La soi-disant découverte

C'est le 12 octobre 1492 qu'a commencé pour les habitants du continent appelé aujourd'hui Amérique (en l'honneur d'un de ses colonisateurs!) un interminable calvaire. Exploitation, oppression, terrorisme d'Etat, répression de toute résistance,... constituèrent entre autres choses ce calvaire, qui s'est perpétué jusqu'à nos jours.

"Le capital vient au monde ruisselant de sang et de boue par tous les pores, des pieds à la tête", comme l'a exprimé Marx dans "Le Capital". Ainsi, ce que l'on présente comme "la découverte de l'Amérique", de même que la conquête et la colonisation qui l'a suivie, expriment, en réalité, un processus hyper-concentré dans le temps, par lequel le Capital a imposé ses conditions terroristes de reproduction. Ce qui en Europe avait nécessité des dizaines de siècles d'accumulation primitive sanglante et terroriste du Capital, siècles pendant lesquels les producteurs furent séparés et expropriés de leurs moyens de production (alors que simultanément à l'autre pôle se concentrait le Capital), s'est réalisé sur la majeure partie des terres américaines en quelques décennies seulement. Ce processus global n'a duré en fait qu'un siècle ou deux (1).

Sur l'échelle de l'histoire de l'espèce humaine, cette barbarie inhérente au progrès et au développement du Capital, menée à bien par la civilisation, est l'une des plus atroces de toute l'histoire du genre humain.

Tout type de comparaison entre atrocités ne peut être qu'une atrocité de plus dans le sens où la vie d'un seul de nos frères résistant à la civilisation du Capital devrait émouvoir chaque être humain qui, sur la terre entière, lutte pour la destruction du système. Pourtant, malgré la publicité faite à certains génocides et l'occultation systématique entretenue quant à d'autres, nous tenons au moins à affirmer que le massacre des êtres humains engendré par le Capital conquérant et colonisateur du continent américain fut supérieur à celui des dites première et deuxième guerres mondiales réunies, en incluant, c'est évident, tous les meurtres de tous les camps de concentration qu'a construits la bourgeoisie progressiste européenne et nord-américaine au cours de ce siècle !!!

Dénoncer les réjouissances que les classes dominantes d'Europe et de toutes les Amériques préparent pour commémorer les 500 ans d'une si "glorieuse épopée", implique que l'on se situe pratiquement en opposition à l'idéologie que le Capital colonisateur nous impose et que l'on mette en évidence que toute la terminologie dominante en porte sa marque. "La découverte de l'Amérique", dans le langage utilisé tous les jours à l'école, dans les lycées, les usines, les commerces, les rues,... pourrait sembler n'être que la simple description innocente et impartiale d'un fait. Néanmoins, en y réfléchissant un peu, on peut voir qu'il s'agit au contraire de la vision subjective et intéressée du colonisateur, de l'exploiteur, de la classe dominante européenne qui mène à bien la conquête et la colonisation: de son point de vue, et uniquement du sien, eut lieu la découverte d'un continent. Jamais les indigènes qui vivaient sur ces terres ne "découvrirent l'Amérique"!!! Au contraire, ce qu'ils eurent le malheur de découvrir à cette date fut LA BARBARIE DE LA CIVILISATION CAPITALISTE EUROPEENNE. Le sujet grammatical lui-même de la "découverte" (qui a découvert???) cache mal le sujet réel, historique, ce qui met à nu qu'il s'agit bien d'une vision de l'histoire intéressée et partiale.

Du point de vue du Capital (véritable sujet historique de la "découverte" ainsi que la colonisation et la conquête qui suivirent), ce fut, effectivement, la découverte d'une masse énorme de forces productives utilisable pour sa valorisation, qui lui permettra (au Capital) de se constituer en tant que mode de reproduction de l'espèce humaine. Du point de vue, par exemple, des membres d'une société communiste primitive, établie sur une terre que l'on appellera plus tard Amérique, ce fut une INVASION militaire, politique et culturelle; ce fut le début de la fin de sa communauté, le commencement du massacre, du travail, de l'exploitation, de l'oppression.

Ce qui d'un côté fut l'expansion de la forme sociale de reproduction de la race blanche européenne et de sa culture judéo-chrétienne avec ses formes spécifiques d'exploitation et de cannibalisme, fut de l'autre, selon la faculté d'adaptation à cette forme d'exploitation, soit la soumission, avec la complicité des classes exploiteuses locales (seules purent s'adapter les sociétés dans lesquelles préexistait l'exploitation de l'homme par l'homme), soit la destruction physique et généralisée.

A quelques mois du 500ème anniversaire de cette date fatidique à laquelle le Capital commencera à imposer la barbarie de la civilisation sur tout le continent américain, les classes dominantes d'Europe et d'Amérique préparent les réjouissances qu'ils organiseront en 1992. Et elles ont le culot de parler de la fête de la "découverte" et de la "rencontre de deux mondes", comme s'il s'agissait de deux civilisations qui se seraient rencontrées volontairement pour améliorer leur vie respective et non de ce qui fut en réalité l'imposition sanguinaire et terroriste du capitalisme contre l'humanité qui vivait en "Amérique".

On comprend dès lors aussi pourquoi parmi les exploités de ce continent a surgi un mouvement encore diffus de rejet et de dénonciation de cette campagne réalisée par tous les grands du capitalisme international: l'Eglise, les gouvernements d'Espagne et d'Amérique (du Sud, du Centre et du Nord), les partis politiques, les médias, les compagnies de cinéma et de télévision...
 
 
 
 

Rejet et dénonciation

Le document que nous reproduisons maintenant est représentatif de ce mouvement de rejet et de dénonciation de telles réjouissances; un des premiers à traiter de ce sujet, il a été élaboré voici presque deux ans:
 
 
"Les organisations paysannes et indigènes de la Région des Andes: l'Organisation Nationale Indigène de Colombie (ONIC), l'Association Nationale des Usagers Paysans - Unité et Reconstruction (ANUC) et la Fédération Nationale Syndicale Unitaire des Agriculteurs et des Eleveurs (FENAGRO) de Colombie; la Fédération Nationale des Organisations Paysannes et Indigènes (FENOC-I), la Confédération des Nationalités Indigènes d'Equateur (CONAIE) et le Mouvement ECUANRUNARI de l'Equateur; la Confédération Paysanne du Pérou (CCP) et la Confédération Nationale Agraire (CNA) du Pérou; la Confédération Syndicale Unique des Travailleurs Paysans de Bolivie (CSUTCB) et le Mouvement Sans Terre du Brésil, réunis à Bogota (Colombie) les 14, 15 et 16 juillet, 1989 tenant en compte que:  

1.- Alors qu'approchent les cinq cents ans de la mal nommée "découverte" et conquête de l'Amérique, les gouvernements, églises, institutions, moyens de communication, agences de publicité, grands entrepreneurs transnationaux, ont pris une série d'initiatives pour "célébrer" ce qu'ils appellent "la rencontre entre deux mondes".  

2.- Le fatidique 12 octobre 1492, ce n'est pas une telle "rencontre" qui eut lieu, mais bien une invasion militaire, politique et culturelle de notre continent, venue d'Europe et particulièrement de l'Etat espagnol, qui nous soumit à un génocide brutal et tronqua violemment le développement politique, économique, culturel et mental de nos ancêtres. Ainsi, ce qui aurait pu être un fructueux échange entre cultures déboucha sur l'imposition de la culture des conquistadors par la force des armes et l'évangélisation, et sur un ordre social injuste et discriminatoire, empoisonné par le racisme.  

3.- La présence de la civilisation européenne en terres américaines s'y est traduite par la mort sous toutes ses formes: depuis les massacres jusqu'à l'extermination physique par la sur-exploitation, en passant par les tortures et l'exportation de maladies et d'épidémies. Sur le continent cet ethnocide des communautés indiennes laissa derrière lui 9O millions de victimes: un des pires crimes commis contre l'humanité ! Et qui continue aujourd'hui sous des formes plus raffinées, mais pas pour autant moins brutales et impitoyables.  

4.- Au nom d'une supériorité supposée de la civilisation européenne, les envahisseurs détruisirent une grande partie des nombreuses avancées scientifiques et techniques, des expressions culturelles et artistiques, des langues et de l'organisation sociale des peuples autochtones, pour s'emparer de tout par l'expropriation des terres, le pillage des ressources et l'appropriation du fruit du travail des conquis.  

5.- La "découverte" marqua également l'enchaînement séculaire de l'Amérique Latine aux intérêts des grandes puissances européennes de l'époque et à ceux des Etats-Unis d'aujourd'hui, ce qui a conditionné le drame de la pauvreté, de la misère et du sous-développement dans lesquels se débattent nos peuples; drame aggravé aujourd'hui par le poids accablant de la dette externe.  

6.- Il est naturel, donc, que nous, les principales victimes de ces outrages et du dépouillement de notre terre mère, nous élevions notre voix pour rejeter de telles "célébrations" et pour convertir ce 500ème en un espace de réflexion et d'auto-découverte de notre Amérique, en un motif de soutien à tous les opprimés.  
 

Nous décidons de:

Ratifier la convocation à la Rencontre des Organisations Indigènes et Paysannes d'Amérique du Sud, d'Amérique Centrale et des Caraïbes, qui se tiendra du 7 au 12 octobre 1989 en la ville de Bogota - Colombie.  

Cette rencontre cherche à centraliser et unifier les diverses dynamiques que les organisations populaires impulsent dans les différents pays d'Amérique vis-à-vis des cinq cents ans de domination et d'exploitation; ainsi qu'à ouvrir un espace de réflexion et de réponse commune aux grands défis du présent." 

 
 
 
 

Notre position:

Le Groupe Communiste Internationaliste n'hésite pas un seul instant à se situer ouvertement contre toutes ces festivités, contre toutes ces célébrations que préparent nos ennemis de toujours et il appelle le prolétariat international à l'action directe contre ces derniers.

Il y a des milliers de millions de dollars investis dans la campagne pour les célébrations et les festivités avec lesquelles ils fabriqueront l'opinion publique dont ils ont besoin et avec lesquelles ils harcèleront les exploités des cinq continents, mais plus spécialement ceux d'Amérique. Contre cela, nous appelons les prolétaires d'avant-garde au développement de tous types d'action contre une telle campagne; nous les appelons à transformer chaque usine, chaque mine, chaque école, chaque bureau, chaque lycée,... en une tranchée de dénonciation des partis, syndicats, gouvernements, moyens de communication qui y participent, en un champ d'action contre les capitalistes d'aujourd'hui et d'hier qui tous sans exception ont du sang indien, métis, noir, blanc,... sur les mains.

Les modalités concrètes que peut prendre l'action directe dépendront bien sûr des possibilités et du rapport de forces en chaque lieu à un moment où la faiblesse internationale du prolétariat face à son ennemi historique est notoire, toute recette générale ne saurait être plus qu'une simple déclaration platonique. Si nous n'appelons pas au sabotage généralisé ni à la grève insurrectionnelle révolutionnaire, ce n'est pas parce que nous ne sommes pas d'accord avec ce type d'action mais bien, parce que, premièrement, cet appel, dans la situation actuelle d'un prolétariat sans aucune direction internationale, sans aucune action commune consciente, ne saurait être qu'un voeu pieux. Et deuxièmement, parce que lancer quelques oeufs pourris ou quelques cocktails molotov lors d'un acte de commémoration du dit anniversaire, ou faire une grève ici ou une occupation là-bas, ne mérite pas encore le nom de sabotage, pas plus que cela n'implique l'existence d'une quelconque direction générale. Ce sera plutôt la modeste expression du mouvement de rejet existant que précisément nous luttons pour radicaliser et généraliser.

Nous entendons radicaliser dans le sens le plus profond du terme, c'est-à-dire, aller à la racine. Et la racine de ce problème c'est, comme nous le disions au début du texte, notre vieil ennemi le Capital qui a soumis l'espèce humaine, c'est notre vieille ennemie la société bourgeoise dans son ensemble, et voilà pourquoi radicaliser le mouvement contre les dites célébrations et festivités ne saurait être autre chose que lutter contre la totalité du capitalisme. De plus, nous ajoutons généraliser, et ce aussi bien dans le sens de l'extension quantitative et qualitative de la participation prolétarienne à cette lutte, que dans le sens de l'affrontement à la totalité des forces du capitalisme, et que dans celui de la relation historique entre cette lutte de résistance contre le Capital que menèrent les exploités et les opprimés des cinq continents lors de la colonisation, et la lutte du prolétariat aujourd'hui, celle de tous les jours contre l'austérité, contre l'exploitation capitaliste et pour la destruction de ce système criminel. C'est pourquoi la dénonciation et l'affrontement à la campagne de festivités n'est pas une lutte différente, mais un aspect de plus de la guerre sociale entre exploiteurs et exploités.

Toute parcellisation de la lutte, tout détournement de son contenu contre le capitalisme en une lutte pour la coexistence pacifique des classes (qu'elle se fasse au nom de la rencontre des deux mondes ou de l'unité latino-américaine contre l'impérialisme yankee) constitue une barrière réactionnaire. C'est pourquoi, dans la lutte contre les festivités, nous appelons à affronter et dénoncer toutes les forces de la droite ou de la gauche bourgeoise qui tenteront de transformer cette lutte historique contre le Capital en une simple contradiction entre ses propres fractions, entre les "impérialistes" et "les autres", ou pire encore, entre nations: entre européens et américains, ou entre habitants du sud et habitants du nord du continent américain.
 
 
 
 

Contre la gauche bourgeoise

Prenons par exemple, le point 5 du document que nous citons plus haut: bien qu'il décrive une partie de la réalité, il ne fait aucun doute qu'il parcellise et par conséquent dévie les objectifs en confondant tout avec tout. Il finit ainsi par dissoudre la contradiction essentielle dans une autre qui oppose débiteurs et créditeurs de capital, c'est-à-dire une contradiction entre fractions bourgeoises, comme nous le dénoncions dans notre revue centrale en français (2).

Cette erreur s'opère consciemment ou inconsciemment, en considérant comme sujet grammatical ce qui n'est pas le sujet historique: l'Amérique Latine, et en suggérant une continuité entre les exploités et soumis d'hier dans toute l'Amérique et ce non-sujet qu'est l'Amérique Latine. Il ne fait aucun doute que cette position concorde avec les intérêts de la bourgeoisie latino-américaine (et donc avec ceux du capitalisme mondial), celle-là même qui se présente comme victime d'un génocide auquel elle participa, et de plein gré.

Ceci nous rappelle une vieille anecdote: un journaliste sud-américain tenant Juan Ramon Jimenez pour responsable, le harcelait: "... vous les espagnols, les colonisateurs,... ceux qui firent le massacre,... les obscurantistes,... vos grands-pères..." "Ce seront les vôtres, répondit-il sans manquer à la vérité, les miens, les pauvres, ils sont là-bas en Espagne, bien enterrés."

Et ceci est vrai, les colonisateurs, les massacreurs, ce sont fondamentalement ceux qui sont devenus les bourgeois du continent américain; du Nord; du centre; du Sud...

Et ceci est non seulement vrai en ce qui concerne la classe exploiteuse latino-américaine d'origine latine et européenne, mais également en ce qui concerne la bourgeoisie de sang indien, vu qu'en de nombreux cas la barbarie de la colonisation se fit avec la complicité des classes dominantes indigènes. En effet, comme nous le disions plus haut, les indigènes qui ne vivaient pas dans une société d'exploitation de classe, résistèrent jusqu'à la mort au travail salarié et/ou furent exterminés (ou s'auto-éliminèrent d'une multitude de manières différentes, y compris par l'infanticide collectif, décidé et conscient); c'est pourquoi, la majorité des indigènes d'aujourd'hui, exploités et prolétaires, sont les descendants de sociétés où existait déjà l'exploitation; et au-delà du fait que leurs propres exploiteurs les aient vendus ou non à des patrons capitalistes, ils purent accepter le travail salarié que leur imposa le Capital parce qu'ils étaient habitués à travailler pour d'autres, à produire un sur-travail que s'appropriaient d'autres indigènes. Ainsi par exemple, dans l'empire Inca existait la "mita" et le "yanaconaje" qui étaient des formes d'extorsion du sur-travail, que plus tard le mode de production capitaliste subsuma en son être, dans beaucoup de cas grâce à l'encadrement de la force de travail assuré par les caciques.

Le latino-américanisme exprime clairement les intérêts contre-révolutionnaires de la gauche bourgeoise qui, à cette occasion, comme chaque fois qu'un mouvement prolétarien se développe, essaye de transformer la guerre de classes en une guerre inter-nationale (c'est-à-dire entre nations) du Capital. Pour cela elle n'a d'autre solution que:

Il faut bien reconnaître que ce gigantesque mensonge qui veut qu'en Europe et aux Etats-Unis il n'y ait pas de pauvres, a, objectivement sur les prolétaires d'Amérique Latine, la force d'un préjugé populaire; et la bourgeoisie sait l'utiliser. Seule la lutte du prolétariat contre sa propre bourgeoisie changera cet état de chose. Pour le moment, les mouvements continuent à surgir de façon très séparée, contrairement à ce qui se passait à la fin du siècle passé et au début de celui-ci, période où il y avait une unité ainsi que différents niveaux de coordination entre les prolétaires du sud, du nord, et du centre du continent américain. A notre connaissance même le mouvement de lutte et de rejet des festivités du 500ème anniversaire n'y fait pas exception: les organisations qui ont commencé à travailler contre ces festivités en Amérique Latine ignorèrent le mouvement du prolétariat indigène en Amérique du Nord jusqu'à ce que des luttes importantes au Canada et de façon secondaire aux Etats-Unis, mettent en évidence, une fois de plus, l'identité historique et d'intérêts actuels entre les exploités du Nord et du Sud.

Dans quelle mesure le mouvement de contestations des festivités est-il infesté ou dominé par la gauche bourgeoise?

Il est encore difficile de se prononcer sur la question, et, en réalité, ce sera le développement même des festivités et de la lutte de dénonciation de celles-ci qui démarquera l'autonomie du prolétariat face à la dite gauche, ou, au contraire, sa subordination. C'est pourquoi, la lutte décidée contre les festivités doit toujours s'accompagner de la dénonciation de la gauche bourgeoise pseudo anti-impérialiste.

Ce qui nous paraît objectif c'est que, dans toutes les structures et organisations préexistantes ou qui se sont développées depuis deux ans pour dénoncer les festivités, il existe une importante lutte de positions à ce sujet. Dans les divers espaces de discussions et de réflexions qui se sont développés tant sur le plan international que dans chaque pays, nous voyons que coexistent des organisations et regroupements réellement prolétariens et de vieilles structures syndicales ou gauchistes (comme beaucoup de celles qui signent le premier communiqué que nous avons repris plus haut). Nous constatons aussi que beaucoup de structures capitalistes de gauche, depuis l'état cubain jusqu'aux groupes d'intellectuels américains ou des syndicats de différents pays, qui au départ semblaient opposés aux festivités, se sont peu à peu pliés (et dans beaucoup de cas vendus) de façon plus ou moins effrontée aux festivités de 1992 et que pour beaucoup, ils en arrivent aujourd'hui à condamner (et parfois réprimer) ceux qui ne se vendent pas.

D'abord, nous avions conçu cet article comme une exposition générale de notre position, en tant que groupe, contre les festivités et, en particulier, comme une prise de position sur divers matériaux de dénonciation et de réflexion qui nous sont parvenus. Mais, vu la diversité et la contradiction de ces derniers, nous avons préféré, dans ce premier texte, nous limiter à une démarcation générale de notre position de lutte contre les festivités (incluant seulement cette dénonciation générale de la gauche bourgeoise).
 
 
 
 

Contre les festivités

Pour terminer, nous réitérons notre position et notre appel à la lutte contre les festivités du 500ème anniversaire.

Les chiffres réels du gigantesque massacre que le Capital mondial fête avec les "500 ans" personne ne les connaît en réalité, mais personne ne peut douter qu'il fut des dizaines de fois supérieur aux chiffres que tous les impérialistes qui gagnèrent la "première et la deuxième" guerre mondiale attribuent à leurs ennemis. Récemment, avec toute cette agitation, on a publié de vieux renseignements et réalisé de nouvelles recherches. Par exemple, des études réalisées à l'Université de Berkeley soutiennent que sur les 25.200.000 habitants que contenait la région centrale de l'actuel Mexique en 1519, seuls 1.075.000 survivaient un siècle plus tard, ce qui signifie un niveau d'extermination (répression, travail, maladies,...) de 24.125.000 d'êtres humains. Selon une compilation de renseignements effectuée par Adolfo Colonbrees, et publiée dans son oeuvre "Aux 500 ans du choc de deux mondes", les Aztèques, les Mayas et les Incas comptaient au début de la colonisation 70 à 90 millions d'êtres humains; un siècle et demi plus tard, ils en totalisaient 3.500.000. Disons au passage que comme la grande majorité des indigènes succombait à l'exploitation capitaliste, la bourgeoisie a amené comme main d'oeuvre de substitution les noirs d'Afrique, ce qui selon Jose Chiavenato, dans son oeuvre "Le noir du Brésil", aurait coûté quelques 100.000.000 de vies humaines (de race noire) à notre espèce.

Rajoutons que se rendent complices de tout cela tous ceux qui, se disant marxistes, font l'apologie du progrès et de la civilisation. Pour nous, il est clair que l'oscillation de Marx et d'Engels, entre le soutien à la résistance à l'exploitation (essence de la position séculaire du communisme y compris dans le pré-capitalisme) et le soutien à tout le progrès du capitalisme (essence de la position historique de la contre-révolution, la Social-Démocratie), les mènera à soutenir des positions bourgeoises telles que, par exemple, le soutien, au nom de la civilisation, à la guerre menée par les yankees contre les "mexicains fainéants" (3). Les Thèses Programmatiques (1989) de notre groupe combattent explicitement de telles positions. Elles dénoncent le progrès, la civilisation (cf. thèse No.32, entre autres), et affirment que la lutte actuelle du prolétariat n'est pas la prolongation de la lignée du progrès et de la révolution bourgeoise (comme l'exprime la Social-Démocratie) mais bien celle de toutes les classes exploitées du passé. Parmi les complices que nous dénonçons ici se trouvent aussi inclus certains de ceux qui se prétendent continuateurs des "gauches communistes". En effet tous ceux qui soutiennent l'existence d'une phase progressiste du capitalisme jusqu'en 1914, ou quelqu'autre date, tous les partisans de la théorie de l'ascendance et de la décadence du Capital, soutiennent de fait l'oeuvre criminelle de la civilisation du Capital. Il n'est donc pas étonnant que face à la gigantesque campagne généralisée des Etats bourgeois pour les fêtes du 500ème, ces gens-là n'aient pas ouvert la bouche et sont devenus les complices de cette campagne.

Nous terminons cet article sur les fêtes de 1492-1992 en répétant notre appel à la guerre sociale contre le Capital:
 
 

 
 

Vive l'action directe du prolétariat contre toutes

les forces du Capital qui sont les seules à avoir

de vraies raisons de commémorer cinq siècles

d'exploitation et d'oppression !!!

 
 
 
 

- Mars 1991 -

 



 
 

NOTES :

1. La préexistence de certaines formes de capital commercial en Amérique n'est pas à exclure, mais de toutes façons, ce n'est pas ici le lieu d'engager la polémique pour savoir si ce capital pré-diluvien serait arrivé ou non à réaliser cette même barbarie, ou pour évaluer le temps qui lui aurait été nécessaire pour réaliser, de façon autonome, cette soumission généralisée à l'exploitation.

2. Voir à ce sujet "La cuestion de la deuda: basta de versos" in Comunismo numéro 19 de juin 1985, "Deuda externa: las fantasias sin salida" in Comunismo numéro 21 de février 1986 ainsi que "La question de la dette: assez de prose" in Le Communiste No.27.

3. Cette position apparaît clairement exposée dans un éditorial non signé de la Neue Rheinische Zeitung: "Le panslavisme démocratique", réponse au "Appel aux esclaves" de Bakounine. On peut y lire textuellement ceci: "... et Bakounine reprochera-t-il aux Nord-Américains de réaliser une 'guerre de conquête' qui, certes, administre un rude coup à sa théorie basée sur 'la justice et l'humanité', mais qui fut menée à bien uniquement et exclusivement au bénéfice de la civilisation? Ou serait-ce par hasard un malheur que la magnifique Californie ait été arrachée aux paresseux mexicains qui ne savaient qu'en faire ? Est-ce un malheur que les magnifiques yankees, par l'exploitation rapide des mines d'or qui existent là-bas, augmentent les moyens de circulation, concentrent sur la côte la plus appropriée de ce paisible océan, en peu d'années, une population dense et un commerce actif, créent de grandes villes, établissent des lignes de bateaux à vapeur, aient un chemin de fer depuis New York jusqu'à San Fransisco, ouvrent en réalité pour la première fois l'Océan Pacifique à la civilisation et, pour la troisième fois dans l'histoire, impriment une nouvelle orientation au commerce mondial?"

Comme on le voit, c'est la classique position bourgeoise partisane du progrès et de la civilisation contre la résistance au travail et à l'exploitation, que soutiennent ici Marx et Engels.

On a essayé de disculper Marx en disant que ce n'était pas lui qui écrivit directement cet article mais, comme on le sait: "La rédaction de la 'Neue Rheinische Zeitung' était organisée sous la dictature pure et simple de Marx." (Engels MEW t.XXI p.19). D'autre part Engels se chargea d'éclaircir que ceci était bien la position de Marx dans une lettre à Herman Schüler datée du 15 mai 1885: "De même, l'article contre Bakounine et le panslavisme. A cette époque, vu la division du travail, il est absolument impossible de séparer les travaux de Marx et les miens."


CE36.5 A propos des festivités du 500ème anniversaire de la dite découverte de l'Amérique