Présentation de la nouvelle version du texte.

     Comme précisé plus haut, dans la présentation du texte sur Brest-Litovsk, notre groupe oeuvre actuellement à l'homogénéisation de nos différentes contributions sur le mouvement révolutionnaire en Russie lors de la vague de lutte mondiale 1917-1923. Dans ce cadre, nous avons rassemblé et approfondi les diverses critiques émises sur notre contribution au sujet de l'insurrection en Ukraine depuis sa parution en 1991. Un travail collectif étalé sur plusieurs années a finalement abouti à cette nouvelle version assez amplement bouleversée.

     Si la première version du texte avait le mérite de critiquer la polarisation social-démocrate entre familles "anarchiste" et "marxiste" ainsi que leurs falsifications respectives des événements, sa principale faiblesse consistait à caricaturer d'importants aspects du mouvement au lieu d'en rendre les contradictions. Ainsi, le texte avait tendance à réduire toute la force du mouvement à une "efficacité militaire" tout en négligeant bien d'autres aspects de la dictature du prolétariat, telle que réellement assumée, notamment l'organisation de la production au cours de la période insurrectionnelle. Sur ces aspects, notre contribution négligeait particulièrement de mettre en perspective -historiquement et programmatiquement- le mouvement en Ukraine (et son avant-garde organisée dans la dite "Makhnovchtchina") dans le cadre plus global de toute la vague révolutionnaire de l'époque, avec ses limites dans l'attaque du capital ou encore les illusions vis-à-vis de l'Etat bolchevique. Quant aux défaillances des insurgés en Ukraine, parmi lesquelles la tendance au fatal repli gestionniste sur une prétendue "région libérée", elles étaient attribuées de façon simpliste au poids de l'idéologie anarchiste dans le mouvement, comme si cela tenait lieu d'explication en soi, comme si "l'anarchisme" se constituait comme une réalité à part y compris dans le mouvement révolutionnaire.

     Dans la nouvelle version ici publiée, nous avons donc tenté de résoudre ces différents problèmes afin de donner un saut de qualité au texte. La 1ère version demeure accessible par lien, afin de rendre compte, tel que précisé en introduction au sommaire de la présente édition, du processus critique collectif qui est la vie même de notre communauté de lutte.

 

Table des matières

Chapitre I

GUERRE ET RÉVOLUTION... JUSQU'EN UKRAINE

* Le mouvement révolutionnaire en Ukraine: quelques repères

* Guerre révolutionnaire en Ukraine, contre Brest-Litovsk (mars 1918)

* Lutte prolétarienne en Ukraine et centralisation de l'action révolutionnaire

* Importance et rôle d'une avant-garde

* Défaitisme révolutionnaire

* Petlioura et le nationalisme ukrainien

Chapitre II

CONTRE DÉNIKINE, PREMIERE ALLIANCE AVEC LES BOLCHEVIKS

(mars l919 - juin 1919)

* Intrusion des armées de Dénikine en Ukraine

* Alliance avec l'État capitaliste

* Prise de distance avec l'alliance et répression bolchevique

* Effondrement du front ukrainien

Chapitre III

L'ARMÉE INSURRECTIONNELLE VICTORIEUSE (septembre 1919)

TERREUR RÉVOLUTIONNAIRE ET TENTATIVES D'ORGANISATION SOCIALE

* Retraite de l'Armée Révolutionnaire Insurrectionnelle

* Déroute de Dénikine et contradictions chez les insurgés

Chapitre IV

LE POIDS DE L'IDEOLOGIE CONTRE LA FORCE DU MOUVEMENT

* Mouvement révolutionnaire et "anarchisme"

* Fausses polarisations et universalité de la contradiction entre révolution et contre-révolution

* L'organisation de la production en période insurrectionnelle

* Témoignages

* Des "Communes" à la "région libérée"

Chapitre V

NEUF MOIS DE NOUVELLE RÉPRESSION "ROUGE"

* L'Armée Révolutionnaire Insurrectionnelle traversée par la frontière de classe

* Répression de masse et guerre révolutionnaire

Chapitre VI

LA NOUVELLE OFFENSIVE BLANCHE (avril 1920), LA DÉFAITE (novembre 1920) ET L'EXIL (août 1921)

* Wrangel et la nouvelle alliance bolcheviquo-makhnoviste

* Ecrasement de l'insurrection

* Hommage, au-delà des années passées, à nos camarades en lutte

* Continuité militante et leçons tirées du feu de la lutte

Chapitre VII

TENTATIVE DE BILAN

* Dénigrement ou apologie du mouvement et des hommes, même falsification

* Forces et faiblesses du mouvement

* Poids de l'idéologie anarchiste

* Manque de perspectives d'extension du mouvement

 

>>>>>>>>>>>>>>>> LE TEXTE <<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<

 

INSURRECTION PROLÉTARIENNE EN UKRAINE (1918-1921)

Chapitre I

GUERRE ET RÉVOLUTION... JUSQU'EN UKRAINE

Le mouvement révolutionnaire en Ukraine: quelques repères

     La lutte révolutionnaire en Ukraine ne date évidemment pas des réactions à la guerre. Ces réactions s'inscrivent dans une histoire et un contexte de lutte particulièrement féconds, que nous ne retraçons ici qu'en quelques lignes.

     La grande famine de 1891 et l'épidémie de choléra de 1892 qui la suivit ont réveillé les colères du prolétariat agricole contre les exactions de la bourgeoisie. Et c'est sur ce terrain favorable que des minorités révolutionnaires "anarchistes" se sont organisées, agissant et affirmant le communisme comme perspective.

     En 1902, se déclencha l'insurrection prolétarienne de Kharkov et Poltava où les prolétaires des campagnes refusèrent de payer l'impôt, procédèrent à des réappropriations massives des terres. En 1905, les révoltes prolétariennes dans les campagnes, dans lesquelles les minorités Socialistes-Révolutionnaires avaient énormément d'influence (Cf. les groupes se revendiquant des "Zemlia i Volia": Terre et Liberté), faisaient écho à l'ensemble des luttes déferlant sur la Russie. Dans les villes, les émeutes ouvrières se succédèrent, particulièrement à Ékaterinoslav. Dans les campagnes eurent lieu de véritables jacqueries: incendies de domaines, de grandes propriétés seigneuriales, destruction de livres de comptes, expropriation et redistribution des terres,... le "Partage noir", ou "La terre à ceux qui la travaillent".

     Le décret de Stolypine en 1906 tenta comme le fit plus tard le parti bolchevique de briser la solidarité des prolétaires agricoles contre les grands propriétaires, en créant des "classes" intermédiaires de paysans (les koulaks), pour tenter de mettre un terme définitif à l'agitation permanente des campagnes.

     Ces affrontements très violents avec la bourgeoisie et le maintien de conditions de vie extrêmement dures, malgré ces luttes, firent que l'entrée en guerre ne fut pas "joyeuse"! Beaucoup de prolétaires rechignèrent à quitter leur pauvre lopin de terre pour aller se faire tuer à des milliers de kilomètres de là pour une cause qui leur paraissait bien obscure. La déclaration de la guerre à l'Allemagne, le 2 août 1914, arriva peu avant la saison des moissons, et c'est en lui mettant les gendarmes au cul que l'on mobilisa le prolétariat des campagnes.

Guerre révolutionnaire en Ukraine, contre Brest-Litovsk (mars 1918)

     Comme on l'a vu ci-dessus, deux ans de guerre suffirent à faire éclater la cohésion sociale. Fini d'être Russe, Allemand, Austro-hongrois, Français... En 1916-1917, tout éclata et en février 1917, des mouvements similaires à ceux de Petrograd virent le jour contre le gouvernement de Kerensky et ses matérialisations locales en Ukraine. Des soviets fleurirent partout. Parallèlement fut constitué un parlement ukrainien (la Rada) où trouvèrent à s'exprimer les tendances nationalistes de la bourgeoisie locale. C'est au sein de cette Rada que les pétliouristes[1], ces nationalistes ukrainiens, furent les plus actifs. Toutefois, dans les campagnes, ce furent les Socialistes-Révolutionnaires et les diverses fractions "anarchistes" qui restèrent prédominantes. Les "anarchistes", sous la direction de Séméniouta notamment, ont jusqu'en 1910 mené un gros travail de propagande, et y ont procédé à diverses manifestations de l'action directe ouvrière: pillages de banques, expropriations de gros propriétaires terriens, vengeance contre les petits chefs[2]...

     Au début de l'année 1917 en Ukraine, le prolétariat s'autonomisait et s'affirmait dans son rapport de force avec la bourgeoisie. C'est aussi à ce moment que revint, après neuf années passées dans les geôles tsaristes, un jeune militant de 29 ans, originaire de cette région: Nestor Makhno. Son rôle sera central dans l'organisation des prolétaires insurgés et l'affirmation du programme révolutionnaire. Dès sa fondation fin mars 1917, l'Union des paysans de Gouliaï-Polié (village natal de Makhno et foyer révolutionnaire) prônait l'expropriation et la lutte armée, qui commencèrent à se matérialiser durant l'été. En juillet, le prolétariat se souleva à Petrograd contre le gouvernement provisoire de Kerensky, qui répondit par une sévère répression. Des prolétaires d'Ukraine réagirent massivement en affirmant qu'ils menaient la même lutte que leur frères de Petrograd en s'opposant à la Rada de Kiew, organe local du gouvernement. Fin août, tandis que le général tsariste Korniloff marchait sur Petrograd, le prolétariat de Gouliaï-Polié descendit en arme dans la rue, se mobilisant autour du Comité de défense de la Révolution (auquel participe Makhno) et entamant le désarmement de la bourgeoisie. C'est un saut de qualité important dans le rapport de force entre classes, qui connut encore flux et reflux. Face aux difficultés rencontrées, le mouvement d'expropriation céda pour un temps le pas au simple refus du paiement du fermage. Makhno et ses camarades arpentaient sans cesse la région pour étendre le mouvement[3].

     D'août à octobre, le mouvement reprit de l'ampleur et développa aussi les aspects contradictoires sur lesquelles nous reviendrons: entrisme dans les comités administratifs locaux, développement des "Communes de travail libre", etc. Contradiction aussi au lendemain de l'insurrection d'octobre, quand les "makhnovistes" renoncèrent à leur propagande contre la participation à l'élection de l'Assemblée Constituante, sous prétexte qu'y participaient des partis dits "révolutionnaires", les bolcheviks et les S.R. de gauche (Makhno parle du "bloc des gauches"). On le sait, cet argument du "front révolutionnaire", voire de l'alliance avec le "moindre mal", prendra en Ukraine une tournure fatale pour le mouvement révolutionnaire. En décembre 1917, le premier accord avec les troupes gouvernementales est décidé par le Soviet de Gouliaï-Polié, dans la lutte contre les troupes nationalistes ukrainiennes que tentait de rejoindre le général Kalédine[4]. On ne peut pourtant pas dire qu'à cette époque Makhno se faisait encore beaucoup d'illusions sur les partis au gouvernement, paradoxe qui le poursuivra jusqu'aux ultimes alliances.

"Je vis nettement et sûrement que la collaboration avec les bolcheviks-SR de gauche devenait impossible pour un anarchiste, même dans la lutte pour la défense de la Révolution. L'esprit révolutionnaire des bolcheviks-SR de gauche commençait d'ailleurs à se modifier visiblement: ils ne cherchaient qu'à mettre la main sur la Révolution, qu'à régner, dans le sens grossier du mot. [...] je pressentais que la cohésion de ces deux partis était une fiction et que, tôt ou tard, l'un des deux devrait absorber ou dévorer brutalement l'autre, puisque tous deux soutenaient le principe de l'état et de son autorité sur la communauté libre des travailleurs". (N. Makhno, "La Révolution russe en Ukraine"; p.154).

     Avec la confusion qui suivit l'insurrection d'octobre et les bouleversements qu'elle impliqua, plusieurs bourgeoisies locales tentèrent de répondre au mouvement révolutionnaire par la constitution de pays indépendants: Finlande, Pologne, Ukraine, Géorgie. En février 1918, les armées austro-allemandes sentirent l'opportunité de lancer une puissante offensive, envahirent l'Ukraine (où ils signèrent un traité de paix séparé avec la Rada centrale nationaliste), et en passant par les pays baltes, arrivèrent à 150 kilomètres de Pétrograd.

     La transformation du parti bolchevique en agent féroce de la reconstruction capitaliste trouva alors une de ses premières et plus importantes manifestations dans la victoire que Lénine obtint sur les partisans de la poursuite de la guerre révolutionnaire en imposant la signature des accords de Brest-Litovsk avec l'Allemagnea.

     A cette époque — début 1918 —, la contradiction entre la révolution et la contre-révolution se joua entre les partisans de la paix et les partisans de la guerre révolutionnaire. Lénine, Zinoviev, Kamenev et Staline pesèrent de tout leur poids pour imposer à la majorité de leur organisation et à l'ensemble du prolétariat qui leur était opposé, l'arrêt du développement de la révolution. Pour les révolutionnaires, il était clair que l'insurrection en Russie n'était que le point de départ de la révolution mondiale et tous savaient que si la révolution ne se développait pas, le capital imposerait sa dictature. La poursuite de la guerre révolutionnaire concentrait donc directement cet enjeu.

     Mais la nécessité capitaliste de reconstruction de l'État en Russie trouva ses plus acharnés défenseurs autour de l'idéologie pacifiste de Lénine qui visait à préserver la Russie, comme économie, comme nation, comme gouvernement, "comme bastion", justifiait-il. Ainsi, sous prétexte de ne plus avoir la combativité nécessaire pour poursuivre une guerre révolutionnaire, Lénine fit signer en mars 1918 le traité de paix reconnaissant officiellement l'indépendance de la Finlande, des pays baltes et de l'Ukraine, tous placés sous protectorat allemand, et donc occupé militairement. Mais au-delà des territoires donnés, c'était l'ordre bourgeois dans la région qui était ratifié et contresigné par le parti bolchevique, c'est le mouvement prolétarien tout entier qui recevait une puissante claque, notamment en Ukraine: la paix capitaliste, la paix des tombes, la paix sociale allait être le véritable vainqueur de ces négociations. De plus, le traité permit à l'armée allemande de dégager d'immenses troupes de son front de l'Est et d'assumer ainsi une énorme offensive contre la France, offensive qui ne fut stoppée qu'à 60 kilomètres de Paris et dont on sait combien elle fut sanglante pour les prolétaires dans la région. La bourgeoisie, qui voyait ses objectifs bellicistes remis en question, put respirer: la guerre impérialiste se poursuivra un temps, repoussant ainsi les développements révolutionnaires.

     On a tendance généralement à sous-estimer l'opposition qui se manifesta face à ces accords. Elle fut pourtant particulièrement puissante et violente, à l'image de ce qu'elle concentrait comme contradictions. La plupart des organisations prolétariennes étaient vivement opposées aux accords. La majorité de l'organisation bolchevique également. Trotsky, qui joua un rôle déterminant dans la signature des accords, rapporte:

"Le conseil des commissaires du peuple ayant invité les soviets locaux à faire connaître leur opinion sur la guerre et la paix, plus de 200 soviets répondirent avant le 5 mars. Deux seulement des plus importants soviets, celui de Pétrograd et celui de Sebastopol, se prononcèrent (en faisant des réserves) pour la paix. Par contre, une série de gros centres ouvriers (Moscou, Ékaterinbourg, Kharkov, Ékaterinoslav, Ivanov-Voznessensk, Kronstadt, etc.) se déclarèrent, à une écrasante majorité des voix, pour la rupture des pourparlers. Le même état d'esprit régnait dans nos organisations du Parti. Inutile de parler des Socialistes-Révolutionnaires de gauche."

(Trotsky - Ma vie).

     Les Socialistes-Révolutionnaires de gauche furent particulièrement virulents et organisèrent, après la signature, un attentat contre l'ambassadeur d'Allemagne en Russie, pour briser pratiquement les conclusions de la sinistre signature. Peu après, ils dirigèrent une émeute contre les accords de paix, à Pétrograd. Des militants dits anarchistes créèrent une Garde Noire à Moscou pour tenter d'organiser la résistance à ces accords. Et au sein du Parti bolchevique, Radek et Boukharine semblent même avoir envisagé sérieusement d'arrêter Lénine avec l'aide des Socialistes-Révolutionnaires de gauche.

     Évidemment, les accords de Brest-Litovsk ne furent pas uniquement le résultat de la volonté subjective des dirigeants bolcheviques qui réussirent à les imposer. Ils furent bien plus largement le fait d'un rapport de force objectif encore solidement défavorable au prolétariat, rapport de force marqué à ce moment, par exemple, par le retard de l'insurrection allemande (le prolétariat dans ce pays ne s'étant pas montré capable d'empêcher la poursuite de la guerre), et plus globalement, par la limite des ruptures avec les idéologies pacifistes et réformistes que la bourgeoisie déploya pour offrir une alternative aux élans révolutionnaires du prolétariat.

     Dans ce gigantesque chaos que représentait l'entre-déchirement général des nations capitalistes en guerre à cette époque, l'Ukraine joua un rôle stratégique fondamental. Grenier à blé de l'Europe, la possession de ces vastes étendues devait permettre à l'Allemagne de faire face au blocus maritime que l'Angleterre lui avait imposé. Sa conquête devint un facteur stratégique primordial dans la nécessité où se trouvait le capital allemand de nourrir "ses" prolétaires aussi bien au front qu'à l'arrière pour maintenir sa paix sociale, si importante à la poursuite de ses objectifs de guerre.

     Dans la même lignée, les différentes ressources du sous-sol, comme les importantes mines de charbon et de fer dont regorgeait l'Ukraine, devaient remplacer les importations coloniales confisquées par les marines françaises et anglaises.

     Dès les premiers jours de la guerre, l'Ukraine constitua ainsi un enjeu fondamental que toutes les fractions du capital convoitèrent. C'est ainsi que l'on vit toutes les armées de la région défiler les unes derrière les autres pour piller littéralement cette gigantesque région en se la disputant férocement: russes contre austro-hongrois et allemands, le bloc autour de l'Allemagne contre le gouvernement de Kerensky et, plus tard, ce même bloc avec les nationalistes ukrainiens contre les armées de l'État russe peint en rouge, plus tard encore, ces mêmes armées "rouges" contre les armées blanches.

     On le voit, le développement de la révolution était encore à l'ordre du jour, avec la lutte du prolétariat contre la guerre bourgeoise et l'affirmation progressive de ses perspectives, mais la contre-révolution s'organisait également, trouvant auprès des bolcheviks des agents dévoués. Dans tout ce contexte contradictoire, tandis que les accords de Brest-Litovsk ramenèrent les troupes allemandes en Ukraine, le prolétariat de cette région se souleva et organisa une insurrection qui se prolongera près de trois ans contre toutes les forces bourgeoises qui tentèrent de reprendre son contrôle.

     Et c'est un point fondamental que de rappeler ce fait: le prolétariat, de par ses propres intérêts matériels, ne pouvait que se révolter! A aucun moment, il ne lui fut possible d'accepter le programme bolchevique dicté par les accords de Brest-Litovsk. Face à toutes les justifications contre-révolutionnaires classiques des organisations social-démocrates, des trotskistes aux maoïstes en passant par "Programme Communiste" ou "Battaglia Comunista" et autres, qui soutiennent la nécessité des accords de paix sous prétexte qu'"il fallait bien que les prolétaires mangent", il nous faut rappeler les faits dans leur matérialité historique et mettre ainsi en évidence que la seule chose que procurèrent ces accords aux prolétaires en Ukraine (en faisant abstraction des autres questions ici) ce fut de la mitraille et du plomb! Les accords de paix, ce fut l'armée allemande qui pilla les champs et greniers que les prolétaires s'étaient réappropriés, ce fut le retour des propriétaires ukrainiens expulsés peu auparavant, ce fut la famine pour les prolétaires et les balles s'ils tentaient de résister.

     De par toutes ces conditions concrètes, le prolétariat ne pouvait matériellement pas accepter un seul instant des "accords de paix" qui le désarmaient et l'affamaient! Ce n'était pas une question idéologique, mais pratique! En effet, dans l'Ukraine, livrée par le parti bolchevique aux armées blanches, les troupes allemandes mirent l'hetman Skoropadsky, un riche propriétaire, à la tête de l'État. Avec l'assentiment de ce nouveau gouvernement, l'armée allemande procéda alors au pillage de la région, emportant tout ce dont elle avait besoin pour continuer sa campagne guerrière et ramener matières premières, blé, bétail,... à l'arrière et même en Allemagne. Des centaines de milliers de camions ne suffirent pas pour emporter tout ce dont s'emparèrent les émissaires armés de la bourgeoisie allemande.

     D'un autre côté, comme prix du pillage effectué par leurs homologues austro-allemands, les bourgeois ukrainiens purent récupérer les biens dont le mouvement révolutionnaire les avait peu auparavant expropriés. Les propriétaires terriens reprirent les terres et persécutèrent tous ceux qui s'y opposèrent. Quand les prolétaires résistaient et tentaient de défendre les biens qu'ils avaient repris aux bourgeois, ils étaient fusillés sans autre forme de procès. Il est important de noter ici encore qu'indépendamment de tout discours sur la libération ou l'indépendance nationale, bourgeois autrichiens, ukrainiens, russes ou allemands, se retrouvaient d'accord pour écraser les prolétaires, les remettre au travail, les soumettre à l'exploitation et les fusiller s'ils résistaient. Makhno dut se cacher et décida de remonter vers Moscou, qui lui apparaîtra comme "la capitale d'une révolution de papier, une vaste usine produisant des résolutions et des slogans vides de sens, tandis qu'un seul parti politique s'élève par la force et la fraude dans la position de classe dirigeante". Les dirigeants bolcheviques viennent d'ailleurs de réprimer ouvertement et violemment les groupes dits anarchistes de la ville. Makhno y retrouva son camarade Archinov (qui reviendra en Ukraine au début de 1919) et discuta avec lui du développement de la révolution[5]. Makhno fut également amené à rencontrer Lénine, le temps d'un entretien "cordial" mais révélateur de l'inconciliabilité de leurs perspectives. Ironie de l'histoire, c'est avec un laisser-passer fourni par le Kremlin que Makhno retourna alors en Ukraine pour y organiser la résistance et la riposte des insurgés.

     Sur le terrain de lutte qui fut le leur, les prolétaires insurgés en Ukraine saisirent assez vite que l'installation des bolcheviks au gouvernement se traduisait par la continuité et la restructuration capitaliste, contre la totalité du processus révolutionnaire en cours. Il ne faut pas perdre de vue qu'à l'époque, rares étaient les groupes ou militants qui commençaient à développer une critique un tant soit peu claire du parti bolchevique et du nouvel état soviétiqueb. La solide aura "révolutionnaire" dont ce dernier bénéficia donne la mesure des confusions et illusions qui avaient cours à l'époque y compris parmi les minorités communistes. Dans son "Histoire du mouvement makhnoviste", Archinov rapportera le constat assez clair qu'il firent à l'époque:

     "La nationalisation communiste de l'industrie représente un nouveau type de rapports dans la production, avec lequel l'esclavage, la sujétion économique de la classe ouvrière sont concentrés dans une seule poigne: l'État. Au fond cela n'améliore nullement la situation de la classe ouvrière. Le travail obligatoire (pour les ouvriers, bien entendu) et sa militarisation, c'est l'esprit propre de la fabrique nationale[6]".

     Comme nous le verrons, malgré cette clairvoyance et leur expérience directe de la pratique contre-révolutionnaire du nouveau gouvernement bolchevique, les insurgés d'Ukraine entretiendront avec lui (et en particulier avec l'état-major de l'Armée Rouge, Trotsky en tête) des rapports pour le moins contradictoires et inconséquents, ce qui participera lourdement à leur défaite.

Lutte prolétarienne en Ukraine et centralisation de l'action révolutionnaire

     A partir de juin 1918, la répression sans bornes à laquelle les prolétaires étaient soumis, les détermina à réagir aux assauts bourgeois. Combinés à l'assaut révolutionnaire généralisé en Russie qui renforçait leur propre combativité, de toutes parts, surgirent des actes insurrectionnels contre les propriétaires terriens ukrainiens et contre les forces armées austro-allemandes. Les prolétaires des villes et des campagnes s'affrontèrent à eux, expulsèrent les propriétaires, et s'armèrent contre l'oeuvre de police de l'armée austro-allemande.

     A ces réactions prolétariennes s'opposa l'implacable terreur blanche. Dans les villages, c'est par centaines que les prolétaires furent massacrés. Les maisons furent brûlées, tout ce qu'ils possédaient était détruit. Mais la détermination des bourgeois obligea alors le prolétariat en Ukraine à réaliser un premier saut de qualité dans sa lutte contre ceux qui les massacraient: ils s'organisèrent en groupes de francs-tireurs et recoururent à la guerre d'embuscade. De partout, et comme animés par un chef d'orchestre invisible, des quantités surprenantes de prolétaires s'organisèrent en groupes pour mener une guerre de partisans contre les propriétaires terriens et les forces militaires austro-allemandes qui les protégeaient. Sans aucune coordination technique au départ, mais très organiquement, comme surgissant de leur désir de ne pas crever sans s'être battus jusqu'au bout, des détachements composés de 20, 50 ou 100 prolétaires bien armés et se déplaçant à cheval, assaillaient par surprise les propriétés, attaquaient la Garde Nationale (la Varta) et s'affrontaient à tous leurs ennemis. Les grands propriétaires qui persécutaient ceux qu'ils exploitaient furent eux-mêmes dénoncés à ces groupes de partisans et menacés d'être supprimés s'ils persistaient dans leurs exactions. Les flics et les officiers allemands étaient promis à une mort certaine. L'ensemble de ces actions de contre-terreur rouge fut quotidiennement réalisée dans l'ensemble de l'Ukraine durant tout l'été 1918, du mois de juin au mois d'août.

     La répression sauvage à laquelle recoururent les forces conjuguées de l'hetman Skoropadsky et de l'état-major allemand, ne parvint qu'à déterminer les combattants armés du prolétariat à réaliser un second saut de qualité dans leur combat, en se regroupant de plus en plus, en se centralisant progressivement autour de ses fractions les plus combatives. De grandes armées se constituèrent alors autour de militants prolétariens tels Korilenko dans la région de Berdiansk, Stchuss et Petrenko-Platonov dans les régions de Dibrivka et de Grichino. Dans le sud de l'Ukraine, autour de la région de Gouliaï-Polié, l'unification des détachements de partisans ne s'effectua pas uniquement à des fins de défense contre la terreur blanche. Ici, les prolétaires s'organisèrent dans le but de défaire définitivement la contre-révolution menée par les grands propriétaires. La centralisation des forces insurrectionnelles affirma pour objectif principal, la constitution des ouvriers révolutionnaires des villes et des campagnes en une force organisée pour abattre toute la société bourgeoise en place: leur programme était la révolution communiste, leur drapeau — noir — celui de la société sans classes!

     Un peu plus tard, en novembre 1918, de nouveaux ennemis apparurent à l'horizon sous la forme des armées nationalistes de Petlioura[7], puis surtout sous celle des terribles armées blanches de Dénikine. A partir de là, c'est tout naturellement que l'insurrection en Ukraine — et principalement dans sa partie méridionale — s'organisa, se centralisa et s'unifia autour du programme révolutionnaire de Makhno, et des autres militants communistes, constituant finalement une seule Armée Révolutionnaire Insurrectionnelle, dotée d'un état-major central. C'est le véritable essor du mouvement qui sera connu sous le nom de "makhnovchtchina"[8].

Importance et rôle d'une avant-garde

     Le processus par lequel s'est progressivement organisée l'insurrection en Ukraine autour d'un programme révolutionnaire, démontre clairement l'importance dans pareil mouvement de la présence de militants révolutionnaires, d'une avant-garde préalablement constituée, formée et déterminée à révolutionner le monde dans sa totalité. Comme on le voit, ces noyaux communistes cristallisent la lutte de milliers de prolétaires, en clarifiant ses perspectives, en révélant le programme qu'elle contient, en organisant le mouvement social. Ils ne créent pas la lutte, ils la dirigent. Oui, ils dirigent la lutte, ils donnent une direction, ils imposent la dictature des besoins de la classe sociale au sein de laquelle ils se battent, n'en déplaise à tous les réformistes bêlant le "marxisme" ou l'"anarchisme" dans les champs de la démocratie.[9]

     Contrairement au romantisme idéaliste qui peut en être parfois fait, l'insurrection ukrainienne n'est évidemment pas le fait subjectif d'un seul combattant génial capable de convaincre des gens à lutter: c'est d'abord et avant tout une réaction spontanée de prolétaires en lutte face à la terreur bourgeoise, dont sont souvent à l'initiative des fractions de combattants plus déterminés, plus organisés.

     Mais si les révolutionnaires ne créent pas la lutte, ils la cristallisent et permettent la réalisation de différents sauts de qualité:

     — en affirmant de façon permanente la nécessité de se centraliser toujours plus fort, jusqu'à ne plus composer qu'une seule grande force commune face à l'ennemi de classe;

     — en formulant chaque fois plus précisément la révolution sociale et le communisme, comme la seule perspective pour en finir définitivement avec le monde du salariat;

     — en traçant à chaque instant la frontière de classe qui sépare la révolution de la contre-révolution.

     Nous verrons plus loin les immenses faiblesses et les énormes illusions présentes dans le programme de l'Armée Insurrectionnelle d'Ukraine mais dans le cadre de l'unification réalisée autour de la lutte contre les différentes tentatives pour briser le mouvement révolutionnaire en Ukraine, il nous faut d'abord souligner la force de ces militants qui, les armes à la main, parvinrent à affirmer et imposer dictatorialement des nécessités vitales de la lutte révolutionnaire: prônant le défaitisme révolutionnaire face aux armées austro-hongroises, exerçant la terreur rouge face aux armées blanches et aux propriétaires terriens, dénonçant et organisant la lutte contre les alternatives bourgeoises nationalistes des Petlioura et autres Grigoriev, révélant même l'Armée Rouge bolchevique pour ce qu'elle était: une armée de la reconstruction capitaliste en Russie!

Défaitisme révolutionnaire

     En novembre 1918, le défaitisme commença à gagner les troupes austro-allemandes installées en Ukraine, non seulement sous l'influence de la lutte révolutionnaire en plein essor en Allemagne et en Autriche mais également sous l'action des combattants de l'Armée Révolutionnaire Insurrectionnelle d'Ukraine qui ne séparaient pas la lutte armée de la propagande révolutionnaire en faveur de la généralisation du défaitisme révolutionnaire. Ceci mena bientôt à la dislocation et au retrait des troupes austro-allemandes.

     Le défaitisme révolutionnaire est une question déterminante dans le cadre de la réponse communiste à la guerre bourgeoisec. Pour les communistes, la guerre n'est que le prolongement de la paix capitaliste ou, mieux dit, un autre moment de la guerre permanente à laquelle la bourgeoisie se livre contre le prolétariat. Mais cet "autre moment" de la dictature de la bourgeoisie sur notre classe requiert pour la lutte ouvrière des consignes précises pour l'action, des perspectives claires. C'est ainsi que Lénine, Liebknecht et bien d'autres militants révolutionnaires réaffirmèrent dans les années 1914-1915, face au pacifisme social-démocrate la nécessité de lutter contre "sa propre" bourgeoisie, sous forme de consignes et de mots d'ordre explicites[10].

     Là où les pacifistes bêlaient en faveur d'un arrêt des hostilités (tout en mobilisant objectivement pour la guerre, comme toujours), les communistes opposaient la perspective révolutionnaire en appelant à la fraternisation entre les soldats des différentes armées, en proposant de retourner les fusils contre "ses" officiers, en dénonçant le véritable ennemi du prolétariat dans "sa propre bourgeoisie",... bref en encourageant la défaite de "son" propre pays, de la patrie qui lui mettait les gendarmes dans le dos!

     Le défaitisme révolutionnaire doit se saisir dans son extension à la totalité de la sphère de la production, c'est-à-dire de la reproduction de la société capitaliste, et pas seulement sur le front ou au sein de l'armée bourgeoise. Sur ce dernier terrain particulier, le défaitisme révolutionnaire consiste à clarifier l'existence permanente de la contradiction de classe au sein même des armées bourgeoises, à la faire éclater au grand jour en une crise violente, obligeant chacun à choisir son camp, jusqu'à la décomposition de la structure militaire bourgeoise. Le défaitisme révolutionnaire se prolonge et se renforce dans la guerre révolutionnaire, caractérisée par l'organisation du prolétariat en armée insurrectionnelle, en armée révolutionnaire. Toutefois, le terrain de notre lutte ne se situera jamais dans la recherche de la supériorité technique et strictement militaire, de l'affrontement "appareil contre appareil", "armée contre armée". Le contenu réel de la lutte n'est jamais garanti seulement par l'armement (certes indispensable) du prolétariat, ou la forme particulière de détachements de prolétaires en armes tels qu'actifs en Ukraine. Notre véritable force classiste consiste toujours dans l'accélération de la décomposition des armées bourgeoises sous l'action des prolétaires qui y retournent leurs armes contre leurs propres officiers, refusant de servir de chair à canon ou encore de bourreau de leurs propres frères de classe en lutte, poussant ainsi à l'extension du processus révolutionnaire dans tous les camps bourgeois[11].

     Pour en revenir à la guerre révolutionnaire en Ukraine, à chaque fois que des détachements de l'armée "makhnoviste" s'attaquaient aux troupes austro-allemandes et les battaient (ce qui devint de plus en plus fréquent à ce moment de pleine décomposition des armées de l'impérialisme allemand), ils procédaient de la même manière et obéissaient aux mêmes règles: ils tuaient les officiers, en tant que défenseurs acharnés de l'armée bourgeoise, et bourreaux de leurs propres soldats et libéraient par contre les simples soldats faits prisonniers, à l'exception de ceux qui s'étaient rendus coupables d'actes de violence à l'égard de leurs frères de classe. Aux autres, ils proposaient de retourner chez eux et de rapporter la réalité de la révolution sociale qui se déroulait en Ukraine. Les révolutionnaires distribuaient également des tracts et textes afin d'encourager les soldats à se joindre à l'oeuvre révolutionnaire en cours en Allemagne et en Autriche. Voici le témoignage d'Archinov à propos des tâches que s'étaient donnés les détachements "makhnovistes" dans le cadre des actes de résistance qui se déroulaient dans la région:

"Les tâches de sa compagnie étaient:

a) effectuer activement un travail de propagande et d'organisation parmi les paysans;

b) mener une lutte implacable contre leurs ennemis. A la base de cette lutte se trouvait le principe: tout propriétaire terrien persécutant les paysans, tout agent de police de l'hetman, tout officier russe et allemand, en tant qu'ennemis mortels et implacables des paysans, ne devaient rencontrer aucune pitié et être supprimés. En l'espace de deux ou trois semaines, ce détachement devint déjà la terreur, non seulement de la bourgeoisie locale, mais aussi des autorités austro-allemandes."

     Des tracts en allemand et dans différents dialectes furent imprimés par les révolutionnaires pour servir d'outil de propagande défaitiste, et disloquer les troupes austro-allemandes servant de garde-chiourme à la bourgeoisie locale[12]. Dès cette époque, le côté résolument internationaliste du mouvement montrait ses forces.

     Bon nombre de détachements de partisans étaient composés de prolétaires d'Ukraine, mais il y avait aussi des détachements composés de prolétaires d'origine grecque (il y avait d'importantes colonies grecques autour de la mer Noire), d'origines allemande, hongroise, "juive" ou autrichienne. On trouvait aussi des détachements de la Grande-Russie. C'est la force du mouvement (et du défaitisme révolutionnaire) d'unifier ainsi les prolétaires autour de leurs véritables tâches, et la revendication identitaire de ces diverses origines ne put persister que comme faiblesse, en décalage avec la globalité du mouvement[13]. Plusieurs détachements bolcheviques, envoyés de Russie où ils étaient basés, alors qu'ils étaient dépêchés sur place pour lutter également contre l'hetman Skoropadsky, désobéirent aux ordres bolcheviques et se soumirent dans la lutte à la discipline des insurgés. Plus tard, ce furent des régiments entiers de l'Armée Rouge qui, gagnés à leur cause par la propagande défaitiste, passèrent du côté de l'Armée Révolutionnaire Insurrectionnelle d'Ukraine. Ainsi le détachement de partisans bolcheviques connu sous le nom de "détachement Kolossoff" (du nom de son commandant) agit souvent de concert avec les détachements "makhnovistes" dans leur lutte contre les troupes austro-allemandes. Les révolutionnaires, quel que soit le drapeau qu'ils brandissent, s'organisent instinctivement autour de la fraction la plus déterminée, la plus claire, celle qui parvient réellement à centraliser l'activité révolutionnaire. Cette force organique balaie également les statu-quo, toujours favorables à la contre-révolution, ainsi le jour où le détachement de Makhno se rapprocha du petit bourg de Nijné Dnieprovsk (près d'Ékaterinoslav), le comité de la ville de tendance bolchevique remit le commandement du détachement ouvrier ainsi que celui du parti entre ses mains!

     Cette manière de procéder est la matérialisation claire et concrète de la guerre révolutionnaire, prônée quelques mois plus tôt par l'ensemble des forces révolutionnaires du prolétariat à l'encontre de la minorité bolchevique regroupée autour de Lénine, lors des négociations de Brest-Litovsk. L'activité des militants prolétariens dans cette région de la Russie est la preuve matérielle des possibilités de mener la guerre révolutionnaire internationale, c'est la négation pratique de tous les arguments avancés par Lénine pour signer cette paix honteuse, démobilisatrice et contre-révolutionnaire avec les armées de la bourgeoisie!

Petlioura et le nationalisme ukrainien

     C'est sur base l'immense enthousiasme qui succédait au départ des armées austro-allemandes et de l'hetman Skoropadsky que le mouvement nationaliste petliourien prit son essor. Petlioura fit tout pour se mettre au centre des victoires réalisées sur les armées impérialistes austro-allemandes et rassembler ainsi rapidement des masses énormes à travers toute l'Ukraine autour de sa propre figure de héros national. Les régions du Sud, où les révoltes prolétariennes s'étaient organisées en force autour de leur propre programme, autour du drapeau de la révolution sociale, furent les seules régions où le mouvement nationaliste n'eut que peu de prise et fut directement dénoncé pour ce qu'il était: une nouvelle recette pour soumettre le prolétariat au travail.

     Mais le Gouvernement de la République Nationale de Petlioura n'eut pas le loisir de profiter longtemps de sa popularité. A peine établi, en décembre 1918, au moment où Skoropadsky s'était retiré, il dut lui-même s'enfuir un mois plus tard, en janvier 1919: la base sociale sur laquelle se fondait sa maigre autorité s'évanouit en même temps que les illusions des prolétaires sur sa capacité à changer profondément leur situation. Le pétliourisme s'écroula aussi rapidement qu'il s'était construit. La majorité des prolétaires qui l'avait rejoint un temps se retirait maintenant de son armée hostile au nouveau gouvernement, rejoignant souvent les forces de l'Armée Révolutionnaire Insurrectionnelle d'Ukraine regroupées autour des "anarchistes-communistes". Le reste de son armée resta néanmoins suffisamment actif pour s'affronter à l'Armée Rouge, lorsque celle-ci commença à se diriger sur l'Ukraine pour asseoir la reconstruction de l'État russe.

Chapitre II

CONTRE DÉNIKINE, PREMIERE ALLIANCE AVEC LES BOLCHEVIKS

(mars l919 - juin 1919)

Intrusion des armées de Dénikine en Ukraine

     Comme nous l'avons vu, il ne fallut pas longtemps à l'Armée Révolutionnaire Insurrectionnelle d'Ukraine pour mettre définitivement en déroute les troupes austro-allemandes et leur allié ukrainien mis en place, Skoropadsky. De même, le nationaliste Petlioura vit rapidement sa base sociale s'écrouler une fois qu'il se mit à gouverner. En janvier 1919 donc, près de deux ans après le début du soulèvement en Ukraine, les différentes armées de la bourgeoisie avaient été mises en déroute.

     Mais si en Ukraine, Makhno était parvenu à rassembler les insurgés dispersés pour défaire les restes des troupes austro-allemandes en pleine débâcle, il n'en était pas de même pour les territoires contrôlés par le gouvernement bolchevique, menacés de toutes parts. En plus du "cordon sanitaire" imposé par les troupes alliées, les troupes blanches équipées et organisées par les Français, les Américains et les Anglais, menaçaient d'envahir par l'Est (Sibérie, troupes de Koltchak), par le Sud (Mer Noire, Mer d'Azov, Crimée, troupes de Dénikine) et par l'Ouest (Pologne, Roumanie et Tchécoslovaquie,...). De plus, dans le nord de l'Ukraine, le reste des troupes de Petlioura continuait à se battre et à donner du fil à retordre aux bolcheviks.

     C'est ce moment que choisirent Dénikine et son armée blanche pour entrer en Ukraine, espérant progresser rapidement vers le Nord, grâce au fait que les bolcheviks étaient aux prises avec les nationalistes de Petlioura. Il fut tout surpris de tomber sur l'armée déterminée et bien organisée des insurgés d'Ukraine. A partir de là, l'Armée Insurrectionnelle d'Ukraine réussit à organiser un front de lutte de plus de 100 km contre les troupes blanches de Dénikine, pourtant bien supérieures en nombre et en matériel.

Alliance avec l'État capitaliste

     C'est aussi à ce moment et alors que la menace, tant des armées blanches de Dénikine que des pétliouristes, commençait à se faire pressante, que le Soviet de Gouliaï-Polié conclut une première alliance, considérée comme purement militaire, avec les bolcheviks, par l'intermédiaire de Dybenko et d'Antonov-Ovséenko, commandant militaire du front ukrainien pour l'Armée Rouge[14]. Ce premier compromis était, une fois de plus, marqué par la difficulté à assumer jusqu'au bout l'importance de ne faire front à aucun prix avec les ennemis de la révolution, en l'occurrence ici avec une Armée Rouge qui poursuivait l'oeuvre de reconstruction de l'État capitaliste en Russie. En faisant primer la défense du territoire ukrainien (justifié idéologiquement par son assimilation à la défense de la révolution), les révolutionnaires de l'Armée Révolutionnaire Insurrectionnelle commirent la même erreur que celle contenue dans les négociations de Brest-Litovsk: l'abandon de la guerre révolutionnaire assumée par le prolétariat en armes, l'étranglement de l'énergie révolutionnaire par leur intégration au sein d'une Armée "Rouge" constituée sur les mêmes principes que toute armée bourgeoise (conscription obligatoire, hiérarchie et discipline comme ultime ciment, jusqu'à l'encadrement par des anciens officiers de l'armée tsariste!).

     Cette alliance se concrétisa par une sorte de front interclassiste où le mouvement révolutionnaire tendit à se diluer dans la défense d'intérêts nationaux. L'Armée Insurrectionnelle fut officiellement incorporée dans l'Armée Rouge mais les insurgés gardèrent néanmoins leurs propres discipline, commandement, organisation, etc. Comme on le verra un peu plus loin, ce front n'aboutit pas; les insurgés "makhnovistes" reconquirent plus tard toute leur autonomie d'action. Il est clair que pour Moscou, en cohérence totale avec sa politique, l'alliance avec l'Armée Révolutionnaire Insurrectionnelle signifiait l'allégeance de celle-ci au gouvernement bolchevique et, du même coup, la neutralisation de cet important foyer révolutionnaire en Ukraine.

     Quand les insurgés d'Ukraine se rangèrent à cette alliance, croyant par là soutenir la révolution, ils déforcèrent le mouvement et prirent de fait part à la défense armée de l'état capitaliste russe. Le manque de rupture intransigeante d'avec la politique bolchevique conduisit les insurgés à rester aux flancs d'une armée bourgeoise contre un "ennemi commun" et à glisser dans un piège qui ne tardera pas à se refermer sur eux. Ce n'est que dans les moments de rupture et de dénonciation claire du caractère contre-révolutionnaire du parti bolchevique que le mouvement révolutionnaire s'affirmera à nouveau avec force. A l'inverse, les manques de clarté et les compromis ne le menèrent qu'à l'isolement, à la dispersion, et in fine au massacre.

Prise de distance avec l'alliance et répression bolchevique

     Malgré l'alliance en cours, le "communisme de guerre" que les dirigeants bolcheviques entendaient imposer rencontra une vive opposition en Ukraine. Très rapidement, les prolétaires insurgés ne reconnurent plus l'administration bolchevique nouvellement établie dans la région en vertu des accords avec l'état-major "makhnoviste". Les prolétaires s'opposèrent aux réquisitions et dispersèrent les commissions extraordinaires (tchékas) chargées de la "lutte contre le sabotage et la contre-révolution", en fait dirigées contre eux. A Kaménev qui lui adjurait de prendre position contre Grigoriev[15], Makhno, qui avait fort à faire avec l'offensive dirigée par Dénikine, tint déjà à se démarquer de la politique bolchevique et répondit:

"Mes troupes et moi resterons inébranlablement fidèles à la Révolution des ouvriers et des paysans mais non pas aux institutions de violence tels que vos commissariats et vos Tchékas qui pratiquent l'arbitraire sur la population laborieuse."

     C'est dans l'alliance et le front (cette tactique habituelle de la bourgeoisie pour neutraliser démocratiquement ce qui lui est antagonique) que le parti bolchevique tenta de liquider le mouvement insurrectionnel "makhnoviste" dont ils se méfiaient et qu'ils voulaient détruire tout autant que l'armée blanche. Ils envoyèrent des armes au compte-goutte, refusèrent d'envoyer des mitrailleuses et des canons, tentèrent de dissoudre la brigade de Makhno dans l'Armée Rouge, décrétèrent hors-la-loi le Soviet Révolutionnaire Militaire qui dirigeait l'activité de l'armée "makhnoviste", et vu le peu d'effets de ces manoeuvres hostiles, ils tentèrent même d'assassiner Makhno. En juin, Trotsky écarta Antonov-Ovséenko du commandement local de l'Armée Rouge car il avait fait preuve de sympathie pour le mouvement révolutionnaire en Ukraine, ayant même dénoncé les manoeuvres de Moscou[16].

     Devant toutes ces magouilles et devant le danger toujours plus grand des armées blanches qui étaient occupées à culbuter l'Armée Rouge, le Soviet Militaire Révolutionnaire décida de reformer de façon autonome l'Armée Révolutionnaire Insurrectionnelle (tout en communiquant ses déplacements et en continuant momentanément à se soumettre à la stratégie générale de l'état-major de l'Armée Rouge).

     Mais la répression bolchevique s'intensifia avec l'arrivée de Trotsky en Ukraine. Antonov-Ovséenko fut destitué, les "anarchistes" accusés de "complot contre l'État" furent fusillés, sans compter les campagnes de calomnies dirigées contre eux. Décimés et désorganisés par la répression bolchevique, sans armes, les insurgés se firent de surcroît déborder par les armées blanches qui, profitant d'une erreur d'une division de l'Armée Rouge, prirent successivement Mariopol et même Gouliaï-Polié.

     Face à cette terreur qui leur tombait dessus dans le cadre même de l'accord que les bolcheviks leur avaient proposé, les "makhnovistes" dénoncèrent les forces de l'État "rouge" en recomposition, tout en conservant jusqu'au bout certaines illusions sur l'"honnêteté" du parti bolchevique. C'est ainsi que Makhno, parce qu'il pensait naïvement que la haine bolchevique était dirigée contre lui personnellement, décida de se retirer de son poste de commandement dans l'Armée Rouge, tout en y laissant les combattants ukrainiens "prouver" leur combativité et leur adhésion à la révolution face aux calomnies de Trotsky:

     "Dans un article intitulé "La Makhnovchtchina" (dans le journal "En chemin" n°55), Trotsky pose la question: "Contre qui les insurgés makhnovistes se soulèvent-ils?" Et il s'occupe tout au long de son article de démontrer comme quoi la Makhnovchtchina ne serait de fait rien d'autre qu'un front de bataille contre le pouvoir des soviets. Il ne dit mot du front effectif contre les Blancs, d'une étendue de plus de cent kilomètres où les insurgés ont subi depuis six mois et subissent encore des pertes innombrables. L'ordre n°1824 me déclare être un conspirateur et un organisateur de rébellion à la manière de Grigoriev. [...] Cette attitude hostile, et qui devient actuellement agressive, des autorités centrales contre le mouvement insurrectionnel mène inéluctablement à la création d'un front intérieur particulier, des deux côtés duquel se trouveront les masses laborieuses qui ont foi en la Révolution [...] Le moyen le plus sûr pour éviter que les autorités ne commettent ce crime consiste, à mon avis, en ce que je quitte le poste que j'occupe."

(Lettre de Makhno à Trotsky et à l'État Major de la 14ème armée - 9 juin 1919).

     Malgré la pression des armées blanches, Trotsky mit la tête de Makhno à prix, préférant que l'Ukraine tombe aux mains de Dénikine plutôt que de voir la "makhnovchtchina" acquérir une force qui aurait pu se retourner contre les bolcheviks. Makhno fut alors rappelé par l'Armée Révolutionnaire Insurrectionnelle. Échappant de peu à un piège tendu par les bolcheviks (piège dans lequel plusieurs chefs de l'état-major de l'Armée Révolutionnaire Insurrectionnelle tombèrent, dont Mikhaïlov-Pavlenko qui fut fusillé), Makhno se retira avec un petit groupe de cavaliers dans les environs d'Alexandrovsk.

Effondrement du front ukrainien

     L'offensive des armées blanches et la désorganisation totale des forces révolutionnaires par Trotsky provoquèrent la débâcle de l'Armée Rouge au cours de ce mois de juillet 1919. Elle se replia à 300 kilomètres de Moscou, abandonnant complètement les prolétaires d'Ukraine à eux-mêmes. La situation était complètement chaotique. Les Blancs de Dénikine remportèrent victoire sur victoire. Les insurgés "makhnovistes" reçurent l'ordre de l'état-major de l'Armée Révolutionnaire Insurrectionnelle de quitter les troupes de l'Armée Rouge en fuite et s'éparpillèrent dans les campagnes. D'un autre côté, Grigoriev rompt son alliance avec les bolcheviks, refuse de seconder la "Hongrie soviétique" contre l'armée roumaine et s'empare d'une partie de l'Ukraine.

     Ce même Grigoriev proposa un peu plus tard à Makhno de se joindre à sa croisade impérialiste contre les bolcheviks. Celui-ci, malgré toutes les forfaitures et trahisons que son armée avait subie de la part des bolcheviks, garda fièrement le drapeau de la révolution sociale comme objectif du combat de l'Armée Révolutionnaire Insurrectionnelle. Le 27 juillet 1919, l'état-major "makhnoviste" organisa un congrès pour clarifier la situation avec Grigoriev. Lorsque celui-ci monta à la tribune pour proposer son pacte, un membre de l'état-major de Makhno pris la parole pour critiquer sans détour la proposition, déclarant que "la lutte contre les bolcheviks ne sera véritablement révolutionnaire qu'à l'unique condition qu'elle soit menée au nom de la révolution sociale". Grigoriev tenta alors d'abattre Makhno en coulisse, mais fut lui-même tué sur-le-champ par un camarade. Une partie des troupes de Grigoriev rallia l'armée "makhnoviste", une autre rejoindra ultérieurement l'Armée Rouge lancée contre les révolutionnaires.

     Au cours de cette période de répression étatique ouverte, des unités entières désertèrent l'armée bolchevique pour rejoindre les "makhnovistes". Jusqu'à 15.000 soldats de l'Armée Rouge, dégoûtés des méthodes de leur "Napo"-Léon Trotsky[17], rejoignirent ainsi les bataillons "makhnovistes"! Il en fut ainsi par exemple de plusieurs bataillons bolcheviques de Crimée, entraînés par les chefs "makhnovistes" Kalachnikov, Dermendji et Budanov. D'autres détachements importants de l'Armée Rouge en provenance de Novo Bug, démirent leurs chefs et partirent à la recherche de l'armée éparpillée et désorganisée de Makhno. La jonction de ces troupes s'effectua en août 1919, à Dobrovelitchkovka. C'est dans ce district situé près d'Odessa que convergèrent en masse les combattants dispersés de l'Armée Révolutionnaire Insurrectionnelle. A ce moment seulement put se restructurer cette armée sur base d'à peu près 15.000 combattants formés en quatre brigades d'infanterie et de cavalerie, une division d'artillerie et un régiment de mitrailleuses.

Chapitre III

L'ARMÉE INSURRECTIONNELLE VICTORIEUSE (septembre 1919)

TERREUR RÉVOLUTIONNAIRE ET TENTATIVES D'ORGANISATION SOCIALE

Retraite de l'Armée Révolutionnaire Insurrectionnelle

     Le divorce semblait total et définitif avec les bolcheviks. A des responsables bolcheviques qui demandaient à nouveau à Makhno de lutter de concert sous le commandement des officiers rouges, ce dernier répondit:

"Vous avez trompé l'Ukraine (sic) et, plus grave, vous avez fusillé mes camarades à Gouliaï-Polié; vos unités passeront de toutes façons de mon côté, puis je procéderai avec vous tous, les responsables, de la même manière que vous avez procédé avec mes camarades."

     S'il est clair que le mouvement restait dominé par de grandes faiblesses, — la défense de l'Ukraine à tout prix —, le mouvement révolutionnaire commençait à déterminer plus clairement ses ennemis et à les dénoncer comme tels. L'Armée Révolutionnaire Insurrectionnelle tourna dès lors ses armes tant contre les Blancs de Dénikine que contre les bolcheviks.

     Face à la complète débâcle de l'Armée Rouge et à la désorganisation de l'armée "makhnoviste" consécutive au front avec les militaires bolcheviques, la fraction blanche de la bourgeoisie s'était réinstallée en Ukraine, avec l'aide de Dénikine. La répression contre le prolétariat, avec son cortège de pillages, massacres, viols, s'intensifia. Hommes, femmes, enfants rejoignirent l'Armée Révolutionnaire Insurrectionnelle en fuite perpétuelle, poursuivie sans relâche par les armées blanches. Ce fut une gigantesque caravane de quelques cent vingt mille personnes qui s'étendit sur près de 40 kilomètres de long et qui résista vaille que vaille aux attaques des diverses fractions de la bourgeoisie pendant plus de 600 kilomètres.

Déroute de Dénikine et contradictions chez les insurgés

     A partir d'un dernier sursaut victorieux, à Peregonovka (près d'Ouman) le 25-26 septembre 1919, l'Armée Révolutionnaire Insurrectionnelle renversa en dix jours la situation. Défaisant les arrières de Dénikine, elle libéra du même coup Moscou de l'emprise grandissante des armées blanches[18]. En effet, Dénikine, mésestimant les "makhnovistes", avait lancé le gros de ces troupes sur Moscou. Coupée de ses bases arrières, de ses moyens de communication, de son approvisionnement, ce fut une véritable débâcle que subit l'armée de Dénikine. Il faut voir dans cette débâcle le véritable point de départ de la défaite que subiront les armées blanches en Russie, contrairement à la légende de la victoire de l'Armée Rouge obtenue grâce à la "science militaire" de Trotsky[19]. Balayant l'armée blanche qui s'était livrée à une ultime répression, à la suite de la victoire des révolutionnaires à Peregonovka, libérant les villes de la mainmise bourgeoise, les insurgés anéantirent ainsi à l'automne 1919 la contre-révolution de Dénikine en appliquant une véritable terreur révolutionnaire:

"Les propriétaires fonciers, les gros fermiers, les gendarmes, les curés, les maires, les officiers embusqués,... tout était balayé sur le chemin victorieux de la Makhnovchtchina. Les prisons, les postes de police et les commissariats, bref tous les symboles de la servitude populaire étaient détruits. Tous ceux que l'on savait être des ennemis actifs des paysans et des ouvriers étaient voués à la mort. Ce furent surtout les gros propriétaires fonciers et les gros fermiers exploiteurs du peuple, les "koulaks" qui périrent alors en grand nombre."

(Archinov - "Histoire du mouvement makhnoviste" -1921)

     Les bolcheviks revinrent à la charge en proposant aux révolutionnaires de "partager le pouvoir", leur laissant "l'administration des villes" tout en confiant le monopole de la force à l'Armée Rouge. Tirant les leçons qui s'imposaient, les insurgés ne purent que refuser catégoriquement ce désarmement en règle. Dans un tel processus de clarification, marqué par des sauts de qualité, il n'est toutefois aucune position de force définitivement acquise. Pour continuer à assumer toujours plus fermement la dictature prolétarienne et la direction du mouvement, de nouvelles tâches s'imposaient. Face à celles-ci, de lourdes contradictions se firent jour dans la pratique des insurgés. Ainsi cette surprenante promulgation de droits et libertés démocratiques, concession terrible héritée de l'anarchisme le plus idéaliste:

"1. Tous les partis, organisations et courants politiques socialistes ont le droit de propager librement leurs idées, théories, points de vue et opinions, aussi bien oralement que par écrit. Aucune restriction de la liberté des socialistes, de la presse et de l'expression ne pourra être admise, et ils ne pourront pas être l'objet de poursuites pour cela."

(Conseil Militaire Révolutionnaire des Guerilleros Makhnovistes, Ékaterinoslav, 5 novembre 1919)

     Paradoxalement, les mêmes "makhnovistes" "interdisaient à tous les partis l'imposition de toute autorité politique contre les masses travailleuses", allant jusqu'à fusiller ceux qui enfreignaient cette règle[20].

     C'est de ce moment de désarroi face à la nécessité de poursuivre la lutte, de l'étendre et de l'approfondir, que l'Armée Rouge tira profit pour venir se réinstaller dans la région, apportant avec elle une nouvelle vague de répression. La contre-révolution triompha à nouveau: face aux criminelles inconséquences des dirigeants de l'Armée Révolutionnaire Insurrectionnelle, englués dans l'idéologie anti-autoritaire et anti-substitutionniste, les redresseurs bolcheviques de l'État eurent tout le loisir de reconquérir les régions insurgées d'Ukraine, en imposant leur programme, et ce dès janvier 1920.

Chapitre IV

LE POIDS DE L'IDEOLOGIE CONTRE LA FORCE DU MOUVEMENT

Mouvement révolutionnaire et "anarchisme"

     En Russie et en Ukraine, comme en bien d'autres régions, le prolétariat manifesta son opposition au développement du légalisme social-démocrate (et de ses partis de masse là où ils se développèrent) en se revendiquant entre autres de l'anarchisme. Ce courant prit de l'ampleur à la fin du siècle et particulièrement lors de la famine de 1891. Le premier groupe dont nous avons connaissance date de 1903, Bor'ba (Combat). Le mensuel "Pain et Liberté" des adeptes de l'anarcho-syndicalisme bourgeois développé par Kropotkine circula alors clandestinement en Ukraine. Le mouvement gagna Moscou et la capitale Saint-Pétersbourg, avec comme groupes importants les "Tchernoe Znamia" (Drapeau Noir), les "Kleb i Volia" (Pain et Liberté) et les "Beznatchalie" (Sans Autorité). Différents groupes recouvrirent des pratiques différentes: "Drapeau Noir" reconnaissait comme finalité le communisme; "Pain et Liberté" par contre, était un groupe réformiste typique envisageant une société organisée sur la base d'une gigantesque fédération de producteurs dirigée par des organisations professionnelles ouvrières. Comme on le voit ici, les illusions gestionnistes d'un capitalisme débarrassé de ses contradictions gangrenaient le mouvement révolutionnaire. Quant aux militants du troisième groupe, "Sans Autorité", ils pratiquaient plus une phraséologie littéraire et romantique sans hésiter à faire le coup de main en lançant quelques bombes sur tout ce qui pouvait représenter "l'autorité tant honnie".

     C'est au sein des groupes qui se définissaient comme "anarchistes-communistes" que les ruptures furent les plus cohérentes. Contre le pacifisme kropotkinien triomphant, on voit ainsi les militants "anarchistes" de Moscou et Saint-Pétersbourg, regroupés autour de Grossmann-Rochtchin, assumer une rupture puissante avec le syndicalisme, principalement. Ce type de rupture bien décidée, l'organisation de ces militants autour de positions bien démarquées, ainsi que leurs efforts de réelle centralisation de prolétaires en lutte étaient d'ailleurs la plupart du temps, en contradiction profonde avec la doctrine de référence — l'anarchisme — et ses revendications "anti-autoritaires".

     Les militants révolutionnaires communistes, organisés sous le drapeau anarchiste, participèrent à l'insurrection d'octobre aux côtés des autres forces prolétariennes d'avant-garde, aux côtés des Socialistes-Révolutionnaires de gauche, des "bolcheviks", des "sans-parti", etc... En Ukraine, à Ekaterinoslav par exemple, 80.000 prolétaires descendirent dans la rue et manifestèrent derrière les drapeaux noirs pour marquer leur participation à la révolution sociale en cours.

     Écrasés par les bolcheviks en même temps que les Socialistes-Révolutionnaires de Gauche, après leur lutte armée contre les accords de Brest-Litovsk en avril 1918, ceux qui avaient échappé à la prison ou au peloton d'exécution retournèrent en Ukraine (berceau historique du mouvement) où ils fondèrent diverses organisations centralisées au sein du Nabat (le Tocsin) et organisèrent la lère Conférence des Organisations Anarchistes d'Ukraine en novembre 1918.

     Malheureusement, cet organe ne joua en rien un rôle de centralisation dans la lutte qui opposait les prolétaires à toutes les forces de la réaction. Comme le critiquèrent plus tard Archinov et Makhno, le Nabat ne fut qu'une organisation de "théoriciens", de "phraseurs", de "beaux-parleurs" se contentant plus de faire de la propagande "d'idées" aux moyens de conférences, de discussions, de cercles littéraires ou de bibliothèques, que de prendre réellement une part active au mouvement révolutionnaire. Seuls quelques-uns, une infime minorité, rejoignirent le mouvement insurrectionnel et prirent une part effective à la lutte du prolétariat.

     Le mouvement en Ukraine et en particulier l'organisation de l'Armée Révolutionnaire Insurrectionnelle fut de fait plus centralisée autour de militants se réclamant de l'anarchisme qu'autour de ceux qui s'étaient regroupés dans les partis bolchevique ou Socialiste-Révolutionnaire.

Fausses polarisations et universalité de la contradiction entre révolution et contre-révolution

     Loin de considérer les différents foyers révolutionnaires comme autant d'éléments séparés les uns des autres, nous les envisageons au contraire comme autant de moments distincts participant TOUS à la même dynamique, à la même tentative révolutionnaire. Dès lors, il est normal qu'un ensemble de caractéristiques communes se retrouvent dans ce que nous décrivons des forces du mouvement révolutionnaire de cette époque, comme en Russie, en Allemagne, en Hongrie, en Belgique, en Angleterre, en Argentine, en Inde et dans tellement d'autres endroits du monde à cette période. Nous avons insisté dans nos textes sur les points de rupture qui existaient à l'encontre du nationalisme, du syndicalisme, du parlementarisme, etc.. Nous avons aussi tenté de décrire à chaque fois le processus d'organisation en force des minorités révolutionnaires originaires de différentes "familles" politiques fusionnant au sein d'un même parti communiste, ce processus d'organisation en parti culminant dans la tentative d'ériger en une seule force centralisée et internationale l'ensemble de cette avant-garde.

     Mais si les multiples foyers de lutte de ces cruciales années 1917-1923 comportent énormément de similitudes quant à leurs forces, il en va de même en ce qui concerne leurs limites: réduction de l'internationalisme à l'addition de partis nationaux, limite de la critique de la démocratie, limite de la compréhension de la dictature du prolétariat, autant de manques de ruptures d'avec la social-démocratie qui constituent les limites générales du mouvement à cette période.

     Nous ne nous limitons pas ce propos à la social-démocratie "formelle" telle que l'entend généralement la bourgeoisie, à savoir la ribambelle de partis fédérés au sein de la IIème Internationale, nous parlons bien plus largement de l'ensemble des forces réformistes qui ont eu comme programme et comme pratique l'affirmation de la contre-révolution, sous la forme d'un programme bourgeois à l'intention du prolétariat, toutes dénominations confondues et quel qu'en soit le drapeau.

     La fausse polarisation entre "anarchistes" et "communistes", déterminant la vision de l'histoire encore aujourd'hui dominante, c'est le triomphe de la conception social-démocrate.

     Ce rappel est fondamental si l'on veut adéquatement aborder la question des leçons du mouvement insurrectionnel en Ukraine. En effet, sur toute cette question, s'est opérée une division entre deux pôles idéologiques: d'un côté, ceux qui, se définissant comme "anarchistes", ont soutenu la dite "makhnovchtchina" (masquant souvent ses forces véritables tout en valorisant jusqu'aux faiblesses et erreurs du mouvement), et, de l'autre côté, les militants auto-proclamés "marxistes", qui, lorsqu'ils n'affirmaient pas ouvertement avec Lénine que le développement capitaliste des forces productives constituait la transition nécessaire vers le socialisme, refusaient la plupart du temps d'ouvrir leurs yeux face à la reconstruction du capitalisme en Russie sous la houlette du parti bolcheviqued. Les deux familles ont ainsi complémentairement contribué à travestir et occulter la force du mouvement en Ukraine comme rupture révolutionnaire de notre classe.

     Du côté des idéologues bolcheviques et leurs héritiers, toute la représentation de la société se nourrit de vieilles rengaines social-démocrates, tel que l'on peut le constater dans les élucubrations sociologiques d'un Lénine. Ainsi la fameuse distinction entre "ouvriers" et "paysans", que l'état bolchevique devra "réunir" sous l'emblème de leur outils respectifs brandis pour la plus grande gloire de l'exploitation salariée et de la productivité capitaliste. "Petite-bourgeoise" par nature, cette "paysannerie" se trouverait -selon ces théories- associée à la défense de la "petite production marchande" (un des cinq "modes de production" que l'imagination fertile et scientifique de Lénine identifiait en Russie), et donc aux intérêts des "koulaks", les propriétaires enrichis, opposés au mouvement révolutionnaire. Quant à ceux que nous reconnaissons comme prolétaires révolutionnaires et insurgés, ils sont tout simplement taxés de bandits et de pillards contre-révolutionnaires, cynique refrain sinistrement connu.

     Encore une fois, c'est l'historiographie bourgeoise qui domine, avec son imbécile méthodologie visant à chercher des bons et des mauvais, des purs et des pervers, des masses aveugles et des chefs autoritaires. Elle parvient ainsi à réduire la lutte prolétarienne en Ukraine à une guerre entre bolcheviks et "makhnovistes", ou pire encore, en une guerre entre "communistes" et "anarchistes", au lieu d'y voir un affrontement entre révolution et contre-révolution. Un affrontement qui s'est effectivement joué entre d'une part, l'Armée Rouge luttant pour la défense de l'État capitaliste russe en pleine recomposition et, d'autre part, l'Armée Révolutionnaire Insurrectionnelle constituée sur base de la lutte des prolétaires en Ukraine. Mais l'affrontement entre la révolution et la contre-révolution s'est également matérialisé au sein même de l'Armée Révolutionnaire Insurrectionnelle d'Ukraine, par exemple entre les forces qui défendaient le front avec telle ou telle armée bourgeoise et celles qui s'y opposaient. Dans le même sens, cette même contradiction révolution et contre-révolution fut tout autant présente au sein des bolcheviks (Cf. les "gauches communistes" qui s'en sont dégagées) qu'au sein de ceux qui se revendiquaient de l'anarchisme (Cf. la lutte entre les "makhnovistes" et les individualistes ou autres "intellectuels" social-démocrates du mouvement).

     A titre d'exemple, voici le commentaire d'Archinov, participant actif de l'insurrection en Ukraine aux côtés de Makhno, à propos de l'indifférentisme d'une bonne part de ceux qui se réclament du drapeau de l'anarchie en Russie à ce moment:

"La majeure partie des anarchistes russes qui étaient passés par l'école théorique de l'anarchisme, demeurait à l'écart, dans des cercles isolés n'ayant aucune raison d'être à ce moment; ils cherchaient à approfondir la question de savoir ce que c'était que ce mouvement (l'insurrection en Ukraine - ndr) et de quel oeil il fallait le considérer; et ils restaient inactifs, se consolant de leur inertie à l'idée que le mouvement paraissait ne pas être purement anarchiste."

     Et plus loin, à propos des individualistes "anarchistes":

"Mais ceux-là qui n'ont pas la passion de la Révolution, qui réfléchissent en premier lieu aux manifestations de leur propre "moi" comprennent cette idée [la libération de l'individu] à leur manière. A chaque fois qu'il s'agit d'organisation pratique, de grave responsabilité, ils se réfugient dans l'idée anarchiste de liberté individuelle, et se fondant sur cette dernière, tentent de se soustraire à toute responsabilité et d'empêcher toute organisation."

(Archinov - "Histoire du mouvement makhnoviste" - 1921).

     Que l'on nous comprenne bien. Lorsque nous abordons cette partie de l'histoire des luttes de notre classe qu'a constitué l'insurrection du prolétariat en Ukraine, le problème n'est pas -uniquement- de voir quelles sont les avant-gardes qui ont revendiqué explicitement la "dictature du prolétariat", mais bien avant tout les forces réelles qui ont tenté de l'imposer pratiquement. Ainsi, l'invocation permanente au "marxisme" de la part des bolcheviks ne les rapproche pas plus du programme communiste que certaines fractions "anarchistes" ou Socialistes-Révolutionnaires qui luttaient pratiquement (aux côtés de militants "bolcheviques" en rupture avec leur propre organisation, d'ailleurs) pour la généralisation de la guerre révolutionnaire, par exemple. En Ukraine, l'Armée Rouge, sous les ordres de Trotsky, accomplissait les pires forfaitures sous couvert des intérêts supérieurs du prolétariat, alors que, dans leur guerre contre l'État russe en reconstruction, les prolétaires en lutte contre l'Armée Rouge tentaient, eux, réellement, d'imposer la dictature de leurs besoins, la dictature du prolétariat.

     Mais les choses sont encore plus complexes: ceux-là mêmes qui imposaient leurs besoins, ces milliers de prolétaires en armes, insurgés contre toutes les armées capitalistes qui leur faisaient face et tentaient de reprendre leur contrôle, ces prolétaires en guerre contre les armées blanches de Dénikine et Wrangel, l'Armée "Rouge" de Trotsky, les armées austro-allemandes, les milices nationalistes de Grigoriev ou Petlioura, ces ouvriers armés donc, lorsqu'ils s'attaquaient aux bourgeois, pillaient les banques, se réappropriaient violemment les richesses et affirmaient ainsi leur dictature. Bien souvent, ils refusaient de l'appeler telle quelle "dictature du prolétariat", pour la simple et bonne raison qu'il leur était difficile de donner à leur action révolutionnaire le même nom que celui utilisé par ceux qui étaient occupés à développer le capital et à trahir le prolétariat, à empêcher sa dictature! Et cette peur d'être terminologiquement assimilé à l'ennemi s'est malheureusement également bien souvent transformée en une autre théorisation idéologisée (sous les couleurs de l'anarchisme) de la pratique révolutionnaire qu'ils assumaient, limitant dès lors aussi cette pratique.

     Il est évidemment important de mettre l'accent sur l'importance de la coïncidence entre le drapeau et l'action! Un indispensable moment de renforcement du communisme comme mouvement réside dans sa capacité à revendiquer ouvertement et consciemment tout ce qui est contenu dans sa pratique réelle, et donc à se reconnaître dans l'ensemble des formulations historiques par lesquelles il s'est affirmé comme mouvement, tout au long de l'histoire de la lutte des classes. Si nous avons insisté ici (et si nous insistons tellement souvent!) sur l'importance du mouvement communiste réel que voile bien souvent de multiples drapeaux plus ou moins confus, c'est parce que la logique vulgaire fait preuve d'une indécrottable et lancinante tendance à imposer "ce qui apparaît" comme "ce qui est", à confondre le drapeau avec le mouvement et à nier ainsi des pans entiers des ruptures de notre classe.

     C'est pourquoi nous voulons réaffirmer une fois de plus que ce qui démarque réellement, essentiellement, la révolution de la contre-révolution, c'est la pratique, la pratique réelle de centralisation de la lutte autour d'un programme révolutionnaire.

     A cette époque comme aujourd'hui encore, il est important de voir que sous le drapeau noir coexistent des tendances antagoniques, qui s'affrontent d'autant plus ouvertement que s'exacerbent les contradictions sociales. La vague de lutte qui nous intéresse ici, notamment en Ukraine, en offre de nombreuses illustrations. Sous le drapeau anarchiste ont été effectuées de réelles ruptures d'avec la social-démocratie: critique du réformisme, du légalisme, du parlementarisme, de la séparation masse/chefs, revendication de l'autonomie de classe, de l'action directe, de la terreur prolétarienne, affirmation du programme de la révolution (contre la IIème puis la IIIème Internationale)... Mais en tant qu'idéologie, l'anarchisme est aussi reproduction et renouvellement de l'idéologie social-démocrate, que ce soit à travers une apologie de l'affrontement individuel à l'état, de l'action exemplaire voire de l'élitisme idéaliste (Cf. Netchaïev) ou que ce soit à travers tout un programme mêlant réformisme et utopisme au nom d'une pseudo-critique de la société capitaliste: anti-autoritarisme de principe, populisme, informalisme, assembléisme, gestionnisme, régionalisme, fédéralisme, falsification de l'autonomie de classe en illusions de pouvoir s'affranchir et s'exiler localement du capitalisme, idéalisme forcené (anti-matérialisme) quant aux déterminations réelles de la société de classe et du mouvement révolutionnaire,... Selon celles de ces concessions les plus mises en avant, différents "courants"[21] diversement réformistes et diversement traversés de contradictions se cristallisent au sein de la "famille anarchiste" (polarisée en opposition à la "famille marxiste" par toute l'idéologie social-démocrate), ce qui concourt en définitive au fractionnement et à l'affaiblissement de la communauté de lutte prolétarienne.

L'organisation de la production en période insurrectionnelle

     Comme les autres insurrections de cette ampleur, celle d'Ukraine a révélé que l'appropriation par la bourgeoisie de la terre, des moyens de production et de la force de travail des prolétaires repose sur le terrorisme d'état permanent, sur une violence de classe qui ne peut-être abolie que par une violence de classe antagonique. Une fois les bourgeois reconnus et dénoncés pour ce qu'ils sont, chassés comme tels avec leur clique par l'action directe du prolétariat, le mouvement se retrouve alors face à la question de l'organisation de la production en période de lutte. C'est la continuité d'un seul et même processus révolutionnaire, ce que les "makhnovistes" n'ont trop souvent pas saisi comme tel.

     Contre le socialisme bourgeois de la "redistribution des richesses" ou des "échanges équitables", le mouvement révolutionnaire doit s'en prendre directement au but de la production elle-même, la détourner du cycle de la valorisation et l'orienter en fonction des besoins de la vie, de la lutte, abandonnant toutes les branches inutiles et nuisibles de ce point de vue. Ceci doit immédiatement commencer à résoudre les problèmes d'approvisionnement et rendre des prolétaires disponibles pour l'extension du mouvement. Orienter la production, la diriger dans le sens de la révolution, cela implique également de commencer à l'organiser centralement. C'est aussi la seule voie pour mener l'attaque de la valeur, pour nous réapproprier notre activité et son produit jusqu'à la suppression du salariat et de l'échange, en d'autres termes pour mener la dictature du prolétariat jusqu'à l'abolition de la société de classes.

     C'est sur cette base programmatique que nous pouvons évaluer, critiquer aujourd'hui tout mouvement, toute vague de lutte qui prennent une certaine ampleur, en tenant bien évidemment compte du niveau général de réappropriation du programme communiste et révolutionnaire à telle période donnée. Ainsi, sur tous ces aspects vitaux, il est très important de replacer l'insurrection en Ukraine et le rôle de son avant-garde organisée dans la "makhnovchtchina" dans le cadre de toute la vague révolutionnaire qui culmine en 1917-1923, avec ses forces et ses faiblesses globales[22]. Au vu de la documentation existante sur le mouvement en Ukraine, à la fois riche de témoignages directs et malgré tout fragmentaire, il est difficile d'établir un bilan complet de tous ces aspects de la lutte. Il est plus pertinent de tenter d'en clarifier les forces et faiblesses principales.

     Dès qu'une ville d'Ukraine est débarrassée de l'emprise des blancs ou des nationalistes (le plus souvent sous l'action de l'armée "makhnoviste"), les bolcheviks sortent de leurs trains blindés et leurs commissaires s'installent à l'administration des rapports sociaux capitalistes. L'armée révolutionnaire "makhnoviste" s'y oppose dans toute sa pratique, et le revendique ouvertement, affirmant qu'à la différence des bolcheviks elle n'est pas le énième candidat à l'assujettissement de la classe laborieuse: des révolutionnaires n'ont pas à administrer des rapports sociaux qui sont en train d'être révolutionnés et encore moins à gouverner le prolétariat qui les révolutionne en s'organisant dans ce sens. Ce rejet du gouvernement n'est pas en soi une négation du pouvoir révolutionnaire, de la dictature du prolétariat. Seulement, de la part des insurgés, cette affirmation réelle de la lutte contre l'état ne fut pas sans confusion ni contradiction.

     Parmi les forces développées dans le mouvement quant à l'organisation de la production, on peut constater:

     - le souci d'assurer la satisfaction des besoins de la vie et de la lutte du prolétariat;

     -le refus des réquisitions du gouvernement, basées sur une économie de guerre impérialiste;

     -la critique de la séparation ville-campagne entretenue par les bolcheviques pour diviser le mouvement révolutionnaire;

     -des bribes de critiques de l'argent et du salariat, certes insuffisantes.

     Quant aux questions restées confuses, ou en périlleux statu quo, relevons:

     -celles qui touchent à la conception de la transition, de la réorganisation de la production en période d'attaque de la valeur et de la propriété, à savoir la détermination de la journée de travail, du salaire, la nécessité de la centralisation de la production. Concernant l'argent et son maintien, les insurgés en ont clairement réquisitionné et redistribué mais des éléments attestent de l'étonnante survivance de banques et fortunes bourgeoises.

     -d'autres touchent à des aspects plus organisatifs: le contenu réel des "Soviets" et "Communes libres" (au-delà de la forme organisationnelle), l'assumation du rôle dirigeant de l'avant-garde révolutionnaire.

Témoignages

     Nous pouvons retrouver ces contradictions au travers de quelques illustrations (du moins dans leur traduction parvenue jusqu'à nous).

Extrait de la déclaration du IIème congrès régional du 12 février 1919.

     "Dans notre lutte insurrectionnelle, nous avons besoin d'une famille fraternelle d'ouvriers et de paysans qui défende la terre, la vérité et la liberté. Le IIème congrès régional appelle avec insistance les camarades ouvriers et paysans à édifier eux-mêmes, sur place, sans aucune contrainte ou décrets, en dépit de tous les oppresseurs et agresseurs du monde entier, une société libre sans seigneurs ni maîtres, sans esclaves soumis, sans riches ni pauvres. [...] Vivent les soviets ouvriers-paysans librement élus! A bas les soviets exclusivement bolcheviques! [...] Vive la révolution socialiste mondiale! [...] Les ouvriers et paysans de tous pays et de toutes nationalités se trouvent devant une grande tâche commune: le renversement du joug du capital et de l'état, en vue d'instaurer un nouveau régime social fondé sur la liberté, la fraternité et la justice".

Extraits du projet de déclaration de l'Armée Insurrectionnelle Révolutionnaire d'Ukraine (makhnoviste), adopté par le Soviet Révolutionnaire Militaire, lors de sa réunion du 20 octobre 1919.

     "En ce qui concerne notre conception des questions essentielles de la reconstruction économique et sociale, nous estimons indispensable de souligner ce qui suit: lorsque les travailleurs disposeront de la liberté nécessaire pour forger eux-mêmes leur destin, ils s'orienteront naturellement et inévitablement, pour l'écrasante majorité d'entre eux, vers la réalisation des principes sociaux véritablement communistes. [...] Nous considérons donc comme tout à fait irrationnel et inopérant d'imposer de force notre idéal [...], de mettre les masses à notre remorque, au moyen d'une direction par en haut. Nous voulons limiter notre rôle à une simple aide théorique et organisationnelle, sous forme de propositions, de conseils, d'indications ou d'orientations. Nous pensons que le peuple [...] doit décider seul des les appliquer. [...] La terre confisquée aux grands propriétaires terriens ne doit pas être mise à la disposition de l'état mais entre les mains de ceux qui la travaillent directement: les organisations paysannes, les communes libres et autres unions. [...] Ce que l'on appelle l'"économie soviétique", où règnent inévitablement le salariat, l'arbitraire et la violence des fonctionnaires bolcheviques-communistes, est à liquider en totalité. [...] Toutes les formes de salariat doivent être irrémédiablement supprimées".

     "Le système financier est inséparable du système capitaliste. Celui-ci sera bientôt remplacé par l'organisation communiste libre de l'économie, ce qui entraînera incontestablement la disparition du système financier et son remplacement par un échange direct des produits, au moyen de l'organisation sociale de la production, du transport et de la distribution. [...] Au fur et à mesure du renforcement et du développement de la nouvelle organisation du travail, les ouvriers passeront du système monétaire à celui de la simple attestation du travail social fourni. Cette attestation donnera au porteur le droit de recevoir des magasins et marchés sociaux les objets et biens dont il aura besoin, et qui commenceront à apparaître en abondance grâce à l'organisation du nouvel appareil économique adapté aux besoins. [...] L'armée insurrectionnelle révolutionnaire appelle toute la population laborieuse de la ville et de ses environs à entreprendre, d'une manière générale, une activité autonome tant au point de vue social que militaire".

     Un tract du même soviet en 1920 présente un contenu similaire, prônant expropriations et réquisitions, l'élimination de la Tcheka, des partis et de toute intervention gouvernementale, la suppression des polices de l'état, l'intransigeance envers la contre-révolution (y compris tout qui s'oppose à cet appel), l'autonomie de classe. Il y est aussi question de la liberté de parole, au sujet de laquelle Makhno s'est lui-même trouvé critiqué: tandis qu'il autorisait la publication de tous les journaux, y compris les calomnies bolcheviques, des prolétaires ont fait preuve d'action directe conséquente en chassant leurs ennemis des imprimeries. Concernant l'affirmation de l'équivalence entre la monnaie soviétique et ukrainienne, l'échange entre travailleurs des produits du travail, il ne faut pas perdre de vue que ces mesures très partielles constituaient déjà une attaque de la politique bolchevique au service du capital. Dans nos textes antérieurs, la question des "communes" et de "l'échange" de marchandises avec les ouvriers des villes a été taxée un peu grossièrement de "(ré)organisation sociale autogérée du système d'exploitation existant"[23], en citant notamment à l'appui l'extrait suivant.

     "La liberté des paysans et des ouvriers, disaient les makhnovistes, appartient à eux-mêmes et ne peut souffrir aucune restriction [...] Quand aux makhnovistes, ils ne peuvent que les aider par l'un ou l'autre conseil ou opinion et mettre à leur disposition les forces intellectuelles ou militaires nécessaires, mais ils ne veulent en aucun cas prescrire quoi que ce soit [...] Voline, admiré par les paysans, traduisait leurs pensées et leurs aspirations: l'idée des Soviets libres, travaillant en accord avec les désirs de la population laborieuse, les rapports entre paysans et ouvriers des villes, basés sur l'échange mutuel des produits respectifs du travail, l'idée d'une organisation égalitaire et libertaire de la vie."[24]

(Archinov - "Histoire du mouvement makhnoviste" - 1921)

     Comme on le voit particulièrement bien dans le dernier paragraphe de cette citation, il suffirait de remplacer Voline par Lénine, et "libertaire" par "socialiste", et nous aurions la même apologie démocratique bourgeoise des soviets! Face à toutes ces dérobades sur l'auto-organisation libre et démocratique des soviets, ce dont le prolétariat avait le plus besoin c'est que son avant-garde montre autant de détermination à imposer la liquidation de la valeur, de l'échange et de la généralisation internationale de la revalorisation, qu'elle en avait eu à diriger l'insurrection armée contre ceux qui la personnifiaient! A travers cette citation d'Archinov, on peut voir se dessiner la conception selon laquelle une "phase d'émancipation" a succédé à la "phase de lutte". Dans cette prétendue seconde phase, les minorités agissant sous le drapeau "makhnoviste" ont estimé n'avoir plus à jouer leur rôle d'avant-garde, rompant la continuité du processus, et c'est bien là leur erreur. En somme, elles n'ont pas assumé jusqu'au bout le renversement de la praxis effectivement en cours.

     L'initiative des trains de marchandises mérite plus d'attention, car nonobstant ses limites, nous y voyons quand même une critique pratique de la marchandise, de la politique bolchevique des réquisitions, de la séparation voulue entre "ouvriers et paysans". Voici comment Makhno la décrit.

"En quinze jours, [le camarade dirigeant la section de ravitaillement] établit des relations avec les ouvriers des usines textiles de Prokhorov et Mozorov et il convint fraternellement avec eux que les échanges se feraient sur la base de l'estimation réciproque des besoins communs, les paysans envoyant aux ouvriers du blé, les ouvriers fournissant aux paysans les tissus qui leur étaient nécessaires" (Nestor Makhno, "La Révolution russe en Ukraine").

     En réaction au blocage d'un train par les autorités gouvernementales d'Alexandrovsk, les prolétaires prennent les armes et annoncent leur volonté d'en découdre une fois pour toutes avec leurs nouveaux spoliateurs. Face à pareille détermination, les autorités lâchent ce qu'elles peuvent et restituent le train, ce qui suffit malheureusement à détourner les prolétaires de leur projet de riposte expéditive et définitive. Ce n'est pas un cas isolé de non-assumation d'actions de ce type vis-à-vis du gouvernement.

     A propos d'un autre un épisode où se cotoient cette fois survivance de la banque et réquisition remarquable, citons encore les mémoires de Makhno.

"Tout au long de la Révolution [mars 1917-janvier 1918], la banque de Gouliaï-Polié a spéculé sur le travail. En réalité, elle aurait dû être depuis longtemps expropriée et l'argent remis au fond commun des travailleurs. Ni le Gouvernement de Coalition de Kerensky, ni le gouvernement bolchevique-SR de gauche ne l'ont fait jusqu'à présent et continuent à empêcher le peuple révolutionnaire de le faire par lui-même. Je propose donc au Comité de ne pas tenir compte du gouvernement des bolcheviks et SR de gauche et d'exiger de la Direction de la banque, au nom de la Révolution, la remise de 250 mille roubles, et cela dans les 24 heures. [...] Le cinquième jour, un membre du Comité se rendit, en compagnie d'un fondé de pouvoir de la banque, à Alexandrovsk, et reçut la somme qui devait être versée" (Nestor Makhno, "La Révolution russe en Ukraine").

Des "Communes" à la "région libérée"

     Bien que des communautés agraires soient développées dès les premières expropriations, à l'automne 1917, c'est surtout entre novembre 1918 et juin 1919 que la question de la réorganisation de la production se posa à une échelle plus conséquente, dans un rayon d'une centaine de kilomètres autour de Gouliaï-Polié, région peuplée de plus ou moins deux millions d'habitants. Sur cette question des "communes" en regard de l'extension de la révolution, on peut trouver les affirmations les plus contradictoires, comme celle-ci, à propos de mars 1918.

"Les travailleurs voyaient, dans l'organisation de ces communes, le début heureux d'une vie sociale nouvelle qui, à mesure que la révolution approcherait du point culminant de sa marche triomphale, ne ferait que se développer, grandir et donner l'impulsion à l'établissement d'une société analogue sinon dans tout le pays, du moins dans tous les villages et hameaux de la région". (Nestor Makhno, "La Révolution russe en Ukraine").

     Il est à noter qu'ultérieurement, en exil à Paris, Archinov et ses camarades clarifieront davantage la critique du fédéralisme et de la production.

"Puisque les unités fédérées ne seront autre chose que de petits entrepreneurs particuliers (à savoir des unions des ouvriers d'une usine, d'un trust ou d'une industrie), la production ne sera nullement socialiste; elle sera toujours capitaliste, puisque basée sur le morcellement de la propriété, ce qui ne tardera pas à provoquer de la concurrence et des antagonismes. [...] Un plan établi en tenant compte des besoins de la société toute entière; les produits de cette usine appartenant à toute la société travailleuse. Une telle production est vraiment socialiste" (août 1927)[25].

     Celle qui suit, déjà citée dans la première version de notre texte, est extraite d'un tract de Makhno expliquant leur mouvement.

"Le mouvement insurrectionnel makhnoviste aspire à créer à partir de la paysannerie révolutionnaire, une force réelle et organisée, capable de combattre la contre-révolution et de défendre l'indépendance d'une région libre." (1920).

     Il ne peut être question d'épargner notre critique vis-à-vis de cette formule accablante, qui ne fait d'ailleurs que rendre plus problématiques les références parfois répétées à l'Ukraine dans les déclarations de l'Armée Insurrectionnelle. En ce qu'il témoigne d'illusions terribles sur la défense d'une "région libre", le texte de ce tract est la négation de bien d'autres déclarations et affirmations pratiques en faveur de l'extension de la révolution, en faveur de la communauté de lutte mondiale du prolétariat face au capital. Que l'on songe par exemple aux événements de Petrograd en 1917, à l'occasion desquels les prolétaires insurgés depuis peu en Ukraine prônèrent ouvertement de lutter partout contre "sa propre" bourgeoisie.

"Vaincre ou mourir -voici le dilemme qui se dresse devant les paysans et les ouvriers de l'Ukraine au présent moment historique. Mais mourir tous nous ne le pouvons pas, nous sommes trop. Nous, c'est l'humanité. Donc nous vaincrons. Mais nous ne vaincrons pas pour répéter l'exemple des années passées, remettre notre sort à de nouveaux maîtres" (tiré de l'un des premiers appels de Makhno, cité par Archinov).

     Que l'on songe aussi au refus de tout compromis avec les nationalistes ukrainiens, prompts à envisager des alliances avec les insurgés. "La population voyait dans le chauvinisme -idée force du séparatisme ukrainien- la mort de la Révolution" (Makhno). Que l'on songe aussi à la force des tracts destinés aux soldats allemands, cosaques ou bolcheviques. Le défaitisme révolutionnaire est par essence internationaliste et les illusions régionalistes à l'oeuvre au sein du mouvement "makhnoviste" l'entraveront incontestablement.

     La position de repli sur une "zone libérée" ou sur un "bastion révolutionnaire" (que ce soit à l'échelle d'une ferme ou d'un pays), plonge ses racines dans les méandres de l'histoire de l'idéologie social-démocrate, tout à fait indépendamment des contours soi-disant imperméables entre familles "anarchiste" et "marxiste", et même antérieurement à celles-ci. Cette position contient le gestionnisme, l'autonomie des unités productives et donc la reproduction du capital, l'atomisation, la concurrence, la guerre... C'est la négation de la lutte, de la centralisation révolutionnaire mondiale et de l'insurrection. On peut en suivre le parcours tortueux depuis les utopies communautaires (égalitaires, socialistes, libertaires ou anarchistes), le fédéralisme proudhonien[26], le développement de la social-démocratie sur le modèle allemand de partis nationaux appuyant au développement national des forces productives (Cf. Lassalle) et visant l'idéal de "l'état socialiste", jusqu'à la défense du "bastion de la révolution en Russie" puis au "socialisme dans un seul pays" et aux "luttes de libération nationale"[27]. Si les dernières "patries du socialisme" n'ont plus la cote depuis des années déjà, toute cette idéologie -dans ses déclinaisons aussi bien nationales que communautaires et locales- s'est exilée vers de nouveaux îlots, au besoin se revendiquant d'un "réseau", de "rhyzomes", d'un "archipel" ou d'une évanescente "constellation des luttes" (au gré des derniers bons mots des philosophes à la mode), que ce soit dans les "municipalités libres" du Chiapas dont la mystification se dope des pires platitudes réformistes "néo-zappatistes" ou, pour les plus "alternatifs", à travers les insaisissables, impalpables et très branchées "zones d'autonomie temporaire". Le Manifeste du parti communiste a condensé dans une fameuse formule l'antagonisme total de la lutte révolutionnaire à toutes ces falsifications et illusions de clocher: "le prolétariat n'a pas de patrie!"[28].

Chapitre V

NEUF MOIS DE NOUVELLE RÉPRESSION "ROUGE"

L'Armée Révolutionnaire Insurrectionnelle traversée par la frontière de classe

     Les prolétaires en lutte sous le drapeau "makhnoviste" ne parvinrent pas à rompre réellement avec leur tendance à se rapprocher des bolcheviks. Ils ne voyaient en eux que de mauvais dirigeants ouvriers et non l'État bourgeois reprenant en mains la réorganisation du capital. De plus, en refusant d'assumer le rôle de direction révolutionnaire, ils organisaient les prolétaires pour se retirer ensuite, en prônant "l'auto-organisation"! Ils les laissaient ainsi isolés et vulnérables face à la répression bolchevique. Les "makhnovistes" laissèrent effectivement l'Armée Rouge occuper le terrain, s'illusionnant encore une fois sur celle-ci, la voyant comme l'ultime possibilité de se défaire définitivement de Dénikine et d'empêcher son retour.

     De longues discussions avaient amené les insurgés à ces criminelles conclusions. Révolution et contre-révolution se sont effectivement affrontées au sein même de l'Armée Révolutionnaire Insurrectionnelle, comme nous le notions au début de ce texte. En effet, une partie des forces considérait nécessaire de poursuivre la guerre révolutionnaire en prônant, dans le cours des luttes menées contre Dénikine, la généralisation du mouvement. Ils argumentaient correctement la situation en décrivant l'état d'esprit révolutionnaire non seulement de la région mais de l'ensemble du prolétariat en Russie, prêt à accomplir ce qu'ils appelaient la "Troisième Révolution Sociale"[29].

     Et, en effet, pendant cette guerre contre Dénikine, de nombreux détachement d'insurgés s'étaient ralliés aux "makhnovistes", y voyant spontanément la direction d'une force prête à submerger les difficultés et les coups portés par les différentes forces sociales bourgeoises à la révolution. Certains détachements de l'Armée Rouge affluaient même de la Russie centrale pour se joindre au drapeau de la "makhnovchtchina": ce fut le cas des troupes bolcheviques très nombreuses, commandées par Ogarkov, par exemple, venues du gouvernement d'Orel pour lutter pour la révolution sociale, aux côtés des prolétaires insurgés d'Ukraine.

     Et outre les ralliements en masse des prolétaires de la région, bien d'autres forces organisées de la révolution rejoignirent l'Armée Révolutionnaire Insurrectionnelle. Outre des anciens "bolcheviks", des Socialistes-Révolutionnaires de gauche se joignirent aux "anarchistes-communistes", tel Victor Popov, cet ancien matelot de la Mer Noire qui avait dirigé le soulèvement des Socialistes-Révolutionnaires de gauche contre les bolcheviks en juillet 1918.

     Mais toutes ces forces favorables à la généralisation de la guerre révolutionnaire furent, comme à Brest-Litovsk, vaincues par l'idéologie de la consolidation de la "région libérée" et de la mise sur pied de "communes anarchistes" fédérées, invitant par là les révolutionnaires à se retirer dans les régions "libérées" autour de Gouliaï-Polié, leur "bastion", et livrant ainsi littéralement toute une partie du prolétariat à la répression et la terreur imposées par les agents bolcheviques de la reconstruction capitaliste en Russie. L'idéologie anarchiste de la non-direction facilita ainsi la campagne répressive à laquelle se livrèrent les bolcheviks durant neuf mois.

     Pour juguler l'extension du mouvement, que craignaient par-dessus tout les dirigeants bolcheviques, partout l'Armée Rouge occupa le terrain déblayé par les insurgés pour y rétablir l'autorité du capital. Les prisons furent reconstruites -ou simplement remises en service- et remplies, police et Tcheka arrêtèrent et fusillèrent les militants révolutionnaires ainsi que tous ceux qui étaient suspectés de contribuer au mouvement, sous l'accusation de "trahison au peuple ukrainien"[30].

Répression de masse et guerre révolutionnaire

     C'était le début de la "guerre civile" entre l'état bolchevique et le mouvement révolutionnaire en Ukraine. Pour éviter les fraternisations entre les soldats de l'Armée Rouge et les insurgés, les bolcheviks reprirent à leur compte une vieille recette bourgeoise en envoyant des soldats d'Estonie, de Lettonie et de Chine mener la répression, ce qui n'empêcha toutefois pas certaines fraternisations et désertions. L'Armée Rouge essuya encore des revers face aux prolétaires en armes, bien conscients de n'avoir plus rien à perdre dans cet ultime combat tandis que la défaite leur vaudra à coup sûr massacres, déportations, restauration du joug capitaliste et paix des charniers. Et c'est un véritable carnage qui accompagna effectivement la vague de répression. Les plus basses estimations parlent de 200.000 tués et d'autant de déportés en Sibérie au cours de la seule année 1920. Cette année, marquée par le "communisme de guerre" et ses réquisitions, renforça la haine prolétarienne contre l'état bolchevique. L'Ukraine connut son lot que réquisitions de bétail et de récoltes, entraînant la famine dans ce qu'on appelait pourtant le "grenier à blé de l'Europe".

     Pendant plusieurs mois, la lutte fut acharnée. Néanmoins, les méthodes de combat étaient fondamentalement différentes. L'Armée Rouge procédait comme toute armée bourgeoise dite "d'occupation": elle exécutait massivement et indifféremment dans les villages, sachant que c'était là principalement que le mouvement trouvait son assise. Et quand des militants "anarchistes communistes" étaient arrêtés, ils étaient immédiatement fusillés (indépendamment de leur place dans l'Armée Révolutionnaire Insurrectionnelle) ou jetés en prison, soumis aux tortures et aux chantages pour les obliger à renier leur adhésion au mouvement dit "makhnoviste", leur faire donner des renseignements et trahir leurs camarades.

     Du côté des insurgés, la guerre révolutionnaire restait le moyen de lutte contre les armées ennemies, comme c'était déjà le cas à l'époque de l'occupation austro-allemande. Les responsables bolcheviques et autres officiers "rouges" furent exécutés sans pitié, tandis que les soldats avaient le choix entre rejoindre l'armée des insurgés ou rentrer chez eux désarmés. Ils prônaient également la défaite de l'armée ennemie au moyen de tracts et autres matériaux de propagande défaitiste:

"Frères soldats Rouges! [...]

Maintenant, on vous envoie de nouveau nous combattre, nous les "insurgés makhnovistes", au nom d'un soi-disant pouvoir "ouvrier-paysan" qui vous apporte de nouveau des chaînes et l'esclavage! Les richesses et les joies vont à cette bande de bureaucrates parasites qui sucent votre sang [...].

Est-ce que vous allez encore verser votre sang pour la bourgeoisie nouvellement éclose et pour les commissaires créés par elle, et qui vous envoient, comme du bétail, au massacre! Est-ce que vous n'avez pas encore compris que nous, "insurgés makhnovistes", nous combattons pour l'émancipation économique et politique complète des travailleurs, pour une vie libre sans ces commissaires et autres agents de la répression? [...] A chaque rencontre avec nous, afin d'éviter de faire couler le sang fraternel, envoyez-nous des délégués pour parlementer, mais si cela ne vous est pas possible et que les commissaires vous obligent quand même à nous combattre, jetez vos fusils et venez à notre rencontre fraternelle. A bas la guerre fratricide entre les travailleurs!

Vive la paix et l'union fraternelle des travailleurs de tous pays et de toutes nations!"

("A bas le combat fratricide" - tract des insurgés makhnovistes - mai 1920)

     Les appels des révolutionnaires eurent des résultats parfois spectaculaires sur les soldats de l'Armée Rouge. Voici un extrait de l'Appel lancé par les soldats du 522ème régiment de l'Armée Rouge, quand ils décidèrent de déserter et de rejoindre l'Armée Révolutionnaire Insurrectionnelle:

"Nous, soldats rouges du 522ème régiment, nous sommes passés le 25 juin 1920 sans aucun coup de feu et avec tout notre équipement et nos armes du côté des insurgés makhnovistes. Les communistes nous ont harcelés et ont attribué notre passage du côté des insurgés makhnovistes à un emportement et à une tendance au banditisme. Tout cela n'est qu'un mensonge bas et lâche des commissaires qui nous utilisaient jusque là comme chair à canon. Durant notre service de deux ans au sein de l'Armée Rouge nous sommes arrivés à la conclusion que tout le régime social de nos vies repose seulement sur la domination des commissaires et qu'il nous amènera en fin de compte à un esclavage jamais vu jusqu'ici dans l'histoire [...].

Les soldats rouges du 522ème régiment, maintenant makhnovistes."

     Face au défaitisme grandissant parmi les soldats de l'Armée Rouge et pour répondre aux méthodes des révolutionnaires, les généraux "rouges" mirent en place des commissions spécialement chargées de récupérer les soldats relâchés par l'Armée Révolutionnaire Insurrectionnelle et de les réincorporer dans d'autres unités.

     La résistance des insurgés rencontra quelques succès face aux bolcheviks durant tout le début de cette année 1920, mais une nouvelle menace obscurcit l'horizon sous la forme des armées blanches réorganisées sous l'autorité du général Wrangel.

Chapitre VI

LA NOUVELLE OFFENSIVE BLANCHE (avril 1920), LA DÉFAITE (novembre 1920) ET L'EXIL (août 1921)

Wrangel et la nouvelle alliance bolchevico-makhnoviste

     Wrangel prit la tête de l'armée blanche et ses succès, renforcés par l'extrême faiblesse de l'Armée Rouge (défaite par l'armée de Pilsudsky devant Varsovie), poussèrent celle-ci à demander une nouvelle fois le soutien des insurgés en Ukraine. Ceux-ci se trouvaient décimés par la répression bolchevique, épuisés par la guerre qu'ils venaient de leur mener ainsi que par leur résistance aux successives offensives blanches, isolés également par les calomnies répandues par le parti bolchevique sur une soi-disant alliance de Makhno avec Wrangel. Durant l'été 1920, devant la pression de l'offensive de Wrangel auquel s'étaient associés dans le nord l'armée polonaise et les nationalistes ukrainiens de Petlioura, les insurgés cédèrent une fois encore aux propositions bolcheviques, certes sans trop d'illusions sur ce qu'ils percevaient comme un non-choix vis-à-vis d'un gouvernement qui leur avait suffisamment démontré sa cruelle hostilité.

     Quelques mois plus tard, en octobre 1920, ils signèrent un nouvel accord politique et militaire avec l'Armée Rouge[31]. L'armée révolutionnaire des "anarchistes communistes" cédait au nom de la même logique du "moindre mal" qui les avait animés lors de la première alliance, si ce n'est avec davantage de désabusement: plutôt alliés de force avec l'État soviétique qu'exterminés par les armées blanches. Ce dilemme une fois tranché en faveur des bolcheviks prendra, on le sait, la forme des deux mâchoires d'un seul et même piège.

     Ainsi les leçons toutes fraîches de l'expérience récente ne furent pas assumées. La décision de collaborer une nouvelle fois avec ses ennemis correspondait à un véritable suicide. Les restes du mouvement révolutionnaire se trouvèrent ainsi rapidement détruits tant moralement que physiquement. En effet, dans le cadre de cette alliance, refusant tout repos aux insurgés, l'état-major bolchevique les envoya continuellement en première ligne, d'abord pour les éliminer tout en faisant reculer les blancs, ensuite pour mieux les contrôler (à l'arrière ils auraient pu mener leur propagande subversive au sein de l'Armée Rouge)[32].

     Les insurgés se firent peu à peu décimer, notamment parce que leurs unités, composées de révolutionnaires connus pour leur combativité, ne reculaient pas devant les pertes. Et les généraux 4 étoiles bolcheviques le savaient! C'est ainsi, par exemple, qu'ils les envoyèrent dans une charge à découvert de 10 kilomètres dans l'isthme de Perekop, en Crimée, leur donnant une chance sur cent de réussite. Ils y parvinrent et obtinrent la victoire mais au prix d'énormes pertes humaines. Les blancs étaient battus, mais l'armée dite "makhnoviste" en sortait exsangue.

Ecrasement de l'insurrection

     L'État russe se retourna alors de plus belle contre les insurgés d'Ukraine et au milieu du mois de novembre 1920, les bolcheviks attaquèrent par surprise l'état-major et les troupes "makhnovistes" en Crimée. En même temps, ils s'emparèrent des représentants "makhnovistes" de Kharkov, attaquèrent les "anarchistes communistes" de Gouliaï-Polié et détruisirent leurs organisations partout en Ukraine.

     Un peu plus tard, libérée de la pression des armées de Wrangel repoussées hors de Russie, l'Armée Rouge put se consacrer à défaire définitivement les insurgés. Avec une armée infiniment supérieure en nombre, il leur fallut pourtant plus de six mois pour en venir à bout.

     La situation fut particulièrement périlleuse pour les bolcheviks au début de l'année 1921. A Pétrograd, éclataient de grosses grèves et à Kronstadt, le prolétariat se soulevait. Durant cette période, de nombreuses armées de prolétaires organisés tentèrent de lutter à travers toute la Russie contre la reconstruction de l'État par le parti bolchevique. A Tambov, le Socialiste-Révolutionnaire Antonov organise une armée de 50.000 hommes. 60.000 prolétaires s'insurgent dans un district de la Sibérie occidentale. En Carélie, en Asie centrale, au Caucase,... on demande des comptes aux nouveaux maîtres du Kremlin. Cette "petite guerre civile" comme la nommèrent les historiens soviétiques, fit près de 200.000 morts.

     C'est à ce moment également que la propagande défaitiste révolutionnaire des insurgés trouva encore de nombreux échos. Ainsi le 9 février 1921, la lère brigade de la 4ème division de la cavalerie "rouge" rejoignit un détachement "makhnoviste" près de Pavlograd. Et c'est de cette même période que datent les véritables tentatives de généraliser la révolution. Brova et Maslakov s'en allèrent dans la région du Don et du Kouban; Parkhomenko emmena un détachement dans la région de Voronège, en Russie; un troisième groupe d'un millier d'insurgés se dirigea vers Kharkov, avec à sa tête un autre combattant "makhnoviste", Ivaniouk. Mais il était malheureusement trop tard. Le prolétariat se faisait écraser partout où il s'était soulevé et commença alors, comme à chaque fois que la révolution est vaincue, une période de terreur blanche à travers toute la Russie, mais particulièrement dans cette région insurgée d'Ukraine.

     L'Armée Rouge passa systématiquement à travers chacun des villages et des villes de la région et y extermina tous ceux soupçonnés d'une quelconque sympathie envers le mouvement révolutionnaire. Séparés de tout mouvement de lutte, à l'été 1921, les derniers noyaux regroupés autour de Makhno, furent acculés et amenés à fuir en Roumanie d'où ils s'éparpillèrent définitivement.

     Makhno lui-même aboutit à Paris en piteux état, au terme d'un périple particulièrement éprouvant. Il y séjournera jusqu'à sa mort en 1934, la santé usée par ses précoces années de captivité et ses innombrables blessures. Ses cendres veillent depuis lors au columbarium du cimetière du Père-Lachaise[33]. De la "Ville-Lumière" le militant révolutionnaire ne connaîtra qu'hôpitaux de charité et misère salariée, surveillance policière, calomnies et perfidies staliniennes, et il y affrontera l'affligeante inconsistance salonarde des milieux libertaires. Mais Makhno y retrouvera aussi sa flamme politique et l'énergie militante de camarades de lutte tels que Piotr Archinov, multipliant ensemble les contacts internationaux, nous allons y revenir.

Hommage, au-delà des années passées, à nos camarades en lutte

     Dans une contribution qui a pour but de traduire sous forme de leçons les enseignements généraux de cette tentative prolétarienne pour assumer la révolution en dehors et contre la réorganisation de l'État par le parti bolchevique, il est difficile de rendre toute la combativité qui a animé ces militants de notre classe, ces véritables combattants d'avant-garde en lutte pour le communisme.

     Pour en avoir une idée plus complète et précise, nous ne pouvons que renvoyer les camarades aux ouvrages décrivant longuement les moindres détails de cette lutte engagée et acharnée de plus de trois ans contre la réorganisation de la propriété privée et de l'exploitation, et conséquemment contre les divers corps lancés par la bourgeoisie contre la révolution: les armées de Skoropadsky, de Petlioura, de Grigoriev, de Dénikine, de Dybenko, de Trotsky, de Wrangel... et enfin l'Armée Rouge. Nonobstant les faiblesses et les illusions de leurs auteurs, les récits des combattants révolutionnaires eux-mêmes — ceux de Makhno et Archinov — nous ont laissé une somme de matériaux bruts qui contribuent à restituer le niveau de combativité et l'intensité de cette formidable vague communiste qui a déferlé entre 1917 et 1923 sur le monde.

     Comme on le verra en lisant ces documents, le mouvement communiste en Ukraine n'est absolument pas réductible à la personnalité de Makhno. Nous avons tenté de brosser le contexte dans lequel ce militant "anarchiste communiste" réussit à cristalliser la direction révolutionnaire, en même temps qu'il lui transmit ses propres faiblesses programmatiques. Mais il est important de resituer sa propre combativité dans le cadre de la volonté généralisée de milliers de prolétaires inconnus d'en découdre avec l'État.

     Citons simplement ici, pour terminer, quelques uns des autres dirigeants historiques qui furent à l'avant garde de l'insurrection en Ukraine: Simon Karetnik, Martchenko, Grégoire Vassilevsky, Veretelnikov, Pierre Gavrilenko, Basile Korilenko, Victor Belach, Vdovitchenko, Zonov, Kalachnikov, Mikhalev Pavlenko, Makecv, Basile Danilov, Tchernoknijny, Stchuss, Isidore Luty, Thomas Kojine, Lepetchenko, Sereguine,... La plupart de ces combattants, répertoriés par Archinov à la fin de son livre sur l'insurrection en Ukraine, étaient des militants "anarchistes communistes", ayant prolongé leurs années de militance par leur présence conséquente aux fonctions dirigeantes de l'insurrection en Ukraine. Seul l'un ou l'autre survécut aux diverses batailles menées face aux armées bourgeoises.

     Les prolétaires insurgés qui survécurent aux multiples batailles et échappèrent à la terrible répression stalinienne engagée contre la révolution s'exilèrent.

Continuité militante et leçons tirées du feu de la lutte

     Il est à noter qu'Archinov et Makhno tentèrent d'organiser le mouvement révolutionnaire autour d'une Plate-forme organisationnelle qui fut publiée à Paris en octobre 1926 dans le journal "Dielo Trouda" (La Cause du Travail) pour le compte du Groupe des Anarchistes Communistes Russes à l'Étranger (GARE) dont ils furent les principaux animateurs[34], ainsi que dans de nombreux autres pays et langues par divers groupes militants. Leur volonté était d'assumer une rupture avec l'anti-organisationnalisme ambiant et de regrouper des militants "anarchistes-communistes" autour de ce projet. La Plate-forme organisationnelle était le résultat de discussions et débats menés par ces militants depuis 1925 (date à laquelle ils purent se regrouper à Paris) autour des leçons à tirer et des perspectives à tracer, à partir de l'échec des luttes révolutionnaires auxquelles ils avaient participé en Ukraine, en Russie et dans le monde, durant ces années 1917-1923. Comme en témoignent les polémiques qui suivirent sa publication, la Plate-forme catalysa diverses ruptures avec le programme social-démocrate organisé notamment sous le drapeau de l'anarchie, tout en soulevant un tollé général de la part de tous les partisans de l'anarchisme idéologique. Des clarifications firent leur chemin, tandis qu'au rayon des théorisations les plus caricaturales, il faut citer Sébastien Faure qui, balayant de sa plume pédante les leçons tirées du feu de la lutte, répondit à la Plate-forme par sa "synthèse" de l'anarchisme, chef-d'oeuvre d'occultation des contradictions réelles par une apologie du fractionnement en courants particularistes, idéalistement réunis sous le drapeau familial.

     Aussi, ces militants russes liés à d'autres camarades d'exil en France tentèrent de monter une opposition internationale pour rompre avec ce "milieu familial anarchiste". Ils organisèrent à cette fin une réunion internationale en mars 1927, précédée d'une réunion préliminaire un mois plus tôt. Le contenu de rupture et les efforts de clarification programmatique qu'entendaient réaliser ces camarades — au moment même où le mouvement communiste s'effondrait un peu partout dans le monde — sont indéniables. Archinov insista sur la nécessité de "chercher à organiser les forces révolutionnaires qui travaillent dans l'avant-garde ouvrière, en créant un mouvement homogène basé sur le principe de la responsabilité collective et qui agit au sein des organisations nationales et internationales"; il fallait, disait-il, "faire une sélection des forces" en ne reconnaissant plus ni l'anarcho-syndicalisme, ni l'individualisme comme des courants liés au mouvement. Des militants français (Odéon, Dauphin-Meunier,...), espagnols (Carbo, Fernandez,...), italiens (Ugo Fedeli, qui présidait la réunion préliminaire), polonais (Ranko), chinois (Cen),... marquèrent leur accord pour organiser une Union Internationale sur base de la rupture avec le démocratisme "anarchiste". "Notre but est de regrouper tous les militants de notre tendance et de lutter contre l'Union Sacrée Anarchiste" (Ranko). De par la dimension internationaliste de ces contacts et discussions entre militants de différentes parties du monde, notamment autour de la Libraire internationale de Paris, on peut également considérer la Plate-forme comme l'expression d'une tentative de centralisation révolutionnaire internationale, non seulement en dehors et contre le démocratisme anarchiste mais également en dehors et contre la social-démocratie en général et l'IC phagocytée par la contre-révolution bolchevique.

     La réunion internationale fut le lieu de vives discussions entre ses participants et une clarification commença à s'effectuer (jusqu'à l'arrivée de la maréchaussée...). La discussion entre "plate-formistes" et "anti-plate-formistes" polarisa pendant tout ce temps toutes sortes d'organisations, provoquant de nombreuses scissions plus ou moins clarificatrices. Sur la lancée, les organisateurs de la réunion assumèrent quelque continuité à leur proposition, puis, comme ils étaient complètement épuisés par la répression internationale, par la baisse des luttes prolétariennes, par leurs propres faiblesses et par les injures véhiculées contre eux par les adeptes de l'anarchisme idéologique, l'initiative se perdit dans la longue nuit de la contre-révolution.

     Les "militants" de littérature à la Voline, Nettlau, jouèrent le même rôle calomniateur à l'égard des militants révolutionnaires "anarchistes communistes" que leurs frères ennemis staliniens à l'encontre des "gauches communistes"! Tout cela amena Makhno et Archinov à rompre avec ces démocrates déguisés en révolutionnaires. La contre-révolution aidant, et complètement dégoûté par ses anciens amis proclamés anarchistes, Archinov eut la mauvaise idée de retourner en Russie en 1933. Cela lui valut d'être fleuri d'une double diffamation en guise d'épitaphe: les bien-pensant anarchistes s'empressèrent de le taxer de "bolchevique" (lui qui s'était battu les armes à la main contre l'Armée "Rouge" aux côtés de Makhno!) tandis que la clique stalinienne le fusilla en 1937 "pour avoir voulu restaurer l'anarchisme en Russie". Makhno quant à lui retint jusqu'au bout la leçon qu'il avait tirée dans le feu même de la lutte de classe, et c'est ainsi qu'il déclara à l'occasion d'une rencontre avec les militants révolutionnaires Ascaso, Durutti et Jover, venus d'Espagne pour le rencontrer:

"C'est l'organisation qui assure le triomphe en profondeur de la révolution!"

     La mise en avant de la nécessité de l'organisation est une force, surtout dans le contexte de communauté de lutte internationale où elle fut énoncée, aux antipodes de la basse-cour libertaire parisienne caquetant dans la vase philosophique. Encore faut-il clarifier sur quelle base (communauté de lutte versus démocratie, centralisme organique versus fédéralisme...), et dans quelle perspective. Les limites, faiblesses et inconséquences à l'oeuvre dans un mouvement tel que la dite "makhnovchtchina" ou dans la pratique d'un militant de la stature de Nestor Makhno ne peuvent évidemment trouver leur résolution et leur perspective de dépassement dans une seule formule ou citation.

Chapitre VII

TENTATIVE DE BILAN

Dénigrement ou apologie du mouvement et des hommes: même falsification

     Durant toute cette vague révolutionnaire mondiale, s'étalant plus ou moins de 1916 aux débuts des années vingt, les foyers se sont souvent déplacés, coexistant parfois en des endroits différents. Et alors qu'il est souvent reconnu qu'en 1917 le foyer révolutionnaire principal s'étend à tout l'empire russe et que les braises les plus ardentes consument Moscou et Saint-Pétersbourg, d'autres centres de la révolution sont nés, souvent niés, cachés, oubliés, défigurés volontairement par la contre-révolution.

Et même lorsque des mouvements révolutionnaires sont reconnus et glorifiés, ils ne le sont que dans la mesure où leurs aspects subversifs sont tronqués, falsifiés, désamorcés. La bourgeoisie en imposant son idéologie ne reconnaît la révolution prolétarienne en Russie (elle ne pouvait la cacher tant son retentissement fut universel!) qu'en la dénaturant totalement et finit par établir une filiation directe et formelle entre le mouvement communiste et l'État capitaliste peint en rouge par le parti bolchevique.

     D'un autre côté, les bourgeois dissimulent jusqu'à la falsification outrancière les mouvements jugés explosifs pour ramener la lutte de classe à un conflit individuel pour "le pouvoir". Les insurrections prolétariennes et les tentatives de destruction de l'État deviennent des "putschs", par la mise en exergue unilatérale d'un faisceau de faits sortis de leur globalité.

     Une des méthodes utilisées pour arriver à vider de son contenu un mouvement révolutionnaire est de faire apparaître ces mouvements de classe comme autant d'actes d'individus "géniaux", ou "barbares": l'histoire montre les hommes pour mieux cacher l'antagonisme entre révolution et contre-révolution. L'insurrection en Ukraine n'échappe pas à la règle.

     Réduite à la seule personnalité de Makhno, elle est dénaturée, tant par les bolcheviks et leurs épigones qui voient dans les prolétaires en lutte contre leur gouvernement, une bande "d'anarcho-bandits", de "contre-révolutionnaires", voire d'"anti-sémites"[35]... que par les apologues "anarchistes" de Makhno qui voient en celui-ci le "sauveur de la révolution sociale". L'anarchisme idéologique salue d'autant mieux Makhno aujourd'hui qu'il le traitait hier encore dans son exil parisien, d'"anarcho-bolchevique", comme nous l'avons brièvement rappelé ci-dessus.

     En effet, quand celui-ci et d'autres militants révolutionnaires (russes, italiens, français, espagnols) évoquaient la nécessité de diriger le mouvement, la nécessité de poser la question de l'organisation, non pas en soi mais comme une nécessité résultant des leçons tirées notamment de l'insurrection ukrainienne (Cf. plus haut: La Plate-forme du Groupe des Anarchistes communistes Russes à l'Étranger (GARE) 1926), c'est par un tollé et une mise au ban générale que l'anarchisme idéologique réagit. Au-delà même de la personnalité de Makhno, si génial stratège révolutionnaire et clairvoyant qu'il fut, se révèle une situation, comme d'habitude, bien plus complexe, plus contradictoire. Au-delà de ceux qui l'ont personnalisé s'affirme un mouvement, authentiquement prolétarien, avec ses forces et ses faiblesses.

Forces et faiblesses du mouvement

     Comme dans toute situation insurrectionnelle, et en l'occurrence en plein coeur d'une brûlant contexte révolutionnaire international, les prolétaires en lutte firent face aux diverses fractions bourgeoises et leurs milices: les propriétaires avec leur administration et leur police, les armées blanches, les armées austro-allemandes, les armées nationalistes ukrainiennes, le parti bolchevique avec ses commissaires, sa Tcheka et l'Armée Rouge. Contre toutes ces fractions et corps armés par la contre-révolution (mais bien insuffisamment à l'égard du parti bolchevique, nous y reviendrons), le mouvement dit "makhnoviste" imposa dictatorialement les besoins révolutionnaires: action directe, terreur rouge (violence de classe), réappropriation et expropriation, défaitisme révolutionnaire, structuration d'une armée insurrectionnelle, tentatives de centralisation organisative et d'homogénéisation du programme révolutionnaire, tentatives d'extension de la lutte. Quant à la conscience claire des buts, à la détermination dans la tâche de direction du mouvement, voilà en particulier les caractéristiques des minorités communistes, dont l'insurrection en Ukraine a montré la vitalité et le rôle central.

     Comme toujours, ainsi que nous le rappelions plus haut, les limites du mouvement se sont déclinées en manques de rupture d'avec la social-démocratie, et se sont manifestées par le fait de ne pas assumer avec la plus inflexible intransigeance toute la force de négation contenue dans la lutte révolutionnaire, contre l'acharnement de la bourgeoisie et ses chiens de garde à défendre leur vieux monde de mort. Lorsque l'on parle de limites, c'est à comprendre au sens le plus global, et dans ses différents aspects: limites mises à certains actes (inconséquences), limites programmatiques, limites historiques (rapport de force mondial et niveau général de réappropriation du programme communiste), limites géographiques aussi (enfermement ou même repli).

     La contradiction entre la force de la lutte révolutionnaire en Ukraine et son isolement n'est pas à saisir comme un simple fait objectif: le niveau d'isolement de tout mouvement révolutionnaire résulte à la fois du rapport de force mondial (et en particulier, à toutes les époques, de la paix sociale dans les pays dont l'armée est appelée à jouer un rôle de gendarme international contre les mouvements révolutionnaires à travers le monde) et de la capacité déployée par le prolétariat en lutte à rompre son isolement, à se lier à ses frères de classe en lutte ailleurs dans le monde, à étendre le mouvemente.

     Hors de l'intransigeance (dans la défense de l'autonomie de classe) et de l'extension, il n'y a aucune perspective pour la révolution. Voilà aussi où la bourgeoisie est forcément amenée à attendre le prolétariat au tournant, guettant la défaillance, l'inconséquence et l'isolement suffisant pour reprendre l'avantage et organiser la répression.

     La grande force du mouvement connu sous le nom de "makhnovchtchina" provient de ce qu'il a été capable de centraliser, d'organiser les prolétaires en lutte contre les armées blanches, contre les armées "rouges" et contre tout l'État bourgeois "bolchevique" qui à travers la réorganisation du capital par la militarisation de l'économie (ou "communisme de guerre") avait pour fonction de liquider physiquement les révolutionnaires. Il faut encore une fois insister ici, au-delà du débat scolastique entre "marxistes" et "anarchistes", que cette centralisation des forces prolétariennes rassembla des forces révolutionnaires aussi diverses que des "bolcheviks", dont l'un, Novitsky, fut membre du Soviet Révolutionnaire Militaire en octobre 1919, de Socialistes-Révolutionnaires de gauche tels Victor Popov ou Verelnikov, de révolutionnaires "sans parti" tels Kojine et bien d'autres, d'"anarchistes communistes", et de beaucoup d'autres prolétaires aux origines militantes très diverses, signe s'il en faut que la "makhnovchtchina" fut l'expression réelle d'une organisation en force, rassemblant des militants déterminés à donner l'assaut final à l'État.

     Cette organisation, c'est la centralisation des forces prolétariennes contre la bourgeoisie. Aux moyens techniques et à la coordination militaire éprouvée dont disposent les armées bourgeoises, les insurgés opposèrent en Ukraine comme ailleurs les atouts du prolétariat retournant ses armes contre ses exploiteurs et bourreaux enfin démasqués, les atouts d'une armée révolutionnaire: communauté de lutte, ralliement enthousiaste sur une base ouvertement classiste, discipline militante et centralisation organique, mobilité accrue de par la généralisation du soutien de la lutte au sein de la classe, et surtout propagation du défaitisme révolutionnaire, qui met l'armée bourgeoise -ainsi que toute la société bourgeoise- face à ses propres contradictions. A l'opposé, l'armée bourgeoise est basée sur l'enrôlement et l'obéissance forcés (les plus courantes formes de coercition s'étendent de la privation de subsistance jusqu'à la prison ou la peine de mort pour insoumission), sur le sang et la boue comme inéluctable revers des illusions patriotiques. En définitive, la contradiction de classe latente ou explosive mine toute fictive cohésion entre les classes, tout ralliement du prolétariat à des intérêts qui lui demeurent fondamentalement antagoniques.

     Ces atouts révolutionnaires de l'organisation des prolétaires en armes furent à même de compenser le manque d'armes et de "rigueur militaire": sur une armée qui a compté jusqu'à cent mille hommes, seuls trente mille étaient armés, les autres intervenant parfois avec des gourdins et des fourches! Au moment même où étaient dissous les Gardes Rouges en Russie en butte à la répression bolchevique et où, progressivement désorganisés et désarmés, ils étaient remplacés par l'Armée Rouge, restructurée grâce aux anciens cadres de l'armée tsariste et sous la houlette du "camarade" Trotsky, la composition de l'Armée Révolutionnaire Insurrectionnelle des prolétaires ukrainiens sonnait comme un cinglant et vivant démenti aux assertions des chefs bolcheviques quant à l'impossibilité d'organiser une armée prolétarienne autrement qu'en utilisant les méthodes et officiers bourgeois.

     La mobilisation forcée (sous peine de mort) et la restauration de la hiérarchie et de la discipline bourgeoises maquillées sous un vocable "révolutionnaire" pour la circonstance, constituaient les bases bourgeoises de la fondation de l'Armée Rouge, au moment même où de jeunes militants révolutionnaires, sans aucune expérience militaire, organisaient une armée de prolétaires des villes et des campagnes qui, sans hiérarchie, sans officiers bourgeois et avec sa propre discipline de classe, allait foutre la raclée à chacune des innombrables armées "rouges" ou blanches qu'elle allait affronter! C'est la plus belle leçon que le prolétariat en arme de cette période nous laisse quand à la nécessité de détruire de fond en comble l'armée bourgeoise, ses règles, ses méthodes, son contenu, sa discipline et ses chefs, dans le cours de la révolution.

Poids de l'idéologie anarchiste

     Au cours de cette période révolutionnaire en Ukraine, les partis bourgeois formels ayant été balayés de la scène, c'est comme idéologie que la social-démocratie pesa sur le mouvement, parfois même fut portée par lui comme un véritable boulet. On peut le déceler à travers diverses tendances plus ou moins profondes, permanentes ou occasionnelles: séparation théorie/pratique, postulat de l'hétérogénéité d'avec la classe ou "le peuple", conscientisation et autres formes d'idéalisme, obsession de la légitimité démocratique et des élections, pluralisme et "liberté d'opinion"... Plus spécifiquement, c'est dans ses variantes anarchistes et gestionnistes évoquées ci-dessus que l'idéologie social-démocrate a pesé sur le mouvement insurrectionnel en Ukraine. On le voit à travers divers traits: fétichisme envers certaines formes organisationnelles, démission sous prétexte de non-dirigisme et d'anti-autoritarisme, entraves à l'action directe sous prétexte de "loyauté" envers l'ennemi, régionalisme, autogestion et fédéralisme,... autant de fossoyeurs de nos luttes. L'anarchisme et le gestionnisme véhiculent notamment une conception anti-matérialiste des rapports capitalistes et les réduisent à une relation de domination, de pouvoir en soi, ce qui piège le prolétariat dans des polarisations fatales: contre l'assumation du rôle des minorités, contre la dictature (de sa propre classe) et l'organisation en parti, contre la direction du mouvement et sa centralisation. Comme nous l'évoquions plus haut, ces polarisations se sont trouvées amplifiées du fait que le parti bolchevique assura justement la sanglante dictature de la valeur au nom de la "dictature du prolétariat", de l'"état prolétarien", fait historique inédit.

     Dans le mouvement qui nous intéresse ici, la dictature du prolétariat sur la valeur a incontestablement été assumée par les expropriations, par l'organisation de la production en fonction des besoins de la lutte. La principale faiblesse demeure le manque de direction claire quant à la finalité du mouvement, ce qui cantonna celui-ci à un point de vue local, le poussa vers le fédéralisme et l'autogestion.

     Il faut y ajouter diverses démissions "anti-autoritaires" quant aux tâches de direction qui incombaient aux minorités, le manque d'asssumation de l'extension du mouvement et de sa liaison avec d'autres mouvements révolutionnaires au même moment, et enfin le frontisme inhérent aux alliances successives avec l'État bolchevique.

     Encore une fois ici, la pratique révolutionnaire reste déterminante tant qu'elle affronte et dépasse les contradictions présentes dans ses mots d'ordre et ses drapeaux; par contre, lorsque se joue la nécessité d'aller plus en avant dans l'affirmation du véritable projet communiste, et que les théories qui le confondent avec l'occupation démocratique de l'ordre existant — le gestionnisme et l'anti-autoritarisme ici — ne sont pas dépassées, alors ces mêmes drapeaux s'affirment violemment comme une barrière pratique qui se transforme en une force contre-révolutionnaire et freine physiquement le développement de notre mouvement. C'est ce processus que l'on retrouve malheureusement bien des fois tout au long des combats organisés sous le drapeau de l'anarchie, et ce parfois jusqu'à l'absurde. Les "anarchistes" à la Voline en ont plus d'une fois donné une solide caricature.

     Ainsi, en octobre 1920, lorsque des délégations de plusieurs unités de l'Armée Rouge vinrent à Kharkov où étaient réunis Voline et des militants du Nabat, pour leur proposer de "prendre le pouvoir" et d'arrêter eux-mêmes le comité central du Parti bolchevique local qui venait de fusiller des "makhnovistes", ceux-ci — les "anarchistes" du Nabat — refusèrent d'assumer une quelconque direction en déclarant benoîtement que les masses devaient agir pour leur propre compte et que les "anarchistes" ne voulaient pas du "pouvoir"! Misère de la démocratie et de l'anti-autoritarisme! On peut regretter que la violente rupture qu'accomplirent certains "makhnovistes" en 1926 avec Voline ne se formula pas sous formes de balles quelques années plus tôt à l'occasion de cette criminelle et imbécile irresponsabilité.

Manque de perspectives d'extension du mouvement

     Une autre grosse limite que le mouvement a connu fut la difficulté à étendre la révolution. La même question qu'à Brest-Litovsk fut posée aux militants de la "Troisième Révolution Sociale". Les insurgés d'Ukraine tentèrent concrètement d'étendre le mouvement révolutionnaire dont ils étaient un des centres au sein de la vague mondiale qui déferlait à l'époque, mais ils ne le firent que beaucoup trop tardivement, à la veille de la défaite de leur mouvement. Ce n'est qu'en 1921 qu'ils entreront en contact avec d'autres fractions du mouvement révolutionnaire, et particulièrement à Kronstadtf, à Kiev, à Moscou et de l'autre coté de l'Oural. Ils leur proposèrent une "collaboration" face à l'État "rouge" "qui avait trahi les ouvriers et les paysans."

     Comme nous le rappelions plus haut, le mythe du parti bolchevique et de son "État révolutionnaire" était à l'époque si puissant que même pour des révolutionnaires aussi conséquents que les insurgés d'Ukraine ou de Kronstadt, la rupture ne pouvait se faire aussi brutalement. L'illusion de pouvoir encore infléchir la politique bolchevique, voire renverser le rapport de force au prix d'une loyauté volontariste vis-à-vis du gouvernement, joua en faveur de la contre-révolution. Les bolcheviks, avec Lénine à leur tête, ne pouvaient en aucun cas symboliser pour eux la complète contre-révolution en marche. Le poids — parce qu'il s'agit bien d'un poids ici! — des souvenirs d'octobre 1917 et les mystifications déjà vives sur le prétendu rôle du parti bolchevique en faveur de l'insurrection étaient tels que très peu nombreux furent ceux qui perçurent les bolcheviks comme des agents fraîchement cooptés par l'État bourgeois pour sa recomposition en Russie et qui a fortiori luttèrent de façon conséquente et intransigeante contre eux[36].

     Le repli du mouvement insurrectionnel (et de ses minorités) sur l'Ukraine eut pour fonction non pas de maintenir un "foyer" révolutionnaire face à un État symbolisant pratiquement la contre-révolution active mais tout au contraire de permettre au capital de les isoler et défaire les "foyers" les uns après les autres, paquet par paquet.

     Sans renoncer à l'indispensable lucidité critique quant à toutes les faiblesses et limites que nous avons tenté de souligner ici, force est également de reconnaître que le défaitisme révolutionnaire qu'ils ont assumé pratiquement était par essence internationaliste et contenait la lutte contre toutes les patries:

"Les exploités de toutes nationalités, qu'ils soient Russes, Polonais, Lettons, Arméniens, Juifs ou Allemands, doivent s'unir en une grande communauté solidaire d'ouvriers et de paysans, puis par une puissante attaque, porter le dernier coup décisif à la classe des capitalistes, des impérialistes et de leurs serviteurs, afin de se débarrasser définitivement des chaînes de l'esclavage économique et de l'asservissement spirituel.

A bas le capital et le pouvoir!

A bas les préjugés religieux et la haine nationale!

Vive la Révolution Sociale!"

("Compte-rendu du 2ème congrès régional des soviets à Gouliaï-Polié" - février 1919)



    [1] Du nom de Petlioura, le chef de ce mouvement.

    [2] Nous décrivons brièvement plus loin les origines et les raisons pour lesquelles l'idéologie anarchiste eut cette influence en Ukraine.

    [3] Makhno effectue notamment une importante visite aux usines d'Alexandrovsk, se liant aux ouvriers malgré les entraves des autorités "révolutionnaires" locales. Paradoxalement, comme en août 1917 où il sauva du lynchage un commissaire à Gouliaï-Polié, Makhno fait à nouveau preuve d'une curieuse "loyauté" en soustrayant des officiers à la rage des soldats.

    [4] L'armée gouvernementale est toujours constituée de gardes-rouges, et ce n'est qu'en 1918 que Trostky les intégrera dans la nouvelle Armée Rouge. C'est en ce sens que nous parlons plus loin de la "première alliance" de Makhno avec l'Armée Rouge, contre Dénikine, en mars 1919.

    [5] Piotr Archinov n'est pas n'importe quel compagnon de route de Nestor Makhno. Archinov a politiquement formé ce dernier alors qu'ils séjournaient en prison quelques années auparavant. Archinov est un militant communiste (il préférerait se dire "anarchiste communiste") qui continua toute sa vie à lutter pour l'organisation des révolutionnaires. Cela lui vaudra la critique d'"anarcho-bolcheviste" de la part de larges cercles "anarchistes" parisiens, triste équivalent des intellectuels kropotkiniens en Russie dénoncés par Makhno comme de pédants indifférentistes.

    [6] Nous donnons ici la suite du texte, où Archinov donne un exemple éclairant.

     "Citons un exemple. Au mois d'août 1918, les ouvriers de la manufacture ancienne de Prokhoroff, à Moscou, s'agitèrent et menacèrent de se révolter contre l'insuffisance des salaires et le régime policier établi à la fabrique. Ils organisèrent dans les fabriques mêmes plusieurs réunions, chassèrent le comité d'usine (qui n'était qu'une cellule du parti) et prirent pour salaire une partie de ce qu'ils avaient produit. Les membres de l'administration centrale de l'union des ouvriers du textile, après que la masse des ouvriers eut refusé de traiter avec eux, déclarèrent: "La conduite des ouvriers de la manufacture de Prokhoroff jette une ombre sur le prestige du pouvoir soviétique; toute action ultérieure de ces ouvriers diffamerait les autorités soviétiques aux yeux des ouvriers d'autres établissements; ceci est inadmissible; par conséquent, la fabrique doit être fermée, les ouvriers renvoyés; une commission doit être créée qui sera capable d'établir à l'usine un régime ferme; près quoi il faudra recruter de nouveaux cadres ouvriers.""

    [7] L'hetman Skoropadsky mis en place par les états austro-allemands, déstabilisé, fut renversé par Simon Petlioura qui prit la tête d'un gouvernement nationaliste ukrainien, censé capter les faveurs du prolétariat.

    [8] Les bourgeois ("rouges" ou "blancs") affublèrent le mouvement révolutionnaire en Ukraine de ce terme au suffixe péjoratif ("tchina") pour le ravaler au rang d'une "bande de malfaiteurs". On retrouve cette même tentative de négation du contenu politique de ceux qui s'affrontent à l'État dans l'expression favorite de l'état et ses médias pour qualifier des prolétaires en révolte: Cf. la "bande à Bonnot" pour des prolétaires expropriateurs du début du siècle en France, ou encore, très récemment, les "bandits rouges" en Albanie. En Ukraine les prolétaires se réapproprièrent positivement cette expression et la revendiquèrent, brandissant comme drapeau le nom de l'un de leurs militants les plus déterminés, Nestor Makhno. C'est en ce sens que nous utilisons le terme "makhnovchtchina" dans la présente contribution, sans bien sûr réduire pour autant le mouvement à de "l'héroïsme individuel".

    [9] Il serait bon à ce propos que les penseurs de l'anarchisme et autres libertaires tournés vers leur nombril, ces individualistes libre-exaministes et inconséquents — dénoncés violemment par Makhno et Archinov, d'ailleurs! — rompent une fois pour toutes avec leur opportunisme d'après la bataille et soient conséquents avec eux-mêmes en dénonçant le terrible dictateur qu'était Makhno, en révélant la terreur rouge qu'il a conduite, en livrant également le nom terrible du programme qu'il défendait: le communisme! Pour tous ces intellectuels libertaires de bon aloi qui ne vantent Makhno que pour sa lutte contre les bolcheviks, épingler la photo du vieux Nestor à leurs tristes rengaines réformistes, c'est tenter d'en faire le bras armé de leur projet démocratique! A ce titre, ils font à Makhno ce que les staliniens ont fait à Marx, en accrochant ce dernier aux murs de leurs idéologies bourgeoises peintes en rouge!

    [10] A l'initiative de fractions minorisées dans l'Internationale Socialiste, plusieurs conférences internationales se tinrent successivement durant la guerre: à Copenhague et Zimmerwald en 1915, Kienthal en 1916, où s'affirmèrent des positions pacifistes et centristes. La "gauche communiste internationale" en cours de structuration (et à laquelle se rallia Lénine), y était présente et assuma une réelle rupture de classe. Il faut voir qu'à ce moment Lénine oscillait encore entre sa capacité à rejoindre le mouvement prolétarien à certains moments et la cohérence social-démocrate qui traversa toute sa pratique historique, le menant à assumer les pires responsabilités étatiques dès après l'insurrection d'octobre.

    [11] La première version publiée du présent texte avait tendance à réduire toute la force du mouvement à une "efficacité militaire" tout en négligeant bien d'autres aspects de la dictature du prolétariat telle que réellement assumée dans le mouvement, avec ses contradictions.

    [12] Nous reproduisons plus loin un extrait de l'un de ces tracts, daté de 1920.

    [13] En répondant au cours de son exil à Paris aux calomnies bourgeoises d'"antisémitisme", Makhno revendique que son armée révolutionnaire comprenait des détachements "juifs". Si cela leur est apparu comme ayant encore le moindre sens en pareille période d'exacerbation de l'affrontement de classe, comme en suspension au-dessus de la contradiction de classe, cela dénote certes une limite du mouvement (plus précisément de la conscience qu'il a de lui-même)... mais surtout la force matérielle terrible de cette "identité juive", de cette communauté fictive.

    [14] Comme précisé plus haut, nous parlons ici de première alliance avec l'Armée Rouge. Avant que celle-ci ne soit constituée par Trostsky, c'est avec les gardes rouges gouvernementaux que le Soviet de Gouliaï-Polié conclut un accord en décembre 1917, dans la lutte contre Kalédine.

    [15] Avant de s'allier aux bolcheviks, Grigoriev, ancien capitaine tsariste disposant de forces importantes, s'était successivement mis au service de Kerensky, de la Rada ukrainienne, de l'hetman Skoropadsky et de Petlioura. Il se retournera contre l'Armée Rouge dans la province de Kherson, à l'ouest de l'armée makhnoviste qu'il tentera de manipuler à son profit (nous y reviendrons plus loin).

    [16] Antonov-Ovséenko dénonça effectivement les plans montés à Moscou pour se débarrasser de Makhno, et pour cette raison fut écarté par Trotsky, le 15 juin. Fin avril 1919, Antonov-Ovséenko écrivait à la rédaction des Izvestias de Kharkov:

     "Dans votre numéro du 5 avril, vous avez publié un article intitulé "A bas la Makhnovchtchina". Cet article est rempli de faits mensongers et contient un ton ouvertement provocateur. De telles attaques nuisent à notre lutte contre la contre-révolution. Dans cette lutte, Makhno et sa brigade ont démontré et démontrent une vaillance révolutionnaire extraordinaire; ils méritent non les injures de la part d'officiels, mais la reconnaissance fraternelle de tous les révolutionnaires ouvriers et paysans".

     Antonov-Ovséenko n'aura malheureusement pas toujours la même attitude face aux révolutionnaires: il sera un des principaux responsables de la répression stalinienne en Espagne en 1936.

    [17] Plus stalinien que Staline, c'est d'une poigne de fer que Trotsky entendait "remettre de l'ordre dans le bassin du Donetz" pour le compte de l'État soviétique. Dans le cadre de l'interdiction qu'il édicta de tenir un congrès de paysans et ouvriers "makhnovistes", événement qui fut le prétexte choisi pour entamer la répression ouvertes contre les insurgés, Trotsky concluait:

     "J'ordonne de se saisir de tous les traîtres qui abandonnent volontairement leurs unités pour rejoindre Makhno et de les déférer au Tribunal Révolutionnaire en tant que déserteurs [...]. Je proclame que l'ordre sera rétabli d'une main de fer. Ennemis de l'Armée Rouge ouvrière et paysanne, profiteurs, koulaks, émeutiers, suppôts de Makhno ou de Grigoriev seront impitoyablement éliminés par les unités régulières sûres et fermes. Vive l'ordre révolutionnaire, la discipline et la lutte contre les ennemis du peuple!"

    [18] Lénine pensait à ce moment que tout était perdu et avait demandé et obtenu l'asile en Finlande!

    [19] Si l'Armée Rouge a remporté des victoires grâce à la soi-disant "science militaire" de Trotsky, cette science bourgeoise trouvait ses fondements dans la terreur blanche (peinte aux couleurs de la "révolution") imposée aux troupes et largement décrite dans son célèbre livre "Terrorisme et Communisme". Selon sa propre formule, reprenant de fait l'adage de tout état-major bourgeois quant aux vertus patriotiques de la mitrailleuse dans le dos, "si avancer menait à une mort possible, reculer conduisait à une mort certaine"!

    [20] C'est ainsi que ce même mois de novembre 1919, le commandant du 3ième régiment insurrectionnel makhnoviste, Crimea Polonsky, était exécuté avec d'autres membres compromis, comme lui, dans une "organisation autoritaire"...

    [21] En guise de réponse à la Plate-forme publiée par les "makhnovistes" exilés à Paris (Cf. la fin du chapitre VI), Sébastien Faure défendra, dans sa Synthèse, la co-existence de trois grands courants réunis dans le giron familial: "individualisme anarchiste", "anarcho-syndicalisme" et "communisme libertaire".

    [22] La première version publiée de ce texte négligeait cette mise en perspective historique et programmatique du mouvement en Ukraine, attribuant toutes ses limites au seul poids de l'idéologie anarchiste dans le mouvement.

    [23] Il y a l'exemple de la "Commune Rosa Luxemburg", mais on peut difficilement critiquer les faiblesses que cela cristallise sans y voir aussi une affirmation de communauté de lutte avec les prolétaires d'Allemagne.

    [24] Plus tard, dans l'exil à Paris, Archinov (et Makhno, et d'autres militants russes en exil) approfondit sa critique et finit par s'opposer violemment à Voline. En 1927, dans une "Réponse aux confusionnistes de l'Anarchisme" elle-même provoquée par une précédente réponse de Voline et d'autres à la "Plate-forme organisationnelle" du GARE (Groupe des Anarchistes Russes à l'Etranger) auquel appartenait Archinov, voici ce que ce groupe déclara, avec une pertinence qui n'a pas pris la poussière:

     "Toute une catégorie d'individus se disant anarchistes n'a rien de commun avec les anarchistes. Réunir ces gens (et sur quelles bases?) en "une famille" et dénommer ce rassemblement "organisation anarchiste", serait non seulement insensé mais absolument nuisible... Ce n'est pas le mélange universel mais bien au contraire une sélection des forces saines anarchistes et leur organisation en un parti anarchiste-communiste qui est indispensable au mouvement... Pour assainir le mouvement, il faut se libérer de ces tendances et de ces déviations; mais cet assainissement est dans une mesure très importante empêché justement par les individualistes francs ou déguisés qui font partie du mouvement. Les auteurs de la "Réponse à la Plate-forme" appartiennent indubitablement à cette dernière catégorie."

    [25] Quant au socialisme décrété à Moscou, le politicisme du parti bolchevique impliquait dès le départ le gestionnisme comme son corollaire. Derrière la mascarade durable de la "planification soviétique", l'URSS ne fera rien d'autre que répondre aux nécessités du capital par l'autonomie marchande des unités de productions.

    [26] A l'affligeante "Philosophie de la misère" de Proudhon, Marx répondit immédiatement par son cinglant "Misère de la philosophie", auquel le maître-à-penser du socialisme libertaire réagit par une vaine convulsion stigmatisant Marx comme "juif" et recommandant d'envoyer toute "sa race" aux confins de l'Asie...

    [27] Bâclant la critique de cette idéologie, la première version publiée de ce texte mettait assez grossièrement sur le même pied les illusions des révolutionnaires en Ukraine et le patriotisme stalinien.

    [28] Dans le 3ème chapitre du Manifeste, "Littérature socialiste et communiste", les grands courants socialistes apparus au cours de l'histoire de la lutte des classes se trouvent présentés et critiqués selon leur contenu, leurs variantes idéologiques et éléments critiques.

    [29] Parler de "Troisième Révolution Sociale" est évidemment une absurdité au sens où il n'y a qu'une seule révolution sociale communiste, en tant qu'il n'y aura qu'un seul et unique passage de la dictature mondiale de la bourgeoisie à celle tout aussi mondiale du prolétariat. Mais dans le contexte de la reconstruction de l'État en Russie autour des bolcheviks dont certains avaient participé à l'insurrection d'octobre 1917 (en-dehors et contre leur propre parti), le fait d'affirmer la nécessité d'une "Troisième Révolution Sociale" concentre bel et bien la critique prolétarienne des limites des mouvements de février et d'octobre et dénonce ouvertement le gouvernement des soviets comme un nouveau gouvernement bourgeois!

    [30] A propos des prisons justement: en janvier 1918, Makhno se rend en délégation à Alexandrovsk et s'insurge contre la non-destruction de la prison. "Nombre de paysans et d'ouvriers, raconte-t-il dans ses mémoires, n'avaient été arrêtés et emprisonnés que pour n'avoir point reconnu le pouvoir de Kerensky et de la Rada centrale ukrainienne. Si on ne les libérait pas, nous expliqua un bolchevik, c'était par crainte de les voir s'insurger également contre le pouvoir du bloc bolchevik-S.R. de gauche". Sous la pression de Makhno, la prison fut évacuée (mais pas détruite).

    [31] Le point 2 de cet accord stipulait que "l'Armée Révolutionnaire Insurrectionnelle (Makhnoviste) d'Ukraine, en passant sur le territoire des Soviets et rencontrant le front ou traversant les fronts, n'acceptera pas dans ses rangs de détachements de l'Armée Rouge, ni de déserteurs de cette même armée". Comme on le voit, les bolcheviks éprouvaient énormément de difficultés à lutter contre les ralliements multiples de soldats de leur armée à celle de Makhno!

    [32] On trouve déjà ici une préfiguration de ce qui se passera en 1936-1937 en Espagne (puis dans le monde), où la bourgeoisie réussira à transformer la guerre civile révolutionnaire en guerre impérialiste. Là aussi, l'armée de la République transformera les prolétaires révolutionnaires en chair à canon sous prétexte d'alliance contre "l'ennemi principal", en l'occurrence les troupes de Franco.

    [33] Makhno était considéré comme un véritable trompe-la-mort, ayant mené personnellement et à cheval, en tête de détachements qu'il commandait, plus de deux cents assauts contre les diverses armées bourgeoises. Il passa la frontière roumaine, les osselets d'un pied complètement éclatés, la cuisse, l'appendice, le menton et la joue traversés par différentes balles reçues au cours des dernières semaines de combat.

    [34] Cette Plate-forme est maintenant plus connue sous le nom de "Plate-forme d'Archinov", tellement le petit milieu libertaire international mit d'énergie à dénigrer la démarche collective qui fut à sa source pour la réduire comme d'accoutumée à une initiative individuelle et invalider toute réelle discussion sur le fond. On épargnait ainsi également la tête de Makhno en lui collant une image de "Robin des Bois" sympathique, rejetant sur la Plate-forme et son "auteur" le caractère déclaré "autoritaire" des leçons tirées du mouvement insurrectionnel en Ukraine.

    [35] Songeons, le temps de l'oublier, au roman que déféqua l'honorable citoyen et membre éminent de l'Académie française, Joseph Kessel, "Makhno et sa juive", alors même que Makhno était exilé à Paris et menacé par la police.

    [36] Il existe néanmoins de nombreux témoignages relatant le mécontentement grandissant dans l'Armée Rouge elle-même, et les possibilités de diriger cette situation d'un point de vue révolutionnaire, durant toute cette période. Voici des extraits d'un texte publié en 1928 par un ancien marin de la Mer Noire, dans le journal "Dielo Trouda":

     "Au moment de la conclusion du traité entre Makhno et le pouvoir bolchevique en octobre 1920, l'état d'esprit des marins était belliqueux et hostile aux commissaires de la Tcheka. Le nom de Makhno était très populaire. S'il y avait eu une liaison organisationnelle avec Kronstadt, les équipages des navires se seraient organisés unanimement. La Tcheka n'avait aucune influence sur nous [...]. Nous avions des projets depuis longtemps au sujet de la Tcheka. Nous avions décidé de faire sauter le bâtiment qui l'abritait près d'un parc [à Mariopol, où était basée la flotte de la Mer Noire]. Le succès était possible donc, mais non seulement il n'y avait pas de liaison avec Kronstadt, mais encore on n'entendait pas du tout parler de Makhno et nous sommes restés sur nos velléités d'action. [...] Ainsi à cause de l'absence d'organisation, les meilleures possibilités révolutionnaires furent négligées."



a. Voir notre contribution consacrée à la dénonciation de ce traité, dans "Brest-Litovsk: la paix est toujours la paix du capital" in Le Communiste n°22 & 23.

b. Nous en développons la critique dans "La politique économique et sociale des bolcheviks" in Communisme n°28.

c. Voir à ce sujet "La signification du défaitisme révolutionnaire" dans notre revue centrale en français Communisme n°49 (sept. 1999).

d. Pour notre critique de cette idéologie, voir "La conception social-démocrate de la transition au socialisme" in Communisme n°28.

e. Contre le mythe de l'invicibilité de l'état et le rôle d'état-gendarme, voir entre autres "La lutte de classe en Algérie est la nôtre in Communisme n°52 (février 2002) et "Capitalisme=terreur contre l'humanité" in Communisme n°53 (novembre 2002).

f. Voir "Kronstadt: tentative de rupture avec l'état capitaliste en Russie" in Le Communiste n°24.


CE35.2.b Insurrection prolétarienne en Ukraine (1918 - 1921) (Nouvelle version)