La Démocratie affame !

L'ordre démocratique semble se renforcer à mesure que les conditions de sa destruction s'accentuent. La crise mondiale du Capital n'a jamais été aussi proche de révéler son essence catastrophique. Et pourtant, aujourd'hui encore, la bourgeoisie arrogante ne tremble pas. Elle organise pour nous manifestations, réunions, concerts, campagnes,... et fait anser les foules aux sons de ses accents favoris : " atomisation-individualisme-concurrence " , pour entamer en
apothéose son hymne international : " Démocratie-démocratie ".

A la télévision, à la radio, dans les journaux, c'est le spectacle de la paix sociale qui est donné avec, d'un côté, des images de mort, de désolation, de terreur et de violence (où implicitement est mise en cause la fatalité, ou la folie subite de certains individus, ou encore quelques irresponsables, mais le plus souvent des terroristes extrémistes,... seuls
responsables possibles de tels actes), et d'un autre côté, face à cette " incompréhensible violence ", des images apaisantes, des paroles " courageuses " et " sensées " de chefs d'Etats en lutte pour la Démocratie, la Transparence, la Restructuration,...

Ce spectacle se déroulerait sans trop de problèmes si le Capital ne véhiculait pas une série de contradictions qui poussent les classes sociales à s'affronter, et déterminent le prolétariat à lutter violemment face à l'exploitation et à la mort à laquelle le contraint la bourgeoisie.

OUI, c'est donc bien le prolétariat la cause de tous ces " pillages ", " saqueos ", " émeutes de la faim ",... oui,
c'est bien l'expression du prolétariat luttant en réponse à la faim et à la misère engendrée par la bourgeoisie. Ce fut le cas en Argentine, au Venezuela et en Algérie ces derniers mois, comme ce le fut également il y a quelques temps en Tunisie, au Maroc, en Egypte.

Mais il faut bien constater que toutes les luttes de notre classe portent encore les marques terribles de la période. De ces mouvement spontanés, vite écrasés dans le sang, encore isolés et peu généralisés, ressortent peu de perspectives et un niveau très faible d'organisation. L'affrontement qui vient de se dérouler en Argentine comporte l'ensemble de ces faiblesses, ce qui contraste avec le passé et notamment la période de lutte 1968-1973.

La faim a poussé les prolétaires à affronter le terrorisme bourgeois: par petits commandos de dizaines ou de centaines de personnes, des milliers de prolétaires ont tenté, face aux flics et aux commerçants, de s'emparer des biens de consommation nécessaires à leur simple survie. Mais cette unité momentanée contre la propriété privée fut rapidement écrasée dans le sang. Quelques heures, quelques jours après les
" saqueos ", sans perspectives plus larges, sans direction précise, les mêmes prolétaires, qui hier étaient unis dans l'affrontement à la marchandise, constituaient maintenant des " barrages de protection ", des barricades ... pour se protéger des éventuels " ennemis " du quartier voisin!!!

Ainsi, à peine défaits sous les coups de la répression bourgeoise, les prolétaires sans perspectives, sans affirmation de notre projet social, se réatomisent derrière les oppositions mises en place par les bourgeois pour noyer le prolétariat dans de fausses polarisations.

L'Argentine a toujours été considérée, en utilisant la terminologie de nos ennemis, comme le pays " le plus riche de l'Amérique Latine ". Plus d'un s'est donc étonné de la rapidité avec laquelle l'inflation a " dévoré " (pour la régénérer!) l'économie nationale. Cela n'a pourtant véritablement surpris que les quelques idéologues économistes illuminés par (et payés pour promouvoir!) la sainte croyance en la pérennité du Capital. Les capitalistes pragmatiques, qui ont poussé à l'application des mesures inflationnistes, savaient, quant à eux, que le terrible poids que l'inflation fait porter au prolétariat n'est qu'une mesure économique dictée par leur insatiable besoin de plus-value. L'inflation sert ainsi à baisser le salaire social du prolétariat et donne, de cette manière, un court répit aux difficultés catastrophiques auxquelles le Capital est confronté. L'inflation est pourtant moins le fait du gouvernement et de " sa " politique, que celui d'un être qui le dépasse --le Capital--qui, pour se revaloriser, se maintenir, " ajuste " le capital variable (c'est-à-dire les salaires) en faveur de ses propres intérêts, et ce, même si le prix en est... la mort de faim des prolétaires.

Ainsi, dès août 1988, se produit une hausse généralisée des prix en Argentine. Le mécontentement qui s'ensuit est immédiat et à tel point menaçant qu'en septembre la CGT (Confédération Générale des Travailleurs) n'a d'autres solutions pour encadrer et casser le mouvement que d'organiser une manifestation sur la place de Mai. La répression ne se fait pas attendre. Elle va se solder par de nombreux morts et blessés, et bien entendu, en parallèle, par d'hypocrites appels au calme de la part de tous les partis et organisations politiques. La bourgeoisie en profite alors pour mettre au point les derniers détails de son " Plan Primavera " consistant en la mise en place des vieilles mêmes méthodes pour abaisser le salaire social des ouvriers. On commence par geler les salaires et on réajuste, à la hausse (!), les prix des services " publics " (gaz, électricité, téléphone,...). On tente de " justifier " ces mesures en décidant de geler (beaucoup plus tard!) les prix des marchandises; et là où toute demande de hausse de salaire est refusée et réprimée, les prix des marchandises, eux, continuent à être l'objet de " réajustements " périodiques. Pratiquement, cela signifie que l'on utilise un autre mot pour hausser les prix et faire ainsi baisser le salaire des ouvriers sous couvert d'une campagne idéologique " où tout le monde participe de l'effort, et se sert la ceinture pour sauver l'économie nationale ".

Les vacances arrivent (décembre 1988), et tandis que la situation semble calme, les prix des services publics et ceux des marchandises augmentent encore. A la rentrée commence alors le cirque électoral. De la droite à la gauche, tous les partis en appellent à la paix électorale. Prévues pour la fin du mois de mai, les élections constitueront à partir de ce moment, la matière idéologique avec laquelle la bourgeoisie cimentera la paix sociale, imposant ainsi de longs mois de silence au prolétariat, alors que ses conditions de vie, avec les mesures inflationnistes imposées par le gouvernement, subissaient de terribles agressions.

En février, se produisent les événements de La Tablada où un groupe armé occupe durant 36 heures une caserne en appelant la population à se joindre à eux pour empêcher l'organisation d'un coup d'Etat militaire qui leur a été annoncé. On ne sait pas encore trop clairement jusqu'à quel niveau ces militants ont été ou non manipulés par les services secrets argentins, mais ce qui est sûr, c'est que cette occupation et le massacre par l'armée des militants qui occupaient, furent le point de départ d'une campagne antiterroriste de défense de la démocratie où chaque citoyen fut appelé publiquement à participer de l'effort national pour chasser les " sorcières subversives " en les dénonçant aux autorités. Un " Conseil de Sécurité Nationale " fut mis sur pied, pour oeuvrer au nettoyage de tous ces subversifs qui manifestaient leur impossibilité à survivre face à la hausse des prix et au blocage des salaires.

En avri1 1989, le nouveau ministre de l'économie, mis en place par Alfonsin, " libère " les prix (mais non les salaires, encore une fois!) et permet ainsi aux supermarchés de réajuster sauvagement les prix, certaines marchandises augmentant jusqu'à 3000%!!! La faim réapparaît massivement, d'abord aux périphéries des villes et dans la province, et ensuite aux centres mêmes des grandes villes. Image oubliée de ces dernières années en Argentine, il n'est plus rare de voir traîner dans le centre de Buenos Aires des enfants, sac sur le dos, entrant dans les bars pour demander quelques tranches de jambon ou ouvrant les portes des taxis pour obtenir quelques " australs " (la monnaie locale) de leurs passagers.

Pendant cinq longs mois donc, le prolétariat va subir la campagne bourgeoise pour la paix électorale et contre le terrorisme. Pendant cinq longs mois, les prolétaires vont voir dégringoler d'une façon inimaginable leur niveau de vie. Pendant cinq longs mois, la bourgeoisie va tirer un profit extraordinaire de l'inflation pour compenser la crise de son système. Pendant cinq longs mois, enfin, la bourgeoisie va tenir fermé le couvercle des plaintes, en mettant en avant que les élections de mai sont "les premières de toute l'histoire argentine, où un président élu va sans doute remettre légalement son mandat à un autre président élu". Cette campagne
pour la paix électorale combinée à sa campagne antiterroriste va réussir à retarder l'inéluctable explosion sociale jusqu'au ...lendemain des élections!!!

La lutte paye

Et voici venu le temps des élections. Le 14 mai, c'est la victoire du péronisme et de son clown à rouflaquettes Menem. Voici également venu le temps des comptes. Le prolétariat qui avait été rendu inoffensif durant ces longs mois se réveille face à la réalité du Capital : toujours plus de travail, toujours moins de salaire, toujours plus de misère. Et alors que tous les affameurs se penchent sur le problème de la dette, de l'inflation, essayant de masquer le fait que l'inflation n'est rien d'autre qu'une manoeuvre de la bourgeoisie pour contrer, sur le dos du prolétariat, la baisse tendancielle de son taux de profit, pendant ce temps-là donc, les prolétaires crèvent de faim.

Les pillages qui vont se dérouler quelques jours après les élections ne surprennent en réalité personne. La bourgeoisie avait déjà commencé à s'armer contre la possibilité d'une explosion sociale. Les journaux bourgeois en parlaient. Vigiles et policiers organisaient des rondes devant les banques et les supermarchés. Le premier à en faire mention officiellement est le candidat de l'UCR, Eduardo Angeloz qui, dans un de ses discours, dénonce des " provocateurs ", " montoneros " rôdant aux alentours des supermarchés, s'emparant de marchandises, et dont le but est de "...conduire à la panique, au chaos et à la
déstabilisation, non seulement l'économie, mais aussi la démocratie... ". Il est clair que durant le mois de mai, il y eut déjà des vols, des réactions isolées face aux poches et aux ventres vides. Comme toujours, la bourgeoisie accusera, dès ce moment et par une campagne mieux élaborée plus tard, des extrémistes de gauche, uniques responsables des événements. Les vieux fantômes réapparaissent exprimant la peur de la bourgeoisie face au spectre du communisme.

Les élections qui avaient contenu, freiné le prolétariat par l'espoir du " miracle " démocratique, par l'illusion qu'un bout de papier jeté dans l'urne résolve les contradictions, n'empêchent plus rien. Et le vendredi 26 mai, date anniversaire du Cordobasso (cf plus loin), dans la ville de Cordoba (à 750 km de Buenos-Aires) ont lieu les premières attaques massives de supermarchés. Très vite la police et la gendarmerie sont sur place et contrôlent toute la ville.
Mais le ton est donné et dès le lendemain, le 27 mai donc, les mêmes faits se reproduisent à Mendoza (1000 km de B-A), à Rosario (370 km de B-A), et dans quelques quartiers de Buenos-Aires (San-Miguel, Martinez. ...). Par grands groupes de dizaines, voire de centaines de personnes, les prolétaires, bien souvent menés par des femmes et des enfants, envahissent de force les supermarchés et s'emparent de la nourriture.
Sur leur chemin, des vitrines, des stands de commerce, des caisses enregistreuses, des véhicules sont détruits et des camions de nourriture dévalisés.

Les actions se déroulent généralement de manière spontanée avec parfois l'aide d'un petit coup de pouce organisateur. Dans cette " villa miseria " (l'équivalent des favellas brésiliennes), est annoncée l'organisation d'une soupe populaire, un peu en dehors de la " villa ", " dans telle rue, juste en face du supermarché ". Le bouche à oreilles fait le reste. Et quand bon nombre des habitants du quartier se retrouvent réunis, des cris fusent : " Mais où est la soupe? Où se trouve la nourriture? ". Un seul regard va suffire ! Les grilles du supermarché sont forcées, la nourriture emportée.

Et si, comme il l'est écrit plus haut, le premier jour, à Cordoba, la bourgeoisie parvient encore à contrôler le mouvement par l'intervention des flics, par la fermeture des magasins, par la distribution de nourriture, ... trois jours plus tard, le 28 mai, malgré déjà de nombreux blessés, plus d'une centaine d'établissements pillés, 600 arrestations, le mouvement prend encore de l'ampleur et se généralise à d'autres villes et provinces d'Argentine.

Face à cette situation, le lundi 29 mai, après un week-end chaud, Alfonsin exige l'état de siège face aux troubles et " aux délinquants anti-sociaux " qui attaquent les supermarchés. A partir de maintenant, on peut emprisonner sans raison, sans ordre judiciaire; les réunions et les circulations de personnes sont interdites, etc. L'état de siège est donc proposé par Alfonsin qui assure la transition avant que Menem ne le remplace quelques mois plus tard, mais ces mesures sont décidées par l'ensemble du Congrès, droite et gauche confondues, Menem et Alfonsin, main dans la main. Pour les naïfs qui avaient cru que l'arrivée des péronistes allait modifier quelque chose à la situation, la désillusion est amère!

C'est que la bourgeoisie a peur et ce n'est pas une coïncidence si ces événements se déroulent, jour pour jour, vingt ans après le déclenchement d'un des plus forts mouvements révolutionnaires dans la région: le Cordobazo. En effet, en mai 1969, liée à la vague de lutte '68-73, eut lieu une insurrection en Argentine dont le centre était la ville de Cordoba. Cette insurrection déclenchée le 29 mai 1969 durera une dizaine de jours. S'attaquant à tout ce qui représentait l'ordre, le pouvoir, la répression bourgeoise, cette insurrection fut écrasée dans un bain de sang, après que le prolétariat aie tenu la ville durant plus d'une semaine avec comme mot d'ordre central : " Ni coup d'état, ni élections, Insurrection ! "

Alors qu'aujourd'hui la période mondiale est toute différente, la bourgeoisie craint encore le souvenir qu'a pu laisser cet affrontement dans la tête des prolétaires et, terrorisée à l'idée que les prolétaires ne viennent mêler cet anniversaire insurrectionnel aux pillages qui se déroulent au même moment, elle dépêche, à Cordoba, des camions entiers de nourriture pour stopper le mouvement. Cette mesure calmera d'ailleurs relativement le prolétariat localement, et l'épicentre des pillages se déplacera dès lors dans un autre lieu de lutte historique du prolétariat en Argentine: Rosario.

Là, les camions de nourriture (la carotte) ne suffisent pas plus que l'état de siège (le bâton) à arrêter les prolétaires affamés. Et le même jour, toujours le 29 mai donc, dans plusieurs fabriques, les ouvriers débraient. Inquiets pour leur famille, désireux de ne pas rester isolés, ils vont aux nouvelles et participent aux " saqueos ".

Le plus souvent, des petits groupes se concentrent face à un dépôt de nourriture ou un grand magasin d'alimentation et attirent ainsi les flics qui accourent en masse. D'autres groupes en profitent alors pour attaquer un autre dépôt qui se trouve à quelques pâtés de maison de là. En quelques minutes, le magasin est pillé et lorsque les flics arrivent... c'est au tour du magasin laissé sans surveillance que les prolétaires s'attaquent!

Cet exemple s'est reproduit spontanément des dizaines de fois avec la participation de milliers de personnes. Il n'y a en réalité aucune " gigantesque coordination ", comme le dénoncent les médias, mais tout se passe effectivement comme s'il y en avait.

C'est à Rosario donc (où le couvre-feu avait déjà été imposé avant la déclaration de l'état de siège de toute la République) et dans sa province que le mouvement est le plus fort, c'est-à-dire le moins contrôlé, mais il va toucher également Tucuman et d'autres provinces. A Buenos Aires également, les pillages s'étendent, spécialement dans ce que l'on appelle le grand Buenos Aires, à la périphérie de la capitale: des pillages ont lieu à San Miguel, Moron, Moreno, Castelar, Haedo, Villa Martelli, Ciudadela, Ramos Mejia.

La répression devient plus dure et le 30 mai les flics ouvrent le feu faisant 14 morts à Rosario où le mouvement reste très fort. Là, le couvre-feu est décrété à partir de 18 heures, mais cela ne suffit pas à calmer les quartiers les plus combatifs. C'est à ce moment qu'est montée une véritable opération de contre-information par la bourgeoisie pour " recibler " les ennemis auxquels s'affrontent les prolétaires: partout circulent des rumeurs, rapidement intégrées par les " pilleurs ", comme quoi " tel quartier se prépare à attaquer tel autre, et qu'il faut se défendre ", etc. Les mêmes flics auxquels on s'affrontait quelques heures auparavant sont accueillis maintenant en sauveurs ! ! !

A Buenos Aires, le même jour, une bombe explose dans la rue principale où se concentrent les banques dans le centre de la ville. Les magasins et les banques ferment. Le mouvement semble déborder les tentatives de la bourgeoisie pour le contrer. On envoie dans la région de Rosario des troupes de différents coins du pays pour casser le mouvement, parce que les flics locaux, démasqués par les manifestants qui les connaissent et les interpellent par leur prénom, n'osent pas réprimer. Dans les quartiers les plus durs, la police n'ose pas se montrer, ou doit fuir. Ainsi, par exemple à San Miguel (un quartier de Buenos Aires), alors que des prolétaires attaquent un supermarché, une camionnette de police arrive. Les flics (5 ou 6) accompagnés par des chiens arrêtent quelques jeunes et les enferment à l'intérieur du combi. Rapidement une foule se forme autour d'eux. Aux cris de " Qu'on les relâche ", elle commence à jeter des pierres sur le véhicule. Terrorisés, les policiers se réfugient dans la camionnette et en relâche un et puis encore un autre. Mais la foule est toujours là, menaçante. Finalement, pour pouvoir se tirer sans trop d'ennui, les flics les laisseront tous partir et s'enfuieront rapidement.

Cette information, extraite d'un journal brésilien, indiquait encore que les journalistes sur place avaient dû également fuir, les prolétaires étant en rage contre tous ceux qui représentaient l'Etat. Cette situation semblant ne pas se calmer et craignant la généralisation du mouvement, la campagne bourgeoise pour dénoncer le mouvement comme étant le fait de provocateurs fut dès lors particulièrement pourrie et agressive.

Que les " pauvres " aient un coup de sang et volent quelques marchandises, cela était presque compréhensible. Mais que dans le débordement et la généralisation de ce type de récupération réapparaisse son vieil ennemi, le prolétariat, voilà qui lui pose de plus sérieuses peurs! La presse va dès lors dénoncer sans arrêts les provocateurs et les terroristes comme étant à la tête du mouvement.

Parallèlement à cela, la bourgeoisie emprisonnera systématiquement les plus combatifs des prolétaires en dénonçant spectaculairement l'utilisation d'armes pour corroborer sa thèse d'une tentative de "déstabilisation de l'Argentine avec l'aide de terroristes venus de l'étranger". Pour compléter leurs mesures de répression d'un peu de " compréhension ", et surtout pour protéger leurs richesses, les capitalistes à la tête des chaînes de supermarchés vont proposer de bloquer pour dix jours les prix de certaines marchandises alimentaires de base. Ils essayent par tous les moyens de convaincre les prolétaires qu'ils font cause commune avec leur situation en indiquant à l'aide d'une pancarte à l'entrée des magasins, que " cette entreprise collabore directement avec le peuple ". Mais ils ne négligent pas non plus de se préparer à l'affrontement en créant des milices armées pour défendre leurs biens.

Le cannibalisme de la Démocratie !

Début juin, la contre-attaque bourgeoise se fait de plus en plus précise, organisée et efficace. La répression policière s'accentue. On dénombre déjà plus d'une centaine de morts, des centaines de blessés et plus de deux mille arrestations. Une campagne de presse bien orchestrée dénonce de plus en plus les pillages comme faisant partie d'un complot contre l'état et la démocratie. C'est qu'il fallait, pour étayer ces thèses, trouver rapidement des coupables, faire peur et enlever toute envie de généralisation de ces actions, surtout dans les
quartiers encore calmes. Il fallait aussi justifier la répression, les arrestations massives, les balles, les morts. il fallait encore masquer les réelles causes des événements et les condamner, en y dénonçant l'oeuvre de quelques extrémistes.

La bourgeoisie va identifier plus facilement ces " extrémistes " à la gauche, tout en n'oubliant pas de brandir également la menace " fasciste ", et faire jouer la peur du " coup d'état ". Mais ce sont principalement le MAS (mouvement argentin pour le socialisme) et le PO (parti ouvrier), deux
organisations légales, social-démocrates version trotskiste, qui vont avoir la vedette. Les dirigeants du PO en prison, on a là des coupables rêvés parce qu'ils sont directement et facilement présentables à l'opinion publique (1), et qu'en plus, potentiellement, ils représentent toujours une force capable de canaliser et de freiner un éventuel débordement social nettement plus dangereux. Le gouvernement va donc présenter spectaculairement ses vedettes gauchistes à l'opinion pour tenter de faire oublier que la seule et véritable cause des pillages est la faim. En même temps, elle place sans publicité des milliers d'anonymes de tout âge, dans ses geôles.

Mais pour stopper les pillages, seules la police et la presse ne vont évidemment pas suffire. La bourgeoisie organise alors des distributions gratuites de nourriture, surtout dans les quartiers restés calmes, mais susceptibles de se joindre au mouvement, réintroduisant ainsi l'appel à la charité publique. On organise donc des soupes populaires, des distributions en tout genre, sous le contrôle de partis politiques.

Sur place, ce type d'intervention de l'Etat a parfois provoqué des discussions, des réactions, comme dans cette " villa miseria ", où se présentent les "envoyés" de l'Etat, avec du lait et de la farine. Une mère de famille refuse ces " dons " : " Je ne veux rien recevoir de votre part ". Son fils lui reproche son refus: " Tu devais accepter. Cette bouteille de lait, c'est autant d'heures de travail pour le père. Ils ne nous offrent rien, ce que nous recevons, c'est à ceux de Rosario que nous le devons ".

Et il est évident que c'est la lutte des prolétaires de Rosario et d'ailleurs qui obligea certains supermarchés à ne plus augmenter leurs prix et le gouvernement à distribuer de la nourriture,... Mais il est clair également que, si au cours de périodes révolutionnaires, ce type de concessions arrachées à la bourgeoisie a pour effet d'encourager le prolétariat à aller plus loin, à continuer sa marche en avant vers la lutte finale, dans des périodes comme celles d'aujourd'hui, ces " cadeaux " de la bourgeoisie trop rapidement perçus comme de grandes victoires, ont pour effet de briser l'élan d'un mouvement.

Et de fait, les réactions de la bourgeoisie réussissent ainsi, quelques jours seulement après les premiers pillages, à arrêter le mouvement. Quelques camions de nourriture, l'assassinat d'une centaine de " pilleurs ", l'emprisonnement des plus combatifs, une campagne de presse anti-terroriste et le blocage-spectacle de quelques denrées de base auront suffit momentanément à stopper la révolte des prolétaires en Argentine.

En regard de la vague de lutte des années '68-'73, le prolétariat paraît bel et bien défait aujourd'hui. L'affrontement à l'Etat, en Argentine, par exemple, n'a jamais semblé aussi faible en termes de l'absence totale de direction, de perspectives et de projets prolétariens. Là où, en 1970, à Cordoba, Rosario, Buenos Aires, ... on parlait de révolution sociale, d'abolition de l'argent; là où, en cette période et en ces lieux, le drapeau rouge et le drapeau noir faisaient office de symboles pour l'affirmation et la lutte pour la dictature du prolétariat; là où les prolétaires s'affrontaient les armes à la main à la propriété privée, à la bourgeoisie et à l'Etat, afin de manifester la puissance de leur programme et de leur projet d'abolition des classes, ... on ne trouve plus aujourd'hui que la révolte élémentaire de notre classe contre l'insupportable poids de misère que la bourgeoisie fait peser contre elle. Mais au delà de cette révolte contre la faim, le communisme n'apparaît encore que comme spectre, c'est-à-dire qu'il ne se matérialise pas dans un rapport de force marqué par l'émergence de la révolution et de la classe qui la porte.

La misère absolue a ainsi touché, en quelques mois, des millions d'ouvriers en Argentine. Dans le grand Buenos Aires uniquement, ce sont près de 36 % de la population, soit plus de trois millions de prolétaires qui ne peuvent soudainement plus faire face au besoin élémentaire qu'exigé la simple survie humaine. Menem lui-même --qu'on ne peut supposer vouloir gonfler les chiffres de ses propres crimes-- reconnaît qu'aujourd'hui en Argentine, 9.000.000 de personnes (25 % de la population) vivent dans la misère absolue! On comprend que dans ces conditions, et en rapport à la brutale chute de leurs conditions de vie, les prolétaires se soient révoltés.

Mais il faut bien voir l'extrême faiblesse de cette explosion à laquelle tout le monde s'attendait. A aucun moment, la bourgeoisie n'a eu à s'affronter à un niveau d'organisation et d'affirmation des perspectives prolétariennes. A aucun moment --et cela nous semble une marque de la terrible période que nous traversons--, à aucun moment donc, le prolétariat n'a donné l'impression d'être capable de l'organisation, de la direction, de la préparation et de la détermination qui en font une classe.

Evidemment, dans le cours de la lutte, certains éléments d'organisation semblent toujours émerger. La bourgeoisie s'y attaque d'ailleurs directement en dénonçant ce minimum d'action commune, comme la preuve de l'existence de " coordinations secrètes ",... Mais la réalité n'est malheureusement pas aussi élevée que ce que dénonce la bourgeoisie pour tenter d'effrayer le citoyen et, comme nous l'avons décrit plus haut, les prolétaires en lutte en Argentine n'ont pu passer du stade des " coups de main " et du " bouche à oreille ", à un niveau d'organisation impliquant la centralisation des informations, la généralisation des attaques contre la propriété privée, la direction de l'affrontement à l'Etat, la perspective insurrectionnelle et révolutionnaire, comme ce fut le cas dans le passé, comme ce fut le cas en '17-21, en '68-73.

Les pillages qui ont recommencé avec autant de virulence quelques semaines plus tard, alors que Menem assumait déjà, comme candidat de la gauche, la présidence de l'Argentine, semblent relativiser, au moins en terme de décrédibilisation de toutes les fractions de la bourgeoisie, les faiblesses que nous décrivons ci-dessus.

Et de fait, la rapidité avec laquelle les cartes de rechange parlementaires de la bourgeoisie sont brûlées, donne à penser que le temps n'est peut-être plus si loin où, enfin désillusionnés des tonnes de belles paroles vomies par les bourgeois de tout bord, les prolétaires se reconstitueront comme classe et, profitant des leçons tirées de l'histoire, se regrouperont autour d'une seule force centralisée mondialement, pour abattre définitivement ces monstruosités de l'histoire humaine que sont le Capital et sa Démocratie.

Note

(1) Le candidat officiel du PO pour les élections présidentielles alla se plaindre de l'emprisonnement des militants de son parti auprès du ministre de l'Intérieur. Il insista longuement pour que soit respectée la démocratie. Ses exigences furent clairement entendues puisqu'il fut... arrêté sur le champ, à la sortie même des bureaux du ministre, devant les caméras de la télévision ! Ce petit spectacle joué entre deux acteurs de la Démocratie devrait pourtant, à terme, profiter à la carrière du malchanceux candidat présidentiel, qui aura trouvé là un bien beau support recrédibilisant pour ses futurs appels à une démocratie... toujours plus démocratique!


CE29.4 Argentine: Des pillages contre la faim!

(mai 1989)