Nous republions ici un texte qui se situe dans la lignée de tout le travail de réappropriation programmatique qui précède.
Il provient d'un groupe de militants communistes qui
- malgré le climat de répression, l'isolement prolongé des années les plus noires de la contre- révolution (1940),
- malgré l'enlisement presque général des dites fractions de gauche dans les oppositions centristes -trotskistes ou bordiguistes- enfermées dans la problématique de soutien/soumission à la politique de l'URSS qui a assis sa domination sur la défaite de la révolution, et de redressement de l'IC qui, dès le début gangrenée par la contre-révolution, en est très rapidement devenue un de ses fers de lance,... un groupe qui, de ruptures en ruptures, a développé une activité de classe, menant de front :
- le bilan nécessaire des luttes révolutionnaires des années 1917- 1923 dont le texte qui suit est une excellente concrétisation. Ce texte constitue un apport inestimable dans la compréhension du processus de réappropriation programmatique, marqué des plus hauts faits de lutte et des manques de rupture expliquant leurs tragiques retombées en Russie. Il constitue un jalon fondamental dans la critique internationaliste, classiste, militante de cette gigantesque et terrible expérience d'affrontements révolutionnaires de notre classe.
- l'organisation du défaitisme révolutionnaire notamment par la diffusion en plusieurs langues et en plusieurs pays d'appels au développement et à l'unification de la lutte contre la guerre, comportant de claires dénonciations de la solidarité de toutes les fractions bourgeoises, de toutes les patries contre le prolétariat, et avançant des mots d'ordre organisatifs correspondant à l'intérêt unique et mondial du prolétariat. Cf. entre autres, "L'appel des Communistes Révolutionnaires d'Allemagne au prolétariat allemand" dont nous donnons ici quelques forts extraits:
"N'oubliez pas que c'est le capitalisme qui a mis Hitler au pouvoir. C'est le capitalisme qui a provoqué la nouvelle guerre mondiale (...) Malgré leurs divergences impérialistes, les exploiteurs de tous les pays sont unis contre le "danger" de la révolution prolétarienne qui, pour eux, est un danger mortel (...) Les capitalistes alliés et russes volent au secours de la bourgeoisie allemande contre le prolétariat allemand. Les capitalistes russes avec Staline à leur tête, étranglent tout mouvement révolutionnaire. - Ils ont précédemment liquidé chez eux les conquêtes prolétariennes et révolutionnaires d'octobre 1917. Les communistes en Russie ont été emprisonnés et fusillés. Le prolétariat a été réduit en esclavage, comme chez nous.
Ainsi il est logique que les massacreurs de la révolution russe déportent actuellement vos pères et vos fils, vos maris et vos frères, pour les obliger aux travaux forcés. Ils interdisent à leurs propres soldats de parler avec vous, ils vous calomnient en prétendant que vous êtes des "nazis" parce qu'ils craignent et veulent empêcher à tout prix la fraternisation entre ouvriers allemands et russes.
Par contre, ils ont fait la paix avec une partie des capitalistes et des hobereaux allemands, avec le Maréchal nazi Von Paulus. Ils s'appuient sur les bonzes nazis et les bourreaux SS graciés par eux. Il n'y a que le prolétariat allemand et russe qui, d'après eux, auraient le devoir de se haïr et de s'entr'égorger, alors que MM. les capitalistes s'engraissent : voilà la volonté des Hitler, Staline, Churchill et Cie. Les bourgeois anglais, américains et français n'agissent pas autrement..."
- et, notamment au travers de l'assumation des différentes tâches qu'impliquent ne fût-ce que ces deux axes: LE TRAVAIL DE REGROUPEMENT, CENTRALISATION INTERNATIONALE DES FORCES REVOLUTIONNAIRES.
Afin de dégager des bases de regroupement qui soient réellement centralisatrices, afin de dégager du marasme de la contre- révolution les frontières qui soient réellement de classe . -non nationales- ce travail passait nécessairement par la dénonciation de toutes les fractions "redresseurs" c'est-à-dire les fractions accordant encore quelque caractère ouvrier à l'Etat russe et donc incapables de clairement rompre avec l'I.C., refusant de voir que la fermeture des frontières de l'Etat russe correspondait à la fermeture des frontières au développement de la révolution (qui ne peut être que mondiale). Refusant de voir que les bolcheviks, la veille partie prenante de l'insurrection prolétarienne, sombraient d'un point de vue tout à fait national et gestionnaire, dans la défense de l'Etat bourgeois en Russie, ces fractions ont longtemps continué à se positionner en tant que "redresseurs" de l'IC qui pourtant, devint rapidement un organisme international de défense des intérêts capitalistes russes contre la concurrence internationale. Et, bien que celles-ci s'accordent pour dénoncer la construction du "socialisme en un seul pays", leur attribution d'un caractère ouvrier à l'Etat en Russie, les a de fait conduit, en pratique, à reconnaître la possibilité de construction du socialisme en un seul pays, position anticommuniste amenant le prolétariat à réidentifier ses intérêts à la défense d'une nation, d'une patrie... à l'Etat bourgeois.
Mettant en avant la cohérence existant entre la défense d'un soi- disant "Etat ouvrier" et la défense du "socialisme en un seul pays", l'OCR fait un apport considérable dans la dénonciation du centrisme caractérisant principalement les fractions "redresseurs" mais aussi l'ensemble de la contre- révolution dominante se basant essentiellement sur la transformation en Russie du bastion même de la révolution en une nouvelle forteresse du capital mondial pour dévoyer les prolétaires de leur aspiration spontanée au communisme.
Cet apport, l'OCR le développera dans différents textes dont une série axée sur la critique du bordiguisme : - "Esquisse fondamentale de notre divergence fondamentale avec le bordiguisme et toute tendance rattachée à l'expérience de la 'Ill° Internationale' : le rôle du prolétariat dans la révolution"
- La faillite définitive de l'ancien mouvement ouvrier et le communisme révolutionnaire"
- La plate-forme bordiguiste de 1926
- Le chemin du retour ? La crise de la 'GCI' (Gauche Communiste Internationale) et nous. L'abandon de l'antiparlementarisme par la fraction bordiguiste"
- "Une étude critique : 'Bilan n°1', bulletin théorique mensuel de la fraction de gauche du Parti Communiste d'Italie, novembre 1933".
C'est notamment au travers de cette critique du centrisme en tant que politique spécifique de la contre- révolution, que l'OCR va affirmer son processus de ruptures et, sur base du rejet des Ile, IIle et IVe "Internationales", de leurs succursales syndicales et de toute politique de conquête des masses, impulser un mouvement pour la constitution d'une nouvelle internationale.
L'OCR en arrive ainsi à dégager tout un corps de positions qui le situe clairement dans la lignée de ce qui peut réellement s'appeler la Gauche Communiste Internationale que l'on peut définir non par une quelconque filiation formelle d'avec tel parti ou telle gauche, mais par la réelle pratique de réappropriation programmatique, de perpétuation et approfondissement des acquis des luttes, par la reprise des faits de lutte les plus tranchants là où la lutte les avait laissés et leur développement, c'est-à-dire la réappropriation pratique des ruptures de classe qui étaient allées le plus loin dans la critique (en acte) de la société.
Comme le dit l'OCR, il n'y a pas de paradis perdu de la théorie révolutionnaire, l'élaboration programmatique n'est pas une exposition de théories préétablies, ni l'oeuvre d'un individu ou d'un organisme spécialisé. La réappropriation programmatique n'est pas une question intellectuelle mais avant tout réappropriation pratique de notre classe dans, par la lutte. Chaque expérience de lutte s'accompagne d'un processus permanent d'élimination des illusions, des erreurs et de reprécision des perspectives de lutte. Et il en est aussi ainsi de la trajectoire de l'OCR qui, contrairement à toute filiation formelle, est un processus vivant de ruptures successives.
Bien qu'au départ organisés au sein de la gauche de l'opposition trotskiste, ce sont les Communistes Révolutionnaires d'Allemagne, d'Autriche, de Tchécoslovaquie, de France... (qui formeront plus tard l'Organisation du Communisme Révolutionnaire) qui vont être porteurs des positions les plus claires de l'époque, positions qui ne sont aucunement héritées du trotskisme mais en rupture totale d'avec ce courant. Et toute la force et la clarté de la rupture de l'OCR sera, à partir de la nécessité de prendre clairement position par rapport à la guerre, de remettre toute leur propre trajectoire en question, la trajectoire qui les a eux-mêmes amenés à se retrouver dans un courant porteur de la contre- révolution centriste !
La démarcation s'est clairement faite lorsqu' au moment de la généralisation de la guerre, moment extrême de l'attaque solidaire des différentes fractions de la bourgeoisie contre le prolétariat, Trotski lance la consigne d'organiser la défaite des gouvernements qui ne soutiennent pas l'URSS et de limiter l'action à une "opposition politique" en URSS et dans les pays alliés à l'URSS, ce qui revient clairement à intervenir dans le jeu concurrentiel d'alliance ou non- alliance que peuvent se mener les différentes fractions bourgeoises, c'est-à-dire à clairement prendre parti pour un camp impérialiste contre un autre, les deux étant toujours liés contre le prolétariat. Après plusieurs années de discussions (de 1938 à 1941) sur la guerre et le défaitisme révolutionnaire, les Communistes Révolutionnaires rompent (en 1941) et s'organisent autonomement en Organisation pour le Communisme Révolutionnaire qui aura ses propres publications, etc. À partir de cette rupture, ils approfondiront la critique de toute défense de l'Etat russe qu'ils qualifient clairement de capitaliste (bien que "d'Etat") (1) repasseront au crible de la critique toutes les prétendues conquêtes de la révolution et mettront en lumière que, dès le lendemain de l'insurrection d'octobre 1917, la lutte révolutionnaire fera place à la reconstruction de l'Etat bourgeois.
L'OCR reprend alors et développe la position de la gauche communiste de l'époque qui s'oppose au traité de Brest- Litovsk (2) :
"La paix qui devait sauver la capitale rouge n'a sauvé que le territoire de Petersbourg mais elle a brisé sa force révolutionnaire."
"Le Prolétaire" n°4 - 1948
et publie de larges extraits de la revue "Le Communiste", organe du parti bolchevik de Petrograd, organe de cette opposition communiste notamment majoritaire à Petrograd.
Les lendemains de l'insurrection, moment culminant de la lutte révolutionnaire du prolétariat posant plus que jamais la nécessité de son indispensable propagation internationale, faisaient brutalement place à la défense du territoire russe qui, dans le cadre national ne pouvait que rester l'Etat du capital. Avec Brest- Litovsk et la théorie de la défense de l'Etat ouvrier dans un seul pays, était née la théorie de la construction du socialisme en un seul pays !
Poursuivant sa critique des retombées de l'insurrection d'octobre, l'OCR critiquera également le "communisme de guerre", la répression des grèves à Petrograd et à Kronstadt, la NEP, les coups d'arrêt aux luttes révolutionnaires en Hongrie, Allemagne, Angleterre, Chine... et, tout en revendiquant le caractère prolétarien de l'insurrection d'octobre 1917, conclura avec force que sous le drapeau du bolchevisme, le capitalisme est resté.
C'est donc de la nécessité de mettre en place une réponse de classe face à la guerre, de défendre le défaitisme révolutionnaire que va découler toute la dynamique de rupture de l'OCR. C'est de cette nécessité que se dégage pour l'OCR l'adoption d'un point de vue résolument internationaliste et le rejet catégorique de tout point de vue national qui, de la défense d'un caractère prolétarien de l'Etat russe conduit à, dans la guerre impérialiste, prendre parti pour un camp contre un autre, et surtout contre le prolétariat.
Mais tout comme les gauches russes, l'OCR reprend une faiblesse de leur critique : la question de la démocratie ouvrière. En réponse à l'étouffement de la vie, des positions, de la dynamique de classe dans le parti bolchevik, d'une manière générale, les gauches ont préconisé des moyens de raviver la participation aux débats, de revitaliser les structures ... et, attribuant cet étouffement à des problèmes de fonctionnement, de bureaucratie ... elles ont beaucoup critiqué la hiérarchie, les "chefs" ... et, au pire, conclut leur critique à un manque de démocratie dans le parti. Elles ne voyaient pas que ce n'était pas la "vie" en soi du parti bolchevik qui étouffait mais la vie de classe, le souffle de lutte du prolétariat qui était tué, au profit de la revitalisation de l'Etat bourgeois. Et en agitant le vain et vide recours démocratique de la consultation des volontés de la base, des masses, les opposants (l'Opposition ouvrière, Centralisme Démocratique, etc.) croyaient sauver le processus révolutionnaire comme si l'adversaire, la bourgeoisie triomphante, se laissait impressionner et arrêter par des bulletins de vote dans sa course où elle-même est poussée par des forces sociales et économiques toutes matérielles. Ces oppositions de gauche ne voyaient pas qu'il y avait changement fondamental de programme : la reconstruction de l'Etat bourgeois qui ne laissait évidemment aucune place à l'expression prolétarienne et qui, au contraire, impliquait une répression de plus en plus implacable de toute manifestation prolétarienne. L'enthousiasme des masses se faisait toujours plus réservé parce que ce n'était plus leur mouvement qui était là organisé mais par contre, le mouvement du capital !
La revendication de la démocratie ouvrière est une faiblesse générale des ruptures de l'époque qui avaient difficile à admettre que leur propre parti se transformait en force de la contre- révolution, parti qui lui- même brandissait avec force le mythe de l'unité et des menaces de redéveloppement de la guerre impérialiste pour faire taire les gauches.
L'OCR elle- même reste prisonnière de cette vision, parle contre les "chefs" et contre le rôle dirigeant du parti alors que la clairvoyance, les positions de classe et la militance d'organisations de classe telle l'OCR les amènent inévitablement à jouer un rôle dirigeant dans la lutte, rôle dont les communistes n'ont pas à être gênés mais qu'ils doivent au contraire pleinement assumer.
Durant la guerre, la vie de l'OCR sera encore marquée par des crises organisationnelles, de nouveaux processus de décantation et regroupement dont nous ne développons pas ici les tenants et aboutissants. Et, l'après- guerre verra l'OCR complètement éclater. A l'image des événements de 1917- 1923, l'OCR avait conclu de manière mécanique que de (contre) la guerre renaîtrait inévitablement la révolution. Ses textes parlent souvent de l'imminence de la révolution.
Cette surestimation des perspectives de lutte, le manque d'analyse de la période viendront à bout des forces de l'OCR qui nous laisse, malgré tout, les précieux enseignements dont nous avons tenté de donner le plus correct, bien que bref, aperçu.

Notes:


(1) Concept qui laisse entendre que le mode de production en Russie aurait malgré tout quelque caractère particulier. Il n'y a évidemment pas de capital sans l'organisation de sa dictature de classe, sans Etat; et si la propriété privée et la répartition des moyens de production peuvent prendre des formes différentes, ce n'est pas spécialement dans les pays de l'Est qu'elle est le plus centralisée.
(2) Lire à ce sujet l'article : "Brest-Litovsk / La paix c'est la paix du capital" paru dans "Le Communiste" n°23.

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LE PROLETAIRE : ORGANE DU COMMUNISME REVOLUTIONNAIRE. N°10 déc. 1947

REVOLUTION ET CONTRE- REVOLUTION EN RUSSIE

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LA DICTATURE DU PROLETARIAT

En octobre 1917, le prolétariat russe a pris le pouvoir et réalisé sa dictature : il a commencé par cela la révolution mondiale. En 1918 et en 1919, les prolétaires allemands et bourgeois se sont levés à leur tour contre la bourgeoisie.
Quel était le niveau théorique de L'avant-garde à cette époque ? Le marxisme avait-il prévu et défini la dictature du prolétariat, la révolution permanente ?
Dans le Manifeste Communiste, Karl Marx et Engels désignent comme "premier pas dans la révolution... l'élévation du prolétariat en classe dominante". Ils identifient l'Etat ouvrier avec "le prolétariat organisé en classe dominante". C'est seulement sous la domination politique du prolétariat international que la transformation économique de la société pouvait et devait s'accomplir. En même temps, ils ont souligné le caractère international du prolétariat et de sa révolution. Dans la "critique du Programme de Gotha", la dictature du prolétariat est identifiée avec "la déclaration en permanence de la révolution". La "théorie" de l'"Etat Ouvrier" national vivant au milieu d'un monde capitaliste et cohabitant pacifiquement avec lui, n'était pas encore née.

80

LA COMMUNE DE PARIS

La première révolution et la première dictature du prolétariat ont confirmé la justesse de la doctrine de Marx- Engels et en même temps enrichi et précisé leurs théories. LA COMMUNE DE PARIS A PROUVE QUE LA DICTATURE DU PROLETARIAT EST POSSIBLE, QUE LA MASSE PROLETARIENNE MEME PEU DEVELOPPEE PEUT DIRIGER DIRECTEMENT LA SOCIETE et que la révolution prolétarienne de par son caractère est internationale.
Marx en a tiré d'importantes conclusions, sa théorie se précise. Dans la "Critique du Programme de Gotha" écrite quatre années après la Commune, il dit: Entre la société capitaliste et la société communiste se trouve la période de transformation révolutionnaire de l'une dans l'autre. A celle-ci correspond aussi une période transitoire politique, dont l'Etat ne peut être que la dictature révolutionnaire du prolétariat."
Et, dans la "Guerre Civile en France", il déclare :
" Regardez la Commune de Paris. C'était la Dictature du Prolétariat."
Cette Commune réalisait dès le premier jour la dictature de la classe ouvrière :
"La Commune se composait de conseils de ville : élus au suffrage universel dans les différents districts de Paris. Ils étaient responsables et révocables à tout moment. Ils étaient naturellement composés en majorité d'ouvriers ou de représentants approuvés de la classe ouvrière. La Commune devait être non une corporation parlementaire, mais une corporation travailleuse, exécutive et législative en même temps. La police, jusqu'à maintenant l'instrument du Gouvernement d'Etat, était immédiatement destituée de toutes ses attributions et transformée en instrument, responsable et révocable en tout temps, de la Commune, Il en était de même pour les fonctionnaires de toutes les autres administrations. Sur toute l'échelle, au sommet de laquelle se trouvaient les membres de la Commune, le service public devait être fait pour des salaires ouvriers."
Cette Commune était en même temps le commencement d'une révolution internationale et elle devait périr sans délai, si elle ne pouvait pas briser les frontières locales et nationales pour gagner le continent et le monde entier.
Marx dit :
"Sous les yeux de l'armée prussienne qui avait annexé deux provinces françaises à l'Allemagne, la Commune annexe les ouvriers du monde entier à la France ... La Commune plaçait un Allemand comme ministre du travail ... La Commune honorait les fils héroïques de la Pologne en les plaçant à la tête de la défense de Paris ..."
Malgré son caractère internationaliste, la révolution prolétarienne restait isolée dans le cadre de la Commune de Paris et par suite, elle succombait, comme 50 ans plus tard devait succomber les Communes du prolétariat hongrois, allemand et russe, isolées dans le cadre national et écrasées par le capitalisme mondial.

DE LA COMMUNE DE PARIS A Là REVOLUTION D'OCTOBRE 1917

Quand le prolétariat russe marche vers octobre 1917, il possède deux grandes expériences, celle de 1871 et celle de 1905. En 1905, le prolétariat russe s'engage spontanément dans la voie des soviets qui correspondent aux conseils de la Commune de Paris. Plus tard, les révolutions des prolétaires allemands, hongrois, chinois, etc. devaient engendrer les mêmes organismes de lutte et de pouvoir, apparaissant sous des noms différents et des formes extérieures différentes, mais avec les mêmes caractéristiques fondamentales.
Basé sur ces deux grandes expériences de 1871 et de 1905 auxquelles s'ajoute celle de février à septembre 1917, Lénine écrit, à la veille de la Révolution d'Octobre, le livre "l'Etat et la Révolution". Dans ce livre, il s'avère un adepte fidèle de Marx- Engels. Les théories qu'il y développe sont d'une importance énorme, d'autant plus qu'il a rompu avec elles ultérieurement, au moment de la fin de la révolution commencée en octobre. Cette rupture ne change rien à la Justesse du livre.

LA REVOLUTION D'OCTOBRE 1917

Armé de ces expériences et de ces théories, le prolétariat russe, sous la direction du parti bolchevik de Lénine, prend en octobre 1917 le pouvoir et déclare par ce fait même la guerre civile internationale à la bourgeoisie de tous les pays. Nous voyons dans les premiers documents, le véritable caractère de la révolution et de la dictature prolétariennes. Tous les témoignages confirment les mêmes caractéristiques.
Les "Isvestia" du 8 novembre, sous la plume de Lénine, déclarent : "Les masses créeront elles- mêmes le pouvoir étatique. L'ancien appareil d'Etat sera complètement détruit et remplacé par les soviets... Le mouvement international des ouvriers qui se développe en Italie, en Angleterre et en Allemagne nous aidera... Nous possédons la force de l'organisation de masses invincible qui conduira le prolétariat à la révolution mondiale! Le conseil des
ouvriers et des soldats est convaincu que le prolétariat de l'Europe occidentale nous aidera pour mener la cause du socialisme vers une victoire complète et durable."
Le même jour, au lendemain de l'insurrection, le Congrès Panrusse des Conseils d'ouvriers et de soldats s'adresse à tous les ouvriers, soldats et paysans, en déclarant :
Tout le pouvoir dans le pays tout entier passe entre les mains des conseils ouvriers, de soldats et de paysans, qui établissent l'ordre révolutionnaire."
Quatre jours plus tard, le 11 novembre, la "Pravda" écrit sous la plume de Lénine :
"Les ouvriers assurent en commun avec les soldats l'ordre dans les villes. Les soldats donneront aux ouvriers une instruction pour l'emploi des armes. Notre tâche que nous ne devons jamais oublier est l'armement général du peuple et la suppression de l'armée permanente... Les soldats doivent se fondre avec les ouvriers... Que chaque troupe organise la lutte en commun avec l'organisation ouvrière... N'attendez pas des ordres d'en haut ! A partir de cette nuit, agissez indépendamment…"
Bref, comme le dit Lénine dans un autre discours en 1917 :
"Notre nouvel Etat... n'est déjà plus en Etat, dans le sens propre du mot, parce que dans beaucoup de régions de Russie, C'EST LA MASSE MEME qui forme les formations armées, le peuple tout entier..."
Nous retrouvons ces deux caractéristiques de la révolution et de la dictature prolétarienne -caractéristiques indispensables- et liées inséparablement entre elles :
1° LA DICTATURE DE TOUTE LA CLASSE OUVRIERE ARMEE, ORGANISEE DANS SES CONSEILS ELUS ET REVOCABLES A CHAQUE INSTANT, ANIMEE PAR LES ELEMENTS LES PLUS REVOLUTIONNAIRES ORGANISES DANS LE PARTI.

2° LA GUERRE CIVILE INTERNATIONALE TENDANT A L'ÉTABLISSEMENT DE LA DICTATURE MONDIALE DU PROLÉTARIAT.

Ces deux caractéristiques se trouvent déjà dans la théorie marxiste depuis le " Manifeste Communiste " jusqu'à "l'Etat et la Révolution".
Nous verrons que de 1917 à 1921 ces deux caractéristiques subsistent, malgré certaines restrictions dues à l'évolution défavorable de la guerre civile internationale. Nous verrons qu'en 1921, ces deux caractéristiques -la guerre civile internationale et la dictature du prolétariat armé, organisé dans ses conseils élus et révocables à chaque instant disparaissent, c'est-à-dire sont liquidées par la contre- révolution bourgeoise. Avec elles, c'est le pouvoir ouvrier lui-même qui tombe.
Mais, avant d'arriver à l'année 1921, remontons la route tragique de la révolution d'octobre. Nous avons vu que cette révolution qui, non seulement a arraché toute l'économie et tout le pouvoir aux classes possédantes, mais qui a aussi établi le pouvoir des dépossédés, a été incontestablement prolétarienne. Le fait d'avoir accompli, en passant, des tâches non encore accomplies par la révolution bourgeoise -surtout dans la question agraire- ne change rien au caractère prolétarien de cette révolution. En s'appuyant sur la guerre des paysans pauvres contre les grands propriétaires, le prolétariat russe a déclenché la révolution contre la bourgeoisie liée aux propriétaires fonciers, et il a entraîné une partie du prolétariat international contre la bourgeoisie mondiale. La révolution d'octobre clôt la révolution bourgeoise en cours, et commence la révolution prolétarienne en Russie et dans le monde. C'est la loi de la révolution permanente constatée déjà par Marx, Engels et, depuis 1905 par Trotsky. Aussi, les bourgeoisies qui ont favorisé la révolution de février 1917, s'allient dans une croisade contre la révolution prolétarienne d'octobre.

BREST- LITOVSK

Onze mois avant sa chute, le gouvernement impérialiste allemand des Hohenzollern menace la dictature du prolétariat russe. C'est la question de Brest- Litovsk, la question d'une trêve provisoire avec l'impérialisme allemand en attendant la révolution du prolétariat allemand. Le parti bolchevik et avec lui le prolétariat savent que la dictature prolétarienne russe est perdue sans révolution internationale à brève échéance. Les "théories" de "l'Etat Ouvrier dans un seul pays" et ensuite du "socialisme dans un seul pays" ne sont pas encore nées. Lénine, qui se trouve à ce moment à la droite du parti, est longtemps minorisé, Il considère Brest - Litovsk comme une mesure provisoire de guerre civile.
Dans son discours contre la majorité de gauche qui s'opposait à Brest- Litovsk, Lénine dit, le 7 mars 1918 :
"Le devoir de créer un pouvoir politique était très facile, parce que les masses nous donnaient le squelette, la base de ce pouvoir. La république des conseils naissait d'un seul coup. Mais il restait encore deux devoirs infiniment difficiles :
Premièrement ... l'organisation intérieure …
La deuxième difficulté gigantesque qui surgit devant la révolution russe -la question Internationale ... "
"L'impérialisme international, avec toute la puissance de son capital, avec sa technique militaire développée ... ne pouvait dans aucun cas ... cohabiter pacifiquement avec la république des conseils ... Le conflit est inévitable ... Notre plus grand problème est le déclenchement de la révolution mondiale ... De notre marche triomphante en octobre, novembre et décembre contre notre contre- révolution intérieure, nous devions passer à la lutte contre l'impérialisme international ... Sans révolution internationale, notre révolution est perdue sans espoir ... Je répète, que seule la révolution européenne peut nous sauver ... Sans révolution en Allemagne, c'est une vérité absolue, nous périssons."

GUERRE CIVILE INTERNATIONALE OU PAIX AVEC LE CAPITALISME ?

Cependant, Lénine préconise de sacrifier des territoires-"de l'espace"---"pour gagner du temps". Comme nous le voyons, il n'abandonne pas encore l'idée de la guerre civile internationale, mais il l'ajourne. La théorie de "l'Etat Ouvrier dans un seul pays" n'est pas encore née mais elle va naître. Lénine considère Brest- Litovsk comme une manœuvre de guerre civile, à laquelle il est obligé, en face du silence du prolétariat mondial. Trotski, malgré une tactique nuancée, se range du côté de Lénine. Mais contre cette fraction de droite, comprenant Lénine, Trotsky, Zinoviev, Staline, Kamenev, etc. une vaste opposition de gauche comprenant la majorité du parti bolchevik de Petersbourg, de Moscou, de Kronstadt, de l'Oural, etc. exige la rupture des négociations de paix. Cette opposition de gauche se forme depuis janvier 1918, forme à un moment donné la majorité même du Comité Central et donne en Mars 1918 sa démission des postes responsables. Son organe "Le Communiste" paraît comme "organe du parti bolchevik de Pétersbourg". Nous trouvons dans cette opposition de gauche, les leaders des futures oppositions ouvrières qui devaient se former
quelques années plus tard : Miasnikov (Groupe Ouvrier), Sapronov et Smirnov (Centralisme Démocratique) mais nous y trouvons aussi de futurs renégats qui devaient se rallier plus tard à la contre- révolution bourgeoise russe : Bela Kun, Kollontaï, Boukharine, Radek.
Cette première opposition de gauche déclare dans son organe -qui d'ailleurs pendant onze jours paraissait comme quotidien :
"La conclusion de la paix ne nous accorde aucun répit, désagrège la volonté révolutionnaire du prolétariat, retarde l'éclatement de la révolution mondiale. Seule la tactique de la guerre civile révolutionnaire contre l'impérialisme serait la tactique juste ... Cette guerre doit être menée comme guerre civile des prolétaires et des paysans pauvres contre le capital international. Cette guerre, même si elle nous apportait au début des défaites, désagrégerait les forces de l'impérialisme. La politique des dirigeants du parti était une politique d'oscillations et de compromissions qui objectivement a empêché la préparation et la défense révolutionnaire et qui a démoralisé les avant-gardes qui allaient avec enthousiasme dans la bataille. Au lieu d'élever la paysannerie au niveau du parti, le parti est tombé au niveau de la paysannerie. La base sociale de cette politique est la transformation du parti purement prolétarien en un parti du peuple tout entier. Pourtant, même la paysannerie, menacée de perdre ses terres (par le retour des grands propriétaires -ndlr) marcherait dans la guerre révolutionnaire avec nous."
L'opposition propose de :
"1° Annuler le traité de paix de Brest- Litovsk;
2° Accentuer la propagande et l'agitation contre le capitalisme international;
3° Armer la population prolétarienne et paysanne;
4° Détruire économiquement et définitivement la bourgeoisie;
5° Combattre la contre- révolution et la politique des compromis;
6° Faire la propagande internationale et révolutionnaire pour gagner des volontaires de toutes les nationalités et de tous les pays."
"La guerre révolutionnaire n'est pas une guerre nationale, mais une bataille de guerre civile. Les formations armées du prolétariat ne se battent pas seulement, mais désagrègent l'adversaire par la propagande contre la bourgeoisie. Les actions militaires sont l'expression armée du mouvement révolutionnaire des masses organisées, portent un caractère de guerre de partisans et sont liées à la lutte de classe."
Voilà la position de la première opposition de gauche prolétarienne en Russie qui a publié une série de thèses et d'analyse de la situation nationale et internationale en 1918. Cette opposition a perdu la majorité en juin 1918. Boukharine, Bela Kun et Radek ont rallié la fraction de droite, mais une forte minorité a développé et précisé ses positions. C'étaient les oppositions ouvrières.

REVOLUTION ET CONTRE- REVOLUTION EN ALLEMAGNE ET EN EUROPE CENTRALE

En novembre 1918, la révolution allemande éclate mais n'arrive pas à abattre la bourgeoisie. En 1919, la révolution éclate en Hongrie et en Bavière. L'armée prolétarienne hongroise qui avance victorieusement et irrésistiblement est arrêtée sur l'ordre de Bela Kun qui entre en négociation avec les Alliés ( le général Smuts et le président Bénès). A cette époque, les armées de l'impérialisme austro-allemand étaient dissoutes, celles de la Roumanie, de la Yougoslavie, etc. décomposées, la révolution est victorieuse en Russie, en Hongrie, en Slovaquie et en Bavière. Pour s'unir avec la révolution en Bavière et en Russie, l'armée prolétarienne magyare aurait dû violer quelques kilomètres de frontières nationales autrichienne et roumaine. La direction, en continuant et en érigeant en principe la politique de Brest-Litovsk, s'y refusa. Cette direction semi- réformiste croyait à la possibilité d'une cohabitation pacifique d'un Etat ouvrier avec le capitalisme.
Elle se vanta de la "reconnaissance" du système prolétarien par les Alliés. La théorie de "l'Etat ouvrier dans un seul pays" était née. La direction de la Commune de Hongrie, entourée par des prolétariats sympathisants, attendait passivement le recrutement et la concentration des forces blanches. Le résultat était l'écrasement sanglant de la Commune Hongroise et Bavaroise par la contre- révolution bourgeoise. Ces défaites étaient un coup terrible contre la Commune Russe qui a été liquidée deux ans après, sous une autre forme. Aux victoires grandioses succédaient des défaites terribles.

LA CONTRE-REVOLUTION EN RUSSIE SA FORME PARTICULIERE

L'an 1921 marque la fin de la guerre civile ouverte entre prolétariat et bourgeoisie en Russie même, la fin effective de la dictature du prolétariat, la fin du parti bolchevik en tant que parti du prolétariat révolutionnaire; le rétablissement définitif et le renforcement de la bourgeoisie russe à travers la NEP, le rétablissement des rapports pacifiques et amicaux avec la bourgeoisie mondiale; la répression contre les marins de Kronstadt, avant-garde de la révolution prolétarienne d'Octobre.
La guerre civile contre la bourgeoisie se termine par une victoire économique, sociale et politique de la bourgeoisie internationale. Les défaites prolétariennes de 1918 à 1921 avaient déjà provoqué des restrictions de plus en plus graves de la dictature et de la démocratie prolétariennes. 1921 marque la liquidation définitive de la dictature prolétarienne.
La NEP signifie l'introduction des méthodes capitalistes, du capital étranger ("concessions") et du petit capitalisme privé et commercial en Russie. Dans sa brochure éditée en 1923 par la librairie de l'Humanité : "Le capital privé dans l'industrie et le commerce en URSS", Sarabianov défend de la façon suivante la NEP :
"En 1921, lorsque nous avons commencé à appliquer la NEP, notre principal mot d'ordre était : "Le maximum de production à tout prix... Les fabriques qui ne travaillaient pas étaient remises en concession à un capitaliste... Le parti Communiste se rend parfaitement compte que dans les conditions de la NEP, la vie économique ne peut être restaurée sans un certain développement du capitalisme privé. C'est pourquoi le P.C. ne demande pas la suppression immédiate de ce dernier. Non ! Son but est tout autre : que le commerce et l'industrie capitaliste se développent mais que l'industrie et le commerce... de l'Etat se développent encore plus rapidement."
La voix officielle que nous venons de citer est celle du capitalisme d'Etat russe. Les méthodes capitalistes d'exploitation réintroduites lors de la NEP la liquidation de la guerre civile, de la révolution et de la dictature prolétariennes, se transforment automatiquement en capitalisme d'Etat. L'industrie nationalisée depuis fin 1917 entre les mains de l'Etat prolétarien des conseils révolutionnaires, passe entre les mains du nouvel Etat bureaucratique de la bourgeoisie dite soviétique.
La lutte entre capitalisme privé et capitalisme étatique qui se termine par une victoire de ce dernier, est une lutte intercapitaliste qui se déroule en dehors et sur le dos de la classe ouvrière retombée dans l'esclavage et l'exploitation et délogée du pouvoir.
Bettelheim confirme que la NEP et la fin de la guerre civile marquent la fin effective et formelle de la dictature du prolétariat :
"Tout d'abord, en ce qui concerne la structure économique, la NEP est caractérisée par le rétablissement de la liberté du commerce, le développement du marché, le retour au calcul monétaire, l'abandon des mesures de réquisition et leur remplacement par l'impôt en nature, la tolérance à l'égard de la petite et moyenne industrie privée alors que la "grande industrie, les transports, le commerce extérieur, le crédit à une grande échelle" restaient aux mains de l'Etat. Au point de vue politique, la période de la NEP est caractérisée, à l'extérieur, par la stabilisation des relations avec les Etats capitalistes, à l'intérieur, par le relâchement de l'enthousiasme et des moeurs révolutionnaires, ce qui permet aux fonctionnaires du parti et du gouvernement de se débarrasser graduellement de la dictature des masses et de s'ériger eux-mêmes en caste bureaucratique." (p.9)
Un économiste plutôt trotskiste que gauchiste ne peut pas s'exprimer plus clairement.
De 1921 à 1926, la contre- révolution bourgeoise se consolide. En Russie comme sur le plan International, le nouvel Etat russe s'avère comme un facteur contre-révolutionnaire et capitaliste. La révolte des marins de Kronstadt nous paraît être une dernière résistance armée de ceux qui, en 1917, avaient assuré la victoire d'Octobre. Le soi- disant compromis de la NEP a rouvert les portes au capitalisme, et le capitalisme est resté. Il est resté sous le drapeau du bolchevisme, du communisme, du socialisme. Le prolétariat a été chassé du pouvoir, le parti bolchevik (fraction de droite) y est resté. Les oppositions ouvrières ont quitté avec le prolétariat le pouvoir et ont partagé avec lui le sort de la classe opprimée, la Sibérie, l'illégalité, les souffrances .
Mais avant de parler des fractions tirons la conclusion de l'expérience révolutionnaire et contre- révolutionnaire russe.

LA GRANDE LEÇON

Le prolétariat s'était levé d'un élan grandiose. Il a été rejeté. Cependant, la révolution prolétarienne avance à travers les défaites. Ce qui est terrible, c'est que le prolétariat n'a pas pu prendre conscience de sa défaite. Les plans quinquennaux, plans de préparation de la guerre impérialiste, l'économie de guerre, la deuxième guerre mondiale et même la troisième guerre mondiale en préparation apparaissent encore aujourd'hui à des millions de prolétaires comme des actes révolutionnaires, socialistes, parce que l'Etat dit socialiste y participe. Quand la réalité de cet impérialisme détruit leurs illusions, c'est aussi le dégoût de toute idée communiste.
Voilà le résultat de la politique désastreuse pratiquée depuis 1921. Cette politique empêche jusqu'à maintenant le réveil conscient et organisé des masses opprimées. Cette politique consistait en ceci : la Commune de Paris, les Communes de Budapest, de Munich, etc. ont succombé dans la guerre civile ouverte et internationale, les troupes blanches de la bourgeoisie ont écrasé les troupes rouges du prolétariat et ses partis, mais les idées, la morale, les leçons sont restées, impérissables et claires.
La Commune russe a également succombé, mais le parti bolchevik, ou mieux : sa fraction dirigeante, s'est accroché à un pouvoir qui n'était plus prolétarien, s'est mis à la disposition de la nouvelle bourgeoisie, a couvert et camouflé le passage du pouvoir à la contre-révolution, a rendu par cela un service inappréciable au capitalisme mondial.
Que fallait-il faire, que faudrait-il faire en situation pareille ? Il fallait et il faudra se battre contre toute tentative de contre-révolution bourgeoise, même si la défaite est sûre, car la défaite dans la guerre civile est mille fois préférable à un pouvoir au service du capitalisme.
Le prolétariat apprend de ses défaites claires, mais il est trompé par un pouvoir bourgeois qui s'appelle mensongèrement Etat Ouvrier. Quand la retraite s'impose, la retraite en combattant est préférable au faux pouvoir qui est la capitulation la plus dangereuse et la plus compromettante. Les communistes de gauche avaient entièrement raison quand ils disaient que l'opposition, l'illégalité, l'émigration, la déportation et même la mort servent davantage la victoire ultérieure et définitive que la présence dans un gouvernement qui n'était plus celui du prolétariat mais celui de la bourgeoisie.

LES REPERCUSSIONS DE LA CONTRE- REVOLUTION RUSSE SUR LE PLAN INTERNATIONAL

La politique de Front Unique, politique du Front Populaire avec les nationalistes allemands en 1923, n'est pas une "erreur" mais correspond aux intérêts du capitalisme russe. En 1924, Lénine est mort. Sa mort favorise la consolidation des forces contre- révolutionnaires auxquelles il a préparé le chemin. En 1924, les premières déportations de communistes commencent. Une partie du Groupe Ouvrier Communiste de Moscou, de l'Oural, de Bakou, etc. est déportée en Sibérie. On les accuse de fomenter des grèves. Ils sont maltraités. Ceux qu'on appelle les ultra- gauches d'Allemagne, de France, d'Angleterre, etc. sont seuls à protester. C'est en vain.
Sur le plan international, la Ill° Internationale se transforme en un instrument de l'impérialisme russe. La Ill°Internationale avait été fondée en 1919 à Moscou dans un moment où la vague révolutionnaire internationale atteignait son point culminant. Elle est alors incapable de diriger cette vague qui la dépasse dès le début. Depuis le renversement de la dictature du prolétariat en Russie et la liquidation de la guerre civile internationale, la Ill° Internationale devient un instrument du capitalisme d'Etat russe.
En 1923, Radek, représentant du Komintern, préconise le Front National avec la bourgeoisie allemande et ses représentants les plus réactionnaires. La crise révolutionnaire de 1923 en Allemagne n'est plus soutenue mais trahie, par les leaders du Komintern et du PCA . En 1925 et en 1926, la grande grève générale des ouvriers anglais est ouvertement sabotée et brisée par les dirigeants dits "communistes". Etaient-ce des fautes, des erreurs ? Non. Du point de vue des anciens leaders communistes, c'était de la trahison. De point de vue du capitalisme russe, c'étaient des nécessités.
La bourgeoisie russe avait en 1923 besoin du soutien de la bourgeoisie allemande contre la bourgeoisie alliée. C'est à cette nécessité que correspondait le sabotage du mouvement révolutionnaire allemand. La bourgeoisie russe en 1926 cherchait à arriver à une alliance avec l'impérialisme anglais; pour y parvenir, elle devait, par ses agents du Komintern, briser la grève générale. L'impérialisme russe avait en 1927 une alliance avec la bourgeoisie chinoise. Par conséquent, les staliniens chinois ne pouvaient que trahir la révolution du prolétariat chinois.
Et, surtout, dans toutes ces luttes de classe, la bourgeoisie russe avait besoin de la soi-disant stabilisation et son intérêt de classe lui recommandait d'écraser tout mouvement révolutionnaire et de s'allier avec les autres fractions de la bourgeoisie mondiale.

CONCLUSION

Les différentes fractions et oppositions de cette soi-disant IIIè Internationale servent avec des phraséologies différentes la cause de l'impérialisme russe. La fraction dirigeante adopte la théorie du "socialisme dans un seul pays" qui se base sur la théorie de "l'Etat Ouvrier dans un seul pays". Cette dernière théorie est celle de toutes les fractions redresseurs.
Les fractions redresseurs -des trotskistes jusqu'aux bordiguistes officiels- présentent pendant 20 à 25 années le capitalisme d'Etat russe comme Etat Ouvrier national, malade ou "dégénéré"; elles présentent le Komintern, instrument de cet Etat, comme "Internationale du prolétariat" également malade ou "dégénéré", s'opposant à l'idée de la révolution prolétarienne et sociale contre cet Etat et à la rupture organique avec le parti néo- réformiste qui s'y rattache.
Les fractions redresseurs rattachent ainsi le prolétariat russe et mondial à la cause de l'impérialisme russe. Elles combattent les fractions marxistes et prolétariennes comme scissionistes et gauchistes. Les fraction redresseurs développent une série de théories réformistes au sujet des futurs Etats Ouvriers, révisent ouvertement la théorie de Marx-Engels sur la dictature du prolétariat et la révolution permanente et la remplacent par des théories réformistes plus ou moins libérales. Elles discutent -et c'est en cela qu'elles se distinguent les unes des autres- entre elles sur les degrés de maladie ou de dégénérescence ou de maladie du soi-disant Etat Ouvrier National et sur les remèdes pour le "guérir". Elles subordonnent le mouvement ouvrier international au "grand malade" qu'est pour eux pendant 20 ou 25 années la Russie capitaliste.
Le TRÔTSKYSME est la fraction redresseur la plus classique. Il défend l'impérialisme russe dans toutes les circonstances, mendie des réformes modestes, parle parfois de révolution politique, mais toujours dans l'intérêt du capitalisme d'Etat russe lui-même. Il sombre finalement dans la défense nationale dans une série d'autres pays capitalistes et dans la trahison de classe la plus abjecte.
Le BORDIGUISME est la fraction redresseur la plus à gauche. Le PC italien se fonde en 1922, c'est-à-dire après la liquidation de la révolution d'octobre, sur les "Thèses de Rome". Ces thèses ne parlent même pas des problèmes ici soulevés et discutés passionnément de 1918 à 1922 dans le mouvement communiste international. La plate- forme bordiguiste de 1926 par contre se solidarise 100 %avec la fraction Trotsky, avec la NEP, avec la théorie de l'Etat Ouvrier dans un seul pays, avec la possibilité du développement socialiste jusqu'à un certain degré dans cet Etat Ouvrier National. La fraction bordiguiste italienne fait jusqu'en 1934 partie de l'opposition trotskiste internationale. Aussi elle prend en 1926 position pour la lutte des "peuples coloniaux", pour l'Internationale Syndicale de Moscou contre celle d'Amsterdam -pourtant l'une était aussi jaune que l'autre- etc. Tout cela n'est pas étonnant parce que cela découle de l'intérêt de la Russie capitaliste de 1926 à laquelle toute la stratégie des redresseurs est adaptée et subordonnée.
En dehors du Komintern et en rompant avec lui et avec toutes ses fractions et oppositions, des Fractions Marxistes se sont formées depuis 1918. Il s'agit des Oppositions Ouvrières Bolcheviks de Gauche en Russie, de la Gauche Communiste Intransigeante en Allemagne (korchistes) et des fractions et groupes qui dans le monde ont suivi le même chemin. La littérature de ces fractions et organisations est riche mais inconnue, oubliée, cachée ou détruite pendant 25 ans de contre- révolution déchaînée. Malgré certaines différences et insuffisances, l'idéologie de ces fractions du prolétariat est infiniment supérieure à celle de toutes les fractions centristes et redresseurs rattachées au capitalisme d'Etat et à ses conceptions. Toutes ces fractions communistes intransigeantes ont constaté, démontré et analysé dans la période qui va de 1921 à 1926, la liquidation de la révolution et de la dictature du prolétariat à laquelle succède immédiatement et inévitablement, la dictature de la bourgeoisie sous forme de capitalisme d'Etat.
Tous ils ont constaté que la théorie des redresseurs sur l'Etat Ouvrier Dégénéré est une théorie national- réformiste et que la dictature du prolétariat n'est réalisable qu'en tant que révolution internationale et permanente du prolétariat organisé en conseils et dirigé par le parti marxiste.


CE28.4 Mémoire ouvrière:

"Révolution et contre-révolution en Russie"

OCR - 1947