Plus d'un an après le cessez-le-feu intervenu entre l'Irak et les armées de la Coalition (1), nous pouvons mieux que par le passé, tenter de développer, critiquer et soutenir la lutte menée par nos frères de classe dans cette région.

Rappelons une fois encore que notre critique se fait en pleine continuité avec notre "vieille" Proposition Internationale, dont l'une des concrétisations fut une réunion à Berne en octobre 1989 (2). Cette proposition reste centrée sur la lutte contre la terreur d'Etat et contre la préparation à la guerre, et garde toute son actualité.

A Berne, la réunion fut axée plus concrètement sur les luttes de classe en Irak et en Iran, peu après la guerre que s'était livrée ces deux pays. Cette réunion se voulait une tentative de coordination de l'activité internationaliste, et plusieurs propositions concrètes y furent formulées pour assumer la lutte et la solidarité face à l'Etat.

Depuis longtemps déjà, l'importance des luttes prolétariennes en Irak a déterminé notre tentative pour activement lancer un travail de centralisation de ces luttes avec d'autres militants communistes. Pendant et après les luttes dans cette région ont surgi, dans différents coins du monde, des volontés militantes et des tentatives d'organisation. Mais ces tentatives furent dramatiquement isolées et exceptionnelles.

Alors qu'en Irak, le prolétariat tendait à sa reconstitution comme classe, et que nos camarades réussissaient à s'organiser dans une perspective internationaliste (en diffusant nos matériaux par exemple, en distribuant nos brochures dans la région, en imprimant même localement nos "Thèses d'Orientation Programmatiques" en arabe,...), ici, en Europe, la phase sectaire prédominait, et nous devions constater que même les propositions minimales décidées à Berne (tentative d'organisation de la solidarité par la circulation des informations et des militants, par la création d'une adresse de contact, d'une caisse de fonds d'aide,...) ne pouvaient être maintenues.

En Europe, malgré cette situation de dispersion, malgré le peu d'initiatives prolétariennes dans ce coin-ci de la planète, nous avons essayé de maintenir autant que possible la solidarité internationale avec nos frères en lutte en Irak. Les militants et les informations ont circulé, et nous avons tenté de tirer collectivement les leçons de ces événements.

Il est vrai que dans quelques endroits du monde, des militants de notre classe ont porté un intérêt aux luttes du prolétariat en Irak et cela s'est concrétisé par des tracts, brochures, revues qui y ont été consacrées. Mais sans vouloir porter un jugement définitif sur le contenu de ces différentes productions, nous ne pouvons que regretter que l'énergie qui s'est exprimée au travers de celles-ci soit restée essentiellement dispersée et donc notoirement moins efficace à tout point de vue, cela tant immédiatement qu'historiquement.

Quant aux groupes dits "ultra-gauche", c'est encore et toujours le rejet raciste de toute lutte dépassant Milan ou Paris qui a prédominé. Pendant qu'en Irak, le prolétariat tendait à sa reconstitution en tant que classe, et que nos camarades réussissaient à s'organiser avec des perspectives propres, les militants du "Petit Milieu Révolutionnaire" portaient le même regard attardé sur leur nombril et lâchaient, tels des pontifes, quelques avis du haut de leur chaire. L'auto-suffisance et les leçons à donner ont marqué l'eurocentrisme propre à ce milieu complètement étranger à la centralisation des forces communistes de par le monde. Rappelons encore que le CCI, un représentant éminent de l'eurocentrisme, nie purement et simplement l'existence de luttes prolétariennes dans cette région, considère la classe ouvrière comme inexistante en Irak, et affirme qu'elle ne "possède quasiment aucune expérience historique de combat contre le capital (sic!)" (3).

Outre l'eurocentrisme et le mépris que ce type d'analyse exprime, ce qu'elle nie avant tout, c'est le développement de la contradiction capitalisme/communisme. La situation explosive en Irak ne montre pas seulement le présent de cette contradiction, mais bien plus encore son futur. Car "ici" aussi, la barbarie de la civilisation capitaliste, la guerre que le Capital mène contre le prolétariat, ne peut que se développer et s'accentuer jusqu'à atteindre l'intensité avec laquelle elle existe "là-bas", en tant qu'unique solution du Capital pour résoudre cette contradiction qui lui est mortelle. Notre lutte, les réponses des prolétaires en Irak, nous montre la seule voie possible au combat contre cette barbarie, la lutte pour la révolution.

C'est pourquoi, une fois encore, et malgré le peu d'écho rencontré dans le passé et même le présent (en dehors de certains contacts et camarades que nous connaissons personnellement), nous n'hésitons pas à réitérer notre appel de toujours:

Organisons ensemble le défaitisme révolutionnaire

et la communauté de lutte contre la guerre !

Sur base des propositions que nous avons faites, sur base de toute proposition sérieuse partant des intérêts du prolétariat, sur base de toute initiative révolutionnaire émanant d'un militant ou d'un groupe de militant, unissons nos forces face à tous ceux qui préparent la guerre, regroupons-nous pour être plus forts!

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Ce texte a pour but de compléter nos précédents articles. Il faut savoir que nous avons à tout moment favorisé l'actualité des informations arrivant du Golfe. Face à l'occultation générale, face au blocus complet opéré par les médias à propos des luttes révolutionnaires en Irak, nous avons favorisé la diffusion des informations que des militants de notre groupe ou d'autres organisations nous ont fait parvenir. Ces informations nous sont arrivées par fragments, insistant tantôt sur l'importance des différentes organisations présentes, tantôt sur la force de l'organisation de l'insurrection, tantôt sur les débats politiques en cours, etc. Nous avons préféré publier l'ensemble de ce qui nous parvenait, au fur et à mesure des publications, plutôt que d'attendre un hypothétique moment où nous aurions disposé d'un tout nous permettant de faire un texte unique et plus structuré.

En ce qui concerne ce texte-ci, nous avons à nouveau profité de récentes informations qui viennent de nous parvenir, ici en Europe, pour compléter les sujets que nous voulions traiter, à savoir, les luttes dans le Sud de l'Irak, l'apparition des Shoras au Kurdistan et les organisations présentes sur le terrain, les campagnes humanitaires de la bourgeoisie. Nous avons placé en annexe une liste de slogans utilisés le temps de l'existence des Shoras, ainsi que des extraits de textes datant de juillet 1991, en provenance de différentes organisations. On trouvera également dans nos annexes, un tract que notre groupe a tout récemment diffusé -mai 1992- dans la région de Soulaymania.

Que le lecteur nous excuse donc pour l'aspect relativement décousu de ce texte. En Irak aujourd'hui même, des minorités déterminées tirent les leçons de ce qui s'est passé, critiquent le démocratisme des Shoras, discutent les moyens de généraliser la lutte anti-nationaliste, résistent au désarmement que la bourgeoisie tente d'imposer à ceux qui l'affrontent. C'est dans ce contexte chaotique et périlleux, que nos camarades tentent de briser le mur des nations en nous faisant parvenir leurs textes, tracts, analyses, informations.

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Le premier chapitre se veut une rapide fresque de l'histoire des luttes en Irak, principalement dans le Sud. Nous voudrions par là, à la fois tenter de combler le peu d'informations dont nous disposions à propos des luttes défaitistes qui s'y sont déroulées pendant la guerre, et répondre également à l'incroyable préjugé "euroraciste" consistant à penser que les camarades de ces régions n'ont aucune expérience de lutte! Ces quelques lignes sur les luttes dans les régions des marais suffiront à démontrer l'intensité de la lutte contre l'Etat qui s'y est historiquement déroulée. Ce chapitre complètera utilement l'information que nous avons donnée sur les luttes en Irak, pendant et après la guerre.

Le deuxième chapitre traitera du surgissement contradictoire des Shoras durant la guerre du Golfe, d'abord comme réponse associationniste de notre classe face à toutes les organisations bourgeoises, puis, comme frein démocratique au développement de la lutte.

Le troisième et dernier chapitre traitera d'une manifestation particulièrement cynique de la lutte de la bourgeoisie mondiale, pour réprimer le prolétariat: les campagnes humanitaires et électorales.
 
 
 
 

1. La "région des marais": refuge traditionnel de la résistance à l'Etat

La résistance anti-étatique dans le sud de l'Irak, particulièrement dans la "région des marais" est bien antérieure à l'arrivée des Baassistes au gouvernement. Au travers des siècles, cette région a toujours servi de refuge à tous les pourchassés, les réprimés, les rebelles,... La configuration des marécages rend ceux-ci inaccessibles par voie de terre et en fait un endroit privilégié pour se cacher. La répression du gouvernement Baassiste n'est qu'un exemple, à une époque donnée, de la cristallisation de la volonté historique de l'Etat bourgeois d'en finir avec les désordres et l'indiscipline sociale qui règne depuis toujours dans cette région.

Il existe des dizaines de tribus, clans,... dans la "région des marais", et comme il est très difficile de se déplacer dans cette région, les communications entre les habitants des différents endroits sont rares. Pourtant, au delà de ces obstacles, ce qui les unifie, c'est la tradition du refus systématique à se soumettre à l'Etat.

Au début du siècle déjà, la bourgeoisie anglaise avait cru pouvoir utiliser à son propre compte les réactions anti-étatiques qui surgissaient contre les Turcs dans ces régions du sud. Elle essaya de rallier les luttes sociales qui éclataient contre l'Etat turc, à ses propres intérêts. Mais les réactions des prolétaires furent loin de correspondre à l'attente des colons anglais, et les actions contre ceux-ci devinrent tellement violentes que l'Etat turc tenta à son tour de s'approprier historiquement les combats livrés aux bourgeois anglais: ils présentèrent la résistance de la "région des marais" comme l'exemple même de la lutte pour la décolonisation!

Aujourd'hui encore, l'opposition officielle (les chiites) tente de confisquer ce qui reste de lutte sociale dans le sud, et la présente comme l'expression du soutien à leur propre politique.

Le parti Baas est connu comme l'un des gouvernements les plus répressifs de l'histoire moderne de l'Irak. Et bien qu'il ait réalisé d'énormes projets sociaux et économiques dans cette région, des projets qui dépassent de loin la somme de tout ce qui a été fait dans ce domaine par les autres gouvernements depuis le début de ce siècle, l'indiscipline sociale resta toujours présente.

Cette particularité a fait des populations de la "région des marais" une sorte d'"ennemi naturel" de l'Etat toutes fractions confondues (baassistes, chiites, nationalistes,...).

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Peu avant la guerre Iran/Irak, quelques centaines de militants pourchassés se réfugient dans les plaines marécageuses. Ces déserteurs trouvent un appui auprès des populations locales des frontières sud de l'Iran. A cette époque, ces militants ne constituent pas une force organisée et ne possèdent que peu de moyens de défense parce qu'ils ne représentent qu'une poignée d'hommes éparpillés et très isolés.

On trouve parmi ces militants des anciens membres du Parti "Communiste" Irakien venus des villes du sud et du centre. Ils sont recherchés pour la plupart, à cause de leur refus de collaborer au traité d'alliance signé entre le gouvernement et leur parti. Dans certains cas, le Parti "Communiste" Irakien les dénonce auprès du gouvernement.

On y trouve aussi des militants ouvriers actifs dans l'agitation et les actions de classe qui eurent lieu dans des villes comme Bassora, Amara, Nassiria. Il y a enfin de nombreux déserteurs et prolétaires qui refusèrent le travail obligatoire dans des organisations du parti Baas (organisation d'étudiants, syndicats, travail populaire,..).

Au début des années 70, un plan de réaménagement du territoire dans la région est élaboré par le gouvernement. Celui-ci a pour but d'augmenter la terreur d'Etat en prenant pour cible directe la destruction des villages les plus proches des marais. Le gouvernement veut par là limiter au maximum l'appui des habitants aux rebelles en déportant les villageois vers d'autres lieux. Les maisons de ceux qui refusent de partir sont dynamitées par l'armée, obligeant ses habitants à vivre dans les décombres.

Quand la guerre avec l'Iran est déclenchée, les rangs de ces réfugiés et déserteurs augmentent de plus en plus. Profitant du peu de préoccupation de l'Etat à leur encontre (occupé par le conflit), la survie de ces militants devient momentanément plus facile, bien qu'elle ne soit pas encore assez structurée que pour se définir comme une force clairement organisée.

La première année de guerre permet donc de soulager quelque peu la pression directe que le gouvernement exerçait sur eux. La question de la survie immédiate devient moins lourde. Beaucoup de prolétaires se réfugient dans cette zone avec leurs familles.

Mais malgré l'augmentation du nombre de ces réfugiés et déserteurs, le manque de perspective, le manque de projet social clair limite la lutte à la survie individuelle d'une masse au potentiel pourtant révolutionnaire.

La victoire de l'Etat irakien dans les premiers assauts contre l'Iran renforce cette tendance à la désorientation. L'Etat est dans une phase où il comptait plus ses victoires que ses défaites. Il est donc plus à l'aise que jamais pour combattre ses ennemis "intérieurs" et justifier la répression.

Ce rapport de force en faveur de la bourgeoisie réduit le champ d'action des militants à des liens de plus en plus difficiles à maintenir. Cette présence massive de "hors-la-loi" attire l'attention des autorités et évoque la nécessité d'une réaction musclée contre eux. Toute action de la part des déserteurs risque de provoquer dès lors une réaction de la part du gouvernement.

C'est durant cette période (il y en aura d'autres) que l'Etat menace d'exécution les habitants de la région s'ils aident des "hors-la-loi". Les autorités mettent leurs menaces à exécution et détruisent des villages proches des marais. L'Etat exécute par dizaines des habitants accusés d'aider des déserteurs. Le simple fait d'indiquer la route à un déserteur est considéré comme suffisant pour s'attirer les foudres de la répression.

Janvier 1981 est marqué par le début des contre-offensives iraniennes pénétrant en territoire irakien dans la région d'Ahwaz. Quelques milliers de déserteurs s'ajoutent à ceux qui étaient déjà présents. La plupart fuient le front et les régiments d'arrière-garde.

Durant cette période, le gouvernement change les axes de sa propagande de façon à ce qu'ils correspondent mieux aux nécessités du moment, c'est-à-dire à sa situation de défaite militaire. Cette propagande défend le fait que l'Irak n'a jamais eu l'intention d'envahir l'Iran et que l'attitude agressive de l'Iran (ses victoires militaires) ne peut qu'amener tout bon patriote "à défendre responsablement sa patrie". Les implications pratiques de cette propagande consistent en une large distribution d'armes à tous les habitants des régions du sud à qui on propose de "se défendre soi-même contre les fanatiques iraniens".

Les bourgeois iraniens, de leur côté, multiplient les appels à la résistance et à la "Jihad sacrée" contre le "satan Saddam", pour "la libération des villes saintes de Karbala et Najaf".

La grande défaite de l'armée irakienne en 1982 renforce le mouvement de désertion et le repli de l'armée vers les régions sud du pays. La peur d'une victoire de l'armée iranienne dans le sud et le centre contraint l'Etat irakien à lancer une opération de nettoyage sur ses propres territoires du sud. L'Etat tente de liquider toute résistance anti-gouvernementale à l'intérieur du pays et au sein même de l'armée.

C'est dans le courant de cette même année que des villages dans les marais sont bombardés aux armes chimiques. On prend pour cible les villages qui ont refusé d'obéir aux ordres de quitter la région et de rejoindre la mobilisation générale pour la défense de la patrie.

Les déserteurs se retrouvent dans une situation assez complexe. D'un côté, une armée iranienne aux frontières sud qui se prépare à l'offensive finale contre l'armée irakienne (l'Iran essaye de couper la route principale qui relie Bagdad au sud, à Bassora). D'un autre côté, une armée irakienne bien équipée, quoique affaiblie par un manque manifeste de volonté d'obéir aux ordres, de la part de nombreux soldats. Le désordre règne dans les rangs des déserteurs et laisse une situation peu claire du point de vue prolétarien. Les réfugiés des marais s'expriment plus comme une masse que comme un mouvement organisé.

Pendant toute cette période, une kyrielle de petits groupes (dont nous ne connaissons pas les noms) lance des appels (non centralisés) pour l'auto-organisation, l'auto-défense et pour le maintien de la lutte contre les deux armées. Des groupes ou plutôt des unités de combattants organisent des opérations de sabotages au coeur même des territoires détenus par l'armée irakienne (attaques de dépôts de munitions, de lignes de chemin de fer, de convois, de sièges du gouvernement, exécution de membres connus du parti baassiste, propagande pour pousser à la désertion d'autres soldats,...).

L'Etat iranien tente aussi d'utiliser ces actions à son propre compte, aux travers de la fraction bourgeoise chiite basée en territoire irakien, le parti Dawa islamiste (4). Mais, celui-ci ne parvient pas à mobiliser les prolétaires de son côté, sauf une toute petite partie d'entre-eux, qui, aussitôt convaincus, quittent la région pour rentrer dans les rangs des petites unités Dawa en Iran.

Pour recruter des militants dans le parti Dawa, le gouvernement iranien facilite la vie à ses adhérents ou sympathisants en leur donnant des avantages matériels: soin des malades et des blessés, autorisation de visites et de déplacements en Iran, nourriture,... Ceux qui refusent le cadre de ce parti, doivent se démerder clandestinement pour se soigner ou se procurer de quoi survivre. Certains déserteurs se font d'ailleurs passer pour des adhérents de ce parti le temps de se soigner.

Plus le temps passe, plus le besoin d'organisation et de centralisation devient fort. A cette époque, la région sud est le théâtre d'un véritable carnage organisé entre les deux armées iraniennes et irakiennes. La situation de tous les déserteurs réfugiés dans cette région en est aggravée.

En 1983, il y a jusqu'à 20.000 déserteurs relativement bien équipés: une véritable armée révolutionnaire de défaitistes. C'est alors que, l'Etat irakien lance une vaste offensive contre ces insurgés.

A cette époque, les frontières de la guerre se stabilisent plus ou moins. Les bourgeois parlent de plus en plus de trouver une solution pour "faire la paix".

En fait, au front, les avant-postes de l'armée irakienne montrent de plus en plus d'hésitation à appliquer les ordres. La désobéissance des soldats se généralise. Finalement, l'état major irakien donne l'ordre d'anéantir une partie de ses propres troupes, trop sensible au défaitisme, et dont elle craint une contagion au reste de l'armée. Ainsi, un régiment entier d'un millier de soldats est purement et simplement massacré. Les bombardements massifs font 8.500 morts dans les rangs des déserteurs. L'armée iranienne basée à quelques kilomètres de là ne lève évidemment pas le petit doigt pour s'y opposer. Bien au contraire, elle empêche tant les blessés que leurs familles de se réfugier en Iran.

Malgré l'ampleur, la brutalité des bombardements et l'immonde massacre qu'elle engendre, l'armée ne réussit pas à entrer à l'intérieur des zones occupées par les déserteurs.

Les journaux d'opposition irakiens (Parti "Communiste" Irakien, nationalistes kurdes, Dawa, islamiste,...), soulignent: "il est bien dommage que tous ces enfants du peuple n'aient pas pu se donner un corps politique, un parti, pour entrer dans les rangs des autres partis démocrates, anti-fascistes, pour travailler dans le front démocratique irakien". Ils montrent par ce genre de déclarations qu'ils ne contrôlent rien du mouvement.

A l'époque, l'UPK (Union Patriotique Kurde) de Jalal Talabani négocie avec le gouvernement irakien pour trouver une solution pacifiste aux questions kurdes.

Après cette défaite, une partie des déserteurs se réfugie avec leur famille en Iran, mais une petite minorité d'entre eux arrive à gagner les régions du Kurdistan. Ceux-ci doivent à la fois fuir la répression de l'armée irakienne mais également se défendre contre les nationalistes kurdes (tout particulièrement l'UPK). Ces derniers livrent aux autorités les déserteurs qu'ils attrapent, en échange de quoi, le gouvernement leur accorde des concessions dans les négociations.

Quelques uns échappent aux nationalistes et survivent grâce à l'aide d'autres déserteurs ou trouvent refuge dans des villages Kurdes. Ceux qui n'ont pu fuir les régions du sud, sont condamnés à résister et combattre pour survivre.

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Entre 1986 et 1989, dans le centre du pays et aux alentours de Bagdad, l'activité prolétarienne réémerge. Différentes unités de déserteurs organisent des opérations de sabotage, des réappropriations prolétariennes, des attaques de stocks de munitions, de nourriture, des sabotages de lignes de chemins de fer, des organisations d'expéditions punitives contre des membres du parti Baas ou de son service de sécurité. Des affrontements ont lieu entre des troupes de sécurité du gouvernement et des groupes prolétariens armés.

Les journaux irakiens relatent journellement des arrestations et des exécutions de "traîtres", de "voleurs", de "bandits" et de "trafiquants",... et ce, dans la seule région du centre.

Des villages entiers sont une nouvelle fois détruits et leurs habitants massacrés pour avoir été suspectés d'avoir donné à manger aux "saboteurs" ou simplement pour leur avoir laissé traverser leur village.

Dans cette période, on distingue deux fronts de guerre. Un à l'extérieur de l'Irak. L'autre plus menaçant, à l'intérieur. Un peu partout dans toutes les villes surgissent des luttes contre le gouvernement. Ces luttes prennent de plus en plus un aspect massif et organisé.

A notre connaissance, une multitude de groupuscules surgit dont les membres actifs dépassent rarement le nombre de quelques dizaines. Les centres de ces petits groupes se trouvent dans les villes de Bagdad, Nassiria, Bassora, Diwanya, Shatora, Al Amara, Kut,... Toutes ces structures prennent des arrangements pratiques entre elles à propos du partage du territoire et de l'influence militaire. Elles essayent d'organiser la solidarité, l'entraide, l'échange d'informations, les soins des blessés, l'organisation des magouilles pour survivre, les méthodes de déplacements des unités, les liens avec les villes et la population,... En fait, la création de ces structures date d'après la grande défaite de 1983, qui n'a laissé sur place que 3 à 4.000 combattants. Ce sont des officiers déserteurs qui sont à l'origine de la plupart de ces structures.

Trois groupes sont connus pour leurs tracts ou appels. Ce sont des organisations réunissant des prolétaires, malgré une forte influence de l'idéologie maoïste: "l'Avant-garde ouvrière", "La révolution permanente", "Autonomie de combat",... Il existe également un organe du nom de Shakhila (travailleurs).

Ce n'est qu'à partir de la dernière année de guerre contre l'Iran, que des tentatives de centralisation parmi ces structures voient le jour. La démobilisation à l'intérieur de l'armée, les conditions de vie de plus en plus difficiles de la population, le poids de la répression de plus en plus féroce contre la résistance anti-gouvernementale a encouragé cette démarche.

Cette résistance surgit à chaque fois que sont ramenés les corps de soldats tués au front. Les prolétaires des villes ou des villages en profitent pour organiser des rassemblements et des manifestations contre l'Etat, contre la guerre. Des manifestations ont lieu tous les jours devant des sièges de gouverneurs ou du parti Baas. Au cours de ces manifestations, les flics n'hésitent pas à tirer ou à arrêter les meneurs pour les exécuter publiquement.

Mais la répression ne décourage pas les révoltes des prolétaires habitués à ces méthodes et qui ont vécu dix fois pire. Après chaque agitation, aussi bien dans les villes qu'à l'intérieur de l'armée, les débordements sont brutalement réprimés dans le sang. Les exécutions de soldats et d'officiers sont monnaie courante. Le gouvernement leur reproche "d'avoir laissé des malfaiteurs mettre en péril les intérêts nationaux et la sécurité d'Etat". Des hauts responsables sont également parfois exécutés. Ainsi, on a pu voir des "héros de la nation" décorés plusieurs fois par Saddam lui-même, finir devant un peloton d'exécution. Certaines de ces exécutions ont lieu publiquement. La situation est telle que les remplaçants de ceux qui viennent d'être exécutés ne savent plus comment agir. Ils ont peur d'être accusés à leur tour de brutalité par la population ou de laxisme par l'Etat.

Les quelques vieux militants qui ont eu la chance de survivre, après la systématisation des exécutions de leurs camarades avant et pendant la guerre Iran/Irak, reprennent un bol d'air grâce à la réémergence des luttes. Les appels à la résistance dans les villes sont nombreux. Ces appels sont signés: "Prolétariat", "Peuple exploité", "Révolutionnaires",...

Les tentatives de centralisation formelle restent malheureusement très faibles et ne dépassent guère les limites du renouvellement des anciens liens militants entre telle ou telle personne, auparavant séparée par la répression.

La résistance passive s'organise aussi. On refuse de participer aux cérémonies officielles organisées par l'Etat. On refuse de fêter les victoires militaires du pays, on refuse d'aller voir les défilés des nombreux prisonniers, on refuse d'accepter les "trésors de guerre" pris à l'ennemi, et redistribués aux soldats et à la population pour cimenter la cohésion nationale. Dans de nombreux cas, de "bons citoyens" utilisent leur place dans l'administration pour aider et/ou cacher des déserteurs. Beaucoup d'entre eux sont exécutés, leurs maisons dynamitées et leurs familles massacrées.

Il est très difficile de donner des dates exactes pour chacun de ces événements car ce qui s'est passé n'a pas de date. C'est un problème pour tous ceux qui les ont vécu sur place: toutes ces actions de notre classe étaient tellement systématiques qu'il arrivait même qu'une personne racontant un événement dont elle était elle-même l'auteur se trompe une fois sur deux, tant sur l'exactitude des dates que sur la description des faits.

Entre 1988 et 1990, c'est surtout dans les régions du sud et du centre de l'Irak que la lutte s'intensifie, particulièrement dans les villes. La population compte ses victimes qui se multiplient avec les années de guerre et la situation économique qui se détériore encore. La bourgeoisie se trouve dans une situation très difficile. Elle doit contrôler des milliers de déserteurs en armes, maîtriser le manque de confiance par rapport au gouvernement, et réprimer les débordements dans l'armée.

Dans les marais, l'armée de déserteurs essaye de se structurer un peu plus, les groupes tentent de se donner plus de cohérence. Au plus les luttes se développent, au plus les besoins de centralisation font surface pour casser l'isolement.

En 1989 et 1990, l'armée lance plusieurs assauts contre le mouvement dans les marais. Le bilan des pertes est très lourd des deux côtés. L'isolement dans lequel se retrouve les prolétaires du sud réduit leur résistance face à l'Etat et crée une situation très critique. Fin 1990, le nombre de déserteurs se réduit de nouveau à quelques centaines de combattants organisés dans de petites unités mobiles, décentralisées et indépendantes. Nombreux sont ceux qui n'ont pu résister et ont rejoint l'autre côté des marais en territoires iraniens, près d'Ahwaz. Certains ont même intégré, pour survivre, les corps armés du parti Dawa islamiste. Parmi ceux-là, beaucoup de blessés et de familles.

A chaque fois que les prolétaires se soulèvent, la bourgeoisie internationale parle de mouvement chiite dans le sud et de nationalisme kurde dans le nord. Ce ne sont que mensonges et falsifications idéologiques. Les chiites eux-mêmes n'ont jamais considéré ce mouvement comme le leur. Le Parti Dawa islamiste, tout comme les autres partis d'opposition bourgeoise, critique ce mouvement. Ils traitent la masse de déserteurs des marais, de "foule de sans principe, d'anarchistes, d'athées et de saboteurs qui boivent du whisky et font l'amour dans les lieux saints"!

La description de cette résistance prolétarienne à la guerre et du refuge qu'ils trouvent dans la "région des marais", démontre l'impossibilité pour la bourgeoisie de rétablir la paix sociale intérieure permettant de poursuivre les buts de guerre de Saddam Hussein. En ce sens, l'arrêt des combats entre l'Iran et l'Irak a eu comme cause fondamentale le défaitisme des prolétaires en Irak.

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Les causes de l'occupation du Koweit se trouvent également dans l'ensemble des contradictions que nous avons décrites ci-dessus.

Avant et pendant l'occupation du Koweit, des grèves surgissent un peu partout en Irak: grèves contre l'effort de guerre, contre l'augmentation de l'austérité,...

Du mois de mai au mois de décembre 1990, durant toute cette période où les prolétaires sentent la guerre arriver, l'action directe contre l'Etat se généralise. A Arbil, Mossoul, Touzkhourmato, Tikrit, Kirkouk, Bagdad, Soulaymania, Bassora... des actions éclatent dans des secteurs les plus divers: les ouvriers municipaux, les ouvriers du carrelage, du plâtre, de la confection, des sacs plastic, des Ponts et Chaussées, du tissu, des transports, de l'électricité, du souffre, de l'énergie nucléaire,... Les luttes éclatent contre les licenciements, contre les suppressions de jours fériés, contre les jours de travail gratuits pour la patrie, contre les heures supplémentaires, contre la quantité de nourriture réduite dans les cantines, contre les réductions de salaires et l'augmentation du temps de travail, contre les retards de paiements de salaires, les recrutements forcés pour le front, le rationnement,... Les réactions des prolétaires se matérialisent par des manifestations, des grèves, des incendies d'usines, des occupations, des pillages,... Nombre de ces actions vise à établir un rapport de force pour obtenir des augmentations de salaire. Face à cette terreur ouvrière généralisée, les patrons font très souvent marche arrière.

Pour ce qui est de l'armée, des soldats sur le front et à Bagdad témoignent que dès le troisième jour du début de l'offensive terrestre, la plupart des casernes autour et dans la ville de Bagdad était pratiquement vide. Les désertions sont massives et préparées depuis de longs mois. Les soldats attendent la première occasion pour se sauver. Ils utilisent massivement de faux laisser-passer et sont aidés par des prolétaires de la ville qui leur fournissent des vêtements civils, des caches et de quoi manger. Seuls ceux qui n'ont pas de contacts ou de connaissances sur place ne peuvent pas s'enfuir, ne sachant où aller.

Sur le front, la situation est plus dramatique. Ce sont principalement d'anciens déserteurs qui sont mis en première ligne. C'est le meilleur moyen de s'en débarrasser. Ces soldats ne peuvent ni se sauver pour se constituer prisonnier chez les Alliés (le

terrain qui les sépare d'eux est miné), ni faire demi-tour sous peine de se faire tirer dessus par les gardes républicains. Ainsi coincés, la quasi totalité des forces du front de sud-ouest est restée dans les tranchées, sans nourriture et sans eau,.. C'est fatigués, affamés et assoiffés que des milliers d'entre eux sont enterrés vivants par les bulldozers des Alliés. Glorieuse victoire technologique!

Sur le front sud-est, grâce à l'existence des villes proches telle que Bassora, les soldats ont plus de facilité pour quitter le front et regagner la ville. Dès la fin du mois de janvier, des centaines de soldats désertent et se réfugient dans la ville de Bassora et ses alentours. Les anciennes forces du mouvement des marais intensifient leurs actions et renforcent leurs contacts avec d'autres déserteurs et insurgés dans des villes telles que Amara, Bassora, Nassiria,...

Les débordements se généralisent dans l'ensemble du pays, plus particulièrement à Bagdad. Les quartiers de Thaoura, Kazimia, Shouela se soulèvent. Fin février et début mars, le mouvement s'étend à Bassora, Kerbala, Najaf, Nassirya, Soulaimanya, Mosoul, Arbil, Kirkouk,... Les prolétaires attaquent les sièges du parti Baas, libèrent les prisonniers, dévalisent les bureaux gouvernementaux, attaquent les quartiers des services de sécurité, exécutent par centaines les responsables du parti Baas et les tortionnaires de la terrifiante police secrète.

Cette situation explosive amène l'Etat bourgeois mondial à organiser, par le biais de ses gouvernements, des actions de soutien aux partis d'opposition chiites, nationalistes, démocrates,...

Le parti Dawa islamiste prend des contacts directs avec les américains et les saoudiens. Les nationalistes kurdes en font autant. Chaque fraction prétend être l'instigateur et l'avant-garde d'une partie du soulèvement. Mais aucun d'entre eux n'a l'influence qu'ils prétendent avoir.

Devant la radicalité du mouvement, tous se contredisent. D'un côté, ils affirment être l'avant-garde du mouvement et d'un autre côté, ils nient avoir un quelconque lien avec les actions perpétrées par les prolétaires; ils nient la responsabilité des actes de rébellion. Les bourgeois des autres pays se rendent vite compte que la situation est incontrôlée et commencent à prendre distance.

Les fractions chiites finissent par dénoncer le mouvement comme étant un soulèvement organisé par des anarchistes et des fauteurs de troubles. La bourgeoisie mondiale prend conscience de ce qui se passe et, au vu de l'incapacité de ses interlocuteurs à contrôler le mouvement, elle prend tout de suite les mesures qui s'imposent pour stopper le conflit dans le Golfe.

Entre une opposition amie mais faible et la fraction bourgeoise au gouvernement, ils choisissent la deuxième. Saddam Hussein a encore la force nécessaire pour s'occuper des soulèvements, étant donné que les Alliés n'ont jamais détruit les troupes de chocs de l'armée irakienne contrairement à ce qu'ils ont prétendu dès les premiers jours de la guerre. Ainsi, grâce à la fin des opérations alliées, l'armée irakienne (la garde républicaine) peut enfin consacrer toutes ses forces à la lutte contre les prolétaires du sud d'abord, et du nord ensuite. Sous les yeux bienveillants des armées Alliées (5), les positions occupées par la rébellion sont reprises pas à pas. L'armée irakienne entre avec chars et blindés dans les villes et font des milliers de morts parmi les insurgés.

Une fois cette besogne accomplie, l'armée oriente ses forces vers le nord tout en s'accouplant aux fractions bourgeoises nationalistes. Les nationalistes kurdes UPK-PDKI (Union Patriotique Kurde et Parti Démocratique Kurdistan Irakien) organisent les contacts avec le gouvernement et signent un accord de cessez-le-feu sur le front nord du pays. Ils s'engagent à prendre en charge le contrôle des villes du nord (Soulaymania, Kirkouk, Arbil,...) pour rétablir la paix sociale.
 
 
 
 

2. Les Shoras: révolution et contre-révolution

Nous avons vu dans nos articles précédents, les développements des insurrections de Mars et de Juillet 1991 dans le nord de l'Irak.

Nous allons maintenant revenir sur certains éléments de ces luttes surgies dans cette zone du Kurdistan irakien, et particulièrement à Soulaymania, à partir d'informations directes que nous avons reçues, et qui sont venues confirmer ce que nous en disions dans nos revues précédentes. Soulaymania semble être la ville du Kurdistan où la lutte de classe fut la plus forte et où la contradiction à l'Etat mena le prolétariat à poser la question d'une centralisation plus puissante de ces luttes. C'est ce que nous allons analyser maintenant. Mais d'abord, quelques mots sur les Shoras.

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Comme toujours, lorsque le prolétariat se met à lutter, il essaie de donner des réponses à la nécessaire centralisation de ses forces. Au travers des luttes, l'associationnisme ouvrier passe par des concrétisations plus ou moins claires, suivant les niveaux de réappropriation de l'expérience prolétarienne.

Ainsi, en Irak, ont surgit les Shoras (6). "Shora" signifie littéralement "Conseil", "Soviet". La reprise de ce drapeau fait référence à l'histoire immédiate du prolétariat dans la région. En effet, le souvenir des luttes d'Iran des années 1978, 1979 y est encore vivace: à cette époque, des centaines de Shoras furent constitués, avec les mêmes contradictions que connaît ce type de regroupement élémentaire du prolétariat quand il tente un premier pas dans la centralisation de sa lutte (comme les Soviets en Russie, en 1905, puis 1917 ou les Conseils en Allemagne en 1918). En Iran, les "Shoras" disparurent définitivement sous les coups conjugués du démocratisme qui les animait et de la répression des bourgeois islamistes.

Mais "Shora" resta associé à la violente vague de lutte qui secoua l'Iran à cette période et qui vit les prolétaires défaire une des armées les plus puissantes au monde. Dès lors, c'est tout naturellement que le prolétariat en lutte en Irak reprit cette référence classiste comme drapeau de ses associations.

Et, comme toujours, c'est dans le feu de l'action que les frontières de classe surgissent au sein même des organisations que les ouvriers se donnent. Il ne s'agit donc pas pour nous de revendiquer en soit un drapeau (les Shoras), mais bien d'essayer de comprendre où se trouve le prolétariat révolutionnaire (ses forces) et comment il répond aux besoins de sa lutte.

Les Shoras concrétisent un niveau de lutte important, relativement à la situation mondiale du prolétariat où la tendance est plus au spontanéisme qu'à la centralisation de ses forces dans des organisations communistes. Mais les Shoras furent également le lieu d'immenses niveaux de confusions et de faiblesses énormes par rapport aux besoins du mouvement. C'est ce qui amena une bonne part de ces structures à sombrer bien vite dans les bras du nationalisme kurde.

Les Shoras sont des structures surgies de la lutte et organisées sur base de quartiers, d'usines,... Ils furent également mis sur pied à l'origine, pour lutter contre le pillage opportuniste d'une clique de requins commerçants et/ou nationalistes qui détournaient systématiquement les récupérations prolétariennes en marchandage et ce, contre les besoins du mouvement. Les exemples foisonnent où des camions de l'armée, des lits d'hôpitaux ou des équipements électriques furent pris et revendus en Iran, alors que dans la bataille, les prolétaires avaient un besoin désespéré de ce type de matériaux.

Certains Shoras assumèrent également durant leur éphémère existence, la centralisation de toute une série de niveaux de résistance face à l'Etat. Ainsi, certaines de ces structures organisèrent militairement la protection des déserteurs visés par les nationalistes.

Les Shoras vécurent le temps des insurrections de Mars et Juillet 1990 et disparurent d'eux-mêmes une fois que leur relative institutionalisation alourdit les développements de la lutte. Aujourd'hui, il n'y a plus de Shoras, mais ses militants les plus combatifs se sont organisés en petits groupes pour tenter de tirer les leçons du mouvement tout en luttant contre le désarmement organisé par la bourgeoisie mondiale.

Entachés par toutes les limites actuelles du mouvement ouvrier (manque de rupture avec la démocratie, anti-substitutionnisme, ouvriérisme,...), ces Conseils subiront des influences politiques aussi diversement antagoniques que celles des nationalistes kurdes et des groupes internationalistes. On trouve ainsi des Shoras sous la direction des contre-révolutionnaires du Front Kurde et sous celle, tout aussi anti-ouvrière, du Parti "Communiste" Irakien. D'un autre côté, des organisations plus radicales exprimeront les intérêts des prolétaires, au sein de certains Shoras. Ainsi, le groupe "Perspective Communiste" (7), malgré des manques évidents de rupture avec l'idéologie maoïste, assumera néanmoins pratiquement des niveaux très importants de centralisation des luttes anti-nationalistes. De même, des groupes plus restreints tels CAG (Groupe d'Action Communiste), SWE (Passion du Travailleur Socialiste) ou encore RWU (Union Ouvrière Révolutionnaire), tenteront, avec beaucoup de limites, d'affirmer plus clairement les intérêts des prolétaires en lutte. On comprend que l'histoire des Shoras soit l'histoire des affrontements entre ces différentes tendances, et principalement entre nationalisme et internationalisme. En annexe de ce texte, des slogans des Shoras, des tracts de minorités organisées, ainsi qu'une brève critique de "Perspective Communiste" à propos des Shoras, contribuent à éclaircir les contradictions présentes dans ce type de structure.

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Durant tout le mois de février 1991, alors que les bombardements de la Coalition s'intensifient, les déserteurs reviennent du sud et font circuler des informations sur les insurrections qui ont lieu à Kut, Amara, Nassiria, Samawa et Hella. A la fin de ce même mois, les prolétaires du nord apprennent que la ville de Bassora est tombée aux mains des insurgés et que des unités entières de l'armée se sont ralliées au mouvement avec armes et tanks. Certains quartiers de Bagdad, tel que celui de Al-Thawra, se soulèvent. Face à ces informations, les chefs de clan (8) appellent au calme en arguant que toute action insurrectionnelle implique la venue de la Garde républicaine, et que l'on court ainsi au massacre.

Le 5 mars 1991, juste avant le soulèvement de la ville, des chefs de clan se réunissent avec des représentants du parti Baas. Ces derniers donneront carte blanche aux leaders des clans pour réprimer toute personne impliquée dans un soulèvement.

Mais rien n'empêchera le déferlement de prolétaires armés dans la plupart des quartiers de Soulaymania. En sept heures, la ville est prise et les Shoras poussent comme des champignons.

Ce même jour, c'est au tour de Ranya dans le nord de se soulever, puis le lendemain, la ville de Chwar Korna se joint au mouvement.

A Soulaymania, du 7 au 20 mars, vont s'exprimer différents moments de lutte où dans chaque action, nous pouvons voir les expressions des forces et faiblesses du prolétariat. Une des grosses difficultés à laquelle vont s'affronter les prolétaires sera de donner une réponse homogène face aux tentatives des nationalistes kurdes de phagocyter leurs actions.

Des flottements ont lieu à différents moments, notamment lorsque, le 7 mars, des partisans des Shoras font 600 prisonniers de la police secrète et que se pose la question de quoi en faire. Certains vont consulter des chefs de l'Union Patriotique Kurde dans les montagnes. Le chef militaire de l'UPK (Noshirwan) prône de ne pas les tuer parce "qu'ils peuvent être utilisés plus tard". D'autres membres des Shoras veulent, quant à eux, les traîner dans les rues pour rappeler à tous, quel genre de torture ils sont capables d'infliger aux prolétaires. L'épisode se conclut par la liquidation pure et simple des 600 flics, et non 2.000, comme il l'a été mentionné par erreur dans une des revues précédentes. Des prolétaires en colère vont ainsi refuser de blanchir les atrocités commises par ces tortionnaires dans la réponse "commerciale" des leaders de l'UPK.

L'ambivalence de certains Shoras apparaît ici dans le fait qu'ils veulent que l'UPK dirige cette question. Pourquoi demander aux pires ennemis du mouvement de prendre la direction des opérations? Ce type de situation se reproduira souvent, laissant de fait une place aux nationalistes dans le mouvement.

D'autres exemples de confusions surgissent. Des minorités communistes s'organisent depuis des mois pour prendre la ville avec une stratégie déterminée, des buts précis: prendre les casernes, les locaux de la police secrète,... Des ouvriers "bien intentionnés" vont spontanément faire courir le bruit que le quartier général de police est occupé par les nationalistes. Ces ouvriers croient qu'en propageant un faux bruit, ils vont pousser les prolétaires à sortir dans la rue. Les nationalistes ne se gêneront évidemment pas pour utiliser à leur propre compte cette fausse rumeur et tenter de se réapproprier une image de combativité face aux flics.

Tout au long des luttes de mars 1991, les nationalistes arrivent manifestement à imposer d'une manière ou d'une autre leur présence au sein du mouvement, au sein de certains Shoras également. Ils réussiront avec plus ou moins de succès à casser ainsi des actions prolétariennes.

Le 7 mars toujours, 30.000 prolétaires (certains armés, d'autres non) répondent à l'appel d'un Shora et se rendent dans son quartier général à l'école Awat. Des mots d'ordre sortent de cette assemblée: "La conscience de classe est l'arme de la liberté!"; "Ici, ce sont nos quartiers généraux, une base pour les conseils ouvriers!"; "Faites des Shoras votre base pour la lutte à long terme!"; "Faites vos propres conseils, apportez ici les marchandises et la nourriture pillés, nous les distribuerons!"; "Exploités, révolutionnaires, le succès de la révolution nous a coûté notre sang! Continuons! Ne le gaspillons pas!".

Durant toute cette journée, se créent jusqu'à 56 Shoras rien que pour la seule ville de Soulaymania, à Arbil 42 Shoras prennent le contrôle de la ville en 3 heures.

A Soulaymania, pendant la confusion de la prise de la ville, les nationalistes débarquent et en profitent pour prendre ce que les prolétaires ont négligé, c'est-à-dire les véhicules et propriétés gouvernementales,... et les banques. Les prolétaires laissent ainsi aux nationalistes la possibilité d'augmenter le rapport de force en leur faveur. En négligeant de s'occuper de la question de l'argent, les prolétaires se coupent de la possibilité d'avoir les moyens de renforcer leurs luttes à plus long terme (achats de médicaments, nourritures, armes, faux papiers...).

A Soulaymania toujours, les Shoras des éboueurs, des usines de ciment, de vêtements, de cigarettes, de sucre, sont en contacts étroits avec le Shora de "Perspective Communiste" (CPS), qui tente de donner une direction purement prolétarienne et donc anti-nationaliste aux Shoras. Toutes ces structures se réunissent pour discuter comment les prolétaires doivent prendre les usines et les protéger contre les destructions pour les utiliser ensuite pour la lutte, comment lutter contre les patrons et employés baassistes,...

Des tentatives d'unification de l'action ont lieu entre Soulaymania et Arbil. Le 12 mars, dans un meeting organisé à Arbil, le Shora Awat propose l'organisation d'un comité central des Shoras. La concrétisation de cette proposition va pousser chaque Shora à déterminer plus clairement ses positions. Trois positions s'opposent:

Le 16 mars, lors de la commémoration du massacre de Hallabja, se retrouvent des Shoras de toutes sortes (ceux du Front Kurde, ceux des partis religieux, du Parti "Communiste" Irakien, ainsi que les Shoras de petites organisations révolutionnaires). Dans cette manifestation regroupant 10.000 personnes, CPS prend la parole à propos des luttes de classe en Turquie, au Brésil,... Les orateurs expliquent en quoi le prolétariat et le communisme sont opposés au mouvement nationaliste, en quoi le conflit au Kurdistan est le même que partout et qu'il oppose la bourgeoisie, quelque soit sa nationalité, au prolétariat mondial.

Dénoncé par toutes les fractions bourgeoises présentes, CPS, le Shora de "Perspective Communiste", affirme avec force l'importance de la lutte contre le nationalisme. C'est à partir de ce moment que le Front Kurde réalise que les positions de CPS sont de plus en plus reprises auprès des prolétaires.

Le 17 mars, le Front Kurde entame une campagne radio pour dénigrer systématiquement le Shora de "Perspective Communiste". Ils font courir le bruit que ses membres sont des ex-baassistes, des hooligans, des pilleurs, et qu'ils sont opposés à l'Islam. Ils préparent ainsi, en continuité avec la pratique bourgeoise historique d'isolement de l'avant-garde, la future répression des militants communistes.

C'est à ce moment aussi que le Front Kurde annonce l'établissement d'une "force de paix kurde" et redouble d'efforts à tous niveaux pour organiser des élections et le rétablissement de la paix sociale.

Le 18 mars, les Shoras opposés aux négociations avec le Front Kurde organisent une manifestation pour dénoncer sa politique réactionnaire. Les manifestants insistent sur leur opposition à la nation kurde.

Ce même jour, Kirkouk s'insurge. Plusieurs Shoras, dont CPS, décident d'aller soutenir le soulèvement.

Le 20 mars, Kirkouk tombe aux mains des insurgés et 6 Shoras sont constitués.

Les nationalistes tentent de reprendre la situation en main et organisent un rassemblement à Soulaymania, avec la participation de Talabani. Mais il n'y a que les convaincus du nationalisme qui s'y rendent.

Les nationalistes se rendent alors compte du développement de plus en plus évident de la force des organisations telles CPS, que cela soit à Soulaymania ou dans d'autres villes.

Le Front Kurde va dès lors organiser une campagne de terreur, en prétendant que l'armée de Saddam, accompagnée d'unités armées des Moudjahidines du Peuple (9), sont à Chamchamal (pas très loin de Soulaymania) et qu'ils vont les massacrer aux armes chimiques, au napalm,... Pour parachever le travail, Talabani fait prévenir toutes les familles des nationalistes pour qu'ils quittent la ville le plus vite possible. Cet appel fait l'office de thermomètre pour les prolétaires, qui savent que si ces familles quittent la ville, cela signifie que ça va vraiment chauffer! (10)

Cette campagne de terreur, ajoutée à la famine et à l'insécurité généralisée, jouera le rôle de milliers de bombes contre le mouvement. Le jour même, certains Shoras organisent des manifestations pour tenter d'empêcher la débandade, en criant dans leurs hauts-parleurs: "Nous voulons rester et nous battre! Ceux qui s'en vont sont des lâches et les fossoyeurs de cette ville".

70% de la population quittent néanmoins la ville. Le lendemain, 5.000 soldats et 60 tanks débarquent. Il semble qu'il n'y ait pas eu beaucoup d'exécutions à Soulaymania. Ce ne fut pas le cas à Kirkouk et Chamchamal, où les nationalistes en ont profité pour se venger sur tout le monde.

La suite est connue puisque c'est à ce moment que les médias mirent tout leur poids pour relayer les images de ces milliers de prolétaires fuyant vers les montagnes. En profitant de la terreur qu'inspirent les troupes de Saddam, les nationalistes réussirent ainsi habilement à transformer le mouvement de lutte en un spectacle horrible, relayé par toutes les télévisions du monde, et au prix duquel ils allaient bientôt obtenir l'autorisation de la bourgeoisie internationale de gérer la paix sociale au Kurdistan. A un moment où s'affirme de plus en plus ouvertement la nécessité de lutte contre les nationalistes, les troupes de Saddam arrivent à point nommé pour permettre aux nationalistes de se redonner le visage de la pseudo-opposition à cette société.
 
 
 
 

3. Campagnes humanitaires et électorales contre le prolétariat

Le retrait massif des prolétaires dans les montagnes du Kurdistan a constitué une défaite importante pour le mouvement révolutionnaire dans le nord du pays. Mais rien n'est encore réglé. Le problème central de la bourgeoise reste comme toujours, la question du désarmement des insurgés.

Avec l'aide des organisations humanitaires, les nationalistes tentent d'assumer cette tâche. Mais ils savent qu'il s'agit d'une question très délicate et dangereuse pour leur existence. Déjà dénoncés par de nombreux prolétaires, ils risquent d'être complètement décrédibilisés s'ils assument cette tâche trop ouvertement.

De plus, en Iran, la situation sociale est explosive (11). Les conditions de vie misérables ont poussé les prolétaires d'Iran, habitant le long de la frontière, à développer la solidarité avec les déserteurs irakiens. Les campagnes de l'Etat iranien (contre le "grand satan") n'ont que peu d'effet dans la région. La solidarité et la fraternité entre réfugiés et insurgés sur la longue frontière commune qui sépare les deux pays, se met en place. Dans certains endroits, des actions s'organisent: participation à des opérations communes avec des groupes d'insurgés irakiens, aide matérielle, soins médicaux... Le gouvernement iranien, conscient de cette réalité et des dimensions que prennent ces mouvements, va alors essayer, assez subtilement, d'encadrer les volontés de solidarité spontanées dans une campagne très large d'aide au "pauvre peuple irakien", de façon à détourner et enterrer ce qu'il sait être dangereux pour lui.

D'autres bourgeois de par le monde, vont organiser des actions humanitaires dans le même but contre-révolutionnaire: parachever le travail entamé par les fractions bourgeoises présentes sur place (Alliés, Saddam, nationalistes, chiites...). Toutes ces campagnes cyniques recouvrent le même but: désarmer les prolétaires pour les pacifier, isoler et réprimer l'avant-garde, écraser ensuite définitivement toute vélléité de lutte.

Les camps organisés par l'ONU ont leur propre rôle à jouer. Les prolétaires, dans leur exode forcé, sont désarmés non seulement militairement mais aussi psychologiquement. Dépossédés de leur lutte, ils ne sont plus maître de rien. La bourgeoisie les tient à sa merci et en est consciente: le prix de la nourriture, des abris, des médicaments,... c'est leurs armes!

Réduits à l'état de mendiants, les prolétaires, s'arrachant les sacs de farines que les bourgeois satisfaits ont la bonté de leur envoyer du monde entier (12), sont condamnés à crever comme des mouches dans ces camps de la mort. Les distributions de nourriture sont organisées par les nationalistes kurdes sous les bons hospices des bourgeois "Onusiens". Seuls en bénéficient les membres du Front Kurde et ceux qui déposent les armes.

Ici, nous voulons explicitement dénoncer le cynisme de la bourgeoisie internationale qui tente de nous apitoyer sur le sort des kurdes, pour ensuite se présenter comme le sauveur d'humanité, à travers l'organisation internationale d'opérations humanitaires. Sur base de multiples exemples de camarades présents récemment dans la région, nous pouvons ici mettre violemment en lumière le travail complémentaire des envoyés humanitaires de l'ONU et des agents nationalistes du front Kurde, dans la reprise de contrôle du prolétariat.

Les entrepôts regorgent de nourriture, mais le front Kurde refuse de les distribuer, en accord avec les consignes de l'ONU. En effet l'ONU a pour objectif énoncé dans son programme humanitaire local, la réduction de la population armée à 80.000 hommes, c'est-à-dire à 20.000 policiers et à 60.000 soldats du Front Kurde. Cette campagne de désarmement est en fait la raison principale pour laquelle l'ONU refuse de distribuer les vivres. De fait, les prolétaires affamés vendent tout ce qu'ils ont et donc essentiellement leurs armes, pour nourrir leur famille.

Outre cette politique générale, les organisations membres du Front kurde se partagent le racket effectué plus ou moins ouvertement sur les vivres et le matériel qui arrive. Un nombre impressionnant d'anecdotes circule à propos de la découverte de multiples caches dans lesquelles des prolétaires ont trouvé, par hasard, des sacs de riz, des machines à écrire, du matériel électrique,... planqués là, pour être ensuite revendus en Iran et en Turquie.

Les nationalistes du Front Kurde se partagent l'argent des usines, des moyens de transport, des marchandises de toutes sortes, du matériel électrique et électronique qu'ils ont récupéré à leur propre compte et qu'ils vendent à l'étranger. Ils n'hésitent pas, par contre, à dénoncer les prolétaires en lutte. Des services de sécurité et de police, des douanes ont été instaurés pour réprimer les petits vols commis par les prolétaires affamés.

Une installation entière de câbles électriques placée par une organisation dite non-gouvernementale, pour la redistribution d'électricité dans un quartier détruit de Soulaymania, fut ainsi récemment entièrement démontée et revendue en Iran par des gens liés à l'UPK.

L'ONU, quant à elle, distribue dans ses propres camps des conserves alimentaires périmées depuis 1987. A Nzara, plusieurs enfants sont morts pour avoir mangé ces conserves.

Telle est la réalité des aides humanitaires dans les camps de l'ONU.

De même, parmi les réfugiés kurdes d'Europe, différentes initiatives ont été prises et de multiples projets de "bienfaisances" démocratiques ou sociaux "pour améliorer les conditions de vie des malheureuses populations kurdes ou irakiennes" ont été élaborés.

Ces nouveaux "amis du peuple" ou soi-disant "comités de soutien aux Shoras" et "au soulèvement du peuple kurde irakien", prétendent n'être membre d'aucun des partis bourgeois en place. Au contraire, pour eux, le problème, c'est qu'il y a trop de partis, trop de contradictions, trop de groupes.

Ces comités de soutien, soi-disant indépendants, dénoncent les éléments les plus décidés du mouvement comme irresponsables, organisateurs du chaos et du désordre qui règne dans les villes et dans les régions "libérées".

*

Une autre façon de pacifier l'explosion sociale en Irak consiste à tendre la carotte des élections. En ce sens et pour combler la décrédibilisation dont il souffre, le Front Kurde a ouvert ses portes à tous ceux qui portent "une volonté constructive". Le Front Kurde n'est qu'un Parlement de plus qui regroupe les partis et groupes d'opposition, pour amener les prolétaires à les soutenir dans leur oeuvre destructrice des forces prolétariennes en Irak. Il représente entre 50 et 70 petites organisations différentes qui tentent de rétablir l'ordre social par une participation volontaire des prolétaires au cirque électoral.

C'est ainsi que le Front Kurde s'est battu pour organiser des élections libres, au terme desquelles seraient nommés des "délégués du peuple", des nouveaux ministres donc. Ces élections devaient avoir lieu le 28/04/92, mais elles ont dut être reportées deux fois parce que "les garanties de leur bon déroulement n'était pas assuré". Des attentats contre des sièges du FK se sont régulièrement déroulés durant le mois d'avril 92. Finalement, ces élections ont eu lieu en mai.

Ces élections ont bien sûr la bénédiction de toutes les fractions bourgeoises du monde par la supervision du très fameux ONU, mais aussi de Saddam qui s'est mis d'accord avec le FK. Pendant que ce dernier organise les élections, les armées de Saddam qui ceinturent le Kurdistan garantissent de ne pas intervenir, garantissent le blocus de la région, empêchant les prolétaires du sud et du nord de se contacter... et ce, tant que l'ordre ne sera pas rétabli.

Pourtant, malgré une campagne électorale fanfaronnante, la participation des prolétaires au cirque électoral a été très faible. A Hallabja, où la population votante avoisine 28.000 personnes, un référendum pré-électoral a rassemblé en tout et pour tout 253 voix! Les résultats électoraux claironnés sur les ondes du monde entier sont tronqués: on nous annonce 48% en faveur de l'UPK et 52% pour le PDKI. Les 4% annoncés comme différence entre les deux organisations-phares du nationalisme ne font rien d'autre que révéler, derrière la magouille des chiffres, le danger pour chacune des organisations de se retrouver seule à la tête d'un gouvernement kurde.

Le Front Kurde essaie à tout prix de concentrer et d'orienter les préoccupations générales vers la question de l'autonomie du Kurdistan. Pour cela, il se sert le plus possible des horreurs commises par les baassistes, décrivant dans tous ces détails la répression et actes brutaux qu'ils ont commis. Ils espèrent ainsi faire oublier leur propre rôle dans l'étouffement de l'insurrection.

Le blocus du Kurdistan par l'armée irakienne a renforcé de plus en plus l'isolement des luttes des prolétaires au Kurdistan d'avec celles du reste du pays, de façon à ce que tout contact soit désormais impossible avec ceux du sud. Dans ces conditions, la tentative de centralisation et de globalisation des luttes est quasiment paralysée. La famine et les maladies participent largement à cette désorganisation.

Mais nous voudrions pourtant insister, en conclusion de ce texte, sur le fait qu'en ce moment même, le prolétariat est loin d'être défait en Irak. Au contraire, sa combativité impose aujourd'hui encore, un rapport de force tel que les tracts, les affiches, les journaux, les revues,... d'organisations révolutionnaires anti-baassistes et anti-nationalistes circulent publiquement, du moins dans le nord. Le tract que nos camarades ont diffusé récemment dans la région en est un témoignage, à côté du foisonnement d'affiches, de graffitis, de textes,... qui sont visibles un peu partout.

Les nationalistes sont encore aujourd'hui incapables d'assumer la répression ouverte des militants communistes. Ils doivent se contenter pour l'instant de les dénigrer, de les dénoncer. Et lorsqu'il survient que des nationalistes arrachent des affiches ou insultent des militants, la réaction ne se fait pas attendre: les prolétaires revendiquent leur lutte contre la répression de l'Etat et affirment bien haut ne pas être prêts à se laisser museler. Par de telles attitudes, le PDKI et l'UPK sont assimilés au parti Baassiste, dont ils prétendent être les ennemis. Ils évitent donc, dans la mesure du possible, d'être confrontés à ce type de situation alors que le rapport de force ne leur permet pas encore le plein exercice de la coercition propre à tout état.

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Soutenir la lutte prolétarienne qui se déroule en Irak, c'est faire connaître celle-ci et dénoncer le partage de l'écrasement opéré entre les différentes fractions bourgeoises présentes: armées Baassistes et nationalistes, Front Kurde, hérauts humanitaires de l'ONU, etc.

Soutenir la lutte du prolétariat en Irak, c'est briser le mur du silence imposé par les médias internationaux et révéler la force des ruptures opérées par le prolétariat dans cette région.

Soutenir nos frères de classe en Irak, c'est lutter ici-même contre la guerre à laquelle "nos" bourgeois nous contraignent.

A tous les internationalistes, à tous les militants révolutionnaires, nous proposons de reproduire ces informations, de les diffuser, d'en discuter, bref de contribuer le plus largement possible à faire connaître ces luttes.
 


Annexes

Annexe 1: Traduction de tracts distribués en Irak - Juillet 1991

Pour commencer voici simplement quelques uns des slogans utilisés par les Shoras. Ces slogans sont l'expression même des contradictions du mouvement. On verra bien sûr, la façon dont ces structures furent animées par toutes une série de demandes démocratiques ou nationalistes et ouvertement réactionnaires, mais la combativité contenue dans certains de ces mots d'ordre révèle néanmoins, dans les perspectives que le mouvement a tenté de se donner, la force et la détermination des ouvriers en lutte.

"Pain, travail, liberté; gouvernement des Shoras!"

"Vive le pouvoir des Shoras!"

"Tout le pouvoir aux Shoras!"

"La seule alternative au régime Baassiste, c'est les Shoras!"

"Liberté de parole, d'opinion et d'organisation!"

"Liberté politique inconditionnelle!"

"Nous devons être armés pour défendre le règne des Shoras!"

"Droits égaux pour les hommes et les femmes!"

"Nous demandons les conseils ouvriers, pas la démocratie parlementaire!"

"Hallabja, Budenan sont les Hiroshimas du Kurdistan!"

"Pour la semaine de 35 heures!"

"Peuple révolutionnaire lève-toi et rejoins les Shoras!"

"Pour le droit aux villageois dépossédés de rentrer chez eux!"

"Lève-toi et combat! Brise l'institution de la peur!"

"Les forces d'occupation doivent quitter le Kurdistan!"

"Vive l'auto-détermination de la nation Kurde!"

"Vive la solidarité avec tous les Shoras ouvriers!"

"Non à la reconstruction des bâtiments de la police des Jash et des milices publiques!"

"Les Shoras guériront les blessures du Kurdistan exploité!"

"Tous les organes administratifs doivent être élus démocratiquement!"

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Voici donc maintenant la traduction de quelques tracts diffusés en juillet 1991, dans la région de Soulaymania, avant que les nationalistes et les Baassistes ne parviennent à faire fuir les prolétaires dans les montagnes. Ils témoignent de la force des discussions et des questions que se posent les prolétaires. Aujourd'hui encore, en mai 1992, cette discussion a lieu au sein des avant-gardes.

D'innombrables petits groupes de prolétaires se sont créés et tentent de se centraliser par la discussion politique et la coordination de l'action. Malgré les manoeuvres conjuguées des nationalistes et des autres forces de la réaction internationale, le prolétariat continue à démontrer sa vie, par la richesse et la qualité des débats en cours. Les dénonciations anti-nationalistes sont particulièrement importantes pour le devenir du mouvement.
 
"Le Front Kurde et les nationalistes n'auraient-ils pas des intérêts communs avec le parti Baassiste? Si non, comment expliquer que, quand nous attaquons le quartier général de la police, le Front Kurde semble partager leurs douleurs et nous appelle: "calmez-vous,... de toute façon, vous les avez encerclés". Comment expliquer que le Front Kurde tue des soldats, mais épargne la vie des membres de la police secrète? Et comment expliquer que le jour suivant l'attaque du Quartier Général, des policiers étaient postés sur le toit de l'immeuble, entièrement armés? 

Nous avons tous vu comment les peshmergas ont rendu les tanks et l'artillerie aux forces gouvernementales. 

Est-ce que tout cela ne signifie-t-il pas que le Front Kurde protège l'Etat et le régime Baassiste? 

La réponse est oui et nous devons reconnaître qu'ils sont des ennemis du peuple." 

Extrait du journal "New Life", organe du SSFA (Action Socialiste Solidaire)
 
"Le prolétariat doit se distinguer du nationalisme et des partis de Dieu. Le socialisme prolétarien ne peut survivre s'il ne réalise pas cette séparation. Il ne peut subsister sans une puissante organisation autonome qui puisse effectivement prendre en charge les tâches du prolétariat et des masses exploitées en général. Dans leurs luttes quotidiennes, les prolétaires et les masses exploitées doivent exprimer leur autonomie; ils doivent montrer à tout le monde qu'ils ont leur propre mouvement social, une perspective sociale différente et qu'ils ne sont pas les suiveurs du capital et de son marché libre. Ils ne sont liés à aucune stratégie américaine (le "Nouvel Ordre Mondial"), à aucun nationalisme arabe ou Kurde, à aucun autre parti de Dieu. 

Au contraire, ils doivent montrer qu'ils sont opposés à tout cela et qu'ils ont un but complètement différent: la dictature du prolétariat et la libération universelle. 

C'est pourquoi, il est essentiel que les prolétaires dans leurs activités quotidiennes, dans les assemblées, les grèves, dans leurs revendications et leurs mots d'ordre, mettent en avant leurs intérêts politiques. Dans ce processus, les prolétaires socialistes, les fractions radicales et les avant-gardes du mouvement ont la tâche pratique d'assurer la formation, la propagande et l'organisation des prolétaires au sein d'un cadre différent. Nous devons faire face aux conditions de vie misérables, au blocus économique,... Si l'on nous dit que notre unité et nos intérêts sont inappropriés et servent les intérêts du pouvoir baassiste, alors la réponse du prolétariat socialiste sera claire: nous ne voulons pas nous sacrifier pour les antagonismes interbourgeois et, tout en étant contre le blocus économique, les prolétaires exigent des augmentations de salaire pour ceux qui contribuent à la production. Les prolétaires doivent se battre contre la pression des forces de police impérialiste des Nations-Unies au Kurdistan et dans le Sud, parce que ces forces, non seulement, n'aident pas le peuple, mais au contraire, mettent en pratique les politiques capitalistes de destruction des forces révolutionnaires. Il n'y a pas de doute sur le fait que les luttes ouvrières actuelles au travers du monde et particulièrement en Irak, ont montré que le prolétariat ne peut rien obtenir tant qu'il est divisé? C'est la raison pour laquelle, nous devons nous serrer les coudes, faire preuve de solidarité et nous battre pour mettre en place des assemblées générales, pour organiser un mouvement centralisé qui puisse donner la force aux prolétaires de "monter sur la scène mondiale" et de devenir vraiment actif, représentant les besoins de leurs lutte (...) Le prolétariat ne sera capable d'affronter la bourgeoisie et de diffuser son message au prolétariat du reste du monde que comme un mouvement centralisé et uni. C'est seulement de cette façon, que face aux autres tendances qui existent dans le mouvement, les prolétaires et les groupes socialistes seront capables de développer et réaliser le contenu communiste de la lutte prolétarienne..." 

Extrait du journal "Vues ouvrières" No.2, organe du CAG (Groupe d'Action Communiste)
 
"Les contradictions entre la bourgeoise et la classe ouvrière, le développement des perspectives prolétariennes et du changement social, étaient au coeur des soulèvements de Mars. Depuis lors, la lutte des exploités en Irak contre le mode de vie capitaliste, est apparue dans une activité agitatoire répétée contre l'Etat. Le renforcement toujours plus étendu de l'auto-organisation et la création des Shoras ouvriers signifie un important pas qualitatif dans le développement révolutionnaire de l'activité politique prolétarienne. Les ouvriers s'impliquèrent à fond dans la mise sur pied de Shoras dans les villes libérées. A Arbil, les ouvriers de l'usine de cigarettes, les tisserands et les éleveurs de poulets ont créé des Shoras et, conséquemment, un centre pour les Shoras ouvriers était établi. Le but était d'avoir un quartier général par l'intermédiaire duquel l'activité de différents Shoras pouvait être coordonnée. De la même façon, dans l'usine de cigarettes de Soulaymania, dans celle d'électricité, de vêtement, de travailleurs communaux, incluant les usines de "Tahrir" et "Hamuraby", les ouvriers ont formés des Shoras dans le camp "Nassir". Les éleveurs de poulets et les chômeurs de Soulaymania ont créé un Shora commun avec les ouvriers du pétrole de Kirkouk. Le point principal de discussion pendant la première assemblée ouvrière était le besoin d'organisation et son importance dans la lutte de classe. Des discours ont été fait au sujet des Shoras et de leur formation. Dans les meetings ultérieurs, les ouvriers ont élu des représentants au vote direct et libre. Des suggestions économiques et politiques furent faites, et on se mit d'accord sur les principes et les buts de base. Les travailleurs municipaux venant de Soulaymania ont lu un rapport, qui fut publié plus tard, à propos des liens entre les travailleurs et les partis politiques. 

Ce meeting montrait aux ouvriers la force qu'ils peuvent trouver dans l'unité et ils commencèrent à sentir que Big Brother Saddam n'était pas capable de les surveiller. Par moment, aux différents coins de la salle, des ouvriers prenaient la parole et décrivaient la pauvreté et la misère de la vie imposée par le capitalisme, la répression et l'intimidation dont les faisaient souffrir les patrons et les capitalistes. Ils donnèrent des exemples de comportements barbares et inhumains ainsi que de l'insoutenable vie des ouvriers. Succédant aux précédentes expériences historiques mondiales, la cloche de la liberté, de l'égalité et du gouvernement ouvrier sonna dans tout l'Irak (...). La création des Shoras n'est pas seulement l'expression du pouvoir ouvrier contre la bourgeoisie par l'auto-détermination résolue; les Shoras donnent l'instrument utile et nécessaire au prolétariat avec lequel réclamer l'unité des revendications politiques et sociales et grâce auquel établir une organisation politique très étendue. 

La vue d'une ville libérée donne une idée de l'ampleur des batailles menées par les ouvriers pour la liberté et une réelle égalité. Comme une force socio-politique, les ouvriers émergent des profondeurs de la société vers un rôle social et politique sérieux. En tant qu'organisations militantes larges et base du pouvoir ouvrier, les Shoras sont devenus une réalité, créant un précédant dans l'histoire de la classe ouvrière d'Irak. Néanmoins, ils sont le résultat des expériences de plus de dix ans de changement social en Irak, ainsi que de l'histoire des Shoras ouvriers à travers le monde. 

A mesure que le régime Baassiste despotique faiblissait, les ouvriers purent respirer plus facilement et commencer à mener des activités de classe sur une plus grande échelle. 

Le mouvement des Shoras s'est répandu comme l'évangile parmi les ouvriers... Le mouvement s'est développé en dépit de faiblesses de notre organisation. Néanmoins, le manque d'organisation, l'isolement et la séparation des militants socialistes radicaux d'avant-garde, et un manque de la vision communiste et de la perspective socialiste, ont permis aux réformistes de prendre le dessus. Avec comme résultat, la brutalité de la contre offensive étatique, la ré-invasion des villes et la courte durée du soulèvement. Les ouvriers n'ont pas eu assez de temps pour dépasser leurs faiblesses à l'égard des Shoras. 

Les "exploités" se sont organisés eux-mêmes dans les Shoras, dans la plupart des camps de villages et des villes, dans les zones libérées du Kurdistan, mais les faiblesses des Shoras ouvriers ont eu une mauvaise influence sur la création et le fonctionnement de tels Shoras de "pauvres gens". 

L'opposition bourgeoise a essayé désespérément de mettre sa politique en pratique, par peur des revendications économiques et sociales de la classe et du programme politique des Shoras, qui donnaient aux ouvriers la capacité de prendre le pouvoir. Les partis d'opposition ont utilisé les institutions et les organes de répression du régime précédent. 

Dans le Sud de l'Irak, le mouvement réactionnaire chiite a mis sur pied son propre "Shora Islamique", dans le but de discréditer et de manipuler les seuls Shoras ouvriers radicaux. Dans le Kurdistan, les nationalistes n'ont pas hésité à utiliser toute la force nécessaire pour contrer les associations ouvrières. Ils ont tiré sur des ouvriers en grève, menacé leurs leaders, protégé et armé les patrons et diffusé par les médias des informations comme quoi les revendications ouvrières étaient le fait d'anarchistes et de faiseurs de troubles. Cet antagonisme entre les forces nationalistes et les Shoras ouvriers a déterminé le climat politique au Kurdistan. 

Maintenant, après la ré-invasion des villes par le régime Baassiste barbare, les perspectives sociales et politiques sont comme auparavant famine, misère, pauvreté, chômage qui, plus que jamais, menacent les ouvriers. Néanmoins, l'insatisfaction qui éclata bien avant le soulèvement, continuera d'encourager la bataille contre ce monde en portant la mémoire du soulèvement. 

La contre-offensive militaire du régime, l'alliance entre les nationalistes Kurdes et le gouvernement central ne pourront s'effacer de la mémoire et de l'activité des ouvriers". 

Extrait de "Prolétariat" No.6, organe de "Perspective Communiste"

*

Nous publions maintenant un autre extrait de texte de "Perspective Communiste", provenant de la même revue "Prolétariat", dont le No.7 de septembre 1991 proposait un rapport essayant de tirer un bilan de leurs actions dans les luttes de mars 1991.

Le premier point de ce rapport traite "du manque de critique internationaliste et communiste face à l'attaque de la bourgeoisie mondiale pour imposer sa politique contre-révolutionnaire à l'ensemble de la planète..."
 
"Pour nous, la question n'est pas de nier notre lutte contre la guerre du Golfe et l'offensive américaine, mais les questions sont: est-ce que cette lutte était bien l'axe central à mettre en avant dans notre pratique et nos orientations politiques? Dans la réalité, l'intérêt internationaliste du prolétariat a-t-il vraiment constitué l'axe central de notre mouvement? 

L'importance de cette critique apparaît lorsque, indépendamment de ce nous avons assumé comme lutte contre la crise, la guerre du Golfe et l'assaut de la bourgeoisie impérialiste mondiale, nous mettons en avant d'autres tâches que nous avons négligées. En réalité, nous manquions d'une perspective internationaliste communiste dans la compréhension des causes et des buts de cette guerre en tant que guerre de l'impérialisme mondial, en conséquence de quoi nous n'avons pas orienté notre lutte comme une force du prolétariat internationaliste... Dans le meilleur des cas, nous avons développé une action et une critique radicale plutôt qu'une action et une critique internationaliste, ce qui a eu pour conséquence de ne pas avoir pris une attitude et une politique directement produite des intérêts et perspectives du prolétariat internationaliste." 

 

Le point 2 du rapport aborde l'"attitude par rapport au mouvement prolétarien et aux forces d'opposition bourgeoises (nationalistes kurdes) dans les événements sociaux et politiques en Irak".
 
"Ne pas avoir eu une politique et une critique pratique internationaliste communiste dans l'évaluation et l'analyse de la guerre du Golfe comme d'une guerre impérialiste mondiale contre le prolétariat mondial, montre le manque de position par rapport à cet aspect c-à-d le manque de critique de la pratique, de la politique et de la stratégie de la bourgeoisie d'opposition, face aux événements sociaux et politiques en Irak... Ce manque d'analyse et de perspective internationaliste pratique sera évident pour ceux qui auront lu nos orientations et appels durant l'année passée à propos des derniers événements. Nous n'avons pas pu montrer les liens entre ces oppositions bourgeoises (nationalistes kurdes, arabes, chiites,...) et les forces de l'impérialisme mondial, et cela surtout dans la pratique... Les moteurs et auteurs directs des massacres dans les soulèvements du sud et du nord, sont, sans doute, les bassistes, mais cela ne remet pas en cause les liens entre la guerre de la bourgeoisie américaine dans le Golfe et le sacrifice de milliers d'ouvriers dans une contradiction interbourgeoise. 

Dans notre critique à l'opposition bourgeoise en général et au nationalisme kurde et chiite en particulier, nous avons perdu de vue les liens de toutes ces fractions entre elles. Nous n'avons pas réussi à montrer l'unité d'intérêts coordonnée par leurs actions contre le communisme et le prolétariat mondial. 

Ne pas avoir pu clarifier la place de la bourgeoisie d'opposition au sein de la stratégie de l'impérialisme mondial a laissé le champ libre à la bourgeoisie pour imposer son influence dans le large espace social au sein du mouvement du prolétariat insurgé... Ce que nous n'avons pas fait, c'est affronter ces forces face à face, là où elles agissaient comme mouvement anti-communiste et anti-prolétarien. De là vient leur force. 

Sur ce terrain, il était crucial de définir la politique et le rôle que jouaient ces forces bourgeoises contre le mouvement. 

Il est vrai que depuis toujours, nous avons défini les nationalistes et les chiites comme deux mouvements sociaux bourgeois, mais dans la pratique, nous n'avons pas respecté cette analyse comme cela aurait été nécessaire. La conséquence pratique de notre analyse résidait dans l'action contre les personnifications de ces forces bourgeoises et leur stratégie impérialiste mondiale. Nous avons mal évalué les possibilités et les forces réelles des nationalistes kurdes et arabes à s'imposer aux prolétaires. Nous n'avons pas réussi, comme c'était nécessaire, à montrer les caractéristiques du mouvement dans son ensemble, dans ses contradictions... et nous n'avons pas réussi à mettre l'accent sur le rôle néfaste de dénaturation et de désarmement des objectifs prolétariens que pouvait jouer les nationalistes et les chiites sur le mouvement." 

 

Cette critique sur le manque d'attention directe autour des nationalistes et des chiites, est suivie d'un 3ème point abordant la question des Shoras: "Le mouvement des Shoras ouvriers".
 
"Ce mouvement surgit comme un mouvement autonome au sein des soulèvements. Il n'a pas réussi comme mouvement social politique puissant à imposer sa force au sein de la société. "Perspective Communiste" a essayé d'imposer une direction prolétarienne à l'intérieur des événements, comme un mouvement autonome, en essayant de développer ses propres mots d'ordre, ses exigences et ses organisations comme force classiste indépendante au sein du mouvement. Dès le début nous avons travaillé pour montrer que le prolétariat a ses intérêts de classe particuliers, en dehors des nationalistes kurdes et autres mouvements de la bourgeoisie. Nous avons insisté sur le fait que c'est une question vitale, pour les communistes, de développer le mouvement prolétarien pour ses objectifs sociaux et politiques propres, comme parti, comme Shoras indépendants..." 
 
 
 
 

Annexe 2: Traduction d'un tract de notre groupe diffusé le 11 mai 1992, à Soulaymania

 
 

"Le mouvement communiste contre le parlementarisme et la démocratie"

La question essentiellement antagonique entre bourgeoisie et prolétariat est la question de la propriété privée. La bourgeoisie mondiale protège la propriété de sa classe, en maintenant le prolétariat comme classe productrice. A l'opposé, le prolétariat menace cette propriété, en attaquant tout pouvoir de classe et en s'abolissant lui-même en tant que classe. C'est pourquoi, il n'y a rien qui relie l'intérêt de ces deux êtres contradictoires, et tous ces bavardages sur les "fronts unis", sur la participation au parlement,... ne sont que manipulations contre-révolutionnaires pour amalgamer l'intérêt du prolétariat et celui de son ennemi, la bourgeoisie. 

Qu'est ce que le parlement? 

C'est l'Etat au plus haut niveau, c'est l'image parfaite de la démocratie, le moyen le plus efficace pour réprimer toujours plus les exploités. C'est la force organisée qui protège les capitalistes et leurs biens, c'est l'union de tous les bourgeois de "gauche" et de "droite" pour maintenir la société actuelle et assurer la réforme nécessaire de ses partis, évitant ainsi que leur usure continuelle ne mène à leur destruction. Face à cette réalité, le prolétariat mondial répond unanimement et donne une seule direction: la lutte contre la propriété privée, c'est-à-dire, la lutte contre les institutions qui la protègent. Cela se définit non pas par la réforme et le changement des lois et des institutions, mais par leur anéantissement; non pas en rendant l'Etat et le parlement plus démocratique, mais en luttant contre eux pour les détruire. 

Connaître donc l'assemblée du Front Kurde, de la démocratie du Capital mondial et de la Social-Démocratie (UPK) et aussi du pouvoir des Shoras ou des gauchistes, c'est reconnaître, au nom des exploités, le pouvoir du Front Kurde et de la politique anti-révolutionnaire contre l'insurrection et le cours de la révolution. Cela signifie enrôler les exploités dans l'organisation et la centralisation de la domination d'une classe qui lutte pour la destruction du mouvement révolutionnaire, une classe dont toutes les offensives visent le mouvement révolutionnaire et dont le seul but est le maintien de ce monde de classe. Participer au parlement signifie essentiellement pour le prolétariat, participer à sa propre exploitation et par là, collaborer aux attaques de son ennemi contre son propre mouvement. En deux mots, participer au parlement renforce les institutions du Capital, institutions grâce auxquelles la bourgeoisie mate le mouvement prolétarien. Enrôler le prolétariat dans le parlementarisme, c'est lui donner la responsabilité d'anéantir ses propres intérêts, car qui dit parlementarisme, dit reconnaissance d'un ensemble de lois, de règles et de pratiques qui emprisonnent et détruisent le mouvement. 

Oui, l'assemblée du Front Kurde (qui n'est autre que le parlement de la contre-révolution mondiale dans cette partie insurgée du monde) avec tous ses partis, avec tous ses drapeaux colorés, avec tous ses accords et désaccords, avec tous ses enfants utilisés pour leur propagande électorale, avec l'utilisation subtile des cultures et du folklore contre-révolutionnaire dans le monde, cette assemblée du Front Kurde n'est rien d'autre que "le plat de résistance" de l'organisation de la classe dominante. 

C'est pourquoi le Front Kurde n'est rien d'autre qu'un toit contre-révolutionnaire pour cacher tous les conflits entre les classes, pour semer la confusion chez les prolétaires, afin de renforcer le pouvoir de la bourgeoisie, d'anéantir l'insurrection et toute tentative d'organisation révolutionnaire, toute unité classiste du prolétariat. 

C'est pourquoi le Front Kurde déploie d'immenses efforts contre-révolutionnaires pour maintenir, renforcer et renouveler son organisation sociale, détournant et aveuglant les exploités, les liant toujours plus au travail, pour que la société d'exploitation reste toujours vivante. 

L'assemblée du Front Kurde n'est en rien différente de l'assemblée nationale d'Irak ou du congrès d'Amérique ou des Shoras islamiques d'Iran..., ce n'est qu'un théâtre trompeur que le Capital mondial présente aujourd'hui afin de protéger et maintenir son monde. C'est la comédie du changement de "dictateur" pour un autre "démocrate", de l'élimination de tel terroriste pour un autre pacifiste..., bref c'est toujours soit, la répression des protestations, car elles sont hors-la-loi; soit, l'imposition de l'ordre international en provoquant des guerres destructrices. Pendant que les révolutionnaires se battaient contre l'Etat à Kirkouk, ces messieurs du Front Kurde étaient en train de préparer leur réponse à une lettre envoyée par le gouvernement de Bagdad leur proposant de négocier. La réponse du Front Kurde marquait son plein accord. Cette réponse n'est jamais parvenue à destination. "Dieu sait que la voiture qui a transporté cette réponse a brûlé, victime des combats qui se déroulaient dans la région à ce moment-là. Les occupants de la voiture ont pu s'en sortir mais la lettre a brûlé", expliquera un des responsables! 

Comme les événements de ces dernières années en témoignent, il y a, dans le monde, une tendance révolutionnaire montante, avec des hauts et des bas momentanés qui prennent quotidiennement la tournure de conflits de classe ouverts. L'affrontement du Capital mondial contre ces vagues révolutionnaires qui surgissent ici et là, démontrent une évidence historique: cette phase de lutte de classe produit une rupture nette du mouvement révolutionnaire contre ce monde. 

A nous d'affronter la contre-révolution et ses tentatives de réorganisation. Dans le monde, il y a un million de fronts et d'assemblées, de partis de gauche et de droite, qui composent un seul pouvoir mondial, unis pour gérer ce système d'exploitation. 

IL FAUT: 

  • rompre avec toutes les assemblées et les partis de gauche comme de droite et refuser de participer à leurs réunions et de se soumettre à leur direction. 
  • lutter pour le développement et le renforcement de l'identité sociale de l'internationalisme de notre mouvement, en attaquant toutes soumissions aux organisations contre-révolutionnaires. 
  • orienter la direction de notre mouvement (élever le niveau de notre lutte, de notre regroupement, de notre armement, de nos efforts de rupture avec les manipulations bourgeoises, etc...), dans l'objectif d'élever le niveau d'internationalisme de notre mouvement, en développant notre unité, notre coordination, vers l'organisation classiste internationale. 
A bas tous les efforts et les agitations que le Front Kurde mène pour sauver et gérer cette société d'esclavagisme! 

A bas ce monde de domestication!

Pour l'avenir d'une communauté humaine!

 
 
 
-Groupe Communiste Internationaliste-
Soulaymania, le 11/5/92.
 


 
 

NOTES :

1. Les armées de la Coalition sont aussi appelées "armées Alliées" par les médias, ces serviles marchands de l'information militaire, comme pour souligner la pseudo-similitude entre la "Guerre du Golfe" et la "Deuxième" guerre mondiale, au cours de laquelle, les "Alliés" se donnèrent l'image d'une Coalition de défenseurs de la justice et de la démocratie (on les leur laisse!) face à un tyran fourbe et cruel mettant en danger la "paix du monde". C'est cette même image qu'utilisera la Coalition pour justifier cette guerre et préparer l'explication de la prochaine.

2. Pour plus de précisions concernant le bilan cette réunion de Berne, nous renvoyons nos lecteurs au No.29 de notre revue centrale en français (octobre 1989): Annexe "A propos d'une réunion internationale de travail".

3. Cf. notre "Perle de la Bourgeoisie", publiée dans Communisme No.33, pour la citation entière de ces drôles d'internationalistes.

4. "Dawa islamiste" signifie "Appel islamiste".

5. L'armée de la Coalition va activement participer aux massacres en renvoyant systématiquement les fuyards sur les territoires irakiens, après les avoir désarmés.

6. "Shora" est également le nom qu'a pris une organisation dans le cours de l'insurrection, et dont nous avons parlé dans une revue précédente.

7. "Perspective Communiste" est une organisation créée en 1983. Ses militants sont présents un peu partout en Irak, principalement au Kurdistan, mais également dans le sud. Ils disposaient, le temps de l'existence des Shoras, de leur propre Shora (CPS - Shora de Perspective Communiste).

8. Les clans, ou Jash, correspondent à un type de structure ayant le cul entre deux chaises. Ils sont à la fois chargés de faire régner la paix sociale au niveau local et sont subsidiés en ce sens par le gouvernement, à qui ils doivent donc rendre des comptes. Mais d'un autre côté, ils ont des intérêts particuliers qui peuvent rentrer en contradiction avec le gouvernement. Les Jash constituent en effet, des rassemblements de personnes ayant des liens ancestraux de familles, de religions, de cultures,... C'est une espèce de mafia qui doit répondre à ses propres obligations. Ainsi, notamment pendant la guerre Iran/Irak, certains clans étaient obligés de protéger des déserteurs en leurs donnant des papiers, de l'argent, des laissez-passer et même des armes.

Ils y étaient contraints pour plusieurs raisons. Premièrement parce que plus ils pouvaient prouver d'adhérents à leur clan, plus ils recevaient de subsides. Et deuxièmement parce que le déserteur, comme membre de telle ou telle famille, était dans l'obligation "clanesque" d'être protégé.

Certains clans se sont toujours clairement rangés du côté de la bourgeoisie, mais d'autres, parce qu'ils étaient remplis de prolétaires menacés par l'Etat, ont soutenu les luttes.

9. Les Moudjahidines du Peuple ("Moudjahidin-e Khalq", littéralement "Organisation des combattants de la liberté du peuple iranien") se sont réfugiés en Irak dans les années 80. Ils sont protégés par le gouvernement et servent de troupes de choc lors des luttes de classe. Ce n'est pas pour rien que les prolétaires sont terrorisés rien qu'à l'idée de les voir débarquer.

10. La vieille des bombardements chimiques de Hallabja, les nationalistes avaient fait fuir leurs familles.

11. Au moment d'écrire ces lignes (30 mai 1992) des émeutes viennent encore d'avoir lieu dans une des grosses villes de l'est d'Iran, à Meched, entraînant 300 arrestations. Des prolétaires en colère ont mis à sac la mairie et la direction provinciale du ministère de l'Economie. Cette information confirme celles dont nous disposons et qui font part de la généralisation progressive de ce type d'affrontement un peu partout dans le pays.

12. Tout au long des luttes en Irak, les journalistes n'ont pas montré une seule image de la lutte de classe. Mais dès qu'il s'est agi de décrire la mort de ces luttes, ils se sont précipités comme des hyènes, repassant à plaisir ces misérables images d'affamés s'entre-tuant pour un quignon de pain. Aux images d'hommes vivants qui se battaient ensemble pour un même projet, ils ont évidemment préférés ces morts-vivants, s'étripant les uns les autres pour survivre. Et pour cause! Ces images étaient destinées aux prolétaires d'Europe, des Amériques, d'Afrique,... pour nous prouver que malgré tout "dans 'nos' régions, c'est vachement mieux"!
 


CE36.2 Irak : Prolétariat contre nationalisme