude est indis­pensable pour mettre en oeuvre les forces productives, sont des salariés.       

Et si nous tirons les conséquences naturelles de l'examen de ce fait, nous verrons clairement que la suppression du capitaliste, qui n'intervient dans le processus  de  production  que  pour  s'approprier  les bénéfices obtenus, n'occasionnera pas le moindre désordre dans la production.       

Et ceux qui ne prennent pas le temps d'examiner la réalité peuvent dire et penser ce qu'ils veulent, jamais ils ne pourront contredire les vérités suivantes, écrites par un illustre écrivain socialiste de notre époque:    

"Le produit est chaque fois moins oeuvre indivi­duelle; l'instrument de travail, colossal, nécessite pour se mettre en mouvement, une collectivité d'ouvriers; le propriétaire perd non seulement toute fonction utile, mais il est également nuisible, par conséquent, il faut l'éliminer".    

"Les progrès de l'industrie mécanique permettent de réduire considérablement le temps de travail indispensable à la production, et augmentent celle-ci en proportions énormes; de plus, le mode d'ap­propriation finit par s'adapter au mode de produc­tion; et comme ce dernier est collectif, l'appropria­tion strictement individuelle diminue sans cesse".       

Nos lecteurs voient déjà combien nous avions raison de dire que les principes qui sous-tendent notre école se basent sur les faits réels, qui se manifestent dans la société dans laquelle nous vivons, et ils voient aussi déjà combien ceux qui nient systématiquement ces évidences sont loin de la vérité.     

Il est certain que s'ils se consacraient à l'étude de questions d'intérêt vital, comme celles qui nous occu­pent, ils ne radoteraient pas de manière aussi lamenta­ble.       

Mais, il ne faut pas s'attendre à ce qu'ils les étu­dient; dans leur ignorance, ils croient tout savoir, et ainsi, du haut de leur autorité, ils embrouillent les problèmes politiques les plus compliqués, et se mo­quent du socialisme et de tous ceux qui n'arrivent pas à com­prendre.       

Et c'est ici que nous concluons cette série d'articles, après avoir démontré ce que nous nous promettions de démontrer, et en nous engageant dès à présent à traiter prochainement d'un sujet qui est sur toutes les lèvres: le parti ouvrier.

                   Face à leurs propres inté­rêts, les idées que les classes élevées de la société pro­cla­ment elles-mêmes comme saintes et nobles disparaissent; la patrie, la religion, l'in­finité de maillons de la chaîne qui nous réduit en esclavage, ne sont rien de plus que des ba­vardages pour ceux qui, forts de leur position sociale n'ont ni Dieu, ni patrie, dès qu'il s'agit de la défense de leurs inté­rêts.

                   Mais agissons donc de même; luttons ensem­ble et unis dans la revendication de nos droits usurpés, et opposons le nombre au nombre, la force à la force; face à l'In­ternationale blanche affirmons l'Interna­tio­nale rou­ge, et que notre devise soit: 'DU PAIN OU DU PLOMB'.

                                                                                "El Productor", 23 juin 1889.

 

 

Notes :

(1) Rosas: Président argentin; Francia: Président du Paraguay. Il faut souligner que tous deux sont aujourd'hui considérés comme étant des anti-impérialistes. Rosas en particulier, est vu par le révisionnisme historique argentin de gauche, surtout péroniste, comme un des plus grands représentants du nationalisme argentin -NDR-.

 

(2)Aujourd'hui, alors que nous connaissons un peu mieux l'histoire et la composition de "El Productor", nous pouvons affirmer que ce type de référence explicite à l'"anarchisme" ne caractérisera le journal qu'après la mort de son principal animateur, Enrique Roig de San Martin le 29 août 1889.


CE37.2 EL productor: Extraits