La guerre fait rage aux quatre coins du globe. Pas un continent n'échappe à ce qui nous est présenté comme une calamité naturelle. En Yougoslavie, dans l'ex-Urss, en Turquie, en Birmanie, en Afrique, en Asie,..., le nationalisme réunit les classes en une étreinte odieuse autour de la Patrie abjecte et les prolétaires s'entre-tuent par milliers.

Et ce n'est pas suffisant encore. Les guerres locales ne satisfont pas les infinis besoins de valorisation du monde marchand. Pour se ressourcer, pour relancer un cycle de valorisation, pour se donner ce deuxième souffle qui lui manque tellement dans la crise actuelle, le Capital a impérieusement besoin d'une guerre mondiale.

Quel que soit le chemin qu'il faudra prendre, les horizons bouchés de chaque économie nationale conduiront inéluctablement la bourgeoisie à poser la question d'une guerre généralisée. C'est inscrit en lettres de sang dans l'histoire et c'est de cette histoire dont nous allons parler tout au long de cette revue, en rappelant à chaque page que la seule alternative à la guerre bourgeoise réside dans l'organisation en force du prolétariat autour de son projet historique: l'abolition révolutionnaire de l'esclavage salarié et des classes sociales.

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La guerre est donc aujourd'hui présente à chaque page de journal. La guerre sous sa forme militaire bien sûr, mais aussi celle qui rejette quotidiennement des milliers d'ouvriers hors du circuit de production, leur laissant la possibilité de l'aumône sursitaire que représente l'allocation de chômage ou, quand elle n'existe pas, le choix de voler ou de crever!

Par les paillettes qui recouvrent le spectacle médiatique, par l'abrutissement qu'exercent les éternels sourires figés de ceux qui nous font l'information et les "variétés", on nous fait passer cet immense désordre, drainant quotidiennement 120.000 morts de faim, pour un immense Disneyworld "où tout irait mieux demain".

Face à cela, le Vieil Ordre International est à bout de souffle et n'a plus rien d'autre à présenter que la "modernité": son désordre, il l'appelle maintenant le "Nouvel Ordre Mondial". Ce "Nouvel" ordre prétend même à l'éternité. Face à l'horizon bouché et angoissant de la crise économique et politique mondiale, ses idéologues décrètent la fin de l'histoire:

C'est Francis Fukuyama, ancien conseiller du Département d'Etat américain, qui a osé écrire cela dans un livre intitulé "La Fin de l'Histoire et du Dernier Homme".

Il est vrai qu'une société qui génère chaque jour un cimetière ordinaire de centaines de milliers de morts n'a rien à envier aux camps d'extermination de la dite "Deuxième Guerre Mondiale" et apparaît effectivement pour une "Solution Finale" à l'histoire. En ce sens sans doute, le livre de l'idéologue libéral qualifie bien la société qu'il défend.

Mais la "modernité" derrière laquelle se réfugie le monde actuel a d'autres bases que cette "utopie enfin réalisée".

Sa base essentielle pour se maintenir idéologiquement en vie est toujours la même: la démocratie. La bourgeoisie nous vend son système "où tout change sans que jamais rien ne change" sous d'autres atours et en d'autres termes. Pourtant, l'essentiel de son objet reste le même: nier les classes, dissoudre l'antagonisme irréconciliable entre ceux qui exploitent et ceux qui sont exploités. Faire disparaître ces derniers sous des tonnes et des tonnes de mots qui consacrent l'existence d'un peuple, de gens, de citoyens,... d'une société civile.

La "modernité" cache la même réalité en d'autres termes.

On parle de "restructuration" pour parler de licenciements massifs de prolétaires. On parle de "commissaire du peuple" ou de "représentant de l'Etat" pour parler des gestionnaires de notre force de travail. Le prolétaire qui crève de froid ou de faim parce qu'il n'intéresse plus la production capitaliste, on l'appelle cyniquement, un "sans abri" ou encore un "assisté social", comme pour prouver que jusqu'au bout,... "la société pense à toi"!

Le balayeur de rue lui-même est pudiquement qualifié de "technicien de surface". C'est moderne!

L'euphémisme de bois du langage démocratique n'a pas de limites: prolétaires et bourgeois sont maintenant sur un pied d'égalité civile dans la catégorie des "partenaires sociaux".

Mais ce qui est beaucoup plus préoccupant, c'est de retrouver cette même tendance à nier l'existence de classes sociales au sein même des quelques publications ouvrières qui subsistent encore en cette période.

Dans la plupart des tentatives pour remettre la contradiction de ce monde mort au coeur des questions, on retrouve aujourd'hui cette même pudeur à affirmer clairement que notre projet, notre programme, le programme communiste d'abolition de l'argent et des classes, trouve comme sujet actif le prolétariat et comme ennemi irréductible, la bourgeoisie.

Soumis à la terreur bourgeoise et citoyenne qui nie l'existence des contradictions sociales en noyant exploiteurs et exploités dans le même monde civil, dans le même code civil, on voit maintenant ceux-là mêmes qui prétendent s'opposer au Capital, se cacher pudiquement derrière une sorte de virginité sociale qui les amène à parler de "peuple", de "pauvres", d'"émeutiers", de "déclassés", d'"insurgés", de "révoltés",... pour éviter la claire définition de ce que nous sommes: une classe d'hommes libre de toute propriété si ce n'est celle de notre force de travail et de notre progéniture (la prole!); une classe qui n'a d'autre solution pour supprimer son exploitation que de se nier elle-même, et par là de nier toutes les classes sociales; bref, une classe -le prolétariat!- qui a comme projet social le communisme, la pleine disposition du temps et des choses comme champ d'épanouissement de l'Homme.

Cette situation est le propre des périodes de paix sociale au cours desquelles la démocratie triomphante se présente comme un horizon indépassable, interdisant toute contradiction, soumettant la terre entière à l'appel de la réussite individuelle.

Ici, les classes n'ont plus droit de cité. Ou plutôt si, mais celle qui domine s'impose tellement puissamment comme prétention aux valeurs universelles, que les exploités eux-mêmes semblent disparaître derrière le mariage qu'ils consomment avec l'idéologie de leurs prédateurs.

L'habitant du taudis ne se révolte plus contre les rois du pétrole, il se prend désormais pour un héros de l'univers, pourtant impitoyable, de Dallas.

A propos de la rédaction des statuts de l'AIT, Marx écrivait à Engels en 1864, dans cette période de paix sociale coincée entre les luttes de 1848 et celles de 1871:

Comme on le voit, nous ne sommes pas la première génération de révolutionnaires à être confrontés aux effets pervers de la paix sociale!

Et puisque nous en sommes au chapitre des "vieilleries" de l'histoire qui redeviennent tellement actuelles dès que le prolétariat reprend vie et lutte, nous ne résistons pas au plaisir de faire partager à nos lecteurs cette citation du vieux Blanqui qui, en 1852, au moment où la contre-révolution triomphait des assauts prolétariens de 1848, lançait à l'égard des bourgeois gauchisants et modernes de l'époque:

Nous pourrions prendre bien d'autres exemples pour confirmer que toute l'histoire de la lutte entre prolétariat et bourgeoisie est rythmée par ces moments où, disparaissant momentanément sous les coups de la démocratie, la classe ouvrière est amenée à nier sa propre existence. Il était normal qu'à l'écrasement de la vague de lutte 1968-1973, succède une telle période.

A tous ceux qui, comme nous, sont traités de dinosaures de l'histoire, parce qu'ils gardent dressé le drapeau des luttes de notre classe, à tous ceux qui ne croient pas plus en Dieu qu'en un quelconque paradis démocratique, nous proposons de lire les quelques textes de cette revue.

Le plongeon dans l'histoire a l'avantage de laisser se redessiner plus clairement les grands mouvements d'affirmation et de négation de la révolution. La perspective donnée par le regard vivant sur un passé de luttes offre alors, à l'encontre de toute la bimbeloterie moderne, un joli point de vue sur l'état de plus en plus précaire du monde marchand, miné par les galeries creusées par des générations d'adeptes de cette vieille taupe qu'est la révolution. Creusons encore, camarades!

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Pour commencer cette revue, nous avons placé quelques leçons tirées de la guerre du Golfe et des luttes qui ont éclaté en Irak. Cet article complètera utilement les informations que nous avions publiées dans les Communisme No.33 et 34. On y verra la confirmation de ce que nous annonçions dès le mois de février 1991: en Irak, la guerre a été arrêtée à cause de l'attitude déterminée du prolétariat à ne pas se battre et à se retourner contre "sa propre" bourgeoisie. L'article trace également un court historique des luttes dans les régions du Sud, région où l'insurrection fut aussi forte qu'au Kurdistan, mais pour laquelle nous disposons de beaucoup moins d'informations.

En annexe à cet article, et en contraste avec le peu de réaction des soldats sous l'uniforme américain pendant la guerre du Golfe, nous soulignons la mémoire des luttes qui désorganisèrent l'armée américaine pendant la guerre du Vietnam, à la fin des années soixante.

On trouvera également dans ce numéro, un article composé à l'occasion des macabres "festivités" du 500ème anniversaire du début du massacre des indiens en Amérique, ainsi qu'une mémoire ouvrière consacrée au souvenir des conditions dans lesquelles la Social-Démocratie, toutes fractions "socialistes", "anarcho-syndicaliste", "anarchiste",... confondues, envoya le prolétariat se battre en 1914. Les leçons sont plus actuelles que jamais.

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Enfin, pour terminer cet éditorial, nous aimerions saluer la publication d'une brochure anti-nationaliste produite par des camarades au Canada et qui regroupe une série de textes au sujet des luttes de classes qui viennent de se dérouler en Irak, après la guerre. Voici un extrait de la préface, auquel nous ne pouvons que souscrire: La brochure s'intitule "Irak - Les Révoltes inconnues - La guerre des Shoras". Le lecteur intéressé pourra se procurer la brochure en nous écrivant ou en contactant directement leurs auteurs à:

C.D.L.
C.P. 5209, succ. C
Montréal, Québec
Canada
H2X 3N2


CE36.1 En guise d'éditorial