(octobre 88)

Octobre 1988 : Les prolétaires en Algérie ont secoué, une semaine durant, le carcan de leur misère ; pendant trois jours, ils ont brisé la paix sociale, la soumission, ont attaqué l'ordre établi. Contre le monde inhumain que nous impose la bourgeoisie aux quatre coins du monde, ... la seule réponse de notre classe, c'est celle que les prolétaires ont, malgré toutes les limites de l'époque, remis en avant en Algérie:

LA LUTTE.

La survie au quotidien en Algérie

La fraction bourgeoise au gouvernement en Algérie (FLN) chargée de faire régner et de gérer l'austérité, a dû, comme ses consorts du monde entier, accentuer cette austérité pour faire face à l'impitoyable concurrence que se livrent les bourgeois entre eux. Considérée par le FMI comme un élève exemplaire, l'Algérie, ou plutôt ses dirigeants, sûrs d’eux et de leurs

méthodes drastiques, se sont même permis de refuser un prêt de 2 milliards de dollars que leur proposait le fond monétaire peu de temps avant les émeutes d'Octobre.

Car en effet, depuis plus de 10 ans, le gouvernement impose une austérité exemplaire, où rationnement d'eau, pénurie de marchandises, absence de transports en commun, problème de logement, etc... sont le lot quotidien des prolétaires. Cette situation catastrophique pour le prolétariat aentraîné sur place une spéculation monstrueuse et un marché noir encore plus f1orissant.

Il s'agit évidemment là d'une nécessité de gestion capitaliste. N'allons pas croire qu'il s'agisse d'un problème de gouvernement, d'un manque de démocratie, ou que la faute en reviendrait à une fraction bourgeoise méchante qui pourrait, si elle était moins rapace, offrir un avenir aux prolétaires. Non, le problème de toute fraction bourgeoise au gouvernement est la gestion du système capitaliste. Le problème est donc de faire face et au prolétariat et à la concurrence internationale. Ainsi, lorsqu'un gouvernement invoque la chute du prix du pétrole, le remboursement de sa dette, etc... , il s'agit de problèmes réels de gestion du Capital mais toujours avec comme conséquence plus de misère, plus de restrictions pour tous les prolétaires du monde.

C'est contre l'accumulation de conditions de survie                            insupportables, l'austérité drastique imposée depuis des années, en Algérie comme ailleurs, que ces luttes ont explosé.

Et en Algérie plus particulièrement, sur le marché, les marchandises sont de plus en plus frelatées et à des prix incroyablement élevés, la spéculation si forte qu'il devient presque impossible de trouver de quoi manger. Les magasins d'état sont vidés par les spéculateurs et les marchandises stockées, de façon a être vendues au marché noir de trois et quatre fois le prix officiel. Les magouilles, la débrouille, le vol restent la seule manière de trouver de quoi remplir son assiette. Sans piston, sans appui, ... il faut payer le prix fort ! Après le travail (pour ceux qui en ont), c'est la recherche désespérée, exaspérante de nourriture, c'est la file, des heures durant, pour quelquefois ne rien trouver. Ce sont les interminables attentes de bus ... de plus en plus rares. Ce sont les coupures d'eau quotidiennes, qui obligent les prolétaires à prendre leur bain ou faire leur lessive à 3 heures du matin, ou encore à aller chercher de l'eau loin de la ville (et ceux qui n'ont pas de voiture --la majorité--n'ont plus qu'à se passer d'eau !). Ce sont les coupures de téléphone quasi permanentes. Ce sont les déraillements de train presque quotidiens par manque de personnel ou d'entretien. C'est la spéculation sur les logements, réduisant les prolétaires à vivre à 10 et parfois à 20 dans de minables deux pièces, sans espoir de changement à court terme, car la reprise d'un appartement coûte de 20 à 30 millions de Dinars alors que le salaire moyen est de 1500 à 2000 Dinars par mois!! (au marché officiel, 1FF=1D, au marché noir 1FF=3D). Cette situation de surpeuplement de l'appartement familial contraint les jeunes à ne pas se marier, à ne pas avoir d'enfants. Quant à ceux qui fuient le surpeuplement, ils doivent se démerder pour trouver où dormir, rechercher de quoi bouffer, abandonner des études qui ne mènent à rien ... devenir des "gardiens des murs", des chômeurs. Aucune perspective non plus pour trouver du travail et sur les 200.000 jeunes qui chaque année, en sortant des études, recherchent un emploi, moins de la moitié en trouvent, alors que les 2/3 de la population a moins de 25 ans. Et c'est enfin la flambée des prix des marchandises de base, avec une augmentation de 30 à 40 % du jour au lendemain, qui pousse à voler, ou alors à se serrer toujours plus la ceinture ! ! ! Et dans le sud du pays, alors que la faim fait mal au ventre, les prolétaires commencent à attaquer systématiquement les camions transportant la semoule, pour se la redistribuer.

Pas de présent, pas d'avenir pour la majorité des prolétaires ! Les conditions de survie impossibles qu'impose la bourgeoisie, la misère et l'ennui, le "no future" ont fait sauter le bouchon ! ! !

Une seule alternative  :   la lutte

Si la bourgeoisie mondiale parle de jeunes "désoeuvrés en manque de démocratie", nous, nous parlons de prolétaires en lutte s'affrontant à l'Etat, de prolétaires n'ayant d'autre choix que celui de crever de misère, d'ennui ou bien lutter. Les prolétaires en lutte en Algérie montrent qu'il n'y a rien à respecter de ce système de mort : la destruction de ce qui les détruit n'est pas aveugle, leurs attaques sont ciblées et claires : l'Etat capitaliste et ses gestionnaires.

C'est pourquoi ils s'en prennent systématiquement aux mairies, aux commissariats de police, récupérant les armes, détruisant les fichiers de police ou les redistribuant aux prolétaires concernés, aux voitures des représentants du gouvernement (voitures dont la plaque rouge détermine l'appartenance de ses occupants au FLN), aux symboles de l'ordre bourgeois, de l'argent: hôtels d'impôts, banques, palais de justice (avec récupération et destruction des archives et registres de casiers judiciaires). Des compagnies aériennes sont mises à sac, ainsi que les hôtels de luxe, les collèges. Des magasins d'état sont pillés, les marchandises stockées et récupérées, puis redistribuées dans la population : « On rentre, on se sert, on partage ! » . La plupart des actions sont déterminées, ponctuelles et violentes : replis, dispersion rapide et réapparition soudaine des émeutiers ... un peu plus loin. Elles sont organisées par petits groupes et lorsque le couvre-feu va être imposé, c'est la nuit que les émeutiers vont agir.

A Alger, Oran, Mostaganem, Tiaret, Annaba, Blida, Boufarik, Sidi-Bel-Abès, ... c'est la traînée de poudre. La révolte part de la rue et non d'une entreprise précise, ce qui ne laisse pas la possibilité au syndicat de prendre sa place habituelle de casseur de luttes. Partout des manifestations spontanées se forment, démarrent des quartiers prolétaires, remontent vers les centres villes, cassent tous les symboles du fric et de l'Etat sur leur passage. Pendant les trois premiers

jours, la bourgeoisie a très peur. Aucun mot d'ordre n'est scandé, aucune banderole déployée : "On ne sait pas ce qu'ils veulent, ils cassent tout et n'expliquent pas pourquoi". "Tout fout le camp !" va dire un citoyen algérois; "En Europe au moins, les gens sont encadrés. Il y a des syndicats, les journaux expriment l'opinion, le mécontentement des gens. S'il y a des manifestations, des grèves, elles sont organisées, il y a un service d'ordre. Ici, rien de tout cela (...) et quand les gens sont descendus dans la rue, personne n'avait d'autorité sur eux. Les voyous en ont profité pour casser (...)". Et ce citoyen d'exprimer la peur de la bourgeoisie face au chaos, au "débordement", face à ce qu'elle ne peut contrôler et qui veut la détruire, et de réclamer bien sûr plus de contrôle, plus de liberté d'expression, plus de structures encadrantes, plus de ... démocratie, et ce pour éviter le "pire", pour éviter ce que tout bourgeois redoute et craint, ... la remise en question de l'exploitation.

Le gouvernement socialiste massacre les prolétaires en lutte

La réaction de la bourgeoisie va être à la mesure de la peur qu'elle aeue et de l'ampleur de la lutte : à la terreur ouvrière, le gouvernement va répondre par la terreur bourgeoise. Si la bourgeoisie a été surprise et effrayée par la lutte des prolétaires, ce n'est pas tant qu'elle ne s'y attendait pas, mais surtout qu'elle ne s'attendait  pas  à  une

telle violence prolétarienne. Depuis des mois la révolte couvait, des grèves surgissaient un peu partout dans les entreprises (à Rouiba-Reghaïa, El-Harrach Bouira, Annaba, ...), dans des usines de camions, dans les postes, ... mais elles restaient encore encadrées par les syndicats. Le gouvernement a bien senti qu'il lui fallait réagir avant que l'explosion ne devienne tout à fait incontrôlable. Ainsi, Chadli et sa clique ont préparé un plan de réformes (économiques et politiques) tandis que des perquisitions, arrestations et saisies de documents préventives avaient lieu avant même que le premier pavé n'éclate la première vitrine. Mais cela ne va pas suffire a empêcher le déferlement prolétarien dans 1es rues.

Aucune promesse de changement n'aurait suffi à arrêter la haine des prolétaires, haine de ce système de misère n'engendrant que l'ennui et le "no future" : "en luttant, on a retrouvé notre dignité", "si on doit mourir, on mourra, tous ensemble comme des frères, on n'a rien à perdre". Aucun appel au réalisme n'aurait pu arrêter une telle détermination. Seule la répression féroce (force principale de dissuasion; sans elle, le bla-bla-bla n'arrête rien) va réussir à désamorcer la révolte. Et 1'électro-choc , les tirs à la mitrailleuse lourde, les balles explosives, les chars, les arrestations massives (jusqu'à aller chercher les blessés dans les hôpitaux), vont être les armes efficaces de la bourgeoisie. Le simple fait de porter des baskets est suspect aux yeux de la police qui procède alors à des arrestations. Les prisonniers sont entassés dans les stades ou les arènes avant d'être dirigés dans des casernes, des camps militaires, des endroits secrets où sont menés les interrogatoires (tortures, chantages, ...).. Les enlèvements et disparitions d'émeutiers, les pressions sur

les familles, les jugements expéditifs et clandestins, ... tout ceci mieux que n'importe quel discours va permettre le

rétablissement d' un certain calme. Et ce ne sont pas des bavures ! C'est en effet le mode de gestion normal du Capital qui, coûte que coûte, doit rétablir la paix sociale lorsqu'elle est en danger. Et ce, indépendamment de la fraction bourgeoise qui porte le chapeau : ici Chadli et son armée, là Jaruzelski et Walesa, là encore Alfonsin et Menem. On a bien essayé de nous faire croire que Chadli n'avait rien à voir avec les massacres et qu'une fraction rivale de l'armée se serait autonomisée. Mais les prolétaires en Algérie ont bien vu, senti, compris, à travers leur lutte et face à la répression, que la bourgeoisie "socialiste" utilise les mêmes méthodes que celles utilisées par toute la bourgeoisie, et notamment, la bourgeoisie française, il y a 30 ans. Certains prolétaires vont être torturés à quelques mètres de l'endroit où le fut, à l'époque, leur père.

En  Kabylie, la région est encerclée préventivement par l'armée et les chars. Partout dans les villes et les campagnes, des militants du FLN sillonnent et, à l'aide de mégaphones, appellent au calme et au soutien du gouvernement. Avec des slogans tels que : "Pendant le printemps berbère (avril '80), les autres régions ne vous ont pas soutenues, maintenant faites-en autant", ils prônent et organisent la division de notre classe.

Le FLN va organiser ou plutôt tenter d'organiser des manifestations de soutien à Chadli et son gouvernement, mais elles se solderont par des bides complets. Non seulement aucun prolétaire n'accepte de s'y associer, mais de plus, ces

manifestations  ne  regrouperont que quelques militants du parti, que les prolétaires chasseront à coups de pierres.

Pourtant la lutte des prolétaires a contraint la bourgeoisie à faire des concessions; les villes insurgées sont réapprovisionnées. Tout ce qui faisait défaut dans les magasins d'état réapparaît comme par miracle et au prix "officiel". Des camions font la navette entre le Maroc et l'Algérie. L'eau revient comme par enchantement, etc ... Mais il n'y a aucun miracle dans ces réapparitions, ce sont bien entendu des réappropriations prolétariennes, qui rappellent aux prolétaires du monde entier cette évidence : contre les promesses des bourgeois, seule la lutte paye ! Nous savons aussi que l'arme est à double tranchant puisque ces réapprovisionnements sont le plus souvent provisoires, et surtout que la bourgeoisie s'en sert pour tenter de calmer les émeutiers et court-circuiter l'extension de la lutte aux mécontents indécis, non encore mobilisés par la rue. Mais cela peut aussi servir d'exemple aux autres prolétaires et déclencher des luttes ailleurs. C'est ce qui se passe actuellement avec une série de grèves qui viennent d'éc1ater.

Après la répression monstrueuse, Chadli tient un discours (attendu par toutes les fractions bourgeoises du monde). Et comme il fallait s'y attendre avec un tel rat de sa classe, ce discours est très clair : "Je ne laisserai pas le pays livré à l'anarchie" (...) "Nous regrettons les pertes humaines et matérielles. Il était de mon devoir en tant que responsable de la nation de prendre (...) les mesures nécessaires pour protéger cet Etat et cette Nation, quelles que soient les circonstances et les difficultés". En sous-entendu, ceux qui sont morts l'ont bien cherché !

Comme Chad1i n'est pas tout à fait un âne (bien que les émeutiers aient peint les crinières des ânes en blanc pour symboliser les cheveux blancs de Chad1i), il va savoir allier la fermeté à "l'auto-critique" : "nous devons reconnaître nos erreurs", il promet ainsi moultes changements, un futur train de mesures économiques, des sanctions à 1'encontre "des responsables des déficiences du système qui n'ont pas assumé leurs tâches comme il le fallait" --entendez, trouver les boucs émissaires !--, ... et un prochain référendum. En échange de la mort, de l'emprisonnement, de la torture de milliers de prolétaires, la bourgeoisie offre aux autres prolétaires des réformes lui permettant de continuer à les exp1oiter.

Maintenant que la tempête sociale qui bouleversa le pays durant quelques jours semble calmée, la bourgeoisie met donc en place quelques réformes. Des têtes bourgeoises tombent et sont remplacées par d'autres ayant une image moins "kaki" et encore un peu crédibles (vieux schéma connu). Mais les prolétaires sont moins bêtes que ce que la bourgeoisie voudrait le croire, et les promesses ne rachèteront jamais les morts dans la mémoire du prolétariat insurgé. Les armes volées n'ont pas été récupérées, le soutien au gouvernement et les illusions quant aux changements prévus restent très relatifs : "De toute façon, s'ils ne changent rien, cela repartira comme avant ! (...) I1 y aura des bagarres et cette fois, les parents sortiront, même si les militaires tirent. (...) Ils nous embobinent, si cela se calme, c'est provisoire".

Quant à la participation dite majoritaire suite au référendum, la victoire bourgeoise est toute relative, car une personne qui ne se présente pas au bureau de vote n'a plus droit à sa carte

d'électeur ce qui signifie en clair qu'il n'a plus droit non plus à recevoir les papiers officiels dont il peut avoir besoin (passeports, livret de mariage, certificat de naissance, ...) et pleins d'emmerdements à la clef lui sont d'ailleurs garantis.

Les fractions bourgeoises des pays avoisinants (Maroc, Tunisie, ...), effrayées par la radicalité du mouvement et la possibilité qu'il puisse faire tache d'huile, vont faire connaître leur soutien inconditionnel à Chadli et sa clique. Très régulièrement éclatent des émeutes au Maroc, en Tunisie, en Egypte, ... et les prolétaires d'Algérie ont réveillé la trouille viscérale que les bourgeois ressentent au souvenir de ces explosions. D'autres fractions bourgeoises du monde vont invoquer "le manque de démocratie en Algérie", "le non respect des droits de l'homme", "le droit légitime des jeunes au travail", ... d'autres encore parleront du danger du grand méchant loup intégriste. Or, à aucun moment les prolétaires n'ont été mobilisés par le drapeau intégriste : "Ils tentent de récupérer le coup, mais mercredi, jeudi, vendredi, on ne les a pas vus ... Ils courent derrière le mouvement et n'ont rien à voir avec nous. Nous, on ne veut pas passer notre temps dans les mosquées, on veut vivre librement, c'est tout ...". Bien sûr, les Mitterand et compagnie vont "regretter" publiquement les morts en Algérie et verser quelques larmes de crocodile, mais tous vont être d'accord pour parler de grandes victoires de la démocratie puisque aujourd'hui en Algérie, on parle de pluripartisme, de civils au gouvernement, ... et que la mort de milliers de prolétaires n'a pas été inutile "car les Algériens ont dorénavant plus de droits constitutionnels".

Le battage médiatique dans les autres pays, concernant les "bienfaits de la démocratie", s'adresse avant tout aux prolétaires afin qu'ils restent calmes et silencieux et ne prennent exemple de la lutte de leurs frères de classe. Ces campagnes veulent prouver que, s'il y a des révoltes, c'est parce qu'il n'y a pas assez de démocratie, qu'ici, on est mieux que là-bas. Ils nous susurrent à l'oreille qu'il n'est pas nécessaire de nous révolter, que nous avons tout pour être heureux : du travail, le droit de vote, ... bref, des droits ! Jamais au grand jamais, aucun droit, quel qu'il soit, ne garantira rien au prolétariat qui lutte pour ses intérêts. Au Brésil, en octobre 1988, en même temps qu'était proclamé le droit de grève (qui, officiellement, n'existait plus depuis des années), la bourgeoisie tirait sur les ouvriers sidérurgistes en grève à Volta-Redonda, faisant 5 morts au moins, et ce, au nom de la "lutte contre les provocateurs", parce que "ce n'était pas une grève, mais une rébellion, voire une guérilla urbaine", et entre deux séances de négociation avec les ouvriers, le président Sarney participait à une cérémonie "en

Hommage aux travailleurs brési1iens" ! ! !

La  bourgeoisie a réussi à désamorcer le mouvement d'Octobre en Algérie mais l'exemple est maintenant clairement donné aux autres prolétaires. Et depuis, les grèves, les émeutes ne cessent de se répéter. En mars, avril, mai 1989, à Alger, Oran, Constantine, Tizi-Ouzou, des grèves surgissent (chez les éboueurs, dans les stations de distribution d'essence, chez les commerçants, ...). En mai, à Souk-Ahras, dès émeutes ont éclaté contre les magouilles sur les redistributions de logements et, comme en octobre, tous les symboles de l'Etat, du FLN en ont fait les frais.

En octobre, la bourgeoisie mettait en avant la nécessité d' "ouverture politique" pour essayer d'enrayer le mouvement; en mars '89, elle mettra en avant cette même "ouverture démocratique" pour organiser la répression, en disant que "certaines personnes exploitent les difficultés du monde du travail (...et que) d'autres veulent sans doute affaiblir l'Etat pour démontrer que l'expérience démocratique actuelle ne convient pas ..." dixit Merbah (le nouveau chef du gouvernement). Mais de la répression, on en entendra pratiquement pas parler. Il faut savoir que les affaires ont repris de plus belle (cfr. les accords à propos du gaz algérien avec la France, la Belgique, ... et cfr aussi les promesses d'aide financière de Mitterrand).

Dans les 1uttes des prolétaires en Algérie, certains n'y verront qu'une révolte minoritaire de jeunes excités, qu'une révolte désordonnée sans parti, ... qu'une révolte contre la misère ne cherchant à améliorer une vie immédiate en suspens, ... comme si dans chaque lutte du prolétariats'opposant directement à l'Etat capitaliste, n'était pas contenu l'hydre de la révolution communiste. Contre tous ceux qui s'imaginent que chaque lutte doit passer par un schéma précis, ouvriériste (luttes partant nécessairement d'une usine, grèves votées à la majorité en assemblée démocratique, manifestations syndicales,                         ordonnées, démocrates (cf en Pologne), contre tout cela nous affirmons que les luttes des prolétaires en Algérie ont une fois de plus (comme au Maroc, en Tunisie, en Birmanie, au Pérou, ...) écrit une page d'histoire supplémentaire à l'expérience du prolétariat dans sa lutte pour l'abolition de son esclavage. Et cela, jusqu'au jour où les prolétaires en lutte feront le saut qualitatif de dépasser les  frontières jusqu'à ce qu'ilss'arment et s'organisent toujours plus clairement contrenos ennemis de toujours.Jusqu'à la révolution communiste  mondiale.


BIRMANIE

DES EMEUTES ET DES LUTTES A RETENIR !

(Printemps 1988)

Introduction

Nous allons essayer dans ce texte de tirer les leçons des émeutes qui ont explosé en Bir­manie au printemps '88. Soulignons avant tout 2 ou 3 points pour replacer ces événements dans leur contexte local et international.

Si l'on considère, d'un point de vue mondial, les dix dernières années écoulées, on peut affirmer sans erreur qu'il y a eu des luttes, des affronte­ments, des tensions sociales qui confirment, si besoin en est, que même dans une période de paix sociale profonde, le prolétariat n'est jamais tout à fait écrasé; qu'il ne disparaît jamais complètement de la scène de l'histoire. Bien sûr, en y regardant de plus près on voit rapidement que ces explosions de colère sont faibles, rares, aux revendications peu claires, etc. Les mêmes faiblesses se retrou­vent presque à chaque fois et les affrontements en Birmanie n'échappent pas aux caractéristiques des luttes actuelles: sporadicité, limitation aux frontières nationales, alte­rnance (par opposition à conco­mitance) des luttes dans diffé­rents pays, enfermement dans les frontières sectorielles, natio­nales ou autres. Le lecteur intéressé pourra trouver dans nos revues différentes tenta­tives pour comprendre, analyser et tirer les leçons de mouve­ments, de luttes de notre clas­se. Citons pour exemples les émeutes de la faim au Maroc en 1984 et en Tunisie en 1986, celles de Constantine, les con­flits à Gaza et en Cisjordanie et récemment encore en Algérie et en Argentine. Citons égale­ment les luttes en Pologne, la guerre Iran/Irak, la grève des mineurs en Angleterre,....

En ce qui concerne la lutte du prolétariat en Birmanie, nous tenons à souligner quelques dif­férences qualitatives importantes par rapport à d'autres luttes qui lui sont proches dans le temps. Une importance rela­tive bien sûr. Une importance à mettre en relation avec le con­texte actuel de calme social, d'anesthésie de notre classe.

La lutte en Birmanie se distingue, primo, par sa durée: sept mois, au minimum; secundo, par l'importance de la lutte, sa massivité. En effet, même si nous savons parfaitement que jamais dans son histoire le prolétariat n'a été défait par manque d'effectifs (la carence n'est pas quantitative mais qualitative), il faut souligner qu'ici il ne s'agit pas d'un ou deux secteurs, de l'une ou l'au­tre usine qui tiendrait le devant de la scène, même si le mouvement, ici comme ailleurs, a démarré ainsi. En Birmanie, très rapidement, tout ce que la pres­se bourgeoise appelle "la pop­ulation" s'engage dans la lutte: certains, en cachant les in­surgés, en leur procurant abri et nourriture; d'autres, en ma­nifestant dans les rues, en pillant les magasins, et en attaquant tous les signes de richesse; d'autres enfin, tels certains soldats en refusant de tirer ou en désertant. Les grèves générales furent très suivies et des villes entières paralysées.

Enfin, le troisième point important de cette lutte concer­ne l'organisation des insurgés. Nous savons que des villes entières et des ports ont été vidés de leurs administrateurs et dirigés pendant plusieurs jours par les insurgés. Nous savons que les cibles des pil­lages n'étaient pas déterminées par le hasard d'un parcours de manifestation, ou encore que face à la terreur bourgeoise s'est organisée une contre-ter­reur prolétarienne: des milices d'auto-défense se sont mises sur pied, des pillages de commissa­riat de police ont eu lieu, la défense de quartiers entiers dans la banlieue de la capitale

a été assumée,... Nous croyons pouvoir affirmer qu'il y eut ces dernières années, différentes tentatives pour diriger d'un point de vue prolétarien ces 1uttes.

Mais hélas, dans ce cas, plus encore qu'en ce qui concer­ne la lutte en Iran/Irak, nous dépendons des informations que filtre la presse bourgeoise. Nous avons donc tenté de rassem­bler le plus d'informations pos­sibles du plus grand nombre de journaux. Nous avons consulté la presse d'au moins sept pays différents, de la Chine à la France en passant par Cuba et l'Allemagne, l'Angleterre et l'Italie. Cependant aucune de ces informations n'est fiable et le résultat n'est évidemment pas le même que si nous avions pu nous rendre sur place ou obte­nir des informations par des canaux militants.

Depuis octobre '88, les informations se sont faites de plus en plus rares et sont devenues si maigres que nous sommes dans 1'impossib1ité de savoir ce qui se passe sur place depuis plus ou moins le mois de décembre 1988.

Cependant cela ne veut pas dire que l'ordre bourgeois soit rétabli ou que le mouvement soit mort, écrasé. L'expérience nous a appris qu'en général la mort d'un mouvement de lutte contre l'Etat est louée, clamée, par la bourgeoisie comme une nouvelle victoire de la démocra­tie sur telle ou telle dictature, comme le triomphe d'un mouvement populaire de libéra­tion nationale sur un gouverne­ment à la solde de telle puissa­nce ou de tel bloc. Le retrait des troupes, la création d'un Etat indépendant, la promesse d'élections prochaines, la reco­nnaissance de l'opposition, etc..., marquent généralement la défaite du mouvement, l'hallali de la lutte. Rien de tel en ce qui concerne la Birmanie: la publicité que la bourgeoisie

aurait pu faire de ces formes d'écrasement n'est pas claire­ment apparue.

Le black-out bourgeois, la disparition pure et simple du sujet "Birmanie" de l'ensemble de la presse, couvre d'ailleurs toute la réalité d'un voile pudique. Lequel sert clairement à détourner l'attention de tous ceux qui se sentent, ou pou­rraient se sentir, concernés par cette lutte. Pour la bourgeoi­sie, les ouvriers en Birmanie donnent, en effet, un très mau­vais exemple à leurs frères de classe partout dans le monde. Sur place, l'Etat bourgeois se charge à l'intérieur de réprimer le mouvement en soutenant les bourgeois birmans, puisque ceux-ci s'en montrent encore incapab­les, et, à l'extérieur, d'étouffer son exemple à l'aide de ses tout-puissants médias.

Mais le silence de mort qu'essaye d'imposer la bourgeoisie ne sig­nifie pas que tout soit rentré dans l'ordre bourgeois en Birma­nie. La situation sociale et la haine de l'Etat sous toutes ses formes sont telles, que l'équi­libre qu'essaye d'imposer la bourgeoisie par la terreur est extrêmement précaire: les prolé­taires sont contraints, pour survivre, de nier les lois et de s'affronter à la bourgeoisie. Le prolétariat en Birmanie a tiré, de cette vague de luttes et de celles qui l'ont précédées, un ensemble de leçons qui lui permettront sans doute de se situer à l'avant-garde du prolé­tariat mondial dans cette région pour les grands combats à venir.

Le contexte historique de l'explosion sociale

Les 26 ans de pouvoir du général Ne Win à la tête du "Parti du Programme Socialiste Birman" (PPSB) n'ont fait qu'ac­célérer et catastrophiquement approfondir les effets dévasta­teurs de la crise capitaliste mondiale. La Birmanie, gros pro­ducteur et exportateur de riz dans les années 50, est devenu aujourd'hui l'un des pays les plus pauvres de la planète. Les conditions de vie du prolétariat se sont extraordinairement, for­tement et rapidement détério­rées. Le revenu annuel par habi­tant était de 690 $ en 1960. Il est aujourd'hui de 190 $ et est donc plus faible que celui de la Chine!

Dans la région, la Birmanie est cependant un pays un peu "à part".  Au début des années '50, la  bourgeoisie y applique une

politique social-démocrate, pseudo anti-impérialiste et stalinienne, avec nationa1isation et parti unique (le PPSB). Le leader U Nu met en avant une politique de nationalisme virulent. Il participe d'ailleurs à la lutte contre les Anglais durant la colonisation. Pendant la cou­rte période où il reste au gou­vernement, U Nu met en avant une sorte de synthèse entre "marxis­me" et bouddhisme. Il va d'ail­leurs être le premier traducteur de Marx en Birman. Cette ligne bouddhisto-socia1-démocrate et pseudo anti-impérialiste amorce alors un fort renforcement de "l'Etat national indépendant", et permet l'écrasement du prolé­tariat au nom de la nation et de la démocratie (méthode mondiale­ment employée des Philippines au Nicaragua, en passant par l'Eu­rope, la Chine, etc). U Nu, renversé par le général Ne Win en 1962, s'exile, puis revient finalement au pays pour y diri­ger "l'opposition démocratique".

La situation économique, qui n'a fait que se détériorer, est aujourd'hui vraiment catas­trophique. Le salaire moyen d'une personne, pour une famille qui en compte trois, équivaut à une tasse de thé par jour. Le marché noir est le seul moyen pour survivre. De plus, en septembre '87, le gouvernement va retirer, sans avertissement ni compensation, 70% des billets en circulation, ce qui signifie que tous ceux qui possédaient quelques billets vont se retrou­ver du jour au lendemain sans un sou.

Pourtant, le prolétariat en Birmanie ne vit pas dans des conditions de misère aussi ex­trêmes que nos frères du Bengladesh ou des Indes. La concentra­tion rapide de capital, de l'ex­ploitation y ont, en effet, déterminé un développement du prolétariat et de ses luttes; même si celles-ci s'y sont trouvées contrôlées et réprimées par une union nationale de type stalinienne. De là découlent à la fois, un prolétariat "éduqué", "syndiqué", mais aussi des traditions de lutte plus importantes que dans les autres pays voisins. Ceci explique au­ssi que l'explosion de colère du prolétariat va être plus brutale et plus profonde.

En Birmanie, la religion n'a que peu de poids. Mais il est intéressant et caractéristi­que de constater que, comme en URSS par exemple, la fraction au gouvernement entretient la reli­gion (ici le bouddhisme) alors que son influence idéologique sur le prolétariat reste faible (ce qui n'est par exemple pas le cas aux Indes). La religion constitue donc une carte de réserve pour la bourgeoisie. Pendant les derniers mois du soulèvement, les moines bouddhi­stes vont remplir la tâche à laquelle les destine la bou­rgeoisie : pacifier le mouve­ment, imposer le drapeau de la non-violence et de la démocratie en combattant (parfois physique­ment) les manifestations violen­tes du prolétariat.

La lente recrudescence de la militance ouvrière de ces dernières années (qui s'exprime violemment notamment dans les années '70) a été déterminée par la rapide dégradation des conditions de vie. Face à cela, la bourgeoisie s'est vue contrainte de développer une variété crois­sante de fractions rivales, avec leurs idéologies propres, et avec comme but, la canalisa­tion, l'enrôlement des prolé­taires dans des luttes étran­gères à leurs besoins. Les plus efficaces Jusqu'ici ont été les différents mouvements de guéril­las, groupes nationalistes prochinois, pro-indien, pro-anglais ou pro-russe,...(1).

Et pendant 20 ans, ces groupes vont suffire pour encad­rer le mécontentement des prolé­taires, et les tuer lentement dans des combats entre groupes autonomistes et armée gouverne­mentale. Mais au sein de cette dernière commence alors à se développer un mécontentement croissant du fait de la dégrada­tion des conditions de vie, de la lassitude, de l'usure dans ces combats sans fin. L'équilib­re précaire en Birmanie qu'ex­primait une relative stabilité de la paix sociale avec, d'une part, des combats continuels cantonnés dans les montagnes et le long des frontières et, d'au­tre part, 1'imposition violente de la paix du travail dans la majorité du pays et plus partic­ulièrement dans les grandes vil­les; cet équilibre précaire donc, ne va continuer à se main­tenir que grâce à (et dans) un contexte de relative stabilité économique.

Mais avec l'approfondisse­ment de la crise mondiale dans les années '70, les problèmes commencent à se développer. La compétition s'accroît entre les différents groupes capitalistes, l'exploitation augmente rapide­ment alors que les prix subis­sent de soudaines et violentes hausses. En Birmanie, la frac­tion dirigeante est alors coin­cée dans un dilemne: s'adapter aux changements des conditions internationales, tout en faisant face à la réelle menace que constitue la classe ouvrière. Ce phénomène devient de plus aigu du fait que face au développe­ment de la colère ouvrière, la bourgeoisie a déjà été contrain­te de mettre en avant sa frac­tion radicale. Or, si d'un côté, le réformisme stalinien (présen­té comme violant "les normes générales du capitalisme") est nécessaire pour lutter contre la classe ouvrière, d'un autre cô­té, la présence de staliniens, comme fraction dirigeante du pouvoir bourgeois est une carte importante que la bourgeoisie brûle, la rendant ainsi inutili­sable pour la suite. Les gouver­nements staliniens sont donc particulièrement coincés quand il s'agit, pour faire face à la crise mondiale, d'envisager des réformes. Ils sont contraints de bouleverser quelque peu le statu quo rigide dans lequel ils se complaisent pour éviter l'af­faiblissement de leur pays dans la compétition internationale. Mais ils savent d'expérience que bousculer leur forme de gouver­nement extrêmement statique et monolithique risque toujours d'entraîner des troubles plus grands encore, car le proléta­riat peut y voir une brèche et s'y engouffrer.

La bourgeoisie n'est pas prête d'oublier l'exemple de la "désta1inisation" en Russie d'où résultèrent des "débordements" dont elle se serait bien passée! Les forces "conservatrices" qui res­pectent à la lettre le dogme stalinien, refusent toutes ré­formes (considérées comme "dé­tournement du socialisme", "compromission avec le capitalisme") car leur peur du prolétariat est supérieure au poids de la néces­sité de rendre le pays compéti­tif sur le marché mondial (cfr. Brejnev, Ceaucescu,...) ; les "réformistes" choisissent plutôt une réforme générale des structures économiques, et donc politiques, penchant toujours vers une "occidentalisation" (cf Yeltsin, Poszgay...). Finale­ment, c'est le plus souvent la fraction pragmatique qui l'empo­rte (cfr. Gorbatchev, Grozs, Ne Win,...), entreprenant les réformes sans conviction tout en essayant de conserver l'essence de l'ancienne version.

Bien sûr, ce n'est pas une question de choix entre une "meilleure" et une "pire" sol­ution; c'est une question d'urgence dans le contexte d'ap­profondissement de la crise mondiale. Une des expressions de tout ceci est le mouvement de balancier, le mouvement d'oscil­lation à "gauche" puis à "droite"; le mouvement de pen­dule entre l'application de mesures, de réformes, puis leur retrait; le pas dans le sens de "l'occidentalisation de la poli­tique économique", puis au contraire le pas vers le renforce­ment du contrôle central; la mise en place de mesures visant à changer les structures politi­ques et ensuite (sous forme de "contre réformes" ou parfois de coup militaire) la mise en place d'autres mesures, opposées (dans le sens mais non dans l'essence, bien sûr!), pour consolider les anciennes structures.

Dans les années '70, ce mouvement de balancier était caractéristique en Birmanie: politique d'ouverture avec emprunt sur le marché financier international, ouverture du com­merce, encouragement à apprendre l'anglais,... et ensuite, ret­rait isolationniste avec efforts décuplés pour rembourser la det­te, contrôle central accru de la vie politique, interdiction des cours d'anglais dans les écoles,... Mais tout ceci n'a pu empêcher les effets locaux de la crise mondiale et la dégradation de la situation sociale. La bourgeoisie, quelle que soit son idéologie, doit nécessairement diminuer le salaire social, au­gmenter l'exploitation, détério­rer les conditions de travail, augmenter les prix directement ou indirectement (pénuries), renforcer la terreur d'Etat au nom de la démocratie (réformes) ou de la "démocratie populaire" (nommée "dictature du proléta­riat" par les staliniens).

Rappelons que la situation de classe est tendue en Birmanie depuis les années '50, ce qui entraîne, dès avant l'approfondissement de la crise mondiale, l'accentuation de la militarisa­tion locale du pouvoir et de 1'économie.

Pour la bourgeoisie, la détérioration de la situation sociale signifie l'accumulation de problèmes dans la production industrielle et agricole (c'est en 1987 que celles-ci vont diminuer le plus fortement, et les exportations se limiter au minimum à cause des tensions dans le pays), le poids de la dette,... Alors que la fragile stabilité disparaît du fait de l'augmentation des prix, de l'a­ccroissement de la pression du capital sur la classe ouvrière, la situation de cette dernière en devient insupportable. Pour le prolétariat, la vie est de plus en plus chère et les sa­laires insuffisants pour nourrir les familles, ce qui force les ouvriers à travailler toujours plus pour ramener du riz.

Pour donner un exemple : officiellement, en août 1988, un dollar vaut 6 à 7 kyats (mon­naie birmane) tandis que sur le marché noir, il s'échange contre 40 kyats. Sur l'année '88, le prix du riz augmente de 400% et l'on peut alors imaginer la situation du prolétariat dont le salaire moyen est de 10 kyats alors qu'il en faut 50 pour nourrir une famille!

De plus, tous les commerces d'Etat se mettent à vendre leurs marchandises au prix du marché noir, c'est à dire 6 fois plus

cher à peu près. Bref, pour le prolétariat, il est devenu impossible d'éviter l'approfondisse­ment de la pauvreté; même les magouilles et les heures supplé­mentaires ne suffisent plus.

Du point de vue de l'ordre capitaliste, la solution de tou­jours pour sortir de la crise est la destruction massive de marchandises (dont principale­ment les prolétaires, parce que la plus dangereuse). C'est cette destruction qui permet ensuite, comme une goulée d'air frais, de réinvestir, reconstruire, donner du travail,... Il lui fallait donc, à cet ordre capitaliste, massacrer les prolétaires: « pacifiquement », par la faim si possible, sinon, en les tuant rapidement et efficacement dans des guerres internes ou contre un pseudo-ennemi extérieur.

En Birmanie, le salaire est donc passé très en dessous du niveau nécessaire à la survie quotidienne et cette situation, constante en Inde et au Bengladesh, provoque ici un réel choc. Le décalage entre aujou­rd'hui et il y a 20 ans est d'autant moins supportable que tout espoir de redressement de la situation s'est peu à peu affaissé. D'autre part, la sit­uation des prolétaires sous l'uniforme suit évidemment les mêmes chemins : problème de nourriture, guerre permanente contre les autonomistes, famil­les ruinées par la crise et au bord de la famine, etc. Ces éléments vont d'ailleurs condi­tionner les désertions et le refus de tirer sur les manifes­tants.

Les  luttes

En février et mars 1987, plus de 200 officiers de Rangoon (la capitale) et de Mandalay (la deuxième ville) sont mis aux arrêts pour avoir critiqué, dans le mess des casernes, la politique économique du "bol de riz vide" de Ne Win (détournement ironique des déclarations et des objectifs du général Ne Win qui prétendait donner un bol de riz à chaque citoyen). Puis, en mars 1988, éclatent des émeutes suite au meurtre d'un étudiant par la police lors d'une manifestation violemment réprimée. Les affron­tements durent plus d'une semaine et les motifs initiaux des émeutes se transforment en une protestation contre la décision gouvernementale de retirer de la circulation tous les billets supérieurs à 15 kyats (pour lutter contre le marché noir). Cette drastique mesure d'austérité a déjà souvent été appliq­uée et laisse, à chaque fois, le prolétariat exsangue. Les émeutiers incendient alors des maga­sins et attaquent ceux qu'ils considèrent comme riches et pil­lent leurs biens.

En mai et Juin '88: nouvel­les grèves et manifestations, nouveaux pillages. Le général Ne Win impose la loi martiale et le couvre-feu. Comme cela se passe souvent, le mouvement social a démarré en Birmanie dans le secteur "étudiant", ce qui n'est pas étonnant au vu de la minceur des espoirs de trouver du travail et de la noirceur du futur qui attend ces prolétaires pas encore lancés dans l'arène de l'emploi. Mais l'aggravation de la situation économique amène rapidement des milliers de per­sonnes à descendre dans la rue, aux côtés des jeunes prolétaires "étudiants". Le général Ne Win mobilise alors ses troupes d'é­lites dans la capitale.

Au fil des mois, le nombre d'émeutiers augmente. En août '88, on parle de millions de manifestants, de plusieurs pos­tes de police tombés entre leurs mains et pillés. La bourgeoisie birmane réagit par un mélange bien connu de promesses et de répression. Elle promet d'intro­duire de grandes réformes dans l'économie et, comme c'est l'ha­bitude dans les pays à gouvernement stalinien, met l'accent sur "l'occidentalisation" qui "appo­rtera le bien-être au peuple". Simultanément, la police et l'a­rmée tirent sur les foules, tuant plusieurs manifestants.

Depuis juillet, les prolé­taires sont passés à l'offen­sive. De plus en plus fréquem­ment à Rangoon, mais aussi dans d'autres grandes villes telle Mandalay, les émeutiers mènent une bataille active contre l'E­tat et la propriété privée. Ils se battent avec des matraques en fer, des rayons de roues de vélo aiguisés, des couteaux et des épées, des machettes,... Ils décapitent des militaires et des policiers, pillent des magasins, attaquent les villas de certains membres du gouvernement etc.

Dans le port de Rangoon, les bateaux restent chargés à cause des grèves. Ceux qui con­tiennent de la nourriture sont attaqués et pillés. La poussée insurrectionnelle est telle que le général Ne Win démissionne le 23 juillet '88 et est remplacé par le général Sein Lwin , dit "le Boucher de Rangoon", l'homme responsable de la répression sanglante des émeutes de mars. Il avait alors ordonné à ses soldats : « Frappez pour tuer, tirez pour tuer ». En cette fin juillet, Sein Lwin promet une totale remise en question de l'économie et l'introduction du multipartitisme en Birmanie. « La réputation de brutalité du géné­ral Sein Lwin a été, ces der­nières semaines, contrebalancée (sic) par un show de pragmatisme dans la promotion de réformes » dira « The Guardian ».

Bien que la presse essaye (et essayera toujours) de sous-estimer les éléments insurrec­tionnels des manifestations, soulignant (comme elle le fera toujours) les aspects démocratiques de la lutte, celle-ci at­teint, fin août, une violence telle, que la presse n'en parle plus du tout. Seules quelques lignes filtrent ça et là, comme par exemple le fait que les maisons de 36 ministres et députés ont été incendiées par des manifestants en colère.

Le mois d'août est un mois d'émeutes ininterrompues. Le

prolétariat prend le pouvoir dans différentes villes. Dans le port de Kowsong, les habitants prennent d'assaut les bâtiments officiels et menacent d'y mettre le feu. Ils chassent les fonctionnaires et les forces de l'ordre. A Pegu, les soldats se joignent aux insurgés et empêc­hent l'arrivée des renforts militaires venant de la capitale. Ici aussi les autorités s'enfuient. A Prome, les soldats refusent de tirer sur la foule. A Toungoo, un officier aurait même été tué par ses soldats qui refusaient eux aussi de tirer. A Rangoon même, différentes unités de soldats, exprimant l'affron­tement social au sein de l'ar­mée, se tirent dessus et tous les accès à la ville sont fermés pour empêcher les habitants d'a­utres villes de venir en aide aux insurgés de la capitale. Le clergé bouddhiste intervient et en appelle au gouvernement pour qu'il cède aux revendications et améliore les conditions de vie de la classe ouvrière. Le 10 août, fait révélateur de la profondeur et de l'ampleur de l'affrontement social, un avion lâche sur la capitale des tracts menaçant la population de bomba­rder la ville si elle continue à résister à l'armée.

Le 14 août, un diplomate en poste à Rangoon dit: « C'est la faim qui est le moteur du soulè­vement, la démocratie vient ap­rès", et "Libération », le 30 de ce même mois, d'ajouter : « La Birmanie est à la dérive. L'in­surrection qui a gagné l'ensem­ble du pays est aux portes de la capitale ... ». Il est significatif que le gouvernement accuse (et donc reconnaisse l'existence de) « un réseau d'organisation clandestine qui alimente et coo­rdonne le mouvement ». « L'insta­bilité actuelle, dit-il, est due à l'organisation et à l'interve­ntion de ces fauteurs de trou­bles » (Libération le 14/8/88). « Le mouvement est structuré en cellules très compartimentées, ne rassemblant que quelques in­dividus se connaissant et se faisant confiance »(idem). Des contacts ont été pris avec d'an­ciens étudiants qui ont partici­pé aux mouvements des années '70 en Birmanie, et '73 en Thaïlande (mouvements qui s'inscrivent directement dans la vague de lutte mondiale « 1967-1973 »). La presse, parle d'au moins 6 grou­pes clandestins agissant de concert, ou encore, de 30 di­rigeants secrets agissant au travers du syndicat étudiant créé le 17 mars 1988 et immédiatement interdit. Et là où par­fois la bourgeoisie met en avant spectaculairement des as­pects d'organisation et de direction de la lutte qui n'existent pas forcément, mais qui soutien­nent alors une campagne de pres­se visant à faire peur aux cito­yens (cfr. l'article sur l'Arge­ntine dans cette même revue), ici, il est clair que ce même type de campagne se repose sur de réels aspects d'organisation et de direction de notre classe.

En ce mois d'août '88, des centaines de manifestants sont massacrés par l'armée. On parle de 3000 morts en une semaine. Le général Sein Lwin démissionne, incapable, malgré ses promesses et ses massacres, de calmer les affrontements. Le 12 août, lui succède l'avocat Maung Maung. La bourgeoisie tente de calmer les affrontements en plaçant à la tête du gouvernement, une marionnette dénuée de galons. Aussitôt, ce dernier en appelle à la paix et à la tranquillité, condition sine qua non de la reprise économique. Il supprime la loi martiale pour preuve de sa volonté de pacification (bien que l'armée évidemment continue à tirer dans les mani­festations et rassemblements). Maung Maung est soutenu, dans sa lutte contre le prolétariat, par une partie de « l'opposition démocratique », dont le général Aung Gyu, militaire réformiste qui avait accusé les précédents gouvernements de corruption et avait été arrêté en juillet pour « attaque contre l'Etat ». Fort de la « bonne image » que lui vaut son passé « d'opprimé du régime », ce général prône alors le res­pect de la non violence tant du côté militaire que populaire « pour éviter l'anarchie et que plus de sang ne soit versé », dit-il. Maung Maung amnistie des centaines de prisonniers dont la majorité (mais cela resta sec­ret) sont des membres des frac­tions bourgeoises bâillonnées par le régime militaire: des démocrates, des nationalistes, des libéraux,... Des centaines de prolétaires restent par con­tre en taule, ce qui va mener plus tard au plus gros massacre de cette période en Birmanie.

Il est important de soulig­ner que les efforts communs du gouvernement (promesses de réfo­rmes, amnisties et terreur policière) et de l'opposition (dis­cours contre l'anarchie, parti­cipation à des manifs "pour la non violence et le respect de la propriété privée") vont être incapables, à ce moment-là, de calmer, pacifier, ou d'écraser le mouvement de résistance et de refus qui menace de s'élargir en une insurrection générale.

L'opposition soutient le gouvernement et coopère avec l'armée en soulignant toujours plus fort l'importance de "pro­testations pacifiques contre la dictature" et la nécessité d'é­viter le chaos. Les moines aussi participent à leur manière à la lutte contre la subversion en appelant l'armée pour défendre une usine attaquée par « un gang de plus de 500 criminels ». Ils se chargent ensuite d'organiser un « système alternatif » autogestionnaire clamant haut et fort leur soumission aux intérêts des émeutiers !! Une autre figure de l'opposition entre alors en scène : Daw Aung San Kyi, surno­mmée par les médias la Cory Aquino birmane, la fille du leader du mouvement d'indépenda­nce du pays qui fut tué en 1947 par une fraction birmane rivale. Auréolée de ce prestige , elle lutte pour la démocratie et le multipartitisme avec toute la bonne conscience des humanistes bourgeois, bourreaux de la clas­se ouvrière en lutte.

Fin août, l'insurrection gagne du terrain dans l'armée et dans d'autres institutions capi­talistes. Les défections sont de plus en plus massives, les soldats se retournent contre leurs officiers. Au même moment, dans plusieurs prisons du pays, les prolétaires se révoltent. Certains parviennent à s'évader mais d'autres, par centaines, sont massacrés. A 13 Km de la capitale, dans la prison d'In­sein encerclée par l'armée, les émeutiers mettent le feu aux bâtiments et tentent de percer le cordon militaire pour s'éva­der. Entre 200 et 600 réussis­sent, les autres, au moins 1000, sont tués par la fusillade ininterrompue de l'armée qui les empêche d'échapper aux flammes. Suite à ces émeutes, le gouver­nement accorde une nouvelle am­nistie et libère le reste des prisonniers. Ce qui reste en­core des prisons, ... les ruines, devient de toutes façons inutilisable et incontrô­lable. En août et septembre, de plus en plus de soldats sont vus aux côtés d'autres prolétaires; en plus, des fusils font leur apparition dans "l'arsenal" des émeutiers, bien que les machet­tes restent l'arme la plus com­mune, et la décapitation, la façon la plus courante de tuer les bourgeois.

A ce stade-ci, il est impo­rtant de parler plus en détail des différentes fractions bou­rgeoises, et de la façon dont la presse internationale va rappo­rter les événements. Deux sortes de pacifismes, de discours non violents, émergèrent :

1* Le premier va consister en la traditionnelle propagande pour la non-violence: « Nous manifes­tons pacifiquement, nous demandons des réformes, des droits, l'amnistie, le changement de gouvernement, et cela, d'une façon toute pacifique » (même les nonnes et les curés catholiques en septembre finissent par se joindre aux manifestations, avec comme slogan : « Jésus aime la démocratie »; le suprême patriar­che bouddhiste, quant à lui, appelle à la modération pendant que les troupes poursuivent les manifestants jusque dans les hôpitaux, tirant sur tout le monde).

Mais très vite, les événe­ments vont dépasser cette sorte de propagande. Les prolétaires ont résisté très longtemps aux massacres et aux tentatives de dévoyer leur lutte. C'est pourquoi l'opposition bourgeoise au gouvernement commence à se radicaliser et à accepter, et même à encourager, la violence contre la fraction dominante, poussée en cela par la nécessité de rester crédible. La propaga­nde précédente, les discours pour l'absolue non violence, ont fait maintenant place à une propagande pour une "violence différenciée".

2* « L'autre » pacifisme va se vouloir plus ... violent! « On peut décapiter des soldats et des policiers défendant ce gouvernement car ce dernier n'a pas le droit d'exister; le terroris­me d'accord, mais uniquement comme moyen d'instaurer une dé­mocratie pluraliste. Par contre, voler dans les magasins et les bureaux, piller les maisons des riches, etc, sont des activités « contre-révolutionnaires ». Les « criminels » qui prennent des biens ne leur appartenant pas seront exécutés ». Voilà, en rés­umé, le discours et l'idéologie de ces démocrates « radicaux ».

Dans certaines villes où le pouvoir de l'Etat central a été chassé par les insurgés, des forces démocratiques locales, appuyées par la bourgeoisie com­merciale, les intellectuels et les moines, organisent l'auto­gestion des structures pour maintenir le fonctionnement de la production et du marché, et la défense de la propriété privée, dévoyant de la sorte, vers les intérêts bourgeois, les tenta­tives de direction prolétarien­ne. Pourtant, le prolétariat n'est pas encore battu et conse­rve une force de lutte marquée notamment, par la constitution de milices d'auto-défense et d'organisations prolétariennes dans les quartiers ouvriers des banlieues et même dans des viles entières.

Les deux stars de l'opposi­tion, Daw Saung San Kyi et le général Aung Gyi, lancent alors un appel pour la création d'un « gouvernement provisoire » afin de « donner la démocratie au peuple ». L'appel reste sans ef­fet, les pillages ne cessent de s'étendre et dans la plupart des cas les cibles sont les sources de nourriture (le riz principa­lement). Pour parvenir à bout de la résistance prolétarienne, la bourgeoisie recourt aux mas­sacres, aux bains de sang.

Tensions sociales dans l'armée

Au sein de l'armée, réputée pour être l'une des plus disciplinée d'Asie, les dissen­sions sont de plus en plus vives. Les conditions de vie des soldats, tout en étant meilleu­res que celles des autres prolé­taires, sont loin d'être bonnes. Le service militaire obligatoire est long et pénible, la solde est maigre, la cantine rationnée, la discipline de fer, le copinage et la corruption, mon­naies courantes. De plus, l'ar­mée est en guerre permanente contre les différents groupes de guérilla. Cette situation en­traîne un mécontentement crois­sant. La tension est si grande qu'en août '88 « des éléments de l'armée viennent retirer de la Banque Nationale de Commerce,

sous la menace de leurs armes, une somme de 600 millions de kyats (=600 millions de FF) pour distribuer aux soldats » (Libéra­tion du 9/9/88).

Le mécontentement et la résistance des prolétaires sous l'uniforme croît de jour en Jour. Des soldats participent aux pillages. Des mutineries éclatent dans différentes bases militaires. Dans trois villes au moins, les soldats passent aux

côtés des émeutiers. Des manife­stants chantent l'hymne de l'armée devant les soldats venus les réprimer, et les interpellent: « Tirez, grands frères ! ». Mais même avec tout ela, l'armée ne se décompose pas; elle reste toujours maître du terrain et, malgré les désertions et les mutineries, le prolétariat ne parvient pas à émerger en-dehors et contre cette structure de l'Etat bourgeois.

Le pouvoir a besoin de 1’Opposition.

La nécessité vitale, pour la bourgeoisie, de nier l'affrontement de classe qui se joue en Birmanie, s'exprime de différen­tes manières. Pour les uns, il s'agit uniquement de « manifesta­tions étudiantes » ou de « groupes de gens » défendant « leurs inté­rêts spécifiques »; pour d'au­tres, c'est la défense des « in­térêts généraux du peuple », c'est la « démocratisation », qui est revendiquée. Pourtant, durant l'été '88, la difficulté à cacher la « tendance » du prolétariat à « l'anarchie » (2) pousse les médias à se centrer non plus sur les événements mais sur les « aspects politiques ». Les ren­gaines sur le danger du chaos et de l'anarchie cèdent progressi­vement la place aux discours et déclarations des fractions de l'opposition, des filles de hé­ros de 1'indépendance et autres généraux à la retraite. Début septembre, le gouvernement reje­tte l'appel à un « gouvernement d'intérim ». Le président Maung Maung comprend l'intérêt prépon­dérant, primordial de sa classe: préserver, soigneusement à l'écart du gouvernement, une opposition dont l'influence sur le mouvement commence à se faire sentir. Ni le Capital mondial, ni ses managers locaux n'ont intérêt à détruire (en lui ou­vrant l'accès au gouvernement) la crédibilité naissante de l'opposition.

De surcroît, il est plus que vraisemblable que cette ou­verture prématurée n'aurait pas suffit à canaliser le mouvement, alors même qu'elle risquait d'a­ffaiblir la bourgeoisie locale, la désorganisant dans un moment clef. Loin de cette compréhen­sion, Daw Aung San et son copain le vieux général, de même que Thant, le fils de l'ex-secrétaire général des Nations Unies, de même que d'autres démocrates, sont prêts à perdre leur influe­nce en échange du pouvoir. Mais pour la bourgeoisie dans sa globalité, c'eût été une réelle stupidité de laisser les choses se dérouler ainsi. Il est beau­coup plus utile que la grève générale, qui paralyse plusieurs villes et qui continue toujours à Rangoon, reste une « action de protestation » revendiquée par ces « forces démocratiques » qui viennent de sauter dans le train en marche. U Nu, leader anti-fasciste des années '60, forme alors un « anti-gouverne­ment de transition » avec son groupe « Ligue pour la Paix et la Démocratie », rejoignant ainsi Daw Aung San pour tenter de canaliser le mécontentement gé­néral vers la revendication d'un système multipartiste, de la démocratie et des droits de l'Homme, des droits du bon cito­yen, patriote fidèle, bon ou­vrier, bon père de famille !

A ce stade, le capitalisme mondial a déjà commencé à prépa­rer les futurs arrangements et les luttes inter-imperia1istes qui suivront le massacre de l'insurrection prolétarienne. Depuis longtemps déjà plusieurs pays, dont le Japon et l'Angleterre, se sont disputés le ter­ritoire entouré par les fron­tières birmanes et restent tou­jours intéressés par les possi­bilités d'y implanter des bases militaires le long de l'océan Indien.

L'opposition s'unit pour se débarrasser du gouvernement.

Alors que des émeutes con­tinuent dans plusieurs endroits du pays, les démocrates s'acti­vent pour reprendre les choses en mains. Pendant ce temps, l'armée protège le ministère de la défense, la station de radio, les principaux ponts de chemins de fer, les quartiers résiden­tiels,... Peu à peu tout est mis en place pour le « dernier » mas­sacre de prolétaires, tant mili­taire qu'idéologique. Avant de passer à l'action, la bourgeoi­sie achève les derniers prépara­tifs pour diviser le prolétariat en « criminels » d'un côté, et « démocrates » de l'autre.

Le 11 septembre, le parle­ment décide de ratifier la pro­messe d'élections libres et d'é­tablir un système multipartiste (3). Le New York Times rap­porte (le 13/9/88) que les ma­nifestants ne suivent pas la ligne de démocratisation offi­cielle ni les groupes d'opposi­tion, lesquels ne peuvent « of­frir aucune direction ni organi­sation immédiate » acceptables pour les insurgés. U Nu, le « self made leader » du « gouverne­ment rival » semble avoir été ignoré par les manifestants. U Tin Do, précédent ministre de la défense, maintenant transfuge du PPSB (parti au gouvernement), Daw Aung San Kyi et Aung Gyi en appellent à la patience des manifestants, soutenant que « le peuple doit continuer les mani­festations pacifiques, en utilisant l'arme du courage moral… » !! Vers la mi-septembre, ainsi que le Times l'écrit, la Birmanie se trouve  « au bord de

l’anarchie » car bien que « le gouvernement ait accepté des élec­tions, les manifestations conti­nuent ». Pendant ce court laps de temps, le rapport de force entre bourgeoisie et prolétariat semble suspendu, la lutte semble être à un moment clé où tout acte importe et pèse sur le cours futur des événements.

L'armée ne cesse de renfor­cer ses positions. Le gouverne­ment fait des promesses, les fractions d'oppositions prêc­hent la démocratie et la toléra­nce ainsi que la nécessité d'é­viter l'anarchie. Arrive alors l'appel à la grève générale « pour réclamer la démocratie immédiatement » : tentative dése­spérée de récupérer au moins le contrôle apparent des événements qui, dans les faits, évoluent vers le refus général du tra­vail. Ce qui se joue en Birmanie est semblable à la situation sociale de la Pologne en 1981 : Solidarnosc, pour protéger l'E­tat et canaliser la radicalisation des luttes, est acculé à menacer le gouvernement de déc­lencher la grève générale. Cette menace produit une vaste opéra­tion de répression militaire : le coup d'Etat. En Pologne comme en Birmanie, la déclaration de grève générale suit un mouvement qui, dans ses actes, a déjà depuis longtemps refusé le tra­vail et organisé les grèves.

L'opposition tente donc de récupérer la lutte et de la transformer. Mais le calme ne revient pas dans les villes, les habitants refusent de rentrer chez eux, et les prolétaires de retourner sagement au boulot.

La bourgeoisie se tourne alors vers son alternative. Après l'échec des tentatives de récupéra­tion par la "douceur", le balan­cier du pendule s'en va vers l'autre pôle, l'autre face de la médaille : après la carotte, le bâton ! Le 18 septembre a lieu le coup d'Etat du général Saw Maung qui impose le couvre-feu. La veille, un groupe d'insurgés s'est affronté à l'armée en face du ministère du Commerce. Les prolétaires ont capturé des soldats qui avaient tiré dans la foule. Ils voulaient les tuer, mais des leaders de l'opposition sont intervenus et ont plaidé pour la paix. Les soldats ont eu la vie sauve. La voix de l'opposition est de plus en plus écoutée au sein des prolétaires.

Rien de pacifique par con­tre dans les méthodes de l'armée qui a alors plus d'une raison de pratiquer la plus dure des répressions : d'une part, il est de l'intérêt général de la bou­rgeoisie d'en finir avec l'état insurrectionnel du pays (sans doute en partie à cause des répercussions et des contagions possibles dans les régions voi­sines, voire dans d'autres en­droits du monde où les prolé­taires peuvent facilement iden­tifier leur situation à celle de leurs frères birmans); et d'au­tre part, compris dans cet inté­rêt général, il est impératif pour l'armée, d'arrêter les dé­fections en son sein. Selon la presse, dans la seule semaine précédant le coup d'Etat, quel­ques 6000 soldats de l'armée de l'air, de mer et de terre ont rejoint le camp de insurgés.

D'autres facteurs entrent également en ligne de compte et poussent la bourgeoisie à adop­ter la méthode « forte » : la colère des vieux généraux face au refus de collaboration des fractions d'opposition; ainsi que la nécessité de mettre le holà à la violence qui se déc­haîne contre l'armée, la police et tous les signes de richesses.

A partir du coup d'Etat (véritable carnage, est-ce néce­ssaire de le préciser ?), les grèves et les manifestations sont interdites. Le coup d'Etat, de même qu'en Pologne et ail­leurs, n'est pas un réel change­ment de gouvernement (au sens de remplacement d'une fraction par une autre) mais seulement une purification de l'Etat, poussé par la nécessité d'aller droit à l'essentiel : se protéger du désordre et de l'anarchie.

Le général Saw Maung, chef du comité militaire, qui a déjà été ministre de la défense anté­rieurement (gouvernement de Ne Win, poste qu'il retrouvera plus tard), s'engage rapidement, exactement comme le fit Jaruzelski 8 ans avant lui, « à poursuivre » les réformes, la démocratisa­tion,... Par la suite, le géné­ral déclarera qu'il n'aurait agi de la sorte que « dans le but d'arrêter le chaos social birman et  d'assurer  que  des

élections seraient organisées ». Les fractions d'opposition pro­testent mollement, puis récla­ment des pourparlers avec Saw Maung. Elles repoussent les of­fres de soutien de la part des groupes autonomistes. Les moines bouddhistes mettent éga­lement la main à la pâte en publiant un texte appelant « au dialogue » (cfr. le rôle de l'ég­lise en Pologne). Au même mo­ment, la capitale est investie et quadrillée par les blindés et les patrouilles tirent sans ave­rtissement sur tout rassemble­ment de plus de 5 personnes.

Pourtant, le prolétariat de plus en plus affaibli, ne se déclare toujours pas vaincu. Le 20 septembre, la banlieue de Rangoon est toujours l'un des bastions de résistance les plus solides des insurgés. L'armée ne parvient pas à y pénétrer, pas plus qu'elle ne réussit à déman­teler « les barricades faites de tuyaux de canalisation et d'ar­bres coupés. Ces positions sont défendues à l'aide de lances en bois, de bouteilles d'acide mélangé à du gravier, de cocktail molotov et de 'jinglees' (catap­ultes à fléchette) » -Libération du 20/09/88.

Le lendemain du coup d'E­tat, des groupes de prolétaires pillent des postes de police de Rangoon, volent armes et muni­tions. La radio parle même d'une mobilisation rassemblant 1000 personnes qui ont attaqué les forces de l'ordre et tué 7 poli­ciers dont 2 commandants. Une immense fouille est organisée pour retrouver les coupables mais l'armée ne réussit pas « à déloger les extrémistes ».

Pourtant le 21 septembre (3 jours après le coup d'Etat), « les barricades de la banlieue ouvrière d'Okkalapa, un des bas­tions de la résistance, sont tombées ». Les exécutions som­maires sont innombrables et les crématoriums du pays fonction­nent à plein rendement pour effacer au plus vite les traces du massacre.

Ce qui se passa par la suite, nous n'en avons jamais plus eu le détail. Le blocus des médias devint impénétrable. Mais malgré ce silence, nous savons que la violence s'est encore accrue contre notre clas­se; nous savons que la bourgeoi­sie, flairant l'affaiblissement, enivrée par l'odeur du sang et de la victoire toute proche, a redoublé de cruauté et de vig­ueur .

Qu'en est-il aujourd'hui? Nous ne pouvons le dire mais nous craignons le pire.

En guise de conclusion temporaire.

La presse bourgeoise a rempli sa fonction : à la fois cacher, transformer la réalité du mouvement social, (qui de révolutionnaire devint « ét­udiant » , puis démocratique, etc.) pour ensuite simplement cacher la réalité de la terreur bourgeoise. Mais au-delà de l'horreur, au-delà du cannibali­sme de la contre-révolution, ce que la presse a essayé de cac­her, c'est la force de la révol­ution : la bourgeoisie a eu énormément de mal à faire quit­ter au prolétariat en Birmanie son terrain de lutte. La force du prolétariat a déterminé l'ampleur des moyens mis en place par la bourgeoisie mondiale pour la répression.

La difficulté de la bou­rgeoisie à écraser le proléta­riat montre, plus clairement que tout discours, le fait que le prolétariat ne luttait pas pour « plus de démocratie », « pour cha­nger de fraction au pouvoir » (changer de bourreaux, en fait), mais bel et bien pour la défen­se de ses intérêts exclusifs de classe. Face à cela, la bou­rgeoisie a répondu, et répondra toujours, par un déluge de feu et de sang, le tout enrobé de grands discours sur les « néces­saires réformes ». Le refus clair du prolétariat en Birmanie a contraint la bourgeoisie au développement immédiat d'une répression très large. Mais il ne lui a pas été possible d'iso­ler les avant-gardes les plus combatives et radicales grâce à « l'octroi » de réformes et d'ac­quis sociaux. Cette solution aurait permis l'isolement de cet­te avant-garde pour la massac­rer, et écraser ainsi politique­ment le prolétariat pour, une fois ces conditions remplies, massacrer, réprimer, torturer massivement. Cette solution com­porte l'avantage, pour la bou­rgeoisie, d'opposer une frange du prolétariat contre d'autres, d'imposer ses leçons, d'essayer de faire croire que la répres­sion, occasionnée par un secteur particulier de la bourgeoisie (armée, fascistes ...), a été causée par les excès d'une minorité de prolétaires irresponsables (voyous, « terroristes », agents à la solde de l'ennemi, provocateurs,...).

Cet échec partiel est très encourageant pour notre classe et ses luttes futures. Il donne à penser que des leçons de ce mouvement restent présentes pour bon nombre de prolétaires. Et si c'est le cas, ces leçons permettront aux luttes de repar­tir d'emblée, ou d'accéder beau­coup plus vite à un plus grand niveau de force (centralisation, clarté politique, refus des di­visions et des réformes, connai­ssance des méthodes de l'ennemi et des nécessités de la lutte révolutionnaire, etc.). De plus, il est possible, voire probable, que certaines des structures (clandestines) que le proléta­riat a mises sur pied durant ces 7 mois d'affrontement, soient pas­sées au travers des mailles de la répression et qu'elles tra­vaillent au maintien de l'indis­pensable continuité entre les différents moments de l'affron­tement social qui ne peut que se développer. La force du proléta­riat, qui n'a pas été suffisante pour empêcher la répression (et ne pouvait être suffisante dans un seul pays), l'a été probable­ment suffisamment pour qu'en vendant chèrement leurs peaux, les prolétaires aient ralenti, diminué celle-ci. La situation dans laquelle la bourgeoisie peut développer SANS LIMITE sa répression est précisément la situation dans laquelle le pro­létariat a perdu toute capacité de résistance. La bourgeoisie, face à un mouvement de cette ampleur, est obligée de ramener la paix sociale au moyen de la répression. Mais lorsque le pro­létariat reste fort, précisément pour empêcher que le mouvement ne reparte contre la répression, elle est obligée de moduler celle-ci, voire de la limiter.

La situation en Birmanie reste très explosive. L'écono­mie, qui fut totalement paraly­sée des mois durant, après les moments forts de la lutte, et même après la répression, reste instable. Carburant et électri­cité font totalement défaut, et pour cette raison aussi, nom­breux sont ceux qui ne sont pas retournés travailler ou qui furent licenciés, arrêtés pour leur participation aux grèves.

L'ensemble de ces facteurs et la profondeur de la crise économique et sociale empêche que les prolétaires, pour survivre, puissent même respecter les lois. « De toute façon, les paies sont dérisoires, les maga­sins d'Etat vides, et le prix des denrées, sur le marché lib­re, exorbitants. Les rues de Rangoon sont envahies par les mendiants et l'armée continue de tirer sur des pillards qui bra­vent même le couvre-feu nocturne pour voler un sac de riz ou une plaque de tôle ondulée » (« Le Monde » du 22/10/88).

L'importance de cette lutte dans une région qui, à différents titres, peut être considérée comme cruciale dans le développement des affronte­ments interclassistes (concentra­tion de prolétaires, proximité de la Chine et donc, point de contagion possible des luttes d'un bloc à l'autre,...), nous détermine à en dire et à en répéter l'importance. Elle clame bien fort ce qu'à de multiples reprises nous avons exprimé : IL N'EXISTE PAS UN CENTRE DE LA REVOLUTION, lequel devrait, soit servir de référence pour les luttes des prolétaires de tous les pays, soit servir de direction, de guide.

Ces conceptions (divisions entre pays « développés » et pays « sous-développés », « socialistes » ou non, « agresseurs » et « moins agresseurs », « progressistes », etc.) sont moralistes, progres­sistes et racistes. Elles ser­vent uniquement à diviser le prolétariat mondial et à ralen­tir sa lutte. Comme des dizaines de fois en d'autres temps et d'autres lieux, le proléta­riat en Birmanie a prouvé qu'il n'existe qu'une seule classe ouvrière et une seule voie pour faire triompher le projet révol­utionnaire de notre classe; il tire sa force, non pas des don­neurs de leçons, ou de l'expé­rience du « prolétariat évolué » de telle ou telle zone, mais bien de sa lutte pratique contre la bourgeoisie, pour se réappro­prier toute sa propre histoire.

Plutôt que de chercher des zones privilégiées et ainsi introduire des séparations au sein de notre classe, il est beaucoup plus valide de saisir que l'éme­rgence pratique de notre classe et de son avant-garde partout dans le monde, est historique­ment et mondialement déterminée par l'antagonisme bourgeoisie/prolétariat.

Le développement de l'af­frontement social, lorsqu'il prend un caractère aigu comme ce fut le cas en Birmanie, tend à prendre comme axe de gravitation la question de l'affrontement armé. Mais autant cette ques­tion est essentielle pour le prolétariat, dans la mesure où il est contraint de transformer les armes de la critique en critique par les armes (ne se­rait-ce que pour empêcher le cannibalisme de la contre-révol­ution), autant cela présente le danger de la transformation de l'affrontement social en affron­tement militariste interbou­rgeois. Dans sa lutte, le prolé­tariat en Birmanie, poussé par les nécessités, a su assumer la contrainte de la riposte armée à la bourgeoisie et cela tant pour satisfaire ses besoins que pour se défendre. De façon de plus en plus générale et globale, il a assumé l'affrontement militaire et sa préparation contre les forces de l'ordre. C'est ainsi que se sont créées des structures organisées et armées pour l'auto-défense des quar­tiers ouvriers, pour l'attaque de bâtiments de l'Etat, pour les pillages et les réappropria­tions. Il est important de souligner les nombreuses tentatives d'organisation du proléta­riat en Birmanie. A travers l'ensemble des informations qui ont filtré, il semble clair que des structures organisatives multiformes ont surgi. Si, con­formément à sa vision machiavé­lique de l'histoire, la bou­rgeoisie parle toujours d'un centre unique de la subversion, il semble au contraire (et nous ne pouvons que le regretter tout en le comprenant) que ces structures soient restées forte­ment décentralisées. Si cela s'explique notamment par la vo­lonté de résister par le cloiso­nnement à une répression extrê­mement violente, il n'empêche cependant que cela disperse le prolétariat, et ralentit ou en­trave sa constitution tendancielle en une seule force centrali­sée.

Ainsi, n'ayant pas perdu de vue les leçons du passé, le prolétariat en Birmanie atrès rapidement pratiquement mis en avant la nécessité de s'organi­ser et de se protéger. Mais cette vigilance contre la répre­ssion, qui exprime un certain niveau de compréhension de la nature réelle de l'antagonisme, la réalité de la bourgeoisie, doit être dépassée en structurant différents niveaux de contacts, de centralisations qui permettent de renforcer la lutte en la centralisant, en tendant à lui donner une direc­tion unique. Si au départ, c'est principalement l'homogénéité des conditions de vie, la famine et l'horreur qui ont déterminé le développement rapide et l'exten­sion des luttes; très rapidement aussi des tentatives de généra­lisation, des prises de contacts entre différentes villes, sont apparues. Il est plus que proba­ble que ces différentes structures ont aussi participé au refus des solutions proposées par la bourgeoisie.

Des dizaines de structures se sont mises en places, des militants ont été demander con­seil sur les nécessités de la

lutte à des militants des vagues précédentes de lutte. Et bon nombre d' organisations ainsi créées se sont opposées à la Chine, aux USA, à Cuba, à l'URSS,.... les mettant tous sur le même pied, où ils se trouvent de fait, même si ce fut malheureusement parfois, pour leur opposer « la volonté d'indépenda­nce du peuple birman » (4).

Lors des violentes explo­sions de rage ouvrière qui se sont succédées ces derniers temps (Algérie, Venezuela, Ma­roc, Tunisie, Mexique,...), le prolétariat affrontait les forces de répression bourgeoises armées de mitrailleuses et munies d'autos blindées avec, comme seules armes, des cail­loux, des couteaux ou des bouts de bois. En Birmanie, ce ne fut pas lecas. Notamment grâce à la continuité qu'il a donné à ses luttes, le prolétariat a su tirer des leçons et a refusé de se faire massacrer, désarmé. Les prolétaires en lutte se sont d'abord servis d'armes déri­soires, puis, dans le développe­ment du mouvement, ils ont mon­tré qu'il ne s'agissait pas pour la bourgeoisie de massacrer des moutons bêlant mais bien des prolétaires en lutte, décidés à défendre leurs luttes les armes à la main. C'est notamment cette détermination, et les morts dans l'armée bourgeoise, qui ont pou­ssé de plus en plus de prolé­taires sous l'uniforme, à ref­user d'assassiner leurs frères de classe, à déserter, à passer à la lutte ouverte contre l'E­tat.

Cela permettait de la sorte aux prolétaires de se procurer des armes, mais cela accentuait aussi la déstabi1istation de

l'Etat. Cependant, il est clair que la lutte de classe en Birmanie a déstabilisé l'armée, au point que des militaires (prolétaires sous l'uniforme) s'affrontent à d'autres militaires, il n'en reste pas moins vrai que cette déstabilisation ne fut jamais assez profonde que

pour réellement mettre l'Etat en danger. Pour imposer un changement de cette situation, il faut que la lutte dépasse aussi un ensemble d'autres limites et, par exemple, qu'elle s'interna­tionalise pratiquement et direc­tement, bousculant de la sorte un ensemble d'idéologies, telles la « mauvaise gestion », la fausse opposition entre « socialisme » et capitalisme, les problèmes « spécifiquement nationaux », etc.

D'autre part, dans sa lutte contre l'Etat et sa répression, le prolétariat en Birmanie n'a pas seulement refusé de s'affro­nter les mains nues à l'Etat; il a, dans un premier temps, choisi ses cibles en fonction de ses besoins : les besoins de sa lutte. Il a refusé d'aller sys­tématiquement au devant des mitrailleuses de l'armée, où toutes les forces de l'opposition, des anciens membres du régime aux moines, l'appelaient. Cette or­ganisation de la lutte, exprime le passage de la réaction contre la misère à l'action organisée contre l'ensemble de la société et ses mécanismes (un de ces « mécanismes » est le massacre des prolétaires insurgés!), et ma­nifeste indéniablement un pas important en avant pour le prolétariat. Mais c'est un pas auquel il est d'autant plus difficile de donner une contin­uité que l'isolement du proléta­riat en Birmanie est profond. C'est pourquoi, s'est ouverte pour la bourgeoisie la possibi­lité de transformer l'affronte­ment social en affrontement purement militariste interbou­rgeois, appareil contre appa­reil, terrain sur lequel la bourgeoisie reste aujourd'hui évidemment largement dominante. Dans un développement de ce genre-là, ce sont, petit à pe­tit, des « spécialistes mili­taires » (groupes armés de libé­ration nationale, guérilleristes) qui reprennent la direction du mouvement contre ses intérêts propres.

Décembre 1988

Notes :

(1)Il y a en Birmanie plusieurs minorités ethniques qui luttent  pour l'indépendance de leur  lopin  de  terre. Ces groupes autonomistes sont généralement basés le long des frontières et mènent une guerre de guérilla au gouvernement central depuis plus de 20 ans, tout en se faisant perpétuellement la guerre.  Les plus nombreux sont les «communistes»  du  PCB lequel s'est fait particulièrement discret pendant les luttes. Ensuite viennent les Karens, véritable Etat dans l'Etat avec son armée bien sûr, mais aussi un service militaire obligatoire, des flics, des universités, des lois propres, des avocats, un réseau de  production et d'échange très développé, etc. Ils occupent plus ou moins 600 km de territoire le long de la frontière thaïlandaise et sont à peu près 2 millions dont 4.000 en permanence en armes. Ils constituent la deuxième force de guérilla après le «PC» qui, lui, est basé le long de la frontière chinoise. Leurs principaux revenus proviennent de la contrebande de toutes marchandises, excepté la drogue (le «triangle d'or» est tout proche} qui est prohibée tant pour le commerce que pour la consommation. Celle—ci, ainsi que l'adultère, sont punis de mort ! Dès  le début du mouvement,  les Karens auraient tenté de tisser des liens avec les insurgés et de former des  «activistes»  au combat.  Pourtant, alors qu'à la suite du coup d'Etat, 5.000 à 10.000 jeunes rejoignaient les Karens pour se former au  maniement des armes à feu, à aucun moment de la lutte n'apparurent de revendications autonomistes  ou soutenant tel groupe contre  tel autre. Il y a au moins 9 groupes différents sensés être unis au sein du Front National Démocratique rassemblant plus ou moins 30.000 combattants armés, mais qui s'entredéchirent.

(2) Derrière ces «tendances  à  l'anarchie», nous entendons l'irrespect envers la propriété privée, la loi, etc. Nous entendons l'irrespect des valeurs bourgeoises et de ceux qui les  enseignent et les défendent et nous soutenons cette anarchie—là et la revendiquons comme lutte de notre classe pour la satisfaction de nos besoins.

(3) Ces déclarations n'ont eu que peu d'effet sur les manifestants. Aucune trace d'apaisement, de contentement ou de satisfaction ne s'exprima.

(4) Il est quasiment certain que, tout comme les campagnes de l'opposition et les massacres sanglants du gouvernement, les groupes  autonomistes et guérilléristes ont participé à l'écrasement du mouvement, en récupérant en leur sein les  militants qui avaient pu échapper à la répression. Ainsi encadrés, ces militants détournent leur haine de la bourgeoisie en haine de la fraction au gouvernement, et entrent en guerre contre elle. Les groupes séparatistes dévoient ainsi la lutte armée de notre classe en lutte militariste interbourgeoise pour l'autonomie nationale de tel ou tel territoire.

ARGENTINE

Pillages contre la faim !

(Mai 1989)

La Démocratie affame !

L'ordre démocratique semble se renforcer à mesure que les conditions de sa destruction s'accentuent. La crise mondiale du Capital n'a jamais été aussi proche de révé­ler son essence catastrophique. Et pourtant, aujourd'hui encore, la bourgeoisie arrogante ne tremble pas. Elle organise pour nous manifestations, réunions, concerts, campagnes,... et fait  anser les foules aux sons de ses accents favoris : « atomisation-individualisme-concurrence » , pour  entamer  en

apothéose son hymne international : « Démocratie-démocratie ».

A la  télévision, à la radio, dans les journaux, c'est le spectacle de la paix sociale qui est donné avec, d'un côté, des images de mort, de désolation, de terreur et de violence (où implicitement est mise en cause la fatalité, ou la folie subite de certains individus, ou encore quelques irresponsables, mais le plus souvent des terroristes extrémistes,...   seuls

responsables possibles de tels actes), et d'un autre côté, face à cette « incompréhensible violence », des images apaisantes, des paroles « courageuses » et « sensées » de chefs d'Etats en lutte pour la Démocratie, la Transparence, la Restructuration,...

Ce spectacle se déroulerait sans trop de problèmes si le Capital ne véhiculait pas une série de contradictions qui poussent les classes sociales à s'affronter, et déterminent le prolétariat à lutter violemment face à l'exploitation et à la mort à laquelle le contraint la bourgeoisie.

OUI, c'est donc bien le prolétariat la cause de tous ces « pillages », « saqueos », « émeutes de la faim »,... oui,

c'est bien l'expression du prolétariat luttant en réponse à la faim et à la misère engendrée par la bourgeoisie. Ce fut le cas en Argentine, au Venezuela et en Algérie ces derniers mois, comme ce le fut également il y a quelques temps en Tunisie, au Maroc, en Egypte.

Mais il faut bien constater que toutes les luttes de notre classe portent encore les marques terribles de la période. De ces mouvement spontanés, vite écrasés dans le sang, encore isolés et peu généralisés, ressortent peu de perspectives et un niveau très faible  d'organisation. L'affrontement  qui vient de  se dérouler en Argentine comporte l'ensemble de ces faiblesses, ce qui contraste avec le passé et notamment la période de lutte 1968-1973.

La  faim a poussé les prolétaires à affronter le terrorisme bourgeois: par petits commandos de dizaines ou de centaines de personnes, des milliers de prolétaires ont tenté, face aux flics et aux commerçants, de s'emparer des biens de consommation nécessaires à leur simple survie. Mais cette unité momentanée contre la propriété privée fut rapidement écrasée dans le sang. Quelques heures, quelques jours après les

« saqueos », sans perspectives plus larges, sans direction précise, les mêmes prolétaires, qui hier étaient unis dans l'affrontement à la marchandise, constituaient maintenant des « barrages de protection », des barricades ... pour se protéger des éventuels « ennemis » du quartier voisin!!!

Ainsi, à peine défaits sous les coups de la répression bourgeoise, les prolétaires sans perspectives, sans affirmation de notre projet social, se réatomisent derrière les oppositions mises en place par les bourgeois pour noyer le prolétariat dans de fausses polarisations.

L'Argentine a toujours été considérée, en utilisant la terminologie de nos ennemis, comme le pays « le plus riche de l'Amérique Latine ». Plus d'un s'est donc étonné de la rapidité avec laquelle l'inflation a « dévoré » (pour la régénérer!)                         l'économie nationale. Cela n'a pourtant véritablement surpris que les quelques idéologues économistes illuminés par (et payés pour promouvoir!) la sainte croyance en la pérennité du Capital. Les capitalistes pragmatiques, qui ont poussé à l'application des mesuresinflationnistes, savaient, quant à eux, que le terrible poids que l'inflation fait porter au prolétariat n'est qu'une mesure économique dictée par leur insatiable besoin de plus-value. L'inflation sert ainsi à baisser le salaire social du prolétariat et donne, de cette manière, un court répit aux difficultés catastrophiques auxquelles le Capital est confronté. L'inflation est pourtant moins le fait du gouvernement et de « sa » politique, que celui d'un être qui le dépasse --le Capital--qui, pour se revaloriser, se maintenir, « ajuste » le capital variable (c'est-à-dire les salaires) en faveur de ses propres intérêts, et ce, même si le prix en est... la mort de faim des prolétaires.

Ainsi, dès août 1988, se produit une hausse généralisée des prix en Argentine. Le mécontentement qui s'ensuit est immédiat et à tel point menaçant qu'en septembre la CGT (Confédération Générale des Travailleurs) n'a d'autres solutions pour encadrer et casser le mouvement que d'organiser une manifestation sur la place de Mai. La répression ne se fait pas attendre. Elle va se solder par de nombreux morts et blessés, et bien entendu, en parallèle, par d'hypocrites appels au calme de la part de tous les partis et organisations politiques. La bourgeoisie en profite alors pour mettre au point les der­niers détails de son « Plan Primavera » consistant en la mise en place des vieilles mêmes méthodes pour abaisser le salaire social des ouvriers. On commence par geler les salaires eton réajuste, à la hausse (!), les prix des services « publics » (gaz, électricité, téléphone,...). On tente de « justifier » ces mesures en décidant de geler (beaucoup plus tard!) les prix des marchandises; et là où toute demande de hausse de salaire est refusée et réprimée, les prix des marchandises, eux, continuent à être l'objet de « réajustements » périodiques. Pratiquement, cela signifie que l'on utilise un autre mot pour hausser les prix et faire ainsi baisser le salaire des ouvriers sous couvert d'une campagne idéologique « où tout le monde participe de l'effort, et se sert la ceinture pour sauver l'économie nationale ».

Les vacances arrivent (décembre 1988), et tandis que la situation semble calme, les prix des services publics et ceux des marchandises augmentent encore. A la rentrée commence alors le cirque électoral. De la droite à la gauche, tous les partis en appellent à la paix électorale. Prévues pour la fin du mois de mai, les élections constitueront à partir de ce moment, la matière idéologique avec laquelle la bourgeoisie cimentera la paix sociale, imposant ainsi de longs mois de silence au prolétariat, alors que ses conditions de vie, avec les mesures inflationnistes imposées par le gouvernement, subissaient de terribles agressions.

En février, se produisent les événements de La Tablada où un groupe armé occupe durant 36 heures une caserne en appelant la population à se joindre à eux pour empêcher l'organisation d'un coup d'Etat militaire qui leur a été annoncé. On ne sait pas encore trop clairement jusqu'à quel niveau ces militants ont été ou non manipulés par les services secrets argentins, mais ce qui est sûr, c'est que cette occupation et le massacre par l'armée des militants qui occupaient, furent le point de

départ d'une campagne anti­terroriste de défense de la démocratie où chaque citoyen fut appelé publiquement à participer de l'effort national pour chasser les « sorcières subversives » en les dénonçant aux autorités. Un « Conseil de Sécurité Nationale » fut mis sur pied, pour oeuvrer au nettoyage de tous ces subversifs qui manifestaient leur impossibilité à survivre face à la hausse des prix et au blocage des salaires.

En avri1 1989, le nouveau ministre de l'économie, mis en place par Alfonsin, « libère » les prix (mais non les salaires, encore une fois!) et permet ainsi aux supermarchés de réajuster sauvagement les prix, certaines marchandises augmentant jusqu'à 3000%!!! La faim réapparaît massivement, d'abord aux périphéries des villes et dans la province, et ensuite aux centres mêmes des grandes villes. Image oubliée de ces dernières années en Argentine, il n'est plus rare de voir traîner dans le centre de Buenos Aires des enfants, sac sur le dos, entrant dans les bars pour demander quelques tranches de jambon ou ouvrant les portes des taxis pour obtenir quelques « australs » (la monnaie locale) de leurs passagers.

Pendant cinq longs mois donc, le prolétariat va subir la campagne bourgeoise pour la paix électorale et contre le terrorisme. Pendant cinq longs mois, les prolétaires vont voir dégringoler d'une façon inimaginable leur niveau de vie. Pendant cinq longs mois, la bourgeoisie va tirer un profit extraordinaire de l'inflation pour compenser la crise de son système. Pendant cinq longs mois, enfin, la bourgeoisie va tenir fermé le couvercle des plaintes, en mettant en avant que les élections de mai sont "les premières de toute l'histoire argentine, où un président élu va sans doute remettre légalement son mandat à un autre président élu". Cette campagne

pour la paix électorale combinée à sa campagne antiterroriste va réussir à retarder l'inéluctable explosion sociale jusqu'au ...lendemain des élections!!!

Là lutte paye

Et voici venu le temps des élections. Le 14 mai, c'est la victoire du péronisme et de son clown à rouflaquettes Menem. Voici également venu le temps des comptes. Le prolétariat qui avait été rendu inoffensif durant ces longs mois se réveille face à la réalité du Capital : toujours plus de travail, toujours moins de salaire, toujours plus de misère. Et alors que tous les affameurs se penchent sur le problème de la dette, de l'inflation, essayant de masquer le fait que l'inflation n'est rien d'autre qu'une manoeuvre de la bourgeoisie pour contrer, sur le dos du prolétariat, la baisse tendancielle de son taux de profit, pendant ce temps-là donc, les prolétaires crèvent de faim.

Les pillages qui vont se dérouler quelques jours après les élections ne surprennent en réalité personne. La bourgeoisie avait déjà commencé à s'armer contre la possibilité d'une explosion sociale. Les journaux bourgeois en parlaient. Vigiles et policiers organisaient des rondes devant les banques et les supermarchés. Le premier à en faire mention officiellement est le candidat de l'UCR, Eduardo Angeloz qui, dans un de ses discours, dénonce des « provocateurs », « montoneros » rôdant aux alentours des supermarchés, s'emparant de marchandises, et dont le but est de «...conduire à la panique, au chaos et à la

déstabilisation, non seulement l'économie, mais aussi la démocratie... ». Il est clair que durant le mois de mai, il y eut déjà des vols, des réactions isolées face aux poches et aux ventres vides. Comme toujours, la bourgeoisie accusera, dès ce moment et par une campagne mieux élaborée plus tard, des extrémistes de gauche, uniques responsables des événements. Les vieux fantômes réapparaissent exprimant la peur de la bourgeoisie face au spectre du communisme.

Les élections qui avaient contenu, freiné le prolétariat par l'espoir du « miracle » démocratique, par l'illusion qu'un bout de papier jeté dans l'urne résolve les contradictions, n'empêchent plus rien. Et le vendredi 26 mai, date anniversaire du Cordobasso (cf plus loin), dans la ville de Cordoba (à 750 km de Buenos-Aires) ont lieu les premières attaques massives de supermarchés. Très vite la police et la gendarmerie sont sur place et contrôlent toute la ville.

Mais le ton est donné et dès le lendemain, le 27 mai donc, les mêmes faits se reproduisent à Mendoza (1000 km de B-A), à Rosario (370 km de B-A), et dans quelques quartiers de Buenos-Aires (San-Miguel, Martinez. ...). Par grands groupes de dizaines, voire de centaines de personnes, les prolétaires, bien souvent menés par des femmes et des enfants, envahissent de force les supermarchés et s'emparent de la nourriture.

Sur leur chemin, des vitrines, des stands de commerce, des caisses enregistreuses, des véhicules sont détruits et des camions de nourriture dévalisés.

Les actions se déroulent généralement de manière spontanée avec parfois l'aide d'un petit coup de pouce organisateur. Dans cette « villa miseria » (l'équivalent des favellas brésiliennes), est annoncée l'organisation d'une soupe populaire, un peu en dehors de la « villa », « dans telle rue, juste en face du supermarché ». Le bouche à oreilles fait le reste. Et quand bon nombre des habitants du quartier se retrouvent réunis, des cris fusent : « Mais où est la soupe? Où se trouve la nourriture? ». Un seul regard va suffire ! Les grilles du supermarché sont forcées, la nourriture emportée.

Et si, comme il l'est écrit plus haut, le premier jour, à Cordoba, la bourgeoisie parvient encore à contrôler le mouvement par l'intervention des flics, par la fermeture des magasins, par la distribution de nourriture, ... trois jours plus tard, le 28 mai, malgré déjà de nombreux blessés, plus d'une centaine d'établissements pillés, 600 arrestations, le mouvement prend encore de l'ampleur et se généralise à d'autres villes et provinces d'Argentine.

Face à cette situation, le lundi 29 mai, après un week-end chaud, Alfonsin exige l'état de siège face aux troubles et « aux délinquants anti-sociaux » qui attaquent les supermarchés. A partir de maintenant, on peut emprisonner sans raison, sans ordre judiciaire; les réunions et les circulations de personnes sont interdites, etc. L'état de siège est donc proposé par Alfonsin qui assure la transition avant que Menem ne le remplace quelques mois plus tard, mais ces mesures sont décidées par l'ensemble du Congrès, droite et gauche confondues, Menem et Alfonsin, main dans la main. Pour les naïfs qui avaient cru que l'arrivée des péronistes allait modifier quelque chose à la situation, la désillusion est amère!

C'est que la bourgeoisie a peur et ce n'est pas une coïncidence si ces événements se déroulent, jour pour jour, vingt ans après le déclenchement d'un des plus forts  mouvements révolutionnaires dans la région: le Cordobazo. En effet, en mai 1969, liée à la vague de lutte '68-73, eut lieu une insurrection en Argentine dont le centre était la ville de Cordoba. Cette insurrection déclenchée le 29 mai 1969 durera une dizaine de jours. S'attaquant à tout ce qui représentait l'ordre, le pouvoir, la répression bourgeoise, cette insurrection fut écrasée dans un bain de sang, après que le prolétariat aie tenu la ville durant plus d'une  semaine avec comme mot d'ordre central : « Ni coup d'état, ni élections, Insurrection ! »

Alors qu'aujourd'hui la période mondiale est toute différente, la bourgeoisie craint encore le souvenir qu'a pu laisser cet affrontement dans la tête des prolétaires et, terrorisée à l'idée que les prolétaires ne viennent mêler cet anniversaire insurrectionnel aux pillages qui se déroulent au même moment, elle dépêche, à Cordoba, des camions entiers de nourriture pour stopper le mouvement. Cette mesure calmera d'ailleurs  relativement le prolétariat localement, et l'épicentre des pillages se déplacera dès lors dans un autre lieu de lutte historique du prolétariat en Argentine: Rosario.

Là, les camions de nourriture (la carotte) ne suffisent pas plus que l'état de siège (le bâton) à arrêter les prolétaires affamés. Et le même jour, toujours le 29 mai donc, dans plusieurs fabriques, les ouvriers débraient. Inquiets pour leur famille, désireux de ne pas rester isolés, ils vont aux nouvelles et participent aux « saqueos ».

Le plus souvent, des petits groupes se concentrent face à un dépôt de nourriture ou un grand magasin d'alimentation et attirent ainsi les flics qui accourent en masse. D'autres groupes en profitent alors pour attaquer un autre dépôt qui se trouve à quelques pâtés de maison de là. En quelques minutes, le magasin est pillé et lorsque les flics arrivent... c'est au tour du magasin laissé sans surveillance que les prolétaires s'attaquent!

Cet exemple s'est reproduit spontanément des dizaines de fois avec la participation de milliers de personnes. Il n'y a en réalité aucune  « gigantesque coordination », comme le dénoncent les médias, mais tout se passe effectivement comme s'il y en avait.

C'est à Rosario donc (où le couvre-feu avait déjà été imposé avant la déclaration de l'état de siège de toute la République) et dans sa province que le mouvement est le plus fort, c'est-à-dire le moins contrôlé, mais il va toucher également Tucuman et d'autres provinces. A Buenos Aires également, les pillages s'étendent, spécialement dans ce que l'on appelle le grand Buenos Aires, à la périphérie de la capitale: des pillages ont lieu à San Miguel, Moron, Moreno, Castelar, Haedo, Villa Martelli, Ciudadela, Ramos Mejia.

La répression devient plus dure et le 30 mai les flics ouvrent le feu faisant 14 morts à Rosario où le mouvement reste très fort. Là, le couvre-feu est décrété à partir de 18 heures, mais cela ne suffit pas à calmer les quartiers les plus combatifs. C'est à ce moment qu'est montée une véritable opération de contre-information par la bourgeoisie pour « recibler » les ennemis auxquels s'affrontent les prolétaires: partout circulent des rumeurs, rapidement intégrées par les « pilleurs », comme quoi « tel quartier se prépare à attaquer tel autre, et qu'il faut se défendre », etc. Les mêmes flics auxquels on s'affrontait quelques heures auparavant sont accueillis maintenant en sauveurs ! ! !

A  Buenos Aires, le même jour, une bombe explose dans la rue principale où se concentrent les banques dans le centre de la ville. Les magasins et les banques ferment. Le mouvement semble déborder les tentatives de la bourgeoisie pour le contrer. On envoie dans la région de Rosario des troupes de différents coins du pays pour casser le mouvement, parce que les flics locaux, démasqués par les manifestants qui les connaissent et les interpellent par leur prénom, n'osent pas réprimer. Dans les quartiers les plus durs, la police n'ose pas se montrer, ou doit fuir. Ainsi, par exemple à San Miguel (un quartier de Buenos Aires), alors que des prolétaires attaquent un supermarché, une camionnette de police arrive. Les flics (5 ou 6) accompagnés par des chiens arrêtent quelques jeunes et les enferment à l'intérieur du combi. Rapidement une foule se forme autour d'eux. Aux cris de « Qu'on les relâche », elle commence à jeter des pierres sur le véhicule. Terrorisés, les policiers se réfugient dans la camionnette et en relâche un et puis encore un autre. Mais la foule est toujours là, menaçante. Finalement,pour pouvoir se tirer sans  trop d’ennui, les flics          les laisseront tous partir  et s'enfuieront rapidement.

Cette informa­tion, extraite d'un journal brésilien, indiquait encore que les journalistes sur place avaient dû également fuir, les prolétaires étant en rage contre tous ceux qui représentaient l'Etat. Cette situation semblant ne pas se calmer et craignant la généralisation du mouvement, la campagne bourgeoise pour dénoncer le mouvement comme étant le fait de provocateurs fut dès lors particulièrement pourrie et agressive.

Que les « pauvres » aient un coup de sang et volent quelques marchandises, cela était presque compréhensible. Mais que dans le débordement et la généralisation de ce type de récupération réapparaisse son vieil ennemi, le prolétariat, voilà qui lui pose de plus sérieuses peurs! La presse va dès lors dénoncer sans arrêts les provocateurs et les terroristes comme étant à la tête du mouvement.

Parallèlement à cela, la bourgeoisie emprisonnera systématiquement les plus combatifs des prolétaires en dénonçant spectaculairement l'utilisation d'armes pour corroborer sa thèse d'une tentative de "déstabilisation de l'Argentine avec l'aide de terroristes venus de l'étranger". Pour compléter leurs mesures de répression d'un peu de « compréhension », et surtout pour protéger leurs richesses, les capitalistes à la tête des chaînes de supermarchés vont proposer de bloquer pour dix jours les prix de certaines marchandises alimentaires de base. Ils essayent par tous les moyens de convaincre les prolétaires qu'ils font cause commune avec leur situation en indiquant à l'aide d'une pancarte à l'entrée des magasins, que « cette entreprise collabore directement avec le peuple ». Mais ils ne négligent pas non plus de se préparer à l'affrontement en créant des milices armées pour défendre leurs biens.

Le cannibalisme de la Démocratie !

Début juin, la contre-attaque bourgeoise se fait de plus en plus précise, organisée et efficace. La répression policière s'accentue. On dénombre déjà plus d'une centaine de morts, des centaines de blessés et plus de deux mille arrestations. Une campagne de presse bien orchestrée dénonce de plus en plus les pillages comme faisant partie d'un complot contre l'état et la démocratie. C'est qu'il fallait, pour étayer ces thèses, trouver rapidement des coupables, faire peur et enlever toute envie de généralisation de ces actions, surtout dans les

quartiers encore calmes. Il fallait aussi justifier la répression, les arrestations massives, les balles, les morts. il fallait encore masquer les réelles causes des événements et les condamner, en y dénonçant l'oeuvre de quelques extrémistes.

La bourgeoisie va identifier plus facilement ces « extrémistes » à la gauche, tout en n'oubliant pas de brandir également la menace « fasciste », et faire jouer la peur du « coup d'état ». Mais ce sont principalement le MAS (mouvement argentin pour le socialisme) et le PO (parti ouvrier), deux

organisations légales, social-démocrates version trotskiste, qui vont avoir la vedette. Les dirigeants du PO en prison, on a là des coupables rêvés parce qu'ils sont directement et facilement présentables à l'opinion publique (1), et qu'en plus, potentiellement, ils représentent toujours une force capable de canaliser et de frei­ner un éventuel débordement social nettement plus dangereux. Le gouvernement va donc présenter spectaculairement ses vedettes gauchistes à l'opinion pour tenter de faire oublier que la seule et véritable cause des pillages est la faim. En même temps, elle place sans publicité des milliers d'anonymes de tout âge, dans ses geôles.

Mais pour stopper les pillages, seules la police et la presse ne vont évidemment pas suffire. La bourgeoisie organise alors des distributions gratuites de nourriture, surtout dans les quartiers restés calmes, mais susceptibles de se joindre au mouvement, réintroduisant ainsi l'appel à la charité publique. On organise donc des soupes populaires, des distributions en tout genre, sous le contrôle de partis politiques.

Sur place, ce type d'intervention de l'Etat a parfois provoqué des discussions, des réactions, comme dans cette « villa miseria », où se présentent les "envoyés" de l'Etat, avec du

lait et de la farine. Une mère de famille refuse ces « dons » : « Je ne veux rien recevoir de votre part ». Son fils lui reproche son refus:  « Tu  devais accepter. Cette bouteille de

lait, c'est autant d'heures de travail pour le père. Ils ne nous offrent rien, ce que nous recevons, c'est à ceux de Rosario que nous le devons ».

Et il est évident que c'est la lutte des prolétaires de   Rosario et d'ailleurs qui obligea certains supermarchés à ne plus augmenter leurs prix et le gouvernement à distribuer de la nourriture,... Mais il est clair également que, si au cours de périodes révolutionnaires, ce type de concessions arrachées à la bourgeoisie a pour effet d'encourager le prolétariat à aller plus loin, à continuer sa marche en avant vers la lutte finale, dans des périodes comme celles d'aujourd'hui, ces « cadeaux » de la bourgeoisie trop rapidement perçus comme de grandes victoires, ont pour effet de briser l'élan d'un mouvement.

Et de fait, les réactions de la bourgeoisie réussissent ainsi, quelques jours seulement après les premiers pillages, à arrêter le mouvement. Quelques camions de nourriture, l'assassinat d'une centaine de « pilleurs », l'emprisonnement des plus combatifs, une campagne de presse anti-terroriste et le blocage-spectacle de quelques denrées de base auront suffit momentanément à stopper la révolte des prolétaires en Argentine.

En  regard de la vague de lutte des années '68-'73, le prolétariat paraît bel et bien défait aujourd'hui. L'affrontement à l'Etat, en Argentine, par exemple, n'a jamais semblé aussi faible en termes de l'absence totale de direction, de perspectives et de projets prolétariens. Là où, en 1970, à Cordoba, Rosario, Buenos Aires, ... on parlait de révolution sociale, d'abolition de l'argent; là où, en cette période et en ces lieux, le drapeau rouge et le drapeau noir faisaient office de symboles pour l'affirmation et la lutte pour la dictature du prolétariat; là où les prolétaires s'affrontaient les armes à la main à la propriété privée, à la bourgeoisie et à l'Etat, afin de manifester la puissance de leur programme et de leur projet d'abolition des classes, ... on ne trouve plus aujourd'hui que la révolte élémentaire de notre classe contre l'insupportable poids de misère que la bourgeoisie fait peser contre elle. Mais au delà de cette révolte contre la faim, le communisme n'apparaît encore que comme spectre, c'est-à-dire qu'il ne se matérialise pas dans un rapport de force marqué par l'émergence de la révolution et de la classe qui la porte.

La misère absolue a ainsi touché, en quelques mois, des millions d'ouvriers en Argentine. Dans le grand Buenos Aires uniquement, ce sont près de 36 % de la population, soit plus detrois millions de prolétaires qui ne peuvent soudainement plus faire face au besoin élémentaire qu'exigé la simple survie humaine. Menem lui-même --qu'on ne peut supposer vouloir gonfler les chiffres de ses propres crimes-- reconnaît qu'aujourd'hui en Argentine, 9.000.000 de personnes (25 % de la population) vivent dans la misère absolue! On comprend que dans ces conditions, et en rapport à la brutale chute de leurs conditions de vie, les prolétaires se soient révoltés.

Mais il faut bien voir l'extrême faiblesse de cette explosion à laquelle tout le monde s'attendait. A aucun moment, la bourgeoisie n'a eu à s'affronter à un niveau d'organisation et d'affirmation des perspectives prolétariennes. A aucun moment --et cela nous semble une marque de la terrible période que nous traversons--, à aucun moment donc, le prolétariat n'a donné l'impression d'être capable de l'organisation, de la direction, de la préparation et de la détermination qui en font une classe.

Evidemment, dans le cours de la lutte, certains éléments d'organisation semblent toujours émerger. La bourgeoisie s'y attaque d'ailleurs directement en dénonçant ce minimum d'action commune, comme la preuve de l'existence de « coordinations secrètes »,... Mais la réalité n'est malheureusement pas aussi élevée que ce que dénonce la bourgeoisie pour tenter d'effrayer le citoyen et, comme nous l'avons décrit plus haut, les prolétaires en lutte en Argentine n'ont pu passer du stade des « coups de main » et du « bouche à oreille », à un niveau d'organisation impliquant la centralisation des informations, la généralisation des attaques contre la propriété privée, la direction de l'affrontement à l'Etat, la perspective insurrectionnelleet révolutionnaire, comme ce fut le cas dans le passé, comme ce fut le cas en '17-21, en '68-73.

Les pillages qui ont recommencé avec autant de virulence quelques semaines plus tard, alors que Menem assumait déjà, comme candidat de la gauche, la présidence de l'Argentine,                            semblent relativiser, au moins en terme de décrédibilisation de toutes les fractions de la bourgeoisie, les faiblesses que nous décrivons ci-dessus.

Et de fait, la rapidité avec laquelle les cartes de rechange parlementaires de la bourgeoisie sont brûlées, donne à penser que le temps n'est peut-être plus si loin où, enfin  désillusionnés des tonnes de belles paroles vomies par les bourgeois de tout bord, les prolétaires se reconstitueront comme classe et, profitant des leçons tirées de l'histoire, se regrouperont autour d'une seule force centralisée mondialement, pour abattre définitivement ces monstruosités de l'histoire humaine que sont le Capital et sa Démocratie.

Note

(1) Le candidat officiel du PO pour les élections présidentielles alla se plaindre de l'emprisonnement des militants de son parti auprès du ministre de l'Intérieur. Il insista longuement pour que soit respectée la démocratie. Ses exigences furent clairement entendues puisqu'il fut... arrêté sur le champ, à la sortie même des bureaux du ministre, devant les caméras de la télévision ! Ce petit spectacle joué entre deux acteurs de la Démocratie devrait pourtant, à terme, profiter à la carrière du malchanceux candidat présidentiel, qui aura trouvé là un bien beau support recrédibilisant pour ses futurs appels à une démocratie... toujours plus démocratique!


CE29.2 Algérie: sursaut prolétarien !