1. Introduction

La Préhistoire humaine se caricaturant plus qu'elle ne se répète, un tas de similitudes se retrouvent dans nos différents textes traitant de cette période. Et pour cause! Loin de considérer les différents foyers révolutionnaires comme autant d'éléments séparés les uns des autres, nous les envisageons au contraire comme autant de moments distincts participant TOUS à la même dynamique, à la même tentative révolutionnaire. Il nous serait méthodologiquement impossible de les séparer pour en dégager des leçons à chaque fois distinctes, en prétextant ici ou là des différences objectives ou subjectives comme le font les diverses écoles du gauchisme. (1)

Dès lors, il est normal qu'un ensemble de caractéristiques communes se retrouve dans ce que nous décrivons des forces du mouvement révolutionnaire de cette époque, comme en Russie, en Allemagne, en Hongrie, en Belgique, en Angleterre, en Argentine, en Inde,... et dans tellement d'autres endroits du monde à cette période. Nous avons insisté dans nos textes sur les points de rupture qui existaient à l'encontre du nationalisme, du syndicalisme, du parlementarisme, etc. Nous avons aussi tenté de décrire à chaque fois le processus d'organisation en force des minorités révolutionnaires originaires de différentes "familles" politiques fusionnant au sein d'un même parti communiste, ce processus d'organisation en Parti, culminant dans la tentative d'ériger en une seule force centralisée et internationale, l'ensemble de cette avant-garde.

Mais si les multiples foyers de lutte de ces cruciales années '17-'23 comportent énormément de similitudes quant à leurs forces, il en va de même en ce qui concerne leurs limites: limite de la compréhension de l'internationalisme à l'addition de partis nationaux, limite de la critique de la Démocratie, limite de la compréhension de la dictature du prolétariat, etc... L'ensemble de ces faiblesses se cristallise dans une limite générale de cette période: le manque de rupture avec la Social-Démocratie.

Et nous ne parlons pas ici de la Social-Démocratie "formelle", comme souvent le Capital tente de la limiter à la ribambelle de partis fédérés au sein de la IIème Internationale, mais bien, toutes dénominations confondues et ce sous n'importe quel drapeau, de l'ensemble des forces réformistes qui ont eu pour pratique et comme contenu, l'affirmation de la contre-révolution, sous la forme d'un programme bourgeois à l'intention du prolétariat. En se peignant aux couleurs de la révolution, la Social-Démocratie réussit ainsi à imposer le programme capitaliste aux ouvriers.

La Social-Démocratie regroupe dans les faits et de manière pratique, concrète, les forces les plus aptes à aménager le Capital, à mobiliser le prolétariat pour un projet qui n'est pas le sien, démobilisant du même coup la lutte prolétarienne, la vidant de toute sa substance révolutionnaire. En ce sens la Social-Démocratie est le poison contre lequel s'est toujours battu le prolétariat au sein même de ses organisations, structures, associations, indépendamment des drapeaux. Ce combat acharné s'est reflété au-delà de toute appellation organisationnelle "marxiste", "socialiste", "syndicaliste révolutionnaire", "anarchiste", "bolchevik", "socialiste-révolutionnaire",... par la lutte, souvent armée, qui s'est déroulée aussi à l'intérieur de tous ces groupes, indépendamment du drapeau auquel ils s'attachaient. C'est bien la frontière entre révolution et contre-révolution qui constitue la séparation fondamentale, essentielle entre le monde du Salariat et le Communisme, et non pas un quelconque formalisme d'appellation où le drapeau classerait mécaniquement les uns dans un camp et les autres dans l'autre. Pas plus l'étiquette que le drapeau ne sont les garanties d'une réelle pratique révolutionnaire.

Ainsi, bon nombre de ceux qui invoquèrent la rupture avec la Deuxième Internationale, reproduisirent l'ensemble de son programme, sous d'autres couleurs! Ce fut le cas de Lénine et d'autres militants Bolcheviks en Russie, par exemple, qui après avoir résolument participé au développement de la révolution en Russie, ramenèrent l'ensemble du processus de rupture avec la Social-Démocratie... dans le cadre de la Social-Démocratie, entendue comme programme, allant finalement jusqu'à assumer la reconstruction locale de l'Etat capitaliste.

Ce rappel est fondamental si l'on veut adéquatement aborder la question des leçons du mouvement insurrectionnel en Ukraine. En effet, sur toute cette question, s'est opérée une division entre deux pôles idéologiques: d'un côté, ceux qui, se définissant comme "anarchistes", ont soutenu Makhno, un des principaux dirigeants du mouvement prolétarien en Ukraine, jusque dans ses erreurs, et, de l'autre côté, les militants auto-proclamés "marxistes", qui, lorsqu'ils n'affirmaient pas ouvertement avec Lénine que le capitalisme était mieux, refusaient la plupart du temps d'ouvrir leurs yeux face à la reconstruction du capitalisme en Russie sous la houlette des Bolcheviks. Ils ont ainsi complémentairement refusé de reconnaître, dans le mouvement en Ukraine, un moment de rupture révolutionnaire de notre classe.

La bourgeoisie peut alors s'occuper de l'histoire: encore une fois, elle impose son imbécile méthodologie visant à chercher des "tout bons" et des "tout mauvais", des masses aveugles et des chefs autoritaires,... Elle parvient ainsi à réduire la lutte prolétarienne en Ukraine à une guerre entre Bolcheviks et Makhnovistes, ou pire encore, en une guerre entre "communistes" et "anarchistes", au lieu d'y voir un affrontement entre révolution et contre-révolution. Un affrontement qui s'est effectivement joué entre d'une part, l'Armée Rouge luttant pour la défense de l'Etat capitaliste russe en pleine recomposition et, d'autre part, l'Armée Révolutionnaire Insurrectionnelle constituée sur base de la lutte des prolétaires en Ukraine. Mais l'affrontement entre la révolution et la contre-révolution s'est également matérialisé au sein même de l'Armée Révolutionnaire Insurrectionnelle d'Ukraine entre d'un côté, les forces qui défendaient le front avec telle ou telle armée bourgeoise, et de l'autre, celles qui s'y opposaient, par exemple! Dans le même sens, cette même contradiction révolution et contre-révolution fut tout autant présente au sein des Bolcheviks (cfr. les "gauches communistes" qui s'en sont dégagées) qu'au sein de ceux qui se revendiquaient de l'anarchisme (cfr la lutte entre les Makhnovistes et les individualistes ou autres "intellectuels" social-démocrates du mouvement).

A titre d'exemple, voici le commentaire d'Archinov, participant actif de l'insurrection en Ukraine aux côtés de Makhno, à propos de l'indifférentisme d'une bonne part de ceux qui se réclament du drapeau de l'anarchie en Russie à ce moment:

Et plus loin, à propos des individualistes "anarchistes": Que l'on nous comprenne bien. Lorsque nous abordons cette partie de l'histoire des luttes de notre classe qu'a constitué l'insurrection du prolétariat en Ukraine, le problème n'est pas (uniquement!) de voir quelles sont les avant-gardes qui ont affirmé théoriquement la "dictature du prolétariat", mais bien avant tout les forces réelles qui ont tenté de l'imposer pratiquement. Ainsi, l'invocation permanente au "marxisme" de la part des Bolcheviks ne les rapproche pas plus du programme communiste que certaines fractions "anarchistes" ou "socialistes-révolutionnaires" qui luttaient pratiquement (aux côtés de militants "Bolcheviks" en rupture avec leur propre organisation, d'ailleurs!) pour la généralisation de la guerre révolutionnaire, par exemple. En Ukraine, l'Armée Rouge, sous les ordres de Trotsky, accomplissait les pires forfaitures sous couvert des intérêts supérieurs du prolétariat, alors que dans sa guerre contre l'Etat russe en reconstruction, les prolétaires en lutte contre son Armée Rouge, tentaient eux réellement d'imposer la dictature de leurs besoins, la dictature du prolétariat.

Mais les choses sont encore plus complexes: ceux-là même qui imposaient leurs besoins, ces milliers de prolétaires en armes, insurgés contre toutes les armées capitalistes qui leur faisaient face et tentaient de reprendre leur contrôle, ces prolétaires en guerre contre les Armées Blanches de Dénikine et Wrangel, l'Armée "Rouge" de Trotsky, les armées austro-allemandes, les bandes nationalistes de Grigoriev ou Petlioura, ces ouvriers armés donc, lorsqu'ils s'attaquaient aux bourgeois, pillaient les banques, se réappropriaient violemment les richesses et affirmaient ainsi leur dictature. Bien souvent, ils refusaient de l'appeler telle quelle, "dictature du prolétariat", pour la bonne et simple raison qu'il leur était difficile de donner à leur action révolutionnaire le même nom que celui utilisé par ceux qui étaient occupés à développer le Capital et à trahir le prolétariat, à empêcher sa dictature! Et cette peur d'être terminologiquement assimilé à l'ennemi s'est malheureusement également bien souvent transformée en une autre théorisation idéologisée (sous les couleurs de l'anarchisme, alors!) de la pratique révolutionnaire qu'ils assumaient, limitant dès lors aussi cette pratique.

A ce stade, et avant que nos ennemis ne transforment une fois de plus ce que nous disons, il est évidemment important de mettre l'accent sur l'importance à ce que le drapeau coïncide avec l'action! Un indispensable moment de renforcement du communisme comme mouvement réside dans sa capacité à se reconnaître théoriquement, dans la totalité de son but, et donc dans l'ensemble des formulations historiques par lesquelles il s'est affirmé comme mouvement, tout au long de l'histoire de la lutte des classes. Si nous avons insisté ici (et si nous insistons tellement souvent!) sur l'importance du mouvement communiste réel, que voile bien souvent de multiples drapeaux plus ou moins confus, c'est parce que la logique vulgaire a une indécrottable et lancinante tendance à imposer "ce qui apparaît" comme "ce qui est", à confondre le drapeau avec le mouvement et à nier ainsi des pans entiers des ruptures de notre classe.

Bref, avec ces quelques avertissements méthodologiques agrémentés d'exemples de la véritable contradiction qui met aux prises les forces sociales porteuses du communisme et celles défendant le capitalisme, nous voulons définir le cadre de notre rupture avec la méthodologie mécaniciste bourgeoise qui isole les contradictions autour de l'idéologie, des chefs et des drapeaux:

Avec cette rapide description du point de vue qui nous guide (le prolétariat avant ses "héros", la lutte de classe et non la lutte idéologique,...), nous voulons réaffirmer une fois de plus que ce qui sépare réellement, essentiellement la révolution de la contre-révolution, c'est la pratique, la pratique réelle de centralisation de la lutte autour d'un programme révolutionnaire.

Comme nous l'avons dit plus haut, cette pratique trouva dans ces années de lutte, et indépendamment de ses protagonistes, une limite énorme dans le manque de rupture avec la Social-Démocratie, comprise comme contenu, comme programme, comme pratique: la Social-Démocratie, comprise en tant que Parti historique du Capital pour le prolétariat, c'est cette force qui voit le Capital se défendre, se maintenir et se développer en investissant les atours de ces propres ennemis, en investissant les drapeaux de ses ennemis, en s'incarnant dans la chair même de ses ennemis! Le programme social-démocrate se voit ainsi défendu par des "anarchistes", des "Bolcheviks", des "socialistes révolutionnaires",... des pseudo-communistes. Ce sont les opposants les plus convaincus à la paix contre-révolutionnaire de Brest-Litovsk qui se transforment en ses plus ardents défenseurs! Ce sont les meilleurs chefs de l'armée insurrectionnelle d'Ukraine qui s'associent monstrueusement aux capitalistes guerriers de l'Armée Rouge!

Mais, la fausse polarisation entre "anarchistes" et "communistes", en tant que vision de l'histoire, aujourd'hui encore dominante, c'est le triomphe de la conception social-démocrate. Le type de critique qui confond le mouvement social en Ukraine avec le drapeau et qui se réduit à la critique du drapeau de l'anarchie (critique généralisée à partir de l'existence de certaines idéologies social-démocrates peintes en noir pour mieux tromper), complète parfaitement les imbéciles critiques inverses des "anarchistes" qui critiquent les "marxistes". Ils assimilent tout ce qui ce dit "marxiste", ce qui équivaut à mettre dans le même sac tous les révolutionnaires qui se sont appelés "marxistes", en même temps que le "marxisme" transformé en une branche de l'Economie Politique ou une doctrine d'Etat parfaitement intègre grâce à l'oeuvre des partis social-démocrates (particulièrement allemands ou russes). Face à tout ce merdier de confusions, il est fondamental de réaffirmer clairement que la véritable frontière délimitant le projet communiste du projet capitaliste, ne se situe pas entre "anarchisme" ou "marxisme", mais bien entre lutte prolétarienne et développement du Capital, entre révolution et contre-révolution.

La Social-Démocratie, produit du Capital à destination des ouvriers, se fout bien des étiquettes "anarchistes" et "marxistes", quoiqu'en disent les tenants du formalisme idéologique, et il n'est pas un drapeau derrière lequel elle ne se serait pas réfugiée pour tromper les ouvriers. En ce sens, le mouvement communiste, le mouvement réel et pratique d'abolition de l'ordre établi compte tout aussi bien comme ennemis mortels les va-t-en guerre Kropotkine et Kautsky, que les ministres Bela Kun en Hongrie ou Federica Montseny en Espagne.
 
 
 
 

2. Guerre et révolution... jusqu'en Ukraine!

Le déclenchement de la boucherie généralisée de 1914 correspond à la nécessité de la bourgeoisie mondiale de résoudre la crise de surproduction à laquelle le Capital est confronté. Pour survivre à ses contradictions, la bourgeoisie se doit d'écraser le prolétariat. Elle se doit de liquider physiquement la partie des prolétaires excédentaires à ses besoins de valorisation, et pour ce faire, étouffer également son projet communiste de destruction de l'argent et de l'échange, seule alternative à la barbarie capitaliste. Le point de passage de cet écrasement du prolétariat par la bourgeoisie va se réaliser d'une part, par l'Union Nationale et Sacrée, cette étreinte odieuse que la Social-Démocratie réussit à imposer entre les prolétaires et chacune des nations où ils sont exploités, et d'autre part, par la liquidation physique de millions de prolétaires amenés ainsi à s'affronter militairement dans des batailles dans lesquelles les différents camps capitalistes ont prolongé la concurrence acharnée qu'ils se livraient pour conquérir telle ou telle part du marché mondial, sous forme de territoires,...

Les contradictions impérialistes furent donc, comme toujours, le point de passage de cette guerre contre le prolétariat que mena la bourgeoisie mondiale, pendant quatre longues années.

Des siècles durant, les Etats français et anglais s'étaient constitués un empire gigantesque duquel ils parvenaient à tirer d'énormes bénéfices, alors que l'Etat allemand, en tant qu'impérialisme en pleine expansion dans la course aux profits, se sentait à l'étroit dans ses frontières nationales. Ne parvenant pas à trouver de nouveaux débouchés dans de lointaines colonies, la bourgeoisie allemande dut se rabattre sur le continent européen pour répondre à ses besoins d'expansion. L'objectif stratégique étant la route qui allait du coeur de l'empire allemand à l'Irak actuelle, symbolisé par la ligne de chemin de fer Berlin-Bagdad et passant par Istanbul et le détroit du Bosphore. L'expansion du capital en Allemagne devait forcément s'opposer aux intérêts mercantiles de l'empire des tsars dans les Balkans, à la recherche d'un débouché vers la Méditerranée. Les blocs politico-militaires étaient constitués par une série d'alliances et de contre-alliances. La déflagration pouvait donc avoir lieu entre d'une part, les Etats anglais et français, épaulés par l'empire des tsars, craignant l'arrivée de l'Etat allemand comme nouveau concurrent sur le marché mondial, et d'autre part, le colosse économique allemand et ses alliés austro-hongrois, à la recherche de profits aux dépens d'autres colosses moins compétitifs.

Les occasions pour rentrer en guerre ne manquent évidemment jamais. Les blocs ainsi constitués se trouvèrent face à face à plusieurs reprises (Tanger 1905, Agadir 1911, les Balkans en 1912), mais le problème central pour la bourgeoisie était de parvenir à imposer la guerre et la mort comme perspective au prolétariat des différentes nations. Ce fut là le rôle central de la Social-Démocratie: toutes familles politiques confondues, des différents partis socialistes nationaux aux anarcho-syndicalistes, de la Deuxième Internationale "socialiste" au Manifeste international "anarchiste" des Seize, des syndicalistes de toute idéologie aux députés "socialistes",... toutes les différentes expressions social-démocrates vont appeler à participer à la guerre. Dans un camp (le bloc autour de l'Allemagne), on parle d'une lutte démocratique contre le Tsarisme réactionnaire et despotique, et dans l'autre (le bloc autour de la France), on invoque l'image du Teuton militariste pour partir défendre la France républicaine et démocratique, la fleur au fusil.

Ce n'est pas le lieu ici pour développer tout le processus par lequel la Social-Démocratie parvint à imposer, à travers son discours démocratique anti-guerre, la nécessité d'aller se faire massacrer sur les champs de bataille. Nous reviendrons sur cette question bientôt, lorsque nous traiterons de la révolution et de la contre-révolution en Allemagne.

Toujours est-il que la mort d'un obscur archiduc d'Autriche-Hongrie par un encore plus obscur nationaliste serbe servit de prétexte pour tout déclencher. Certains de leur victoire rapide, d'autant que les autres bourgeoisies n'étaient pas encore tout à fait prêtes militairement parlant à affronter la guerre généralisée, c'est à l'ouest que les généraux allemands décident de frapper un grand coup. En quelques semaines, le capital en Allemagne espère réaliser le coup de force victorieux de Bismarck qui, en 1870, mit fin à Napoléon III et unifia à Versailles, sous l'autorité du roi de Prusse, tout l'empire allemand. En écrasant la bourgeoisie française, l'Allemagne pourrait alors faire face avec tout son potentiel industriel et militaire à la gigantesque "marée humaine russe" qui se préparait à déferler.

En deux semaines, les comptes devaient être réglés. Mais la bourgeoisie allemande perdit sont pari; son homologue français n'était pas battu et c'est les larmes aux yeux qu'elle vit s'envoler les milliards de marks de bénéfices que devait lui rapporter cette aventure. Une aventure pour la bourgeoisie sans doute, mais certainement pas pour les millions de prolétaires que cette guerre pour les intérêts des bourgeois, devait broyer, déchiqueter, tuer sous des tonnes de ferrailles et d'acier pendant quatre longues et terribles années dans le froid, la pluie, le soleil, la boue, les maladies...

Si les bourgeois du monde entier avaient réussi à faire gober aux prolétaires la nécessité d'aller se faire trouer la peau pour leurs intérêts, c'était tout de même à la condition que le carnage soit joyeux et surtout très court. Ce ne fut pas vraiment le cas! Après deux années de massacres mutuels, les prolétaires militarisés rechignèrent à aller se faire tuer au son de l'hymne national. Grèves à l'arrière, actes de refus d'obéissance allant jusqu'à la fraternisation sur le front de Champagne en 1915, de Verdun 1916, de l'Aisne en 1917,... entre prolétaires allemands et français, mutineries, défaitisme révolutionnaire... provoquèrent l'arrêt même des carnages. D'un accord commun, les deux état-majors devaient remettre de "l'ordre". Ce même ordre bourgeois qui consiste à nous entre-tuer entre frères d'une même classe. Mais après près de deux ans de boucherie, le prolétariat n'était plus prêt à partir en sifflotant sur les champs de bataille.

L'année 1916 marqua ainsi un changement qualitatif. Du charnier allait émerger la plus formidable vague révolutionnaire qu'ait jamais connu cette planète, aboutissant à l'insurrection d'Octobre en Russie, au grand dam des diverses fractions du Capital, obligées d'écourter cette boucherie afin de mâter le prolétariat qui se préparait à remettre en cause des années d'exploitation et de misère.

On n'imagine pas aujourd'hui, le retentissement qu'eut sur les prolétaires de tous les pays, la nouvelle de l'insurrection prolétarienne réussie en Russie. Partout dans le monde, le mouvement communiste trouva un nouvel élan. Cette insurrection réussie survenait en pleine montée révolutionnaire, à un moment où les années accumulées à suer et à saigner pour le travail et la guerre portaient les prolétaires à vouloir tout remettre en question.

Nous ferons abstraction ici de la façon dont se constituèrent et se rassemblèrent un peu partout dans le monde, des minorités de plus en plus décidées (et de plus en plus nombreuses!) à défaire définitivement le vieux monde; nous ne développerons pas les liens que constituèrent ces minorités et les efforts qu'elles entreprirent pour se doter d'une organisation internationale visant à renverser violemment le vieux monde. De même, nous ne pouvons que renvoyer nos lecteurs aux différents textes dont il est fait allusion dans la présentation de cette revue pour approfondir comment, après avoir participé activement à l'organisation et à la direction de l'insurrection, le parti Bolchevik s'épura progressivement de tout ce qu'il contenait comme éléments révolutionnaires pour, sur base des illusions démocratiques de cette vieille organisation social-démocrate, se faire l'agent d'une puissante contre-révolution en Russie.

La transformation du Parti Bolchevik en agent féroce de la reconstruction capitaliste trouve une de ses premières et plus importantes cristallisations dans la victoire que Lénine obtint sur tous ses adversaires en imposant la signature des accords de Brest-Litovsk avec l'Allemagne.

A cette époque -début 1918-, la contradiction entre la révolution et la contre-révolution va se jouer entre les partisans de la paix et les partisans de la guerre révolutionnaire. Lénine, Zinoviev, Kamenev et Staline joueront de tout leur poids pour imposer à la majorité de leur organisation et à l'ensemble du prolétariat qui leur est opposé, l'arrêt du développement de la révolution. Pour les révolutionnaires, il était clair que l'insurrection en Russie n'était que le point de départ de la révolution mondiale, et tout le monde savait que si la révolution ne se développait pas, le Capital imposerait sa dictature. La poursuite de la guerre révolutionnaire concentre donc directement cet enjeu.

Mais la nécessité capitaliste de reconstruction de l'Etat en Russie va trouver ses plus acharnés défenseurs autour de l'idéologie pacifiste de Lénine qui vise à préserver la Russie, comme économie, comme nation, comme gouvernement, "comme bastion", justifie-t-il. Ainsi, sous prétexte de ne plus avoir la combativité nécessaire pour poursuivre une guerre révolutionnaire, Lénine fait signer en mars '18 un traité de paix reconnaissant l'occupation par l'Etat allemand de la Courlande, de la Biélorussie, de la Livonie et de l'Estonie, traité livrant également littéralement l'Ukraine aux bouchers impérialistes. Mais au-delà des territoires donnés, c'est l'ordre bourgeois dans la région qui est ratifié et contresigné par les Bolcheviks, c'est le mouvement prolétarien tout entier qui reçoit une puissante claque: la paix capitaliste, la paix des tombes, la paix sociale vont être les véritables vainqueurs de ces négociations. De plus, le traité va permettre à l'armée allemande de dégager d'immenses troupes de son front de l'est, et d'assumer ainsi une énorme offensive contre la France, offensive qui ne sera stoppée qu'à 60 kms de Paris et dont on peut imaginer combien elle fut sanglante pour les prolétaires dans la région. La bourgeoisie, pas encore tout à fait rassurée, peut respirer: la guerre impérialiste se poursuivra un temps, repoussant ainsi les développements révolutionnaires.

On a tendance généralement à sous-estimer l'opposition qui se manifesta face à ces accords. Elle fut pourtant particulièrement puissante et violente, à l'image de ce qu'elle concentrait comme contradictions. La plupart des organisations prolétariennes était contre les accords. La majorité de l'organisation Bolchevik également. Trotsky, qui jouera un rôle déterminant dans la signature des accords, rapporte:

Les "socialistes-révolutionnaires de gauche" furent particulièrement virulents et organisèrent, après la signature, un attentat contre l'ambassadeur d'Allemagne en Russie, pour briser pratiquement les conclusions de la sinistre signature. Peu après, ils dirigèrent une émeute contre les accords de paix, à Pétrograd. Des "anarchistes" créèrent une Garde Noire à Moscou pour tenter d'organiser la résistance à ces accords. Et au sein du parti Bolchevik, Radek et Boukharine semblent même avoir envisagé sérieusement d'arrêter Lénine avec l'aide des "socialistes-révolutionnaires de gauche"!

Evidemment, les accords de Brest-Litovsk ne furent pas uniquement le résultat de la volonté subjective des dirigeants Bolcheviks qui réussirent à les imposer. Ils furent bien plus largement le fait d'un rapport de force objectif encore solidement défavorable au prolétariat, rapport de force marqué à ce moment, par exemple, par le retard de l'insurrection allemande (le prolétariat dans ce pays n'étant pas capable d'empêcher la poursuite de la guerre!), et plus globalement, par la limite des ruptures avec les idéologies pacifistes et réformistes que la bourgeoisie déploia pour offrir une alternative aux velléités révolutionnaires du prolétariat. Mais nous ne nous attarderons pas ici sur les longs développements que nous avons donné à cette question dans notre article "La paix, c'est toujours la paix du Capital", à propos des accords de Brest-Litovsk dans les numéros 22 et 23 de nos revues centrales en français.

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Nous terminons cette introduction à propos du développement de la guerre et de son antagonisme révolutionnaire, en donnant quelques éléments sur l'enjeu que représentait l'Ukraine en termes impérialistes pour les différents blocs et nations en présence.

Dans ce gigantesque chaos que représentait l'entre-déchirement général des nations capitalistes en guerre à cette époque, l'Ukraine joua un rôle stratégique fondamental. Grenier à blé de l'Europe, la possession de ces vastes étendues devait permettre à l'Allemagne de faire face au blocus maritime que l'Angleterre lui avait imposé. Sa conquête devint un facteur stratégique primordial dans la nécessité où se trouvait le capital allemand de nourrir "ses" prolétaires aussi bien au front qu'à l'arrière pour maintenir sa paix sociale, si importante à la poursuite de ses objectifs de guerre.

Dans la même lignée, les différentes ressources du sous-sol, comme les importantes mines de charbon et de fer dont regorgeait l'Ukraine, devaient remplacer les importations coloniales confisquées par les marines françaises et anglaises.

Dès les premiers jours de la guerre, l'Ukraine va ainsi constituer un enjeu fondamental que toutes les fractions du Capital convoiteront. C'est ainsi que l'on verra toutes les armées de la région défiler les unes derrière les autres pour piller littéralement cette gigantesque région en se la disputant férocement: russes contre austro-hongrois et allemands, le bloc autour de l'Allemagne contre le gouvernement de Kerensky, et plus tard, ce même bloc avec les nationalistes ukrainiens contre les armées de l'Etat russe peint en rouge, plus tard encore, ces mêmes armées "Rouges" contre les armées Blanches...

C'est dans tout ce contexte contradictoire donc, où le développement de la révolution est encore à l'ordre du jour, avec la lutte du prolétariat contre la guerre bourgeoise et l'affirmation progressive de ses perspectives, mais également au moment où la contre-révolution se développe, trouvant auprès des Bolcheviks des agents utiles à son développement, c'est dans ce contexte donc, qu'après les accords de Brest-Litovsk et l'entrée des armées allemandes en Ukraine, le prolétariat de cette région va se soulever et organiser une insurrection qui se prolongera près de trois ans, contre toutes les armées bourgeoises qui tenteront de reprendre son contrôle.
 
 
 
 

3. Guerre révolutionnaire en Ukraine, contre Brest-Litovsk (mars 1918 - décembre 1918)

La lutte révolutionnaire en Ukraine ne date évidemment pas des réactions à la guerre. Ces réactions s'inscrivent dans une histoire et un contexte de lutte particulièrement féconds, que nous ne pouvons retracer ici qu'en quelques lignes.

La grande famine de 1891, et l'épidémie de choléra de 1892 qui la suit, ont réveillé les colères du prolétariat agricole contre les exactions de la bourgeoisie. Et c'est sur ce terrain favorable que des minorités révolutionnaires "anarchistes" se sont organisées, agissant et affirmant le communisme comme perspective.

En 1902, se déclenche l'insurrection prolétarienne de Kharkov et Poltava, où les prolétaires des campagnes refusent de payer l'impôt, procèdent à des réappropriations massives, à des expropriations et redistributions de propriétés terriennes.

En 1905, les révoltes prolétariennes dans les campagnes, dans lesquelles les minorités "socialistes-révolutionnaires" ont énormément d'influence (cfr. les groupes se revendiquant des "Zemlia i Volia": Terre et Liberté), ouvrent la phase révolutionnaire. Dans les villes, les émeutes ouvrières se succèdent particulièrement à Ekaterinoslav. Dans les campagnes ont lieu de véritables jacqueries: incendies de domaines, de grandes propriétés seigneuriales, destruction de livres de comptes, expropriation, et redistribution des terres,... le "Partage noir", ou "La terre à ceux qui la travaillent".

Le décret de Stolypine en 1906 tentera, comme le feront plus tard les Bolcheviks, de briser la solidarité des prolétaires agricoles contre les grands propriétaires, en créant des "classes" intermédiaires de paysans (les koulaks), pour tenter de mettre un terme définitif à l'agitation permanente des campagnes.

L'histoire de ces affrontements très violents avec la bourgeoisie et le maintien de conditions de vie extrêmement dures, malgré ces luttes, feront que l'entrée en guerre ne sera pas "joyeuse"! Beaucoup de prolétaires vont rechigner à quitter leur pauvre lopin de terre pour aller se faire tuer à des milliers de kilomètres de là pour une cause qui leur paraît bien obscure. La déclaration de la guerre à l'Allemagne, le 2 août 1914, arrive peu avant la saison de la fauche des blés, et c'est avec les gendarmes au cul que l'on va mobiliser le prolétariat des campagnes.

Comme on l'a vu ci-dessus, deux ans de guerre suffiront à foutre en l'air la cohésion sociale. Fini d'être russe, allemand, austro-hongrois, français... En 1916-1917, tout éclate et en février 1917, des mouvements similaires à ceux de Pétrograd voient le jour contre le gouvernement de Kerensky, et ses matérialisations locales en Ukraine. Des Soviets fleurissent partout ainsi qu'un parlement (la Rada) ukrainien où trouve à s'exprimer les tendances nationalistes de la bourgeoisie locale. C'est au sein de cette Rada que les Petliouristes (2), ces nationalistes ukrainiens, vont être les plus actifs. Toutefois, dans les campagnes, ce sont les "socialistes-révolutionnaires" et les diverses fractions "anarchistes" qui restent prédominantes. Les "anarchistes", sous la direction de Séméniouta notamment, ont jusqu'en 1910 mené un gros travail de propagande, et y ont procédé à diverses manifestations de l'action directe ouvrière: pillages de banques, expropriations de gros propriétaires terriens, vengeance contre les petits chefs (3)...

Avec la confusion qui suit l'insurrection d'Octobre et les bouleversements qu'elle implique, plusieurs bourgeoisies locales tentent de répondre aux mouvements révolutionnaires locaux par la constitution de pays indépendants: Finlande, Pologne, Ukraine, Géorgie... En février 1918, les armées austro-allemandes envahissent l'Ukraine et, en passant par les pays Baltes, arrivent à 150 kms de Pétrograd. Les Bolcheviks signent alors la paix de Brest-Litovsk qui, comme nous l'avons brièvement rappelé plus haut, va donner le signal pour la reconstruction de l'Etat en Russie, et permettre d'écraser progressivement toute velléité révolutionnaire, laissant le soin à d'autres fractions bourgeoises de compléter le travail dans les autres régions. Ainsi, les prolétaires ukrainiens en lutte seront pieds et poings liés, livrés à la bourgeoisie ukrainienne et austro-allemande, momentanément libérée de la pression de la révolution.

Dès lors, le prolétariat ne peut que se soulever et lutter. Et c'est un point fondamental que de rappeler ce fait: le prolétariat, de par ses propres intérêts matériels, ne pouvait que se révolter! A aucun moment, il ne lui fut possible d'accepter le programme Bolchevik dicté par les accords de Brest-Litovsk! Face à toutes les justifications contre-révolutionnaires classiques des organisations gauchistes, des trotskystes aux maoïstes en passant par les gauchistes de "Programme Communiste" ou "Battaglia Communista" et autres, qui argumentent de la nécessité des accords de paix... "parce que les prolétaires devaient bien manger" (!!!), il nous faut rappeler les faits, poser en évidence la matérialité historique et mettre ainsi en avant que la seule chose que procura ces accords aux prolétaires en Ukraine (en faisant abstraction des autres questions ici),... ce fut de la mitraille et du plomb! Les accords de paix, ce fut l'armée allemande qui pilla les champs et greniers que les prolétaires s'étaient réappropriés; ce fut le retour des propriétaires ukrainiens expulsés peu auparavant; ce fut la famine pour les prolétaires et les balles s'ils tentaient de résister.

De par toutes ces conditions concrètes, qui n'ont rien à foutre des considérations pseudo-historiques des gauchistes, le prolétariat ne pouvait matériellement pas accepter un seul instant des "accords de paix" qui les désarmaient et les affamaient! Ce n'était pas une question idéologique, mais pratique!

En effet, dans l'Ukraine, livrée par les Bolcheviks aux armées Blanches, les troupes allemandes mettent l'hetman Skoropadsky, un riche propriétaire, à la tête de l'Etat. Avec l'assentiment de ce nouveau gouvernement, l'armée allemande procède alors au pillage de la région, emportant tout ce dont elle a besoin pour continuer sa campagne guerrière et ramener matières premières, blé, bétail,... à l'arrière et même en Allemagne. Des centaines de milliers de camions ne vont pas suffire pour emporter tout ce dont s'emparent les émissaires armés de la bourgeoisie allemande.

D'un autre côté, comme prix du pillage effectué par leurs homologues austro-allemands, les bourgeois ukrainiens peuvent récupérer les biens dont le mouvement révolutionnaire les avait peu auparavant expropriés. Les propriétaires terriens reprennent les terres, et persécutent tous ceux qui s'y opposent. Quand les prolétaires résistent et tentent de défendre les biens qu'ils ont repris aux bourgeois, ils sont fusillés sans autre forme de procès. Il est important de noter ici encore qu'indépendamment de tout discours sur la libération ou l'indépendance nationale, bourgeois autrichiens, ukrainiens, russes ou allemands, se retrouvent d'accord pour écraser les prolétaires, les remettre au travail, les soumettre à l'exploitation et les fusiller s'ils résistent.

Mais à partir de Juin 1918, la répression sans bornes à laquelle les prolétaires sont soumis, va les déterminer à réagir aux assauts bourgeois. Combinés à l'assaut révolutionnaire généralisé en Russie qui renforce leur propre combativité, de toute part, surgissent des actes insurrectionnels contre les propriétaires terriens ukrainiens et contre les forces armées austro-allemandes. Les prolétaires des villes et des campagnes s'affrontent à eux, expulsent les propriétaires, et s'arment contre l'oeuvre de police de l'armée austro-allemande.

A ces réactions prolétariennes s'oppose l'implacable terreur Blanche. Dans les villages, c'est par centaines que les prolétaires sont massacrés. Les maisons sont brûlées, tout ce qu'ils possèdent est détruit. Mais la détermination des bourgeois oblige alors le prolétariat en Ukraine à réaliser un premier saut de qualité dans sa lutte contre ceux qui les massacrent: ils s'organisent en groupes de francs-tireurs et recourent à la guerre d'embuscade. De partout, et comme animés par un chef d'orchestre invisible -le mouvement communiste!-, des quantités surprenantes de prolétaires s'organisent en groupe pour mener une guerre de partisans contre les propriétaires terriens et les forces militaires austro-allemandes qui les protègent. Sans aucune coordination technique au départ, mais très organiquement, comme surgissant de leurs désirs de ne pas crever sans s'être battus jusqu'au bout, des détachements composés de 20, 50 ou 100 prolétaires bien armés et se déplaçant à cheval, assaillent par surprise les propriétés, attaquent la Garde Nationale (la Varta) et s'affrontent à tous leurs ennemis. Les grands propriétaires qui persécutent ceux qu'ils exploitent sont eux-mêmes dénoncés à ces groupes de partisans et menacés d'être supprimés s'ils persistent dans leurs exactions. Les flics et les officiers allemands sont promis à une mort certaine. L'ensemble de ces actions de contre-terreur Rouge sera quotidiennement réalisée dans l'ensemble de l'Ukraine durant tout l'été 1918, du mois de juin au mois d'août.

La répression sauvage à laquelle recourent les forces conjuguées de l'hetman Skoropadsky et de l'état-major allemand, ne parvient qu'à déterminer les combattants armés du prolétariat à réaliser un second saut de qualité dans leur combat, en se regroupant de plus en plus, en se centralisant progressivement autour de ses fractions les plus combatives. De grandes armées de partisans se constituent alors autour de militants prolétariens tels Korilenko dans la région de Berdiansk, Stchuss et Petrenko-Platonov dans les régions de Dibrivka et de Grichino,...

Dans le sud de l'Ukraine, autour de la région de Gulaï-Polé, l'unification des détachements de partisans ne s'effectue pas uniquement à des fins de défense contre la terreur Blanche. Ici, les prolétaires s'organisent dans le but de défaire définitivement la contre-révolution menée par les grands propriétaires. La centralisation des forces insurrectionnelles affirme pour objectif principal, la constitution des ouvriers révolutionnaires des villes et des campagnes, en une force organisée pour abattre toute la société bourgeoise en place: leur programme est la révolution communiste, leur drapeau -noir-, celui de la société sans classes! Le rôle le plus important dans l'oeuvre d'unification des partisans et l'affirmation d'un programme révolutionnaire revient à un jeune militant communiste de 29 ans, originaire de cette région: Nestor Makhno.

Un peu plus tard, en novembre 1918, lorsque le mouvement révolutionnaire en Allemagne et en Autriche va renforcer le mouvement défaitiste dans les troupes allemandes et autrichiennes en Ukraine, les amenant à se retirer progressivement de la région, de nouveaux ennemis vont apparaître à l'horizon sous la forme des armées nationalistes de Petlioura, puis surtout sous celle des terribles Armées Blanches de Dénikine. A partir de là, c'est tout naturellement, que l'insurrection en Ukraine -et principalement dans sa partie méridionale-, s'organise, se centralise et s'unifie autour du programme révolutionnaire de Makhno, et des autres militants communistes, constituant finalement une seule Armée Révolutionnaire Insurrectionnelle.

*

Le processus par lequel s'est progressivement organisée l'insurrection en Ukraine autour d'un programme révolutionnaire, démontre clairement l'importance dans pareil mouvement de la présence de militants révolutionnaires, d'une avant-garde préalablement constituée, formée et déterminée à révolutionner le monde dans sa totalité. Comme on le voit, ces noyaux communistes cristallisent la lutte de milliers de prolétaires, en clarifiant ses perspectives, en révélant le programme qu'elle contient, en organisant le mouvement social. Ils ne créent pas la lutte, ils la dirigent. Oui, ils dirigent la lutte, ils donnent une direction, ils imposent la dictature des besoins de la classe sociale au sein de laquelle ils se battent, n'en déplaise à tous les réformistes bêlant le "marxisme" ou l'"anarchisme" dans les champs de la démocratie. (4)

Contrairement au romantisme idéaliste qui peut en être parfois fait, l'insurrection ukrainienne n'est évidemment pas le fait subjectif d'un seul combattant génial capable de convaincre des gens à lutter: c'est d'abord et avant tout une réaction spontanée de prolétaires en lutte face à la terreur bourgeoise, dont sont souvent à l'initiative des fractions de combattants plus déterminés, plus organisés.

Mais si les révolutionnaires ne créent pas la lutte, ils la cristallisent et permettent la réalisation de différents sauts de qualité:

Nous verrons plus loin les immenses faiblesses et les énormes illusions présentes dans le programme de l'Armée Insurrectionnelle d'Ukraine, dirigée par Makhno, mais dans le cadre de l'unification réalisée autour de la lutte contre les différentes tentatives pour briser le mouvement révolutionnaire en Ukraine, il nous faut d'abord souligner la force de ces militants qui, les armes à la main, parvinrent à formuler la révolution communiste comme la seule perspective, dénonçant et organisant la lutte contre les alternatives bourgeoises nationalistes des Petlioura et autres Grigoriev, prônant le défaitisme révolutionnaire face au sein des armées austro-hongroises, exerçant la terreur Rouge face aux armées Blanches et aux propriétaires terriens, révélant même l'Armée Rouge Bolchevik pour ce qu'elle était: une armée de la reconstruction capitaliste en Russie!

En novembre 1918 donc, les troupes austro-allemandes commencent à se retirer, tout en restant soumis à la pression des combattants de l'Armée Révolutionnaire Insurrectionnelle. Cette pression consistait à prôner la généralisation du mouvement défaitiste au sein de ces armées, en faisant de la propagande révolutionnaire, tout en menant des attaques répétées contre leurs forces militaires.

Le défaitisme révolutionnaire est une question déterminante dans le cadre de la réponse communiste à la guerre bourgeoise. Pour les communistes, la guerre n'est que le prolongement de la paix capitaliste ou, mieux dit, un autre moment de la guerre permanente à laquelle la bourgeoisie se livre contre le prolétariat. Mais cet "autre moment" de la dictature de la bourgeoisie sur notre classe requiert pour la lutte ouvrière, des consignes précises pour l'action, des perspectives claires. C'est ainsi que Lénine, Liebknecht, et bien d'autres militants révolutionnaires réaffirmèrent dans les années 1914-1915, face au pacifisme mou et sans perspective des social-démocrates, la nécessité de lutter contre "sa propre" bourgeoisie, sous forme de consignes et de mots d'ordre explicites.

Là où les pacifistes en ap-"bêlaient" à arrêter la guerre, sans autre proposition, les communistes opposaient la perspective révolutionnaire en appelant à la fraternisation entre les soldats des différentes armées, en proposant de retourner les fusils contre "ses" officiers, en dénonçant le véritable ennemi du prolétariat dans "sa propre bourgeoisie",... bref en encourageant la défaite de "son" propre pays, de la patrie qui lui mettait les gendarmes dans le dos!

Le défaitisme révolutionnaire est ainsi la concrétisation directe de l'affrontement révolutionnaire face à la guerre par lequel le prolétariat tire contre ceux qui lui tiennent le fusil sous la gorge. Il se prolonge par la guerre révolutionnaire dont il est question ici, et qui vise à mener l'affrontement au sein d'une armée bourgeoise en tendant toujours plus à distinguer ceux qui la commandent de ceux qui en subissent les ordres, de manière à clarifier l'existence permanente de la contradiction de classe au sein même des armées dirigées par la bourgeoisie, et à encourager le développement de celle-ci en une guerre de classe, jusqu'à ce que la contradiction existant au sein de l'institution bourgeoise militaire éclate au grand jour obligeant chacun à choisir son camp, et qu'elle se transforme ensuite en une crise violente marquée par la décomposition de la structure militaire, puis par sa destruction finale.

Pour en revenir à la guerre révolutionnaire en Ukraine, à chaque fois que des détachements de l'armée Makhnoviste vont s'attaquer aux troupes austro-allemandes et gagner (ce qui devint de plus en plus fréquent à ce moment de pleine décomposition des armées de l'impérialisme allemand), ceux-ci procèdent de la même manière et obéissent aux mêmes règles: ils tuent les officiers, en tant que défenseurs acharnés de l'armée bourgeoise, et souvent même bourreaux de leurs propres soldats, et libèrent les simples soldats faits prisonniers, à l'exception de ceux qui se sont rendus coupables d'actes de violence à l'égard de prolétaires. A tous les autres, ils proposent de retourner chez eux et de raconter la révolution sociale qui se déroule en Ukraine. Les révolutionnaires distribuent également des tracts et textes afin d'encourager les soldats à se joindre à l'oeuvre révolutionnaire en cours en Allemagne et en Autriche. Voici le témoignage d'Archinov (5), un militant révolutionnaire "anarchiste-communiste" qui se battit aux côtés de Makhno, à propos des tâches que s'étaient donnés les détachements Makhnovistes dans le cadre des actes de résistance qui se déroulaient dans la région:

Des tracts en allemand et dans différents dialectes sont imprimés par les révolutionnaires pour servir d'outil de propagande défaitiste, et disloquer les troupes austro-allemandes servant de garde-chiourmes à la bourgeoisie locale. Dès cette époque, le côté résolument internationaliste du mouvement montre ses forces.

Bon nombre de détachements de partisans vont être composés de prolétaires d'Ukraine, mais il y a aussi des détachements composés de prolétaires d'origine grecque (il y a d'importantes colonies grecques autour de la mer Noire), d'origine allemande, hongroise, juive ou autrichienne,... On trouve aussi des détachements de la Grande-Russie. En effet, la propagande défaitiste est une propagande qui, parce qu'elle vise à généraliser la révolution, réalise également une importante unification du prolétariat autour de ses véritables tâches. C'est ainsi que plusieurs détachements Bolcheviks, envoyés de Russie où ils sont basés, alors qu'ils sont dépêchés sur place pour lutter également contre l'hetman Skoropadsky, désobéissent aux ordres des Bolcheviks et se soumettent dans la lutte à la discipline des Makhnovistes (6). Plus tard, ce seront des régiments entiers de l'Armée Rouge qui, gagnés à leur cause par la propagande défaitiste, passèrent du côté de l'Armée Révolutionnaire Insurrectionnelle d'Ukraine.

Cette manière de procéder est la matérialisation claire et concrète de la guerre révolutionnaire, prônée quelques mois plus tôt par l'ensemble des forces révolutionnaires du prolétariat à l'encontre de la minorité Bolchevik regroupée autour de Lénine, lors des négociations de Brest-Litovsk. L'activité des militants prolétariens dans cette région de la Russie est la preuve matérielle des possibilités de mener la guerre révolutionnaire internationale, c'est la négation pratique de tous les arguments avancés par Lénine pour signer cette paix honteuse, démobilisatrice, et contre-révolutionnaire avec les armées de la bourgeoisie!

*

Tout ceci se déroule entre novembre et décembre 1918. Dès que les troupes austro-allemandes se sont retirées, le gouvernement de l'hetman Skoropadsky s'enfuit et provoque la chute de son régime.

La Makhnovchtchina (7) se trouve dès lors face à un nouvel ennemi, ayant profité de la vague nationaliste anti austro-allemande pour s'organiser, les nationalistes ukrainiens de Petlioura.

La nature sociale de la "petliourovchtchina" est la bourgeoisie nationaliste ukrainienne, à la recherche d'une indépendance pour l'organisation patriotique ukrainienne du travail et de l'exploitation. Comme toujours, ce type de mouvement autonomiste s'est principalement organisé autour de la bourgeoisie libérale, en sachant concilier les intérêts des bourgeois des campagnes et de l'"intelligentsia" libérale, tout en se servant des révoltes prolétariennes locales pour les détourner à leur profit.

C'est d'ailleurs sur base de l'immense enthousiasme qui succède au départ des armées austro-allemandes et de l'hetman Skoropadsky, que ce mouvement nationaliste prend son essor. Petlioura fait tout pour se mettre au centre des victoires réalisées sur les armées impérialistes austro-allemandes, et rassembler ainsi rapidement des masses énormes à travers toute l'Ukraine autour de sa propre figure de héros national. Les régions du Sud, où les révoltes prolétariennes se sont organisées en force autour de leur propre programme, autour du drapeau de la révolution sociale, sont les seules régions où le mouvement nationaliste n'a que peu de prise et est directement dénoncé pour ce qu'il est: une nouvelle recette pour soumettre le prolétariat au travail.

Mais le Gouvernement de la République Nationale de Petlioura n'aura pas le loisir de profiter longtemps de sa popularité. A peine établi, en décembre 1918, au moment où Skoropadsky s'est retiré, il doit lui-même s'enfuir un mois plus tard, en janvier 1919: la base sociale sur laquelle se fondait son pouvoir s'est évanouie en même temps que les illusions des prolétaires sur sa capacité à changer profondément leur situation. Le petliourisme s'écroulera aussi rapidement qu'il s'était construit. La majorité des prolétaires qui l'avait rejoint un temps se retire maintenant de son armée, hostile au nouveau pouvoir établi, rejoignant souvent les forces de l'Armée Révolutionnaire Insurrectionnelle d'Ukraine, regroupées autour des "anarchistes-communistes". Le reste de son armée restera néanmoins suffisamment actif que pour s'affronter à l'Armée Rouge, lorsque celle-ci va commencer à se diriger sur l'Ukraine pour asseoir la reconstruction de l'Etat russe.
 

4. L'anarchisme doctrinaire au service du capitalisme (novembre 1918 - juin 1919)

C'est pendant ce temps incertain, entre novembre '18 et juin '19, que les militants "anarchistes-communistes" (8), regroupés autour de Makhno, vont tenter de gérer la "région libérée" (un rayon de 100 kms autour de Goulaï-Polé, peuplée de plus ou moins deux millions d'habitants). Et c'est ici que le mouvement insurrectionnel montre ses faiblesses et ses contradictions, parce qu'il ne parvint pas à briser le lien qui l'unit au Capital par l'intermédiaire de son manque de rupture programmatique avec la Social-Démocratie.

Ce manque de rupture est à saisir objectivement dans le cadre de l'impossibilité généralisée à cette époque de concevoir la dictature du prolétariat, comme l'effort définitif pour abolir la valeur et l'échange, ce fait étant dû entre autres, au travail d'occultation accompli par la Deuxième Internationale, autour des apports réalisés par Marx sur cette question. Mais il importe également de dénoncer ce manque de rupture avec le réformisme dans son fait subjectif, c'est-à-dire dans les idéologies anarchistes et gestionnistes qui ont servi de justification aux prolétaires, et plus précisément aux militants Makhnovistes, pour véhiculer concrètement la non-destruction de l'Economie, et donc la non-destruction de l'Etat, dans la mesure où celui-ci n'est que l'expression organisée de la Valeur.

Le prolétariat en Ukraine s'empêche donc de tirer bénéfice des victoires obtenues contre la bourgeoisie. En effet, la bourgeoisie ayant été défaite localement, le prolétariat a le pouvoir entre ses mains. Il assume le contrôle despotique des moyens de production (dans les campagnes et les villes, les bourgeois ont été expropriés,...), mais il ne sait pas quoi en faire et reste paralysé. Non seulement il ne tente pas vraiment de généraliser géographiquement la lutte, mais face à l'économie, il reste sans initiative et n'assume pas sa véritable destruction. Dès lors, incapable de sécréter une véritable direction et un programme pour détruire le Capital, l'idéologie anarchiste, sous ses aspects gestionnistes et fédéralistes, va consolider les faiblesses du prolétariat en érigeant ses principes réformistes en tant qu'autorité. L'incapacité du prolétariat à s'unir aux autres forces communistes dans le monde, et le manque de lien avec l'histoire du communisme, comme programme, va permettre à la Social-Démocratie (sous les traits ici de l'idéologie anarchiste) de vider férocement le torrent de la révolution sociale pour l'amener vers les eaux douces et calmes de l'aménagement, de l'amélioration de la survie salariale et NON de sa destruction. Au lieu de détruire le travail salarié, et donc la source même du Capital, les Makhnovistes, en faisant appel à leurs "principes libertaires" vont le gérer par le biais de "communes paysannes", appelées: "Communes de Travail" (sic!), ou "Communes Libres" ou encore "Commune Rosa Luxembourg".

Dans ces territoires d'où l'ordre gouvernemental a disparu, et où la désorganisation du Capital atteint son comble, les Makhnovistes vont cristalliser le coup d'arrêt à la décomposition de l'Economie en prônant sa gestion démocratique. Pire, sous prétexte de ne pas vouloir imposer l'autorité sur cette question, ils vont prôner l'organisation fédérée de Communes agricoles libres et l'autogestion des usines et autres fabriques, en proposant aux prolétaires des villes et des campagnes de baser leurs relations sur le troc, sur l'échange mutuel des produits respectifs du travail. Autant dire que ces "conseils" étaient l'autorité et faisaient bien évidemment force de loi, dans la mesure où l'influence qu'ils avaient, basée sur la juste confiance que leur témoignaient les prolétaires dont ils avaient cristallisé la direction lors de leur victoire sur les armées austro-allemandes, matérialisait directement en force toute proposition faite!

Cette ébauche d'organisation sociale fédérée, ne réalisa évidemment pas la poursuite de la lutte immédiate que les prolétaires menaient pratiquement contre le travail et pour la satisfaction immédiate de leurs besoins humains (lutte contre la valeur, pour l'extension de la révolution mondiale,...), mais constitua bien plutôt la (ré)organisation sociale autogérée du système d'exploitation existant (9).

Les révolutionnaires regroupés autour de Makhno avaient très bien compris l'importance de s'opposer par l'autorité, la force et la terreur face à la bourgeoisie comme force militaire; mais cette compréhension s'arrêtait dès qu'ils se trouvaient face au programme bourgeois sous la forme de l'échange, face à l'organisation de l'Etat sous forme de la dictature de la valeur. Ici, l'Economie reprenait tous ces droits. Les Makhnovistes, dont leur idéologie anarchiste leur restreignait la vision au libéralisme bourgeois, proposaient aux prolétaires de librement prendre en mains leurs destinées en décidant eux-même de la quantité de temps qu'ils voulaient travailler et de la façon dont ils voulaient gérer les résultats de leur travail. Comme si les prolétaires, seuls ou organisés en Commune, avaient le loisir d'être libre face aux lois de l'échange!!! L'Economie, comme organisation abstraite du mouvement de valorisation, était évidemment le grand vainqueur des réformes autogestionnaires réalisées à l'initiative des Makhnovistes.

Face à l'organisation sociale du Travail, les Makhnovistes ne firent qu'imposer (ne fut-ce que par l'influence des simples "bons conseils" qu'ils donnaient, comme on l'a vu!) son autogestion: le Capital continuait à régner, mais maintenant, c'était les ouvriers des villes et des campagnes qui géraient leur exploitation par le Capital. Ils pouvaient ainsi décider eux-même les quantités échangeables entre différents produits, et se bercer de l'illusion que les prix avaient disparu. Alors que ce qui était le fondement -la régulation de l'échange par le biais de la quantité de travail cristallisée dans chaque marchandise- donc la Valeur, les amenait en réalité à déterminer les rapports quantitatifs entre les produits dans l'échange.

La monstruosité à laquelle on aboutit, ce fut finalement de camoufler la réalité du Travail salarié, de l'Exploitation et du Capital, toutes forces qui se perpétuaient, derrière de fumeuses idéologies pseudo-communistes. Les propositions libertaires de Voline rimèrent ici avec les décrets "socialistes" de Lénine. Pendant que le Bolchevik pense supprimer l'argent en décrétant l'abolition du numéraire, le libertaire croit réaliser le communisme en fédérant la valeur et en imposant le troc!

Et si des militants tels Archinov furent bien capables de dévoiler confusément (10) les pièges de l'Economie Bolchevik...

... ils furent par contre bien incapables de faire plus que l'apologie lamentable des limites Makhnovistes: Comme on le voit particulièrement bien dans le dernier paragraphe de cette citation, il suffirait de remplacer Voline par Lénine, et "libertaire" par "socialiste", et nous aurions la même apologie démocratique bourgeoise des soviets! Face à toutes ces dérobades sur l'auto-organisation libre et démocratique des soviets, ce dont le prolétariat avait le plus besoin, c'est que son avant-garde montre autant de détermination à imposer la liquidation de la Valeur, de l'Echange, et de la généralisation internationale de la revalorisation, qu'elle en avait eu à diriger l'insurrection armée contre ceux qui la personnifiaient!

La question centrale était l'organisation centralisée de la production en fonction des besoins humains, et donc contre le profit. Celle-ci permet directement une réduction de la quantité de travail (en extension et en intensité), par la liquidation immédiate de tout ce qui ne sert pas l'être humain. A partir de là et de l'application du principe de "qui ne travaille pas ne mange pas", on contraint les fonctionnaires et autres bourgeois à participer de l'effort collectif contre la production marchande généralisée. La suppression de toutes les fonctions inutiles et la liquidation des industries ne produisant rien, en vue d'accroître le bien-être des prolétaires, entraîne l'automation croissante de toutes les tâches de production, toutes ces mesures étant nécessaires et incontournables pour attaquer fondamentalement l'esclavage salarié. En conséquence de ce type de mesures (tout à fait insuffisantes, mais qui tracent la voie!), un nombre croissant de prolétaires est également ainsi délivré des tâches productives et peut se consacrer av plus de force encore à l'extension mondiale de la révolution sociale.

Ce n'est pas ce qui fut fait par les Makhnovistes. Comme on l'a vu, ils se contentèrent de recréer la séparation entre ville et campagne, entre "ouvriers" et "paysans", entre intellectuels et manuels tout en poussant chacune de ces catégories du Capital à s'ignorer, à ne concevoir la révolution sociale que comme la gestion parcellaire et fédérale, de sa petite misère.

L'idéologie fédéraliste de l'anarchisme ne permit qu'une seule chose: l'isolement et la dislocation du mouvement révolutionnaire, sa dispersion dans des mirages gestionnistes localistes. L'idéologie fédéraliste et régionaliste de Makhno lui-même fut un frein à la généralisation de la révolution. Ainsi, quand en 1920, il doit définir les "Aspirations de la Maknovchtchina" (texte issu d'un tract réalisé par Makhno intitulé: "Qu'est-ce que la Makhnovchtchina?"), il dit:

Comme on peut le voir, l'idée social-démocrate du socialisme dans une seule région, qui, plus tard, deviendra avec la théorie de Staline et de Boukharine "Théorie du socialisme dans un seul pays", fut aussi chère à Makhno qu'à la droite gouvernementale Bolchevik.

Le pire, c'est qu'un dirigeant révolutionnaire comme Makhno restait prisonnier de la perspective "staliniste" avant "le stalinisme", et cela, en pleine vague révolutionnaire mondiale, dans un moment où de Berlin à la Patagonie, de Bombay à Mexico, de Budapest à Toronto, le prolétariat luttait pour la révolution unique mondiale!

La limite de l'insurrection en Ukraine trouvera ainsi, au-delà des problèmes objectifs de rapport de force de l'époque, des nouveaux agents dans le manque de généralisation de la guerre révolutionnaire. Les "anarchistes-communistes" en Ukraine avaient perçu et critiqué les armes à la main, le refus de la généralisation de la guerre révolutionnaire à travers les accords de Brest-Litovsk, mais ils ont été incapables de saisir en quoi la généralisation de la révolution passait également par la lutte tout aussi despotique et violente contre l'Economie, contre la Valeur.

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L'emprise que l'idéologie anarchiste eut sur les révolutionnaires en Ukraine, et en Russie plus largement, trouve son origine, comme un peu partout dans le monde à cette époque d'ailleurs, dans la tentative de donner un corps théorique cohérent à la volonté de militants révolutionnaires d'assumer l'action directe, à l'encontre des propositions réformistes prônées par la plupart des organisations social-démocrates, ayant transformé le marxisme en une idéologie. Cette juste volonté de rompre avec le réformisme va mener une bonne partie de ces militants à théoriser leurs actions, sous la forme de programmes plus idéalistes les uns que les autres, allant du proudhonnisme gestionniste et fédéraliste au terrorisme exemplatif comme catéchèse (cfr. Netchaïev) en passant par l'anarcho-syndicalisme.

Sous un même drapeau donc, et comme bien souvent, s'affrontait l'action directe et le réformisme, s'opposait la révolution et la contre-révolution.

L'anarchisme en Ukraine, comme réaction aux buts légalistes des social-démocrates, débute comme dans le reste de la Russie au 19ème siècle, et s'implante surtout à la fin du siècle, lors de la famine de 1891. Le premier groupe date de 1903, Bor'ba (Combat). Le mensuel "Pain et Liberté", des adeptes de l'anarcho-syndicalisme-bourgeois développé par Kropotkine, circule alors clandestinement en Ukraine.

Le mouvement gagne alors Moscou et la capitale Saint-Pétersbourg, avec comme groupes importants les "Tchernoe Znamia" (Drapeau Noir), les "Kleb i Volia" (Pain et Liberté) et les "Beznatchalie" (Sans Autorité). Différents groupes recouvrent des pratiques différentes: "Drapeau Noir" reconnaît comme finalité le Communisme; "Pain et Liberté" par contre, est un groupe réformiste typique envisageant "une société" où le capitalisme serait banni pour laisser place à une gigantesque fédération de producteurs dirigée par des organisations professionnelles ouvrières (les syndicats)! Et comme on le voit ici, les illusions gestionnistes, d'un capitalisme pur débarrassé de ses côtés les plus sombres, gangrène le mouvement révolutionnaire des deux côtés de la fausse polarisation dans laquelle la Social-Démocratie parvient à enfermer alors "marxistes" et "anarchistes". Quant aux militants du troisième groupe, "Sans Autorité", ils pratiquent plus une phraséologie littéraire et romantique sans hésiter à faire le coup de main en lançant quelques bombes sur tout ce qui peut représenter "l'autorité tant honnie".

C'est au sein des groupes qui se définissent comme "anarchistes-communistes" que les ruptures vont être les plus cohérentes. Contre le pacifisme kropotkinien triomphant, on voit ainsi, les militants "anarchistes" de Moscou et Saint-Pétersbourg, regroupés autour de Grossmann-Rochtchin, assumer une rupture puissante avec le syndicalisme, principalement. Ce type de rupture bien décidée, l'organisation de ces militants autour de positions bien démarquées, ainsi que leurs efforts de réelle centralisation de prolétaires en lutte sont d'ailleurs la plupart du temps, en contradiction profonde avec la doctrine de référence -l'anarchisme-, et ses revendications "anti-autoritaire".

Les militants révolutionnaires communistes, organisés sous le drapeau anarchiste, participèrent à l'insurrection d'octobre aux côtés des autres forces prolétariennes d'avant-garde, aux côtés des "socialistes révolutionnaires de gauche", des "Bolcheviks", des "sans-parti", etc. En Ukraine, à Ekatérinoslav par exemple, 80.000 prolétaires descendent dans la rue et défilent derrière les drapeaux noirs pour marquer leur participation à la révolution sociale en cours.

Ecrasés par les Bolcheviks, en même temps que les "socialistes-révolutionnaires" de gauche, après leur lutte armée contre les accords de Brest-Litovsk, en avril 1918, ceux qui ont échappé à la prison ou au peloton d'exécution retournent en Ukraine (berceau historique du mouvement), où ils fondent diverses organisations centralisées au sein du Nabat (le Tocsin), et organisent la 1ère Conférence des Organisations Anarchistes d'Ukraine en novembre 1918.

Malheureusement, cet organe ne jouera en rien un rôle de centralisation dans la lutte qui oppose les prolétaires à toutes les forces de la réaction. Comme le critiqueront plus tard Archinov et Makhno, le Nabat ne sera qu'une organisation de "théoriciens", de "phraseurs", de "beaux-parleurs" se contentant plus de faire de la propagande "d'idées" aux moyens de conférences, de discussions, de cercles littéraires ou de bibliothèques, que de prendre réellement une part active au mouvement révolutionnaire. Seuls quelques-uns, une infime minorité, rejoindront le mouvement insurrectionnel et prendront une part effective à la lutte du prolétariat.

C'est tout ce contexte et cette histoire des luttes, qui constitue le cadre dans lequel le mouvement en Ukraine sera plus centralisé autour de ces militants "anarchistes" que des "Bolcheviks" ou des "socialistes-révolutionnaires", bien que ces derniers jouissaient également d'une large écoute.

L'élément déterminant dans l'organisation de l'Armée Révolutionnaire Insurrectionnelle autour du drapeau noir, étant évidemment également constitué par le fait que ce furent les militants "anarchistes" -Makhno en tête- qui, dès leur libération des geôles tsaristes, revinrent en Ukraine pour assumer les tâches d'agitation et d'organisation révolutionnaire.

Makhno, est accueilli en héros après son séjour de dix ans dans les prisons russes. Il fonde plus tard le premier Soviet des Paysans et Ouvriers de Gulaï-Polé, qui décrétera dès la fin août 1917, c'est-à-dire 3 mois avant Octobre '17, le désarmement de la bourgeoisie, ainsi que l'"abolition de ses droits sur le peuple".

Makhno retourne ensuite à Moscou (13) pour y retrouver son camarade Archinov, et considérer plus largement les possibilités de participer au mouvement révolutionnaire. Après un court séjour où il assiste à la répression des anarchistes par les Bolcheviks mais aussi à ce qu'il dénonce comme une caricature de révolution (Moscou lui apparaît comme "la capitale d'une révolution de papier, une vaste usine produisant des résolutions et des slogans vides de sens, tandis qu'un seul parti politique s'élève par la force et la fraude dans la position d'une classe dirigeante"), il rentre à Gulaï-Polé pour organiser la résistance sur des bases contradictoires à celles des Bolcheviks.

Les Bolcheviks fonderont quant à eux leur activité sur l'influence plus importante qu'ils auront au sein des grandes villes et seront dès lors presque tout à fait absents dans les campagnes. Cette dichotomie du mouvement prolétarien sera un des gros problèmes auquel les diverses fractions révolutionnaires (aussi bien "Bolcheviks" que "socialistes-révolutionnaires" et "anarchistes") ne pourront résoudre en Russie, renforçant du même coup, les divisions capitalistes entre ville et campagne qu'entretient la bourgeoisie.
 
 

5. Contre Dénikine. Première alliance avec les Bolcheviks (mars 1919 - juin 1919)

Comme nous l'avons vu, il n'aura pas fallu longtemps pour que l'Armée Révolutionnaire Insurrectionnelle d'Ukraine ne repousse définitivement les troupes austro-allemandes et son allié ukrainien mis en place, Skoropadsky. De même, le nationaliste Petlioura a rapidement vu sa base sociale s'écrouler une fois qu'il s'est mis à gouverner. En janvier 1919 donc, une petite année après le début du soulèvement en Ukraine, les différentes armées de la bourgeoisie ont été repoussées et défaites.

Mais si en Ukraine, Makhno est parvenu à rassembler les bandes isolées pour défaire les restes des troupes austro-allemandes en pleine débâcle, il n'en est pas de même pour le pouvoir Bolchevik qui est menacé de toutes parts. En plus du "cordon sanitaire" imposé par les troupes alliées, les troupes Blanches équipées et organisées par les français, les américains et les anglais, menacent d'envahir par l'est (Sibérie, troupes de Koltchak), par le sud (Mer Noire, Mer d'Azov, Crimée, troupes de Dénikine), et par l'ouest (Pologne, Roumanie et Tchécoslovaquie,...). De plus, dans le nord de l'Ukraine, le reste des troupes de Petlioura continue à se battre et à donner du fil à retordre aux Bolcheviks.

C'est ce moment que choisit Dénikine et son armée Blanche pour entrer en Ukraine, espérant progresser rapidement vers le Nord, grâce au fait que les Bolcheviks étaient aux prises avec les nationalistes de Petlioura. Il fut tout surpris de tomber sur l'armée déterminée et bien organisée des insurgés d'Ukraine. A partir de là, l'Armée Insurrectionnelle d'Ukraine réussit à organiser un front de lutte de plus de 100 kilomètres contre les Blancs de Dénikine, pourtant bien supérieurs en hommes et en matériel.

C'est aussi à ce moment, et alors que la menace, tant des armées Blanches de Dénikine que des petliouristes, commence à se faire pressante, que le Soviet de Gulaï-Polé conclut une première alliance, considérée comme purement militaire, avec les Bolcheviks par l'intermédiaire de Dybenko et d'Antonov-Ovseenko, commandant militaire du front ukrainien pour l'Armée Rouge.

Ce premier compromis est une fois de plus marqué par la difficulté à assumer jusqu'au bout l'importance de ne faire front à aucun prix avec les ennemis de la révolution, en l'occurrence ici, avec une Armée Rouge, qui poursuit l'oeuvre de reconstruction de l'Etat en Russie, du développement du Capital. En faisant primer la défense du territoire ukrainien (justifié idéologiquement par son assimilation à la défense de la révolution), les révolutionnaires de l'Armée Révolutionnaire Insurrectionnelle vont commettre la même erreur que celle contenue dans les négociations de Brest-Litovsk: l'abandon de la guerre révolutionnaire assumée par le prolétariat en armes par l'assimilation de l'énergie révolutionnaire en une Armée "Rouge", constituée mécaniquement à partir des mêmes principes que toute armée bourgeoise (conscription obligatoire, hiérarchie et discipline militaire, etc).

Cette alliance se concrétise par une sorte de front interclassiste où le mouvement révolutionnaire tend à se diluer dans la défense d'intérêts nationaux. L'Armée Insurrectionnelles est incorporée dans l'Armée Rouge, mais les insurgés gardent néanmoins leur armée ainsi que leur propre discipline, commandement, organisation, etc... Comme on le verra un peu plus loin, ce front n'aboutit pas, et les insurgés Makhnovistes reconquirent plus tard la totalité de leur autonomie.

Il est clair alors que pour Moscou, en cohérence totale avec sa politique, l'alliance avec l'Armée Rouge signifiait l'allégeance de l'Armée Révolutionnaire Insurrectionnelle au pouvoir Bolchevik et du même coup l'écrasement de tout foyer révolutionnaire qui pouvait prétendre poursuivre la révolution sociale.

Quand les insurgés d'Ukraine restent attachés à cette alliance, en soutenant dans ce front la défense de l'Ukraine, le mouvement révolutionnaire se dilue dans la défense de la politique armée du Capital, et marque ainsi le pas par une non rupture, ou une rupture insuffisamment claire, avec la politique bourgeoise des Bolcheviks, considérés comme des révolutionnaires. Ce n'est que dans les tentatives de ruptures, et de dénonciation du caractère contre-révolutionnaires des Bolcheviks, que le mouvement révolutionnaire retrouvera ses moments les plus forts. A l'inverse, il ne subit que les massacres, l'isolement et la dispersion.

Et effectivement, le "communisme de guerre" que les Bolcheviks entendent imposer ne trouve pas de soutien en Ukraine. Très rapidement, les prolétaires insurgés ne reconnaissent plus l'autorité Bolchevik, nouvellement établie, à partir des accords avec les Makhnovistes. Ils s'opposent aux réquisitions et dispersent les commissions extraordinaires chargées de la "lutte contre le sabotage et la contre-révolution" (Tchékas), en fait dirigées contre eux. A Kaménev, qui lui adjure de prendre position contre Grigoriev (un chef de bande qui se retourne contre l'Armée Rouge -cfr. plus bas- dans la province de Kherson, à l'ouest de l'armée Makhnoviste), Makhno, qui a fort à faire avec l'offensive Dénikine, tient déjà à se démarquer de la politique Bolchevik et répond:

C'est dans l'alliance et le front (cette tactique habituelle de la bourgeoisie, pour dissoudre démocratiquement des intérêts antagoniques), que les Bolcheviks, vont tenter de liquider le mouvement insurrectionnel Makhnoviste, dont ils se méfient et qu'ils veulent détruire, tout autant que l'armée Blanche. Ils envoient des armes au compte-goutte, ils refusent d'envoyer des mitrailleuses et des canons, ils tentent de dissoudre la brigade de Makhno dans l'Armée Rouge, ils mettent hors-la-loi le Soviet Révolutionnaire Militaire qui dirigeait l'activité de l'Armée Makhnoviste, ils tentent d'assassiner Makhno, et parce que ce sabotage est considéré comme insuffisant, en juin, Trotsky écarte Antonov-Ovséenko (14) du commandement local de l'Armée Rouge, parce qu'il était soupçonné de sympathies pour les Makhnovistes depuis qu'il avait dénoncé ces pratiques de sabotage.

Devant toutes ces magouilles et devant le danger toujours plus grand des armées Blanches qui sont occupées à culbuter l'Armée Rouge, le Soviet Militaire Révolutionnaire décide de reformer de façon autonome l'Armée Révolutionnaire Insurrectionnelle (tout en communiquant ses déplacements, et en continuant momentanément à se soumettre aux nécessités de stratégie générale de l'état-major de l'Armée Rouge).

Mais la répression Bolchevik s'intensifie avec l'arrivée de Trotsky en Ukraine. Antonov-Ovseenko est destitué, les "anarchistes" accusés de "complot contre l'Etat" sont fusillés, sans compter les campagnes de calomnie dirigées contre eux. Décimés et désorganisés par la répression Bolchevik, sans armes, les Makhnovistes se font déborder par les armées Blanches qui prennent successivement Marioupol et même Gulaï-Polé.

Face à cette terreur qui leur tombe dessus dans le cadre même de l'accord que les Bolcheviks leurs avaient proposé, les Makhnovistes dénoncent les forces de l'Etat Rouge en recomposition, tout en conservant jusqu'au bout certaines illusions, sur l'"honnêteté" des Bolcheviks. C'est ainsi que Makhno, parce qu'il pense naïvement que la haine Bolchevik est dirigée contre lui personnellement, décide de se retirer de son poste de commandement dans l'Armée Rouge, tout en y laissant les combattants ukrainiens "prouver" leur combativité et leur adhésion à la révolution face aux calomnies de Trotsky:

Malgré la pression des armées Blanches, Trotsky met la tête de Makhno à prix, préférant que l'Ukraine tombe aux mains de Dénikine, plutôt que de voir la Makhnovchtchina acquérir une force qui pourrait se retourner contre les Bolcheviks.

Makhno est alors rappelé par l'Armée Révolutionnaire Insurrectionnelle. Echappant de peu à un piège tendu par les Bolcheviks (piège dans lequel plusieurs chefs de l'état-major de l'Armée Révolutionnaire Insurrectionnelle vont tomber, dont Mikhaïlov-Pavlenko qui est fusillé), Makhno se retire avec un petit groupe de cavaliers dans les environs d'Alexandrovsk.

L'offensive des armées Blanches, et la désorganisation totale des forces révolutionnaires par Trotsky, provoque la débâcle de l'Armée Rouge, au cours de ce mois de juillet 1919. Elle se replie à 300 kms de Moscou, abandonnant complètement les prolétaires d'Ukraine à eux-mêmes.

La situation est complètement chaotique. Les Blancs de Dénikine remportent victoire sur victoire. Les insurgés Makhnovistes reçoivent l'ordre de l'état-major de l'Armée Révolutionnaire Insurrectionnelle de quitter les troupes de l'Armée Rouge en fuite, et s'éparpillent dans les campagnes. D'un autre côté, Grigoriev, allié des Bolcheviks, décide de se retourner contre l'Armée Rouge au moment où Trotsky propose à ce chef de bande bourgeois... d'aller faire preuve d'internationalisme à l'égard des prolétaires hongrois en allant lutter contre l'Armée Roumaine qui cherchait à les écraser!!!

Ce même Grigoriev va proposer un peu plus tard à Makhno de se joindre à sa guéguerre impérialiste contre les Bolcheviks. Celui-ci, malgré toutes les forfaitures et trahisons que son armée avait subie de la part des Bolcheviks, garde fièrement le drapeau de la Révolution Sociale comme objectif du combat de l'Armée Révolutionnaire Insurrectionnelle: au pacte que lui propose le bourgeois Grigoriev, le 27 juillet 1919, lors d'un congrès organisé par les Makhnovistes, il répond à coups de revolver en proclamant bien fort que "la lutte contre les Bolcheviks ne sera véritablement révolutionnaire qu'à l'unique condition qu'elle soit menée au nom de la Révolution Sociale"!

Des unités entières désertent l'armée Bolchevik pour rejoindre les Makhnovistes. Jusqu'à 15.000 soldats de l'Armée Rouge, dégoûtés des "tactiques" de leur "Napo" Léon Trotsky (15), rejoignent ainsi les bataillons Makhnovistes! Il en est ainsi par exemple de plusieurs bataillons Bolcheviks de Crimée, entraînés par les chefs Makhnovistes Kalachnikov, Dermendji et Budanov. D'autres détachements importants de l'Armée Rouge en provenance de Novo Bug, démirent leurs chefs et partirent à la recherche de l'armée éparpillée et désorganisée de Makhno. La jonction de ces troupes s'effectua en août 1919, à Dobrovelitchkovka. C'est dans ce district situé près d'Odessa que convergèrent en masse les combattants dispersés de l'Armée Révolutionnaire Insurrectionnelle. A ce moment seulement put se restructurer l'armée, autour d'à peu près 15.000 combattants, formés en quatre brigades d'infanterie et de cavalerie, une division d'artillerie et un régiment de mitrailleuses.
 
 

6. L'Armée Insurrectionnelle victorieuse (septembre 1919). Terreur révolutionnaire et tentatives d'organisation sociale.

Le divorce semblait total et définitif avec les Bolcheviks. A des responsables Bolcheviks qui demandent à nouveau à Makhno de lutter ensemble, sous le commandement des officiers Rouges, ce dernier répond: S'il est clair que le mouvement reste dominé par de grandes faiblesses, -la défense de l'Ukraine à tout prix-, le mouvement révolutionnaire commence à déterminer plus clairement ses ennemis et à les dénoncer pour tels. L'Armée Révolutionnaire Insurrectionnelle tourne dès lors ses armes tant contre les Blancs de Dénikine que contre les Bolcheviks.

Face à la complète débâcle de l'Armée Rouge, et à la désorganisation de l'armée Makhnoviste consécutive au front avec les militaires Bolcheviks, la fraction Blanche de la bourgeoisie s'est réinstallée en Ukraine, avec l'aide de Dénikine. La répression contre le prolétariat, avec son cortège de pillages, massacres, viols, s'intensifie. Hommes, femmes, enfants rejoignent l'Armée Révolutionnaire Insurrectionnelle en fuite perpétuelle, poursuivie sans relâche par les armées Blanches. C'est une gigantesque caravane de quelques cent vingt mille personnes qui s'étend sur près de 40 kms de long, et qui résiste vaille que vaille aux attaques des diverses fractions de la bourgeoisie pendant plus de 600 kilomètres.

A partir d'un dernier sursaut victorieux, à Pérégonovka (près d'Ouman) le 25-26 septembre 1919, l'Armée Révolutionnaire Insurrectionnelle renverse en dix jours la situation. Défaisant les arrières de Dénikine, elle libère du même coup Moscou de l'emprise grandissante des armées Blanches (16). En effet, Dénikine, mésestimant les Makhnovistes, avait lancé le gros de ces troupes sur Moscou. Coupée de ses bases arrières, de ses moyens de communication, de son approvisionnement, c'est une véritable débâcle que subit l'armée de Dénikine. Il faut voir dans cette débâcle, le véritable point de départ de la défaite que subira l'Armée Blanche en Russie, contrairement à la légende de la victoire de l'Armée Rouge, grâce à la "science militaire" de Trotsky (17).

Balayant l'armée Blanche, qui s'était livrée à une ultime répression, à la suite de la victoire des révolutionnaires à Pérégonovka, libérant les villes de la mainmise bourgeoise, les Makhnovistes anéantissent ainsi à l'automne 1919 la contre-révolution de Dénikine en appliquant une véritable terreur révolutionnaire:

Aux Bolcheviks qui reviennent, les Makhnovistes, tirant les leçons, refusent le partage du pouvoir -en fait le désarmement du prolétariat!- qui leur est proposé: l'armée aux bourgeois "Rouges", et aux Makhnovistes, l'administration et la direction des villes.

Ils vont tenter de s'auto-organiser (les banques sont vidées, on organise des "Communes Libres", etc, -cfr. plus haut), mais c'est un échec. Leur non rupture avec la Social-Démocratie "anarchiste", leur gestionnisme et leur fédéralisme, leur refus de se mettre réellement à la tête de la lutte ouverte contre l'Etat repeint en rouge, mais aussi le gigantesque effort de guerre consenti (l'armée est décimée par le typhus), tout cela, assorti du refus de généraliser la lutte au-delà du Sud de l'Ukraine, va conduire tout droit au désastre.

Ainsi, dans les villes, durant cette courte période en octobre et novembre 1919 où l'Armée Insurrectionnelle d'Ukraine était maître d'Alexandrovsk et surtout d'Ekaterinoslav, l'idéologie anti-autoritaire éclatait de toutes ses contradictions. Oubliant les justes méthodes par lesquelles ils avaient, on ne peut plus autoritairement, mené la guerre de classe face aux différentes armées bourgeoises, les Makhnovistes décrétaient maintenant démocratiquement la liberté totale de presse et d'association, et la possibilité de se réorganiser donc, pour tous les pseudo-socialistes qui tentaient d'étrangler la révolution par tous les moyens:

Mais d'un autre côté, percevant confusément l'absurdité contenue dans le fait d'exercer la terreur Rouge sur le champ de bataille, et pas sur le terrain économique, idéologique et politique, les mêmes Makhnovistes, "interdisaient à tous les partis l'imposition de toute autorité politique contre les masses travailleuses", allant jusqu'à fusiller ceux qui enfreignaient cette règle (18)!!!

C'est de ce moment de désarroi dans le "comment continuer la lutte", que l'Armée Rouge tira profit pour venir se réinstaller dans la région, apportant avec elle une nouvelle répression Blanche. La contre-révolution triomphe à nouveau: face aux criminelles inconséquences des dirigeants de l'Armée Révolutionnaire Insurrectionnelle, englués dans l'idéologie anti-autoritaire et anti-substitutionniste imbécile, les redresseurs Bolcheviks de l'Etat ont tout le loisir de reconquérir les régions insurgées d'Ukraine, en imposant leur programme, dès janvier 1920.
 

7. Neuf mois de nouvelle répression "Rouge".

Affaiblis, à tous points de vue, les Makhnovistes laissent alors l'Armée Rouge occuper le terrain s'illusionnant encore une fois sur celle-ci en la voyant comme l'ultime possibilité de se défaire définitivement de Dénikine, en empêchant son retour.

En fait, les Makhnovistes ne parviennent pas à rompre avec leur tendance à se rapprocher des Bolcheviks. Ils ne voient en eux que de mauvais dirigeants ouvriers et non l'Etat bourgeois reprenant en mains la réorganisation du Capital. De plus, en refusant d'assumer le rôle de direction révolutionnaire, ils organisent les prolétaires... pour se retirer ensuite, en prônant l'auto-organisation!!! Ils les laissent ainsi isolés et vulnérables face à la répression Bolchevik.

De longues discussions avaient amenés les insurgés à ces criminelles conclusions. Révolution et contre-révolution se sont effectivement affrontées au sein même de l'Armée Révolutionnaire Insurrectionnelle, comme nous le notions au début de ce texte. En effet, une partie des forces considérait nécessaire de poursuivre la guerre révolutionnaire en prônant, dans le cours des luttes menées contre Dénikine, la généralisation du mouvement. Ils argumentaient correctement la situation en décrivant l'état d'esprit révolutionnaire non seulement de la région, mais de l'ensemble du prolétariat en Russie, prêt à accomplir ce qu'ils appelaient la "Troisième Révolution Sociale" (19).

Et en effet, pendant cette guerre contre Dénikine, de nombreux détachement d'insurgés s'étaient rallié aux Makhnovistes, y voyant spontanément la direction d'une force prête à submerger les difficultés, et les coups portés par les différentes forces sociales bourgeoises, à la révolution. Certains détachements de l'Armée Rouge affluaient même de la Russie Centrale pour se joindre au drapeau de la Makhnovchtchina: ce fut le cas des troupes Bolcheviks très nombreuses, commandées par Ogarkov, par exemple, venu du gouvernement d'Orel, pour lutter pour la révolution sociale, aux côtés des prolétaires insurgés d'Ukraine.

Et outre les ralliements en masse des prolétaires de la région, bien d'autres forces organisées de la révolution rejoignirent l'Armée Révolutionnaire Insurrectionnelle. Outre des anciens "Bolcheviks", des "socialistes-révolutionnaires de gauche" se joignirent aux "anarchistes-communistes", tels Victor Popov, cet ancien matelot de la Mer Noire qui avait dirigé le soulèvement des "socialistes-révolutionnaires de gauche", contre les Bolcheviks, en juillet 1918.

Mais toutes ces forces favorables à la généralisation de la guerre révolutionnaire furent, comme à Brest-Litovsk, vaincues par une majorité de beaux parleurs à la Voline, qui prônèrent la construction positive de communes fédérées "anarchistes", invitant les révolutionnaires à se retirer dans les régions "libérées" autour de Goulaï-Polé, leur bastion, et lâchant ainsi littéralement toute une partie du prolétariat à la répression et la terreur imposée par les agents Bolcheviks de la reconstruction capitaliste en Russie.

L'idéologie social-démocrate version anarchiste de la non-direction facilitera ainsi la campagne répressive à laquelle se livrent les Bolcheviks durant neuf mois. Partout l'Armée Rouge occupe le terrain déblayé par les Makhnovistes pour y instaurer l'autorité du Capital. Les prisons sont reconstruites et remplies, police et Tchéka arrêtent et fusillent les révolutionnaires, ainsi que tous ceux qui sont susceptibles d'aider les Makhnovistes accusés de "traîtres au peuple ukrainien".

C'est le début de la "guerre civile" entre les Bolcheviks et les Makhnovistes. Pour éviter les fraternisations entre l'Armée Rouge et ceux-ci, ce sont des soldats estoniens, lettons et chinois que les Bolcheviks envoient participer à la répression (ce qui n'empêche pas certaines fraternisations et désertions). C'est à un véritable massacre auquel on assiste, les plus basses estimations parlent de 200.000 tués et d'autant de déportés en Sibérie au cours de la seule année 1920. L'année 1920, marquée par le "communisme de guerre", renforce ainsi la haine contre les Bolcheviks. Ce ne sont que réquisitions de bétail et de récoltes, entraînant la famine, dans ce qu'on appelle pourtant le "grenier à blé de l'Europe". Malgré tout cela, l'Armée Rouge essuie encore des revers face aux prolétaires en armes qui mènent, une fois de plus, une guérilla sans pitié contre ceux qui veulent perpétuer leur état d'être exploités.

Pendant plusieurs mois, la lutte est acharnée entre les Bolcheviks et les Makhnovistes, et sans pitié de part et d'autre. Néanmoins, les méthodes de combat sont fondamentalement différentes. L'Armée Rouge procède comme toute armée bourgeoise dite "d'occupation": elle exécute massivement et indifféremment dans les villages, sachant que c'est là principalement que les Makhnovistes trouvent une base. Et quand des "anarchistes communistes" sont arrêtés, ils sont immédiatement fusillés -indépendamment de leur place dans l'Armée Révolutionnaire Insurrectionnelle- ou jetés en prisons, soumis aux tortures et aux chantages, pour les obliger à renier leur adhésion au mouvement Makhnoviste, ou pour les faire donner des renseignements ou servir d'agent double.

Du côté Makhnoviste, la guerre révolutionnaire et prolétarienne reste le moyen de lutte contre les armées ennemies, comme elles le faisaient déjà à l'époque de l'occupation austro-allemande. Les responsables Bolcheviks et autres officiers "Rouges" sont exécutés sans pitié, tandis que les soldats ont le choix entre rejoindre l'armée des insurgés ou rentrer chez eux désarmés. Ils prônent également la défaite de l'armée ennemie au moyen de tracts et autre matériaux de propagande défaitiste:

Les appels des révolutionnaires eurent des résultats parfois spectaculaires sur les soldats de l'Armée Rouge. Voici un extrait de l'Appel lancé par les soldats du 522ème régiment de l'Armée Rouge, quand ils décidèrent de déserter et de rejoindre l'Armée Révolutionnaire Insurrectionnelle: Face au défaitisme grandissant des soldats de l'Armée Rouge, et pour répondre aux méthodes révolutionnaires des Makhnovistes, les généraux "Rouges" mirent en place des commissions spécialement chargées de récupérer les soldats relâchés par l'Armée Révolutionnaire Insurrectionnelle, et de les réincorporer dans d'autres unités.

La résistance de l'armée des insurgés rencontre quelques succès face aux Bolcheviks, durant tout le début de cette année 1920, mais une nouvelle menace pointe à l'horizon sous forme des armées Blanches réorganisées sous l'autorité du général Wrangel.
 
 

8. La nouvelle offensive Blanche (avril 1920), la défaite (novembre 1920) et l'exil (août 1921).

Wrangel, prend la tête de l'armée Blanche et ses succès, renforcés par l'extrême faiblesse de l'Armée Rouge (défaite par l'armée de Pilsudsky devant Varsovie) pousse cette dernière -l'Armée Rouge- à demander une nouvelle fois l'alliance des Makhnovistes.

Ceux-ci de leur côté, décimés par la répression Bolchevik, épuisés par la guerre qu'ils viennent de leur mener, ainsi que par leur résistance aux successives offensives Blanches, isolés également par les calomnies répandues par les Bolcheviks sur une soi-disant alliance de Makhno avec Wrangel, les Makhnovistes donc, craquent durant l'été 1920 devant la pression de l'offensive de Wrangel, auquel se sont associés dans le nord l'armée polonaise et les nationalistes ukrainiens de Petlioura.

Dès lors, ils signent quelques mois plus tard, en octobre 1920, un nouvel accord politique et militaire avec l'Armée Rouge (20).

L'armée des "anarchistes communistes" cède au nom de la même logique du "moindre mal" qui les avait animés lors de la première alliance: plutôt l'alliance avec l'Etat soviétique que la mort avec les Blancs.

Ainsi les leçons toutes fraîches, l'expérience récente, ne sont pas assumées. La décision de collaborer une nouvelle fois avec ses ennemis correspond à un véritable suicide. Les restes du mouvement révolutionnaire se trouvent ainsi rapidement détruits tant moralement que physiquement. En effet, dans le cadre de cette alliance, refusant tout repos aux insurgés, les Bolcheviks les envoient continuellement en première ligne, d'abord pour les éliminer tout en faisant reculer les Blancs, ensuite pour mieux les contrôler (à l'arrière ils pourraient mener leur propagande subversive au sein de l'Armée Rouge) (21).

Les Makhnovistes se font peu à peu décimer, notamment parce que ses unités composées de révolutionnaires, connus pour leur combativité, ne reculent pas devant les pertes. Et les généraux 4 étoiles des Bolcheviks le savent! C'est ainsi par exemple, qu'ils les envoient dans une charge à découvert de 10 kms dans un Isthme de Crimée, leur donnant une chance sur cent de réussite. Ils y parviennent et obtiennent la victoire, mais au prix d'énormes pertes humaines. Les Blancs sont battus, mais le mouvement Makhnoviste en sort exsangue.

L'Etat russe se retourne alors contre les Makhnovistes, et au milieu du mois de novembre 1920, les Bolcheviks attaquent par surprise l'état-major et les troupes Makhnovistes en Crimée. En même temps, ils s'emparent des représentants Makhnovistes de Karkhov, attaquent les "anarchistes communistes" de Gulaï-Polé, et détruisent leurs organisations partout en Ukraine.

Un peu plus tard, libérée de la pression des armées de Wrangel repoussées hors de Russie, l'Armée Rouge peut se consacrer à défaire définitivement les Makhnovistes. Avec une armée infiniment supérieure en nombre, il leur faudra pourtant plus de six mois pour écraser les Makhnovistes.

La situation fut particulièrement périlleuse pour les Bolcheviks au début de l'année 1921. A Pétrograd, éclataient de grosses grèves et à Cronstadt, le prolétariat se soulevait. Durant cette période, de nombreuses armées de prolétaires organisés tentèrent de lutter à travers toute la Russie contre la reconstruction de l'Etat par les Bolcheviks. A Tambov, le "socialiste-révolutionnaire" Antonov organise une armée de 50.000 hommes. 60.000 prolétaires s'insurgent dans un district de la Sibérie occidentale. En Carélie, en Asie centrale, au Caucase,... on demande des comptes aux nouveaux maîtres du Kremlin. Cette "petite guerre civile" comme la nommèrent les historiens soviétiques, fit près de 200.000 morts.

C'est à ce moment également que la propagande défaitiste révolutionnaire des Makhnovistes trouve encore de nombreux échos. Ainsi le 9 février 1921, la 1ère brigade de la 4ème division de la cavalerie "Rouge" rejoint un détachement Makhnoviste près de Pavlograd. Et c'est de cette même période que datent les véritables tentatives Makhnovistes de généraliser la révolution. Brova et Maslakov s'en vont dans la région du Don et du Kouban; Parkhomenko emmène un détachement dans la région de Voronège, en Russie; un troisième groupe d'un millier d'insurgés se dirige vers Karkhov, avec à sa tête un autre combattant Makhnoviste, Ivaniouk.

Mais il est malheureusement trop tard. Le prolétariat se fait écraser partout où il s'est soulevé et commence alors, comme à chaque fois que la révolution est vaincue, une période de terreur Blanche à travers toute la Russie, mais particulièrement dans cette région insurgée d'Ukraine.

L'Armée Rouge passe systématiquement à travers chacun des villages et des villes de la région, et y extermine tous ceux soupçonnés d'une quelconque sympathie envers le mouvement Makhnoviste.

Séparés de tout mouvement révolutionnaire, à l'été 1921, les derniers noyaux regroupés autour de Makhno, sont acculés et amenés à fuir en Roumanie, où ils s'éparpillent définitivement.

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Dans un article qui a pour but de traduire sous formes de leçons les enseignements généraux de cette tentative prolétarienne pour assumer la révolution, comme alternative à la réorganisation de l'Etat par les Bolcheviks, dans un tel article donc, il est difficile de redonner la combativité qui a animé ces militants de notre classe, ces véritables combattants d'avant-garde en lutte pour imposer le communisme.

Pour en avoir une idée plus complète et précise, nous ne pouvons que renvoyer les camarades aux ouvrages décrivant longuement les moindres détails de cette lutte engagée et acharnée de plus de trois ans contre les armées de Skoropadsky, de Petlioura, de Grigoriev, de Dénikine, de Dybenko, de Trotsky, de Wrangel, etc. Indépendamment des faiblesses et des illusions de leurs auteurs, les récits des combattants révolutionnaires eux-mêmes, -ceux de Makhno et Archinov-, nous ont laissé une somme de matériaux bruts qui restitue le niveau de combativité et d'intensité de cette formidable vague communiste qui a déferlé entre 1917 et 1923 sur le monde.

Comme on le verra en lisant ces documents, le mouvement communiste en Ukraine n'est absolument pas réductible à la personnalité de Makhno. Nous avons resitué dans ce texte, le contexte dans lequel ce militant "anarchiste communiste" réussit à cristalliser la direction révolutionnaire, en même temps qu'il lui transmit ses propres faiblesses programmatiques. Mais il est important de resituer sa propre combativité (22), dans le cadre de la volonté généralisée de milliers de prolétaires inconnus, d'en découdre avec l'Etat.

Citons simplement ici pour terminer, quelques uns des autres dirigeants historiques qui furent à l'avant-garde de l'insurrection en Ukraine: Simon Karetnik, Martchenko, Grégoire Vassilevsky, Vérételnikov, Pierre Gavrilenko, Basile Korilenko, Victor Belach, Vdovitchenko, Zonov, Kalachnikov, Mikhalev Pavlenko, Makecv, Basile Danilov, Tchernoknijny, Stchuss, Isidore Luty, Thomas Kojine, Lépetchenko, Séréguine,... La plupart de ces combattants, répertoriée par Archinov à la fin de son livre sur l'insurrection en Ukraine, étaient des militants "anarchistes communistes", ayant prolongé leurs années de militance par leur présence conséquente aux fonctions dirigeantes de l'insurrection en Ukraine. Seule, l'un ou l'autre survécut aux diverses batailles menées face aux armées bourgeoises.

Ceux des Makhnovistes qui survécurent aux multiples batailles et échappèrent à la terrible répression stalinienne, engagée contre la révolution, partirent en exil.

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Il est à noter qu'Archinov et Makhno tentèrent d'organiser le mouvement révolutionnaire autour d'une "Plate-forme organisationnelle" (23) publiée à Paris, en octobre 1926, dans le journal "Diélo Trouda" (La Cause du Travail), pour le compte du Groupe des Anarchistes Communistes russes à l'Etranger (GARE), dont ils sont les principaux animateurs. Leur volonté est d'assumer une rupture avec l'anti-organisationnalisme ambiant, et de regrouper des militants "anarchistes-communistes" autour de ce projet. La "Plate-forme organisationnelle" est le résultat de discussions et débats menés par ces militants depuis 1925 (date à laquelle ils purent se regrouper à Paris) autour des leçons à tirer et des perspectives à tracer, à partir de l'échec des luttes révolutionnaires auxquelles ils ont participé en Ukraine, en Russie et dans le monde, durant ces années '17-'23. La publication de la "Plate-forme" fut suivie d'une réelle volonté de rompre avec le programme social-démocrate organisé autour du drapeau de l'anarchie et souleva un tollé général de la part de tous les partisans de l'anarchisme idéologique.

C'est ainsi que ces mêmes militants russes se lièrent à d'autres camarades d'exil en France, et tentèrent de monter une opposition internationale pour rompre avec ce "milieu familial anarchiste". Ils organisèrent à cette fin, une réunion internationale en mars 1927, précédée d'une réunion préliminaire un mois plus tôt. Le contenu de rupture et les efforts de clarification programmatique qu'entendaient réaliser ces camarades, -au moment même où le mouvement communiste s'effondrait un peu partout dans le monde-, étaient indéniables. Archinov insista sur la nécessité de "chercher à organiser les forces révolutionnaires qui travaillent dans l'avant-garde ouvrière... en créant un mouvement homogène basé sur le principe de la responsabilité collective et qui agit au sein des organisations nationales et internationales"; il faut, dit-il, "faire une sélection des forces" en ne reconnaissant plus ni l'anarcho-syndicalisme, ni l'individualisme comme des courants liés au mouvement. Des militants français (Odéon, Dauphin-Meunier,...), espagnols (Carbo, Fernandez,...), italiens (Ugo Fedeli, qui présidait la réunion préliminaire), polonais (Ranko), chinois (Cen),..., marquèrent leur accord pour organiser une Union Internationale sur base de la rupture avec le démocratisme "anarchiste". "Notre but est de regrouper tous les militants de notre tendance et de lutter contre l'Union Sacrée Anarchiste" (Ranko).

La réunion internationale fut le lieu de vives discussions entre ses participants, mais une clarification commença à s'effectuer. La réunion fut interrompue par l'arrivée de la police.

La discussion entre "plate-formistes" et "anti-plate-formistes" polarisa pendant tout ce temps toutes sortes d'organisations, provoquant de nombreuses scissions plus ou moins clarificatrices. Sur la lancée, les organisateurs de la réunion assumèrent quelque continuité à leur proposition, puis, complètement épuisés par la répression internationale, par la baisse des luttes prolétariennes, par leurs propres faiblesses et par les injures véhiculées contre eux par les adeptes de l'anarchisme idéologique, l'initiative se perdit dans la longue nuit de la contre révolution.

Bien évidemment, les mêmes beaux parleurs de l'anarchisme de salon et d'idéologie dénoncèrent ce projet dès le départ, allant jusqu'à traiter la "Plate-forme" et son principal auteur, Archinov, de... "Bolchevik", lui qui s'était battu les armes à la main contre l'Armée "Rouge", aux côtés de Makhno, pendant près de 4 ans!!! Les "anarchistes" de littérature à la Voline, Nettlau,... jouèrent le même rôle calomniateur à l'égard des militants révolutionnaires "anarchistes-communistes" que leurs frères ennemis staliniens à l'encontre des "gauches communistes"! Tout cela amena Makhno et Archinov à rompre avec les Voline, les Sébastien Faure et autres démocrates déguisés en révolutionnaires. La contre-révolution aidant, et complètement dégoûté par ses anciens amis anarchistes, Archinov retourna en Russie, reconnaissant pour cela le pouvoir stalinien, ce qui permit à ses anciens amis de confirmer qu'il était bel et bien dans l'erreur avec sa "Plate-forme organisationnelle"!

Makhno quant à lui, retint jusqu'au bout la leçon sur l'organisation qu'il avait tirée dans le feu même de la lutte de classe, et c'est ainsi qu'il déclare à l'occasion d'une rencontre avec les "anarchistes expropriateurs" Ascaso, Durutti et Jover:

Que tous ceux qui voudraient transformer Makhno en une icône inoffensive, méditent cette phrase... ou cessent de se revendiquer platoniquement de la makhnovchtchina!
 
 

9. Forces et faiblesses!

Durant toute cette vague révolutionnaire mondiale, s'étalant plus ou moins de 1916 aux débuts des années vingt, les foyers se sont souvent déplacés, coexistant parfois en des endroits différents. Et alors qu'il est souvent reconnu qu'en 1917, le foyer révolutionnaire principal s'étend à tout l'empire russe et que les braises les plus ardentes consumment Moscou et Saint-Pétersbourg, d'autres centres de la Révolution sont nés, souvent niés, cachés, oubliés, défigurés volontairement par la contre-révolution.

Et même lorsque des mouvements révolutionnaires sont reconnus et glorifiés, ils ne le sont que dans la mesure où leurs aspects subversifs sont tronqués, falsifiés, désamorcés. La bourgeoisie en imposant son idéologie ne reconnaît la révolution prolétarienne en Russie (elle ne pouvait la cacher tant son retentissement fut universel!) qu'en la dénaturant totalement et finir par établir une filiation directe et formelle entre le mouvement communiste et l'Etat capitaliste peint en rouge par les Bolcheviks.

D'un autre côté, les bourgeois dissimuleront jusqu'à la falsification outrancière, les mouvements jugés explosifs pour ramener la lutte de classe à un conflit individuel pour "le pouvoir". Les insurrections prolétariennes et les tentatives de destruction de l'Etat deviennent des "putschs", par la mise en exergue unilatérale d'un faisceau de faits sortis de leur globalité.

Une des méthodes utilisées pour arriver à vider de son contenu un mouvement révolutionnaire est de faire apparaître ces mouvements de classe comme autant d'actes d'individus "géniaux", ou "barbares": l'histoire montre les hommes pour mieux cacher l'antagonisme entre révolution et contre-révolution. L'insurrection en Ukraine n'échappe pas à la règle.

Réduite à la seule personnalité de Makhno, elle est dénaturée, tant par les Bolcheviks qui voient dans les prolétaires en lutte contre leur pouvoir, une bande "d'anarcho-bandits, de contre-révolutionnaires", voire d'"anti-sémites" (24); que par les apologues "anarchistes" de Makhno qui, voient en celui-ci, le "sauveur de la révolution sociale". L'anarchisme idéologique salue d'autant mieux Makhno aujourd'hui qu'il le traitait hier encore dans son exil parisien, "d'anarcho-bolchevik", comme nous l'avons brièvement rappelé ci-dessus.

En effet, quand celui-ci et d'autres "anarchistes-communistes" (russes, italiens, français, espagnols) évoquaient la nécessité de diriger le mouvement, la nécessité de poser la question de "l'organisation anarchiste", non pas en soi mais comme une nécessité résultant des leçons tirées de l'insurrection ukrainienne (cfr. plus haut: La Plate-forme du Groupe des anarchistes-communistes Russes à l'Etranger (GARE) 1926), c'est par un tollé et une mise au ban générale que l'anarchisme idéologique réagit.

Au-delà même donc de la personnalité de Makhno, si génial stratège militaire et clairvoyant qu'il fut, se révèle une situation, comme d'habitude, bien plus complexe, plus contradictoire. Au delà de ceux qui l'ont personnalisé, s'affirme un mouvement, authentiquement prolétarien, avec ses forces et ses faiblesses.

La grande force de la Makhnovchtchina provient de ce qu'elle a été capable de centraliser, d'organiser les prolétaires en lutte, tant contre les armées Blanches, que contre les armées "Rouges". Il faut encore une fois insister ici, au-delà du débat scolastique entre "marxistes" et "anarchistes", que cette centralisation des forces prolétariennes rassembla des forces révolutionnaires aussi diverses que des "Bolcheviks", dont l'un, Novitsky, fut même élu membre du Soviet Révolutionnaire Militaire en octobre 1919, de "socialistes-révolutionnaires de gauche" tels Victor Popov ou Vérételnikov, de révolutionnaires "sans parti" tels Kojine et bien d'autres, d'"anarchiste communistes", et de beaucoup d'autres prolétaires aux origines militantes très diverses, signe s'il en faut que la makhnovchtchina fut l'expression réelle d'une organisation en force, rassemblant des militants déterminés à donner l'assaut final à l'Etat.

Cette organisation, c'est la centralisation de la lutte des prolétaires contre la bourgeoisie. A l'armement, la discipline et la rigueur de l'armée bourgeoise répondront pour les insurgés d'Ukraine, l'enthousiasme et la ferveur révolutionnaire.

Cet enthousiasme sera seul à même de compenser le manque d'armes et de rigueur militaire: sur une armée qui a compté jusqu'à cent mille hommes, seuls trente mille étaient armés, les autres intervenant parfois avec des gourdins et des fourches! Au moment même où étaient dissous les gardes Rouges en Russie en butte à la répression Bolchevik, et où, progressivement désorganisés et désarmés, ils étaient remplacés par l'Armée Rouge, restructurée grâce aux anciens cadres de l'armée tsariste et sous la houlette du "camarade" Trotsky, la composition de l'Armée Révolutionnaire Insurrectionnelle des prolétaires ukrainiens sonnait comme un cinglant et vivant démenti aux assertions des chefs Bolcheviks, quant à l'impossibilité d'organiser une armée prolétarienne autrement qu'en utilisant les méthodes et officiers bourgeois.

La mobilisation forcée (sous peine de mort) et la réinstauration de la discipline bourgeoise maquillée sous un vocable "révolutionnaire" pour la circonstance, constituaient les bases bourgeoises de la fondation de l'Armée Rouge, au moment même où de jeunes militants révolutionnaires, sans aucune expérience militaire, organisaient une armée de prolétaires des villes et des campagnes qui, sans hiérarchie, sans officiers bourgeois, et avec sa propre discipline de classe, allait foutre la raclée à chacune des innombrables armées "Rouges" ou Blanches qu'elle allait affronter! C'est la plus belle leçon que le prolétariat en arme de cette période nous laisse quand à la nécessité de détruire de fond en comble l'armée bourgeoise, ses règles, ses méthodes, son contenu, sa discipline et ses chefs, dans le cours de la révolution.

*

Nous avons également insisté sur les faiblesses du mouvement, tout au long de ce texte. Elles peuvent être brièvement rappelées et résumées ici: manque de direction claire quant à la finalité du mouvement, ce qui mena à la substitution de la dictature du prolétariat sur la valeur à une glorification de la gestion et de l'autogestion de l'exploitation capitaliste; manque de centralisation, même si dans les faits leur pratique contredisait souvent leur idéologie de référence, le fédéralisme; manque de généralisation de la révolution; anti-substitutionnisme menant les Makhnovistes à laisser le soin aux "masses" d'assumer la dictature du prolétariat, véritable démission de la direction du mouvement; frontisme à travers les successives alliances avec l'Etat Bolchevik peint en rouge; anti-autoritarisme et refus du "pouvoir"...

Il n'empêche que l'insurrection d'Ukraine témoigne à maints égards, de l'existence de la lutte de classe contre l'Etat bourgeois, Etat bourgeois qui au travers de la réorganisation du capital par la militarisation de l'économie (ou "communisme de guerre") avait pour fonction de liquider physiquement les révolutionnaires.

L'intérêt et les forces du mouvement organisé autour de l'Armée Révolutionnaire Insurrectionnelle provient de ce que leur pratique révolutionnaire a souvent dépassé -quand elle n'en était pas la négation pure!-, leur conception théorique:

Mais encore une fois ici, la pratique révolutionnaire reste déterminante tant qu'elle s'affronte de fait et dépasse les contradictions présentes dans ses mots d'ordre et ses drapeaux; par contre, lorsque se joue la nécessité d'aller plus en avant dans l'affirmation du véritable projet communiste, et que les théories qui le confondent avec l'occupation démocratique de l'ordre existant -le gestionnisme et l'anti-autoritarisme ici- ne sont pas dépassées, alors, ces mêmes drapeaux s'affirment violemment comme une barrière pratique qui, s'emparant des masses, se transforme en une force contre-révolutionnaire et freine physiquement le développement de notre mouvement!!!

C'est ce processus que l'on retrouve malheureusement bien des fois tout au long des combats organisés sous le drapeau de l'anarchie, et ce parfois jusqu'à l'absurde. Les "anarchistes" à la Voline en ont plus d'une fois donné une solide caricature.

Ainsi, en octobre 1920, alors que des délégations de plusieurs unités de l'Armée Rouge vinrent à Kharkov où étaient réunis Voline et des militants du Nabat, pour leur proposer de "prendre le pouvoir" et d'arrêter eux-mêmes le comité central du parti Bolchevik local qui venait de fusiller des Makhnovistes, ceux-ci -les "anarchistes" du Nabat- refusèrent d'assumer une quelconque direction en déclarant benoîtement que les masses devaient agir pour leur propre compte et que les "anarchistes" ne voulaient pas du "pouvoir"! Misère de la Démocratie et de l'anti-autoritarisme! Dommage que la violente rupture qu'accomplirent certains Makhnovistes en 1926 avec Voline, ne se formula pas sous formes de balles quelques années plus tôt à l'occasion de cette criminelle et imbécile irresponsabilité.

Une autre grosse limite que le mouvement a connu fut la difficulté à étendre la révolution. La même question qu'à Brest-Litovsk fut posée aux militants de la "Troisième Révolution Sociale". Les Makhnovistes tenteront concrètement d'étendre le mouvement révolutionnaire dont ils étaient un des centres au sein de la vague mondiale qui déferle à l'époque, mais ils ne le firent que beaucoup trop tardivement, à la veille de la défaite de leur mouvement. Ce n'est qu'en 1921 qu'ils entreront en contact avec d'autres fractions du mouvement révolutionnaire, et particulièrement à Cronstadt, à Kiev, à Moscou et de l'autre côté de l'Oural. Ils leurs proposèrent une "collaboration" face à l'Etat Rouge "qui avait trahi les ouvriers et les paysans".

Mais le mythe des Bolcheviks et de leur "Etat révolutionnaire" était à l'époque si puissant que même pour des révolutionnaires aussi conséquents que les insurgés d'Ukraine ou de Cronstadt, la rupture ne pouvait se faire aussi brutalement. L'illusion de pouvoir volontairement retourner la tendance vers la révolution jouait à plein son rôle contre-révolutionnaire. Les Bolcheviks, avec Lénine à leur tête, ne pouvaient en aucun cas symboliser pour eux la complète contre-révolution en marche. Le poids -parce qu'il s'agit bien d'un poids ici!- des souvenirs d'Octobre 1917, et l'image des Bolcheviks qui en avaient composés une partie de l'avant-garde, étaient tels que très peu nombreux furent ceux qui perçurent et luttèrent de façon conséquente et intransigeante, contre les Bolcheviks, en tant qu'agents fraîchement cooptés pour la recomposition de l'Etat bourgeois en Russie (25).

Le repli quasi mystique des Makhnovistes sur l'Ukraine eut pour fonction, non pas de maintenir un "foyer" révolutionnaire face à un Etat symbolisant pratiquement la contre-révolution active, mais tout au contraire de permettre au Capital de les isoler et défaire les "foyers" les uns après les autres, paquet par paquet.

Mais s'il est vrai que la grande faiblesse des insurgés en Ukraine fût leur fédéralisme, leur incapacité objective (mais aussi semble-t-il, leur volonté subjective) à (ne pas) étendre dès le début le mouvement au-delà de l'Ukraine, il n'en demeure pas moins que le défaitisme révolutionnaire sur base duquel ils se battaient, contenait la dimension internationaliste de la lutte contre toutes les patries de tous ceux qui se sont affrontés, à un moment ou l'autre de l'histoire, aux imbéciles persécutions du monde de l'exploitation:
 
 

"Les exploités de toutes nationalités, qu'ils soient Russes, Polonais, Lettons, Arméniens, Juifs ou Allemands, doivent s'unir en une grande communauté solidaire d'ouvriers et de paysans, puis par une puissante attaque, porter le dernier coup décisif à la classe des capitalistes, des impérialistes et de leurs serviteurs, afin de se débarrasser définitivement des chaînes de l'esclavage économique et de l'asservissement spirituel.  

A bas le Capital et le pouvoir!  

A bas les préjugés religieux et la haine nationale!  

Vive la Révolution Sociale!"  

Compte-rendu du 2è congrès régional des soviets, à Gulaï-Polé -février 1919-. 

 



 
 

NOTES :

1. Nous attirons l'attention du lecteur notamment sur toutes les imbécillités distillées par les diverses écoles de la social-démocratie qui trouvent dans ces événements, la justification de leurs positions contre-révolutionnaires. A titre d'exemple, le traumatisme de certains cafards est resté bloqué au subjectif rôle du parti Bolchevik vu comme l'acteur unique et monolithique de la révolution russe alors qu'il a toujours été traversé de courants en totale opposition (comme le Groupe Ouvrier de Miasnikov) et que souvent, il fut à la remorque du mouvement révolutionnaire réel se matérialisant lui à des niveaux tout-à-fait différents. Il en est de même des pitoyables arguties développées au sujet d'une opposition entre une Russie "paysanne" n'ayant pas dépassée le stade du féodalisme et une Allemagne "industrielle-capitaliste-moderne" voyant un fort prolétariat mais "malheureusement pas un parti du même type que le Parti Social Démocrate Ouvrier Russe", d'où la conclusion encore plus débile qui en est tirée: "des partis bolcheviks partout!". A l'autre bout, la révolution russe ayant vu le parti Bolchevik s'instaurer comme défenseur acharné du capitalisme, la solution prônée par les conseillistes et autres anarchistes se résument à prôner la "liberté d'opinion des prolétaires", le refus de toute organisation et le parlementarisme ouvrier vu comme la panacée universelle à leurs refus pacifiste de la violence révolutionnaire, de la nécessaire organisation de celle-ci pour mettre un terme à l'enfer que nous subissons quotidiennement.

2. Du nom de Petlioura, le chef de ce mouvement.

3. Nous décrivons brièvement plus loin les origines et les raisons pour lesquelles les "anarchistes" eurent tant d'influence en Ukraine.

4. Il serait bon à ce propos que les "anarchistes" d'idéologies, ces libertaires tournés vers leur nombril, ces individualistes libre-exaministes et inconséquents, -dénoncés violemment par Makhno et Archinov, d'ailleurs!-, rompent une fois pour toutes avec leur opportunisme d'après la bataille et soient conséquents avec eux-même en dénonçant le terrible dictateur qu'était Makhno, en révélant la terreur rouge qu'il a conduite, en livrant également le nom terrible du programme qu'il défendait: le communisme! Pour tous ces intellectuels libertaires de bon aloi qui ne vantent Makhno que pour sa lutte contre les Bolcheviks, épingler la photo du vieux Nestor à leurs tristes idéologies réformistes, c'est tenter d'en faire le bras armé de leur projet démocratique! A ce titre, ils font à Makhno, ce que les staliniens ont fait à Marx, en accrochant ce dernier aux murs de leurs idéologies bourgeoises peintes en rouge!

5. Archinov n'est pas n'importe quel compagnon de route de Makhno. C'est lui qui l'a politiquement formé alors qu'il était encore en prison quelques années auparavant. Archinov est un militant communiste (il préférera se dire "anarchiste-communiste") qui continua toute sa vie à lutter pour donner une organisation aux luttes, aux révolutionnaires. Cela lui valut la critique d'"anarcho-bolcheviste" de la part de larges cercles "anarchistes" parisiens, triste équivalent des intellectuels kropotkiniens en Russie, dénoncés par Makhno comme de pédants indifférentistes.

6. Les révolutionnaires, et cela de quelque bord qu'ils soient, s'organisent instinctivement autour de la fraction révolutionnaire la plus forte, celle qui parvient réellement à centraliser l'activité révolutionnaire. Ainsi le détachement de partisans bolcheviks connu sous le nom de "détachement Kolossoff" (du nom de son commandant) agira souvent de concert avec les détachements makhnovistes dans leur lutte contre les troupes austro-allemandes. Il en va exactement de la même pratique révolutionnaire lorsque le détachement de Makhno se rapprocha du petit bourg de Nijné-Dnieprovsk (près d'Ekaterinoslav) où le comité de la ville de tendance bolchevik remet le commandement du détachement ouvrier ainsi que celui du parti entre ses mains!

7. Le suffixe "vchtchina" a une connotation péjorative et fut attribuée par les bourgeois ("rouges" et blancs) à l'Armée Insurrectionnelle d'Ukraine pour la "criminaliser", la réduire à une "association de malfaiteurs", mais les prolétaires se réapproprièrent positivement cette expression et la revendiquèrent. On retrouve cette même tentative de négation du contenu politique de ceux qui s'affrontent à l'Etat, dans l'expression favorite des médias pour qualifier des prolétaires en révolte: la "bande" (cfr. la "Bande à Baader" pour la "Fraction Armée Rouge" allemande, ou encore, la "Bande à Bonnot" pour ces "anarchistes" expropriateurs du début du siècle en France, etc...).
 

8. Il est important de noter que cette dénomination d'anarchiste-communiste est la propre dénomination des militants makhnovistes. Archinov l'utilise abondamment dans son livre sur l'insurrection en Ukraine, afin de se démarquer des "anarchistes" de salon, ces théoriciens généralement fondamentalement anti-communistes, et dont les errements démocratiques et libre-arbitres n'ont pas plus à voir avec le mouvement communiste que le centralisme démocratique de leur frère ennemi stalinien.

9. Pour une critique approfondie de cette conception, nous renvoyons le lecteur à la critique magistrale du proudhonnisme qu'effectue Marx dans "Misère de la philosophie", ainsi qu'à notre critique du gestionnisme dans le n28 de Le Communiste: "La conception social-démocrate de transition au socialisme".

10. Nous disons "confusément", car la gestion de l'Etat par les Bolcheviks n'a en rien modifié la profonde nature des rapports de production, comme le présente Archinov; elle n'a fait que perpétuer sous une autre forme l'exploitation du prolétariat par la bourgeoisie. De même, le capitalisme sous la politique bolchevik s'est perpétué sous ses mêmes caractéristiques essentielles; qualifier la gestion stalinienne de "capitaliste d'Etat", c'est, outre le pléonasme confus que contient cette expression, ouvrir la porte à toutes ces séparations gauchistes qui tentent de nous justifier telle ou telle différence de détail, pour nous amener à considérer sur base de nuances pseudo-objectives un soutien différencié selon "les" (??!) capitalismes.

11. Nous laissons ici la suite de la citation, l'exemplification qu'en fait Archinov:

"Citons un exemple. Au mois d'août 1918, les ouvriers de la manufacture ancienne de Prokhoroff, à Moscou, s'agitèrent et menacèrent de se révolter contre l'insuffisance des salaires et le régime policier établi à la fabrique. Ils organisèrent dans les fabriques même plusieurs réunions, chassèrent le comité d'usine (qui n'était qu'une cellule du parti) et prirent pour salaire une partie de ce qu'ils avaient produit. Les membres de l'administration centrale de l'union des ouvriers du textiles (syndicat NDLR), après que la masse des ouvriers eût refusé de traiter avec eux, déclarèrent: 'La conduite des ouvriers de la manufacture de Prokhoroff jette une ombre sur le prestige du pouvoir soviétique; toute action ultérieure de ces ouvriers diffamerait les autorités soviétiques aux yeux des ouvriers d'autres établissements; ceci est inadmissible; par conséquent, la fabrique doit être fermée, les ouvriers renvoyés; une commission doit être créée qui sera capable d'établir à l'usine un régime ferme; près quoi, il faudra recruter de nouveaux cadres ouvriers.'"

12. Plus tard, dans l'exil à Paris, Archinov (et Makhno, et d'autres militants russes en exil) approfondit sa critique et finit par s'opposer violemment à Voline. En 1927, dans une "Réponse aux confusionnistes de l'Anarchisme", elle-même provoquée par une précédente réponse de Voline et d'autres à la "Plate-forme organisationnelle" du GARE auquel appartient Archinov (cfr. plus loin), voici ce que ce groupe écrit:

"Toute une catégorie d'individus se disant anarchistes n'a rien de commun avec les anarchistes. Réunir ces gens (et sur quelles bases?) en "une famille" et dénommer ce rassemblement "organisation anarchiste", serait non seulement insensé, mais absolument nuisible (...) Ce n'est pas le mélange universel, mais bien au contraire une sélection des forces saines anarchistes et leur organisation en un parti anarchiste-communiste qui est indispensable au mouvement (...) Pour assainir le mouvement, il faut se libérer de ces tendances et ces déviations; mais cet assainissement est dans une mesure très importante empêché justement par les individualistes francs ou déguisés qui font partie du mouvement. Les auteurs de la "Réponse à la Plate-forme" appartiennent indubitablement à cette dernière catégorie."

13. Makhno ira trouver Lénine à cette occasion, ébloui sans doute lui aussi (tout comme Szamuelly, par exemple, qui ira en avion de Budapest à Moscou pour demander à Lénine de corriger la politique de Bela Kun en Hongrie!) par l'idée que Lénine ne pouvait être d'accord avec le développement du parti Bolchevik comme force de reconstruction de l'Etat.

14. Antonov-Ovséenko avait dénoncé les mesures punitives envisagées contre Makhno et fut écarté le 15 juin, pour cette raison par Trotsky. Fin avril 1919, Antonov-Ovséenko écrivait à la rédaction des Izvestia de Karkhov: "Dans votre numéro du 5 avril, vous avez publié un article intitulé 'A bas la makhnovchtchina'. Cet article est rempli de faits mensongers et contient un ton ouvertement provocateur. De telles attaques nuisent à notre lutte contre la contre-révolution. Dans cette lutte, Makhno et sa brigade ont démontré et démontrent une vaillance révolutionnaire extraordinaire, ils méritent non les injures de la part d'officiels, mais la reconnaissance fraternelle de tous les révolutionnaires ouvriers et paysans." Antonov-Ovséenko n'aura malheureusement pas toujours la même attitude face aux révolutionnaires: il sera un des principaux responsables de la répression stalinienne en Espagne en 1936.

15. Plus stalinien que Staline alors, c'est d'une poigne de fer que Trotsky entendait "remettre de l'ordre dans le bassin du Donetz" pour le compte de l'Etat soviétique. Dans le cadre de l'interdiction qu'il édicta de tenir un congrès de paysans et ouvriers "makhnovistes", événement qui fut le prétexte choisi pour entamer la répression des partisans de l'Armée Insurrectionnelle, Trotsky concluait: "J'ordonne (...) de se saisir de tous les traîtres qui abandonnent volontairement leurs unités pour rejoindre Makhno et de les déférer au Tribunal révolutionnaire en tant que déserteurs (...). Je proclame que l'ordre sera rétabli d'une main de fer. Ennemis de l'Armée Rouge ouvrière et paysanne, profiteurs, koulaks, émeutiers (il ne manque que "hooligans" - NDR!!!), suppôts de Makhno ou de Grigoriev seront impitoyablement éliminés par les unités régulières sûres et fermes. Vive l'ordre révolutionnaire, la discipline et la lutte contre les ennemis de peuple!"

16. Lénine pensait à ce moment que tout était perdu et avait demandé et obtenu l'asile en Finlande!

17. Si l'Armée Rouge a remporté des victoires grâce à la soi-disant "science militaire" de Trotsky, cette science bourgeoise trouvait ses fondements dans la terreur blanche (peinte en rouge, et largement décrite dans son célèbre livre: "Terrorisme et Communisme"!) qu'il imposait aux troupes et qu'il a semble-t-il bien résumé, en affirmant que si "avancer menait à une mort possible, reculer conduisait à une mort certaine"!

18. C'est ainsi que ce même mois de novembre 1919, le commandant du 3ème régiment insurrectionnel makhnoviste, Crimea Polonsky, était exécuté avec d'autres membres compromis, comme lui, dans une "organisation autoritaire"!
  19. Parler de "Troisième Révolution Sociale" est évidemment une absurdité, si l'on considère -et nous le considérons ainsi!- qu'il n'y a qu'une seule révolution sociale communiste, en tant qu'il n'y aura qu'un seul et unique passage de la dictature mondiale de la bourgeoisie à celle tout aussi mondiale du prolétariat. Mais dans le contexte de la reconstruction de l'Etat en Russie autour des mêmes Bolcheviks qui avaient participé à l'insurrection d'Octobre 1917, le fait d'affirmer la nécessité d'une "Troisième Révolution Sociale", concentre la critique prolétarienne des limites de Février et d'Octobre, et dénonce le gouvernement des soviets comme un gouvernement bourgeois!

20. Le point 2 de cet accord stipulait que "l'Armée Révolutionnaire Insurrectionnelle (Makhnoviste) d'Ukraine, en passant sur le territoire des Soviets, et rencontrant le front, ou traversant les fronts, n'acceptera pas dans ses rangs de détachements de l'Armée Rouge, ni de déserteurs de cette même armée." Comme on le voit, les Bolcheviks éprouvaient énormément de difficultés à lutter contre les ralliements multiples de leur armée à celle de Makhno!

21. On trouve ici déjà, une préfiguration de ce qui se passera en '36-'37 en Espagne (puis dans le monde), où les républicains réussiront à transformer la guerre civile révolutionnaire en guerre impérialiste. Là aussi, l'armée de la République transformera les prolétaires révolutionnaires en chair à canon, sous prétexte d'alliance contre "l'ennemi principal", les fascistes de Franco dans ce cas.

22. Makhno était considéré comme un véritable trompe-la-mort, ayant mené personnellement et à cheval, en tête de détachements qu'il commandait, plus de deux cents assauts contre des armées ennemies! Il passa la frontière roumaine, les osselets d'un pied complètement éclatés, la cuisse, l'appendice, le menton et la joue traversés par différentes balles reçues au cours des dernières semaines de combat!!!

23. Cette Plate-forme est maintenant plus connue sous le nom de "Plate-forme d'Archinov", tellement le petit-milieu pseudo-anarchiste international mit d'énergie à dénigrer la démarche collective qui en était à l'origine, et la réduire ensuite à l'initiative d'Archinov! On épargnait ainsi la tête de Makhno pour son imagerie "Robin des Bois" sympathique, et on pouvait confirmer le caractère bolchevik de la Plate-forme (et en invalider la discussion), en insistant sur le fait que son auteur avait fini bolchevik! Pour la petite histoire, Archinov retourna en Russie en 1933 et fut fusillé en 1937 "pour avoir voulu restaurer l'anarchisme en Russie"!

24. Nous renvoyons le lecteur à l'excellent ouvrage de l'honorable citoyen de l'Académie française, Monsieur Joseph Kessel qui à l'époque trouva à exprimer son traumatisme dans le léninisme le plus vulgaire en écrivant le fameux "Makhno et sa Juive"!

25. Il existe néanmoins de nombreux témoignages relatant le mécontentement grandissant dans l'Armée Rouge elle-même, et les possibilités de diriger cette situation d'un point de vue révolutionnaire, durant toute cette période. Voici des extraits d'un texte publié en 1928 par un ancien marin de la Mer Noire, dans le journal "Dielo Trouda": "Au moment de la conclusion du traité entre Makhno et le pouvoir bolchevik en octobre 1920, l'état d'esprit des marins était belliqueux et hostile aux commissaires de la Tchéka. Le nom de Makhno était très populaire. S'il y avait eu une liaison organisationnelle avec Cronstadt, les équipages des navires se seraient organisés unanimement. La Tchéka n'avait aucune influence sur nous (...) Nous avions des projets depuis longtemps au sujet de la Tchéka. Nous avions décidé de faire sauter le bâtiment qui l'abritait près d'un parc (à Marioupol, où était basée la flotte de la Mer Noire - NDR). Le succès était possible donc, mais non seulement il n'y avait pas de liaison avec Cronstadt, mais encore on n'entendait pas du tout parler de Makhno et nous sommes restés sur nos velléités d'action. (...) Ainsi, à cause de l'absence d'organisation, les meilleures possibilités révolutionnaires furent négligées."
 


 

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