i n t r o d u c t i o n

Les événements qui se sont déroulés pendant les mois de mai, juin et avril 1989, sont bel et bien l'expression de la lutte du prolétariat contre la misère de ses conditions de vie, et pas seulement "la lutte des étudiants pour plus de liberté et de démocratie", comme veut nous l'imposer l'idéologie dominante! Il est clair néanmoins que la révolte qui a surgi en Chine, s'est d'emblée exprimée ‑ de son surgissement à son anéantissement provisoire par la répression sanglante ‑ par d'importantes faiblesses.

Les prolétaires ont violemment exprimé, à travers toute la Chine leur ras‑le‑bol de leurs conditions de vie et ce par le biais des manifestations, grèves, sabotages, réappropriations de nourriture dans les magasins, tentatives d'armement et fraternisations avec les soldats: mais le manque d'organisation autonome des prolétaires et l'absence de perspectives communistes données à la lutte, ont trop souvent ramené l'organisation de cette révolte sous les divers drapeaux tendus et lancés par la bourgeoisie de Chine et du monde entier; à savoir, la lutte pour leur sacro‑ sainte démocratie, la lutte contre les excès et autres dysfonctionnements du régime. Le fait que les prolétaires eux‑ mêmes aient porté et reproduit ces drapeaux bourgeois, exprime surtout la faiblesse d'une classe qui ne parvient pas à s'autonomiser, à défendre ses propres intérêts de classe, et qui tombe dès lors, dans la défense et le soutien de la fraction radicale, "plus à gauche", "réformiste" de la bourgeoisie.

 A tout moment, se sont donc opposés dans ces affrontements:

‑ les intérêts non organisés et donc défaits du prolétariat

‑ la résistance et la répression directe de la bourgeoisie, lesquelles furent amplement facilitées par les faiblesses de son ennemi dans la lutte.

La Chine en tant que pays producteur et reproducteur du système capitaliste, est en crise et ce, au même titre que tous les autres pays du monde (avec pour chacun d'entre eux des spécificités et une intensité propre en fonc­tion des caractéristiques du pays: géographiques, historiques, so­ciales, économiques, etc. ...). L’État en Chine, et son porte-­ parole Deng Xiao Ping, ont été contraint d'y faire face par le biais de réformes, comme partout ailleurs dans le monde. Ces réfor­mes, entamées il y a dix ans, ont été menées dans le cadre d'une campagne pour les "quatre modernisations" connectée à celle de la prétendue "ouverture sur le monde extérieur" ‑‑comme si l'État en Chine avait jamais été fermé au  développement et à la participation  au marché capitaliste mondial! Les réformes en Chine ont touché les secteurs de l'industrie, de l'agri­culture, de la science, de la recherche et de l'armée, modifiant ainsi réellement une série de caractéristiques secondaires de la "Chine socialiste". Partout la bourgeoisie présente ces réformes

comme "révolutionnaires", comme garantes du changement de fond en comble du vieux système

"communiste". Mais si la bourgeoi­sie présente ces réformes de façon aussi spectaculaire, c'est bien  parce qu'il ne s'agit pas de transformations fondamentales, dont l'objectif serait autre que l'éter­nelle course au profit. Ces réformes n'ont fait que dégrader les conditions de vie des prolétaires de tout un continent par l'organisation accrue du sys­tème d'exploitation. La première vague de réformes a transformé les formes organisationnelles de la production agricole: à savoir, les vieilles structures de la "collectivisation" ‑‑les vieilles "communes" de Mao ‑‑ qui assuraient l'illusion du plein emploi (avec bien sûr, de nombreux chômeurs) dans les campagnes et une grande mobilité de la force de travail, tout en garantissant un simple et efficace contrôle sur le proléta­riat rural. Ces vieilles structures  ont été largement éliminées et remplacées par "des systèmes de production agricoles de type familial", plus productives. Ces nouvelles formes d'organisation se définissent par une structure plus décentralisée mais plus coercitive de l'organisation de la production agricole. Le contrôle de l'État est assuré indirectement par un cadre administratif (lequel entre autres mesures fixe les prix) et la tâche qui consiste à augmenter sans cesse la pression sur le travail est passée des mains des directeurs des "communes" à celles des directeurs des "fermes familiales".

Depuis, le mythe du "plein emploi" dans les campagnes, tant vanté jadis par l'État chinois, a craqué face à la cruelle réalité: 50 millions (!!!) de prolétaires ont quitté leur village et vivent comme des vagabonds sur les routes des campagnes, ou comme "squatters" (immigrants illégaux) dans les taudis des villes. Et même pour les familles plus fortunées qui sont parvenues à des revenus plus élevés cette augmentation a été, et reste largement neutralisée par l'inflation.

Pendant ce temps la propagande officielle et la presse mondiale ont popularisé les réformes agricoles chinoises, les décrivant comme l'histoire d'un succès éclatant. La presse mondiale a spécialement mis en exergue l'existence et la multiplication de "paysans riches". La réalité est que, dans la plupart des cas, quelques familles de paysans sont parvenues au prix d'efforts disproportionnés à acheter quelques moyens de production, comme des camions. Cela leur a permis d'obtenir des revenus suffisants pour garantir la dynamique de leur propre exploitation. Dans d'autres situations, un certain nombre de "fermes familiales" qui ont "réussi", se sont directement réfugiées dans la spéculation ou dans des activités de "petit capitalisme" industriel ou encore dans le commerce.

 En dépit de la publicité internationale bourgeoise  (favorable ou défavorable!) autour de  l'ancien système du "chacun son bol de riz en fer", la vague de distri­bution égalitaire n'a jamais exis­tée en Chine: la différence ‑‑et en conséquence, la concurrence entre les prolétaires a toujours été encouragée par des méthodes sophis­tiquées de prétendus "avantages", telle la location de matériel aux individus, ou aux familles,... Pour l'ensemble du prolétariat agricole en Chine, de toute façon, le pro­cessus de réformes a mené à l'exa­cerbation de leurs problèmes: moins de sécurité d'emploi, baisse des salaires, d'avantage de pression sur un travail dur; bref, les réformes ont signifié pour les  prolétaires une véritable et effec­tive "modernisation", et cela dans le sens le plus terroriste du mot.

La situation des prolétaires s'est à tel point aggravée que des révoltes ont été menées à certains endroits au nom du retour au sys­tème archaïque des "communes" à la Mao considérées comme moins  oppressives que le "système moderne l'agriculture familiale"!

La restructuration industrielle a commencé beaucoup plus tard, mais a mené aux mêmes résultats. Le chômage urbain existait déjà avant en Chine, et est devenu un phénomène de grande envergure à cause de la rationalisation de la production effectuée dans de nombreuses entreprises. L'émigration des campagnes a également joué un rôle: dans la province de Sechuan, par exemple, la population de la capitale, Chengdu, a augmenté de 3,8 millions, et le nombre de chômeurs d'un million .

Les opérations d'investissement étranger sont beaucoup plus limitées que ce qui est suggéré par la propagande; de toute façon, les accords (joint‑ventures) et les firmes étrangères ont joué et jouent un rôle important dans l'aiguisement des contradictions et des tensions sociales, de la même façon que la multiplication des accords commerciaux à l'échelle internationale (la fameuse "ouverture sur le monde extérieur") a rendu la nature contradictoire de "la modernisation" beaucoup plus visible.

Quant à la compétitivité des produits chinois sur le marché mondial, elle est assurée principalement par les salaires extrêmement bas. En quelques années, les salaires réels dans la Chine urbaine ont diminués de 40% (!), pour ne pas parler de la baisse des salaires relatifs.

En ce qui concerne la modernisation de l'éducation et des sciences, la pression pour la concurrence est devenue tout à fait insupportable dans les écoles secondaires et dans les universités. Les perspectives de travail pour les étudiants sont mauvaises; seuls les enfants des bourgeois peuvent espérer s'attendre à un travail lucratif après avoir terminé leurs études. Dans le même temps, les conditions de vie des étudiants sont devenues pires que jamais: des écoles et des internats surpeuplés, la nourriture dégueulasse, etc. ... On voit déjà ici que les déterminations dans la lutte des prolétaires aux études n'avaient pas pour origine le simple "désir de démocratie"!

Les mêmes constatations peuvent être faites à propos de l'armée qui concentre un grand nombre (3 millions) de prolétaires. A l'exception des troupes d'élite, les soldats de "l’Armée Populaire de Libération" ont généralement le même ‑‑si pas plus bas‑‑ niveau moyen de vie que les travailleurs des villes et des campagnes; leur salaire de 50 yuan ‑ ou moins ‑ par mois ne suffit même pas à payer les frais de la nourriture. Le service militaire est obligatoire en Chine.

La restructuration générale des méthodes de gestion capitalistes en Chine a mené à un élargissement de la corruption (c'est‑à‑dire, essentiellement qu'elle devenait de plus en plus visible). La propagande bourgeoise tend à confondre, par rapport à cela, deux phénomènes complètement différents: d'un côté, les efforts des prolétaires acculés et criminalisés par leurs conditions de vie insupportables et qui essayent de survivre en trafiquant, volant ou pillant (surtout les jeunes prolétaires des villes), et d'un autre côté, les magouilles des bourgeois qui exploitent les nouvelles (mais partielles) possibilités de profit à partir de la spéculation à grande échelle, ainsi que celles des petits capitalistes individuels en étroite liaison avec des cadres de l'État et du parti. Les campagnes contre la "corruption" servent ainsi à occulter le fait que c'est le système capitaliste en lui‑même qui provoque le chaos de la crise et les conditions de vie infernales auxquelles sont soumis la majorité des hommes. De plus, en emprisonnant quelques petits capitalistes, on justifie la répression globale sur les tentatives nécessairement illégales des prolétaires qui, face â la misère, n'ont d'autres solutions que d'essayer d'arracher par la force ce que l'État défend dans ses magasins, ses propriétés, ses usines, etc.

En même temps, il serait idiot de ne voir les changements et développements capitalistes en Chine que durant la dernière décade. Les nouveaux pôles de concentration capitalistes ont rejoint les anciens; un tas d'usine ont été construites et, dans le cadre de "l'ouverture au monde extérieur", même les structures de consommation ont commencé à changer. Mais tous ces développements et transformations combinés à un phénomène de crise profond n'ont conduit qu'à une exacerbation des contradictions: la poursuite de I'industria­lisation à grande échelle a concentré des masses de plus en plus grandes de prolétaires dans les villes, avec des conditions de logement déplorables et des salaires misérables; le plus grand choix de marchandises de consomma­tion (par exemple, la grande varié­té de vêtements, les télévisions, même les vidéos, etc ...) qui ren­daient les visiteurs étrangers en­thousiastes à propos des "réformes chinoises radicales", n'a eut pour effet que d'augmenter l'angoisse des prolétaires du coin, incapables de s'offrir quoi que ce soit, à l'exception d'un peu de nourriture, de quelques mètres carrés à louer pour dormir, et d'une bicyclette pour aller bosser; à l'exception donc, du minimum nécessaire à la reproduction de leur force de

travail! Les réformes de l'appareil productif étaient nécessaires en Chine, pour que les capitalistes locaux restent compétitifs sur le marché. L'illusion maoïste s'est écroulée. Une masse humaine armée de petites cuillères pour exploiter les rizières, ne pourra jamais remplacer la nécessité capitaliste de constamment renouveler ses moyens de production pour rester concurrentiel sur le marché mondial. Le Capital est le seul et véritable maître et l'a encore une fois démontré ici, en soumettant à ses lois tous ceux qui prétendaient en diriger l'économie. Les conséquences des réformes en Chine se sont violemment abattues sur les prolétaires et c'est dans ce contexte, que les premières réactions ouvrières sont apparues.

Les luttes : forces et faiblesses du mouvement

C'est dans cette atmosphère de crise et dans le contexte même des réformes lancées par Deng Xiao Ping, que dès le début du mois d'avril des manifestations de mécontentement apparaissent dans les villes et les campagnes. En effet, dès le mois d'avril à Xian (capitale de la province de Shaanxi), des milliers de "casseurs" (dixit le "China Daily") attaquent l’antenne locale du PCC, y mettent le feu ainsi qu'à de nombreuses voitures, camions et quelques  autres bâtiments  et se heurtent à des unités armées de la police. Cent trente policiers armés et du personnel de la sécurité publique sont blessés, et  les auto­rités arrêtent de nombreux " voleurs" .  A Changsha (capitale de la  province de Hunan), "des émeutiers

 et des pilleurs" envahissent la  ville le 22 avril. Des jeunes gens,  pour la plupart chômeurs, mettent  en pièce des magasins de luxe,  mettent le feu à des voitures,  prennent d'assaut des restaurants.  Au même moment à l'autre bout du  monde, en Argentine et en Allemagne de l'Ouest, les mêmes pillages et  affrontements ont lieu avec les  flics, contre la misère et la paupérisation galopantes !  Des trains et des magasins  sont pillés dans plusieurs villes  du pays. Un peu plus tard, les  prolétaires dressent des  barricades  à Shangaï, et paralysent tout le  réseau des transports publics. Dans  d'autres villes, les attaques sont  menées contre des bâtiments du  parti et du gouvernement, contre  des entrepôts, des trains, des centres commerciaux, etc.   Comme on le voit, il s'agit  d'une lutte très globale, détermi­née par une misérabilisation de  tous les secteurs du prolétariat,  et menée donc aussi par l'ensemble  des "catégories" de la classe ouvrière.

Nous insistons sur ce point parce que les médias internationaux ont tenté de restreindre les événements en Chine, à une lutte pacifiste des seuls "étudiants". Les feux de l'information bourgeoise se sont braqués sur la place Tian An Men pour donner des luttes qui se déroulaient dans toute la Chine ‑‑et aussi sur la place Tian An Men!‑‑, un éclairage, une version très "responsable" insistant sur les drapeaux et revendications pourries de la "coordination étudiante", cet embryon de nouveau gouvernement, encore dans l'opposition.

Cette mise en exergue spectaculaire des objectifs réformistes et démocratiques que les leaders étudiants tentaient d'imposer ‑‑et qu'ils réussirent globalement à imposer‑‑ sur la place Tian An Men, a une fonction précise. L'idéologie bourgeoise vise à occulter le fondement commun des régulières explosions de colère qui secouent le monde ces dernières années et c'est ainsi que la presse transforme les prolétaires en lutte dans le monde en "étudiants" pour la Chine et la Birmanie,  en "habitants de bidonvilles" en Amérique Latine, en "nationalistes" en URSS, en "démocrates d'opposition" en Europe de l'Est, en "frères musulmans" en Syrie, en "jeunes chômeurs" en Algérie etc. ... La classe qui encaisse la crise est ainsi noyée dans un océan de drapeaux et de catégories confuses qui l'empêche de reconnaître la situation commune qui l'unit partout, qui l'empêche plus largement de reconnaître ses frères de classe dans les explosions de colère ouvrière qui se succèdent.

Le spectacle du monde donné par les canaux de désinformation bourgeois, apparaît aux yeux des prolétaires comme un incompréhensible chaos, où chaque catégorie (nationale, professionnelle, sectorielle,...) dans laquelle la bourgeoisie les a enfermé, est complètement distincte de la catégorie voisine.

La combativité des jeunes prolétaires à Pékin, parce qu'elle fut trop facilement encadrée par la "coordination étudiante" et ses drapeaux réformistes, ne fut pas suffisante pour affirmer l'indispensable liaison avec les prolétaires partis en lutte auparavant.,dans d'autres régions de Chine.

c'est sur cette base que la bourgeoisie a développé un reportage des événements en Chine, en insistant sur le caractère strictement "étudiant" du mouvement, sa volonté de changer démocratiquement le système de gestion en place, ce qui du coup, n'avait plus rien à voir avec ce qui se passait dans le reste de la Chine.

Un autre élément important à souligner est le cadre dans lequel se sont déclenché) les mouvements de lutte. En Chine, comme partout ailleurs, la bourgeoisie est contrainte d'appliquer des réformes drastiques pour tenter de contrer la baisse de plus en plus effective de son taux de profit et restructurer son appareil productif (c'est ce que nous avons développé dans le 1er chapitre). Qu'on nomme ces réformes "perestroïka" en URSS, "modernisation" en Chine, "plan printemps, été ...." en Amérique Latine ou "restructuration" en Europe, elles ont toutes une essence commune liée à la nécessité capitaliste mondiale de compenser la chute des taux de profit capitalistes par une réduction du salaire social de la classe ouvrière. Ces réformes sont terrorisantes pour le prolétariat et sont accompagnées de puissantes campagnes idéologiques visant à lui faire accepter l'incroyable dégradation des conditions de vie qu'il subit.

Face à tout le spectacle qui a été ultérieurement donné par les médias mondiaux quant aux objectifs réformistes­ que poursuivait le mouvement, il s'agit donc bien de rappeler que les luttes se sont initialement déclenchées à la suite et contre les réformes entamées une dizaine d'années plus tôt par Deng Xiao Ping, réformes saluées, tout au long de leur mise en place par l'ensemble de la bourgeoisie mondiale!

Le fait qu'à Pékin principalement, les luttes se soient petit à petit engouffrées dans les velléités de réformes politiques portées par la "coordination étudiante" a évidemment complémentairement servi la bourgeoisie pour mettre tout coup en avant le fait que les réformes de Deng Xiao Ping n'al­laient pas assez loin et redonner une perspective d'une réforme "plus radicale", "politique". Le drapeau de la "réforme politique" servait ainsi d'étendard pour "faire oublier" que l'origine du mouvement trouvait ses sources dans l'opposition aux réformes, parce que cette opposition recèle en elle-même la vérité qui veut qu'aucune  réforme du système capitaliste n'améliorera jamais le sort de la classe ouvrière!!!

La mort de Hu Yaobang, un des "réformistes" en disgrâce du PCC, ne sera ainsi qu'un prétexte de plus pour donner un coup d'ampleur à l'agitation qui se développe à Pékin et culmine par des manifestations de 100.000 personnes. C'est à partir de ce moment que les médias internationaux vont braquer les feux de  l'actualité sur la Chine, attirant l'attention sur la respon­sabilité et la volonté de change­ment pacifique des "étudiants", occultant les mouvements qui s'étaient déroulés dans la province et qui étaient à l'origine de

l'agitation contre les réformes, transformant les luttes locales contre les réformes en une mise à mort du "communisme" et un hymne à la libre entreprise et au libre marché.

Le 27 avril a lieu une énorme manifestation: près de 400 000 personnes défilent en criant... "vive le parti communiste"!!! Et, c'est une illusion terrible que de croire que l'affrontement à l'État en Chine puisse se faire en trouvant l'appui de ses structures ! Tout au long des luttes qui vont se dérouler à Pékin, les prolétaires vont se bercer des mots d'ordre démocratiques lancés par les aspirants ‑ gouvernants que constitueront rapidement les membres de la "coordination étudiante". C'est ainsi qu'à Shanghai, 6 000 étudiants de l'université de Fudan ont porté aux autorités locales une pétition pour la démocratie(!).

Comme nous l'avons souligné plus haut, la presse n'a de cesse d'exemplifier l'expression de cette réelle soumission des prolétaires aux mots d'ordres démocratiques et ne fera en tout cas jamais la publicité de la violence des atta­ques de groupes de prolétaires, étudiants et autres, contre le parti et les maisons de l’État dans les grandes villes comme Shangai. etc.

Le 8 mai 1989, les dix mille étudiants de Pékin reprennent la grève. Le groupe des représentants étudiants pour le dialogue, nouvellement constitué, lance au pouvoir un nouvel appel à la négociation.

Le 15 mai 1989. Mikhaïl Gorbatchev arrive en Chine. Symbole mondial actuel de la démocratisation,  personnification idéale du réajustement économique, social et politique du système capitaliste. Gorbatchev venait saluer les réformes lancées par Deng Xiao Ping.  On assiste ainsi la rencontre des deux compères qui tous deux prennent, depuis un certain temps, les mesures nécessaires à la modernisation de l'exploitation, ne craignant en retour que les foudres d'un prolétariat pressuré de toutes parts. Gorbatchev, si grand symbole qu'il soit ne vient rien apprendre au représentant de l'État bourgeois en Chine car celui‑ci a déjà pratiquement démontré depuis plusieurs années sa grande capacité é réformer les anomalies ou écarts d'un système productif qui est en retard sur les nécessités mondiales pour l'augmentation de son profit.

A cette occasion, le gouvernement chinois annonce l'ouverture envers ce qu'il se complaît d'appeler la "contestation estudiantine". Le premier ministre Li Peng reconnaît le droit de manifester aux étudiants et le leader du Parti, Zhao Ziyang, demande aux étudiants grévistes de la faim d'arrêter leur mouvement, promettant en échange, que le gouvernement ne prendra pas de mesures de rétorsion contre les étudiants et qu'il mettra sur pied "des mesures concrètes de nature à promouvoir la démocratie et la loi, et à combattre la corruption".

La réponse des dirigeants étudiants va être la mise sur pied d'une charte en 12 points, sorte de cahier de doléances, qui sera transmise à l'Assemblée nationale populaire, au Conseil d'État et au Comité central du parti, puis reproduit in extenso par le China Daily. Ce manifeste à la démocratie propose une négociation basée sur le choix des délégués, l'égalité de temps de parole entre les deux parties, la couverture en direct des débats par les médias chinois et étrangers, etc.., bref tout ce qui constitue la base du programme classique d'une opposition bourgeoise démocratique. Les dirigeants étudiants y rappellent encore qu'il ne s'agit toujours pas de s'écarter du système socialiste, ni de remettre en cause les fondements mêmes sur lesquels il repose.

C'est au moment où les prolétaires présentent le plus massivement leur force potentielle, au moment où le gouvernement tente de faire pression pour calmer l'effervescence (démontrant pratiquement sa crainte de voir le mouvement basculer dans un rapport de force en sa défaveur !), que la direction organisée et contrôlée du mouvement avance un cahier de doléances demandant d'avoir une place à part entière dans ce système de merde!

Mais en même temps, deux millions de prolétaires manifestent à Pékin exigeant la démission de Deng Xiao Ping et de Li Peng. Cent mille personnes défilent ,à Shanghai, et des milliers d'autres à Chengdu, Wuhan Qingdao,... Ce qui démontre à suffisance l'extension du mouvement, et non sa limite à la seule place Tien An Men tant médiatisée par la bourgeoisie.

Le gouvernement quant à lui, se prépare militairement et amasse des troupes autour de la capital,  toutefois certains régiments (dont le 38ème, qui est en contact direct constant avec les prolétaires.) refusent de marcher!

A tout moment la lutte va osciller entre ,d'un côté, l'affirmation des intérêts du prolétariat, entre la démocratie, contre les réformes, contre le système qui les fait crever; et de l'autre, la soumission aux idéologies de la bourgeoisie, les prolétaires relayant eux‑mêmes tous les drapeaux de merde (égalité, droits, liberté, démocratie) qui les écartent de la lutte pour leurs propres intérêts de classe.

Pour forcer la démagogie, Li Peng, puis Zao Ziyang (il faut que la bourgeoisie sorte toutes ses cartes, de la plus conservatrice à la plus radicale) se rendent au chevet des grévistes de la faim, et abjurant de cesser leur mouvement pour "l'unité du pays". C'est en effet au moment où le gouvernement insiste sur les conséquences économiques de la crise pour stigmatiser la gravité de la situation que les étudiants annoncent l’arrêt de la grève de la faim et invitent les ouvriers à cesser le mouvement de grève !

De plus, pour démontrer les intentions pacifistes du mouvement, les délégués des organisations étudiantes vont appeler les prolétaires à remettre les armes en leur possession et à "s'engager à rester dignes et responsables dans la confrontation aux autorités"!!!

Ces délégués, véritables syndicalistes, sont ceux qui à tout moment vont freiner, saboter et casser le mouvement de lutte. Ce sont eux qui, en bons démocrates,  ont donc désarmé les prolétaires en

lutte les laissant mains nues face à la terreur militaire bourgeoise et ce sont également eux qui remirent

aux flics (et condamnèrent donc à mort!) les quelques prolétaires qui maculèrent le portrait du bourgeois Mao, sur la place Tian An Men, action qui concentrait en elle‑même une perspective de rupture qualitative d'avec la démocratie en Chine, et le cirque maoïste dont elle se pare.

De plus en plus, la bourgeoisie va affermir son pouvoir : Li Peng proclame la loi martiale à Pékin tout en disant vouloir continuer à discuter, et achemine des renforts de troupe plus sûres vers la capitale. Ensuite, il lance un appel aux troupes "pour punir les meneurs ayant créé des organisations non officielles et pour faire retourner les étudiants sans conditions vers leur campus". Mais très vite les troupes rencontrent des barrages de prolétaires les invitant à fraterniser, et interdisant la progression des camions militaires.

Quand Li Peng lance son ultimatum, à savoir l’évacuation de la Place Tien An Men sous peine d'intervention militaire, des millions de prolétaires partout en Chine continuent à descendre dans les rues, bravant la loi martiale.

 L'armée appelée pour faire le ménage et mater "l'agitation" est divisée: face à une caste d'offi­ciers jouissant des plus grands privilèges, la base, faite de recrues démotivées est mal nourrie, logée dans des conditions précaires et en butte à un total manque de considération d'où sa bienveillan ce par rapport au mouvement. Par tout, des fraternisations entre des "soldats" et des "civils" ont lieu, unissant dans la lutte des prolé­taires ayant les mêmes intérêts.

C'est par crainte de voir augmenter les désertions au sein de l'armée et de voir se démultiplier les scènes de fraternisations que le 38ème régiment, trop en contact avec les manifestants, à été prudemment laissé au repos, et son chef limogé, alors que le 27éme corps, plus fiable s'est mis en marche. Pékin est interdit pratiquement de circulation par des barrages faits de bus, de semi‑remorques, de camions, mais aussi par l'intervention de véritables marées humaines qui se mettent en place pour interdire l'éventuelle progression des troupes. Des centaines de manifestants ont empêché ainsi la sortie de milliers de soldats armés, arrivés en gare par trains spéciaux. Quinze mille prolétaires ont aussi bloqué un convoi de 41 camions chargés de fantassins à 17 km à l'Est de Tien An Men, l'obligeant à rebrousser chemin après que des scènes de fraternisation aient eu lieu. Des scènes similaires se déroulent en banlieue; certains gradés refusent également d'utiliser la manière forte. Finalement, l'armée se déclare prête "à agir sans hésitation en conformité avec la loi martiale". La chasse aux prolos est ouverte, la boucherie va pouvoir commencer.

Le 3 Juin, l'armée se heurte aux prolétaires. Des milliers de soldats sans armes sont conspués par plus ou moins un million de prolétaires descendus dans la rue et qui résistent. A Nanjing, une manifestation de 100.000 personnes a lieu pour protester contre l'assaut de Pékin. A Shanghai, les prolétaires dressent des barricades et bloquent des autobus. Des manifestations ont lieu dans la plupart des villes de province. Des affrontements opposent des unités militaires hostiles et favorables à la répression.

Afin de limiter les fraternisations, les troupes chargées de la répression viennent de toutes les régions de la Chine (empêchant pratiquement la fraternisation entre soldats et prolétaires, ceux‑ci ne parlant pas la même langue!) et interviennent après avoir été privées d'information pendant deux semaines. Le 27ème corps responsable de la répression s'est affronté au 38ème corps hostile qui tentait de s'opposer au massacre.

Des soldats désaffectent leurs rangs, rejoignent les prolétaires en lutte et utilisant ensemble leurs armes, ils brûlent des colonnes entières de blindés et de camions militaires. La lutte s'étend à toute la Chine. Des émeutes éclatent un peu partout: Wuhan, Shangaï, Harbin, Chengdu. Le pouvoir réplique en lançant des campagnes de délation à la télévision, en utilisant des images des manifestations. Tout Pékin est quadrillé par l'armée. La répression s'organise, et les arrestations se multiplient. Les frontières sont verrouillées.

Plusieurs milliers de prolétaires sont morts sous les balles, sous les chars, condamnés par les tribunaux; d'autres croupissent dans les geôles et autres camps de rééducation.



CONCLUSION

En conclusion, nous voulons souligner et résumer quatre points qui renvoient à quatre phases de ce qui s'est déroulé en Chine .

1. L'origine des révoltes en Chine se situe directement dans le contexte de la crise capitaliste mondiale et des réactions du prolétariat face à la restructuration des forces productives que cette même crise impose partout. Face aux réformes et à la violente baisse les conditions de survie imposée par les forces d'exploitation, le prolétariat s'est spontanément soulevé un peu partout en Chine, s'attaquant à la propriété privée et ces défenseurs directs ‑‑ les représentants du gouvernement en place et les forces de répression locale ‑‑. Ces luttes se sont d'abord déclenchées dans la province et furent le fait de l'ensemble des "catégories" du prolétariat. Ce n'est qu'ultérieurement que les choses ont également bougé dans la capitale et là, la Démocratie a rapidement pris le dessus sur la lutte du prolétariat.

 Ce soulèvement spontané trouve sa limite dans le manque de consé­quence organisationnelle dont ont

fait preuve les prolétaires en colère. Les ouvriers n'ont pas  tenté de se doter d'un centre organisé capable de faire surgir une direction à la lutte, à la fois en termes de généralisation du soulèvement, et à la fois en termes d'affirmation des perspectives au­tonomes du  prolétariat.

2. Comme dans la plupart des révoltes qui secouent le monde ces dernières années, le prolétariat en

lutte en Chine, ne réussit pas à se donner un centre organisé, il ne dresse pas ses propres drapeaux et

n'affirme pas ses intérêts auto­nomes de classe. Dès lors, la Démocratie remplit ce vide. Pékin,  où la situation est plus contrôlée parce que les forces démocratiques sont beaucoup plus centralisées et

concentrées. Pékin, donc, se substitue. comme spectacle,  comme centre formel, comme référence médiatique...., aux mouvements de lutte qui s'étaient déclenchés en  province.

A partir de là, la Démocratie va désarmer le prolétariat et ce en fonction de trois axes

 ‑ mondialement, les médias entament une désinformation internationale qui en désaxant géographiquement les évé­nements autour de Pékin, noie également politiquement les luttes contre les réformes et les attaques du prolétariat contre la propriété, dans la demande pacifique de réformes politiques du système de gestion capitaliste en place, demande formulée par une opposition démocratique rassemblée autour de « coordination étudiantes".

-          la transformation en force matérielle de  cette désinformation  bourgeoise, combinée avec la faiblesse prolétariat dans l'affirmation de ses propres buts, va donner la direction de la lutte à cette opposition démocratique, sous forme principalement de leaders étudiants regroupés dans la "coordination étudiante": C'est cette coordination qui va au sens propre désarmer le prolétariat 

-           le gouvernement de Deng Xiao Ping, des plus réformistes aux plus conserva­teurs, prépare la répression en endormant le prolétariat par la négociation avec les opposants démocratiques et regroupe pendant ce temps des forces sûres pour écraser le mouvement.

 3. Le monde reste sans nouvel­les de ce qui se passe dans les  provinces où, ‑‑s'il faut en croire  la presse bourgeoise‑‑, les réac­tions de colère ne sont plus condi­tionnées que par ce qui se passe à Pékin. Dans le même temps, le moment crucial sur la place Tien An Men se joue lorsque, quelques jours avant le  massacre. La "coordination étudiante" demande aux manifestants présents sur la place de rendre les armes (1). Face à cela, le proléta­riat se soumet globalement et plutôt que de s'organiser contre ceux qui les désarment (gouverne­ment et opposition confondus), ils obéissent pour la plupart aux con­signes des démocrates. C'est à ce moment‑là que tout s'est joué, quelques centaines de prolétaires organisés et déterminés à en décou­dre avec la bourgeoisie sous toutes ses formes, auraient pu permettre un saut qualitatif dans l'organisa­tion de la résistance face à la répression, tant du point de vue de la lutte armée sur place, en asso­ciant et en dirigeant les millions de personnes prêtes à se battre à Pékin, que dans l'organisation du défaitisme ambiant au sein de l'ar­mée.  Cette dynamique de centralisa­tion des luttes et la claque qu'elle im­pliquait pour les forces de la bourgeoisie regroupées à Pékin, aurait sans doute permis en retour une généralisation, une fonction avec le mouvement dans l'ensemble de la Chine. Mais le prolétariat

n'a pas pris l'initiative; il s'est naïvement laissé désarmer en contemplant la Statue de le Liberté érigée sur la place, plutôt que de suivre l'exemple des quelques cou­rageux camarades qui s'étaient mis  balancer des pots de peintures sur le portrait de Mao.

4. C'est dans la défaite qu'a ressurgi le prolétariat. Face l'armée qui intervient pour terminer le travail de ceux qui avaient désarmé les ouvriers, le prolétariat tente de s'armer, fraternise avec les déserteurs, exécute ses assassins et reporte plusieurs fois le massacre. Mais il est trop tard: ce n'est plus maintenant que se joue la possibilité d'inverser le rapport de force. Le prolétariat n'a pas été vaincu au moment où l'armée a commencé à tirer ‑‑au contraire, à cette occasion il a démontré tout son potentiel de combativité‑‑, mais bien lorsqu'il s'est fait le "supporter" de la Démocratie et de la Liberté, soutenant l'aile gauche de la bourgeoisie dans ses efforts pour libéraliser le marché.

 

 

Le prolétariat macule le portrait de Mao! Les flics de la "coordination étudiante" remettront nos camarades dans les mains sanglantes de Deng!

(1) Le désarmement a tout au moins révélé une réalité plus contradic­toire que ce qu'il n'y parait à première vue. Alors que le désarmement, était une choquante confirmation de l'expérience historique qui veut que

les organisations démocratiques ont invariablement la tâche de désarmer le prolétariat (littéralement, dans ce cas‑ci !). cela démontrait en même temps la présence sur la place d'une tendance prolétarienne spontanée d’aller à l'encontre de la non-violence !

La bourgeoisie au gouvernement en Chine a vaincu très momentanément. Pas plus que les milliers d'autres tyrans que l'histoire a connu et qui s'imaginaient rester éternellement aux commandes, Deng Xiao Ping ne résistera à la haine de ceux qu'il soumet. Mais l'État en Chine est bien plus que la fraction Deng Xiao Ping, et si l'on peut être assuré que dans un futur très proche, il culbutera dans les oubliettes de l'histoire, il est d'autres fractions qui s'imposeront pour maintenir le capitalisme en place. C'est sans doute parmi ceux qui, au sein des "coordinations étudiantes", ont fait preuve de leur pleine allégeance face au capital et à sa Démocratie en assurant le désarmement du prolétariat, que la bourgeoisie recrutera ses futurs gestionnaires.  Ainsi, de plus en plus, avec la généralisation des démocraties parlementaires partout dans le mon­de, avec la restructuration mon­diale des forces productives et l'exacerbation de la concurrence

qu'elle produit. Avec l'approfondissement de la crise économique mondiale et les guerres qui se prépareront pour la résou­dre ‑‑avec cette universalisation chaque fois plus marquée, donc, des

conditions dans lesquelles le prolétariat est exploité‑‑ se prépare et s'aiguise la plus grande défla­gration révolutionnaire que le monde ait connu. Mais avant cela,  le prolétariat devra nécessairement  passer par une phase de discussion  internationale autour des leçons  que son histoire a permis de formuler, et affirmer la Démocratie ‑ sous toutes ses formes‑‑, comme son  pire ennemi.

Qu'il se rappelle alors qu'en Chine, ‑‑et plus particulièrement à Pékin‑‑, en 1989, la Démocratie a pris l'allure de ces leaders démo­crates étudiants qui, en bons élèves du capitalisme organisés dans des "coordinations étudiantes", ont cassé les élans du prolétariat, de la naissance du mouvement de lutte à son écrasement sanglant. Déjà le 23 avril, au tout début du mouvement à Pékin, alors qu'en fin d'après midi des cen­taines de prolétaires se lançaient. à l'assaut du Palais du peuple, siège de l'Assemblée nationale

populaire, désignant dans cet élan spontané l'ennemi mortel du com­munisme, les chefs étudiants inter­

venaient pour empêcher la réalisation d'une telle action. Sur la place Tien An Men, ces mêmes démocrates organisèrent le maintien de l'ordre en collaboration directe et avouée avec les flics de Deng Xiao

Ping, inondant les manifestants présents de propagande non violen­te, remettant les armes présentes

sur la place aux autorités offici­elles et allant même jusqu'à donner à la police les ouvriers qui avaient maculé le portrait du bour­geois Mao! Crève la Démocratie!

 


 

Même pendant le massacre de la placé Tien An Men, la service d'ordre de la coordination étudiante  freine encore la riposte des manifestants!


CE30.2 En Chine, la démocratie désarme et massacre le prolétariat!