CHAPITRE 3

 
 
 
Délimitation de notre critique de l'Economie
 
 
 
 
 
 
Nous renvoyons le lecteur à la revue "Le Communiste" No.27, pages 54 à 58, pour ce qui concerne la présentation générale de ces travaux et la cohérence globale de notre rubrique "Pour la critique de l'économie politique", ainsi que pour le cadre dans lequel notre groupe (GCI) participe de la critique prolétarienne de l'économie. Nous avons également replacé, en annexe à ce texte, le plan général que nous avions publié dans ce même No.27 de "Le Communiste", pour faciliter la vision d'ensemble de ces travaux. 
 
 
 
 
 
 

Le marxisme en tant qu'Economie Politique en opposition avec l'oeuvre de Marx

 

Dans ce texte nous mettrons en évidence que ce qui s'appelle socialement "marxisme" appartient en fait à l'économie politique telle que nous l'avons délimitée en opposition à l'économie vulgaire (cf. "Le Communiste" No.27, pages 59 à 72).

Nous verrons que l'oeuvre de Marx se situe aussi en opposition totale à l'économie vulgaire. Quant à l'économie politique, même si certaines de ses critiques à l'encontre de l'économie vulgaire peuvent ressembler sur certains points à celles de Marx, l'oeuvre de Marx se détermine cependant comme une totalité antagonique, critique et destructive de l'économie politique. C'est ainsi que l'oeuvre de Marx s'intitule et est une critique de l'économie politique.

Nous commencerons par rendre explicite dans ce texte cet antagonisme fondamental qu'est celui existant en général entre la critique de l'économie et l'économie elle-même avec toutes ses doctrines (depuis le "marxisme" jusqu'à l'économie néo-classique), en reprenant les mêmes cinq points par lesquels l'économie politique s'oppose à l'économie vulgaire et en expliquant le contenu essentiellement différent que leur donne l'oeuvre de Marx. En réalité, il s'agit seulement d'introduire l'exposition de notre conception que nous commencerons à aborder véritablement dans ses aspects centraux, dans la prochaine "Contribution à la critique de l'Economie".
 
 
 
 

3.1. "Marxisme", "Economie Marxiste".



 

Avant de définir notre propre conception, la réalité nous impose de développer une importante mise au point délimitative (et qui ira en s'approfondissant tout au long du travail) par rapport à ce qui est appelé "marxisme" et/ou "économie marxiste".

Aujourd'hui, dans les moyens de fabrication et de diffusion de l'opinion publique, dans les syndicats, dans les universités, dans les publications académiques,..., on entend par marxisme et par économie marxiste, ce qui est en réalité une branche de l'économie politique (branche qui n'est, bien entendu, pas exempte non plus, de la conception vulgaire en économie).

En effet, il suffit aujourd'hui qu'un auteur, un écrivain, un chef syndicaliste, un économiste,... parle de luttes de classes, de plus-value, de théorie de la valeur travail, et qu'il reconnaisse des lois objectives dans l'économie... pour que (même s'il ne l'a pas fait explicitement) la société le mette dans une case appelée "marxisme".

La majorité de ces auteurs (nous nous concentrons maintenant sur ceux qui s'occupent spécifiquement de l'activité économique) acceptent volontiers cette classification et se proclament d'eux-mêmes "économistes marxistes". En tenant compte des grandes branches dans lesquelles ces économistes marxistes se divisent et s'organisent (1), nous pouvons affirmer qu'ils considèrent et acceptent tous, comme définitions caractéristiques de leur marxisme, principalement (et dans certains cas exclusivement), l'ensemble des points forts que nous avons signalés comme étant les caractéristiques fondamentales de l'économie politique, dans son opposition à l'économie vulgaire, à savoir (et nous allons utiliser ici la même énumération qu'à la fin du chapitre précédent, paru dans "Le Communiste" No.27):

Il est évident que certains auteurs, plus compromis avec la vulgarité de la science économique, ne conçoivent même pas toutes ces oppositions avec leurs homologues, les économistes vulgaires, et que certains autres ajouteront quelqu'autre point à cette énumération, mais cela n'est pas essentiel.

Ce qui est fondamental, c'est de constater l'identité de base entre l'économie politique et l'économie -dénommée- marxiste. Cette identité est aujourd'hui une réalité idéologique de la société que nous constatons objectivement et dont l'explication se trouve dans l'idéologisation du marxisme, c'est-à-dire dans l'extraordinaire capacité d'épurer de la théorie de Marx tout ce que celle-ci avait de révolutionnaire et de la transformer en une idéologie de plus, en une partie de l'économie politique, jusqu'à même en faire une religion d'Etat! Sans faire de ce sujet un problème de dénomination, il nous paraît conceptuellement adéquat de considérer (et d'appeler) tous ces marxistes (les économistes marxistes, donc) comme des économistes, comme partie intégrante de l'économie politique (3).
 
 
 
 

3.2. Marx, critique de l'Economie Politique.



 

Contrairement à tous les économistes actuels, Marx ne s'est pas voué à l'économie politique et interpréter son oeuvre comme une nouvelle économie, comme une économie marxiste, fait partie de la plus grande falsification historique qui ait pu être faite à propos de quelqu'un. Toute l'oeuvre de Marx est, au contraire, une critique totale et générale de l'économie politique et de la société de laquelle elle émerge (c'est-à-dire, critique de l'économie et de son produit idéologique: l'économie politique).

Marx signale expressément cela dans chacune de ses oeuvres se référant à l'activité économique. C'est pourquoi "Le Capital" est sous-titré "Critique de l'Economie Politique", les Grundrisse s'intitulent "Fondements de la Critique de l'Economie", la Contribution est une "Contribution à la Critique de l'Economie Politique", et Marx a entamé également une "Critique des Théories de la Plus-value" (traduit et mieux connu en français par "Les doctrines économiques", oeuvre qui restera inachevée), etc...

Quelques économistes marxistes, moins idiots ou plus conscients du fait que rompre jusque dans la forme avec la tradition représentait une erreur tactique, ont, à partir de cette évidence, essayé de rectifier quelque peu le tir, mais non sans se contredire à chaque instant.

Ainsi, par exemple, Delleplace (4) établit clairement l'identité de base de toutes les théories économiques du capitalisme et en particulier entre toutes les théories néo-classiques et les théories classiques, insistant sur le fait que, dans tous les cas, il y a une naturalisation des catégories sociales et historiques. Il essaye ensuite de démontrer que le marxisme a comme point de départ le "rejet de l'économie politique" et ne manque pas de souligner un ensemble de points intéressants dans la rupture entre l'oeuvre de Marx et les économistes (considérer le mode de production capitaliste comme mode spécifique de socialisation). Cela constitue évidemment une exception parmi les marxistes et un mérite de l'auteur qui, cependant, n'arrive jamais à saisir les éléments essentiels de la rupture. En effet, bien qu'il arrive à remettre en question l'idéologie matérialiste naturaliste propre à toute l'économie marxiste dans toutes ses variantes, il fait de la théorie de Marx une "théorie de la société actuelle", une "théorie du capitalisme" d'où dériveraient tous les autres aspects théoriques, sans se rendre compte que l'essence de la rupture n'est pas l'étude de la société actuelle, mais celle de la destruction de la société actuelle, que le fondement de la rupture n'est pas la biologie du Capital, mais sa nécrologie; c'est-à-dire qu'il perd justement de vue la négation (ou si l'on veut la révolution) comme l'élément nodal de tout l'édifice théorique. Comme critique de cette vision, nous pourrions dire que de la même manière que le pré-capitalisme ne peut être compris que dans l'optique du capitalisme, le capitalisme --"la théorie de la société actuelle"-- est un sous-produit du communisme (mais n'insistons pas ici car nous sommes en train d'introduire des éléments dont nous parlerons dans le prochain texte).

Un autre exemple est celui d'Ernest Mandel qui, lui, arrive à reconnaître que la critique de l'économie conduit à la fin de l'économie politique et même que c'est là une affirmation de tout ce qu'il considère être la trajectoire marxiste: "Marx en personne, suivi par Rosa Luxembourg, Hilferding, Boukharine et Préobrajensky est formel à ce sujet. L'économie politique s'éteint en même temps que les catégories économiques qu'elle s'efforce de révéler" (5). Mais cela n'empêche pas moins Mandel d'intituler son livre: "Traité d'Economie Marxiste"!

Mais ce problème formel est le reflet d'un problème de fond, substantiel (6): tandis que Marx fut objectivement un critique de l'économie, tous ces économistes qui prétendent être ses épigones sont les défenseurs de l'économie (en général, défense implicite du mode de production) et de son expression théorique "l'économie politique".

Il nous sera sûrement répliqué que Marx lui-même se reconnaîtrait dans chacun des points d'antagonisme par rapport à l'économie vulgaire. Cela est en principe superficiellement vrai, et pourrait pour cela faire figure d'argument, mais si nous approfondissons la réalité, cet argument est démoli. Effectivement, dans ce type d'énumération de points antagoniques avec l'économie vulgaire, l'oeuvre de Marx pourrait être reconnue comme celle de David Ricardo, de la même manière que si nous définissons la critique de l'idéalisme (prenons Hegel) à partir de l'oeuvre d'un matérialiste (prenons Feuerbach) (7), cela nous amènerait à reconnaître des aspects communs entre Feuerbach et Marx. C'est fondamentalement dû à ce que les deux reconnaissent le matérialisme et que, par conséquent, ils ont comme point de départ l'observation expérimentale. C'est sans aucun doute un terrain commun, l'unique terrain commun par lequel l'oeuvre de Marx s'approprie la réalité et s'occupe par conséquent également de la lutte des classes, étudie les lois objectives, sociales et historiques de l'activité économique, pose la découverte du travail comme la substance de la valeur, adopte, comme méthode, l'abstraction et la concrétisation progressive et réalise la critique du statu quo. Mais comme nous le verrons, ce terrain commun n'est pas autre chose qu'un champ de bataille, un champ de guerre ouverte; chacune des deux conceptions se salit dans la boue de la lutte des classes, et lorsque le combat se fait sanglant, alors que l'économie vulgaire fait abstraction de la vie elle-même, non seulement l'oeuvre de Marx, en tant que critique de l'économie politique subsiste en tant que la seule anti-thèse générale face à celle- ci, mais en plus, l'économie politique, pour ne pas périr, épouse l'économie vulgaire jusqu'à adopter ses propres conceptions.

Par conséquent, s'il est vrai que l'oeuvre de Marx se reconnaît dans ces points fondamentaux --qui ne sont en réalité rien d'autre que ceux de toute conception matérialiste--, c'est sans oublier que l'oeuvre de Marx n'est pas matérialiste "tout court", mais bien matérialiste dialectique, ce qui implique une négation générale et radicale de tout le matérialisme précédent, de sorte que:

Dans la partie du texte qui suit, nous exposerons le point 1: le contenu essentiellement différent (et dans beaucoup de cas opposé) que donnent à ces cinq points (nous poursuivrons avec la même énumération) d'un côté, l'économie politique, et de l'autre, l'oeuvre de Marx. De la sorte, nous mettrons en évidence la falsification qui a été faite de cette dernière.

Nous exposerons explicitement dans le texte que nous publierons dans un prochain numéro, et qui développe la Critique de l'Economie Politique, la rupture fondamentale entre celle-ci et sa critique, c'est-à-dire le point 2. Ce pour quoi le premier point nous sera utile, bien sûr.
 
 
 
 

3.3. Réalité économique et lutte de classes.



 

Ce qui constitue l'opposition entre économie politique et économie vulgaire ne peut, par définition, constituer la rupture avec celle-là, ni ne représente quelque chose de spécifique de l'oeuvre de Marx, étant donné que l'opposition à l'économie vulgaire est le fondement même de l'oeuvre de l'économie politique. Mais la distorsion de la réalité que le marxisme en tant qu'idéologie et les autres économistes ont opérée est telle que n'importe quelle analyse qui a pour objet la réalité économique, et par conséquent les luttes entre les classes, est identifiée avec ce que Marx est censé avoir fait mais qui en réalité n'est pas autre chose que ce que firent de son oeuvre, ses "épigones".

L'étude de la réalité économique, et donc de la lutte de classes, par laquelle l'économie politique s'oppose à l'économie vulgaire, est, contrairement à ce que celle-ci dit, une nécessité générale de la bourgeoisie et c'est pourquoi nous rencontrons ce genre d'analyse chez tous les économistes classiques. Dans cette mesure, nous pouvons définir l'économie politique comme la science du Capital s'auto-analysant, en opposition à l'économie vulgaire qui devra se définir: "techniques d'une administration efficace". Les économistes ("marxistes"), ignorant volontairement ou involontairement cette réalité, présentent quasiment Marx comme celui qui aurait découvert la lutte des classes. Du point de vue de la critique de l'économie politique, c'est-à-dire de notre propre conception, l'important n'est pas l'analyse de la lutte des classes en soi (il n'y a aucune frontière, aucune rupture), mais de comprendre que l'existence des classes est une phase transitoire dans l'histoire de l'humanité, que celles-ci n'ont pas toujours existé et que leur nécessaire suppression historique est sans équivoque, ou mieux dit, inexorablement, déterminée dans la société présente. Ce point fondamental de rupture --maintenant réelle-- entre tous les économistes et la critique de l'économie est indissociablement lié à la compréhension de ce que la lutte des classes conduit nécessairement et impérativement à la dictature du prolétariat et à l'abolition de toutes les classes. Souvenons-nous de la lettre de Marx à Weydemeyer. Il répondait déjà de manière catégorique aux interprétations marxistes:

Un aspect fondamental de la falsification de l'oeuvre de Marx (de là notre insistance) est celui par lequel la rupture est présentée là où elle ne se trouve pas afin de l'occulter là où elle réside. C'est pourquoi à chaque moment historique décisif où la nécessité de reconstituer les bases programmatiques de la critique de l'économie se concrétise positivement dans une poignée d'hommes (contre les grands idéologues du marxisme), ceux-ci se virent forcés de commencer par éclaircir ces aspects fondamentaux: c'est le cas du Lénine de "L'Etat et la Révolution", des revues Bilan et Prometeo dans les années '30, ou plus proche de nos jours, de Camatte,... Lénine dit par exemple: Ce n'est par conséquent pas la reconnaissance de la lutte des classes, ni celle de sa nécessité historique qui est essentielle et qui marque une rupture dans l'oeuvre de Marx (cette reconnaissance résulte de la constatation phénoménologique la plus élémentaire), mais au contraire, justement, celle de la nécessité historique de la suppression des classes et de leurs luttes (12). Les marxistes qui ne comprennent pas la confirmation de cette nécessité dans le présent (13) et qui croient se situer dans la ligne historique de l'oeuvre de Marx pour considérer et analyser les luttes de classes, non seulement ne comprennent pas ce qu'il y a d'essentiel dans celle-ci, mais, en outre, se situent objectivement dans la ligne historique de l'économie classique (et vulgaire).
 
 
 
 

3.4. Caractère objectif, social et historique des lois économiques.



 

Chacun des points pour lesquels nous avons décomposé la conception de l'économie politique, sont en réalité profondément unis et nous avons seulement fait cette séparation artificielle afin d'exposer.

L'analyse de la réalité, l'activité économique, la lutte des classes qui est une réalité par définition sociale et en mouvement historique, donne un caractère objectif, social et historique aux lois de l'économie en tant que science. Tous les représentants de la société intéressés par une compréhension matérialiste de celle-ci, comme le firent les classiques, les physiocrates, ou les marxistes et néo-ricardiens aujourd'hui, essayeront d'exprimer de telles lois, sans jamais parvenir à retrouver la rupture entre Marx et la critique de l'économie politique; et bien entendu, ce n'est pas par la reconnaissance en soi (qui, en dernière instance, est faite formellement) de ces caractères que nous pourrons comprendre cette rupture.

Les choses changent complètement quand nous tenons compte de la totalité de l'oeuvre de Marx; le caractère objectif, le caractère social, le caractère historique signifient autre chose. Voyons quelques cas importants qui éclairciront l'opposition des sens.

"Objectif" ne veut pas seulement dire que la chose a une existence matérielle, réelle, ce que le sujet de la science reconnaît comme loi indépendante de la volonté des hommes, et que comme tel, le matérialisme identifie à la "vérité" (14); un mensonge validé socialement, une idée matérialisée, une mystification transformée en force sociale, etc..., --toutes choses que le matérialisme et le positivisme considèrent comme de simples représentations et par conséquent non objectives--, peuvent tout aussi bien être objectives. Ainsi, par exemple, face à l'argent qui apparaît comme la valeur réelle de toutes les choses, l'économie politique se contente de découvrir que c'est une marchandise comme toutes les autres (avec un ensemble de fonctions spécifiques: moyen de paiement, d'échange, mesure des valeurs, moyens de thésaurisation, monnaie universelle), mais elle est incapable de saisir qu'en tant que communauté fictive, l'argent constitue une réalité sociale et objective.

Et précisément dans les sociétés aliénées, dans les sociétés de classe, qui sont pratiquement les seules qu'analyse l'économie politique (et déjà nous voyons comment le caractère historique de l'économie politique se métamorphose en son con traire), les socialisations ne se réalisent qu'à partir des lois objectives comme celles-là, c'est-à-dire en tant que mystification transformée en force, comme communauté fictive, que ce soit le cas de la religion ou de l'argent en tant que religion. Mais comme l'économie politique ignore cette réalité objective, car elle la considère en tant que représentation absurde (comme le fait tout le matérialisme vulgaire avec la religion ou avec n'importe quelle autre représentation), elle ignore la réalité de l'unique socialisation existante, qui ne peut à l'évidence être autre chose que la généralisation de l'aliénation. Le caractère objectif et social de la socialisation lui échappe en tant que loi de l'économie politique car sa reconnaissance impliquerait de reconnaître l'aliénation en tant que loi. De même, vis-à-vis du mercantilisme (et l'économie politique ne sort jamais vraiment du mercantilisme pas plus que du nationalisme), nier l'aliénation comme loi, c'est admettre la socialisation mercantile comme communauté humaine ou autrement dit concevoir l'échange comme complément mutuel de la vie de l'espèce, comme vie véritablement humaine. C'est précisément ce que fait l'économie politique qui, par là, finit aussi par rompre fondamentalement avec le caractère historique des lois de l'économie.

Malgré ses nombreuses déclarations où elle considère les lois de l'économie comme historiques, l'économie politique se trahit toujours d'elle-même et est toujours a-historique. Cela signifie qu'il y a toujours pour elle des parties spécifiques du cycle historique universel (du communisme primitif au communisme intégral), des parties différentes selon les auteurs, qui sont considérées comme supra-historiques, générales ou bien naturelles ou encore comme la dernière station de l'histoire. De la sorte, leurs lois tendent à être a-historiques et dans presque tous les cas, les économistes se voient administrer ou conseiller la société, ce qui par cette voie les conduit également à renoncer même au caractère objectif et social des lois de l'économie, et à permettre --dans la logique du choix, dans la morale, dans la praxéologie--, que toute l'économie politique se vulgarise.

Dans le cas des économistes classiques, ceux-ci rompent avec le caractère historique des lois de l'économie politique quand ils parlent de l'individu, de l'homo economicus, sans être capables de le concevoir en tant que produit historique. Ils rompent plus brutalement encore avec l'histoire quand ils considèrent le système économique capitaliste comme la conclusion de l'histoire de l'humanité. L'économie politique se vulgarise totalement et rompt même avec le caractère social et objectif des lois économiques à partir des robinsonnades propres aux classiques.

A l'heure actuelle, l'économie politique (marxiste ou non) rompt avec le caractère historique des lois économiques quand elle envisage des éléments historiquement contingents comme attachés à la nature humaine, quand, d'une manière ou d'une autre, elle cherche dans le monde présent des aspects du stade final de l'histoire de l'humanité, quand, par exemple, un pays est appelé socialiste (ou communiste!), quand le mode de production d'une zone du monde --qui de toute évidence continue d'être un mode de production mercantile-- est considéré comme le but de l'histoire,... idées autour desquelles toute l'économie politique est construite. Un autre exemple, tout à fait généralisé, est de considérer l'argent, les classes sociales, l'Etat, la famille, etc. comme historiques, mais d'estimer le travail inhérent à la nature humaine, "général à toutes les formes de production". Il ne manque pas non plus d'économistes qui s'imaginent le communisme avec le travail. Dans tous les cas, les projections naturalistes de la société, présentes sur la société future, se font également sur le passé, et sur toutes les autres sciences sociales, naturelles et exactes, niant ainsi l'histoire réelle de l'humanité. Ainsi en est-il du "travail", comme si celui-ci avait toujours existé et qu'il dépassait même le cadre de l'existence humaine pour exister, par exemple, dans la physique; mais il en va également ainsi de tous ces produits historiques que l'économiste s'imagine inhérents à l'homme et qui participent de ses valeurs sans qu'il ne s'en rende compte. C'est pourquoi l'individu lui-même, tel que nous le connaissons aujourd'hui (15) n'est pas compris dans sa dissolution future, ni non plus dans son surgissement en tant que produit historique. Il ne manque pas non plus d'économistes marxistes qui sans le vouloir ni le savoir introduisent des robinsonnades dans leur analyse. C'est jusqu'à la dictature générale du Capital, c'est-à-dire la démocratie, qui acquiert chez certains auteurs ce caractère naturel et a-historique et est présenté comme le but de l'histoire, comme si celle-ci pouvait co-exister, se concilier, se fusionner avec le communisme.

De là le fait que la compréhension de la substance générale du Capital et des fondements de l'actuelle critique de l'économie sont inséparables de la critique de ces "matérialisations" opérées par le marxisme.
 
 
 
 

3.5. A propos de la théorie de la valeur.



 

En ce qui concerne la théorie de la valeur, la falsification opérée est à ce point grande et complexe que le seul thème de cette falsification devrait constituer une oeuvre à part. Nous nous limiterons ici à une brève mention des éléments principaux.

Selon l'économie marxiste, Marx aurait fondamentalement adopté (avec certaines modifications selon les auteurs) la théorie de la valeur inventée par les économistes classiques et que David Ricardo a portée à son expression maximale. D'après ceux-ci, la véritable rupture de Marx consisterait dans le fait d'avoir découvert la plus-value, c'est-à-dire dans le fait d'avoir découvert qu'il y a une partie de la valeur créée par l'ouvrier qui est appropriée par le capitaliste.

Tout d'abord, la théorie de la valeur travail (telle que la considèrent et l'appellent les économistes marxistes) jointe à la compréhension de ce que le travailleur ne reçoit pas tout le produit de son travail mais qu'une partie aboutit chez ceux qui le dominent et l'exploitent (part que sous le capitalisme Marx appelle la plus-value (ou sur-valeur)), --tout cela n'est absolument pas une invention des classiques, ni encore moins de Marx. Ces affirmations se succèdent durant toute l'ère capitaliste, et pour retrouver l'origine de cette compréhension matérialiste et objective de la valeur, nous devons remonter à plus de 20 siècles. Ainsi par exemple, Men Tse, qui vécut approximativement dans les années 380 à 290 avant J.C., qualifiait "le travail comme source unique de la valeur" et, en bon prédécesseur des économistes politiques, il reconnaissait ouvertement l'exploitation et exposait les faits du monde de son époque comme les données du meilleur des mondes possibles: "Ceux qui sont maintenus dans l'ordre par les autres les nourrissent, ceux qui maintiennent les autres dans l'ordre sont alimentés par eux. C'est là le devoir de tous sur la terre" (16). Il n'est pas intéressant ici de multiplier les exemples historiques à ce sujet; l'important, c'est de comprendre qu'entre cette théorie de la valeur travail de Men Tse, Platon,... et celle qu'adopteront plus tard Smith, Ricardo, il n'y a pas de rupture fondamentale; que dans tous les cas, la valeur des choses est constituée par le travail qui est physiquement incorporé; bien que ces notions soient interprétées différemment (17). La véritable rupture se trouve, entre toutes ces théories de la valeur travail d'un côté, et la conception de Marx, de l'autre.

Encore une fois, la rupture est cachée là où elle se trouve et est présentée à un autre endroit.

Pour beaucoup d'économistes marxistes, la théorie de la valeur de Marx serait une affirmation améliorée de celle qui affirme que le travail est la source de toute la richesse, affirmation que Marx partagerait en dernière instance avec Smith, Ricardo ou Men Tse (18). En réalité, pour Marx, au contraire, le travail n'est pas la source de toute la richesse, ni en général des produits. Marx lui-même se charge de le dire explicitement:

De son côté, Marx affirmera que le travail abstrait est celui qui constitue la substance de la valeur, et ce n'est pas seulement là une affirmation différente, mais carrément opposée. De plus, la première affirmation recouvre toutes les sociétés, la seconde, au contraire, recouvre exclusivement la seule société où existe le travail abstrait, la seule société mercantile généralisée: le capitalisme.

D'autres marxistes plus intelligents, qui "disent" au moins distinguer valeur d'usage et valeur d'échange (19), lorsqu'ils ont à définir la théorie de la valeur de Marx, l'identifie dans les faits à celle de Ricardo --et sans le savoir à celle de Men Tse--, en identifiant la "valeur" avec le travail incorporé dans la marchandise. Bien qu'ils ajoutent "travail nécessaire" (tout comme Ricardo), ou se réfèrent en paroles au travail abstrait, leur conception reste fondamentalement Ricardienne, c'est-à-dire physiologique et non sociale et historique comme l'est celle de Marx. Et cela ne les préoccupe pas trop de s'imaginer en "Robinson produisant des valeurs d'usage et des valeurs d'échange ou valeurs", étant donné que leur conception est totalement compatible avec cette vulgarisation. En général, cette théorie de la valeur se révèle intégralement pour ce qu'elle est quand elle finit par conceptualiser la "valeur individuelle" (20) et la théorie de l'échange inégal, qui conclut son apologie du système en transformant le concept même d'exploitation non plus en une relation entre classes mais entre pays!

En réalité, la ruptures entre toutes ces théories de la valeur travail, fondamentalement a-historiques par le fait d'être physiologiques, et la conception de Marx est totale et embrasse de multiples aspects que nous ne pouvons ici qu'énoncer:

 
 
 
 

3.6. La méthode.



 

Nous avons déjà énoncé les aspects fondamentaux de la continuité entre les marxistes actuels et l'économie classique, essentiellement matérialiste, mécaniciste, nous avons également mis en évidence la méthode de l'oeuvre de Marx dans laquelle le matérialisme cesse d'être un simple matérialisme pour se transformer en son contraire: le matérialisme dialectique. Cette dernière opposition totale, irréconciliable, a toujours été totalement incomprise par les marxistes qui considèrent que le matérialisme dialectique ne serait qu'un "type" de matérialisme. Pourtant, c'est précisément ici que l'oeuvre de Marx s'oppose complètement à l'économie politique. Les lois de la dialectique sont méprisées et ignorées par les économistes marxistes.

Ce n'est pas ici le lieu pour faire une exposition en soi des lois du mouvement de la matière sociale, c'est-à-dire de la dialectique historique (26); contentons-nous donc d'ajouter aux observations déjà réalisées quelques points fondamentaux par lesquels l'économie politique met en évidence la vulgarité de son matérialisme:

 
 
 
 

3.7. Critique du statu-quo.



 

Il est vrai qu'aussi bien l'économie politique que la critique de l'économie critiquent le statu-quo (35). Cependant, tous les points mentionnés ci-avant expriment assez bien la partialité de la critique de la société qu'effectue l'économie politique. Celle-ci est incapable d'aller à la racine des problèmes, elle aborde toujours leurs aspects phénoménaux et les caricature, elle prétend toujours supprimer les conséquences sans leurs pré supposés. C'est le point commun par exemple de toutes les analyses qui dénoncent la misère; dans tous les cas elles perdent la globalité, et avec elle la dynamique par laquelle la misère n'est pas simplement l'opposé matériel de la richesse, mais son opposé dialectique, c'est-à-dire au sein d'une même unité indissociable s'engendrant mutuellement. Ainsi, à ne voir dans la misère que la misère, son aspect fondamental --la subversion générale de l'ordre établi-- est liquidé.

Il en est de même avec toutes les analyses de l'impérialisme qui, d'une manière ou d'une autre, utilisent un ensemble de catégories que Marx a systématisées, les vidant de tout leur contenu général, mondial en les appliquant aux relations entre nations et/ou aux analyses de l'économie nationale, transformant ainsi leur marxisme en une théorie de l'exploitation d'un pays par un autre et leur critique du statu-quo en prise de parti pour un des camps généraux de la lutte inter-impérialiste à travers ce qu'elles appellent la libération nationale.

Cette critique du statu-quo n'est donc pas seulement misérablement réformiste, elle fait fondamentalement partie de la guerre concurrentielle entre les différentes fractions du Capital mondial, guerre qui est avant tout la seule alternative sérieuse pour continuer à reproduire la société capitaliste contre son fossoyeur, le prolétariat.
 
 
 
 

3.8. La nécessité de comprendre le "marxisme".



 

Le "marxisme", l'économie marxiste occupe dans tout l'exposé la place sociale de l'économie classique au siècle passé et représente théoriquement son héritier conceptuel, conservant toutes les caractéristiques fondamentales, tant quant à la méthode qu'à l'objet de l'économie politique. Ceci ne l'empêche pas, à l'instar de l'économie classique, d'adopter des aspects centraux de la conception vulgaire, jusqu'à se vulgariser totalement comme le fit l'économie classique. Le "marxisme", joint à d'autres écoles économiques objectives (néo-ricardiennes, partiellement les néo-keynésiennes) constitue donc aujourd'hui la véritable économie politique.

Si l'on fait abstraction de l'appropriation de la terminologie marxiste, les économistes marxistes ne font en général leur aucun des aspects fondamentaux de l'oeuvre de Marx, oeuvre qui se trouve en totale opposition, implicite et explicite, avec toute l'économie politique, comme nous l'avons vu et comme il s'agira de mieux l'établir dans les textes suivants.

Mais le "marxisme" n'occupe pas n'importe quelle place dans l'économie politique actuelle, car ses représentants les plus radicaux (et bien que cela paraisse fondamental il faut pour les trouver dans certains cas remonter à la social-démocratie internationale: Kautsky, Plékhanov,...) sont les expressions les plus extrêmes et conscientes que l'économie politique puisse produire; c'est-à-dire, qu'ils sont les Ricardo et les Smith de notre époque, de là l'importance fondamentale de connaître le "marxisme", pour réaliser la critique de l'économie politique.

Mais de plus, aucune lecture correcte de Marx ne peut être réalisée sans connaître la conformation historique et sociale du marxisme en tant qu'idéologie et s'approprier théoriquement les fondements mêmes de cette falsification historique qui a permis que l'oeuvre de Marx soit présentée aux générations actuelles comme partie de l'économie politique, non seulement dans le verbe mais dans la plus prosaïque réalité.

C'est pourquoi Barrot a pleinement raison quand il dit:

Aujourd'hui, n'importe quelle contribution à la critique de l'économie politique doit embrasser la critique du "marxisme" transformé en partie décisive de l'idéologie du Capital.
 



 
 
"Le marxisme est désormais partie intégrante de la tendance de l'idéologie capitaliste à devenir unitaire, à englober toutes les critiques et toutes les contestations, d'abord pour les neutraliser, et surtout pour s'approprier ce qu'elles expriment de vrai et d'important sur la société capitaliste." (37) 
 



 
 

NOTES :

1. Au niveau actuel de notre exposition, on peut se contenter de considérer trois grandes branches, avec pour seul but de préciser les idées, et nommer aussi quelqu'auteur représentatif de chacune d'elles: 2. Voir la note 25 du texte précédent in "Le Communiste" No.27.

3. Ce qui ne nous empêchera évidemment pas de les critiquer en tant qu'économistes quand ils agissent en tant que tels.

4. Delleplace - "Théories du capitalisme".

5. Ernest Mandel - "Traité d'Economie Marxiste".

6. Sur cette question, il n'y aurait au contraire aucun intérêt réel, pour personne, de faire une opposition de mots entre "économie politique" et "critique de l'économie"; ce qui nous intéresse, c'est d'expliquer l'opposition réellement existante.

7. Dans le cas de Feuerbach (qui constitue beaucoup plus qu'un simple "exemple"):

8. En tenant compte dans l'"exemple" de la critique faite par Marx de Feuerbach, chacun des points mentionnés dans la note précédente acquiert un contenu différent. Par exemple, l'important n'est pas seulement de découvrir le secret de l'idée dans la matière, mais de comprendre l'idée en tant qu'idée de l'être et celui-ci en tant qu'être déterminé socialement (et non seulement physiologiquement!), car ce n'est qu'ainsi que peut être perçu jusqu'à quel point Feuerbach ne sort toujours pas du terrain de la philosophie, et que l'on peut commencer globalement la critique de la philosophie.

9. Pour terminer avec "l'exemple" que nous avons donné au sujet de la "philosophie", disons que Marx, après avoir critiqué Hegel (d'une manière qui n'était déjà plus totalement feuerbachienne: "Critique de la Philosophie de l'Etat de Hegel" et déjà en totale cohérence avec toute sa conception dans la "Critique de la philosophie du droit") et Feuerbach de manière totalement antagonique à n'importe quel idéaliste (Thèses sur Feuerbach); Marx donc, a besoin d'une exposition spéciale dans laquelle il démontre (entre autres choses) que toutes les antithèses "matérialistes" de Hegel combattent uniquement la phraséologie de ce monde, les représentations dans la conscience des hommes et que, pour cela, ces antithèses demeurent profondément hégéliennes ("L'idéologie Allemande"). Il démontre également que le communisme réel dans sa conception propre est antagonique à toute la philosophie. En ce qui concerne par contre l'"économie", même si l'oeuvre de Marx contient des développements très précieux, elle reste inachevée, c'est-à-dire que le cycle complet n'a pas été terminé. Ceci vaut pour toute l'oeuvre économique de Marx. Il suffit de voir à ce sujet ce qu'il avait planifié et ce qu'il a effectivement écrit (édité ou non).

10. Lettre de Marx à Weydemeyer, le 5 mars 1852.

11. Lénine - "L'Etat et la Révolution".

12. Une expression idéologique (une conséquence) de cette vision du marxisme est, par exemple, le mot d'ordre "vive la lutte des classes", comme si celui-ci avait quelque chose de radical, voire de révolutionnaire. En réalité, le "vive la lutte des classes" est une apologie ouverte de la société actuelle qui maintient et porte cette lutte au paroxysme et est identique au cri de "vive la société actuelle". Ce qui constitue une rupture radicale (c'est-à-dire une rupture à la racine) n'est donc pas "vive la lutte des classes" mais bien au contraire: "crève la lutte des classes"! Et cette mort n'est seulement réalisable que par la dictature du prolétariat et l'abolition violente de toutes les classes sociales.

13. Cette détermination historique est humaine, sociale et mondiale, mais n'est ni naturelle, ni universelle, au sens fort, au sens littéral.

14. L'oeuvre de Marx nie globalement la séparation sujet et objet que fait le matérialisme et l'empirisme.

15. Nous faisons abstraction ici de son origine étymologique.

16. Cité par Mandel in "Traité d'Economie Marxiste".

17. On comprendra qu'en plus de 2000 ans d'histoire de la théorie de la valeur travail objectif, il y ait eu d'innombrables interprétations différentes, et que dans beaucoup de cas, celle-ci est confondue avec la valeur du travail rémunéré, avec le salaire; mais l'important, c'est de comprendre que la conception est fondamentalement la même.

18. C'est par exemple le cas de Mandel qui, lorsqu'il cite Men Tse, n'explique même pas que la "valeur" dont parle Men Tse n'a rien à voir avec la valeur (valeur tout court, valeur sans phrase) à laquelle se réfère Marx.

19. Ils "disent" étant donné que la réelle distinction se trouve hors de l'économie politique. L'économie politique est incapable de traiter la valeur d'usage.

20. Le fait que Marx ait utilisé cette expression (lorsqu'il travaille fondamentalement avec les hypothèses de l'économie politique, comme par exemple avec celle du taux d'exploitation égal au niveau national) est utilisé comme excuse. Comme toute excuse similaire, elle fait pitié!

21. Si le travail effectivement incorporé dans les machines représentait la substance de la valeur, le capital en activité ne se dévaloriserait que dans la même mesure que le travail l'incorpore au produit (et donc l'amortissement du capital serait équivalent à son utilisation et son "incorporation" au produit fini) et non, comme cela se passe en réalité avec beaucoup plus de rapidité et de brutalité, par les nouvelles découvertes qui réduisent violemment non seulement les valeurs unitaires futures, mais tous les moyens de production existant dans le monde (diminution du temps de travail socialement nécessaire de reproduction future).

22. Cette problématique, toujours absente chez les économistes est pour Marx l'essence de la critique. Ceci ne peut être compris sans ce que nous mentionnons dans la note précédente, puisque la fin de la valeur, c'est le résultat nécessaire de la contradiction valorisation-dévalorisation.

23. Nous ne nous référons pas ici aux fluctuations entre l'offre et la demande et aux variations consécutives entre prix et valeurs. A ce niveau de l'exposition, nous faisons abstraction de celle-ci pour éviter de rendre la question plus confuse. Nous nous référons au cas général dans lequel s'échangent comme équivalentes (et qui le sont en réalité) des marchandises aux "valeurs individuelles" (comme les appellent les économistes marxistes) différentes. Ce qui fait que ces "valeurs individuelles" n'ont rien à voir avec la valeur, avec le travail abstrait (la valeur n'est jamais individuelle!) comme cela pourrait être induit par l'utilisation du mot valeur accolé à individuel, mais fait exclusivement référence au mot travail qui intervient en tant qu'"input" dans la production.

24. Ce problème qui dérive d'une conception individuelle (non sociale, physiologique de la valeur) a conduit les économistes marxistes aux idées et contradictions les plus absurdes à propos de l'échange de valeurs qui déjà ne se ferait pas entre équivalent mais serait un échange fondamentalement inégal. Il est évident que cette idéologie et cette fraction d'économistes correspondent à certaines fractions internationales du Capital qui, dans la guerre impérialiste, font partie des défenseurs les plus conséquents des libérations nationales. Dans ce panorama, certains groupes intellectuels qui prétendent se revendiquer de la gauche communiste internationale jouent le rôle le plus triste en maintenant et en développant toutes ces confusions, comme par exemple le groupe de dilettantes constitué par "Communisme ou Civilisation".

25. Quand, dans les langues latines, celle-ci est traduite par plus-value, la relation immédiate avec la valeur, qui apparaît clairement en allemand (Wert et Mehrwert)... est perdue. Ceci constitue une part involontaire ou non de la falsification dont nous parlons, puisqu'il peut ainsi être prétendu que la rupture de Marx avec l'économie politique ne peut s'opérer que dans une partie de la valeur (la plus-value) et non dans la totalité. Le terme plus-valeur (ou survaleur), que récemment on réutilise dans certaines traductions de Marx, a l'avantage de ne laisser aucun doute sur son origine puisqu'il maintient les catégories morphologiquement liées, telles qu'elles le sont en allemand.

26. Sur le terrain de l'espèce humaine et de son histoire, matérialisme dialectique et matérialisme historique constituent une seule et même réalité: "Nous employons indistinctement matérialisme historique et matérialisme dialectique, ce dernier ne pouvant être appliqué qu'à l'histoire humaine, laquelle ne peut être comprise comme processus historique global qu'au moyen de la dialectique matérialiste", in "Comunismo" No.11. Cependant les lois du matérialisme dialectique se vérifient sur une échelle plus grande encore (tant dans le temps que dans l'espace) que celle de l'histoire humaine: l'univers entier.

27. Hegel disait que tout est la vérité; nous soulignons qu'une partie n'est la vérité qu'en tant que reproduction du tout. Ce qui veut dire par exemple, pour la société actuelle, que n'importe quelle catégorie du capitalisme contient tout le capitalisme (prenons le travail salarié, la valeur...) et celui-ci peut être expliqué à partir de celle-là, mais en réalité, il en est ainsi parce que le capitalisme la contient et que nous avons compris antérieurement le capitalisme en tant que totalité.

28. "Il est vrai que l'économie classique, en faisant cette analyse, rentre dans une contradiction, étant donné qu'elle tente parfois d'arriver à cette réduction des concepts directement, sans les maillons intermédiaires, en démontrant que les différentes formes proviennent toutes de la même source. Ceci est dû à la méthode analytique avec laquelle elle procède, méthode dont il ne faut écarter ni la critique, ni l'intelligence. (Mais (NDR), l'économie classique n'est pas intéressée à nous présenter la genèse complète de cette forme."

"Critique des théories de la plus-value", Tome II, page 393. Editions "Communication".

29. Ici, nous introduisons également des concepts étrangers à l'économie politique et en général au matérialisme tout court. La réalité économique produit des abstractions comme le travail abstrait. L'abstraction n'est donc pas, comme se l'imagine le matérialiste vulgaire, l'économiste, une construction de la pensée.

30. Voir par exemple Nagels Jacques: "Eléments d'Economie Politique Marxiste".

31. Marx - "La méthode de l'Economie Politique" in "Introduction à la contribution à la critique de l'Economie Politique". Nous devons cependant ajouter que cette exposition de la méthode de l'Economie Politique faite par Marx, contient en outre d'importants éléments de rupture avec celle-ci, des éléments décisifs de sa propre conception cassant en particulier la dichotomie simpliste abstrait-concret et mettant en évidence l'existence d'abstractions, de simplifications dans la réalité concrète et en même temps (réciproquement) comprenant le concret pensé comme totalité riche de déterminations abstraites. Cette unité concret-abstrait dans la vie et la pensée se trouve en opposition générale avec le matérialisme vulgaire et par là avec le "marxisme".

32. "Nous avons en commun avec les animaux, tous les modes d'activité de l'entendement: l'induction, la déduction, donc aussi l'abstraction (concept de genre de Dido: quadrupèdes et bipèdes), l'analyse des objets inconnus (casser une noix est déjà le début de l'analyse), la synthèse (dans le cas des malices des animaux), et, combinant l'une et l'autre, l'expérimentation (dans le cas d'obstacles nouveaux et de situations difficiles). Par leur nature, toutes ces manières de procéder --donc tous les moyens de la recherche scientifique que reconnaît la logique ordinaire-- sont parfaitement semblables chez les hommes et chez les animaux supérieurs. Ce n'est qu'en degré (le degré du développement de la méthode dans chaque cas considéré) qu'elles diffèrent. Les traits fondamentaux de la méthode sont semblables et conduisent aux mêmes résultats chez l'homme et chez l'animal, tant que tous deux opèrent ou se tirent d'affaire uniquement avec ces méthodes élémentaires (en ce sens, les animaux sont les plus proches de la connaissance de la réalité dans laquelle ils vivent que l'idéalisme, la métaphysique, la religion, l'économie vulgaire qui est l'expression de la réalité à l'envers, comme son occultation, sa déformation,... NDLR). Par contre, la pensée dialectique, précisément parce qu'elle a pour condition préalable l'étude de la nature des concepts eux-mêmes, n'est possible que chez l'homme et même pour celui-ci, elle n'est possible qu'à un niveau de développement relativement élevé (Bouddhistes et Grecs) et n'atteint son plein développement que bien plus tard encore, avec la philosophie moderne."

Engels, Dialectique de la Nature, Editions Sociales, p.224.

33. "Staline peut être tenu pour un philosophe marxiste perspicace au moins sur ce point d'avoir rayé la négation de la négation des lois de la dialectique."

Althusser, Lénine et la philosophie.

34. Dans toute vision idéaliste, l'origine nécessaire de toutes les choses s'appelle "dieu", "esprit", comme dans l'idéalisme proprement dit; ou directement "matière", comme dans le matérialisme vulgaire, ce qui ne change pas fondamentalement les choses. Voir à ce sujet "Lénine Philosophe" de A. Pannekoek.

35. Comme nous l'avons expliqué, quand ce terrain est abandonné et comme dans le cas des staliniens ou des néo-staliniens (il y a quelques années Bettelheim a essayé dans ses écrits d'appliquer le "marxisme" à la "planification socialiste"!) se consacrant à la gestion, nous ne sommes plus face à l'économie mais face à sa vulgarisation achevée, c'est-à-dire la conception vulgaire en économie.

36. Jean Barrot, "Le Mouvement Communiste" - Champ Libre, page 17.

37. Ibid; page 20.
 


Lisez aussi

"LC31.2 et LC27.5 Contributions à la critique de l'économie"


CE30.5 Contributions à la critique de l'économie politique :

Ch.3 Délimitation de notre critique de l'économie.