Le Capital a constitué le monde comme totalité. En faisant abstraction de toutes les particularités régionales, il a soumis la totalité des hommes à sa dictature universelle, les transformant en simples moyens de sa valorisation. Mais il n'a pas éliminé les contradictions, bien au contraire, il les a simplifiées et aiguisées.

Il n'a pas plus aboli les contradictions propres aux classes dominantes du passé, que les tares spécifiques à toute société de classes (par exemple: le racisme, l'oppression,...). Ici aussi, le Capital a porté ces contradictions à leur expression maximale et multiplié à l'infini toutes les atrocités des sociétés d'exploitation du passé.

Dans sa substance même, le Capital contient la totalité et la dispersion, la force jusqu'à la centralisation généralisée (force centripète) et la force centrifuge, l'unité et la séparation, la tendance effrénée à la construction et au développement des forces productives, en même temps que leur dépréciation et leur destruction totales... et enfin, la nécessité permanente des alliances et unions et la guerre impérialiste de destruction. Il s'agit à chaque fois d'expressions qu'adopte la contradiction essentielle qui le caractérise: la contradiction valorisation/dévalorisation. Cela signifie que l'élément essentiel du Capital, sa vie, c'est la valorisation permanente de la valeur, qu'il ne peut réaliser sans révolutionner en permanence le mode de production et provoquer des convulsions, tout autant permanentes, de dévalorisation (1).

La social-démocratie, dans ses versions de droite comme de gauche, n'a jamais compris la contradiction inhérente au Capital. Ses théories ne furent que des vulgarisations du marxisme ou, mieux dit, consistèrent à traduire en langage "marxiste" les théories des économistes vulgaires de l'époque. Ne pas comprendre la contradiction, c'est ne pas comprendre le mouvement, c'est à dire la vie, l'être. Le Capital fut ainsi assimilé à un de ses aspects particuliers, et en général à son aspect positif (ce qui est le propre de toute l'économie vulgaire, apologétique de tout). C'est ainsi que toutes les théories de la décadence du capital financier, de l'ultra-impérialisme,... partent du pôle positif du capitalisme et de la croyance que le Capital fut à un certain moment progressiste en soi, qu'il développait les forces productives sans les entraver et les détruire en même temps (2) et qu'il contenait comme tendance unique, la centralisation universelle. En fait, les social-démocrates n'ont jamais saisi le Capital en tant qu'être, en tant que phénomène en mouvement et en révolution constante, en tant que valeur en procès. Ils furent donc absolument incapables de comprendre que le monde entier était un monde de production et de reproduction du Capital ce qui n'excluait pas, mais tout au contraire conditionnait et déterminait, la permanence et le développement de guerres proprement capitalistes.

Dans la mesure où ils n'ont jamais compris que dans l'essence même du Capital étaient contenues son universalité et en même temps, la guerre de destruction des autres capitaux (et ils ont encore moins compris que cette guerre est une guerre de destruction du sujet historique du communisme: le prolétariat), les social-démocrates durent trouver un élément nouveau pour expliquer l'intensification permanente des guerres mondiales capitalistes à la fin du siècle passé. Des nouvelles théories ont alors surgi définissant l'impérialisme comme une nouveauté historique comportant un ensemble de caractéristiques nouvelles, comme époque, comme phase,...; ces théories impliquèrent une révision et une falsification absolue de l'histoire. Comme si le capitalisme avait pu, auparavant, ne pas être impérialiste (3).

Le Capital fut toujours impérialiste! Plus encore: des sociétés précapitalistes d'exploitation de classes pré et post-chrétiennes, le Capital a hérité la nécessité de la guerre entre les classes dominantes pour le partage du monde. Mais sous la dictature capitaliste, ces guerres d'affirmation et de développement du mode de production, ces guerres de rapine et de partage des moyens de production, qui dans les autres modes de production se développèrent occasionnellement et en fonction d'innombrables facteurs extrêmement complexes, deviennent totalement systématiques et nécessaires: le capitalisme ne peut vivre sans la guerre; le véritable sujet de la guerre impérialiste, c'est le Capital.

De la croyance que l'impérialisme était un type de politique du capitalisme qui correspondait à une période ou à une phase déterminée et à un type d'action qui correspondait au "capitalisme des pays impérialistes" (!), la social-démocratie en arriva à conclure que les guerres sous le capitalisme pouvaient ou non être impérialistes (4) ou, dit d'une autre manière, qu'en plein XIXème et XXème siècles, les guerres entre Etats pouvaient ne pas être impérialistes. En réalité (mais le développement de ce point nous conduirait à dépasser les limites fixées par le texte), la pratique bourgeoise et contre-révolutionnaire des partis social-démocrates les empêchait de comprendre le Capital. Réciproquement et plus essentiellement encore, ces nouvelles théories pseudo "anti-impérialistes" permettaient de justifier la politique impérialiste de la social-démocratie internationale (5).

Comme nous l'avons exposé à d'autres reprises, le caractère impérialiste du Capital se trouve dans chaque atome de valeur en reproduction. Chaque particule du Capital cherche la plus grande valorisation possible (c'est-à-dire la maximalisation du taux de profit) et est disposée à tout sacrifier pour l'obtenir (y compris son propre gestionnaire bourgeois, comme le démontrera Marx). Dans ce processus, il entre dans la circulation générale (le Capital vu dans sa totalité), c'est-à-dire qu'il entre dans le champs général de la concurrence et de la guerre pour obtenir cette valorisation. La plus grande masse de capital se met par là dans les meilleures conditions pour obtenir un plus grand taux de profit et, pour ce faire, la concentration et la centralisation se développent en symbiose (6).

Tout capital est une masse de particules de capital unies pour la guerre de la valorisation, qui tendent à adhérer à d'autres particules en chemin. Tout appareil pour la guerre impérialiste (armée, état, constellation d'états,...) est, à cet égard, l'exécutant exclusif, dans sa guerre, de la politique du Capital (et par conséquent d'une unité du capital). Il est donc absurde de séparer l'Etat du capital et l'impérialisme du capital, et de prétendre qu'à l'époque capitaliste existent des Etats non impérialistes et/ou des guerres non impérialistes. Le Capital a réduit toutes les réalités à sa propre réalité. Il a soumis tous les sujets antérieurs (hommes, groupements, états, alliances d'états,...) à lui en tant que réalité totalitaire et les a transformés en simples moyens de sa valorisation, en simples instruments de lui-même. Le Capital s'est en même temps auto-transformé en sujet exclusif, en sujet par excellence.

La raison pour laquelle le Capital en tant que Capital total et mondial s'exprime, dans le même temps, comme capital particularisé, comme capital décomposé en différents capitaux particuliers qui s'affrontent; la raison pour laquelle il n'existera donc jamais sous la forme d'un seul consortium, d'un seul et unique monopole ou d'un ultra-impérialisme mondial qui aurait aboli l'ensemble de ses contradictions, tout cela se déduit de l'essence même du Capital et en aucune manière des caractéristiques particulières des pays ou des Etats. Dans chaque atome de valeur en procès, se trouve non seulement la nécessité essentielle de s'allier et de se centraliser, mais aussi celle de ne pouvoir opérer cette unification que contre les autres capitaux en valorisation (7). Il est indispensable ici d'expliquer l'opposition avec le communisme. Tandis que l'unification du prolétariat est un objectif en soi et qu'il existe une coïncidence totale entre l'objectif du communisme (la communauté humaine mondiale) et ce processus d'association, d'unification, pour le capital au contraire, l'unification est une antithèse simple (une négation purement négative), un simple moyen pour être plus puissant dans la guerre commerciale et la guerre militaire.

Le capital veut devenir plus puissant dans la guerre commerciale, non seulement pour un problème superficiel de marchés (ce qui est en général le seul que comprennent les économistes vulgaires, y compris les social-démocrates), mais aussi parce que la valeur se valorisant attire la valeur pour être plus rentable dans l'achat de moyens de production: économie d'échelle, et/ou les dites "économies externes",... Dit d'une autre façon, plus le capital qui se transforme en capital productif est important, plus il est facile d'obtenir et de dépasser le taux moyen de profit.

Quant à la guerre militaire, elle n'est au fond que la continuation de la guerre commerciale à un niveau supérieur, pour les mêmes raisons générales et parce que la guerre ouverte se gagne, à la fois, dans le développement des forces productives et dans son prolongement dans l'économie militaire.

Dans tous les cas, depuis les sociétés par actions, jusqu'aux banques, états ou constellations d'états, la caractéristique principale de toute union, c'est l'alliance des divers intérêts dont l'opposition est inhérente à la soumission de tous au marché, là où tous les accords présupposent l'autonomie et l'égoïsme de chacun des contractants.

Le fonctionnement optimal de ces unions n'est justement pas défini par l'identité des intérêts, mais tout à l'opposé, par la reconnaissance des intérêts contraires de toutes les parties et par les renonciations partielles et occasionnelles de chacun des contractants au nom de l'unique intérêt commun (8): celui d'être dans les meilleures conditions pour reproduire le capital, c'est à dire gagner la guerre. L'opposition avec le type d'unité du communisme, devient encore plus évidente, car dans le communisme il n'y a aucune renonciation, aucun sacrifice particulier au nom d'un supposé bien commun, mais tout au contraire, l'affirmation directe de l'intérêt de l'homme et de l'espèce, sans aucune médiation ou subordination.

C'est pourquoi, même lorsque le communisme s'exprime localement, en tant qu'action territoriale, porté en avant par une poignée d'hommes dans n'importe quel point du monde, il contient la totalité, et dans n'importe laquelle de ses expressions particulières, il développe les intérêts de la communauté humaine mondiale (9). C'est pour cela même qu'il n'a besoin d'aucune démocratie qui vienne organiser et dissimuler les oppositions (en réprimant si nécessaire); il n'a rien à foutre d'une démocratie qui vienne concilier les intérêts, et unir et organiser ce qui est socialement antagonique.

A l'inverse, l'unité du capital (10), est toujours une unité de capitaux contre d'autres capitaux. Le développement du capital ne peut être autre chose que le développement de la guerre -contre le communisme évidemment, mais aussi- contre les autres capitaux. Arrivée à un certain point, la valorisation du capital ne peut plus se réaliser qu'en détruisant ses concurrents, ou en centralisant et en révolutionnant ses forces productives, ce qui revient exactement au même. En effet, tout développement des forces productives dans une entreprise, dans un ensemble d'entreprises, de pays... (qui s'opère, sans exceptions, pour améliorer les conditions de valorisation, que cela plaise ou non au capitaliste, au président de la république ou au syndicaliste de service), attaque les conditions de valorisation des capitaux du monde entier, dévalorisant ainsi les moyens de production.

Dans les circonstances actuelles, alors que tant d'imbéciles en liberté proclament que tel Etat est plus impérialiste que tel autre, que tel président est un agent impérialiste et qu'en revanche tel autre non, que le problème est entre pays impérialistes et pays "sous-développés" (!) ou ce qui revient au même, qu'il faut chercher l'entente cordiale et la paix entre les pays, ou encore que si dans le monde on arrivait au développement parfait et équilibré (!) du capitalisme, les guerres seraient évitées...; dans les circonstances actuelles, donc, alors que toutes ces idioties (et bien d'autres bêtises complémentaires!) sont émises, nous avons considéré comme fondamental, à propos de cette question, de mettre quelques points sur les "i". Cela nous semblait important, surtout pour ce qui concerne les aspects particuliers des contradictions impérialistes, afin que celles-ci ne soient pas comprises dans le sens vulgaire et journalistique que les bourgeois leur donnent, mais bien -dans toutes circonstances- comme des expressions inhérentes à la réalité de la société capitaliste mondiale. Il va de soi que cette façon de voir les choses ne laisse qu'une alternative: la continuation de la barbarie impérialiste ou la destruction de haut en bas et de bas en haut de toute la société basée sur le Capital.
 



 
 

NOTES :

1. Rappelons que toute révolution des forces productives dans un secteur donné -révolution toujours introduite pour augmenter le taux de profit (plus-value extraordinaire)-, diminue immédiatement et directement les valeurs unitaires produites dans ce secteur, ainsi que les moyens de production, mais dévalorise aussi (bien que cela soit de manière non immédiate) les valeurs unitaires des marchandises de tous les secteurs, incluant plus spécialement les moyens de production du monde entier, qui constituent la matière physique du capital fixe (bâtiments, installations, chaînes de montage...).

2. Ce qui constitue déjà en soi, une révision intégrale des fondements de l'exposé de Marx.

3. Cf. "Le pire produit de l'impérialisme: l'anti-impérialisme" in Le Communiste No.25.

4. Et il est historiquement bien clair que les social-démocrates ne se référaient pas à la guerre révolutionnaire du prolétariat contre le Capital, mais bien aux guerres entre nations.

5. La social-démocratie en Amérique du Sud, en accord avec la classification bourgeoise entre pays, correspondait à la social-démocratie des "pays non-impérialistes"; elle démentait la théorie matérialiste vulgaire de l'aristocratie ouvrière, mais elle ne fut évidemment pas moins impérialiste que les autres pour cela (ce qui n'aurait pas de sens!). Elle constituait clairement, comme dans n'importe quelle partie du monde, une force décisive contre la révolution et au service du recrutement des ouvriers pour la guerre capitaliste.

6. Cette symbiose a contribué à l'assimilation erronée entre chacun des concepts. La distinction effectuée par Marx dans "Le Capital" entre la concentration -"basée directement sur l'accumulation ou bien plus, identique à elle"- et la centralisation, c'est à dire "la concentration des capitaux déjà existants", garde toute sa pertinence car "bien que l'expansion et l'intensité relatives du mouvement de centralisation dépendent aussi, jusqu'à un certain point, du niveau déjà atteint par la richesse capitaliste et la supériorité du mécanisme économique, les progrès de la centralisation ne dépendent pas d'un accroissement positif du capital social."

7. A l'exception évidemment de l'unification explicite de tout le capital contre le communisme, contre la subversion prolétarienne. Et nous disons unification explicite, car la guerre capitaliste, la guerre entre forces impérialistes est de fait une unification implicite (couverte par la séparation et la guerre) contre le prolétariat et son objectif historique: le communisme.

8. Il ne faut pas oublier que la base même de la société capitaliste présuppose la production historique de l'individu, du citoyen, c'est-à-dire de la guerre de tous contre tous, réglementée par le droit qui reconnaît l'antagonisme généralisé des individus comme base et fondement de leur existence. La "société unitaire", la nation, le peuple... c'est l'existence en commun de ces individus s'affrontant à travers leur reconnaissance mutuelle en tant que propriétaires de marchandises. La démocratie est précisément cette reproduction permanente d'individus atomisés et égoïstes confrontés aux autres, en même temps que leur conciliation généralisée. La généralisation de la conciliation est à son tour le produit de l'universalité de l'aliénation de l'activité personnelle (travail salarié) et s'impose par la violence et le terrorisme d'Etat.

9. Marx soulignait que: "...quand bien même elle ne se produirait que dans un seul district industriel, une révolution sociale se place au point de vue de la totalité, parce qu'elle est une protestation de l'homme contre la vie déshumanisée, parce qu'elle part du point de vue de chaque individu réel, parce que l'être collectif (gemeinwesen) dont l'individu s'efforce de ne plus être isolé est le véritable être collectif de l'homme, l'être humain." (Gloses marginales critiques à l'article: "Le roi de Prusse et la réforme sociale par un Prussien" - Karl Marx)

10. "Le capital ne peut exister qu'en tant que nombreux capitaux." (Grundrisse - Karl Marx)
 


CE33.5 Capital : totalité et guerre impérialiste