Ce que l'histoire officielle retient de la guerre qui déchira le monde entre 1914 et 1918,... c'est la guerre! Les classes sociales sont niées, absentes. Dans les livres d'histoire ne se découpent que des communautés nationales, séparées puis opposées par des frontières. Chacun de nous est ainsi passé un jour ou l'autre sur l'estrade, obligé de répéter à l'aube de l'adolescence, les âneries terrifiantes qu'un professeur gâteux nous débitait à propos de la "pauvre et frêle Belgique", traîtreusement attaquée par un monstre Teuton qui cherchait à en découdre avec la France républicaine.

Dans le paradis idéologique de la bourgeoisie, tout est affaire d'honneur national, de défense de la République, de lutte contre l'autocratie,... Les classes n'existent plus. Et pour cause! Pour envoyer le prolétaire se faire déchiqueter au front, il faut avant tout nier son existence d'exploité, lui injecter le sentiment qu'il est membre à part entière de la société civile. Le prolétaire ainsi transformé en citoyen participe de son mieux, côte à côte avec le bourgeois qui le fait suer tous les jours, à la défense de l'économie nationale. La possibilité pour la bourgeoisie de mener la guerre contre un concurrent dépend essentiellement de la résistance du prolétariat à cette monstrueuse dissolution de ses intérêts dans le patriotisme.

Rappeler que le prolétariat est au centre de la guerre nous apparaît plus actuel que jamais, à un moment où la guerre trouve chaque jour de nouveaux développements et où, en même temps, le prolétariat n'a jamais été autant nié.

*

A travers la mémoire ouvrière que nous publions aujourd'hui, nous voulons redonner quelques éléments des débats organisationnels qui précédèrent le déclenchement de la guerre '14-'18, en prenant comme exemple la France et en suivant pas à pas les ruptures et non-ruptures qui se réalisèrent sous des drapeaux ou contre des drapeaux aussi divers que l'anarcho-syndicalisme, l'anarchisme et le socialisme.

Nous verrons d'abord comment, sur toile de fond de la vague de lutte internationale en 1905, l'anti-militarisme constitua la réponse bourgeoise à la lutte du prolétariat contre la guerre. Nous verrons comment les fractions les plus gauchistes de la Social-Démocratie (1) dévoyèrent toute velléité d'action directe dans le cadre d'une soumission à la discipline démocratique de ses syndicats et de ses partis.

Nous décrirons également brièvement la violence de l'adhésion du prolétariat à l'Union Nationale et Sacrée, dès que les premiers coups de canon furent tirés, en 1914. Pour illustrer cette repoussante fusion entre les classes, nous présenterons des déclarations officielles de courants dits "anarchistes", "anarcho-syndicalistes" ou "socialistes", ces mêmes courants qui peu auparavant juraient leurs grands dieux qu'on ne les verrait jamais prendre le fusil pour défendre leur patrie.

Enfin, nous présenterons quelques textes significatifs de quelques minorités qui, à contre-courant, gardèrent fièrement dressé le drapeau de la lutte contre toute guerre, annonçant ainsi la violente révolution prolétarienne qui surgit des champs de bataille, à partir de 1915, obligeant petit-à-petit la bourgeoisie mondiale à arrêter le massacre.

Mais pour présenter ces quelques extraits de texte, nous n'allons pas entrer dans le détail et les développements des différents moments de révolution et contre-révolution que fit jaillir cette période de l'histoire. On pourra se rapporter aux différents articles de nos revues qui traitent de cette période (2), pour se rappeler les arguments "défensistes" de chacune des fractions bourgeoises en présence, l'Allemagne convainquant ses "socialistes" (les plus puissants du monde!) de voter les crédits d'une guerre démocratique "pour en finir définitivement avec le monstre impérialiste et autocratique russe", et la France, alliée à la Russie, argumentant de la même démocratie pour engager "socialistes" et "anarchistes" à réaliser l'Union Sacrée autour d'elle et à "partir en croisade contre l'Allemagne éternellement guerrière".

Non, dans cet article sur la guerre et la révolution et en publiant côte à côte des exemples de ruptures et non-ruptures des différentes "saintes familles" politiques, nous voudrions faire ressortir une fois de plus, qu'au delà de l'appellation de tel ou tel groupe ou organisation formelle, ce qui importe essentiellement, c'est la pratique sociale que recouvre son activité militante.

L'"anarchisme" et le "marxisme", comme idéologies, se renvoient effectivement mutuellement l'image d'une "sainte famille", d'autant plus consistante qu'elle a pour fonction de matérialiser chez chacun la défense de sa propre pseudo-famille. L'idéologie devient matière.

Et comme pour la "Sainte Trinité" chrétienne, dont Marx explique, à l'encontre de Feuerbach, qu'elle trouve son secret dans la "famille terrestre", le secret des "saintes familles" "marxistes" et "anarchistes" trouve sa réponse et sa négation pratique dans toute l'histoire des violents affrontements entre révolution et contre-révolution, qui se matérialisèrent tout aussi bien entre les "communistes" Miasnikov et Staline, qu'entre les "anarchistes" Severino Di Giovanni et Abad de Santillan!

Rappelons pour le lecteur peu averti que Staline est l'assassin travesti en rouge de notre camarade Miasnikov et que Severino di Giovanni descendit à coups de revolver le secrétaire général de "La Protesta", le journal d'Abad de Santillan, journal devenu réformiste dans les années '20, et qui traitait di Giovanni de "flic" parce qu'il menait l'action directe contre l'Etat.

Les "saintes familles" "marxistes" et "anarchistes" n'existent pas... il faut les détruire!!!

L'unité du "marxisme" ou de l'"anarchisme" n'existe pas comme communauté programmatique. Mais en tant qu'idéologies, elles se sont matérialisées; elles ont une existence comme communautés fictives. Et celles-ci sont à détruire.

En opposition au triste formalisme et à l'imbécile "esprit de famille" qui règne autour de la revendication de la révolution, nous voudrions contribuer à la démolition de ces mythes en démontrant dans ce court plongeon historique que le nom que prend l'organisation de la révolution (ou de la contre-révolution) n'est jamais l'élément déterminant pour l'évaluation du contenu social qu'il sous-tend.

*

Révolution et contre-révolution s'opposent comme communisme et capitalisme, comme prolétariat et bourgeoisie. Mais cette ligne de fracture entre les programmes de révolution et de conservation du monde ne recouvre absolument pas telle ou telle expression formelle, telle ou telle appellation.

Ce petit rappel pourrait paraître élémentaire et pourtant, c'est bien cette méthodologie qu'utilise le réformisme pour expliquer qu'un courant est révolutionnaire ou non. Ainsi, plus d'un groupe gauchiste, faisant référence formellement au "communisme" explique la faillite de "l'anarchisme" en prenant comme base les déclarations ultra-bellicistes de ce contre-révolutionnaire que fut Kropotkine, et invalide par là toute expression classiste qui aurait pu postérieurement surgir sous le drapeau de "l'anarchie". C'est un peu comme si des "socialistes-révolutionnaires" arguaient en 1914 du caractère contre-révolutionnaire de tout "parti communiste", sous prétexte de la faillite du parti Bolchevik, dont la majorité de la section en France s'engagea en 1914, sous la direction d'Antonov-Ovséenko, dans le premier régiment républicain russe, pour défendre la République française!

Les termes de "socialistes", "anarchistes" ou "communistes" ne garantissent en rien le caractère classiste de ceux qui en endossent l'étiquette: sous toutes ces dénominations se sont retrouvés des défenseurs de l'Etat. Les grands théoriciens du réformisme, les Lassalle, les Bernstein, les Proudhon (3), les Kautsky, les Abad de Santillan,... tous ces défenseurs d'un ordre bourgeois épuré de contradictions, s'appelleront "socialistes", "anarchistes",...

Et dans les moments-clé de la lutte entre les classes, ces idéologies social-démocrates justifieront l'action d'hommes qui furent décisifs dans la défense du Capital et de l'Etat bourgeois: Noske et Scheidemann en 1919 en Allemagne, les ministres "anarchistes" en 1936-1937 en Espagne, Staline en Russie,... De même, pour cette période qui nous occupe aujourd'hui, c'est au nom du "socialisme" et de "l'anarchisme" que Plékhanov ou Kropotkine appelèrent à défendre la patrie et mourir pour elle.

Quant à la révolution, en opposition à la collection de contre-révolutionnaires que nous venons de citer, elle fut portée et développée par des camarades qui se sont appelés "communistes", mais aussi "anarchistes", "socialistes", "socialistes-révolutionnaires", "communistes-anarchistes"... et même "libéraux"(!!!) telle l'organisation révolutionnaire de Ricardo Florès Magon, Praxedis Guerrero et Librado Rivera, durant la révolution prolétarienne au Mexique...

*

Plus que de longues dissertations sur ce sujet, nous voudrions maintenant illustrer cette question par la simple juxtaposition d'extraits de textes rapidement présentés et commentés, autour de positions prises au sein de différents courants ou organisations politiques, avant, pendant et après la guerre de 1914-1918. Nous nous sommes limités à un exemple -la France- et nous avons puisé nos sources respectivement dans les courants "socialistes" (Parti Socialiste Français), "anarcho-syndicalistes" (CGT), "anarchistes" (différentes organisations).

Sans faire l'historique de ces trois courants, disons simplement que le Parti Socialiste Français n'était rien d'autre qu'un représentant typique de la 2ème Internationale contre-révolutionnaire, que la Confédération Générale des Travailleurs, comme syndicat ne fut jamais qu'une réalisation réformiste imbibée d'anarchisme idéologique, organisée, subsidiée, soutenue par l'Etat pour donner aux ouvriers un cadre leur permettant de négocier "responsablement" leur force de travail. Quant au courant "anarchiste", on le retrouvera tout aussi bien au sein du Parti socialiste (Hervé et Almareyda ne cachèrent jamais leur sympathie pour les "anarchistes"), qu'au sein de la CGT, ou d'autres groupes encore, tels "Les Temps Nouveaux", qui n'eurent jamais rien de révolutionnaire.

Il n'en demeure pas moins que c'est sur base des ruptures qui interviendront avec la question de soutenir ou non la patrie, que surgiront de ces différents courants ou organisations, des ruptures classistes et internationalistes contre la guerre.
 
 
 
 

1. L'anti-militarisme avant la guerre

Les trois premiers extraits de texte que nous présentons ici datent d'avant le déclenchement de la guerre. Ces trois textes sont des textes anti-militaristes qui révèlent l'opportunisme de leurs auteurs: tous trois prendront plus tard violemment position pour la guerre, et cela constituera notre deuxième volet.

Mais la seule lecture de ces textes, du point de vue du devenir contre-révolutionnaire futur de leurs auteurs, n'est pas suffisante. Ces textes expriment aussi, quoique confusément, le puissant courant anti-guerre qui se manifesta peu après les mouvements révolutionnaires de 1905. La lutte contre la guerre s'exprima alors avec comme toile de fond, la montée des antagonismes entre les différentes puissances capitalistes. Il faut y voir avant tout l'expression d'un refus de la guerre par le prolétariat et ce refus s'exprimera tout autant en Allemagne par exemple, où Karl Liebknecht publie "Militarismus und Antimilitarismus" (4), qu'en Autriche-Hongrie où naîtra bientôt le "Cercle Galilée", etc.

La lutte contre le militarisme manifesta la résistance du prolétariat à se faire embrigader sous les drapeaux patriotiques de la bourgeoisie. En tant que lutte internationale, elle amena ainsi une importante fraction du prolétariat à réaffirmer l'essence anti-patriotique de son programme, et donc à produire des ruptures avec la dictature de la Social-Démocratie sur le mouvement ouvrier, à ce moment. Quand la guerre est de plus en plus à l'ordre du jour, la dénonciation de nationalisme et du patriotisme, sont des concrétisations particulièrement saillantes de la lutte contre le programme de destruction que la bourgeoisie met en place à l'encontre du prolétariat. Et c'est en ce sens que l'insurrection, comme seule alternative à la guerre, fut posée, dans l'action, par des minorités prolétariennes.

Evidemment, à tout besoin social exprimé par le prolétariat, correspond une tentative de réponse de la part de la bourgeoisie. Là où le prolétariat opposait la grève insurrectionnelle à la guerre, la bourgeoisie formula ses propres alternatives: lutte pour la paix, front avec des organisations bourgeoises, unité nationale, syndicalisme, électoralisme, etc. Les textes ci-dessous sont des exemples de ces manifestations d'un anti-militarisme au vernis radical, mais qui noie le projet du prolétariat dans le vide d'un "A bas la guerre", formulé sans perspectives, à l'image de ce fameux tableau de Munsch intitulé "Le Cri", où l'angoisse et la peur sans perspectives sont les seuls sentiments dirigeant la réaction à l'abîme guerrier.

Les trois textes qui suivent se caractérisent donc, indépendamment du courant politique "socialiste", "anarcho-syndicaliste" ou "anarchiste" auquel ils font référence, par un même discours anti-militariste radical, au moyen duquel leurs auteurs ramènent les velléités révolutionnaires du prolétariat dans le giron des organisations réformistes qu'ils défendent (la CGT pour Jouhaux, le PSF pour Hervé) ou du plus plat pacifisme civil (Jean Grave).
 
 
"Le congrès considérant que peu importe aux prolétaires l'étiquette nationale et gouvernementale des capitalistes qui les exploitent, que l'intérêt des travailleurs, est sans diversion possible, la lutte contre le capitalisme international, répudie le patriotisme bourgeois et gouvernemental qui affirme mensongèrement l'existence d'une communauté d'intérêts entre tous les habitants d'un même pays; affirme que le devoir des socialistes de tous les pays est de ne se battre que pour instaurer le régime collectiviste ou communiste et de le défendre lorsqu'ils auront réussi à l'établir, et en présence des incidents diplomatiques qui menacent la paix de l'Europe invite tous les citoyens à répondre à toute déclaration de guerre et de quelque côté qu'elle vienne, par la grève militaire et l'insurrection." 

Motion présentée par Gustave Hervé au Congrès de Nancy du Parti Socialiste Français -1907-.

UN "SOCIALISTE"
 
"Ces querelles intestines ne diminueront jamais nos sentiments internationalistes. Jamais l'on ne nous opposera à nos frères d'Allemagne ou d'Angleterre; qui donc oserait prétendre cela? Nous mettons en application les deux principes qui furent la base de la première internationale ouvrière: les travailleurs n'ont pas de patrie; travailleurs de tous les pays, unissez-vous... Comment pourrions-nous concevoir l'idée d'une patrie, nous qui ne possédons absolument rien, nous qui sommes obligés de lutter pour défendre nos droits à l'existence? ... Aux cris lugubres des hyènes de la finance, aux cris féroces des tigres du patriotisme, travailleurs allemands et travailleurs français, répondons par le cri, toujours plus vibrant de: A BAS LA GUERRE!" 

Léon Jouhaux, dirigeant de la Confédération Générale des Travailleurs -1907-.

UN "ANARCHO-SYNDICALISTE"
 
"On l'a dit depuis longtemps: le système de la paix armée est un système qui ne peut s'éterniser, qui mène les nations à la faillite ou à la guerre! Et cependant voilà plus de quarante ans que ça dure et que l'on tire encore sur la ficelle. 

Mais, lorsqu'on demande à la ficelle de soulever plus que sa force de traction ne le comporte, la ficelle casse. Et plus on tire dessus, plus on lui demande de tirer, plus vite on approche du moment où elle cassera. 

Seulement, les requins qui vivent de la paix armée ne craignent pas que la corde casse, car, dans le conflit que pourra amener cette folie de l'armement, ils pourront trouver moyen de gagner encore plus et encore plus vite. 

...Ah! s'il restait encore quelque énergie chez les travailleurs, s'ils avaient conscience des cataclysmes vers lesquels on les achemine, dès qu'il a été question de la loi de trois ans, on aurait dû voir se lever de tous côtés les protestations indignées de ceux qui en ont assez de payer de leur liberté, de leur sang, de leurs sueurs, les honteux tripotages qui doivent assurer quelques millions de bénéfice aux mercantis de la finance, de la politique, de l'industrie... 

Les cris de réprobation auraient dû être tels qu'ils auraient dû couvrir la voix des braillards du militarisme, faire taire la gueule des loups-cerviers du patriotisme." 

Jean Grave dans la publication No.63 du journal "anarchiste" "Temps Nouveaux" -1913-.

UN "ANARCHISTE"
 

*

Ces prises de position de l'"anarcho-syndicaliste" Jouhaux et de l'"anarchiste" Grave, ci-dessus, sont des exemples éminents de cri pacifiste et d'appel sans conséquence.

Il en va de même pour le texte du "socialiste" Hervé, mais là, le radicalisme est encore plus fort. Ici, on voit que ce qui limite la position défendue par Hervé sur la guerre (et qui la transformera plus tard en une position ouvertement patriotique), ce n'est pas que son auteur ait retourné sa veste au moment du déclenchement de la guerre et ce n'est évidemment pas non plus parce qu'il formula une résolution opposant l'insurrection à la guerre lors du Congrès de Nancy en 1907; ce qui fait de ses prises de positions "insurrectionnalistes" un moment d'une pratique qui mènera son auteur dans les bras de la contre-révolution, c'est que, malgré le refus du Parti social-démocrate d'adopter ses résolutions opposant l'insurrection à la guerre, Hervé n'appela jamais à la rupture politique avec la Social-Démocratie. Au contraire, en enjoignant à rejoindre le Parti Socialiste Français, tout en reprenant certains mots d'ordre en rupture avec ce même parti, Hervé et son journal, "La Guerre Sociale" (5), faisaient office de rabatteurs d'extrême gauche pour la Social-Démocratie. L'appel à l'insurrection, à l'anti-patriotisme ne constituait finalement plus qu'une vitrine achevant de désorganiser les dernières fractions du prolétariat qui n'avaient pas succombé aux séductions réformistes de la Social-Démocratie.
 
 
 
 

2. Le bellicisme lors du déclenchement de la guerre

Quant on relit les impressions des militants ouvriers qui assistèrent impuissants à la ruée vers la guerre dès le déclenchement du conflit, le 2 août 1914, tout semble irréel. La veille encore, les manifestations, déclarations, appels, assemblées,... donnaient à ces militants l'image d'une classe ouvrière peu prête à partir en guerre.

Nous avons lu ci-dessus quelques exemples de déclarations anti-militaristes, durant les années antérieures au conflit mondial; mais regardons maintenant les quelques jours qui précèdent directement la guerre. C'est encore le même discours qui prédomine.

Le 27 juillet 1914, six jours seulement avant la mobilisation, une foule énorme manifeste violemment son opposition sur les boulevards de Paris à l'appel de la CGT. Malgré les charges de flics, de l'Opéra à la République, on n'entend qu'un seul cri: "A bas la guerre!".

Le lendemain, la CGT place en manchette de son journal -"La Bataille Syndicaliste"- le slogan "Guerre à la guerre!"; elle organise des meetings contre la guerre. Un orateur y prépare une intervention particulièrement violente sous le titre de "L'heure de la Crapule, de la Folie, et du Crime ne sonnera pas":

Le 29 juillet a lieu à Bruxelles un grand meeting international regroupant les grosses légumes de la Social-Démocratie internationale. Troelstra, Morgari, Luxembourg, Vandervelde, Roubanovitch, Haase, Jaurès,... ne parlent que de paix. A Paris, les ouvriers affluent en masse pour une autre manifestation, interdite celle-ci, et les flics chargent.

Le 1er août encore, "La Bataille Syndicaliste", l'organe de la CGT, s'insurge contre la guerre, mais dès que la mobilisation est décrétée, le lendemain, un article de lamentations du même journal se clôture par:

Tout semble basculer. Le 4 août, on peut lire dans l'éditorial du même journal: Et le 6 août, sans plus de subtilité, le même journal explique:

*

Pour le prolétariat, la guerre n'est pas inévitable. La capacité de la bourgeoisie à précipiter le prolétariat dans la guerre dépend de la résistance de ce dernier, de sa capacité à lutter ou à s'y laisser conduire. En épousant les justifications légalistes des différents courants "anarchistes", "anarcho-syndicalistes", "socialistes" de la Social-Démocratie, en acceptant d'organiser sa lutte autour des consignes réformistes, les prolétaires s'étaient préparés à accepter les explications de la bourgeoisie qui les conduisait à la guerre en les prenant par la main.

C'est ainsi que l'"anarchiste" Jean Grave déclare après la guerre, à l'image de toutes les explications données par les pacifistes patriotes pour mener les prolétaires à la guerre et comme synthèse de toutes les justifications défensistes fournies par ceux qui appelèrent à participer au conflit, qu'ils soient d'extrême droite ou d'extrême gauche, de Maurice Barrès à la section Bolchevik à Paris:

Voilà bien la justification suprême! La France attaquée doit se défendre (7) et lutter pour sa survie. Le devoir patriotique reprend le dessus. Devoir patriotique, devoir "socialiste", "anarchiste", devoir républicain ne font qu'un. Les intérêts principaux pour tous ces patriotes social-démocrates déguisés en syndicalistes, socialistes, anarchistes,... sont et resteront toujours: nationaux! Il faut donc réaliser l'Union Nationale.

L'"anarchiste" Almareyda, lieutenant de Hervé, va trouver le ministre de l'Intérieur Malvy pour lui demander de ne pas appliquer le décret qui lui permet d'emprisonner les milliers de militants fichés sur son fameux "Carnet B", le carnet recensant les noms des militants les plus "remuants". Malvy accepte sauf pour ceux qu'il range dans la catégorie des "anarchistes individualistes". Almareyda s'engage alors à aller discuter avec ceux-ci et leur fait promettre qu'ils ne tenteront aucune action contre la guerre. Malvy accepte encore. Almareyda sert ainsi d'intermédiaire entre le Ministère de l'Intérieur et certains des plus irréductibles "anarchistes". Il participe ainsi à la solidification des derniers liens, réalisant ainsi la totale Union Sacrée. Pour prix de son oeuvre de réconciliation, Almareyda vit son journal "Le Bonnet rouge" subsidié par Malvy!

Jouhaux, le chef de la CGT, jura quant à lui sur la tombe de Jaurès de défendre la patrie contre l'envahisseur et, animé du feu du plus pur patriotisme, il cria bien haut afin que la France entière l'entende:

Cette crapule, dont nous avons présenté plus haut un virulent échantillon de prises de positions anti-militaristes, écrira ensuite une série d'articles sur la guerre et les problèmes qu'elle soulève (notamment l'oisiveté, le travail, l'économie, tout un programme édifiant). Citons au passage un de ses articles du 14 août qui a pour titre: "Profitons-en!". Effarant!
Trahison, retournement...?
Il y a en fait continuité dans la pratique. Social-Démocratie et patriotisme sont inséparables. Ce qui les déterminent avant tout, c'est la défense de la nation, la défense de la république. Pour mémoire, il suffit de se rappeler la résolution de la 2è Internationale sur les questions de la guerre et de l'anti-militarisme: La "traduction" est claire: les ouvriers doivent lutter côte à côte avec "leurs" exploiteurs pour imposer la paix, la paix sociale, la paix des tombes. Autrement dit, il doivent réclamer les conditions qui permettent le développement de leur exploitation. Ces positions sociales-chauvines ("participer, oui mais...") n'ont comme unique fonction que de faire participer les prolétaires à une boucherie, pour des intérêts qui ne sont et ne seront jamais les siens. Qu'on se réfère à ce que dit Hervé, celui qui appelait spectaculairement en 1901 à planter le drapeau tricolore dans le fumier: Vaillant, l'ancien blanquiste, maintenant chef du PS, se référant quant à lui à la charte de la 2ème Internationale, justifiera l'envoi de l'armée contre les prolétaires en Allemagne de cette façon: La journée du 2 août, au meeting de la salle Wagram, il termine son discours ainsi: Entre les deux moments (avant la guerre: défense de la paix contre les horreurs de la guerre; pendant la guerre: défense de la patrie contre l'ennemi qui nous envahi), il n'y a ni revirement, ni trahison, mais bien continuité, la guerre et la paix n'étant que deux manifestations de l'évolution du capitalisme mondial, deux moments de ces périodes de valorisation et de dévalorisation. La reconnaissance de la patrie et de la nation font partie de ces deux moments: avant la mobilisation, on se bat pour la paix parce que la guerre déchaîne des catastrophes et des monstruosités, et pendant la guerre, on se bat pour la sécurité du territoire et des citoyens.

Vaillant donne encore quelques coups sur la tête du prolétariat pour le convaincre de monter au front:

*

Nous proposons maintenant quelques extraits que nous avons choisis pour illustrer ce qui fut toujours présenté comme une trahison, comme une faillite de la Social-Démocratie et qui n'est, pour nous, que la manifestation aboutie du caractère contre-révolutionnaire intrinsèque d'une force qui s'est toujours référée au légalisme, au parlementarisme, à la démocratie, à la nation ou encore à l'assembléisme et au syndicalisme, bref au programme de réformes du Capital, indépendamment des appellations formellement adoptées. Voici donc quelques manifestations littéraires des fleurs empoisonnées que des "socialistes", des "anarcho-syndicalistes" et des "anarchistes" placèrent sur les fusils des prolétaires qu'ils envoyaient au front!
 
 
"La défaite de l'Allemagne et de l'Autriche dominantes sera fatalement un triomphe et une consolidation de la démocratie, un coup mortel au militarisme et aux survivances de l'absolutisme féodal dans les états allemands. 

(...) Considérant la guerre comme un fait accompli, l'Internationale socialiste, qui n'a pu l'empêcher, est profondément intéressée à de tels résultats de la guerre. C'est pourquoi il est du devoir des socialistes de tous les pays d'influencer activement la marche de la guerre dans cette direction et d'étouffer toutes les tentatives possibles de la réaction de tous les pays intéressés à transformer la victoire sur l'Allemagne en une victoire de la réaction et du chauvinisme sur la démocratie, en particulier sur la démocratie allemande et russe. 

C'est pour accomplir ce devoir, pour atteindre ces buts que nos camarades français participent activement à la guerre. 

En prenant tout ceci en considération, nous, socialistes russes, sommes profondément convaincus que nous servons fidèlement les intérêts du prolétariat international, en restant des ennemis intransigeants de l'autocratie russe, et que nous manifestons, enfin, une volonté maximum d'une action socialiste consciente, en rentrant dans l'armée de la République française, avec les mots d'ordre: 

Vive la démocratie! 
Vive la République allemande! 
A bas le tsarisme! 
Vive le socialisme allemand!" 

Déclaration des socialistes russes engagés comme volontaires dans l'armée française -21 août 1914-.

UN "SOCIALISTE"
 
"D'immenses espoirs, d'incalculables espoirs se lèvent sur le monde. 

... Partez sans amertume, partez sans regret, camarades ouvriers qu'on appelle aux frontières pour défendre la terre française. 

... Partez sans amertume, partez sans arrière-pensée, camarades ouvriers. C'est bien pour la révolution que vous allez combattre. 

Et s'il faut que vous tombiez, tous ceux des vôtres qui restent, les jeunes et les vieux, dont l'heure n'est pas encore venue mais dont elle viendra, tous vous en font aujourd'hui le serment solennel, en même temps qu'ils vous donnent le baiser d'adieu: soldats avancés de la Révolution, ce n'est pas en vain que vous serez tombés." 

"Partez sans amertume" de Charles Albert, in "La Bataille Syndicaliste" -8 août 1914-.

UN "ANARCHO-SYNDICALISTE"
 
"En notre profonde conscience, l'agression allemande était une menace -mise à exécution - non seulement contre nos espoirs d'émancipation, mais contre toute l'évolution humaine. C'est pourquoi nous, anarchistes, nous, antimilitaristes, nous, ennemis de la guerre, nous, partisans passionnés de la paix et de la fraternité des peuples, nous nous sommes rangés du côté de la résistance et nous n'avons pas cru devoir séparer notre sort de celui du reste de la population. Nous ne croyons pas nécessaire d'insister que nous aurions préféré voir cette population prendre, en ses propres mains, le soin de sa défense. Ceci ayant été impossible, il n'y avait qu'à subir ce qui ne pouvait être changé. Et, avec ceux qui luttent, nous estimons que, à moins que la population allemande, revenant à de plus saines notions de la justice et du droit, renonce enfin à servir plus longtemps d'instrument aux projets de domination politique pangermaniste, il ne peut être question de paix. Sans doute, malgré la guerre, malgré les meurtres, nous n'oublions pas que nous sommes internationalistes, que nous voulons l'union des peuples, la disparition des frontières. Et c'est parce que nous voulons la réconciliation des peuples, y compris le peuple allemand, que nous pensons qu'il faut résister à un agresseur qui représente l'anéantissement de tous nos espoirs d'affranchissement." 

Extrait du "Manifeste des Seize" -28 février 1916-.

UN "ANARCHISTE"
 

*

Pour illustrer le bellicisme aux couleurs du "socialisme", nous avons choisi quelques extraits de la déclaration des volontaires russes, déclaration faite à l'initiative d'une série de membres de la Section des Bolcheviks à Paris, pour justifier leur embrigadement dans le Premier régiment républicain russe qui partit défendre les couleurs de la République Française. Cette position n'est que la conséquence logique de la non-rupture, ni théorique, ni organisationnelle de cette organisation, avec la Deuxième internationale.

Ces extraits ont également le mérite de casser toute cette légende qui s'est historiquement installée autour de la prétendue intransigeance du parti Bolchevik, seul à porter les positions internationalistes malgré le déclenchement de la guerre et l'hystérie nationaliste. Rien n'est plus faux! En 1914, dans toute l'émigration russe, aussi bien chez les Bolcheviks que chez les Mencheviks ou les socialistes-révolutionnaires, la confusion fut extrême et s'il est vrai qu'il demeura bien quelques partisans de l'internationalisme au sein de ces groupes, la majorité n'en posa pas moins la question de l'enrôlement volontaire au sein de l'armée française.

Dans son livre de souvenirs intitulé "Lénine à Paris", Aline raconte:

Sous le drapeau de l'anarcho-syndicalisme, l'extrait de "La Bataille Syndicaliste" du 8 août 1914, signé Charles Albert et intitulé, "Partez sans amertume", n'appelle pas plus de commentaires!

Et pour illustrer la traduction "anarchiste" du programme social-démocrate, nous avons placé le paragraphe final de la déclaration de 15 "anarchistes" qui prirent position pour la guerre dans un texte qui est aujourd'hui plus connu sous le nom de "Manifeste des Seize". Cette profession de foi patriotique fut saluée par l'ensemble de la bourgeoisie. Le texte fut publié dans différents journaux réactionnaires et les félicitations plurent sur ces respectables "anarchistes" de la même manière qu'elles saluèrent les "socialistes" de l'Union Sacrée.

Parmi les signataires du Manifeste des Seize se trouvait le même Jean Grave dont nous avons vu la position pacifiste parmi les extraits choisis pour illustrer l'anti-militarisme, plus haut. On y trouve également, en tant que représentants typiques de l'anarchisme idéologique Charles Malato, Christian Cornelissen et Pierre Kropotkine.

Pour ce qui concerne le bellicisme de ce dernier, on peut carrément parler de continuité dans la forme même de ses déclarations. Kropotkine n'a jamais caché ses positions contre-révolutionnaires derrière cet anti-militarisme qui servit de façade à plus d'un. En 1906 déjà, Kropotkine avait piqué une violente crise lors d'une session plénière du congrès anarchiste russe à Londres: lorsqu'il entendit les arguments anti-militaristes de ses compagnons, il se leva et cria qu'au cas où une guerre verrait s'affronter la Russie et l'Allemagne, le devoir des anarchistes était d'y participer les armes à la main, ce qu'il ferait personnellement!
 
 
 
 

3. Les ruptures pendant la guerre

Les différentes justifications idéologiques contenues dans les extraits ci-dessus démontrent la violence avec laquelle l'Etat, toutes fractions confondues, soumit le prolétariat à la guerre.

Messimy résumait clairement les nécessités terroristes de la bourgeoisie quant à l'envoi de prolétaires au front. Ce parlementaire s'adressait en ces termes au Conseil des ministres, à propos des opposants à la guerre qui s'étaient manifestés fin juillet:

Cette crapule patriotarde française ne fait que décrire très précisément les conditions réelles dans lesquelles l'Etat capitaliste place des millions de prolétaires en temps de guerre: réduits à l'état de chair-à-canon, ils sont poussés par les balles de leurs propres gendarmes à se découvrir au feu des mines et des obus de l'armée adverse. Où qu'ils aillent, on leurs tire dessus!

Mais c'est précisément parce que ce bourgeois exprime trop clairement, trop froidement, trop franchement les visées profondes de sa classe, que les réformistes, les chefs syndicalistes, "socialistes" et "anarchistes" sont là pour proposer, en tant que forces "ouvrières" soutenant le programme de la bourgeoisie, des explications plus crédibles pour les prolétaires; ils sont là pour présenter le besoin guerrier de l'Etat comme un avantage pour le futur de l'ouvrier. La Social-Démocratie prétend conserver l'objectif final des ouvriers (la société sans classes) et présente la lutte "contre le militarisme", "contre le fascisme", "contre l'impérialisme",... comme une première étape qui, une fois réalisée, permettra de s'atteler aux autres tâches. C'est ainsi que la bourgeoisie parvient à organiser son front avec les ouvriers, à noyer ces derniers dans la défense de ses propres intérêts, à les embrigader sous ses bannières,... et finalement les amener à accepter la prosaïque réalité de l'enfer des champs de bataille.

*

Pour briser ce court parcours dans le musée des horreurs de l'histoire, nous allons maintenant citer quelques extraits qui manifestèrent, à contre-courant de l'Union Nationale, la vie de notre classe, la lutte contre sa mort sociale, la contradiction à la guerre.

Malgré les coups portés conjointement par l'ensemble des forces bourgeoises pour soumettre le prolétariat à la guerre, des îlots de résistance annoncèrent bientôt la vague de fond révolutionnaire qui se préparait à déferler mondialement.

Nous proposerons pour illustrer les ruptures avec le programme contre-révolutionnaire de la Deuxième Internationale, un extrait des consignes défaitistes révolutionnaires proposées par Lénine. A contre-courant de toutes les positions opportunistes prises aussi bien dans les congrès de la 2è Internationale qu'à Zimmerwald (8), à contre-courant du programme contre-révolutionnaire du parti Bolchevik lui-même (et en contradiction avec l'oeuvre de reconstruction de l'Etat bourgeois qu'il accomplit en Russie, après l'insurrection!), Lénine formula, sous formes de consignes précises, les perspectives révolutionnaires: retourner les fusils contre les officiers, organiser la désertion, lutter contre sa propre bourgeoisie, fraterniser avec les prolétaires des armées adverses,... transformer la guerre civile en guerre révolutionnaire internationale.

Pour illustrer les ruptures produites au sein du courant "anarcho-syndicaliste", nous avons placé un extrait de la conclusion que Rosmer donne à son livre "Le mouvement ouvrier pendant la guerre - De l'union sacrée à Zimmerwald", écrit en 1935, à la veille de la deuxième guerre mondiale.

Alfred Rosmer fut, avec quelques autres militants présents en France en 1914, un des seuls révolutionnaires à avoir tenté d'organiser dans ce pays, dès le début, une résistance à la guerre. Son journal, "Vie Ouvrière", très proche de la CGT avant la guerre, malgré une approche très ouvriériste de la lutte, deviendra un des pôles d'organisation de la résistance à la guerre. Rosmer travailla ensuite avec Trotsky au sein du Comité pour la Reprise des Relations Internationales qui, au-delà des perspectives très confuses que se donna ce comité (9), fut également un moment de centralisation des forces qui, à contre-courant de toute la société, refusaient l'adhésion à l'Union Sacrée.

Nous avons choisi un extrait écrit par Rosmer en 1936, parce qu'il est particulièrement intéressant de voir en quoi ce militant de notre classe, au-delà de telle ou telle illusion syndicaliste, au delà de telle ou telle limite sur la question du défaitisme révolutionnaire (10) même, conserva néanmoins suffisamment d'instinct de classe pour refuser l'anti-fascisme en tant que réponse démocratique menant à la guerre. Les leçons qu'il avait tirées au feu de la guerre et de la révolution qui lui succéda au début du siècle, lui permirent de garder la même position contre tout conflit capitaliste et ce, à l'aube même d'une guerre encore plus dévastatrice et dans laquelle la polarisation entre le fascisme et l'anti-fascisme constitua les mâchoires d'un piège plus traître encore pour le prolétariat.

Enfin, et pour terminer, nous proposons, en regard des ruptures communistes brandies sous les drapeaux "socialistes" et "anarcho-syndicalistes", un exemple d'une rupture avec le programme social-démocrate, entreprise sous le drapeau de l'anarchie.

Il s'agit du paragraphe de conclusion d'une "Déclaration Anarchiste" signée par le "Groupe International Anarchiste de Londres", qui se veut la négation violente du "Manifeste des Seize", cette déclaration pro-guerre "anarchiste" présentée plus haut. "Qu'y trouve-t-on?" se demandent ces contradicteurs du Manifeste des Seize:

*

Nous espérons ainsi, avec ces quelques extraits repêchés dans la mémoire des violents heurts entre révolution et contre-révolution, avoir quelque peu contribué à casser le mythe social-démocrate prétendant situer la ligne de fracture entre programme bourgeois et prolétarien, au niveau de l'opposition "anarchiste"/"socialiste" ou "communiste".

Ce mythe, renforcé par les "familles sacrées" tant "marxistes" qu'"anarchistes", ne résiste pas à la lecture de l'histoire réelle qui voit la frontière entre révolution et contre-révolution se dessiner beaucoup plus profondément au sein même des organisations ouvrières qui, soumises à l'importante crise politique que provoque la montée de la révolution ou de la contre-révolution, voient soudain leur groupe formel se polariser autour des questions vivantes que pose le devenir du mouvement: le prolétariat a-t-il une patrie? est-il possible de faire alliance avec une fraction de la bourgeoisie? soutenons-nous la guerre ou non? faut-il assumer pratiquement notre refus de la guerre en organisant l'action défaitiste?

La réponse à ces différentes questions, les polarisations qu'elles occasionnent, situe les militants -plus que toute appartenance formelle à telle ou telle organisation- soit dans un camp (celui de la révolution), soit dans l'autre (celui de la contre-révolution); elle mène également à la réalisation de sauts de qualité dans la centralisation des différentes expressions militantes communistes à un autre niveau d'organisation. Et ce sont aussi ces réponses qui déterminent la richesse des ruptures que nous vous proposons en conclusion.
 
 
"Une propagande universelle, étendue jusqu'à l'armée et sur le terrain des opérations militaires, pour la révolution socialiste et pour la nécessité de retourner les armes, non contre ses frères esclaves des autres pays, mais contre les gouvernements réactionnaires et bourgeois de tous les pays. La nécessité inconditionnelle d'organiser des cellules et des groupes clandestins au sein des armées de tous les pays pour répandre cette propagande dans toutes les langues. Une lutte sans merci contre le chauvinisme et le patriotisme de la bourgeoisie de tous les pays sans exception." 

Lénine -Oeuvres complètes, Tome 18-.

UN "SOCIALISTE"
 
"Les enseignements pratiques qu'il faut tirer de toute cette expérience peuvent se résumer ainsi: 

... Les faits ont montré que c'est une illusion absolue de croire qu'on peut, en entrant dans la guerre avec d'autres buts que les rapaces impérialistes -avec l'idée de lutter contre le militarisme, pour la défense de la démocratie- la purifier, éliminer sa tare originelle, lui imprimer un autre caractère: c'est l'erreur des socialistes russes qui se sont engagés dans l'armée française. 

... Toute guerre qualifiée antifasciste, toute guerre menée soi-disant pour abattre le fascisme, répéterait l'illusion de 1914, l'illusion de ceux qui croyaient sincèrement que la victoire de la Triple Entente signifierait la destruction du militarisme. Ni le militarisme, ni le fascisme ne seront jamais détruits par la guerre; la guerre peut seulement les renforcer, les étendre à travers le monde. Fascisme et militarisme ne seront et ne peuvent être abattus que par la classe ouvrière." 

Alfred Rosmer in "Le mouvement ouvrier pendant la guerre - De l'Union Sacrée à Zimmerwald" - 1935-.

UN "ANARCHO-SYNDICALISTE"
 
"Producteurs de la richesse sociale, prolétaires manuels et intellectuels, hommes de mentalité affranchie, nous sommes, de fait et de volonté, des "sans patrie". D'ailleurs, patrie, n'est que le nom poétique de l'Etat. N'ayant rien à défendre, pas même des "libertés acquises" que ne saurait nous donner l'Etat, nous répudions l'hypocrite distinguo des guerres offensives et des guerres défensives. Nous ne connaissons que des guerres faites entre gouvernements, entre capitalistes, au prix de la vie, de la douleur et de la misère de leurs sujets. La guerre actuelle en est l'exemple frappant. Tant que les peuples ne voudront pas procéder à l'instauration d'une société libertaire et communiste, la paix ne sera que la trêve employée à préparer la guerre suivante, la guerre entre les peuples en puissance dans les principes d'autorité et de propriété. Le seul moyen de mettre fin à la guerre, de prévenir toute guerre, c'est la révolution expropriatrice, la guerre sociale, la seule à laquelle nous puissions, anarchistes, donner notre vie. Et ce que n'ont pu dire les Seize à la fin de leur Déclaration, nous le crions: Vive l'Anarchie!" 

Déclaration du Groupe Anarchiste Internationale de Londres, en réponse au Manifeste des Seize -Avril 1916-.

UN "ANARCHISTE"
 



 
 

NOTES :

1. Comme nous l'avons déjà spécifié à diverses occasions, pour nous, la Social-Démocratie, en tant que véritable parti bourgeois pour les ouvriers, ne se limite pas aux différentes organisations "socialistes" affiliées à la Deuxième Internationale contre-révolutionnaire, mais inclut bien évidemment tous les secteurs de l'"anarchisme" réformiste.

2. Cf. entre autres: "Brest-Litovsk: la paix, c'est toujours la paix du Capital" in Le Communiste No.22 et 23, "1919 -Révolution et contre-révolution en Hongrie" in Communisme No.32, "Insurrection prolétarienne en Ukraine" in Communisme No.35.

3. Proudhon, comme tous les réformistes, a critiqué certains aspects de la société actuelle, mais au nom d'un programme qui maintient l'essentiel: la valeur, le prix, la banque, le crédit, l'échange, l'impôt, la marchandise, la concurrence, le bénéfice, le monopole,... et donc (que cela lui plaise ou non) le Capital et l'Etat. Il est vrai que certaines formules de Proudhon sont révolutionnaires et qu'elles furent adoptées par le mouvement communiste (telle l'affirmation que le suffrage universel est contre-révolutionnaire ou que le pouvoir sur les choses remplacera le pouvoir sur les hommes, dans la société future), mais avec les concessions décrites plus haut, son opposition à l'Etat ne sera jamais rien de plus que les classiques lamentations de la petite bourgeoisie impuissante. Comme telles, ces protestations constitueront la clef de l'"anarchisme" populiste et contre-révolutionnaire dominant, qui ira jusqu'à faire naître des hommes d'Etat qui s'auto-proclameront "anarchistes". Sans aller jusque là, Proudhon fera tout de même la coquette avec Bonaparte ("en forçant en réalité, à le rendre acceptable pour les ouvriers français" - Marx, dans sa lettre à Schweitzer, 1865)!

4. Ce livre qui valut à Liebknecht un procès retentissant, exprime le même manque de rupture avec la Social-Démocratie que les extraits des "socialistes" français. Non seulement théoriquement, dans le sens où Liebknecht ne voit pas l'opposition inconciliable entre le parlementarisme et sa lutte contre le militarisme au sein du SPD, mais aussi pratiquement parce qu'il entend ne rompre à aucun prix avec cette organisation qui pourtant réprime ses positions.

5. De 1907 à 1912, "La Guerre Sociale" est la revue animée par Hervé, principal dirigeant de la Fédération de l'Yonne au sein du Parti Socialiste. La tendance anti-militariste de Hervé était tellement forte et considérée comme si radicale qu'on parlait de l'hervéïsme, pour dénoncer toute tendance révolutionnaire, toute volonté de rupture au sein du PSF. "La Guerre Sociale" avait également énormément d'influence au sein de la CGT. Le principal collaborateur de Hervé était Almareyda, qui s'auto-proclamait "anarchiste" et qui, tout comme Hervé, terminera dans les bras du ministère de l'intérieur français, pro-patriote convaincu et financé pour cela par Malvy lui-même, le ministre de l'intérieur au moment du déclenchement de la guerre.

Ce sont ces cyniques individus (Hervé fut mobilisé et nommé porte drapeau du patriotisme, Almareyda, mobilisé et nommé lieutenant recruteur des Jeunes Gardes Françaises,...) qui pendant la guerre pousseront les misérables dans l'épouvantable hécatombe, marqueront les coups, compteront les victimes, étudieront la carte de guerre, planteront des petits drapeaux: "Nous avons pris 10 canons, nous avons fait 90 prisonniers, nous avons avancé de 400 mètres, nous en avons massacré 1.200..."

6. Celui qui parle est Michel Della Torre, le même auteur "anarcho-syndicaliste" qui déclarait un mois plus tard, le jeudi 10 septembre, toujours dans la Bataille Syndicaliste, et sous le titre: "Un abri dans la tourmente":

7. La "défense obligée" est le point de passage inévitable de la bourgeoisie pour entraîner le prolétariat dans la guerre. Il n'y a pas une guerre dans l'histoire qui n'ait été faite au nom de la paix, de la sauvegarde de la nation, de la défense de l'intégrité territoriale, etc. C'est toujours parce que la nation concurrente a "attaqué, menacé, agressé,...", qu'il faut maintenant partir en guerre "pour se défendre".

8. La Conférence de Zimmerwald est généralement considérée comme l'expression même de la rupture avec la 2ème Internationale, alors qu'elle n'en fut d'abord qu'une tentative de redressement. Lénine lui-même accepta de signer, avec les "gauches" qu'il avait rassemblées préalablement à la réunion, un manifeste inconsistant et pacifiste, dont il prétendait pourtant prendre distance. Les communistes "Tribunistes" de Hollande furent les seuls à refuser de signer ce manifeste de compromis, conséquents en cela avec la lutte contre l'opportunisme et le démocratisme qui avaient marqué toute l'histoire de la 2ème Internationale.

9. Trotsky et son groupe organisé autour du journal "Nache Slavo" étaient moteurs au sein de ce comité et l'on sait que la position de Trotsky à ce moment n'était en rien défaitiste révolutionnaire, mais plutôt centriste ("Ni guerre, ni paix") et qu'elle fut assimilée à juste titre par Lénine, à la position de Kautsky!

10. Rosmer n'adopta, ni ne lutta jamais pour l'affirmation du défaitisme révolutionnaire comme réponse, comme consigne pratique pour le prolétariat face à ceux qui l'envoient au massacre. Au contraire, il critiqua cette position avec des arguments démocratiques typiques du syndicaliste qui craint de heurter les sentiments des masses.
 


CE36.4 Mémoire Ouvrière :

1914 - 1918 : A propos de la social-démocratie comme parti patriotique... et quelques ruptures