A propos des mots d'ordre de:

"défense du travail"
"défense du poste de travail"
"défense de l'entreprise"
"défense de l'économie nationale"
 



 

Dans les époques comme celles que nous traversons, les fermetures d'usines, de mines, d'exploitations agricoles,... ou la "restructuration" sur base du chômage massif, sont monnaie courante. Le prolétariat, face à l'attaque bourgeoise qui implique sa condamnation au chômage et donc à une misère toujours plus grande, ne peut y répondre que par sa lutte, que par son action directe. Cette lutte pour les intérêts prolétariens, en de très nombreuses occasions, prend comme drapeau des mots d'ordre comme ceux mentionnés plus haut qui, contrairement à ce que croient les protagonistes, ne reflètent en aucun cas les intérêts du prolétariat, mais au contraire ceux de ses ennemis: les bourgeois.

L'intérêt du prolétaire, c'est de satisfaire ses besoins humains, de s'approprier une part moins misérable du produit social, d'être moins dépossédé du produit de son travail (l'intérêt du prolétariat, en tant que classe, est clairement de s'approprier tout le produit social --passé et présent--, d'abolir l'exploitation, l'Etat et de s'auto-supprimer en tant que classe en abolissant toutes les classes sociales). Quand la bourgeoisie licencie, le prolétaire a pleinement conscience de ce que ça le sépare toujours plus de ses moyens de vie et que dès ce moment, il sera toujours plus privé que par le passé de ce dont il a besoin. Les militants révolutionnaires connaîtront toujours des difficultés pour pouvoir exprimer nos intérêts en mots d'ordre clairs, percutants et agitatoires. Cette difficulté est relativement simplifiée lorsque sont directement revendiquées des choses comme par exemple, du "pain" dans la Russie révolutionnaire, des "logements" dans le Chili d'Allende ou encore à Naples, il y a plus de dix ans; dans ce cas, l'intérêt du prolétariat s'exprime directement pour ce qu'il est, avec toujours la même conséquence, une attaque directe contre la propriété privée, car la cause de toutes les privations des prolétaires, c'est bien le fait qu'ils soient privés de tous les moyens de vie et de leur production.

Mais dans la majorité des cas, l'intérêt du prolétariat est filtré par l'idéologie dominante et camouflé par ses agents, spécialement les syndicalistes, les journalistes, par le biais d'un ensemble de médiations qui apparaissent au prolétariat comme nécessaires (dans le sens qu'il doit en être ainsi), le défigurant jusqu'à le transformer en son contraire: la défense du travail, de l'entreprise, de l'usine,... Il est important d'expliquer ce processus de transformation idéologique par lequel l'attaque de la propriété privée est récupérée et transformée en son contraire, c'est-à-dire en la défense de la propriété privée de nos propres exploiteurs, parce que bien qu'il faille toujours différencier la lutte réelle du prolétariat, basée sur ses intérêts, des drapeaux ou mots d'ordre qui émergent, ceux-ci se transforment objectivement en faiblesses de cette lutte. En effet, la lutte du prolétariat où s'expriment des drapeaux bourgeois est facilement récupérable et détruite en tant que telle; les drapeaux bourgeois impliquent dans toute lutte ouvrière une faiblesse (presque toujours) mortelle.

Ce qui d'emblée apparaît au prolétariat comme naturel, c'est que pour obtenir les moyens de vie dont il a besoin, il ne peut les prendre à ceux qui les détiennent, alors que ce qui serait naturellement plus humain, c'est-à-dire s'emparer de ce dont il a besoin pour satisfaire ses nécessités en tant qu'être humain, ne lui passe même pas par la tête (et si tel est le cas, il en est immédiatement dissuadé par tout l'appareil de terreur étatique). Dans la dissociation brutale entre les moyens indispensables à sa survie et son être, dans cette séparation bestiale et sanguinaire, le prolétariat n'y voit pas d'agression mais quelque chose de "naturel". Cette naturalisation de la relation sociale de privatisation est le produit de siècles d'exploitation et de la transmission de générations en générations de l'idéologie de la propriété privée.

L'absence de conscience vis-à-vis de l'aliénation pratique développe pratiquement la conscience aliénée. Avec la même naturalité sociale qui assimile cette séparation, l'argent est accepté en tant que médiation indispensable; c'est-à-dire que de la même manière qu'apparaît naturel à l'espèce humaine de ne pouvoir utiliser les moyens de vie dont elle a besoin, qu'elle produit et qui sont à la portée de ses mains, elle considère naturel que pour en jouir il faille disposer d'argent pour les acheter. Une relation sociale historique aussi spécifique que l'argent devient ainsi naturelle et nécessaire. Dans la mesure où l'argent apparaît indispensable pour se procurer les moyens de vie, il apparaît alors comme le symbole de tous les objets de la vie, et de la vie elle-même.

Cependant la question ne s'achève pas là car si l'argent représente pour le prolétaire une médiation nécessaire, celui-ci n'en possède pas. Et n'importe quel prolétaire sait -même si son aliénation ne lui permet pas de saisir plus- que pour se le procurer (en faisant de nouveau abstraction de l'attaque générale -la révolution-, ou particulière -la récupération-, à la propriété privée), il n'a pas d'autre recours que d'aller travailler. Cela n'implique pas seulement le fait d'être disposé à vendre sa marchandise force de travail (des centaines de millions de prolétaires n'en trouvent d'ailleurs pas d'acheteurs) mais aussi de rencontrer un acheteur, quelqu'un donc effectivement disposé à lui remettre de l'argent pour la vente de la seule chose qu'il possède: sa force de travail.

Non seulement il considère naturel de ne pas s'approprier ce dont il a besoin et qui est sa création propre et exclusive (1), non seulement il considère l'argent naturellement nécessaire, mais c'est maintenant jusqu'à son travail, de fait la torture, qui le sépare de son activité réellement humaine (2), qui apparaît comme quelque chose d'indispensable, d'inhérent à la réalisation de sa vie. L'aliénation de sa vie, la vente de soi-même et de son humanité, devient dès lors du point de vue de la conscience aliénée un acte de liberté, de liberté de vendre sa force de travail. Les syndicalistes, les politiciens... ne font rien d'autre que façonner dans de jolis mots d'ordre cette conscience aliénée: "Défendons le travail", "Luttons pour le travail libre" (3), "Nos lois garantissent la liberté de chacun",...

Il est évident que le prolétaire est pour le moins conscient de ne pas travailler parce que tel est son désir, mais plutôt parce qu'il n'a pas d'autres solutions (4), que le travail n'est pas la réalisation de sa vie mais un moyen indispensable pour vivre et que ce qu'il associe à sa véritable vie est toujours hors du travail; pourtant, cela ne l'empêche pas de considérer le travail comme une médiation nécessaire pour posséder les objets dont il a besoin pour vivre.

Dans beaucoup de cas, la conscience aliénée va encore plus loin. Pour vivre, il faut consommer; pour consommer, il faut pouvoir acheter; pour pouvoir acheter, il faut disposer d'argent; pour disposer d'argent, il faut travailler; pour travailler, il faut rencontrer un patron prêt à acheter le force de travail,... mais la possibilité qu'il y ait des patrons disposé à acheter la force de travail dépend de la rentabilité de l'entreprise, du bon fonctionnement de l'économie nationale... C'est ainsi qu'à toutes ses médiations s'en ajoutent d'autres qui finissent par faire de l'esclave salarié le plus servile défenseur non seulement de l'esclavage en général (vive le travail!) et par conséquent, des intérêts historiques de la bourgeoisie (la perpétuation du système d'esclavage salarié), mais aussi des intérêts immédiats de son ennemi immédiat, son patron, son exploiteur, la fraction nationale du Capital qui l'exploite: "Défendons l'entreprise", "Prenons soin des machines", "Pas trop de revendications sinon l'entreprise pourrait fermer", "Sacrifions-nous pour l'entreprise et pour l'économie nationale", "Produisons français". Le patron, le syndicaliste, le politicien n'ont en réalité même pas à argumenter que toutes ces médiations sont considérées comme nécessaires pour obtenir "un bon travail", ce travail pour obtenir de l'argent, de l'argent pour se procurer les moyens de vivre,... car des siècles et des siècles de production de conscience aliénée font de chacune de ces médiations (en réalité fausses, ou non nécessaires du point de vue historique) quelque chose d'aussi naturel que la rencontre du spermatozoïde et de l'ovule permettant la reproduction de l'espèce humaine, impliquant l'existence d'hommes et de femmes.

Lorsque l'entreprise ou la mine ferme ou menace de le faire car elle n'est plus rentable, la société des ouvriers porteurs de cette conscience aliénée atteint des niveaux suprêmes. "La défense du travail", "du poste de travail",... "de l'entreprise" se concrétise par d'autres propositions de sacrifices. L'expérience récente nous a montré que même lorsque surgit une véritable lutte prolétarienne en riposte à une fermeture d'usine dans une période comme celle que nous traversons, cette lutte ne s'assume pas pour ce qu'elle est réellement, une lutte contre l'augmentation de la misère ouvrière et, que de manière presque générale, persiste parmi les ouvriers en lutte, cet ensemble de mots d'ordre typiques du prolétariat aliéné, c'est-à-dire propres à une classe dominée reproduisant l'idéologie de sa propre domination et exploitation.

Une fois exposé le processus de naturalisation idéologique par lequel la conscience aliénée assume la privatisation et l'aliénation comme quelque chose de nécessaire et de naturel, et mis en évidence l'ensemble des médiations qui étant des produits historiques précis se consolident idéalement en tant que médiations éternelles et indispensables entre l'homme et la satisfaction de ses besoins, nous devons nous demander quel est le devoir des militants révolutionnaires dans telles situations face à de tels mots d'ordre?

Les communistes participent à tout mouvement prolétarien même s'ils s'opposent (et ils doivent le faire ouvertement en critiquant sans pitié toutes les expressions idéologiques de la bourgeoisie au sein du mouvement prolétarien, parce qu'en cela se joue l'avenir du mouvement) aux drapeaux ou aux dirigeants formels qui, en général, sont l'expression non du mouvement réel, mais des drapeaux. Cela signifie que si le mouvement continue à lutter contre le patron qu'il a en face de lui, contre l'Etat, contre le Capital en général... malgré qu'il s'exprime sous des mots d'ordre tels "défense du poste de travail", il reste vivant et l'essentiel est une question de direction, de perspective. Mais, ces mots d'ordre finissent presque toujours par tuer le mouvement. Quand la conscience aliénée commence à dicter toutes les actions et que le mouvement se transforme réellement en la défense de l'entreprise, de la mine, de l'économie nationale, en l'acceptation de sacrifices,... la rupture avec les révolutionnaires est totale et le maximum auquel ils peuvent alors aspirer, c'est de gagner un petit groupe de militants, et de commencer un bilan sur la vie et la mort du mouvement.

Mais encore faut-il se demander si, dans le mouvement même, les révolutionnaires critiquent de manière égale tous les mots d'ordre incorrects, ou dit autrement si entre les différents drapeaux que nous avons pu mentionner dans ce texte, tous sont de la même manière néfastes pour le prolétariat. La réponse est négative; il y a différents niveaux d'aliénation de la conscience qui correspondent aux différentes médiations que nous avons analysées.

Les intérêts immédiats et les programmes historiques des deux classes sociales s'affrontent en polarité. Les mots d'ordre totalement corrects du point de vue révolutionnaire sont ceux qui exposent sans détour, ouvertement et directement, les nécessités prolétariennes (et par conséquent humaines), donc lorsqu'aucune médiation n'est acceptée comme naturelle, mais bien comme historique et maintenue directement par l'Etat. Dans ces cas, la propriété privée et l'Etat sont directement attaqués et la polarisation sociale entre révolution et contre-révolution est inévitable. A l'extrême opposé, toutes ces médiations sont considérées naturelles, les esclaves défendent leur esclavage, les moyens de leur esclavage et jusqu'aux esclavagistes. Pire encore, la défense de l'entreprise, de l'économie, les auto-sacrifices augmentent la concurrence que se font les ouvriers entre eux, augmentent le taux d'exploitation mondial et détruisent le prolétariat comme classe, le transformant en une multitude d'atomes du Capital qui s'entre-tuent (le capitalisme est la guerre de tous contre tous!).

Mais le plus difficile, ce qui a posé les plus grands problèmes aux militants, ce sont les cas intermédiaires. Quand dans leur lutte contre le Capital, les prolétaires, au lieu de lutter directement contre l'exploitation, cherchant à s'approprier une part plus grande du produit social et attaquant massivement la propriété privée, réclament plus d'argent (augmentation des salaires, des allocations de chômage, des allocations sociales,...), alors les mots d'ordre correspondent au contenu prolétarien du mouvement, les intérêts du Capital sont de toutes manières attaqués et les intérêts du prolétariat sont revendiqués. Comme tel, le développement de cette lutte et de ces mots d'ordre contient la lutte révolutionnaire (5). Mais il ne fait pas de doute que l'acceptation de ces premières médiations comme naturelles est une faiblesse certaine que nous devons critiquer et corriger, et qui ont dans la pratique un ensemble de conséquences qui peuvent être néfastes.

En premier lieu, lorsque la médiation de l'argent est admise, il y a une tendance toujours présente à accepter les autres médiations que nous vivons. En second lieu, la revendication même fait apparaître celui qui accepte de faire une concession --patron ou Etat-- non plus comme quelqu'un qu'il faut détruire mais comme un interlocuteur. En troisième lieu et dérivant de ce qui précède, particulièrement dans le cas des allocations de chômage ou de la sécurité sociale, l'Etat apparaît même comme une médiation nécessaire pour obtenir ce dont nous avons besoin (tenons compte que dans le passé ce genre de miettes pour maintenir la force de travail n'étaient pas versées par l'Etat, mais dépendaient de la solidarité interne au prolétariat). En quatrième lieu, l'expression en argent par opposition à l'expression en part du produit social contient un ensemble de défigurations idéologiques propres qui tendent à convaincre le prolétaire qu'il a amélioré sa situation alors qu'en réalité, elle a empiré (6). Ce dernier point, d'une énumération qui n'est pas exhaustive, n'est pas pour autant le moins important: le salaire en argent peut être augmenté alors que diminue le salaire en objets (dû à l'inflation, problème entre salaire nominal et salaire réel); de même, le salaire en objets peut augmenter dans le même temps où le taux d'exploitation s'accroît, ce qui implique une diminution de la participation du prolétariat au produit social (dû à l'augmentation de la productivité du travail approprié par le Capital, problème entre salaire réel -et nominal- et salaire relatif). Face à tout cela, les militants révolutionnaires (7) agissant dans ces mouvements, n'oublient jamais la critique et l'affirmation des intérêts de l'ensemble de la classe (la lutte contre la propriété privée, pour l'abolition du travail salarié), en même temps qu'ils critiquent toute fixation possible sur ces mots d'ordre insuffisamment clairs. En ce qui concerne spécifiquement le salaire, la lutte pour l'augmentation des salaires (8), le militant révolutionnaire dénonce les pièges grossiers (augmentation des salaires nominaux) ou subtils (augmentation des salaires réels) qu'utilise la bourgeoisie pour faire passer une augmentation du taux d'exploitation et de la misère sociale de l'ouvrier comme si c'était une augmentation de son bien-être et axe son action et ses mots d'ordre sur l'exigence d'une attaque réelle contre le taux d'exploitation, seule lutte réelle du prolétariat qui dans le même temps porte jusqu'à ses dernières conséquences la lutte pour l'augmentation des salaires, rendant son caractère inséparable de la lutte pour l'abolition du salariat.

Si nous passons du pôle prolétarien, des mots d'ordre ouvertement prolétariens aux mots d'ordre bourgeois ouvertement contre-révolutionnaire, donc si nous avançons en incorporant ces médiations qui dans la conscience aliénée apparaissent comme naturelles, il y a nécessairement un point, un moment où se produit un saut qualitatif. Nous ne prétendons pas que les mots d'ordre en soi qui surgissent de cette conscience soient ou bien la garantie prolétarienne, ou bien la garantie contre-révolutionnaire, nous avons déjà exemplifié qu'il peut y avoir un mouvement prolétarien avec des mots d'ordre totalement bourgeois. La difficulté réside par conséquent dans le fait de situer le saut de qualité par lequel une lutte prolétarienne est liquidée et où les ouvriers en mouvement se transforment objectivement en agents du Capital, non seulement dans le sens productif (ce qui est toujours le cas) mais aussi dans le sens de la défense de l'esclavage salarié et des intérêts immédiats de la bourgeoisie (défense de sa propriété privée, de ses moyens de production, de son taux d'exploitation). Et en particulier, situer à chaque moment spécifique de la lutte de classe, ce saut de qualité sans le faire dépendre linéairement des mots d'ordre et en même temps en considérant les mots d'ordre comme part du mouvement réel.

Ainsi, par exemple, quand sont revendiquées la "défense du travail", "la défense de l'entreprise", "la défense de la mine", le mouvement (s'il y en a encore un) se tue. Et il faut dénoncer cela clairement, c'est une des tâches les plus importantes des révolutionnaires qui participent à la lutte. Mais nous insistons sur le fait que nous avons vu apparaître mille fois des mots d'ordre bourgeois au sein des mouvements objectivement prolétariens contre la bourgeoisie.

Quand l'ouvrier crie "défense du travail", "défense de l'entreprise",... (comme nous l'avons vu à travers l'analyse des médiations), ce qui l'intéresse vraiment n'est pas le travail, contre lequel bien souvent il crache toute la journée, ou la sombre tombe qu'est pour lui la mine ou l'entreprise, mais ce dont il a besoin pour vivre mieux. Pourtant, il ne vas pas s'enhardir jusqu'à proclamer ses propres intérêts, la société lui a appris que cela ne se fait pas. Le syndicaliste radical, le gauchiste, le trotskyste, dira que même si ces mots d'ordre ne sont pas les meilleurs, il vaut mieux s'en tenir à eux "parce que sinon nous allons nous isoler des masses"(!!??), ou parce que l'opinion publique accepte mieux le fait "qu'ils ne revendiquent pas pour leurs intérêts égoïstes, mais bien pour les intérêts de toute la nation". Le devoir des révolutionnaires est précisément l'inverse, faire en sorte que le mouvement assume ses propres intérêts. Cela n'a rien à voir avec la prétendue transformation d'une lutte économique en une lutte politique, ni avec l'introduction de la conscience politique dans la lutte économique comme le préconise la social-démocratie dans toutes ses variantes, mais de rendre conscients dans la lutte même des intérêts réels que contient ce mouvement pour les nécessités prolétariennes.

Lorsqu'il y a réellement un mouvement prolétarien contre le Capital (on ne peut transformer une non lutte ouvrière en une lutte ouvrière par l'introduction de n'importe quel type d'idées!!), le problème-clé du mouvement est de s'assumer en tant que tel, de rompre avec toute la toile d'araignée idéologique. Réapparaît ainsi le problème de savoir quels mots d'ordre opposer à ceux de la bourgeoisie. La réponse, nous l'avons faite apparaître à travers tout le texte. Tous les mots d'ordre bourgeois partent d'une présentation naturelle et logique de ce qui est social et, en termes humains, absurdes, et tout au contraire, les mots d'ordre qui font avancer la lutte sont ceux qui, même s'ils apparaissent socialement comme illogiques et absurdes, partent des nécessités du prolétariat en tant qu'être humain, et donc de tout ce qui signifie l'amélioration réelle du prolétariat en tant qu'être humain, et donc de tout ce qui signifie l'amélioration réelle de son niveau de vie, au détriment de la bourgeoisie et de l'économie nationale.

La réponse n'est par conséquent pas compliquée. C'est au contraire la contre-révolution qui complique tout: elle réussit à nous présenter comme illogique et absurde jusqu'à nos propres besoins et tout ce qui nous fait souffrir aux plus profonds de nos tripes, et en même temps, elle nous montre comme ce qu'il y a de plus naturel et humain, notre sacrifice sur l'autel de l'économie nationale.

La réponse se trouve, pour l'exprimer brutalement, dans les tripes de tous les prolétaires qui luttent. Les mots d'ordre et les drapeaux corrects varieront au gré des circonstances, mais ils ne peuvent jamais consister à accepter ces médiations comme naturelles, à accepter le sacrifice des besoins, tout au contraire, ils seront l'expression effective de ces besoins.

S'accrocher aux besoins humains, contre toute tentative de la part des intellectuels bourgeois d'introduire la conscience dans les rangs prolétariens, ce n'est pas seulement la ligne d'action qui conduit à la révolution, mais ce qui dicte aux militants révolutionnaires la manière d'agir.
 



 
 

NOTES :

1. Nous ne nous référons pas à l'ouvrier individuel qui, au sens strict du terme, n'est même pas productif, mais bien à l'ensemble du prolétariat, à l'ouvrier collectif qui est le seul producteur des moyens de vie (rappelons également qu'il est aussi le seul producteur de toute la saloperie que le Capital a besoin de "produire" pour se valoriser, c'est-à-dire des valeurs d'usage qui n'ont rien à voir avec les nécessités humaines).

2. Lire à ce propos les textes "De l'aliénation de l'homme à la Communauté humaine" et "Activité humaine contre travail", publiés dans notre revue centrale en français No.14, encore intitulée Le Communiste.

3. Marx disait déjà: "Il ne s'agit pas de libérer le travail, mais de le supprimer."

4. C'est uniquement dans les cas de tyrannie extrême et de destruction totale de la résistance ouvrière que l'être humain peut être opprimé à tel point qu'il en arrive à considérer le travail comme une fin et non comme un moyen pour vivre. C'est ce qu'a tenté le stalinisme, le nazisme, les Fronts Populaires et plus près de nous, le castrisme et dans une moindre mesure, le sandinisme. Mais les limites de telles expériences peuvent se démontrer par le nombre toujours croissant de prolétaires accusés de saboter le travail, condamnés, emprisonnés ou assassinés.

5. Comme l'aura perçu le lecteur, dans ce type d'analyse, il est décisif de combattre la vieille conception de séparation entre l'économique et le politique, entre l'immédiat et l'historique, en en montrant l'unité indissociable et qu'en chacun de ces aspects apparents sur lesquels la social-démocratie base toute sa théorie, est contenu l'autre aspect, prétendument opposé ou pour le moins distinct.

6. Lire à ce propos: "'Maintien du pouvoir d'achat', un mot d'ordre réactionnaire", in Le Communiste No.4.

7. Ne méritent ce nom, ni ceux qui se contentent de ces mots d'ordre, ni ceux qui du fait que ces mots d'ordre ne sont pas suffisamment révolutionnaires abandonnent la lutte ou proclament du haut de leur tribune théorique que toute lutte pour les intérêts immédiats du prolétariat est historiquement dépassée.

8. Tandis que les réformistes enferment la lutte dans le cadre d'une augmentation de salaire nominal ou réel, l'idéaliste s'isole du mouvement en proclamant qu'il ne peut lutter pour une augmentation salariale car il est contre le salariat.


CE34.5 A mots d'ordre étranger au prolétariat, conscience ouvrière aliénée