Le texte qui suit est la traduction d'un article que nous avions publié en 1982 dans notre revue centrale en espagnol ("Comunismo" n°8). Nous n'y avons ajouté que de légères modifications. Un avertissement tout de même: le lecteur européen, habitué à identifier l'Amérique aux Etats-Unis, risque d'être quelque peu surpris: nous utilisons ici le terme "Amérique" dans son sens historique, et qui comprend donc l'Amérique du Nord, l'Amérique Centrale et l'Amérique du Sud; c'est dans le même sens qu'est utilisé "Amérique" par "El Productor", et en général par le mouvement prolétarien du continent américain.

 

 

       La continuité historique du combat contre la démo­cra­tie(1), inlassablement menée par les fractions d'avant-garde du prolétariat mondial, ne connaît ni ne connaî­tra jamais de frontières. Par le biais de ce texte, nous allons essayer d'expliquer brièvement comment cette lutte s'est présentée dans les années '80 au siècle passé, ce qui nous permettra de situer et de compren­dre dans toute son importance l'oeuvre du journal "El Produc­tor", paru à La Havane pratiquement un siècle avant l'existence d'un Cuba "indépendant".

En publiant certains textes et extraits de textes relatifs  à la lutte de cette époque,  nous voudrions nonseulement contribuer à exhumer une partie peu révélée de notre histoire (l'une des périodes les moins connues de l'histoire du prolétariat international), mais nous enten­dons également combattre la version social-démocrate de celle-ci. Notre propos est donc de mettre en évidence les forces révolutionnaires qui, même dans ces moments difficiles, luttèrent contre toutes les positions de la Social-Démocratie d'aujourd'hui et d'hier  -contre la démocratie, contre la patrie, contre la réforme de l'Etat...-  en y opposant l'autonomie du prolétariat, dans l'optique de la destruction de l'Etat bourgeois, dans la perspective de la Révolution Sociale.                                                   .

 

1. La situation du prolétariat à l'époque.


 

A nouveau, le prolétariat se trouvait sans centre unique: l'Association Interna­tionale des Travail­leurs (AIT), en tant que direction réelle, était morte. La vague de ré­pression sanglante qui secoue à ce moment l'Eu­rope (et qui va se poursui­vre bien après la Commu­ne) est alors accompa­gnée d'un appro­fondis­sement de la mi­sère et du chômage, avec comme con­séquence, l'exacer­bation de la concur­rence que se livrent les prolé­taires entre eux (comme cela se pro­duit à chaque fois qu'ils ne possèdent pas une structure d'association et de solidarité internationale pour la combat­tre). Les morts de Bakounine (1876), de Blan­qui (1881) et de Marx (1883), la politique réfor­miste de dé­mocra­tisme radical et parfois même celle pseudo-socialiste menéepar certains gouvernements d'Améri­que(2) face à l'émer­gence de l'autonomie prolétarien­ne,... vont être les principaux éléments constitutifs sur lesquels va se développer une nouvelle phase de réformisme. Tout est mis en place pour donner un nouvel élan aux idéologies bourgeoises du "moindre mal" et plus particulièrement encore au sein des organisations ouvriéristes qui se revendiquent du nom des révolutionnaires.

 

 S'ouvre alors une époque de modernisation du réformisme, de rajeunissement des vieilles théories pour la conciliation des classes prônées par les libéraux, républicains, socialistes et anarchistes bourgeois. C'est aussi une époque où les idéologies syndicalistes, corpo­ratistes, anti-autoritaires, parlementaristes, fédéralistes, des Proudhon, Lassalle et consorts vont s'emparer des masses, conciliant non pas le socialisme et la démocra­tie, ce qui est totalement impossible, mais bien la soumission à l'Etat, la soumission à la démocratie(3).

      

C'est l'époque de la Social-Démocratie(4), l'époque où arrive à son apogée la politique d'alliance du parti de la révolution sociale, celui du prolétariat, avec le parti de la démocratie, celui de la grande, moyenne et petite bourgeoisie. Ceci ne pouvait se matérialiser que par une phase de repli de la lutte révolutionnaire sur base de la faiblesse du prolétariat comme parti autono­me, que par une phase de renoncement pratique au programme et aux intérêts de la révolution sociale.

      

En effet, comme le signale Marx dans "La lutte de classes en France" (LCF) et dans "Le 18 Brumaire" (18B), ce type de tendance se développe nécessaire­ment dans les périodes au cours desquelles le proléta­riat passe à l'arrière-plan de la scène révolutionnaire. Alors que les phases d'ascension révolutionnaire se caractérisent par un ensemble de luttes dans lesquelles "le prolétariat se dégage comme parti politique indépen­dant du parti de la démocratie" (LCF p.67) comme, par exemple, durant les journées de juin 1848 où "toutes les classes et tous les partis se sont unis en un seul 'parti de l'ordre' contre le 'parti de l'anarchie', parti de la classe prolétarienne, du socialisme, du communisme" (18B p.80, souligné par Marx), les phases descendantes quant à elles, les phases de repli, se caractérisent par l'inver­se. Ainsi, "(...) avec cette défaite -celle de juin 1848- le prolétariat passe à l'arrière-plan de la scène révolution­naire. Il s'efforce de se remettre en première ligne chaque fois que le mouvement semble prendre un nouvel élan, mais chaque fois avec une énergie diminuée et un résultat plus faible. Dès que l'une des couches sociales placées au-dessus de lui entre en fermentation révolution­naire, le prolétariat conclut une alliance avec elle et partage ainsi toutes les défaites que subissent les uns après les autres les différents partis..." (18B p.78). Ainsi, dans les premiers mois de 1849, "le parti social et le parti démocrate, le parti des ouvriers et celui des petits bourgeois (et des bourgeois, pouvons-nous ajouter en cohérence avec les faits historiques et d'autres développe­ments des textes de Marx) s'unirent pour former le 'parti social-démocrate'" (LCF P.84, souligné par Marx).

 

C'est donc une phase descendante de la lutte prolétarienne, caractérisée par la disparition relative du prolétariat comme force autonome, c'est-à-dire une phase social-démocrate, où plus particulièrement encore, la Social-Démocratie va s'internationaliser et se doter de formes adéquates: c'est l'époque de la Social-Démocratie Internationale. De tout côté, mais surtout en Allemagne, la Social-Démocratie essaye de convain­cre le reste de la bourgeoisie des énormes services qu'elle peut lui offrir dans la lutte contre les tendances révolutionnaires du prolétariat. Ainsi, devant l'incom­préhension de certains secteurs de la droite (Bismarck, par exemple) qui ne voient pas l'opposition claire et conséquente de la Social-Démocratie à toute lutte révolutionnaire, ses chefs multiplient les déclarations pour affirmer que leurs véritables buts ne sont pas révolutionnaires, mais réformistes. Préconiser l'action directe ou soutenir la nécessité de la lutte armée contre la bourgeoisie devient autant de motifs d'exclusion. Les déclarations nationalistes, chauvines, des Wilheim Liebknecht et Cie ne manquent pas; en voici un exem­ple percutant: "Les socialistes allemands donneront leur vie pour défendre jusqu'au dernier pouce du territoire allemand -y compris l'Alsace et la Lorraine-"(5). Cette politique va trouver effectivement son prolongement pratique en 1914. 

      

Selon l'histoire officielle du mouvement ouvrier, établie par les "anarchistes", les grands partis "commu­nistes" et "socialistes", il n'existait à l'époque que des militants social-démocrates et "anarchistes", ces derniers n'étant rien d'autre qu'une absurde variante de la Social-Démocratie. Cette légende officielle est bien entendu fausse et coïncide avec les intérêts de la bourgeoisie. L'histoire officielle masque la véritable frontière entre bourgeoisie et prolétariat révolutionnai­re; elle occulte par là toutes les forces révolutionnaires qui existent à l'époque et luttent contre la bourgeoisie et la démocratie.

A cette époque, en effet, les partisans de la conci­liation, les disciples de la Social-Démocratie, rencontrè­rent une farouche et glorieuse résistance ouvrière, qu'ils ne parvinrent pas à faire taire (ce qu'ils réussi­ront, par contre, à réaliser presque partout dans le monde au début des années '20). Cette résistance du prolétariat, sa lutte pour l'autonomie du socialisme envers la démocratie, sa défense du socialisme révolu­tionnaire, du communisme, se déroule dans les rues, au sein des usines; la révolution est au centre des discus­sions à l'intérieur des clubs ouvriers, dans les campa­gnes... de divers endroits du monde. Nous n'en possé­dons malheureusement qu'un aperçu relatif, lié au témoignage insuffisant que représentent les quelques écrits militants et la presse ouvrière de l'époque qu'il nous a été permis de connaître.

      

Mais cette lutte, qui s'est déroulée à contre-courant durant le dernier quart du 19ème siècle, n'entre pas en contradiction avec le fait que, dans l'ensemble, l'époque fut marquée par un reflux, un recul de l'autonomie de classe du prolétariat. Cette période contient pourtant, de notre point de vue de classe, un intérêt fondamental, car elle constitue indiscutablement la préparation théorico-pratique d'une nouvelle phase d'ascension de la révolution, phase qui va commencer à se concrétiser dès le début du 20°siècle et durant laquelle le dévelop­pement sans précédant de l'associationnisme proléta­rien, l'extraordinaire expansion que prend la presse ouvrière, vont se concrétiser par d'énormes manifesta­tions, par de grandes grèves générales et des actions armées en Belgique dès 1902, au Chili et dans la Russie de 1905, en Argentine en 1907, en Espagne en 1909,... et surtout en Basse Californie et au Mexique en 1911. Cette phase trouvera sa continuité et son apogée dans la phase révolutionnaire proprement dite qui va s'étaler de 1917 à 1923, avec la Russie et l'Allemagne comme centre, et qui embrasera le monde entier(6).

Comme toujours, notre intérêt se porte sur la ligne invariante de la révolution qui, même dans une période défavorable, prépare programmatiquement (c'est-à-dire en termes organisatifs, théoriques, etc...) la phase qui rendra la révolution possible. En ce sens, la vie de l'union de la "sociale"-"démocratie" ne nous intéresse pas en soi; tout au contraire, nous portons notre attention sur les forces sociales qui tendent à la sépara­tion nette entre d'une part, le socialisme révolution­naire (le seul socialisme envisageable!), le communisme (nécessairement anti-démocratique) et d'autre part, la démocratie. C'est dans cette lignée que se situe "El Productor", qui surgit précisément dans les années où se constitue l'Internationale de la Social-Démocratie: la Seconde Internationale (juillet 1889, Paris).

      

Il est clair qu'il peut toujours exister des secteurs de la Social-Démocratie formelle en désaccord avec sa politique générale: ils peuvent participer à certaines luttes ouvrières contre la bourgeoisie, émettre même certaines critiques partielles contre la démocratie(7), le parlementarisme, le réformisme, etc..., mais à l'époque, la véritable critique contre la démocratie se développe, pratiquement partout dans le monde, en dehors de la Social-Démocratie. Comme on le sait, ce ne sera seulement qu'une quinzaine d'années plus tard que va commencer à se former une opposition plus globale à l'intérieur de la Social-Démocratie, autour de différents militants internationalistes, dont Lénine. Mais cette opposition, pour être conséquente, devra (et devait nécessairement!) rompre avec la totalité du programme de la Social-Démocratie. Elle va donc se situer en dehors de celle-ci et reprendre des aspects centraux de la critique qui se développaient à l'exté­rieur de ce parti de la réforme, du point de vue du communisme, jusqu'à finalement terminer par se revendiquer comme commu­niste à part entière et donc en opposition totale à toute démocratie.

       Par ailleurs, les faiblesses de ces militants interna­tionalistes  vont  jouer  un rôle  décisif  dans la rapide putréfaction de l'"Internationale Communiste" et trouvent précisément leur origine dans le manque de rupture programmatique avec la conception social‑dé­mocrate du monde (progressisme, scientisme, nécessité prolétarienne de développer le Capital, frontisme, démocratisme, syndicalisme, etc...).       Après ces quelques clarifications concernant les grandes caractéristiques de l'époque, nous pouvons maintenant brièvement aborder certains aspects de la critique de la démocratie, réalisée au cours de ces années par le prolétariat révolutionnaire.

 

 

 

2. Le mythe de l'époque: le paradis américain.

 

La démocratie, dans sa forme idéalisée par la bourgeoisie  -sa forme parlementaire et républicaine-, semble réalisée à cette époque dans presque tous les pays d'Amérique (aussi bien en Amérique Latine qu'aux Etats-Unis), ainsi que dans certains pays d'Eu­rope (cf. à ce propos "El Productor" du 22 décembre 1889 publié ci-après). Ceci, ajouté au fait que les salaires sont un peu moins bas en Amérique qu'en Europe (où les prolétaires crèvent littéralement de faim) va expliquer la nouvelle vague d'émigration vers ce continent(8) et l'existence du mythe de l'époque (exactement le même que celui d'aujourd'hui, mais en sens inverse), selon lequel l'Amérique serait semblable à un paradis(9).

  Durant de nombreuses années, les idéologies bour­geoises existantes au sein des ouvriers permettent la perpétuation de ce mythe, aussi bien en Amérique qu'en Europe. En guise d'exemple, voici ce que l'on découvre dans le premier numéro d'"El Internacional", publié à Montevideo en 1878, journal se revendiquant de la ligne de l'AIT, mais proudhonien en réalité:

   

"Nous n'ignorons pas que dans cette partie de l'Améri­que, le capital n'est pas autant l'ennemi du travail (sic) que de l'autre côté des mers, dans l'Europe vétuste et déglinguée (c'est la même imbécillité mais inversée, que l'on tente de faire croire aujourd'hui en Europe -NDR); nous savons que les Gouvernements de La Plata(10) (on voit ici s'ouvrir la route qui mène aux premiers ministres "anarchistes" du monde, dont le début du siècle verra la consécration, avec la collabo­ration d'Arenas au gouvernement de Battle en Uruguay -NDR-) réservent à l'ouvrier, dans certaines occasions et à des époques déterminées, des considéra­tions que nous remercions et reconnaissons comme sincères (sic! on retrouve également ici les antécé­dents réels des dirigeants syndicaux ministérialistes de la FORA -Fédération Ouvrière Régionale Argentine- opportuniste, en opposition à la FORA Communiste -NDR-), mais les situations ne manquent pas non plus où les ouvriers immigrants souffrent les plus cruelles spoliations, après d'illusoires promesses et de vaines espérances".

Il est important d'insister aujourd'hui sur le fait que ces mythes étaient alors l'exact opposé (complémentai­re!) de ceux d'aujourd'hui. A l'époque, les ouvriers immigrés en Amérique du Sud, en Amérique Centrale et en Amérique du Nord venaient d'Europe. La main d'oeuvre bon marché en Argentine, aux Etats-Unis, au Brésil, en Uruguay,... était constituée d'ouvriers euro­péens. Les "tanos", les "gallegos", les "franchutes", les "turcos",... étaient les expressions partiellement mépri­santes avec lesquelles on se référait, dans ces "pays riches", aux italiens, espagnols, français,... aux ouvriers en provenance de l'Europe de l'Est tout particulière­ment, bref à toute cette main d'oeuvre qui cherchait désespérément à vendre sa force de travail. Et comme c'est le cas en Europe aujourd'hui, les ouvriers immi­grants de l'époque abordaient l'Amérique en s'imagi­nant débarquer au paradis(11).

      

Les militants révolutionnaires de par le monde vont alors chercher à démentir cette falsification et tente de

                A propos du mythe du paradis conti­nental américain, créé par les bour­geois contemporains de Roig de San Martin, pour justi­fier la futilité des tentatives d'organi­sa­tion proléta­riennes de l'époque, voici quelques exemples que nous avons trouvé dans des journaux de Montevideo (Uruguay) de l'époque.

                Aujourd'hui, la bourgeoisie européenne utilise les mêmes arguments et développe le même mythe inversé: l'Europe de la prospérité et de l'égalité (par opposition aux condi­tions de misère et de barbarie qui règnent sur le continent américain) tente d'annihiler et de rendre caduque toute tenta­tive d'organi­sation prolétarienne autonome.

"Si l'on examine la con­dition de l'ouvrier dans les villes européenes, peut-être pourra-t'on expliquer l'existence de cette société (on se réfère à l'Interna­tionale) (...). Ces motifs re­poussants existent-ils dans notre jeune Républi­que? Se­rait-elle déjà menacée par des telles ombres? (...). L'ouvrier est, ici plus qu'ailleurs, le fon­dement, la base de la société. (...). Fré­quem­ment et même lors de gran­des crises commer­ciales, le pain de ce même ouvrier est plus sûrement garanti que celui des capitalistes (...). Peut-être qu'aujourd'hui la condi­tion de l'ouvrier n'est pas totale­ment satisfaisante, mais c'est unique­ment dû à la pé­riode que nous traver­sons. C'est pourquoi, nous pouvons vous assu­rer qu'il ne s'agit pas d'une question socia­le. Une telle question ne pourrait surgir. Ici, l'éga­lité n'est pas un myhte, la protection du travail n'est pas un mensonge."

                                      La Tribuna Popular, 19 août 1884.

"Là où le territoire peut nourrir un mombre d'ha­bi­tants supérieur que celui qu'il contient, il n'y a pas de question socia­le."

"Nous comprenons la nécessité de résoudre la question sociale en Eu­rope où le paludisme et (...) assassinent l'ou­vrier, mais nous ne pouvons pas la concevoir ici où, pour ce que nous en savons, la misère est lointaine et où personne ne meurt de faim."

"Ce comité internationa­liste, s'il existe, s'il com­pte de respecta­bles per­sonnes en son sein, n'a aucune raison d'être; il consti­tuerait simple­ment la ruine de l'ouvrier."

                                           L'Independiente, 12 août 1884.

"A Montevideo, nous avons entamé la lutte entre capital et travail. Cette lutte est une véri­table anomalie dans un pays comme celui-ci. Ici, les travailleurs ne peu­vent être impu­né­ment exploités par les capita­listes. Ce qu'on appelle en Europe l'exploitation de l'homme par l'homme n'est pas de mise chez nous."

                                                          El Siglo, 17 août 1884.

 

 mettre en évidence que le Capital et le prolétariat sont des ennemis irréconciliables. Ces militants vont s'effor­cer de montrer que le mythe selon lequel les ouvriers vivent bien en Amérique parce que le Capital y est soi-disant moins l'ennemi des intérêts des travailleurs, est précisément... un mythe, dont la publicité est dirigée et assumée par le Capital international en vue de disposer mondialement d'une masse d'ouvriers, ce qui fait ainsi baisser les salaires en Amérique, tout en contribuant à briser les luttes naissantes qui s'y déroulent, luttes pour la réduction des heures de travail et l'obtention de meilleurs salaires. Les entreprises américaines et européennes sont intimement liées (quand les usines américaines ne sont pas tout simplement des filiales européennes) et s'offrent le luxe d'engager des ouvriers en Europe pour briser les grèves(12).

       

Sans Internationale Révolutionnaire, combattre cette politique du Capital s'avère très difficile. Malgré le fait que la misère se charge elle-même de faire comprendre au nouvel arrivant qu'il a été trompé, et bien que la lutte de classe l'unisse à ses frères contre la bourgeoisie et sa démocratie (y compris dans ses pays considérés modérés comme ceux de "La Plata"), et malgré encore la propagande révolutionnaire qui attaque de plein fouet le mythe du paradis américain, il est néanmoins très laborieux d'arriver à faire enten­dre aux prolétaires européens directement concernés (ceux qui sont encore en Europe) qu'ils n'ont aucun intérêt à se laisser entraîner vers l'Amérique. A l'épo­que, plusieurs initiatives de reconstitution d'une associa­tion internationale des travailleurs sont entamées, mais elles échouent. Seules quelques tournées européennes de militants révolutionnaires réussiront à s'organiser. Ces militants tentent bien entendu d'expliquer la réalité qu'ils connaissent parfaitement, pour l'avoir vécue en Amérique, ou pour y avoir passé un de leurs nombreux exils, mais cela reste pratiquement sans succès.

Des événements importants devront avoir lieu (nous le verrons dans le prochain chapitre), pour que la distance et le filtrage de l'information bourgeoise ne puissent finalement plus cacher que, dans ce "nouveau monde", les ouvriers vivent également dans la misère, qu'ils luttent ouvertement contre la bourgeoisie et que le modèle démocratique sort ici aussi ses griffes terro­ristes,  pour liquider  toute tentative  d'organisation du parti de la révolution sociale.        Il nous faut encore garder à l'esprit que si les différents faits de la lutte de classe, qui se déroulent en Europe, sont connus (quoique déformés) dans  l'Amé­ri-que entière, l'inverse n'est pas aussi certain. Le mythe du paradis va permettre d'occulter l'essor du mouve­ment révolutionnaire, le développement du commu­nisme en Améri­que(13).

 

 

3. Démolir les mythes: l'importance des "événements de Chicago".

 

 

C'est donc dans ce contexte que vont se dérouler (ce qu'on connaît maintenant historiquement comme) "les événements de Chicago", lesquels se chargèrent de démolir tous ces mythes de façon décisive, car ils démontreront au prolétariat du monde entier, et à l'encontre de la Social-Démocratie, le caractère terro­riste de la démocratie "la plus démocratique du monde" et la nécessité du prolétariat de la combattre par la violence révolutionnaire.

Faire uniquement référence aux "événements de Chicago" cache la réalité de l'époque et nuit à la compréhension de l'ampleur du mouvement. Il s'agit en réalité d'un énorme mouvement prolétarien en faveur de la réduction des heures de travail, qui va se dévelop­per non seulement dans toute l'Amérique, mais aussi dans le monde entier. Ce mouvement, qui cherche à prendre forme, à se coordonner, à unifier ses revendi­cations, etc..., va trouver son point culminant lors de ce fameux 1er mai 1886 (et durant les jours suivants), avec le déclenchement d'une grève générale aux Etats-Unis (des centaines de milliers de grévistes), accompagnée d'actions armées menées par des militants révolution­naires qui commettent l'erreur, semble-t-il, d'anticiper le déclenchement d'une action offensive et insurrection­nelle beaucoup plus vaste encore, et pour laquelle (selon l'accusation du procureur) les subversifs regrou­paient rien qu'à Chicago, plus de 1.000 hommes armés et disciplinés.

      

Cette fois la bourgeoisie mondiale, ne peut arrêter la vague d'appui ouvrier international à ces militants. Aux Etats-Unis, la chasse démocratique aux parias "anarchistes" et "socialistes" est lancée. Elle culmine par les jugements, les condamnations et les exécutions de quelques-uns des dirigeants du mouvement.

Huit camarades sont condamnés, cinq seront assassinés par les bourreaux du Capital international. Les courageuses déclarations de ces révolutionnaires font le tour du monde et, pour la première fois, l'O­céan et la Social-Démocratie s'avèrent incapables d'empêcher que les ouvriers de toutes les latitudes ne reconnaissent le véritable visage, sanguinaire et raciste, du "paradis" démocratique.

 

Nous publions ici certains extraits de ces déclara­tions, en accord avec la version publiée, en 1887, par "El Productor"(14). Le journal s'est intégralement solidarisé avec les actes de ces militants révolutionnai­res(15). La lecture de ces extraits permet de complé­ter la vision de l'époque et de la situation dans cette région de l'Amérique, où s'inscrit l'action de "El Productor", et d'abattre ainsi quelques mythes de plus de la contre-révolution. On imagine la difficulté pour ces camarades à s'exprimer clairement face à leurs bourreaux avec la menace d'une condamnation à mort, brandie par les juges bourgeois; mais, malgré cela, leurs déclarations n'en perdent pas pour autant de leur valeur. Les extraits que nous publions révèlent eux-mêmes les raisons pour lesquelles ces déclarations sont si peu connues. L'intérêt de les faire connaître en est d'autant plus évident.

 August Spies:

   

"Je prends la parole en tant que représentant d'une classe face à la classe ennemie et, comme a dit ce personnage vénitien, ma défense est votre propre accusation, mes prétendus crimes sont votre histoi­re. (...) Le salariat est à l'origine de toutes les injustices sociales, et ces injustices sont si énormes qu'elles produiront inéluctablement la Révolution. Grinnel a déclaré que c'est l'anarchie que l'on juge. L'Anarchie est une philosophie, une étude du monde et de la société; si c'est cela qu'on veut juger, alors je le dis avec orgueil: 'Je suis anarchis­te'. (...) Vous vous déclarez ennemis du socialisme, et vous le dénoncez comme un crime face à vos jurés tellement pleins de sollicitude; à la bonne heure; mais nous pouvons prouver quant à nous que le capitalisme, c'est l'application d'une théorie économique qui apprend à une classe d'hommes comment vivre aux dépens d'une autre, tandis que le socialisme, que vous entendez condamner, démontre pour sa part com­ment les richesses constituent le patrimoine commun de l'humanité, et que personne, sans une violation flagrante du droit, ne peut priver l'autre de la part qui lui revient dans le partage de ces jouissances... ".

Michael Schwab:

   

"En tant qu'ouvrier, j'ai vécu parmi les miens; j'ai dormi dans leurs cabanes et dans leurs caves; j'ai vu se prostituer la vertu à force de privations et de misère, et mourir de faim des hommes robustes par manque de travail; mais j'avais connu tout cela en Europe, et je couvais l'illusion qu'au "pays de la liberté", comme ils le surnomment, un si triste tableau ne se présenterait pas. Et pourtant, à peine avais-je posé le pied ici, que j'avais déjà l'occasion de me convaincre de ce qu'il arrive (ici), la même chose à l'ouvrier, et même pire, que dans la plu­part des autres pays. Il suffit de regarder autour de vous pour vous rendre compte qu'il y a à Chicago plus de misère que dans toutes les nations du vieux monde réunies. C'est pour cette raison qu'il y a ici plus de socialistes nationaux qu'étrangers, ce qu'occulte prudemment la presse bourgeoise, qui accuse ces derniers d'apporter perturbation et désordre. Avant de terminer, je déclare être prêt à mourir pour mes convictions, si cela peut être utile à la propagande".

Oscar Neebe:

   

"Jusqu'à ces derniers jours, je ne savais pas ce qu'étaient la liberté et la loi aux Etats-Unis. (...) Je me réjouis de ma sentence parce qu'elle apprendra aux amis du travail, aux orateurs et agitateurs, ce qu'est la loi dans la république américaine, ainsi que les dangers qu'ils courent".

George Engel:

   

"Il m'est impossible de supporter une existence assombrie de toutes sortes de malheurs; j'ai quitté mon pays, l'Allemagne, en 1872, croyant trouver en Amérique la république tant vantée en Europe. Je suis arrivé à Philadelphie le coeur plein d'allégresse à la seule idée que j'allais vivre dans un pays libre. Mais toutes mes illusions se sont bien vite envo­lées, et je me suis vu obligé d'avouer que dans cette République, modèle des bourgeois, c'est par millions que se comptent les prolétaires exclus du droit à l'existence. Et ce n'est pas une invention gratuite, mais un fait réel. Il faut le dire bien haut, et le répéter sur tous les tons, pour que les ou­vriers qui croient encore aux libertés et au bien-être républi­cains, se convainquent de ce que la bourgeoisie est tout aussi infâme qu'elle soit monarchiste ou républi­caine: à Chicago -j'en ai été témoin- des travailleurs malheureux s'alimentent uniquement avec les déchets qui traînent dans les ordures (...) ".

Louis Lingg:

     

"(...) Je vous déclare franchement et ouvertement être partisan du recours à la force. Récemment, j'ai déclaré (...) que si nos ennemis employaient le canon, nous devrions, quant à nous, employer la dynamite contre eux. Je répète que je suis ennemi déclaré de l'ordre actuel, et que je dois le combat­tre de toutes mes forces, aussi longtemps qu'il me restera un souffle de vie. Je déclare à nouveau, clairement et de façon ouverte, que je suis partisan des moyens violents. Je confirme mes paroles et répète que nous devons opposer la dynamite au canon (...)".

Albert Parsons:

   

"(...) Si je ne peux signer tous les articles de 'The Alarm', chose que l'on m'impute comme d'un crime, je me déclare en tout cas responsable de tous dans l'absolu et plus particulièrement de ceux que j'ai écrit à propos de la dynamite et l'arme­ment. (...) Les exploiteurs procurent à leurs merce­naires des fusils Winchester, des riffles à 18 dollars chacun; nous avons cherché, quant à nous, le moyen de fabriquer des bombes de dynamite qui nous coûtaient seule­ment six cents (...)".

Que ces camarades aient posé ou non la bombe qui tua ces agents de l'ordre capitaliste, ou qu'au contraire, il y avait là une invention de la justice bourgeoise, c'est encore ce qui s'avère être le moins important au­jourd'hui. Ce qui est certain, c'est que ces camarades restèrent unis en toute circonstance, niant en bloc toutes les accusa­tions concrètes, comme tout militant se doit d'agir. Ce qui est certain, c'est qu'étant donnée la possibilité de porter leurs déclarations à la connais­sance des ouvriers du monde entier (ce qui devient et deviendra de plus en plus difficile), ils revendiquèrent intégralement la néces­sité d'utiliser  la violence  révolu-tionnaire, le terrorisme rouge, contre le terrorisme de l'Etat républicain et démo­cratique, comme le démon­trent à suffisance les extraits des déclarations qui précèdent(16).

      

Il est d'autant plus important de souligner ces derniers aspects lorsque l'on voit que la contre-révolu­tion va utiliser les nécessaires revendications d'inno­cence des accusés pour, en fait, affirmer sa propre idéologie pseu­do-révolutionnaire. C'est ainsi qu'au­jourd'hui encore, les pacifistes de tous bords ont l'audace d'utiliser les noms des "martyrs de Chicago" pour célébrer la conciliation des classes, pour vanter la démocratie, pour fêter le jour du travail,... c'est-à-dire pour affirmer l'exact opposé de ce que revendiquaient les pendus de Chicago.

Il est clair que seuls les prolétaires révolutionnaires peuvent et doivent se revendiquer des camarades de Chicago. Dans les faits, les partisans de la démocratie, de la Social-Démocratie, de l'anarchisme individualiste et autogestionnaire, du socialisme démocratique ne font rien d'autre que perpétuer quotidiennement les pendai­sons des Parsons, des Engel, des Lingg,... des prolétai­res révolutionnaires.

   

4. L'histoire ignorée du mouvement communiste

 dans cette région de l'Amérique.

 

Pour comprendre la vie de "El Productor", il serait nécessaire de donner une vision plus précise et structu­rée de la situation du mouvement communiste dans cette partie d'Amérique, mais cela ne nous est pas possible, car l'histoire même du mouvement commu­niste de l'Amérique entière est encore à écrire, et nous ne dispo­sons pour l'instant que d'éléments totalement isolés de cette histoire, tels précisément "El Productor" qui, tout en témoignant de la ligne dans laquelle il se développait, nous laissent malheureusement sur notre faim quant aux circonstances précises de son action, quant aux condi­tions concrètes qui permirent son origine, quant à ses relations avec d'autres groupes et journaux de l'époque,...

La contre-révolution n'a pu empêcher le fait que certains éléments isolés ne parviennent jusqu'à nous. Les signaler brièvement est le minimum que nous puissions faire actuellement pour situer "El Productor". En ce sens, avoir souligné les événements de Chicago nous permet, non seulement d'expliquer la problémati­que générale de l'époque, mais aussi de toucher à des aspects intimement liés au mouvement révolutionnaire à Cuba. En effet, selon les éléments dont nous dispo­sons, le mouvement communiste à Cuba (partie indisso­ciable du mouvement communiste mondial) est particu­lièrement associé (en contact) avec celui du Mexique, d'Espagne, des Etats-Unis,... (et plus tard avec le mouvement communiste à Porto Rico, dans la Républi­que Dominicaine, et dans les autres pays d'Amérique centrale et des Caraïbes),... Par ailleurs, si l'on disposait d'informations permanentes sur la France, l'Allemagne, la Russie,... le manque de contact avec le reste des pays du sud de l'Amérique et avec l'Italie reste surprenant. 

      

Plus qu'ailleurs, le mouvement communiste au Mexique était intimement lié à celui de Cuba. Cela s'explique par le passage constant de militants révolutionnaires d'un pays à l'autre, militants harcelés par les successives vagues de répression anti-prolétariennes au Mexique. Le Mexique constitue, à l'époque, non seulement un des points névralgiques des guerres impérialistes (il faut se rappeler dans ces années-là, la guerre expansionniste du capitalisme esclavagiste des Etats-Unis, les interventions militaires de la France, de l'Espagne, de l'Angleterre, etc..., ce dont tout le monde avait connaissance), mais aussi une grande zone de développement du mouvement révolutionnaire (ce qui fut par contre toujours méprisé ou ignoré(17)), où le prolétariat va tenter de se solidariser par tous les moyens avec la lutte du prolétariat dans les autres régions du monde.       

Par rapport à cela, il nous paraît indispensable de signaler qu'au cours des décades antérieures, un accroissement sans précédent d'associationnisme ouvrier rural et urbain s'était produit au Mexique. Dans la ligne des tentatives de révolution sociale du début du siècle passé, avortées dans le sang par les partisans locaux du colonialisme (partisans de la continuité de la domination espagnole) et les indépen­dantistes coalisés(18), cet association­nisme va tenter d'affirmer un projet révolutionnaire, ce qui signifie un saut qualitatif par rapport au mouvement communiste du passé, dominé par la simple résistance sans perspec­tive au capitalisme. L'unification du prolétariat de différentes nationalités et tribus, en un même lieu de production, le surgissement des premières usines, la présence d'immigrés de latitudes variées, va contribuer à ce processus, malgré le fait que les ouvriers indus­triels étaient encore relativement peu nombreux, les villes petites et la concentration du prolétariat très faible.      

C'est ainsi que les grèves de l'industrie textile à San Idelfonso (1864‑1865), puis à Tlalpan (1866-1868)(19) se déclenchent pour la réduction des heures de travail des femmes et des enfants, pour l'amélioration des conditions de travail, et l'augmentation des salaires. Ces grèves reprennent de plus belle en 1877 et permettent l'obtention de la suppression du travail nocturne. Elles constituent autant de maillons d'un mouvement qui essaye de se doter d'un centre en 1870, avec la création du Grand Cercle des Ouvriers du Mexique, et en 1880 par la création de la Grande Confédération des Travail­leurs Mexicains.       

Cet associationnisme, comme partout ailleurs dans le monde, ne parvient pas à se détacher de l'emprise de l'idéologie bourgeoise et petite bourgeoise: le réformis­me, le proudhonisme sous ses formes propres ou "créoles", présents dès le début. Mais face à ces tendan­ces majoritaires dans la constitution du Grand Cercle des Ouvriers du Mexique, et face également à sa scission proudhonienne d'où émerge "La Sociale" en 1871 (cette scission n'est rien d'autre qu'une autre façade pour les imbécillités d'Albert K. Owen, qui prétend construire ici la "métropole socialiste de l'occident" (20)  avec l'aide  de  divers  états  capitalistes(21)), une tendance réellement classiste, une ten­dance communiste(22) continue à s'opposer.      

Cette tendance est bien évidemment celle qui nous intéresse le plus; elle sera aussi la plus persécutée. C'est à la fois la tendance la plus proche des révolu­tionnaires à Cuba et aux Etats-Unis, et à la fois la moins connue.        

Nous savons que cette tendance historique, com­muniste, était minoritaire face au mutuellisme dans les congrès des associations ouvrières du Mexique. Pour donner des points de repère internationaux(23), nous pouvons situer cette tendance dans la droite ligne des militants de l'Internationale qui, durant la Commune de Paris, exprimaient des désaccords avec les blanquistes et qui étaient surtout en opposition totale avec le proudhonisme. C'est cette même ligne qui fut à la tête de l'Ecole d'El Chalco et du Club Socialiste; elle prit le nom de "socialiste communiste" pour se différencier précisément des socialismes petits bourgeois et antipar­titistes(24). Ces camarades se dotèrent des structures nécessaires pour l'étude conjointe, la discussion organi­sée et la formation systématique de cadres révolution­naires. Cette activité assumée collectivement allait de l'alphabétisation des enfants et adultes en milieu rural où la majorité ne savait pas lire, à la discussion de textes et à la formation et l'exercice d'orateurs et autres agitateurs de masses. Ce sont ces mêmes militants qui dirigèrent le mouvement révolutionnaire agraire depuis son développement, jusqu'à son point culminant dans la phase insurrectionnelle: l'insurrection d'El Chalco en 1869 constituera un des moments les plus élevés dans la conquête d'une autonomie de classe au siècle passé, non seulement pour le mouvement du prolétariat au Mexique, mais dans le monde entier.       

C'est à ce noyau qu'appartiennent les dirigeants communistes-socialistes qui seront fusillés lors de cette insurrection et parmi lesquels se détache Julio Chavez Lopez, agitateur et homme clé de l'armement du prolétariat, un militant qui a tout appris -même à lire- au sein de ce groupe. Malgré ce terrible coup qui contribue à la défaite de la tentative révolutionnaire, cette fraction communiste réessayera de s'organiser dans les années suivantes, et de reconstituer l'Ecole d'El Chalco. C'est sur ces mêmes bases qui, d'après nous, ont théoriquement et organiquement relié de nombreux militants, que se fonde plus tard le premier "Parti Communiste Mexicain"(25). Bien qu'il ait une existence éphémère à cause de la répression, le Parti Communiste Mexicain connaît un développement politique important sur l'ensemble du territoire, allant jusqu'à inclure des cellules et des centres politiques à certains endroits du territoire actuel des Etats-Unis. Entre autres journaux, cette organisation publie la "Révolution Sociale", dirigée par Alberto Santa Fe, un ennemi convaincu du réformisme.       

C'est dans cette phase de développement du mouvement communiste, spécialement puissant au sein du prolétariat agricole, qu'il faut déjà chercher les antécédents de la gigantesque vague révolutionnaire prolétarienne qui se déroule en 1909-1912. Nous sommes certains qu'une étude sérieuse de cette vague révolutionnaire mettra en évidence les liaisons théori­ques, et parfois aussi organiques, entre ce mouvement et celui entamé par l'Ecole de Chalco dans les années '60 du siècle passé, avec ses tentatives de réorganisation dans les années suivantes, violemment persécutées et réprimées, avec ses révoltes, telles celle de Tenochic en 1892, celle de Paplanta en 1895, celle de Acayucan en 1906,...  

A Cuba, le mouvement du prolétariat semble avoir connu des hauts et des bas, comme au Mexique; on y trouve d'ailleurs le même type de luttes de tendances. Cependant, l'existence manifeste de l'esclavage ouvert en 1880, comme complément et base de l'esclavage salarié (et qui continue à se pratiquer à Cuba jusqu'à la fin du siècle, malgré son abolition juridique), ainsi qu'un plus grand poids des structures artisanales proprement dites, constituent de plus lourdes entraves objectives à l'unification et à la centralisation du prolétariat, que celles existant dans le mouvement au Mexique ou dans d'autres points en Amérique.      

Les secteurs clés du prolétariat à Cuba sont, sans aucun doute, les ouvriers du tabac qui constituent leurs premières sociétés (les premières que nous connaissons, tout au moins) en 1868; de même, les ouvriers portuai­res de La Havane peuvent se considérer comme une force organisée à partir des années '70. Dans les deux secteurs, se développent les diverses positions que nous avons déjà soulignées au Mexique, le syndicalisme mutualiste d'un côté, et les positions antagoniques à toute conciliation des classes, pour la lutte révolution­naire, l'action directe contre le capitalisme, etc..., de l'autre côté. Cette lutte de tendances se développe parallèlement à l'attraction que ces secteurs du prolétariat exercent sur le reste des exploités (y compris ceux soumis à l'esclavage ouvert, les artisans à proprement parler, etc...), dans la centralisation de leurs aspirations. C'est également par l'intermédiaire de ces militants et de leurs tendances politiques respectives que le proléta­riat de l'île de Cuba va reserrer ses liens avec le prolétariat des autres pays: partisans du socialisme révolutionnaire "sans plus", "bakouninistes", "marxis­tes",... sont en contact avec leurs "homologues" du Mexique, d'Espagne, etc...(26); les dockers de La Havane constituent également un moyen de contact avec le prolétariat international...

"El Productor" témoigne en permanence de cette réalité. On y trouve des éditoriaux qui critiquent les idées dominantes au sein des ouvriers et artisans de l'époque (telle par exemple, l'idée qu'il est possible de concilier le travail et le Capital), tout autant que de constants appels à la solidarité internationale, à la solidarité du prolétariat à Cuba avec leurs frères du continent ou d'une autre partie du monde.       

Particulièrement lié aux ouvriers du tabac et, par leur intermédiaire, à d'autres secteurs du prolétariat qui s'organisent autour d'eux, "El Productor" est, pour ce noyau plus avancé, un moyen d'information, d'organisa­tion, de polémique, de propagande, etc..., au travers duquel s'expriment ouvertement les ouvriers du tabac du Mexique, ainsi que les ouvriers de ce même secteur (et d'autres encore) aux Etats-Unis. Les liens entre les ouvriers de La Havane et de Floride sont permanents; les grèves menées à La Havane par les ouvriers du tabac, sont soutenues solidairement par les ouvriers de Tampa, par exemple. De même, "El Productor" orga­nise plusieurs campagnes de 4solidarité avec les ou­vriers en lutte dans différentes villes de Floride. Ainsi, Ramón Rivero visitera le "Circulo de Trabajadores" de La Havane et Enrique Messonier parlera dans les Assemblées ouvrières de Tampa. "El Productor" aura également plusieurs correspondants permanents aux Etats-Unis, à Cayo Hueso, par exemple(27).       

"El Productor" fut, tout au début, le porte-parole d'un groupe restreint de militants révolutionnaires, parmi lequel on trouvait Enrique Roig de San Martin, Rafael García, Enrique Messonier, Enrique Creci, Alvaro Aenlle(28). Mais en tant que véritable organi­sa­teur collectif de ce secteur du prolétariat, dont le noyau était constitué des ouvriers du tabac et de leur avant-garde révolutionnaire, "El Productor" continua à se développer par la suite, jusqu'à se transformer en l'Organe officiel de la Centrale des Artisans de La Havane(29). Dans sa première phase (1887‑1889), durant laquelle furent publiés 167 numéros, tout autant que dans sa seconde phase (1889‑1890), qui vit la publication de 78 numéros supplémentaires, "El Pro­ductor" porta comme sous-titre: "Périodique consacré à la défense des intérêts économico-sociaux de la classe ouvrière".      

Il n'y a pas de doute pour nous qu'il en fut bien ainsi, malgré le fait que nous n'ayons pu avoir accès qu'à un nombre limité d'exemplaires. La clarté classiste et révolutionnaire de "El Productor" devient indiscuta­ble quand on prend en compte l'état réel de développe­ment et d'explicitation du programme de la révolution communiste auquel était arrivé le prolétariat internatio­nal à cette époque.  

 

5. Et la lutte pour l'indépendance, pour la libération nationale?


 

La plus profonde de tou­tes les contre-révolutions, celle qui s'est ouverte dans les années '20 de ce siècle, a imposé aux prolétaires du monde entier, une image tellement pauvre de l'autonomie du prolétariat, qu'il est encore difficile d'imaginer ce qu'elle a réellement été dans le pas­sé, ce qui nous gène énor­mément dans la prépara­tion pour l'autonomie futu­re.      

Des dizaines d'années durant, on a réinterprété l'histoire de façon officielle et "marxiste", selon le sché­ma stalino-trotskyste. Ce­lui-ci prétend que le mou­vement du prolétariat pour sa propre révolution serait quelque chose comme le prolongement "révolu­tion­naire" de la lutte entre frac­tions de la bourgeoisie. Toujours selon ce même schéma, la révolution se maintiendrait (et devien­drait "permanente", "ininter­rom­pue", ...) après l'affir­mation de la nation, après le triomphe de la fraction "nationale" de la bourgeoisie.   

Voilà qui nous oblige à mettre en évidence, que dans tous les cas:

- le mouvement du prolétariat pour accomplir sa propre révolution est, dès son origine, une lutte pour la conquête de son autonomie face à la lutte nationale -nécessairement interimpérialiste- entre fractions du Capital: si cette autonomie n'existe pas, c'est le massa­cre mutuel, l'inexistence de la révolution, la négation même du prolétariat.

- la lutte pour la destruction de l'armée coloniale est tout aussi fondamentale que celle qui oppose le prolé­tariat à la bourgeoisie et à l'ensemble des appareils répressifs de l'Etat "national". Cette lutte, que le prolétariat mène à l'encontre de l'armée de la puis­sance colonisatrice, est la même que celle que mène la révolution contre les appareils de répression de l'ordre capitaliste qui veulent l'enterrer. Elle n'a rien en commun avec la lutte pour l'indépendance. Dans le premier cas, c'est l'autonomie du prolétariat qui se développe, alors que dans la lutte pour l'indépendance, cette autonomie est intégralement niée, les ouvriers entrant dans l'armée bourgeoise indépendante, comme des moutons conduits à l'abattoir.  

- à toutes les époques du capitalisme, dans toutes les aires géographiques, la libération nationale est aux antipodes du développement de l'autonomie du proléta­riat, du sujet de la révolution communiste, qui jamais n'a de patrie, et qui s'est toujours affirmé internationa­lement face à toutes les patries du Capital.

Cuba, et l'Amérique en général, n'y font pas exception: le mouvement révolutionnaire du prolétariat pour le communisme ne fut jamais la continuation d'un mouvement de libération nationale(30). Le mouve­ment communiste s'est développé directement à l'encontre des luttes entre nations, en proclamant bien haut que le prolétariat n'a pas de patrie et qu'il a un intérêt direct, immédiat et historique à ne pas se faire tuer pour la patrie de ses exploiteurs, qu'ils soient grands ou petits. Le prolétariat n'est pas l'héritier de la bourgeoi­sie, mais bien celui de toutes les classes et couches exploitées de toute l'histoire de l'humani­té(31).

A l'époque qui nous concerne, les luttes inter-impérialistes dans cette zone sont permanentes. Toutes les luttes nationales touchent les grandes (et petites) puissances impérialistes de l'époque: les luttes de libération nationale, la lutte d'indépendance de Porto Rico(32) vis-à-vis de l'Espagne ou à son encontre, etc...  Les Etats-Unis sont alors en pleine phase de consolida­tion de l'Union de ses Etats et en lutte d'expansion et de rapine contre les puissances en décadence totale, comme c'est le cas pour l'Espagne, ou partielle, comme pour la France,... Dans cette zone, les Etats-Unis sont partisans des luttes de libération nationale (comme l'impérialisme russe(33) l'est au­jourd'hui dans cette même zone ), des luttes pour l'indépendance, la liberté et tutti quanti... L'Espagne, quant à elle, représente le conservatisme, le statu quo.      

A Cuba, les mouvements indépendantistes appuyés par l'une ou l'autre puissance impérialiste (au début, l'Angleterre) existent depuis des dizaines d'années (tel celui mené par Ramon Pinto dans les années '50), mais ils n'acquièrent le caractère de guerre d'indépendance ouverte (impérialiste), en 1868, qu'au début de la grande  guerre  qui  va  durer  10  ans.   C'est  alors labourgeoisie "espagnole" et son correspondant allié "national" qui triomphe. C'est au cours de ces mêmes années, durant lesquelles paraît "El Productor", que se consolident les bases économiques de l'alliance bientôt triomphante, entre la bourgeoisie nord-américaine et la fraction la plus libérale, la plus furieusement nationa­liste: la fraction pro-impérialiste "nord-américaine" (tout comme aujourd'hui, le nationalisme véhément du castrisme est pro-impérialiste russe(34)):   

"Un nouveau type de participation étrangère s'est ainsi réalisé dans l'économie à Cuba: l'influence de la nouvelle métropole nord-américaine ne s'est pas limitée à la commercialisation ou aux transports: elle s'étend aux transformations industrielles, et jusqu'à la conquête de terres. De cette façon, la colonie, bien que n'ayant pas réussi à s'émanciper de la tutelle espagnole, devance d'autres zones hispano-américai­nes pour se situer sous une tutelle d'un nouveau type; dans le destin auquel commençait à se préparer Cuba à la fin de la Guerre des dix ans, plus d'une nation hispano-américaine a pu  reconnaître les traits essentiels de son propre futur..."(35).       

Cette fraction bourgeoise "pro-yankee" va reconsti­tuer les forces de l'indépendance (lisez "de la guerre impérialiste"), forces qui s'organisent dans le Parti Révolutionnaire Cubain, fondé en 1892 par José Marti, poète, écrivain et héros national cubain, que revendi­quent aussi bien la "droite" que la "gauche" du Cuba contemporain.      

Ce qui signifie que la classe ouvrière de La Havane et du reste du pays, s'est vue soumise à toutes sortes de pressions pour être embrigadée dans cette guerre impérialiste de libération nationale, dans laquelle elle n'avait rien à gagner quelqu'en soit le vainqueur. Face à cette guerre, "El Productor" est un témoin indiscuta­ble et courageux de la lutte du prolétariat pour ses propres intérêts, de la lutte de la classe ouvrière pour ses intérêts sociaux, pour la révolution contre la démocratie, contre la patrie.      

La courte sélection de textes que nous publions à la suite comprend(36):

"La liberté dans les démocraties" (22/12/1889) ...qui nous permet de mieux comprendre internationalement l'époque et ses mythes. Ce texte témoigne de la prise de conscience du caractère criminel de la démocratie constituée en république.

"Ca... jamais" (27/1/1889) ...aide à concevoir les caractéristiques particulières de l'antagonisme général des classes, en même temps qu'il nous soumet une brève description de la manière dont ces militants appréhendaient les fractions du Capital et ses partis. L'article témoigne également d'une claire conscience du contenu des droits que l'on donne aux travailleurs.

"Du pain ou du plomb" (23/6/1889) ...dénote une compréhension stupéfiante pour l'époque, de la néces­sité du prolétariat d'opposer à l'internationale du Capital, l'Internationale Rouge, un parti exclusivement ouvrier, pour le socialisme révolutionnaire (contre les "socialistes" de conciliation nationale qui poussent alors comme des champignons à la suite du modèle social-démocrate allemand).

"Antipatriotes, Oui" (10/8/1990) ...est une réponse fondamentale de la période, formulée par les "anarchis­tes"(37) "cubains", "espagnols",..., "blancs", "noirs",..., à l'encontre des appels de la bourgeoisie pro-espagnole à défendre "la patrie", ou de ceux de la bourgeoisie "pro-yankee" à libérer "la patrie": "être patriote, c'est être assassin"...

"Démocratie et socialisme" (21/6/1888, 28/6/1888, 5/7/1888, 12/7/1888) ...constitue une série de quatre textes. Ces articles démontrent l'impressionnante clarté programmatique globale des révolutionnaires de l'époque. Nous y reviendrons dans la conclusion.       

Nous recommandons encore au lecteur de s'atta­cher très attentivement aux points centraux du pro­gramme communiste et de ne pas se perdre dans les formulations propres à l'époque.

                                                  

                   

      Quelques piliers de la société.

 

 

Notes :

 

(1) Cf. les anciens numéros de "Communisme" et en particulier, les numéros 10/11 ("Contre le mythe des droits et libertés démocratiques") et 19 ("Communisme contre démocratie") de nos revues centrales en français qui s'appelaient encore à l'époque "Le Communiste".

(2) Le gouvernement de Juarez (1858‑1872) au Mexique en est un excellent exemple. Outre sa lutte de "libération nationale", outre la suspension de tout paiement de la dette publique extérieure et le retour à la lutte de guérilla lorsque l'Espagne, l'Angleterre et la France coalisées envahissent le Mexique,... ce gouvernement va développer une politique réformiste bourgeoise très semblable au programme des social-démocrates de l'époque: milices populaires, anticléricalisme, impôts progressifs sous la forme de confiscation de la grande propriété, coopératives de production avec aide de l'Etat, promulgation de lois en faveur de l'éducation populaire, obligatoire et gratuite, etc. Quelques historiens signalent l'influence qu'eurent Proudhon et Ocampo (également proudhonien) sur Juarez. Comme il fallait s'y attendre, ce gouvernement de libération de la nation, social-démocrate et proudhonien, ne cessera de réprimer toute tentative de lutte autonome du prolétariat et étouffera dans le sang la glorieuse tentative révolutionnaire du prolétariat agricole qui, répondant à l'appel de Chavez Lopez, avait pris les armes en 1869 pour imposer le communisme: la Commune de Chalco.

 

(3) "(...) D'ailleurs, tout le programme (celui de la démocratie allemande - NDR), en dépit de son drelin-drelin démocratique, est d'un bout à l'autre infesté par la servile croyance de la secte lassallienne à l'Etat, ou, ce qui ne vaut pas mieux, par la croyance au miracle démocratique; ou plutôt, c'est un compromis entre ces deux sortes de foi au miracle, également éloignées du socialisme".                 Marx - Critique du Programme de Gotha.

(4) Quand nous nous référons à la Social-Démocratie, nous nous référons non seulement à ceux qui s'intitulent eux-mêmes social-démocrates, mais aussi à tous ceux qui, d'une façon ou d'une autre, défendent la dissolution du prolétariat dans la démocratie. C'est le cas par exemple d'un ensemble de secteurs qui se réclament de l'"anarchie" ou du "socialisme libertaire" et qui renoncent à la lutte pour la destruction de l'Etat bourgeois et du salariat, ainsi qu'aux bases essentielles du programme révolutionnaire du prolétariat, comme tout ceux qui cherchent la rédemption dans l'individu, puisque le capitalisme constitue précisément la réalisation de celui-ci. De même, appartiennent à la Social-Démocratie, tous ceux qui préconisent une société libertaire de coopératives ou de syndicats et qui s'opposent, au nom de cette idéalisation imbécile de la société présente, à la nécessaire organisation du prolétariat en force destructrice (et autoritaire, ajoutons-nous, pour appeler leur chose par leur nom!) du capitalisme, de sa démocratie et de sa liberté. Ces différents aspects de l'"anarchisme" constituent et ont constitué historiquement, les différentes formes d'encadrement et de soumission du prolétariat à l'Etat bourgeois.

 

(5) Déclaration tirée telle quelle de la presse de l'époque par "El Productor" dans le courant de l'année 1888.

(6) Cette énumération ne prétend pas être exhaustive. Plus que quiconque nous ne cessons de dénoncer l'occultation de l'histoire de notre classe, fruit pourri des décennies de contre-révolution, spécialement en ce qui concerne l'Afrique, l'Asie, mais aussi à propos de l'Amérique et même de l'Europe.

 

(7) Engels, dans certains textes, pratiquement jamais rendus publics à l'époque, refusa le nom de social-démocrate, pour revendiquer celui de communiste, condamnant globalement la démocratie, comme étant la contre-révolution même. Cependant, si l'on tient compte de son appui public à la Social-Démocratie, à la politique électoraliste, parlementaire, nationaliste, syndicaliste et de falsification idéologique menée par les Bernstein, Liebknecht, Kautsky et Cie, force nous est de constater que sa critique reste très partielle; de plus, au-delà des menaces, Engels ne se désolidarisera jamais publiquement et d'une manière globale de la Social-Démocratie. Cette position oscillante et opportuniste aidera les "Versaillais" à noyer les prolétaires dans les eaux de la démocratie; elle servira l'oeuvre de la contre-révolution, l'oeuvre de la Social-Démocratie et aura, comme conséquence logique et nécessaire, la participation à la guerre de 1914.

(8) Si nous ne mentionnons pas d'autres continents, dans cette rapide caractérisation de l'époque, c'est tout simplement parce que nous ignorons la situation du prolétariat et de ses luttes (si ce n'est quelques éléments sporadiques) dans les autres parties du monde à cette date. Toute contribution, pour combattre la désinformation rêgnant en la matière est la bienvenue.

(9) Cette vague d'émigration basée sur le mythe du "paradis américain" continuera à se développer jusqu'au début du 20ème siècle, atteignant des niveaux insupportables pour le capitalisme européen, qui vient d'entamer une nouvelle phase d'expansion exigeant une main d'oeuvre bon marché. En 1901, par exemple, 650.000 personnes émigrent d'Italie uniquement vers l'Amérique latine. Face à cette situation où les capitalistes, laissés sans chômeurs, craignent d'être obligés d'augmenter sans arrêt le salaire des prolétaires, on crée en Italie le Commissariat Général de l'Emigration qui réglemente, et suspend même à l'occasion, l'émigration pour "motifs d'ordre public".

 

(10) Pour le lecteur non américain, les "gouvernements de La Plata" renvoient en fait aux gouvernements d'Argentine et d'Uruguay. Ils tirent leur nom commun du "Rio de la Plata", ce bras de mer  qui sépare Buenos Aires de Montevideo, mais "Plata" signifiant "argent", le titre de "gouvernement de La Plata" trouve tout son sens en ce qu'il permet de dévoiler le véritable maître des tâches qu'assument les gestionnaires locaux du Capital.

(11) Il existe une petite blague, bien connue des immigrés de l'Europe actuelle, à propos du violent décalage existant entre le mythe et la réalité du paradis européen.                                                                

Un immigré arrive au paradis. Saint Pierre, après lui avoir expliqué que l'autogestion régnait désormais au Royaume des Cieux, lui propose d'aller faire lui-même un tour au paradis et en enfer afin de décider librement de l'endroit où il désirera séjourner pour l'Eternité. L'ouvrier immigré visite le paradis, goûte aux joies célestes d'angelots, lui jouant de la harpe sur un petit nuage traversé d'un rayon de soleil, et tout en n'étant pas vraiment mécontent de sa situation, décide tout de même d'aller faire un tour en enfer pour voir si l'on s'y ennuie moins. Une ambiance terrible règne en enfer: tout le monde boit, chante et baise à longueur de journée. Notre ouvrier immigré retourne voir Saint Pierre et, un peu gêné, lui avoue qu'il a l'impression qu'il s'amusera un peu plus en enfer. Saint Pierre lui dit qu'une promesse est une promesse, qu'il est vraiment libre de choisir et le mène dès lors sur les lieux de son choix. A peine arrivé en enfer, on se saisit de l'immigré, on l'enchaîne sur une table, on le torture à l'eau, à l'électricité, on le matraque... "Arrêtez, pitié, vous êtes devenus fous, arrêtez!", s'écrie l'immigré, "J'ai visité l'enfer il y a quelques temps et cela ne se passait pas du tout de cette façon...". Un de ses tortionnaires l'interrompt: "Eh, faudrait voir à pas confondre tourisme et immigration!", dit-il en lui décochant un nouveau coup de matraque.

(12) Un seul exemple, mais d'importance: la grève des travailleurs du rail en 1896 en Argentine, à laquelle participent 12.000 prolétaires d'un secteur stratégiquement vital (tous les secteurs dépendent du chemin de fer), voit la compagnie déjouer cette situation par la venue massive d'Italie d'ouvriers totalement désinformés.  

 

(13) Aujourd'hui, l'idéologie de l'"aristocratie ouvrière", qui va jusqu'à affirmer que le prolétariat d'Europe (et des Etats-Unis) vit de l'exploitation des ouvriers du "tiers-monde", remplit la même fonction. Il est bien rare que les luttes du prolétariat en Europe soient connues pour ce qu'elles sont dans le reste du monde. Hors d'Europe, elles sont méprisées et ramenées à des escarmouches pour la redistribution de la "plus-value extraordinaire résultant de la néocolonisation" ...quand elles ne sont pas purement et simplement dissoutes dans des tournures de phrases telles que celles des "conflits de génération propres à la société d'abondance" (à propos de mai '68 à Paris, par exemple). Et, bien que toutes ces formules de sociologue ne tiennent pas debout pour tout ceux qui ont vu ou vécu les HLM moyens de l'ouvrier parisien, ou les "trous" dans lesquels se concentrent les prolétaires des banlieues de Hambourg, de Naples, de Berlin ou de Varsovie, ces mythes n'en passent pas moins pour des vérités, en dehors de l'Europe.

 

(14) "El Productor" utilise plusieurs numéros pour cette publication, sous le titre prémonitoire de: "Pour l'histoire", la version en castillan a été reprise du périodique "La Acracia".

 

(15) Cf. l'éditorial du 11 novembre 1887 -"A notre poste"- et les numéros suivants du même journal.

 

(16) Il faut pourtant se rappeler qu'il s'agit de déclarations faites dans des conditions extrêmement difficiles, prononcées par des condamnés à mort face à leurs bourreaux directs. Ces derniers les interrompaient sans cesse et sous n'importe quel prétexte juridique pour tenter ainsi d'empêcher que le message, que ces révolutionnaires adressaient consciemment à leurs frères de classe de par le monde, n'ait la clarté voulue.

 

(17) Marx et Engels ont écrit énormément concernant cette période du Mexique, mais sur une base entièrement fausse. Il serait absurde de leur reprocher leur ignorance intégrale du mouvement autonome du prolétariat dans cette zone, car il était pratiquement impossible de disposer en Europe d'informations à ce propos. Mais par contre, ce qui doit être dit clairement, c'est que tout ce qu'ils écrivirent sur le thème, -et qui ne laisse absolument pas présupposer l'existence du prolétariat, de ses intérêts et de sa lutte contre le Capital-, est une énorme concession à l'idéologie dominante de l'époque (se taire aujourd'hui à ce sujet ne fait que renforcer cette concession). Cette concession les amena -et il ne pouvait en être autrement-à se définir en faveur des Etats-Unis au nom de la civilisation et à l'encontre des "mexicains fainéants". Par la suite, ils prirent position contre l'intervention européenne au Mexique, au nom de l'argument anti-marxiste du "droit des peuples", un argument qui ne fait que défendre la nation bourgeoise. Autrement dit, si on peut effectivement ignorer la préparation révolutionnaire du prolétariat au Mexique en 1850‑1870, ou celle du prolétariat en France en 1871, ou encore celle du prolétariat mondial en 1914, 1939, ..., ce qui, par contre, constitue une concession générale à la bourgeoisie pour des militants comme Marx ou Engels qui soutinrent l'existence du mouvement communiste depuis Thomas Muntzer, c'est le fait d'analyser la question exactement de la même manière que la bourgeoisie, en faisant abstraction de l'existence du communisme en tant qu'être internationaliste, comme s'il fallait se situer pour l'une ou l'autre nation ou l'un ou l'autre camp impérialiste.

                Nous trouvons important de clarifier ici que nous ne faisons pas cette critique de Marx et d'Engels parce que nous considérons qu'il y a eu, par exemple dans la Ière Internationale, des militants plus clairement internationalistes, ce que prétendent bon nombre d'épigones de Bakounine -qui sont en général d'aussi piètres imitateurs de Bakounine que les staliniens de Marx-. Bakounine commit aussi l'erreur de Marx et Engels; il emprunta le même point de vue bourgeois pour analyser la situation en Europe et cela le mena aux plus aberrantes positions réactionnaires, germanophobes, et racistes. Les communistes n'ont que faire des idoles. Nous faisons cette critique aux positions bourgeoises de Marx et d'Engels, parce que cela délimite mieux encore le programme internationaliste, communiste, et cela contre toutes les idoles et contre toutes les forces qui ont idolâtré Marx et Engels,... pour mieux occulter la lutte de ces révolutionnaires, et faire du marxisme une religion d'Etat, une religion du travail.

 

(18) Les mouvements révolutionnaires, tel celui dirigé par Morellos (1810‑1815), se situent tant historiquement que programmatiquement entre celui de Babeuf (1790‑1793) et celui de Blanqui (1830‑1848). Le fait même que nous devions associer les références historiques et programmatiques aux noms de militants européens pour nous faire comprendre, s'explique d'un côté par l'importance du mouvement communiste sur ce continent et dans une certaine mesure par l'anticipation de celui-ci par rapport aux autres continents (l'Europe a été le centre historique d'accumulation du capital, de la théorie de la révolution et de la contre-révolution), mais aussi du fait de l'ignorance généralisée à propos de l'histoire même de la révolution et de la contre-révolution. Cette méconnaissance sert à perpétuer une fausse vision du monde et de sa transformation, pour rendre plus difficile encore la rupture avec l'idéologie euro-centriste et raciste, qui identifie l'Europe avec l'avant-garde, la science, la culture, la civilisation... et le reste du monde avec la "barbarie", l'arrière-garde, etc...

(19) La solidarité des prolétaires entre eux fut à chaque fois exemplaire et permit ainsi l'extension des grèves à d'autres usines et régions. Nous savons, par exemple, qu'en 1865 la Colmena se déclara en grève de solidarité avec les ouvriers de San Idelfonso; de même, la grève dans le district de Tlalpan commença à Fama Montanesa pour se propager ensuite aux usines de Contreras, la Abeja, Tizapan...

(20) Robert Owen avait demandé en 1828 à la République Mexicaine, les territoires de Coahuila et du Texas pour faire l'expérience du "socialisme". L'entreprise n'aboutit pas durant sa vie (il mourut en 1858), mais en 1872 Albert K. Owen tenta à son tour de la réaliser à partir de la Baie d'Ohuira-Topolobampo. Depuis cette date et jusqu'en 1893, époque où on admit son échec total, la vie dans le pays fut jalonnée de discussions autour des concessions gouvernementales d'Owen, des problèmes, des échecs qui en résultaient, et des intérêts qui l'animaient, contredisant la "réalisation" de cette "colonie socialiste".

 

(21) "Il est évident que l'utopisme, qui avant le développement du socialisme matérialiste et critique renfermait en germe celui-ci, ne peut plus l'être à partir de là, et il se transforme en une niaiserie insipide, réactionnaire de la tête aux pieds". (Marx à Sorge - 1877)

 

(22) Entre les deux tendances existe alors une irréversible et tranchante frontière de classe.

 

(23) Pour les raisons évoquées plus haut, les références "internationales" sont européennes (cf.la note 18).

 

(24) Comme pour d'autres mouvements, comme pour la Commune de Paris elle-même, la rupture avec la démocratie radicale n'a pas été assumée et saisie dans toute sa dimension.

 

(25) C'est la première organisation au monde -sauf information contraire- qui emprunte cette dénomination.

 

(26) Ceux qui se disaient alors "marxistes" ou "bakouninistes" en Amérique étaient souvent, par rapport aux autres militants révolutionnaires, les camarades les mieux au courant des polémiques qui divisaient le prolétariat en Europe, et ils étaient également plus en contact avec ce dernier; mais cela ne les empêchait pas d'apparaître en Amérique comme autant de sectes ayant peu de signification politique (et non seulement numérique).

 

(27) Cette réalité, qui voit les prolétaires de Cuba et des Etats-Unis se donner la main face à leurs patrons respectifs, et contre les Etats de chaque pays, est celle que nous revendiquons et pouvons pronostiquer comme inéluctable dans la vague de lutte à venir. Cette affirmation programmatique démontre non seulement le caractère réactionnaire de l'ensemble des libérateurs de la patrie, qu'ils soient d'hier ou d'aujourd'hui, mais elle ridiculise également les stalinistes, les trotskystes, et autres bordiguistes,... Ces tristes réformistes mettent en avant une opposition entre les développements capitalistes des Etats-Unis et de l'Amérique Latine, qui les conduit à considérer (surtout pour le siècle passé) des tâches différentes pour chaque fraction du prolétariat mondial. Les bordiguistes (y compris les plus radicaux, tel Camatte) opposent l'aire européenne et nord-américaine au reste du monde. Et selon eux, si à cette époque le prolétariat d'Europe et des Etats-Unis devait effectivement lutter pour le socialisme, il n'en allait pas du tout de même pour les prolétaires du reste de l'Amérique qui devaient, quant à eux, lutter pour réaliser les tâches nationales et démocratiques de la bourgeoisie. En reprenant notre exemple, le ridicule bordiguiste nous conduirait à avoir d'une part, le prolétariat de Cayo Hueso et Tampa qui lutte contre le capitalisme, et d'autre part, le prolétariat de La Havane qui lutte quant à lui pour développer le capitalisme! Heureusement pour l'histoire de notre classe, il y eut des prolétaires aux Etats-Unis et à Cuba qui, par leur pratique de centralisation révolutionnaire au-delà des frontières, affrontèrent le capital international, et s'opposèrent ainsi pratiquement aux social-démocrates d'hier, dont le programme était pratiquement le même que celui de leurs cousins modernes.

 

(28) Dans la version espagnole de cet article, nous avions mentionné "Saturnino Martinez" comme protagoniste d'"El Productor". Il s'agit d'une erreur due au fait que nous disposions à l'époque de moins d'information encore qu'actuellement; nous ne connaissions pas alors le rôle central joué par Roig de San Martin dans "El Productor". Saturnino Martinez est en fait un vieux militant ouvrier très connu depuis les années '60, et cela précisément parce qu'il fonda l'"Association des ouvriers du Tabac" de La Havane, ainsi que l'hebdomadaire ouvrier "L'Aurore" en 1865. Mais Saturnino Martinez apparaîtra comme un réformiste, dont les positions constitueront l'opposé total de celles d'"El Productor". En 1888, à l'encontre de la lutte classiste dirigée par "El Productor", Saturnino Martinez fondera un journal ouvertement partisan de la conciliation de classe, "La Unión", un hebdomadaire qui portera en première page l'éloquent sous-titre d'"Hebdomadaire démocratique dédié aux travailleurs".

 

(29) Il faut savoir qu'en castillan, l'opposition entre ouvrier d'usine et artisan s'est consolidée beaucoup plus tard que dans d'autres langues, et qu'au siècle passé encore le mot artisan désignait simplement celui "qui exerçait un art ou un métier mécanique" (cf. le dictionnaire de la Réal Académia). C'est en ce sens que cette association d'ouvriers, qui se développait autour de la société des ouvriers du tabac, s'est dénommée Réunion Centrale des Artisans.

 

(30) Et cela bien que la lutte sociale ait rencontré plus d'une fois l'armée colonisatrice comme ennemi direct. Cet affrontement violent à la bourgeoisie créole et étrangère fut toujours combattu par la combinaison systématique de la terreur blanche et de la récupération bourgeoise en faveur ou contre l'indépendance. Entre 1800 et 1825, les exemples abondent en ce sens dans toute l'Amérique, des Etats-Unis à l'Argentine.

 

(31) Cf. les "Thèses d'orientation programmatique" de notre groupe, particulièrement la thèse n°7.

 

(32) En 1835, la quasi totalité de l'Amérique était indépendante. Le Portugal avait perdu toutes ses colonies et l'Espagne ne possédait plus que Cuba et Porto Rico.

 

(33) Nous n'avons pas jugé nécessaire de modifier le passage de ce texte écrit il y a maintenant plus de dix ans. En effet, bien que les circonstances ou la constitution des alliances des différents blocs impérialistes aient changé (et continuent à changer violemment), le contenu de ce qui est affirmé ici reste valable.

 

(34) Cf. la note précédente.

 

(35) Tulio Halperin Donghi in "Histoire Contemporaine de l'Amérique Latine".  

(36) Il d'agit d'une sélection quelque peu forcée dans la mesure où nous ne disposons que de peu de numéros de ce périodique.

(37) On verra jusqu'à quel point ces révolutionnaires n'avaient rien à voir avec l'énorme majorité de ceux qui aujourd'hui s'appellent anarchistes, telles toutes les tendances de la CNT espagnole ou le PVP (ROE) uruguayen, et qui constituent pour la plupart de profonds extrémistes de la démocratie, des défenseurs de la libération nationale, de l'antifascisme, de l'autogestion (cette véritable proclamation de l'harmonie sous une forme moderne entre le Capital et ses exploiteurs).

CE37.1 A PROPOS DE LA LUTTE CONTRE LA DEMOCRATIE DURANT LES DIFFICILES
ANNEES 80 DU SIECLE PASSE