"L'argent étant la communauté, il ne peut en tolérer d'autres en face de lui."

                                            (Marx - "Grundrisse")

Chapitre I

INTRODUCTION

     Nous, révolutionnaires, sous-estimons toujours le pouvoir énorme des grands mythes sociaux, et nous continuons à être surpris par le poids qu'ont encore aujourd'hui les grandes religions, les mythes les plus grossiers et la façon dont ils parviennent à maintenir le prolétariat en esclavage. Nous ne répéterons sans doute jamais assez que l'idéologie dominante est celle de la classe dominante, et que, si la révolution prolétarienne sera forcément une révolution consciente, elle ne le sera pas dans le sens de la conscience majoritaire (tel que tous lesdémocrates-populistes l'imaginent), pas plus que dans le sens où des grandes masses ne participeraient à la révolution que parce qu'elles n'ont pas d'autres choix. Cette révolution sera consciente dans le sens d'un renversement de la praxis effectué par l'organisation des militants révolutionnaires, des communistes internationalistes,constituant la direction historique du prolétariat international organisé en parti mondial.

     Aucun autre mythe que celui de l'existence des "pays socialistes", et en particulier la "Russie socialiste", n'a eu un pouvoir aussi décisif quant à la division du prolétariat et à l'affaiblissement de ses perspectives générales et mondiales.

     Ce mythe, qui sert particulièrement bien les intérêts de la bourgeoisie internationale, démontre encore aujourd'hui, tant en Russie qu'en Occident, son efficacité face à la crise d'accumulation capitaliste dans ce pays et aux tentatives de réémergence du prolétariat dans les pays dits "socialistes" (principalement en Pologne, en Hongrie, en Allemagne de l'Est, en Roumanie). C'est ainsi que ces prolétaires restent cantonnés dans des revendications de démocratie à l'occidentale, ce qui empêche le reste du prolétariat mondial de voir en quoi cette lutte est sienne, de voir dans cette lutte les mêmes objectifs contre le même ennemi (comme cela s'est passé dans les cinq continents au début du siècle).

     La force de ce mythe se marque aussi d'un point de vue plus élaboré, théorisé face à la réémergence chaque fois plus violente des contradictions propres au Capital en Russie, et dont l'origine est la plupart du temps attribuée à la bureaucratie, au stalinisme, à la "dictature". On va même jusqu'à se poser des questions telles que: "Quand le processus de transformation socialiste s'est-il paralysé? Comment se fait-il que la Russie ne soit plus socialiste? Depuis quand? Quel est le processus qui a conduit à la liquidation du socialisme?"

     Cela part dans tous les cas du préjugé vulgaire et accepté par tous comme un dogme: que la transformation socialiste aurait commencé à un certain moment en Russie.

     Dans ce texte, nous allons analyser et critiquer ce point de vue qui prend comme point de départ une série d'identifications (insurrection prolétarienne victorieuse et victoire du socialisme, nationalisation et socialisme, industrialisation étatique et socialisme, collectivisation forcée et socialisme, etc.). Ces identifications servent à récupérer les luttes du prolétariat sur un terrain bourgeois, en enlevant leur contenu subversif, en changeant leur nature de classe; ce point de vue ne pourra être balayé que par la réémergence généralisée et mondiale du mouvement communiste.

     Au lieu de débattre ces questions ayant toutes pour fondement le préjugé vulgaire que la transformation socialiste en Russie a été entamée à un moment donné, et qu'ensuite ce processus a été liquidé, nous poserons la véritable question: de 1917 à aujourd'hui, la transformation socialiste en Russie a-t-elle été entamée?

     Dans cet exposé (et en complétant le texte "Critique de la conception social-démocrate de la transformation socialiste"), nous commencerons par souligner ce qui, selon les auteurs classiques, constitue le fondement de la transformation révolutionnaire; nous verrons, ensuite, quelles étaient les possibilités réelles de cette transformation en Russie, et la politique effectivement appliquée par le gouvernement bolchevique et ses résultats, ce qui nous permettra de répondre négativement à cette question. Nous verrons aussi très brièvement les critiques effectuées par les gauches communistes, qui conduisirent la direction de l'État (Lenine) à confesser que la politique mise en avant avait pour but de développer le capitalisme et de réaliser l'apologie du capitalisme. La critique de la vision des léninistes nous donne la possibilité de mettre en évidence que, non seulement il n'y a pas eu de transformation socialisteni même le commencement de celle-ci mais que même socialement cela n'a pas de sens de parler de la dictature du prolétariat en Russiepuisqu'à aucun moment cette classe sociale n'a dirigé la société: le Capital n'a jamais cessé d'exercer sa dictature, et, malgré la volonté et la tentative des Bolcheviks, ils en furent ses meilleurs agents.

Chapitre II

ARGENT ET COMMUNAUTÉ

     Nous pourrions résumer très schématiquement le programme des communistes (résultat pratique des affirmations historiques successives) comme étant la constitution du prolétariat en classe dominante pour l'abolition de la propriété privée des moyens de production, et donc du travail salarié [1], de la marchandise, de l'argent, etc., et pour la construction d'une société non marchande, sans classe, sans État, sans nation, pour une véritable communauté humaine.

     Nous n'allons pas développer ici ce programme mais nous nous y référons (en opposition au programme des Bolcheviks) dans la mesure où il est indispensable pour situer l'action de la direction de l'État et d'en comprendre sa perspective socio-économique.

     Mais nous ne pourrons pas ne pas souligner un des aspects centraux de la critique révolutionnaire de l'économie, qui nous permettra de mieux saisir ce qui suit: l'argent, en tant que communauté, exclut toute autre communauté.

     L'argent [2], tout comme l'individu ou la marchandise, ou l'État, n'est pas issu d'une convention mais bien un produit social de l'échange. A travers son développement, il s'affirme à partir d'un ensemble de déterminations historiques, jusqu'à sa transformation en capital.

     C'est à partir du moment où les produits commencent à se déterminer socialement comme valeur d'échange, et que la marchandise se constitue comme unité de valeur d'usage et de valeur d'échange, que la valeur d'échange commence à avoir une valeur séparée de celle du produit.

     "L'argent est la valeur d'échange séparée des marchandises et existant à côté d'elles. Toutes les caractéristiques de la marchandise en tant que valeur d'échange apparaissent dans l'argent, comme dans un objet différent d'elle, dans une forme d'existence sociale séparée de leur forme d'existence naturelle... De la même manière qu'il est impossible de dépasser les complications et les contradictions provenant de l'existence de l'argent, liées aux marchandises particulières transformant la forme argent, il est également impossible de dépasser l'argent, alors que la valeur d'échange continue à être la forme sociale des produits".

                                         (K. Marx - "Grundrisse")

     Il est totalement inconcevable et utopique d'éliminer le rapport social argent, sans éliminer la valeur d'échange; toute société marchande est une société "monétaire". Toute tentative de substituer à l'argent, par exemple, des bons de travail, sans un processus qui détruirait les bases de la marchandise est vouée à l'échec.

     Et même si la matière physique a comme caractéristique de se déguiser énormément, l'argent en tant qu'unique condensation/concentration sociale du travail privé, en tant que travail social, et donc en tant que communauté, refera son apparition. Et réciproquement, toute société dominée par la relation sociale "argent" est nécessairement une société marchande dans laquelle l'argent commande les matières physiques produites (et donc en dernière instance leur distribution).

     "L'argent étant lui-même la communauté, il ne peut en tolérer aucune autre en face de lui".

                                         (K. Marx - "Grundrisse")

     Avec la transformation de l'argent en capital, ce processus d'exclusion de toute autre forme de communauté entre les hommes, loin d'être nié, est reproduit à un niveau quantitativement et qualitativement supérieur. En effet, l'argent en tant que capital, c'est-à-dire en tant que rapport social général dans lequel tout est subordonné au processus de valorisation de la valeur, est dans un premier temps une détermination sociale de l'argent, détermination qui cependant le dépasse et, en même temps, englobe toutes les autres déterminations.

     "Le travail salarié d'un côté et le capital de l'autre sont, par conséquent, d'autres formes de valeur d'échange développée et d'argent comme l'incarnation de cette forme. L'argent est immédiatement la communauté réelle, déjà qu'il est en même temps la substance générale de l'existence de tous et le produit commun de tous. Mais dans l'argent, comme nous l'avons déjà vu, la communauté est en même temps pure abstraction, chose externe et occasionnelle pour l'individu, et pur moyen de satisfaction comme individu".

                                         (K. Marx - "Grundrisse")

     Par conséquent, le socialisme avec l'argent ne peut être autre chose qu'une abstraction absurde, une communauté externe et fortuite, une communauté fictive. Loin d'être l'affirmation du communisme, cette communauté est, au contraire, l'affirmation typique de la socialisation sous le Capital: l'existence de l'argent continue à prouver que le travail n'est pas directement social mais qu'il est privé et qu'il a besoin de l'argent (de cette médiation qui se substitue ainsi à la communauté) pour devenir "social". Cette socialisation argent-capital [3] exclut toute autre socialisation.

     De plus, le développement de la valeur d'échange, jusqu'à sa transformation en capital, loin d'être une possibilité parmi d'autres, est au contraire, un processus inéluctable et contenu dans la marchandise.

     Comme le dit Marx:

     "C'est un souhait aussi pieux qu'imbécile de vouloir que la valeur d'échange ne se développe jusqu'à se convertir en capital ou que le travail producteur de valeur d'échange ne se développe jusqu'à se convertir en travail salarié".

                                         (K. Marx - "Grundrisse")

     Nous tenons particulièrement à souligner ici une chose si souvent niée par les staliniens-trotskystes et autres socialistes bourgeois. A savoir, pour Marx, comme pour nous, toute société dans laquelle prédomine la valeur d'échange développée est une société capitaliste, tout comme toute société salariée est une société capitaliste.

     L'importance de citer Marx est une question qui ne se pose pas, parce qu'il sera, de fait, le point de référence (bien ou mal connu, selon les cas) théorique principal des Bolcheviks, la véritable "autorité" en la matière, pour tous les protagonistes de la prétendue "transformation socialiste". On pourrait objecter à ceci que les textes que nous avons cités n'étaient pas connus des Bolcheviks [4]. Nous nous en sommes cependant servis dans ce texte pour la clarté qu'ils apportent, pour leur caractère explicite et leur pouvoir de synthèse du thème abordé. Cependant, ces thèses se retrouvent un peu partout dans l'oeuvre de Marx et Engels, comme l'a suffisamment démontré Bordiga, par exemple, dans ses contributions diverses et variées sur ce thème. En outre, ce qui a pu obscurcir, pour tel ou tel Bolchevik, le caractère non-marchand du socialisme, l'indissociable unité entre valeur d'échange, marchandise, argent, travail salarié et capitalisme, ce n'est pas le fait de ne pas avoir lu les Grundrisse, ni le manque de clarté des auteurs classiques dans l'ensemble de l'oeuvre (ces thèses étaient parfaitement claires dans la "Contribution à la critique de l'économie politique", "Le Capital", "L'anti-Dühring" mais plutôt l'idéologie et les préjugés propres à toute la social-démocratie internationale, et russe en particulier. Nous ne pouvons absolument pas oublier dans tout ce qui va suivre, que les Bolcheviks furent formés dans la conception bourgeoise social-démocrate du monde, et que dans leur grande majorité, ils considéraient les théories de Marx et Engels comme étant équivalentes aux révisions, réécritures, retraductions et interprétations faites par les chefs de la social-démocratie: les présentations du marxisme effectuées par Kautsky au niveau international et Georges Plekhanov en Russie, comme si elles étaient identiques à l'oeuvre de Marx et Engels!

Chapitre III

LES FAIBLESSES DE LA RÉVOLUTION

     En général, tout exposé sur les possibilités de transformation économico-sociale en Russie débute par une analyse de la pauvreté existante dans ce pays, du fait du "manque de développement", ou encore de l'existence de structures précapitalistes. Nous rejetons totalement ce point de vue. En réalité, la pauvreté existante en Russie tsariste n'était pas due au manque de développement du capital national russe [5] (et encore moins aux soi-disant structures non-capitalistes) mais, au contraire, produite par le véritable développement généralisé et contradictoire du capitalisme mondial, produisant la misère et poussant à la guerre impérialiste, ce qui se concrétisa en 1914.

     De plus, contrairement à ce qui se dit en général, la bourgeoisie mondiale possédait en Russie une industrie très concentrée et très importante qui, en pleine époque tsariste, permettait de la situer comme la quatrième puissance économique mondiale. En outre, la concentration du prolétariat dans les villes comme Petrograd et Moscou était l'une des plus importantes du monde. Évidemment, la plus grande partie de la population vivait dans les campagnes, comme ne cessent de le répéter toutes les analyses descriptivistes (anti-dialectiques, castrées des perspectives et du projet social révolutionnaires) qui centrent tout sur la "paysannerie". Cette vision nie non seulement le fait que de par leurs conditions de production et de par leur séparation de toute forme de propriété (malgré les multiples formes juridiques camouflant ce rapport, celui-ci reste fondamentalement basé sur le salariat) des moyens et objets de travail, cette partie de la population soit composée de prolétaires mais cette vision supprime également le mouvement global d'opposition aucapital national et international, mouvement revendicatif général qui embrasa la campagne et la ville, s'opposant à tous les gouvernements et qui finitpar constituer dans les rues, les usines, les comités d'entreprise, les soviets et l'armée, la force principale de décomposition de l'État bourgeois [6].

     Nier cette constitution générale du prolétariat en classe, à laquelle a conduit la dynamique dans les villes et les campagnes ("paysans" et "citadins" — brutale négation de la vie même par le langage bourgeois!), c'est nier l'histoire même de la constitution des soviets d'ouvriers et de soldats (ces soldats mêmes, "paysans" venus des campagnes, que l'on obligeait à porter l'uniforme et qui formèrent une part décisive du prolétariat dans les actions de défaitisme révolutionnaire), c'est nier enfin l'histoire même de l'insurrection russe!

     C'est donc une erreur fondamentale d'expliquer les limites de la révolution en Russie par le nombre de paysans (et leur importance relative dans la population), par le manque de développement du Capital, ou par le "féodalisme" [7]. En réalité, la tentative de révolution n'a jamais été déterminée linéairement par un développement des forces productives, région par région, pays par pays, et les possibilités de transformation économico-sociale ne furent en aucun cas plus grandes dans des pays "plus développés" (pour utiliser les termes de l'opinion publique, c'est-à-dire de nos ennemis) qu'en Russie.

     Cette explication fut, comme nous le verrons tout au long de cet article, le prétexte général utilisé par le Capital et l'État bourgeois pour, tout en s'exprimant par la bouche des Bolcheviks, justifier toute la politique économique contre le prolétariat, contre la révolution sociale. Si la révolution s'est avérée très faible, avec les Bolcheviks au pouvoir, pour réaliser d'importants changements économiques et sociaux, c'est essentiellement dû à deux raisons:

     1. L'impossibilité générale de détruire les rapports marchands dans un seul pays (c'est-à-dire l'opposition totale entre "socialisme" et "pays"), et le développement défavorable de la corrélation des forces internationales dans la contradiction révolution communiste ou contre-révolution capitaliste (défaites successives de la révolution dans les autres pays et continents).

     2. Les faiblesses programmatiques et organisatives de la direction internationale et du prolétariat en Russie ainsi que la rupture insuffisante à tous niveaux avec la social-démocratie (voir "La conception social-démocrate de transition au socialisme").

     Il faut souligner que ces deux aspects sont indissociables et qu'ils se sont conditionnés mutuellement. La faiblesse d'organisation du prolétariat en parti international, produit des décennies de contre-révolution social-démocrate, a déterminé la désorganisation générale, la défaite pays par pays, et l'application d'une politique en faveur de la contre révolution capitaliste en Russie.

     La division métaphysique entre éléments objectifs et subjectifs, si souvent effectuée, ne fait qu'embrouiller plus encore les rapports dynamiques d'une totalité complexe: la corrélation objective des forces intègre et dépend de la structure et de la conscience des forces qui s'opposent, c'est-à-dire des éléments subjectifs. Ceci est l'ABC de notre méthodologie, il ne s'agit pas de contempler le monde objectif, "tel qu'il est", comme le fait le matérialiste vulgaire mais de concevoir toute corrélation de forces objectives en tant que pratiques humaines subjectives, révolutionnaires et contre-révolutionnaires [8].

     Tout notre travail sur la contre-révolution et le développement du capitalisme en Russie, et plus particulièrement l'exposé spécifique sur ce pays, a comme point de départ et comme perspective une vision globale, internationale de toute la période. Ni la révolution, ni la contre-révolution ne sont "russes", ni ne peuvent se comprendre sans une compréhension globale de l'interaction internationale des forces. Ceci est présent dans toutes nos études et développements théoriques et ne peut en aucun cas être perdu de vue par le lecteur, même si, dans ce qui suit, nous nous concentrons sur la concrétisation des contradictions mondiales en Russie.

     Or, étudier comment la faiblesse objective du prolétariat s'est exprimée et concrétisée en Russie, implique de critiquer la pratique subjective, la pratique volontaire, humaine de ceux qui prétendirent diriger la "révolution", et qui, en réalité, dirigèrent la réorganisation capitaliste contre-révolutionnaire: le Parti Bolchevique.

     Le texte précédent est fondamental à ce sujet, puisque nous y avons exposé la conception générale de la social-démocratie internationale et celle de la social-démocratie en Russie, dont les Bolcheviks furent une fraction. Ce texte-ci étudie la conséquence de cette conception, les tentatives des Bolcheviks d'appliquer une politique économique et sociale en cohérence avec leur vision de la transition au socialisme.

     Le fameux mot d'ordre de Lenine condense parfaitement cette vision social-démocrate, et deviendra d'ailleurs un guide pour la politique économique et pour toute la société:

     "Le communisme, c'est le pouvoir des Soviets plus l'électrification de tout le pays." [9] !!!

Chapitre IV

LA POLITIQUE ÉCONOMIQUE ET SOCIALE DES BOLCHEVIKS AU POUVOIR: L'ORIENTATION GÉNÉRALE

     Le prolétariat avait lutté contre le Capital et contre la guerre, avait rejeté de façon violente, à chaque fois plus combative, tous les pseudos changements et ce jusqu'à pousser le parti le plus radical pour l'assomption du pouvoir: les Bolcheviks. Cependant, cette autonomie, cette combativité croissante, dans les rues, sur le front, dans les campagnes,... n'avaient pas été accompagnées d'un renforcement de sa direction (dans le sens fort, historique, dans le projet social), même si sur la question de la violence, de la décomposition de l'armée, du terrorisme révolutionnaire, de la conspiration insurrectionnelle, il y eut des avancées importantes. Malgré cela, les revendications sociales étaient restées exactement les mêmes, à savoir; "du pain", "la paix", "des terres".

     C'est cette ignorance du projet social révolutionnaire (destruction du capital et du travail salarié) qui eut un poids contre-révolutionnaire décisif, accompagnée de l'affirmation de la nécessité de la dictature révolutionnaire, de la violence révolutionnaire,... qui conduisit le prolétariat à une situation tragique: à s'imposer comme direction d'une société, sans être capable de la diriger en fonction de ses intérêts propres.

     Le Parti Bolchevique fut le point de rencontre où se concentra cette contradiction. A la fois, les pôles de cette contradiction y éclatèrent de façon plus claire et plus violente, à la fois ce Parti Bolchevique fut l'agent principal de la résolution de cette contradiction en faveur de la contre-révolution capitaliste. De là provient l'importance fondamentale de l'étude des positions des Bolcheviks, ainsi que de la politique que ce parti mena.

     En tant qu'agent et interprète du prolétariat russe et de ses contradictions, le Parti Bolchevique, après beaucoup de doutes et d'hésitations [10], finit par assumer insurrectionnellement la direction de la société.

     Par ses forces et ses faiblesses, il sera directement capable d'expliquer la nécessité de la dictature, et de l'assumer mais se montrera incapable de diriger le prolétariat avec des mots d'ordre révolutionnaires vers un projet révolutionnaire de la société. Bien au contraire, les Bolcheviks vont se contenter de promouvoir au niveau du "programme révolutionnaire" l'ensemble des mesures démocratiques bourgeoises (paix, pain, terre, démocratisation de l'armée, contrôle ouvrier,...), mesures que les ouvriers désirent [11] et demandent spécialement à travers les soviets [12].

     En général, la première phase du pouvoir bolchevique est très mal étudiée, ce qui permet de maintenir le mythique "passage au socialisme". En effet, si comme nous le résumons dans notre travail, on tient réellement compte de la corrélation des forces internationales, de l'évolution des rapports de production, de l'idéologie, des intentions et des premières mesures adoptées par les Bolcheviks, la thèse d'une transformation économique socialisteimmédiate par la "révolution" de 1917 s'écroule.D'autre part, l'étude de cette période a une importance décisive puisque tous les grands problèmes, les décisions, les oppositions seront définis durant ces premières années, et que le déroulement postérieur des contradictions n'est rien d'autre que le développement d'une situation déjà existante.

     Par conséquent, voyons donc quelle fut la politique effectivement défendue et appliquée par les Bolcheviks. Après le contrôle de la situation militaire, les Bolcheviks, en cohérence avec leur conception et le désir de la majorité ouvrière, annoncèrent leur plan de gouvernement. Dans l'acte dans lequel Lenine déclare officiellement la destitution du gouvernement provisoire et le fait que "le pouvoir d'État est passé aux mainsde l'organe du soviet d'ouvriers et de soldats de Petrograd, du Comité Révolutionnaire Militaire qui se trouve à la tête du prolétariat et de la garnison de Petrograd"("Au citoyen de Russie"), se trouve résumé le programme que les Bolcheviks vont tenter de mettre en avant, programme pour lequel "le peuple a lutté", et qu'ils s'engagent donc à appliquer.

     Ce programme était selon Lenine et les Bolcheviks: "[...] la proposition immédiate d'une paix démocratique, l'abolition du droit depropriété des propriétaires fonciers, le contrôle ouvrier de la production, la création d'un gouvernement des soviets"(idem).

     Ce qui revient à dire qu'au lendemain même de l'insurrection triomphante [13], on liquidait la lutte révolutionnaire du prolétariat contre le Capital et la guerre, en la réduisant à une absurde caricature, en lui fixant comme objectif un ensemble de mesures de réorganisation de la démocratie. Pas un mot de la lutte, de la révolution socialiste, ni du prolétariat mais la confirmation d'un programme timidement réformiste que le peuple doit revendiquer (le peuple, ce "sujet" de l'histoire que tout bourgeois a sur le bout de la langue pour enterrer le prolétariat). C'est donc tout à fait cohérent que Lenine n'ait pas alors adressé cette proclamation de victoire au prolétariat international mais bien aux "Citoyens de Russie" (négation du caractère révolutionnaire et internationaliste du mouvement et imposition du drapeau populiste, démocrate et nationaliste).

     Le jour même, le programme fut explicité par Lenine au "Deuxième Congrès des Soviets des députés et soldats de Russie" [14]:

     "Le pouvoir des Soviets

     1. proposera une paix immédiate et démocratique à tous les peuples et une armistice immédiate sur tous les fronts;

     2. assurera la remise, sans indemnité, des terres des propriétaires fonciers, des nobles et des monastères, au comité des paysans;

     3. défendra les droits du soldat en procédant à la démocratisation totale de l'armée;

     4. établira le contrôle ouvrier de la production;

     5. assurera, en temps voulu, la convocation de l'Assemblée Constituante;

     6. se préoccupera de ravitailler en pain les cités, et en articles de premières nécessités, la campagne;

     7. assurera à toutes les nations qui peuplent la Russie le véritable droit de disposer d'elles-mêmes."

                        (Lenine, "Aux ouvriers, aux soldats et aux paysans", IIème congrès des Soviets - Nous avons ajouté la numérotation pour faciliter l'analyser qui suit)

Chapitre V

LA POLITIQUE ÉCONOMIQUE ET SOCIALE DES BOLCHEVIKS:

SIGNIFICATION, APPLICATION ET PROJET HISTORIQUE

     Cela saute aux yeux que ce programme, même dans la meilleure des hypothèses quant à son application, ne remettait absolument pas en question le caractère capitaliste de la société russe.

     Tous les mythes concernant la transformation socialiste en Russie proviennent soit de l'ignorance totale de la politique que les Bolcheviks ont appliquée, soit de l'occultation systématique de la signification de chacun de ces points et des concrétisations historiques. De là découle l'importance d'analyser le caractère de ces mesures ainsi que leurs résultats pratiques. Voyons-les une par une:

1. "La paix immédiate et démocratique"

     "La paix immédiate et démocratique" signifiait accepter le programme bourgeois et renoncer ouvertement à la consigne de défaitisme révolutionnaire, de guerre civile internationale contre la guerre impérialiste, consigne pour laquelle le prolétariat mondial avait lutté et avec laquelle, partout et aussi en Russie, l'avant-garde révolutionnaire internationale s'était identifiée.

     Dans les faits, c'était perpétuer l'illusion —inconsciemment ou délibérément— qu'on pouvait éliminer les guerres sur base des rapports entre nations. Dans les faits, cette politique s'appliqua immédiatement à travers les conversations entre l'État en Russie, représenté par les Bolcheviks, et l'État en Allemagne [15], représenté par les généraux allemands, et se concrétisa par les accords de Brest-Litovsk (février 1918). Ce traité, qui dans les faits se situe dans la continuité des défensistes, pacifistes, socialistes bourgeois, et non pas des internationalistes révolutionnaires, sera le premier d'une longue série menée contre la lutte du prolétariat international, contre ses intérêts propres (spécialement en Russie et en Allemagne). Le Capital en reproduction dans ces territoires renforcera ses liens commerciaux, financiers et militaires. Après de nombreuses oscillations et hésitations, allers et retours, cette même politique de paix démocratique, c'est-à-dire d'établissement de rapports de force inter impérialistes et de militarisation complémentaire, mènera l'État russe, dirigé par Staline, à se placer, au début de la guerre capitaliste, du même côté de la barricade que l'État allemand dirigé par Hitler.

2. "La remise des terres, sans indemnité, des propriétaires fonciers, des nobles et des monastères au comité des paysans"

     "L'expropriation des terres et leur remise aux comités de paysans" correspondait à la canalisation et à la légalisation d'une situation de fait: l'expropriation et l'occupation des terres avaient été à l'ordre du jour pendant les derniers mois de l'action et de l'agitation révolutionnaires. Pendant cet hiver de 1917-19l8, l'expropriation de la plus grande partie des terres des propriétaires fonciers, de l'État et de l'Église, ainsi que certaines parties des terres des anciens "paysans riches" [16], fut accélérée par l'appui effectif des soviets urbains. Mais au lieu de diriger effectivement vers la révolution sociale une lutte qui s'était développée objectivement contre le capitalisme sous toutes ses formes (c'est-à-dire contre toute exploitation et pour la réappropriation des moyens de production, quelles que soient les formes immédiates sous lesquels les cette exploitation se concrétisait —salariat déclaré, salariat déguisé dans la petite propriété juridique), les Bolcheviks ont fait leurs les vieux mots d'ordre comme "la terre aux paysans", communs à tous les partis populistes, ce qui renforçait dans les faits la petite propriété bourgeoise et le développement anarchique du Capital en général. Comme précédemment, dans la mesure concernant la paix (justifiée par le fait qu'il n'y avait pas d'autres solutions), personne —et encore moins ceux qui connaissaient l'ABC du marxisme, dont les Bolcheviks— n'osait qualifier ces mesures de "socialistes", sinon qu'elles furent justifiées comme "concession à la petite bourgeoisie démocratique", dans la tactique d'alliance "ouvriers, paysans". La social-démocratie, depuis l'époque du groupe "émancipation du travail" (dont le grand animateur fut le maître de Lenine, Georges Plekhanov), avait toujours critiqué comme utopique et réactionnaire l'illusion de faire revivre l'ancienne commune rurale et la petite propriété des terres, mettant en évidence le développement que le capitalisme menait: "[...] en transplantant à la campagne toutes les contradictions de la production marchande, la classe paysanne s'éteindra encore plus vite dans deux grands camps opposés: une minorité d'exploiteurs et une majorité de travailleurs." (Plekhanov - "Nos controverses")

     L'historiographie officielle ou pseudo-officielle (comme par exemple Bettelheim dans "Les luttes de classes en URSS") soutiendra que le procès d'expropriation sera porté par la vieille commune, le mir, qui se renforcera pendant ce procès. Cette vision, non seulement fait l'amalgame entre les deux formes immédiates distinctes et préexistantes d'organisation du travail [17] mais amène aussi à ignorer ouvertement la contradiction principale Capital/prolétariat; la solution adoptée (la "révolution agraire démocratique") dévie l'expropriation massive vers une issue totalement compatible avec le processus/développement du Capital: la petite propriété marchande. De cette manière, c'était faire une "concession" au prolétariat agricole pour qu'il devienne propriétaire juridique de "sa terre", et ainsi le maintenir dans l'illusion réactionnaire du retour à "sa" communauté, à la reconstitution de la communauté perdue, le mir, cherchant ainsi à se concilier toutes les idéologies populistes et paysannes, essayant alors de récupérer la base sociale des partis populistes. Comme il ne pouvait en être autrement, il n'y eut jamais reconstitution du mir et il en va de même lorsque les ouvriers confondent la révolution avec la réappropriation de "leur usine": le Capital a pu ainsi paralyser l'impulsion révolutionnaire du prolétariat et le réorganiser sur base de l'illusion des ouvriers agricoles croyant enfin avoir leur terre (en 1919, selon les statistiques soviétiques reproduites par Bettelheim, 96,8% des terres étaient cultivées "individuellement", 0,5% par des coopératives agricoles et 2,7% par des fermes d'État). Bettelheim lui-même reconnaît implicitement que du mir, en tant qu'unité de production collective, il ne reste rien, sauf que "c'est un appareil politique de redistribution de la terre, assurant non pas une culture collective mais bien "individuelle" et que, par conséquent, "chaque producteur fait ce qu'il veut de sa production; il peut vendre ses produits et accumuler librement" ("Les luttes de classes en URSS, 1917-1923", pages 190 à 196). De plus, le mir ne pouvait être autre chose qu'une base de réorganisation de la société marchande, du travail salarié et du capital et toute confusion entre les unités de production capitaliste et l'ancienne communauté (confusion, il est vrai, qui exista vraiment au niveau social et fut très néfaste) ne peut servir que la contre-révolution.

     Très rapidement, ces mesures d'expropriation, qui canalisaient la propriété de la terre vers la petite production privée, se sont révélées désastreuses. En été 1918, on ne parle plus d'extension de la production agricole mais de désastreux recul, de pénurie générale dans les villes, etc. L'inflation se généralise, les villes sont inondées de billets avec lesquels on ne peut rien acheter. Les capitalistes agraires spéculent; ils n'ont aucun intérêt à vendre leurs céréales (ils payent les impôts avec les signes monétaires dévalorisés) et préfèrent augmenter leur stock et spéculer. D'autre part, les prolétaires qui, par les décrets de fin 1917, avaient été les "bénéficiaires" et étaient devenus "propriétaires" d'une parcelle de terre, et ce en pleine apogée de l'illusion "propriétariste", se sentent difficilement solidaires des ouvriers urbains qui crèvent de faim, alors que, d'un autre côté, la dimension de leur "propriété" est si minuscule que leur production est insuffisante pour être commercialisée. C'est-à-dire que le développement de la petite propriété se traduisit rapidement en un nouvel accélérateur de l'inflation, en retirant une partie importante de la production et en développant un matelas social (temporairement mais ce fut un moment décisif) qui protégea le Capital. Ce fut dans ces circonstances que les Bolcheviks, réaffirmant ce que soutenait Lenine dans les Thèses d'Avril, à savoir, s'appuyer sur les "ouvriers agricoles et paysans pauvres", appelèrent à la constitution d'organes classistes et à la réquisition des céréales. Les Bolcheviks passaient ainsi d'une politique qui permettait le triomphe capitaliste sur base de la conciliation [18], grâce à la promotion de couches intermédiaires (même si dans la pratique, ces couches n'avaient pas de perspective économique et sociale différente du prolétariat mais qu'elles étaient bien constituées contre le prolétariat sur base de l'illusion de la communauté perdue et de la minuscule parcelle de terre), à un appel désespéré à la lutte prolétarienne dans les campagnes contre la bourgeoisie. Selon Lenine, la constitution des "comités de paysans pauvres" signifiait le dépassement des limites bourgeoises de la révolution, le passage de la révolution "bourgeoise à la campagne", à "l'édification socialiste proprement dite" ([19]). Le prolétariat agricole, exténué par la guerre et la misère, divisé plus que jamais (aux vieilles divisions avaient été ajoutées les "nouveaux propriétaires"), ne répondit pas favorablement à cet appel, et la tentative des Bolcheviks se réduisit à la réquisition du blé, au ravitaillement dirigé centralement, etc., ce qui, loin de développer la lutte du prolétariat contre le Capital, appuya le développement de l'opposition entre habitants des villes et habitants des campagnes (les agents de cette expropriation n'étaient pas les prolétaires et leurs soviets mais l'État central et le prolétariat urbain). Le Capital en général et les propriétaires "koulaks" en particulier furent les bénéficiaires de cette situation, et ce d'autant plus que ces derniers, joints à d'autres forces contre-révolutionnaires, apparurent comme les défenseurs du travail à la campagne et de la propriété "des paysans".

     En terme plus généraux, cette politique (dont nous venons à peine de décrire le talon d'Achille de l'agriculture) se fit connaître sous le nom de "communisme de guerre" et se concrétisa en un nouvel et catégorique échec des Bolcheviks. Ceux-ci le reconnurent d'ailleurs, et se rangèrent dans l'autre pôle de l'oscillation: la défense ouverte du libre commerce et de la propriété privée particulière agricole, connue sous le nom de NEP (nouvelle politique économique).

     Plus loin, nous reviendrons sur la signification non-communiste de politiques telles que "le communisme de guerre" et la "NEP". L'important maintenant est de comprendre que toute la politique agraire de la Russie postérieure à 1917 et jusqu'à aujourd'hui, est la fille de cette politique oscillante de la première heure; elle passe de l'appui à la propriété privée particulière, avec toute l'autonomie de décision que cela implique, à l'imposition violente des décisions de l'État contre toute décision des unités productives, et de cette politique à une nouvelle reconnaissance ouverte de la propriété privée particulière et à l'apologie du commerce. Cette politique se poursuivra durant l'époque stalinienne et post-stalinienne (de l'apologie générale de l'accumulation bourgeoise privée ­"enrichissez-vous"­ à la réactivation de la contradiction entre les coopératives et la bourgeoisie agricole pour l'imposition terroriste des nécessités du capital —concentration, centralisation— et de l'État central —"collectivisation"— puis à une nouvelle phase d'accumulation basée sur les unités décentralisées, les coopératives, l'autonomie financière, le commerce, etc.) sans même réussir (ne parlons même pas de socialisme, prétention absurde et ridicule dans ce cadre qui a été réduit aux seules contradictions entre fractions du capital une fois le prolétariat révolutionnaire balayé de la scène de l'histoire au début des années 1920) à éliminer le problème de l'alimentation de la population russe. Aujourd'hui, en 1989, l'économie capitaliste russe ne produit toujours pas suffisamment pour nourrir ses habitants (sans parler de la pénurie de viande mais uniquement des céréales) et continue à être dépendante, pour l'alimentation en céréales d'autres puissances impérialistes, et des USA en particulier.

3. "Les droits du soldat et la démocratisation de l'armée"

     "Les droits du soldat et la démocratisation de l'armée" était le troisième point programmatique que Lenine annonça en cette journée décisive du 5 octobre. Ainsi, en pleine paralysie de la guerre impérialiste par les actes de défaitisme révolutionnaire (thèse défendue précédemment par Lenine), en pleine destruction pratique de l'armée tsariste (de tous côtés, les comités de soldats et les soviets refusaient d'obéir aux officiers, allant même à certains endroits jusqu'à les fusiller), Lenine propose la démocratisation de l'armée existante et l'octroi de droits aux soldats. Dans le fond, tout ceci n'était rien d'autre qu'un verbiage démagogique qui correspondait à une situation réelle où l'indiscipline dans l'armée était généralisée, où il y avait des soldats armés un peu partout qui ne répondaient qu'à leurs comités. Mais Lenine, comme n'importe quel chef militaire et dirigeant, s'y connaissait dans la question militaire et pensait qu'aucune armée ne peut fonctionner sans une discipline verticale.

     L'importance de ce point programmatique n'est pas l'analyse de la soi-disant "démocratisation" et "octroi des droits aux soldats". Comme il ne pouvait en être autrement, l'armée se restructura sur une base verticale, et redevint ainsi l'agent de l'État tsariste peint en rouge (tel que Lenine lui-même le reconnaîtra), permettant à de nombreux officiers tsaristes de récupérer leurs postes.

     L'important, par contre, c'est que Lenine supprime ses propres consignes de liquidation/destruction de l'État et de l'armée, et y substitue celle de la démocratisation, effectuant par là une gigantesque renonciation programmatique, ce qui le renvoyait, une fois de plus, aux cotés de Kautsky. Dans "L'État et la Révolution", Lenine avait critiqué Kautsky en affirmant que:

     "Dans cette brochure ["Révolution Sociale"], on parle tout le temps du pouvoir de l'État, sans plus; c'est à dire que l'auteur donne une formule qui constitue une concession aux opportunistes puisqu'il admet la conquête du pouvoir sans la destruction de la machine d'État."

     Et Lenine d'insister sans arrêt, dans cette même brochure, sur le fait qu'il fallait détruire, démolir, supprimer tous les appareils de l'État bourgeois. En ce qui concernait l'armée, sa position était nette: la suppression de l'armée et sa substitution par le prolétariat armé. Quant aux fonctionnaires, il insistait sur la réduction de leurs revenus, personne ne devant gagner plus qu'un ouvrier.

     Deux mois à peine après avoir écrit "L'État et la Révolution", il n'était déjà plus question de démolir la vieille machine, de la supprimer mais, par contre, il était question de la démocratiser [20], d'accorder des droits démocratiques aux soldats. Un peu plus tard, Lenine, estimant toute divulgation de ses anciennes idées sur l'État inadéquates, alla même jusqu'à s'opposer à la diffusion, proposée par Boukharine, du texte de Lenine, "l'anarchiste" "L'État et la Révolution". A partir de ce moment, toute référence à la destruction de l'État fut poursuivie, réprimée durement, alors que Lenine s'accrochait à la vieille rengaine social-démocrate. Ainsi, lors de sa conférence "Sur l'État", il dira:

     "Nous avons arraché cette machine (=l'État) aux capitalistes et nous nous l'approprions; avec cette machine ou ce bâton, nous détruirons toute exploitation."

                           (Lenine - "Sur l'État" - juillet 1919)

     Lenine en était revenu au même niveau que ce qu'il reprochait à Kautsky qui parlait toujours d'une conquête de l'État, sans plus; Lenine admettait la conquête sans la destruction de la machine d'État.

     La question s'avère plus complexe; ce n'est pas qu'une concession aux opportunistes, il s'est agi du Capital utilisant ces mêmes opportunistes pour se présenter sous une autre gueule.

     Même si nous nous penchons sur la question des fonctionnaires qui ne devaient pas être payés plus que les ouvriers, nous pouvons voir que cette résolution sera jetée par-dessus bord, et ce en pleine période de famine et de misère, puisque Lenine défendra la nécessité d'attirer à l'aide de hauts revenus les techniciens, administrateurs et autres spécialistes. Et cette mesure fut immédiatement appliquée.

     En 1920, Trotsky, chef de l'armée, mit un point final à l'illusion de la démocratisation de l'armée dans son texte "Discipline et Ordre", dont les directives avaient déjà accompli leur fonction politique de mensonges, et qui, du point de vue militaire, ne pouvaient se maintenir. Trotsky dira alors ouvertement que "l'élection démocratique des officiers a été abandonnée car elle était politiquement inutile et techniquement inefficace."

     La reconstitution de l'armée de défense nationale et de répression ouvrière s'opéra très rapidement. Les ouvriers armés —les gardes rouges— qui avaient eu un rôle décisif lors de l'insurrection et des jours qui la suivirent, furent désorganisés au bénéfice du vieil appareil de l'armée, structure sur base de l'enrôlement obligatoire. A la répression de quelques secteurs radicaux du prolétariat —qui n'avaient jamais cédé— s'ajouta la répression massive des prolétaires de Petrograd, de Kronstadt et d'Ukraine. Cette répression fut dirigée par les chefs bolcheviques pour mener à bien leur projet de développement du capitalisme (voir plus loin), cela en se servant des officiers tsaristes et sous les applaudissements enthousiastes de la vieille bourgeoisie russe, représentée par les démocrates constitutionnalistes les plus remarquables, regroupés autour de la "Smiena Vej" qui avait compris que:

     "Les Bolcheviks peuvent dire ce qu'ils veulent mais, en réalité, ceci n'est pas une tactique mais une évolution, une dégénérescence interne, ils arriveront à un État bourgeois commun et nous devons les appuyer."

(Cité par Lenine dans son information au XIème Congrès du PC de Russie)

4. "Le contrôle ouvrier de la production"

     En tenant compte de la clarification que nous avons effectuée sur la signification des sept points programmatiques que Lenine annonça, il ne fait aucun doute que de cet ensemble de mesures bourgeoises de reconstruction nationale, la seule mesure prétendant donner une teinte ouvrière était celle du contrôle ouvrier. Dès que nous voyons sa réelle signification historique, tout contenu réellement ouvrier s'estompe et, du sens que ses protagonistes ont donné à cette mesure, prétendument appliquée, il ne reste plus que la politique capitaliste habillée en rouge: la politique ouvriériste du Capital.

     Le contrôle ouvrier de la production revenait en fait au même que le "contrôle démocratique du peuple travailleur", dont la social-démocratie avait hérité de Lassalle, et qui fut violemment critiqué par Marx, puisqu'en tant que tel il n'a rien à voir avec le socialisme. Cette mesure consistait, selon ses défenseurs, en "un ensemble de mesures destinées à donner à la classe ouvrière la possibilité de veiller sur l'emploi des moyens de production,... et qui doivent fonctionner aussi bien dans les usines appartenant encore au capital privé, que dans celles qui ont été expropriées" (Bettelheim - "Les luttes de classes en URSS, 1917-1923").

     Comme si les ouvriers pouvaient contrôler quelque chose dans un processus d'accumulation dont les critères —la valorisation— ne sont pas dirigés par eux mais qui, au contraire, dirigent les ouvriers! Comme si Marx n'avait pas démontré une fois pour toute que, dans la production de valeurs (et personne ne démentira qu'il s'agissait bien de cela!), le producteur ne contrôle pas ses produits, ses moyens de production mais que ce sont les moyens de production qui contrôlent les ouvriers, les employés!

     Il ne s'agissait absolument pas du despotisme centralisé du prolétariat (principe fondamental de Marx, Engels,...) contre les déterminations de valorisation et du développement des forces productives en rapport avec cette détermination (en dernière instance, le taux de profit). Il s'agissait bien au contraire de faire en sorte que ce soient les ouvriers (critère sociologique) qui assurent "la production" en général, "la vente, l'achat de tous les produits et matières premières" (Lenine - "Du projet de règlement du contrôle ouvrier"), et c'est en pleine période de guerre et de misère que les Bolcheviks impulsèrent le développement et la centralisation des forces productives, qu'ils assurèrent la discipline de l'usine, l'ordre dans le travail, l'augmentation de la productivité et de l'intensité de travail. Loin d'assumer la revanche de la valeur d'usage, imposant la dictature contre la valeur d'échange et poussés par la situation de pénurie, les Bolcheviks obligeaient les comités d'entreprise à jouer la double fonction de contremaître et d'agent de l'État, pour reconstituer le rythme d'accumulation du capital:

     "Dans toutes les entreprises d'une certaine importance (dites "d'importance nationale"), les comités d'usine deviennent responsables devant l'État du maintien de l'ordre le plus strict, de la discipline et de la protection des biens [sic]: cette responsabilité pèse sur les représentants élus des ouvriers et des employés désignés pour exercer le contrôle ouvrier."

                           (Lenine, cité par Bettelheim page 129)

     En termes stricts, la fonction du contrôle ouvrier était clairement de réorganiser la production, même en augmentant le taux d'exploitation mais, en plus, il lui était attribué une fonction de contrôle sur les capitalistes, ce qui donnait l'illusion que cette mesure était contre le capitalisme. Dans ces circonstances de crise sociale, économique et politique, où le schéma de domination se retrouvait remis en question et en décomposition, beaucoup de capitalistes particuliers, terrorisés, organisaient la fuite des capitaux (fuite non seulement vers d'autres pays mais en dehors du processus productif) et visaient à occulter les possibilités réelles de production, utilisant le lock-out comme mécanisme d'opposition politique et de sabotage du nouveau régime. Face à cela et étant donné la confusion programmatique régnante et le manque de direction communiste, la lutte du prolétariat contre le Capital sera canalisée (voire liquidée) vers une lutte pour le contrôle ouvrier de l'accumulation capitaliste, une lutte contre les capitalistes saboteurs, contre les lock-out. Au lieu d'une guerre contre le Capital, nous avons alors une guerre contre les capitalistes qui trahissent les critères généraux du Capital, une lutte contre les spéculateurs qui ne tiennent pas compte des nécessités générales de l'accumulation capitaliste nationale. Dans ce processus de la lutte contre la fraude, Lenine insistera en permanence sur l'abolition du secret commercial et l'ouverture des livres de compte.

     Il s'agissait évidemment d'une contradiction réelle entre les capitalistes privés, leur vision restreinte et immédiate de leurs possibilités d'accumulation privée, leur option politique et les nécessités générales du Capital de réorganiser le processus de reproduction élargie au niveau de tout le territoire [21], celui-ci utilisant pour cela le gouvernement et l'énergie des masses ouvrières contre les capitalistes privés.

     Les mesures de contrôle ouvrier adoptées ont développé plus encore ces contradictions et vont convaincre les Bolcheviks que le contrôle ouvrier, pour être effectif, doit être mené jusqu'à ses ultimes conséquences, ce qui suppose la nationalisation générale et la centralisation du contrôle ouvrier.

     Le contrôle ouvrier fut considéré par Lenine comme "première mesure préparant la remise complète des fabriques, des usines, des mines, des chemins de fer et autres moyens de production et de transport, à l'État ouvrier et paysan"(Lenine - déclaration adoptée le 3 janvier par le Comité Exécutif Central Pan Russe). Allant dans ce sens, une importante tendance bolchevique dans le mouvement syndical (Lozovski) s'exprimait en faveur de la centralisation du contrôle ouvrier. Les comités d'usine étaient une structure non centralisée alors que les syndicats, eux, l'étaient. Ainsi émergea une certaine opposition entre de nombreuses organisations afin de voir qui devait exercer le contrôle ouvrier; les comités d'usine, argumentant le contrôle de la base, et les syndicats, la nécessité de la centralisation. Étant donné la conception des Bolcheviks, la situation sociale particulière de sabotage des capitalistes particuliers et l'illusion socialiste de la lutte contre ces capitalistes, ce fut la tendance des syndicats qui s'avéra prédominante. Il fallait, par tous les moyens, éviter de sortir d'une administration privée qui ignorait les intérêts généraux de l'accumulation nationale, pour tomber dans une autre administration privée. Ils critiqueront même les décisions centrales des Bolcheviks pour "tendre à perpétuer les entreprises en unités indépendantes". Lozovski, en tant que délégué syndical du Comité Central Exécutif Pan Russe, déclara:

     "Il est nécessaire de formuler les choses d'une façon absolument claire et catégorique afin que les travailleurs de chaque entreprise n'aient pas l'impression que l'entreprise leur appartient."

                 (Cité par Carr dans "La Révolution Bolchevique")

     Tout poussait les Bolcheviks à tenter de faire une centralisation totale du contrôle du Capital, ce qui se réalisa au travers des nationalisations massives, des tentatives de centralisation du contrôle ouvrier et de planification de l'économie. Sous une forme parallèle et cohérente à tout cela (il s'agissait aussi d'exproprier les capitalistes qui sabotaient le processus, et qui spéculaient), on pratiquera dans le secteur agraire des réquisitions forcées de céréales. On en arriva ainsi à une situation où l'unité de production, tant dans l'agriculture que dans l'industrie, n'avait pratiquement plus de capacité de décision; le commerce lui-même en fut réduit au minimum, alors qu'on prétendait que toutes les décisions seraient adoptées centralement par l'État. Il s'agissait de la période du "communisme de guerre", vague énorme d'illusions (comme son nom l'indique) et qui continua jusqu'à ce que la situation devienne si catastrophique qu'elle convainc les Bolcheviks que, contrairement à leurs intentions, ils n'avaient pas réussi le contrôle du Capital, ce qui les amena à adopter la NEP.

     Lorsque nous en aurons fini avec l'analyse de la signification et de l'application des sept points programmatiques, nous nous arrêterons sur cette tentative suprême de contrôle de l'économie capitaliste, non pas parce qu'elle implique quelque chose de différent (dans le sens non capitaliste) aux mesures que nous avons analysées mais, principalement, parce que cette tentative est la source principale de nombreuses illusions sur le supposé changement de la nature sociale de la Russie.

5. "La convocation de l'Assemblée Constituante"

     Il ne fait aucun doute que cette mesure, comme toutes les autres, est clairement une mesure bourgeoise et correspond à la reconstitution de l'État bourgeois. Des cadets aux tsaristes, la bourgeoisie avait toujours parlé d'Assemblée Constituante. Pendant la période post-insurrectionnelle, plus que jamais, la bourgeoisie se regroupa autour de la demande de convocation de l'Assemblée Constituante. Certains secteurs ouvriers avaient toujours rejeté cette consigne bourgeoise. Dans la pratique, les Bolcheviks, s'ils voulaient s'accorder la confiance de l'avant-garde révolutionnaire, devaient non seulement abandonner le mot d'ordre mais aussi accepter la dissolution de l'Assemblée Constituante. Ce fut ce qui se succéda historiquement, la bourgeoisie réclama le plein fonctionnement de la Constituante, et les Bolcheviks assumèrent la dissolution violente effectuée par les ouvriers armés. Mais, pour défendre cette position contre la bourgeoisie unifiée, les Bolcheviks durent non seulement faire un changement "tactique" de 180° (justifié par le dépassement de l'étape démocratique et le début de l'étape socialiste) mais aussi, combattre une partie de l'idéologie démocratique qui avait toujours rongé ses rangs. En effet, les Bolcheviks en général et Lenine en particulier n'avaient pas seulement soutenu "la nécessité transitoire de l'Assemblée Constituante" (comme il le sera dit plus tard) mais, en acceptant toute l'idéologie de la démocratie, ils prétendaient défendre la "véritable" démocratie contre les fausses, la "véritable" assemblée qui exprime "réellement" la volonté de tout le peuple et pour qu'elle soit "réellement" "constitutive" [22]. Enfin, ils défendaient la "véritable Assemblée Constituante" contre les secteurs qui en avaient fait une revendication vide de sens. Ainsi, Lenine disait dans la défense du programme de son parti, la social-démocratie:

     "[...] hé bien, le prolétariat combattant d'avant-garde de la démocratie (sic), revendique justement la liberté complète; en outre, il était d'autant plus opportun de le souligner que, précisément à l'heure actuelle, nous voyons des monarchistes, et plus précisément le Parti dit constitutionnel-"démocrate" se couvrir du drapeau de la démocratie. Pour instaurer la République, il faut nécessairement une Assemblée du peuple (sic), élue nécessairement par le peuple entier (sic) (sur base du suffrage universel (sic), égal (sic), direct (sic) et au scrutin secret (sic)) et constituante (sic). C'est ce que reconnaît plus loin la résolution du congrès. Mais elle ne se borne pas à cela. Pour instituer un nouveau régime exprimant réellement la volonté du peuple (sic), il ne suffit pas de qualifier de constituante l'Assemblée des représentants, il faut encore que cette assemblée ait le pouvoir et la force de "constituer". Conscient de ce fait, le congrès ne s'est pas borné à formuler purement et simplement dans sa résolution le mot d'ordre "d'Assemblée Constituante"; il a précisé les conditions matérielles, qui seules permettront à cette assemblée d'accomplir véritablement sa tâche (sic). Il était urgent et indispensable d'indiquer les conditions dans lesquelles une Assemblée Constituante de nom peut devenir constituante de fait (sic), car la bourgeoisie libérale, représentée par le Parti constitutionnel monarchiste, déforme sciemment, nous l'avons maintes fois signalé, le mot d'ordre d'Assemblée Nationale Constituante et le réduit à une phrase creuse (sic)."

                             (Lenine - "Deux tactiques de la social-démocratie dans la Révolution Démocratique")

     Le lecteur peut donc imaginer que dans un parti formé à cette école de l'admiration imbécile et réactionnaire de tous les mythes de la "véritable démocratie" (comme si la véritable démocratie pouvait être autre chose que la dictature contre le prolétariat) de la "véritable représentation populaire" "élue par le peuple tout entier" (comme si le véritable peuple pouvait être autre chose que la négation despotique du prolétariat en tant que classe!), de la véritable constituante(!), du suffrage universel, égal, direct et à scrutin secret (comme si la dictature et l'oppression capitaliste étaient moins brutales grâce à l'utilisation de tels mécanismes et que ceux-ci garantiraient quelque chose au prolétariat), le fait d'admettre la dissolution de la "véritable" Assemblée Constituante ne fut pas chose facile. Cela provoqua même une crise profonde lorsque les ouvriers combatifs et armés portèrent (comme le dit Bordiga) au "summum de son intensité, la critique de la démocratie au moyen de l'expulsion de cette bande de canailles qui constituent l'Assemblée Constituante démocratiquement élue".

     Mais avant cette dissolution violente, personne au sein des Bolcheviks, pas même Lenine, ne se décidait à condamner en général ce mot d'ordre bourgeois. Voyant que la réelle composition de l'Assemblée Constituante était majoritairement contre-révolutionnaire, Lenine proposa dans ses "Thèses sur l'Assemblée Constituante" (11 et 12 décembre 1917) l'application "généralisée et rapide" "du droit du peuple à procéder à de nouvelles élections de l'Assemblée Constituante", preuve irréfutable que le fétichisme démocratique, même en pleine effervescence révolutionnaire, règne en maître et seigneur dans le Parti Bolchevique.

     Durant ces jours-là, c'est-à-dire entre fin novembre et la première quinzaine de décembre, pendant que Lenine tentait d'être cohérent avec la consigne contre-révolutionnaire qu'il avait toujours défendue et qu'en accord avec ses idées, il tentait de substituer l'Assemblée Constituante réelle, par une autre, explicitement soumise au pouvoir bolchevique, dans la rue, l'Assemblée Constituante réelle était remise en question. Des groupes de prolétaires se posaient de manière croissante le problème de l'absurdité d'un tel mot d'ordre qui, sans aucun doute, était un obstacle déclaré à la révolution et une tentative générale de toute la contre-révolution de réorganiser l'État. Ce fut cette situation qui permit la dissolution de toute l'Assemblée Constituante, et non pas comme on l'a prétendu, une des directives bolcheviques.

     Parmi les groupes qui poussèrent à cette dissolution violente, on trouve des groupes anarchistes révolutionnaires de Moscou et de Petrograd, qui refusaient depuis toujours ce mot d'ordre. De nombreux motifs montrent qu'ils n'étaient pas les seuls à vouloir cette dissolution et que des groupes de prolétaires, chaque fois plus combatifs, dont les marins de Kronstadt, appelaient ouvertement à cela. Nous ne possédons sur ce sujet qu'un seul texte explicite de l'hebdomadaire anarchiste Goloss Truda:

     "Si les Bolcheviks n'ont pas une forte majorité dans la Constituante, ou s'y retrouvent en minorité, la Constituante sera une institution politique inutile, bariolée, social-bourgeoise. Il ne sera qu'un petit groupe absurde à la manière de la conférence de l'État de Moscou, de la conférence démocratique de Petrograd, du conseil provisoire de la république, etc. Il s'attardera en discussions et en disputes vaines et freinera la véritable révolution. Si nous n'exagérons pas ce danger, c'est parce que nous savons que dans ce cas, les masses prendront une fois de plus les armes pour sauver la révolution et la pousser sur son véritable chemin."

       (Cité par Voline dans "La révolution inconnue", 1er volume)

     Dans les faits, la dissolution violente se produisit par une addition d'événements circonstanciels. Les Bolcheviks légalisèrent l'acte en approuvant un décret à ce sujet, alors que la dissolution était déjà réalisée. A la tête des ouvriers armés qui dissolvèrent l'Assemblée Constituante se retrouva Anatol Jelezniakoff, marin de Kronstadt, chef du détachement des gardes de l'Assemblée.

     La révision de l'histoire, effectuée plus tard, ira même jusqu'à nier la participation décisive qu'ont eue les secteurs prolétariens qui n'étaient pas contrôlés par les Bolcheviks, que ce soit au sujet de la préparation de la conscience prolétaire contre la Constituante ou dans l'action décisive, considérée avec raison par Bordiga comme un niveau suprême de la critique de la démocratie et du libéralisme bourgeois. Peu de temps après —il ne pouvait en être autrement—, il y eut une répression sanglante des secteurs décisifs qui avaient mené cette critique (peu importe qu'ils s'autodéfinissent anarchistes ou non), bien que les Bolcheviks continuèrent à revendiquer cette dissolution. Avec le temps, on tentera de nous présenter un Parti Bolchevique toujours conscient de telles nécessités, un Lenine préparant secrètement (malgré ses déclarations) ce pas et même un Jelezniakoff devenu un Bolchevik convaincu. En effet, lorsque Jelezniakoff mourut, les Bolcheviks se chargèrent de préciser que sur son lit de mort il avait renoncé à l'anarchisme et adhéré au bolchevisme!

6. "Ravitailler les villes en pain et les campagnes en articles de première nécessité"

     ... constitue le sixième point du programme que les Bolcheviks ont annoncé après leur conquête de l'État. En réalité, il ne s'agissait pas là d'une mesure particulière mais, du simple souhait que toutes les forces politiques avaient promis, même le tsarisme. Dans la pratique aucun des gouvernements, ni le tsarisme, ni le gouvernement provisoire, ni celui des Bolcheviks, n'ont réellement réussi à résoudre ce problème décisif. Durant la première phase du gouvernement bolchevique, le problème sera même beaucoup plus grave, puisqu'il se concrétisera au travers de réquisitions draconiennes (qui en même temps pousseront à un nouveau désintérêt pour la production, aggravant ainsi le problème), pour ensuite, avec l'introduction de la NEP, en revenir à un niveau similaire à celui d'avant l'insurrection. Mais les contradictions vont rester en attente jusqu'à ce que Staline les aborde à sa façon, au travers de la "collectivisation" sur base du terrorisme ouvert de l'État. Cette solution, pas moins capitaliste que celle des réquisitions forcées des premières heures, démontrera plus que jamais la barbarie généralisée du Capital. En général, on reconnaît maintenant l'existence de millions de prolétaires sacrifiés, de millions d'internés dans les camps de concentration mais, ce qui reste toujours moins connu, c'est la FAMINE généralisée qui se produisit sur l'une des terres les plus fertiles d'Europe: seulement en Ukraine, les morts de faim, pendant les années 1932-1933, sont estimés à plus de SIX MILLIONS. D'autre part, nous avons déjà mentionné que pendant l'après-guerre, l'agriculture russe réussissait à peine à alimenter la population russe, et que la dépendance en céréales et par conséquent la dépendance financière que cela occasionna, continue à constituer le véritable talon d'Achille de toute la puissance impérialiste russe.

7. "Assurer à toutes les nations qui peuplent la Russie le véritable droit à disposer d'elles-mêmes"

     "Le droit des nations à disposer d'elles-mêmes" n'était pas une consigne mise en avant au nom du socialisme mais bien du capitalisme. Cela fait explicitement partie de la conception social-démocrate bolchevique que de renforcer le Capital, d'en appuyer les mouvements nationaux en tentant ainsi de mieux adapter les séparations politiques à ce qu'ils idéalisent comme étant les exigences du capitalisme moderne. Le fondement central de la théorie de Lenine sur "le droit des nations à disposer d'elles-mêmes", publié en 1914, était que "la formation des États nationaux qui satisfont le mieux les exigences du capitalisme moderne est par conséquent une tendance propre à tout mouvement national".

     En pratique, cette consigne a eu comme signification d'un côté, la reconnaissance — au nom du prolétariat triomphant — du droit des différentes bourgeoisies nationales à poursuivre leur exploitation et leur oppression sur le prolétariat, et d'un autre côté, la porte ouverte à la participation à la guerre impérialiste au nom du soutien à tel ou tel autre mouvement bourgeois national. Ce qui a conduit à non seulement trahir, liquider différents mouvements insurrectionnels du prolétariat (en Ukraine, en Perse, en Chine,...) mais aussi à reconnaître et à pactiser avec les propres bourreaux du prolétariat (les "bourgeoisies nationales"). Ainsi par exemple, l'insurrection du prolétariat perse (dirigée par Koutchouk-khan) est trahie et liquidée par les Bolcheviks, avec Lenine à leur tête (1920), ce qui facilitera les relations diplomatiques entre les deux pays, jusqu'à la conclusion d'une série de traités bilatéraux entre la Russie et la Perse (1921).

     En règle générale, nous pouvons affirmer que c'est cette position qui a permis au gouvernement russe de reconnaître et de négocier avec tous les États (puisque si chaque nation pouvait disposer d'elle-même, elle pouvait même disposer du massacre des internationalistes), fussent-ils les plus sanguinaires bourreaux du prolétariat, et cela sans que les Bolcheviks n'y voient aucune contradiction.

Chapitre VI

LA TENTATIVE DE CONTRÔLER CENTRALEMENT L'ÉCONOMIE CAPITALISTE

     Nous venons de voir les mesures une par une, et avons prouvé que toute la politique économique et sociale des Bolcheviks n'allait pas contre les intérêts du Capital en Russie mais, au contraire, que cette politique cherchait à le réorganiser pour le sortir de la crise et pousser son développement. Nous avons vu dans les grandes lignes comment ont été appliquées ces mesures de réorganisation nationale et ce à quoi elles ont conduit. Dans tout ceci, il n'y a pas un atome de socialisme. Quiconque ayant étudié d'un point de vue prolétarien ces premières années de la révolution ne peut parler sérieusement de socialisme. Le supposé changement de mode de production à partir de l'insurrection est une légende absurde.

     Mais pour que cela soit encore plus clair, nous devons voir quelle fut la portée réelle de la tentative suprême des Bolcheviks de contrôler centralement l'économie capitaliste, tentative qui sera alimentée par l'illusion d'aller vers un capitalisme contrôlé totalement par l'État "ouvrier", comme antichambre immédiate du socialisme, ou pire encore d'une identification totale entre socialisme, communisme et contrôle de l'économie, dont la nature profonde (production de valeur) continuait à être la même.

     Avant de voir en quoi a consisté cette tentative de centralisation générale, il est nécessaire d'éclaircir certains points. Aucun révolutionnaire ne peut faire une opposition de principe contre la concentration et la centralisation de la société, puisque les décisions décentralisées des unités de production (ou d'un autre point de vue, le fédéralisme) conduisent irrémédiablement à la perpétuation du mode de production marchand capitaliste. Une dictature du prolétariat concentrera toutes les décisions en matière de production et de distribution, prendra en charge ce qu'il faut produire et comment, comptabilisera et harmonisera centralement l'utilisation des matériaux, planifiera la production et la distribution des forces productives en conséquence,... Le problème ne réside pas dans la centralisation en soi (puisque le capitalisme centralise aussi), qui ne contient aucune vertu salvatrice intrinsèque mais, plutôt, dans quel plan général s'inscrit cette centralisation ou, encore mieux, quel projet social réel (le capitalisme ou le communisme) utilise pratiquement le mécanisme de la centralisation pour s'imposer.

     Nous avons vu que, globalement, tout ce que faisaient les Bolcheviks allait dans le sens du développement et de la défense du capital, ceux-ci considérant cette phase comme nécessaire et progressiste.

     Ensuite, nous verrons jusqu'à quel point les Bolcheviks, avec Lenine à leur tête, feront l'apologie totale du capitalisme et inscriront toutes leurs perspectives dans le sens du développement de celui-ci.

     La tentative de contrôler le capitalisme centralement consistait fondamentalement en:

     1. La généralisation des nationalisations industrielles [23] et la réquisition des céréales pour alimenter les villes.

     2. La centralisation du contrôle ouvrier (création du Conseil Pan russe du Contrôle Ouvrier).

     3. L'établissement du Conseil Suprême de l'Économie Nationale (Vesenkha) pour planifier et diriger centralement l'économie.

     En ayant établi clairement que le plan d'ensemble des Bolcheviks était celui du développement du capitalisme, il n'y a plus de doute sur le fait que cette politique de réquisition des céréales, d'approvisionnement dirigé, de réappropriation et organisation centralisée du transport des aliments, de mise en fonctionnement d'entreprises abandonnées par leurs patrons, c'est-à-dire ce qui s'appelle le "communisme de guerre", contrairement à ce que son nom indique n'avait rien de socialiste ou de communiste. N'importe quel pays capitaliste réalise cette politique en période de guerre ou de pénurie; c'est la politique classique de l'état de siège à laquelle le Capital est forcé dans une situation de ce type.

     Même la gratuité totale de l'alimentation de la force de travail, qui est ce qui développe le plus l'illusion du "communisme" de guerre, n'a rien à voir avec le socialisme mais constitue une nécessité impérieuse pour la reconstitution de la production capitaliste: alimenter coûte que coûte la force de travail. Pour ceux qui depuis Cuba, la Chine ou l'Albanie assimilent gratuité avec socialisme, nous rappelons que ces exemples suprêmes de ce socialisme de la gratuité, se retrouvent dans toutes les armées du monde, et dans tous les camps de concentration où les aliments, les vêtements, les soins médicaux,... se distribuent gratuitement aux ouvriers! La gratuité sera abolie en même temps que l'argent (l'un n'allant pas sans l'autre) et le socialisme bourgeois qui le revendique.

     Quant à la nationalisation de l'industrie, cela ne change rien à la question. Comme Marx et Engels l'ont toujours dit, le fait que la propriété passe aux mains de l'État ne supprime pas le caractère capitaliste des forces productives mais, au contraire, renforce l'État et permet une meilleure exploitation. Avant d'assumer le pouvoir, les Bolcheviks avaient parfaitement compris l'opposition existante entre le capitalisme concentré dans l'État et le socialisme. Boukharine disait par exemple en 1915 (texte publié en Russie seulement à partir de 1917):

     "Kriegsozialismus (socialisme de guerre) et Staatssozialismus (socialisme d'État) sont des termes qui sont utilisés dans le but évident d'induire en erreur et de dissimuler avec une "belle" parole, le véritable fond des choses qui est loin d'être beau. Le mode de production capitaliste se base sur le fait que les moyens dont il dispose sont monopolisés par la classe capitaliste sur le fondement de l'économie marchande. Il importe peu à ce propos que l'État soit l'expression directe de cette "monopolisation", ou qu'elle soit due à "l'initiative privée". Dans un cas comme dans l'autre, l'économie marchande se maintient (et en premier lieu le marché mondial); et ce qui est plus important encore, les relations de classe entre le prolétariat et la bourgeoisie."

(N. Boukharine - "L'économie mondiale et l'impérialisme")

     Mais cela n'a pas empêché les Bolcheviks d'utiliser la "superbe" expression de "communisme de guerre" et de maintenir la confusion: nationalisation égale capitalisme d'État, égale socialisme d'État, égale Socialisme tout court!

     L'importance de démystifier les nationalisations repose sur le fait que c'est le seul aspect de cette tentative de direction centralisée qui demeurera. En effet, comme on le sait, toute la politique de réquisition des céréales, qui se trouvait au centre de ce qui s'appelait "communisme de guerre", sera abandonnée et remplacée par celle de la NEP. Quant aux tentatives de planification, centralisation du contrôle ouvrier, elles ne prospéreront pas, malgré la volonté et les illusions des Bolcheviks; avec la NEP s'ouvrira une période de recul généralisée à ce sujet.

     Au début, les Bolcheviks et Lenine en particulier avaient l'espoir que le contrôle ouvrier centralisé constituerait l'élément clé dans la comptabilité, les statistiques, la planification. C'est ainsi que dans "Les Bolcheviks maintiendront-ils le pouvoir?", Lenine dit:

     "[...] le contrôle ouvrier peut devenir la comptabilité la plus exacte et la plus minutieuse, omniprésente et embrassant toute l'économie nationale, de la production et de la distribution,..."

et dans "Comment organiser l'émulation", il insiste:

     "L'importance décisive du recensement et du contrôle [...] tâche économique essentielle de tout soviet de députés ouvriers, soldats et paysans, de toute société de consommation, de toute association ou comité de ravitaillement, de tout comité d'usine ou de tout organe de contrôle ouvrier en général."

     Ce fut dans cette même lignée que se créa un complexe réseau hiérarchique entre les différents comités, dont le centre (au moins formellement) était le "Conseil Pan russe du Contrôle Ouvrier".

     Le Conseil Suprême de l'Économie Nationale ou Vesenkha (ancêtre de la Commission de l'État pour le Plan ou Gosplan, qui fonctionnera surtout à partir de 1925) constitua un pas de plus dans ce sens. Lenine dira: "Nous sommes passés du contrôle ouvrier à la création du Vesenkha." La fonction qui lui fut attribuée était "d'organiser l'activité économique de toute la nation, et les moyens financiers du gouvernement", et de constituer le département responsable de la direction de l'industrie nationalisée. Dans ce but, le département était formellement composé par les membres du Conseil Pan Russe du Contrôle Ouvrier, par des représentants de tous les commissariats et de quelques experts à simple titre consultatif. Les pouvoirs de ce département étaient très vastes: il pouvait confisquer, acheter, prendre possession de toute entreprise ou branche de production ou de commerce; il était chargé de centraliser, de diriger le travail de tous les organismes économiques et de préparer les lois et les décrets relatifs à l'économie et de les soumettre directement au Conseil des Commissaires du Peuple. Dans les termes territoriaux, le Vesenkha était organisé sur base de sections régionales, dénommées "Conseils de l'Économie Nationale" (Sovnarkhov).

     Dans la pratique:

*    Le Vesenkha n'arrivera pas à jouer le rôle qui lui était assigné, à savoir planifier centralement l'économie.

*    En général, celui-ci sera absorbé par l'administration de l'industrie nationalisée (administration qui d'autre part sera reconnue comme totalement inefficace).

*    Les ouvriers et les révolutionnaires se montreront beaucoup moins habiles que les capitalistes à gérer le Capital (ce qui ne nous étonne pas!), et le contrôle ouvrier sera un échec comme le reconnaîtra Lenine lui-même.

*    Du contrôle ouvrier, il ne restera plus que le contrôle des ouvriers par les délégués de l'État (renversement de la délégation par le processus réel de la direction de l'État exercé par le Capital), exécutant des ordres correspondant aux nécessités du Capital (ce qui ridiculise la volonté des personnages du gouvernement qui essayèrent de contrôler le processus).

*    L'organe conçu pour la centralisation du contrôle ouvrier, le Conseil Panrusse du Contrôle Ouvrier n'arrivera pas à fonctionner réellement.

*    Le Vesenkha, composé théoriquement par les organismes de centralisation du contrôle ouvrier et par des militants révolutionnaires, sera très vite composé principalement de technocrates bourgeois. En effet, les discussions sur la paix de Brest-Litovsk menèrent les communistes de gauche, Ossinsky et Boukharine, à y renoncer, ce qui augmenta notablement le poids des économistes comme Larine et Milioutine dans le Vesenkha.

*    En termes productifs, l'échec fut amplement reconnu aussi bien dans l'agriculture que dans l'industrie; par le passage à une nouvelle promotion de la propriété privée et du commerce mais aussi, par un recul des étatisations, par l'apologie gouvernementale des entreprises mixtes et de l'association entre le gouvernement et les capitalistes nationaux et étrangers.

     La NEP, avec ses pas successifs "en arrière" (jusqu'à l'"enrichissez-vous" de Boukharine passé à la droite), depuis le capitalisme "contrôlé" (de ce capitalisme d'état de siège, de guerre, de famine et de misère) jusqu'au capitalisme classique, sera la reconnaissance de cet échec. Dans les faits, le capitalisme est incontrôlable.

Chapitre VII

LA LUTTE PROLÉTARIENNE ET LES GAUCHES COMMUNISTES CONTRE LA DIRECTION DE L'ÉTAT

     Le sentiment de frustration du prolétariat agricole et urbain dans cette situation historique de misère, de guerre, de crise et de baisse brutale de la production, sans aucune comparaison dans toute l'histoire du capitalisme [24], était très fort.

     Non seulement, le gouvernement bolchevique n'avait pas réussi à en finir avec le capitalisme, la guerre, la famine, chose que les prolétaires espéraient mais, en plus, il continuait à défendre la politique économique du capitalisme, alors que se produisait une aggravation générale de la situation du prolétariat (augmentation du taux d'exploitation).

     Dès lors, il était inévitable que d'importants secteurs du prolétariat — en défense intuitive de leurs intérêts de classe, par conscience révolutionnaire, ou pour les deux à la fois —, luttent contre l'État et critiquent violemment la politique de la direction bolchevique. C'est pourquoi, contrairement à ce qui se dit au sujet de cette période, à la politique mise en avant par la direction bolchevique, ne s'opposèrent pas seulement les ex-chefs d'entreprise, les socialistes révolutionnaires de droite, les mencheviks, les anarchistes défensistes, les cadets,... mais aussi le prolétariat et son avant garde, la gauche communiste. L'historiographie officielle d'URSS ainsi que toutes les pseudo-oppositions au stalinisme, comme par exemple le trotskisme ou la social-démocratie en général, n'ont jamais fait que voiler, défigurer, occulter l'opposition prolétarienne à la direction bolchevique, en ne parlant ici que de l'opposition démocratique.

     Nous n'entrerons pas ici dans une analyse détaillée de cette contradiction entre le prolétariat et la direction du Parti Bolchevique (qui était dans un même temps la direction du gouvernement, des appareils économiques, de l'armée et de la police) mais il est indispensable de souligner que depuis le début, et de manière croissante, il y eut un mouvement prolétarien qui s'opposa fermement à la politique défendue et appliquée par les Bolcheviks. Ce qui est important, c'est de comprendre que ces mouvements de lutte contre le pouvoir central, qui se concrétisaient par des grèves, par des critiques virulentes dans la presse contre le pouvoir central, par des manifestations, par la réalisation d'expropriations non autorisées, par la cristallisation de nouveaux groupes structurés en dehors ou en tant que fractions communistes du Parti Bolchevique, etc., ont eu de profondes implications dans la direction de la politique économique et sociale bolchevique. En effet, ceci est la raison fondamentale de l'oscillation permanente, des va-et-vient de la direction de l'État: de la prétention de faire passer telle ou telle mesure (les nationalisations, le contrôle ouvrier) comme socialiste ou comme passage au socialisme, à la défense intégrale de toutes ces mesures comme une nécessité du capitalisme national russe et vice versa; de la défense du "capitalisme d'État" pour lutter contre le "capitalisme privé" à la défense de tout le capitalisme ("étatique" et "privé") pour lutter contre la petite propriété; de l'interdiction totale et violente pour les ouvriers d'effectuer toute expropriation sans autorisation (et donc l'appui aux patrons) à l'encouragement sans dissimulation des expropriations de tous les patrons; de l'appui des initiatives du prolétariat (exemple: la dissolution de l'Assemblée Constituante) à la répression, chaque fois plus systématique, de toute initiative ne venant pas de la direction du parti. On pourrait croire que de telles oscillations seraient encore le reflet d'une certaine vitalité au sein du parti et l'expression, de temps à autre, des intérêts du prolétariat, même si sa politique globale ne pouvait absolument pas être considérée ni comme prolétarienne, ni comme communiste. Mais on oublierait alors que, d'une part, ces oscillations, dans le "panier à crabes" qu'était à ce moment le Parti Bolchevique, étaient en fait le résultat d'une unité sans principes, de l'inexistence d'un programme véritablement révolutionnaire (cf. notre critique de la conception social-démocrate de transition au socialisme), et que, d'autre part, n'importe quel gouvernement bourgeois aurait fait la même chose face à l'échec catégorique de la politique qui était appliquée (dans la simple gestion du Capital!) et surtout face à la lutte ouvrière. Il ne faut pas oublier non plus que les oscillations de cette politique s'accompagnaient en principe de la répression systématique de toute résistance prolétarienne contre ceux qui n'acceptaient pas la discipline dans le travail (depuis début 1918), ensuite contre tous les anarchistes (à partir du 12 avril 1918),... et se transforma très vite en répression contre les fractions au sein même du Parti Bolchevique, avec comme point culminant la répression du prolétariat de Petrograd en grève (février 1921) et celui de Kronstadt [25].

     Nous devons donc tenir compte que ce qui s'appelle officiellement "terreur rouge" comprend non seulement des éléments de terrorisme révolutionnaire contre le régime précédant mais aussi de terrorisme classique contre le prolétariat et la révolution; terrorisme qui ne peut être appelé par les révolutionnaires que par la dénomination qui correspond à ce qu'il est réellement: terreur blanche.

     Dans ce texte, centré sur la politique économique et sociale des Bolcheviks et ses conséquences sur l'évolution de la société russe (la continuité capitaliste), ce qui nous intéresse le plus dans cette contradiction, ce sont ses conséquences sur la polémique socialisme-capitalisme, ainsi que son résultat historique concret: la politique économique effectivement appliquée [26] et le fait que cette polémique ait contribué à éclairer la nature capitaliste de l'économie russe.

     Les expressions les plus élaborées de la lutte du prolétariat contre l'État et contre la direction du Parti Bolchevique ont surgi non pas d'une organisation anarchiste quelconque mais du Parti Bolchevique lui-même [27]. En général, toutes "les oppositions de gauche" [28], les "gauchistes", accusaient les Bolcheviks de défendre le capitalisme contre le socialisme: la première opposition communiste se constitua en opposition à la position de Lenine sur la paix avec l'État en Allemagne. Cette opposition qui reflétait, de manière désordonnée et primaire, une grande opposition du prolétariat contre la direction des Bolcheviks sur cette question cruciale, prit la forme d'un groupe qui s'exprimait à partir du périodique "Kommunist" et dont les animateurs les plus connus furent Smirnov, Ossinsky, Boukharine. Très vite, cela se transforma en une opposition plus générale sur toute la politique menée jusque là, et ce plus spécialement par la plume d'Ossinsky, qui disait, par exemple:

     "Nous n'appuyons pas le point de vue de la construction du socialisme sous la direction des trusts. Nous soutenons le point de vue de la construction de la société prolétarienne sur base de la créativité des travailleurs eux-mêmes et non sur base des diktats des capitaines de l'industrie... «Le socialisme et l'organisation doivent être instaurés par le prolétariat lui-même. Dans le cas contraire, on ne réussira à rien faire. Au lieu du socialisme, nous obtiendrons l'instauration d'autre chose: le capitalisme d'État» [29]."

(Kommunist n°2 - "Sur la construction du socialisme" - avril 1918)

     Quant à la politique d'accords avec le Capital international, conjointement à la réalisation de la révolution en un seul pays, les communistes de gauche montreront une grande et prémonitoire lucidité:

     "La révolution ouvrière de Russie ne peut être "en sûreté" si elle abandonne le chemin de la révolution internationale, évitant sans arrêt l'affrontement et reculant face à l'avance du Capital international, faisant des concessions au "capitalisme national". De ce point de vue, il est indispensable d'adopter résolument une politique internationale de classe, qui parallèlement à la propagande révolutionnaire internationale au travers des discours et de l'action, renforce le lien organique avec le socialisme international (et non avec la bourgeoisie internationale."

             (cité par Lenine - "Sur l'infantilisme de gauche") [30]

     Malgré sa clarté sur certains points programmatiques, ce premier groupe ne fut pas capable d'opposer un projet global cohérent et disparut rapidement à cause de cela. Cependant, cette première opposition fut la préfiguration de celles qui naquirent dans les années suivantes, et ses critiques eurent d'importantes conséquences. Nous avons déjà mentionné que puisque les membres de cette fraction ont renoncé à assumer des tâches de responsabilité, la prédominance technocrate dans les organismes conçus pour la centralisation économique se rétablit immédiatement. D'autre part, ce fut la critique de ce groupe qui obligea Lenine à expliquer la conception d'ensemble qui guidait la politique des Bolcheviks et à déclarer ouvertement qu'il s'agissait de développer le capitalisme (voir plus loin). De plus, l'influence des communistes de gauche sur l'adoption de la politique dure du "communisme de guerre", des nationalisations, etc. ne doit pas être sous-estimée. Ce fut précisément cette politique, en plus de l'aggravation de la guerre interne et de la sévère critique de Lenine, qui accéléra la dissolution de la majorité de ce groupe. Il sera dissout par obéissance et soumission à l'appel de "l'unité du parti" mais, également, parce qu'il se considéra partiellement satisfait par l'adoption de cette politique pseudo-radicale d'expropriation. Boukharine aussi reculera dans ses critiques et écrira "Problèmes de la période de transition" où la politique économique et sociale ne fut pas taxée de capitaliste mais considérée comme adaptée à la marche vers le socialisme. On ne critiquait déjà plus le "capitalisme d'État" mais, seulement, le fait d'appeler "capitalisme d'État" ce qui, selon Boukharine, était le système de la "dictature socialiste du prolétariat":

     "Cette embrouille a atteint son paroxysme pendant et après la guerre. Elle s'est avant tout concrétisée dans la plus grossière confusion entre "système du capitalisme d'État" et "système de la dictature socialiste du prolétariat."

    

     Et en reprenant l'exemple de Ziperovitch, Boukharine se moquera de ce que celui-ci considérait la phase postérieure à Octobre comme "une étape du capitalisme d'État".

     Dans les faits, Boukharine critiquait (sans oser le faire directement) Lenine, qui avait reconnu ouvertement que les mesures appliquées "favorisaient le capitalisme d'État". Cependant, Lenine était bien plus près de la réalité (car, en réalité, se développait le capitalisme "tout court"), et les bonnes intentions de Boukharine se confondaient dans un ensemble d'illusions sur le rapport entre ces mesures et le véritable socialisme, ce que la réalité se chargera de démontrer. Paradoxalement, Boukharine sera, quelques années plus tard, le plus ardent défenseur du capitalisme ouvert et déclaré, comme Lenine l'était alors.

     De cette première fraction, il ne va rester qu'une minorité, qui constituera en 1919, le groupe du "centralisme démocratique", dont les militants les plus connus furent Ossinski et Sapranov, qui ira "se battre" au Neuvième Congrès du Parti (1920) contre le principe de direction unique, la bureaucratie, la concentration du pouvoir dans les mains d'une minorité,... Ce groupe était lié théoriquement et organiquement à un groupe qui s'opposait à la politique militaire bureaucratique de Trotsky, celui-ci ayant réadopté l'armée tsariste comme modèle, avec comme dirigeant principal Smirnov. Il va de soi que ce critique attardé de la bureaucratie que fut Trotsky, à ce moment chef de l'armée et du gouvernement, considérait alors toute critique de la "bureaucratisation" comme absurde et servant l'ennemi.

     L'opposition la plus connue aujourd'hui est pourtant celle qui a le moins d'importance d'un point de vue révolutionnaire. Il s'agit de l'"Opposition Ouvrière" de Kollontaï, Chliapnikov, Medvev,... qui s'opposèrent ouvertement à la militarisation du travail et des syndicats (position défendue par Trotsky [31], ainsi qu'à la position de Lenine qui voulait maintenir les syndicats dans leur rôle classique. Face à ceux ci, l'"Opposition Ouvrière" revendiqua la nécessité de prendre directement en mains la production, la distribution, la centralisation, toute l'organisation de l'économie. Bien que dans cette opposition, il n'y avait aucune alternative révolutionnaire, elle s'opposait en général à toute la politique économique et, pour cela, dans les faits, elle eut (jusqu'à sa capitulation honteuse) un grand prestige auprès du prolétariat industriel.

     Lorsque se déroula le Xème Congrès du Parti Bolchevique, l'antagonisme entre les Bolcheviks et le prolétariat arrivait à un stade explosif. L'"Opposition Ouvrière" fut considérée comme contre-révolutionnaire et, de fait, menacée de suivre le même sort que celui réservé aux prolétaires et aux marins du bastion révolutionnaire de Kronstadt. Face à cela, la plus grande partie capitula et appuya la répression. Une minorité seulement continua un important et difficile travail d'opposition clandestine et constitua le noyau initial d'oppositions postérieures.

     Après cette vague de répression, les Bolcheviks instaurèrent la Nouvelle Politique Économique (NEP) et se déclarèrent ouvertement en faveur du commerce et du Capital. A partir de ce moment, il était clair que tout désaccord avec la politique officielle conduisait à la prison et à la torture; il fallait donc se structurer dans la clandestinité. Il n'y a pas de doute qu'à partir de ce moment se développe une importante opposition clandestine mais il est très difficile de connaître ses véritables critiques et positions.

     Il nous est quand même possible de distinguer trois groupes [32]:

*    le groupe "Vérité Ouvrière", qui publia Proletkult et dont le principal dirigeant fut Bogdanov. Bien que ses propositions "positives" soient clairement bourgeoises puisqu'il considérait nécessaire de transformer la Russie en un pays capitaliste progressiste, il était conscient du développement des irrémédiables antagonismes de classes entre, d'un côté, "la classe ouvrière désorganisée qui mène une existence misérable", et, de l'autre, la "nouvelle bourgeoisie (les fonctionnaires responsables, les directeurs d'entreprise, les hommes de confiance, les présidents des comités exécutifs) et les NEP men" (hommes de la NEP). En même temps, il était conscient que les syndicats n'étaient plus des "organisations de défense des intérêts des travailleurs" mais des "organisations pour la défense des intérêts économiques de la production, c'est-à-dire du Capital étatique avant toute chose".

*    le "groupe des Communistes Révolutionnaires de Gauche", qui se proposait de constituer un véritable "Parti Communiste Ouvrier", puisque les "principales préoccupations du Parti Communiste Russe étaient les négociations" et qu'il "n'avait aucune possibilité de réformer le Parti Communiste Russe de l'intérieur". En même temps, ce groupe accusait l'Internationale et sa politique de compromis avec le Capital, d'être un instrument de "reconstitution de l'économie capitaliste mondiale".

*    et pour terminer, le groupe le plus important programmatiquement et historiquement, le groupe "Ouvrier Communiste", dont le dirigeant le plus connu fut Miasnikov. Nous avons prévu un travail spécifique au sujet de la critique que ce groupe réalisa contre la politique capitaliste des Bolcheviks, et qui paraîtra prochainement dans la revue.

     Passons maintenant à la réponse "intellectuelle" que les Bolcheviks "officiels" et leur chef Lenine feront aux communistes de gauche (n'oublions pas qu'en plus de cette réponse intellectuelle existait aussi la répression ouverte), étant donné que cette réponse constitue l'exposé le plus achevé de la cohérence globale qui guidait toute la politique économique et sociale des Bolcheviks.

Chapitre VIII

LA LOGIQUE D'ENSEMBLE QUI A GUIDÉ LA POLITIQUE ÉCONOMIQUE ET SOCIALE DES BOLCHEVIKS: Lenine ET SA VISION APOLOGÉTIQUE DU CAPITALISME [33]

     Lenine, comme tout bon dirigeant populiste tenait un double discours: un pour les masses, l'autre pour ses semblables, les dirigeants.

     Lorsqu'il faisait un discours, il utilisait un langage populaire et imprécis; il s'adressait au peuple, aux citoyens, en faisant référence à la Russie des "entreprises socialistes", de la "distribution communiste", de "vive la patrie socialiste", sans se préoccuper de l'anti-marxisme de ce discours. C'était suffisant pour diriger les ouvriers, à qui la social-démocratie s'était donnée comme tâche d'apporter la conscience. Mais au contraire, lorsque Lenine s'adressait à ses compagnons de Parti, il ne pouvait plus utiliser ce langage vague et populiste, "a-scientifique" et incompatible avec la "science marxiste" que Kautsky et Plekhanov lui avait enseignée. Ainsi, par exemple, dans le texte "Sur l'infantilisme de gauche et les idées petites-bourgeoises"(texte de mai 1918), écrit en réponse à ses adversaires, Lenine fut obligé d'être plus rigoureux et dut expliquer, par exemple, que "la défense de la patrie socialiste" est fondamentale afin de lier les masses à l'État, ce qui, d'un point de vue marxiste est un non-sens. En laissant croire aux ouvriers que le socialisme avait quelque chose à voir avec la défense de la patrie et en leur faisant croire que la dénomination socialiste avait à voir avec l'ordre social et économique qui existait en Russie, il les mobilisait. Face à ses compagnons de parti, qui se moquaient bien de cette formule, Lenine fut obligé de déclarer:

  "aucun communiste n'a nié semble-t-il que l'expression "République Socialiste des Soviets" traduise la volonté du pouvoir des soviets d'assurer la transition au socialisme mais ce qui ne signifie en aucune manière que le nouvel ordre économique soit socialiste".

  Pour comprendre la logique profonde qui liait toutes les mesures mises en avant par les Bolcheviks, il faut prêter une attention toute particulière aux textes que Lenine a écrits en réponse à ses adversaires, et principalement, ceux se trouvant au sein du parti. A ce sujet, il existe deux articles qui nous paraissent fondamentaux, dans lesquels s'inscrivent sa vision dans le cadre global de la société russe et la politique menée par les Bolcheviks, à savoir, le texte que nous venons de mentionner "Sur l'infantilisme de gauche", et celui "Sur l'impôt en Nature" (signifiant la nouvelle politique et ses conditions) [34].

  Dans ces textes, Lenine établit clairement:

  a. une définition de la société russe qui fera date;

  b. une apologie du capitalisme d'État adoptant comme modèle l'exemple allemand;

  c. une conception très particulière de la contradiction capitalisme/communisme, des principales contradictions existantes;

  d. une stratégie déduite des points antérieurs.

  Reprenons chaque point en particulier:

A. La société russe

  Lenine soutient que dans la société russe coexistent cinq formations de "type économique et social" différentes:

  1. l'économie patriarcale, c'est-à-dire en grande partie l'économie paysanne naturelle.

  2. la petite production marchande (qui comprend la plus grande partie des paysans vendant du blé).

  3. le capitalisme privé.

  4. le capitalisme d'État.

  5. le socialisme.

B. L'apologie du capitalisme d'État

  Lenine dit à ce sujet:

  "Si les paroles que nous venons de citer appellent au sourire, c'est un rire homérique que provoque la découverte faite par les "communistes de gauche" selon laquelle "si la déviation bolchevique de droite" l'emportait, la République des Soviets risquerait d'"évoluer vers un capitalisme d'État". Voilà qui semble fait pour nous remplir d'effroi [...]. Or, ils n'ont pas songé que le capitalisme d'État serait un pas en avant par rapport à l'état actuel des choses dans notre République des Soviets. Si dans six mois, par exemple, nous avions instauré chez nous le capitalisme d'État, ce serait un immense succès [...]. Le capitalisme d'État est, au point de vue économique, infiniment supérieur à notre économie actuelle [...]. Notre devoir est de nous mettre à l'école du capitalisme d'État des allemands."

                        (Lenine - "Sur l'infantilisme de gauche")

  On peut observer jusqu'à quel point la conception social-démocrate imprégnait toute la direction de l'État. Non seulement, Lenine était totalement incapable de reconnaître la réalité générale du Capital (qui subsume par la production générale de valeurs, tous les rapports de production immédiats et particuliers) mais, de plus, s'agenouillait devant le pôle positif du Capital et considérait directement "le capitalisme d'État allemand" comme le modèle à suivre.

C. Les principales contradictions

  L'analyse de celles-ci montrent l'ignorance de l'ABC des contradictions sociales:

  "Il est évident que dans un pays de petits paysans, c'est l'élément petit-bourgeois qui domine et ne peut manquer de dominer; la majorité, l'immense majorité des agriculteurs sont des petits producteurs. L'enveloppe du capitalisme d'État est déchirée ça et là par les spéculateurs, le blé étant l'objet principal de spéculation. C'est précisément dans ce domaine que se déroule la lutte principale. Quels sont les adversaires qui s'affrontent dans cette lutte, si nous parlons par catégories économiques comme le "capitalisme d'État"? Sont-ce le 4ème et le 5ème élément que je viens d'énumérer? Non, bien sûr. Ce n'est pas le capitalisme d'État qui est ici aux prises avec le socialisme mais la petite bourgeoisie et le capitalisme privé qui luttent, au coude à coude, à la fois contre le capitalisme d'État et contre le socialisme [...]. Ils (les communistes de gauche -ndlr) ne voient pas dans l'élément petit-bourgeois l'ennemi principal auquel se heurta chez nous le socialisme,..."

                        (Lenine - "Sur l'infantilisme de gauche")

D. La stratégie globale

  Il est normal que Lenine et ceux qui suivirent avec une telle conception aient combattu la petite bourgeoisie et pris le drapeau du capitalisme d'État, l'identifiant chaque fois plus avec le socialisme d'État.

  "Ce qui prédomine [...], c'est le capitalisme petit-bourgeois, à partir duquel il n'existe qu'un seul et même chemin pour parvenir aussi bien au grand capitalisme qu'au socialisme (l'identification fait ses premiers pas -ndlr) et ce chemin passe par la même étape intermédiaire [...] quand la classe ouvrière aura à défendre l'ordre de l'État (quel État? -ndlr) contre l'esprit anarchique de la petite propriété, quand elle aura appris à organiser la grande production à l'échelle de l'État [35] sur les bases du capitalisme d'État, elle aura alors [...] tous les atouts en mains et la consolidation du Socialisme sera assurée."

                        (Lenine - "Sur l'infantilisme de gauche")

  C'est cette stratégie de fond qui guidera le Parti "Communiste" Russe de 1917 jusqu'à aujourd'hui. Dans ce sens, il n'y a pas de différence fondamentale avec la période stalinienne: les Bolcheviks, avant comme après la mort de Lenine, n'ont pas eu d'autre objectif que le développement du capitalisme.

  La différence entre les deux périodes est idéologique; Lenine appelait les choses par leur nom, alors qu'à l'époque de Staline, les nécessités du Capital et de l'État étaient arrivées à substituer à la dénomination "capitalisme" celle de "socialisme".

  Comme Lenine lui-même le signale, cette position d'admiration réactionnaire du capitalisme ("d'État") n'était pas neuve pour lui (ni pour aucun membre de la social-démocratie), et déjà avant Octobre il disait:

  "Et bien, substituez cet État de Junkers et de capitalistes, de propriétaires terriens et de capitalistes, par un État démocratique révolutionnaire. C'est-à-dire un État qui détruit révolutionnairement tous les privilèges, qui n'aie pas craint d'imposer révolutionnairement la démocratie la plus complète, et vous verrez que dans cet État véritablement démocratique et révolutionnaire, le capitalisme d'État représente inévitablement, infailliblement, un pas vers le socialisme! Car le Socialisme n'est que l'étape suivante du monopole capitaliste d'État ou mieux dit: le Socialisme n'est pas autre chose que le monopole capitaliste d'État, mis au service du peuple tout entier et, de ce fait, il cesse d'être un monopole capitaliste d'État. Le capitalisme monopolistique d'État est la préparation la plus achevée pour le Socialisme, son antichambre, un échelon dans l'échelle historique pour lequel entre celui-ci et celui appelé Socialisme, il n'y a pas d'échelon intermédiaire."

                            (Lenine - "La catastrophe qui nous menace et comment la combattre" - 27 septembre 1917)

  Cette citation est très représentative de la conception contre-révolutionnaire et social-démocrate du passage au socialisme qui prédominait chez Lenine et les Bolcheviks. Pour eux, entre le capitalisme et le socialisme, il n'y a pas de destruction révolutionnaire, de suppression despotique de toute l'ancienne société, d'abolition du salariat, de la valeur d'échange, de négation des rapports de production (de vie), ni de révolution générale de toutes les déterminations de la société, substituant aux forces productives du Capital, les forces productives conçues sur base des nécessités de l'humanité,... mais il y a simplement leur mise au service du peuple, comme le souligne Lenine, signifiant ce socialisme n'est en fait que le capitalisme (le pôle positif du capitalisme développé, industrialisé, monopolisé, concentré, centralisé, étatisé) administré par le peuple, par un État démocratique révolutionnaire. C'est l'extrême typique et réactionnaire de la déviation politicienne.

  En 1921, dans le texte "Sur l'impôt en espèces", considéré comme fondamental, Lenine cite, en reprenant mot à mot plusieurs pages (principalement celles comprenant les citations que nous avons reprises), le texte de mars 1918, dans lequel la société russe et la stratégie à adopter est analysée [36]. Alors qu'il n'y avait plus l'optimisme de 1918, Lenine ratifia intégralement le fond de l'analyse:

  "Les arguments cités, qui datent de 1918, contiennent une série d'erreurs en ce qui concerne les délais. Ils se sont révélés plus longs que prévu. Cela n'a rien de particulier. Mais les éléments fondamentaux de notre économie continuent à être les mêmes."

                               (Lenine - "Sur l'impôt en nature")

  Le seul grand changement que fait Lenine entre l'analyse de 1918 et celle de 1921 réside dans le fait que dans cette dernière, il ne considère plus le "capitalisme privé"(!) comme ennemi du "capitalisme d'État" et du "socialisme" mais comme étant passé (dans l'absurde construction de Lenine) du bon côté de la barrière, du côté du socialisme! Le principal ennemi continuait à être la "petite production" et la "production patriarcale" mais, d'autre part, existait maintenant le "capitalisme privé venu s'ajouter au socialisme et au capitalisme d'État."("Sur l'impôt en nature")

  Mais laissons parler Lenine lui-même:

  "Il faut développer, par tous les moyens et à tout prix, l'échange, sans craindre le capitalisme, étant donné que nous l'avons trop limité à un cadre borné (par l'expropriation des propriétaires terriens et de la bourgeoisie en économie, par le pouvoir des ouvriers et paysans en politique), à un cadre trop modéré. Telle est l'idée fondamentale de l'impôt en Nature, telle est sa signification économique,... Cela pourrait paraître un paradoxe. Le capitalisme privé dans le rôle de soutien au socialisme? Mais ce n'est en aucune façon un paradoxe, c'est un fait de caractère économique absolument incontournable. Il s'agit d'un pays de petits paysans avec des moyens de transport particulièrement vétustes, d'un pays qui est sorti de la guerre et du blocus, et qui est dirigé politiquement par le prolétariat, lequel a en mains le transport et la grande industrie; de ces prémisses se déduisent de façon absolument inévitable l'importance qu'a en ce moment l'échange local en premier lieu; et en second lieu aussi, la possibilité de ce que le capitalisme privé prête son aide au socialisme (sans parler déjà de capitalisme d'État)."

                               (Lenine - "Sur l'impôt en Nature")

Chapitre IX

CONTINUITÉ CAPITALISTE: LES CONFUSIONS DE Lenine

  Nous pouvons affirmer catégoriquement, contrairement à ce qui se croit, ou à ce qu'on voudrait nous faire croire (non seulement les staliniens, les trotskistes, les socialistes,... mais aussi l'aile droite de la bourgeoisie du monde entier), qu'il n'y eut pas, dans les années qui suivirent la révolution de l9l7, de transformation socialiste en Russie mais, qu'au contraire, le système économique et social qui continua à exister fut bien le capitalisme. S'il y eut une différence entre les premières tentatives et la NEP, il ne s'agit absolument pas d'une différence de forme ou d'un quelconque degré du socialisme ni d'un passage au communisme réalisant quelques concessions au capitalisme mais, bien au contraire, du passage d'une tentative (initiale, optimiste, illusoire) de contrôler le capitalisme grâce aux contrôles des appareils d'État, à une reconnaissance explicite du rôle des Bolcheviks au service du développement du capitalisme, accompagnée (nous le verrons à la fin) de la reconnaissance implicite du fait que ce fut le Capital qui contrôla l'État et non l'inverse. L'adoption même de la NEP contient non seulement l'apologie du capitalisme ("privé" et "d'État") mais aussi, le début d'une autocritique (qui s'éclaircira plus tard) consistant à reconnaître l'incapacité des Bolcheviks à planifier le capitalisme, l'incapacité de l'État à supprimer la concurrence, le commerce, la valeur d'échange,...

  Mais pour comprendre l'importance cruciale de l'autocritique de Lenine et toutes ses implications, il est nécessaire de relire les textes débarrassés des confusions conceptuelles introduites par Lenine et propres à toute la vision social-démocrate. Étant donné qu'il est impossible ici d'argumenter tous les points [37], nous nous contenterons d'affirmer les principales thèses en la matière, contre la vision des Bolcheviks en général et de Lenine en particulier [38]:

  1. Si la division de la société russe en cinq "formations économico-sociales", établie par Lenine, décrit une "réalité", il s'agit d'une réalité secondaire qui ignore l'essentiel de la réalité sociale en transformation, et qui de plus se leurre en additionnant des catégories tout à fait hétérogènes. Si, pour l'instant, nous mettons de côté l'élément "socialiste" (qui à côté des autres est soit une catégorie complètement différente et qui ne peut être additionnée, soit alors une aberration totale), nous pouvons admettre que Lenine voulait décrire les différents types de rapports immédiats (contingents, locaux,...) de chaque agent de production et d'échange. C'est ainsi qu'il voit "l'économie patriarcale", la "petite production marchande", le "capitalisme privé", le "capitalisme d'État". Mais il oublie que cette "réalité", ces formes immédiates de production et d'échange sont subordonnées et inclues (en un mot subsumées) dans les rapports généraux de production et de reproduction de la société tout entière (pas seulement russe mais mondiale) et que ces rapports sont essentiellement des rapports de valeurs!

  2. Les rapports de valeurs dominent, intègrent toutes les formes particulières de production et d'échange des choses. Le capitalisme n'est, ni ne peut être, assimilé à aucune autre forme de production des choses (et lorsque nous nous référons à cet aspect immédiat du Capital, nous ne devrions jamais oublier d'indiquer "mode immédiat de production de capital"); il est par contre le mode général de reproduction de l'espèce humaine soumise à la dictature de la valeur en procès. Dans le capitalisme, toutes les formes particulières de production et d'échange sont des modes subsidiaires de production et reproduction du capital.

  3. L'erreur théorique de Lenine est gigantesque. Il réalisa une répartition de la globalité, sans comprendre précisément la globalité en tant que telle, ni les lois de cette globalité (loi de la valeur, de l'accumulation,...). Cela le conduisit à une représentation complètement chaotique de la réalité concrète où chaque particule isolée doit obéir à des lois propres. Dans l'analyse de Lenine, les rapports, les contradictions sont introduits à posteriori comme rapports entre les cinq éléments. En paraphrasant Hegel, nous pourrions dire que Lenine fait comme les anatomistes, il travaille avec des cadavres [39]. Ce qui est monstrueux, c'est de prétendre expliquer le développement de la vie en dehors de son organicité, au travers de lois qui seraient différentes selon les différentes parties du corps. Si les anatomistes n'ont pas prétendu une pareille absurdité, Lenine, lui, n'a pas hésité à tenter d'expliquer la société russe à partir de morceaux inanimés. Pour Lenine, il y a: les cinq éléments et, ensuite, leurs contradictions [40].

  4. Pour connaître la société russe, Lenine n'a même pas tenu compte des critères d'abstraction fondamentaux:

  a. Totalité: la totalité est une réalité différente de chacune de ses parties, il est nécessaire d'abstraire les éléments accessoires et de se concentrer sur la compréhension de la totalité. Non seulement nous ne trouverons pas les lois de la totalité en additionnant les parties mais nous trouverons celles des parties dans la totalité. Par exemple: ce n'est qu'en comprenant le Capital dans sa globalité que nous pouvons comprendre que ce que Lenine appelle la petite production marchande (ou capitalisme d'État ou socialisme ou...) n'est pas autre chose que la reproduction du capital.

  b. Mouvement, Négation, Nécrologie: Dans l'étude de la totalité, nous devons nous concentrer sur sa transformation, ou mieux encore sur son mouvement, sur la totalité comme mouvement, sur la totalité s'autoniant. La clé dans l'étude de la société capitaliste est l'étude des contradictions du capitalisme qui conduisent à sa suppression violente. Les économistes étudient la biologie du Capital, nous étudions sa nécrologie, et même si cela semble paradoxal, on ne peut comprendre le capitalisme (la biologie, l'anatomie du système) que comme système contradictoire produisant sa négation violente, sa mort (nécrologie). Lenine ne comprend même pas le socialisme comme étant la négation brutale du capitalisme mais le conçoit, comme nous l'avons vu, comme étant une certaine prolongation logique du capitalisme. Il ne pouvait donc pas comprendre la totalité —le capitalisme mondial— comme mouvement.

  c. Contradiction: Toute totalité est contradictoire, le mouvement est contradiction, la totalité est toujours contradictoire en mouvement de négation. Lenine n'a pas compris la totalité, ni ses lois, ni ses parties, ni le mouvement de négation de cette totalité, ni la contradiction comme centre de la totalité. Au contraire, il a additionné les parties auxquelles il a attribué des lois et a essayé de définir les contradictions à partir de celles-ci. Ceci, accompagné d'une vision identifiant le socialisme au capitalisme centralisé et administré par les ouvriers, l'amena, lui et les Bolcheviks, à perdre complètement de vue la contradiction capitalisme/communisme, considérant le capitalisme du même côté que le socialisme, et l'ennemi comme étant le précapitalisme.

  5. La "réalité" décrite par Lenine est une réalité castrée, propre à la négation de la totalité. C'est ce qui se passe à chaque fois que le capitalisme est étudié sans tenir compte de sa nécrologie, de sa négation violente par le communisme organisé en parti. C'est le même genre de "réalité" que celle qui décrit les classes sociales, non sur base du devenir du projet social mais, sur base, par exemple, du niveau de revenus. Marx a terminé "Le Capital" non sans avoir ridiculisé ce point de vue. Il dit:

  "[...] les médecins et les fonctionnaires forment aussi deux classes, puisqu'ils appartiennent à deux groupes sociaux distincts [...] Nous pouvons dire la même chose de l'infinie diversité d'intérêts et de positions que la division du travail social fait naître tant chez les ouvriers que les capitalistes et les propriétaires terriens. Ces derniers par exemple sont divisés en propriétaires vinicoles, propriétaires de terre de travail, propriétaires de bois, propriétaires de mines, de pêches, etc."

  Cette vision de la réalité dont Marx riait, est celle que Lenine va adopter pour expliquer la société russe. C'est la même "réalité" que décrit la sociologie académique, avec ses cinq à dix "classes sociales" et ses trois à six "formations sociales" coexistantes. En tous cas, dans cette "réalité", il n'existe jamais de négation révolutionnaire, de destruction du capitalisme.

  6. Lenine fait une association (propre à toute la social-démocratie internationale) entre le Capital et son pôle positif: la grande industrie, le développement,... qui n'est rien d'autre que l'idée que le Capital a développée de lui-même. C'est pour cela que Lenine, au plus fort de la destruction, considère que le capitalisme n'existe plus, pour ensuite "renaître". Ce qui permettra à Bordiga de tirer sa fameuse conclusion sur l'existence de deux capitalismes en Russie. De la polémique entre Lenine et Boukharine, Bordiga souligne les thèses suivantes:

  "Nous assistons à la renaissance du capitalisme, à l'évolution de sa première phase."

Et Bordiga encore, de soutenir:

  "Dialectiquement, la quantité apparaît comme qualité: un capitalisme réduit à un kilogramme d'acier par personne [41], ce qui est suffisant pour produire des clous, des plumes, des épingles pour un an, n'est plus un capitalisme. Il ne remonte pas comme cela paraîtrait, "quantitativement" mais il renaît à partir d'un fond social précapitaliste. La Russie a donc connu deux capitalismes, et non un capitalisme remplacé par un socialisme."

(Bordiga - "Structure économique et sociale de la Russie d'aujourd'hui")

  Nous sommes d'accord de souligner l'importance de la transformation de la quantité en qualité pour affirmer, par exemple, qu'une industrie dont la production se réduirait à un kilo d'acier par personne, n'est plus vraiment une industrie; que, quantitativement, celle-ci n'est plus ce qu'elle était mais, qu'elle renaît. Mais nous considérons comme totalement fausse, l'identification de l'industrie et du capitalisme. Le capitalisme n'est pas seulement l'augmentation extraordinaire et folle des forces productives mais, aussi et nécessairement, sa destruction massive et périodique. Plus encore, le capitalisme est essentiellement l'unité contradictoire, en procès, de développement et de destruction, de valorisation et de dévalorisation. Nous rejetons totalement les thèses de Bordiga sur les deux capitalismes séparés par une phase précapitaliste. Ce qui s'est passé en réalité, c'est que le cycle général du capital mondial a produit une destruction et une dévalorisation brutales, dues à ses contradictions. En Russie, comme ailleurs, le capitalisme existant est le même vieux capitalisme de toujours.

  7. L'incompréhension de Lenine de la dynamique propre à la totalité l'amène à chercher les contradictions là où elles ne sont pas [42], à opposer des éléments qui ont essentiellement le même contenu: le "capitalisme d'État" et le "capitalisme privé"; "le capitalisme d'État et privé aux rapports de production petits-bourgeois".

  8. Le capitalisme est —depuis qu'il existe— une combinaison de propriétés particulières et d'État mais sa nature est essentiellement la même. De plus, même le "capitalisme d'État" prive les producteurs de leurs moyens de production. C'est par cette privation qu'il existe des prolétaires, qui pour se procurer leurs moyens de vie, sont obligés de vendre leur force de travail, c'estpour cela que le salariat est maintenu, et cela n'a pas de sens d'en faire une catégorie à part. Il s'agit du capitalisme tout "simplement". Que les entreprises et les moyens d'exploitation soient la propriété de particuliers ou de l'État, le capitalisme est toujours privé.

  9. Les rapports de production que Lenine appelle "petit-bourgeois" (ou "production marchande" et "économie patriarcale") sont, sous le capitalisme, production de marchandises et donc soumise aux mêmes lois. La prétention de Lenine est donc absurde:

  "En implantant le capitalisme d'État sous formes de concessions au capital (étranger -ndlr), le pouvoir soviétique renforce la grande production contre la petite, la production avancée contre la production retardée, la production à base de machines contre la production manuelle. Il augmente ainsi la quantité de production de la grande industrie réunie entre ses mains et renforce les relations économiques réglées par l'État comme contrepartie face aux relations petites-bourgeoises anarchiques."

  En préconisant le capitalisme (avec encore la prétention d'un capitalismecontrôlé par l'État), Lenine prétend combattre l'anarchie des rapports de production, ce qui est justement une caractéristique inhérente et inévitable à tout le capitalisme, "grand", "petit", "moyen", "d'État", "industriel", "agricole", "monopoliste", "patriarcal", "usuraire", "petit-bourgeois", comme le démontra Marx envers "la main invisible d'Adam Smith".

  1O. En dernier lieu, nous devons introduire ce cinquième élément qu'est "le socialisme", dont nous avions fait abstraction jusqu'à maintenant. Lenine utilise en général ces termes (si on tient compte de la totalité de son oeuvre) pour en réalité couvrir "le pouvoir socialiste", "le gouvernement socialiste", l'État de "la dictature du prolétariat", "le pouvoir des soviets". A côté des quatre autres "formes économico-sociales" de Lenine, cet élément n'est pas additionnable et est tout à fait étranger ici. Ce serait, dans cette acception du terme, l'élément politique qui tenterait de contrôler les autres. De là s'ensuit la théorie de l'électrification plus le gouvernement des soviets.

  Si la question de l'élément "socialiste" en était restée là, il nous aurait suffi, à la lumière de l'évolution historique de la société russe, de mettre en évidence que cet élément socialiste n'est toujours resté qu'un élément de volonté et que, malgré la volonté et les déclarations socialistes du gouvernement, celui-ci s'abaissait aux nécessités du Capital, comme nous le verrons dans le prochain chapitre.

  Mais à côté de cette acception "politique", Lenine utilise le terme "socialiste" et "communiste" du point de vue économique et social, ce qui amènera la confusion à un niveau démentiel et permettra à ses successeurs (Staline, Trotsky, Zinoviev, Kamenev,...) de soutenir qu'il considérait que le capitalisme avait été économiquement dépassé par l'existence d'éléments post-capitalistes (Staline: "Socialisme en un seul pays"; Trotsky: "État ouvrier dégénéré"). Bien souvent lorsque Lenine utilise le terme socialiste d'un point de vue économico-social, il le fait en se référant à l'industrie comme base du socialisme. Bien que ceci servit à la théorie du socialisme en un seul paysdans toutes ses variantes, on peut dire (comme le fait Bordiga) que, dans ce sens, il est juste de parler de "socialisme" et qu'en réalité, il est vrai qu'il existe en Russie les bases du socialisme. En effet, les bases du socialisme et le capitalisme,... c'est exactement la même chose;le capitalisme a socialisé la production. Mais, en ce qui concerne Lenine, l'état de confusion allait beaucoup plus loin, et l'interprétation de Bordiga —qui considère que Lenine n'a jamais admis l'existence de parcelles de socialisme dans la société russe— est totalement exagérée. S'il en était ainsi, Lenine n'aurait pas classé l'économie en cinq "formations économiques et sociales différentes", de la formation patriarcale à la formation socialiste.

  La confusion de Lenine a toujours existé et se révèle dans l'ensemble de son oeuvre. L'identification économique entre capitalisme d'État contrôlé par les ouvriers et socialisme/communisme est générale dans son oeuvre. D'autre part, apparaissent sans arrêt les soi-disant éléments économiques, socialistes existant en Russie, les "entreprises socialistes", "l'échange socialiste", "la patrie socialiste",... Même l'instauration de l'impôt en espèces qui rétablit la liberté du commerce, après le paiement de celui-ci, est considéré par Lenine comme un "échange socialiste".

  "L'impôt en Nature est une des formes permettant de passer d'un "communisme de guerre" assez particulier, imposé par l'extrême misère, la ruine et la guerre, aux échanges socialistes réguliers (sic). Et ces derniers constituent à leur tour des formes de la transition du socialisme (sic), avec les particularités qu'engendre la prédominance de la petite paysannerie parmi la population, au communisme (sic)."

                               (Lenine - "Sur l'impôt en Nature")

  Qu'on ne vienne pas nous dire que l'existence de parcelles de socialisme en Russie est une théorie qui trahit Lenine, théorie développée par Staline, Trotsky et Cie, et cela après sa mort!

Chapitre X

DICTATURE SUR LE CAPITAL, OU DICTATURE DU CAPITAL ?

  Nous avons vu que malgré l'insurrection prolétarienne d'Octobre 1917, qui fait partie de la plus grande vague révolutionnaire internationale que nous ayons connue, il n'y a pas eu de transformation anticapitaliste (socialiste, communiste) de la société russe. Malgré la catastrophe de la guerre et la riposte révolutionnaire du prolétariat, malgré la reproduction élargie négative durant plusieurs années successives, le prolétariat ne s'est pas doté d'une direction despotique agissant contre la dictature du Capital. Aucune des mesures adoptées par les Bolcheviks n'a remis en question la continuité du développement du capitalisme en Russie.

  Du point de vue classique (Marx et Engels), la dictature du prolétariat commence là où la société n'est plus déterminée par les lois de la valeur, de la valorisation du capital mais par le prolétariat comme classe dominante, c'est-à-dire lorsque celui-ci en tant que parti est capable de diriger et planifier impérativement la société. Le despotisme de la valeur d'usage, de la production pour les nécessités humaines, est l'élément décisif [43] contre la valorisation, contre "l'évolution normale du commerce". Toute autre acception de l'expression dictature du prolétariat liquide son véritable contenu social révolutionnaire, et réduit la dictature à ses aspects de forme de domination (d'après la conception dominante: opposée à la "démocratie") de violence, de force armée d'un gouvernement donné.

  Une société où les gouvernants et les planificateurs sont obligés de suivre aveuglément des lois qu'ils ne contrôlent pas, dans laquelle ils se contentent de faire des estimations quant au futur ... est une société dans laquelle les gouvernants et les planificateurs, même s'ils pensent diriger et planifier, sont en réalité dirigés, planifiés par un sujet étranger: LE CAPITAL. Dans cette société l'État est nécessairement l'État capitaliste. Les gouvernants pensent gouverner, diriger, contrôler, être sujet des décisions mais, en réalité, ils ne sont que des marionnettes de lois immanentes au Capital qu'ils ne font que légitimer et administrer. Tous les Bolcheviks reconnaissaient cet ABC, au moins quant à la différence entre l'économie marchande et l'économie dirigée par le prolétariat, entre l'économie que l'homme est capable de diriger (administration de choses) et une économie qui dirige l'homme (même les gouvernants et les planificateurs). Staline disait:

  "Admettons qu'ils aient aussi (sous le système capitaliste) quelque chose qui ressemble à des plans. Mais ces plans ne sont que des pronostics, des estimations conjecturales, qui ne contraignent personne et, sur base desquels, il est impossible de diriger l'économie d'un pays. Il en va tout différemment avec les nôtres. Nos plans ne sont pas des pronostics ou des estimations conjecturales mais des instructions à caractère obligatoire et qui déterminent le cours futur du développement économique de notre pays."

  Pour terminer, il nous paraît fondamental de mettre en évidence que le capitalisme n'a pas réussi à être contrôlé, planifié, dirigé, comme le prétendaient les Bolcheviks et que, malgré la volonté socialiste, le prolétariat n'a, à aucun moment, dirigé la société vers son projet. Dans le sens strict du terme (si on ne veut pas réduire la dictature du prolétariat à la simple application de la force par un gouvernement "d'ouvriers"), il est totalement incorrect de parler d'État prolétarien en Russie ou de dictature du prolétariat. Le Capital a continué à constituer la véritable direction de la société, à exercer sa dictature. L'État capitaliste (qui n'est pas autre chose que le Capital organisé en force pour le maintien de sa domination), bien qu'il fut désorganisé, frappé, occupé, n'a pas été détruit [44].

  Les Bolcheviks ont prétendu contrôler le capitalisme sans le détruire, ce qui est une utopie réactionnaire. Le capitalisme, de par ses propres déterminations essentielles (caractère anarchique) est ingouvernable. Les Bolcheviks tenteront cet impossible; d'abord d'une manière centraliste, despotique ("communisme de guerre"); et ensuite, face à l'isolement de la Russie et à l'échec d'une politique antérieure, sous une forme plus libérale. Même tout ce qui faisait référence à la destruction de l'État avait été idéologiquement abandonné et interdit. Lenine, comme nous l'avons vu, était tourné vers la vieille affirmation social-démocrate, consistant à prendre le pouvoir de l'État —considéré comme une machine, un instrument, un appareil— et de le mettre au service de la révolution. Il est important de souligner que c'est avec ce même appareil, cette machine tsariste, occupée par les Bolcheviks, que Lenine prétend diriger et planifier le capitalisme, se proposant ainsi non pas de le détruire mais de le reconstruire:

  "[La première tâche] c'est d'abord de refaire notre appareil administratif qui ne vaut absolument rien et que nous avons hérité entièrement du passé; en cinq années de lutte, nous n'avons pas eu le temps de le modifier sérieusement, et nous ne pouvions pas le faire."

  Dans le même texte, Lenine considère:

  "[...] entreprise de type socialiste proprement dite [celle où] les moyens de production ainsi que la terre appartiennent à l'État (c'est-à-dire à ce même État qui s'était maintenu intégralement! -ndlr)."

  Et Lenine continue encore en prétendant que pour passer au socialisme en Russie, il suffisait d'une révolution culturelle, basée sur les coopératives paysannes:

  "[...] Si nous pouvions grouper toute la population dans des coopératives, nous serions des deux pieds sur le terrain socialiste. [...] Aujourd'hui, il suffit que nous accomplissions cette révolution culturelle pour devenir un pays pleinement socialiste."

                                  (Lenine - "Sur la coopération")

  Avec de telles confusions à la tête du Parti Bolchevique (on croirait lire Proudhon ou Mao Dze Dung!), le résultat ne pouvait être autre que celui de l'aveugle obéissance aux lois du capitalisme. Ici, la grande différence entre Lenine et Staline, c'est que le premier reconnaîtra que les Bolcheviks ne dirigent pas mais sont dirigés (sans pour autant comprendre que le véritable sujet historique est le Capital) alors que le second pas.

  Face à l'Internationale, Lenine dira ainsi:

  "La faute en est à notre appareil d'État. Nous avons hérité de l'ancien appareil d'État et c'est là notre malheur. L'appareil d'État fonctionne bien souvent contre nous."

                   (Lenine - Information prononcée devant le IVème Congrès de l'Internationale Communiste le 13 novembre 1919)

  De même, lors du XIème Congrès du PC(B):

  "[...] Le quid de la question, c'est que nous comprenons que celui-ci est le capitalisme que nous pouvons et devons admettre mais encadré dans un cadre (prétention utopique, volontariste -ndlr) [...] car ce capitalisme est nécessaire à la grande masse paysanne et au capital privé (véritable sujet et bénéficiaire -ndlr) qui doit faire du commerce de façon à satisfaire les besoins des paysans. Il faut faire en sorte que le cours régulier de l'économie capitaliste soit rendu possible, car cela est nécessaire au peuple. On ne saurait vivre sans cela (sic) [...] Mais vous, communistes, vous, ouvriers, vous, partie consciente du prolétariat, qui vous êtes chargés de gouverner l'État, saurez-vous faire en sorte que l'État dont vous assumez la charge fonctionne comme vous le voulez (sic)? Nous avons vécu un an, l'État est entre nos mains; et bien, sur le plan de la nouvelle politique économique, a-t-il fonctionné comme nous l'entendions? NON. ET NOUS NE VOULONS PAS L'AVOUER. (On dirait que Lenine parle à ses épigones -ndlr). L'État n'a pas fonctionné comme nous l'entendions. Et comment a-t-il fonctionné? La voiture n'obéit pas: un homme est bien assis au volant, qui semble le diriger (les Bolcheviks et leur bureaucratie -ndlr) mais la voiture ne roule pas vers la direction voulue; elle va là où la pousse une autre force (Lenine ne peut comprendre que le Capital n'est pas un simple mode immédiat de production mais un sujet historique!! -ndlr) —force illégale (en réalité, tout à fait légale -ndlr), force illicite (!), force venant d'on ne sait où (!)-  où la poussent les spéculateurs ou peut-être les capitalistes privés ou peut-être les uns ou les autres, (Lenine n'ayant pas compris que le Capital peut se passer du capitaliste particulier et spécialement lorsqu'il a le grand avantage d'avoir les Bolcheviks, il continue à chercher les individus coupables -ndlr) mais la voiture ne roule pas tout à fait, et bien souvent pas du tout comme se l'imagine celui qui est au volant (Lenine prévoit le stalinisme intégral -ndlr) et qui souvent marche de manière complètement distincte (... et son échec... -ndlr)."

                            (Lenine - "Rapport politique du Comité Central au XIème Congrès du PC(B)" - Mars 1922)

*Les Bolcheviks basaient leur projet sur une utopie: ne pas détruire le Capital mais le contrôler à travers l'État.

*L'État qu'ils ont occupé était le vieil État tsariste qu'ils n'avaient pas détruit et qu'ils ont eu beaucoup de difficultés à reconstituer.

*Cet État ne répond pas à la volonté des Bolcheviks. Lenine en est surpris, nous pas: l'État continue à être le Capital concentré.

*Il est tout à fait normal que l'État suive inexorablement les lois du Capital et cela, indépendamment de la volonté de ceux qui se trouvaient au gouvernement ou au bureau du plan.

*Comme dans n'importe quel autre pays capitaliste, malgré l'élément de volonté des gouvernements, ce n'est pas la direction et la planification qui décident de la vie économique mais la vie économique et la société marchande généralisée qui dirigent et décident la planification.

*Qui gouverne l'économie? LE CAPITAL.

  Une fois de plus, citons Lenine:

  "Qui conduit qui? Je remets en question le fait qu'on puisse dire que les communistes conduisent [...] A dire vrai, ce ne sont pas eux qui conduisent mais bien eux qui sont conduits."

                            (Lenine - "Rapport politique du Comité Central au XIème Congrès du PC(b)" - Mars 1919)

Chapitre XI

BOLCHEVIKS: RÉVOLUTION ET CONTRE-RÉVOLUTION

  Contrairement à ce que voient les historiens et les organisations politiques (supra-historiquement), les Bolcheviks ne sont ni les bons, ni les méchants de l'histoire; ils sont en réalité les produits et agents principaux de la contradiction révolution/contre-révolution. C'est dans la phase ascendante de la lutte du prolétariat, que dans cette structure se cristallise l'avant-garde du prolétariat, autrement dit, ce sont les Bolcheviks qui constituent la direction du prolétariat. Dans la phase descendante, le rôle de direction du prolétariat qu'avaient les Bolcheviks a été décisif dans l'acceptation (au nom de la révolution) du programme de réorganisation du Capital qui s'imposa en dernière instance. Même dans les moments les plus forts de la révolution et de la contre-révolution, les Bolcheviks sont une structure contradictoire et indécise.

  En octobre 1917, les Bolcheviks se trouvent à la tête du prolétariat grâce à l'action d'une fraction tout à fait minoritaire et à l'encontre de toute la vieille structure bolchevique. Pendant la réorganisation de l'économie capitaliste russe contre les intérêts immédiats du prolétariat, c'est de l'intérieur de ces mêmes structures que surgissent les seules tentatives sérieuses d'une alternative révolutionnaire.

  Les positions contradictoires ne sont pas le résultat exclusif d'un changement formel de la direction ou de son programme. Bien qu'il soit vrai que tous ses dirigeants font un virage à 180° avec effectivement des ruptures avec la social-démocratie, pour ensuite y revenir, la thèse de la dégénérescence du parti ou de sa trahison est tout à fait insuffisante, pauvre, pour expliquer la richesse des contradictions qui sont en jeu. En effet, ces positions contradictoires existent toujours et nous pouvons les trouver en filigrane dans l'action antérieure aux positions adoptées par la suite. Seule une structure capable de faire scission avec les mencheviks, de mener une lutte intransigeante contre la guerre (exemple à un niveau international) a pu s'épurer et s'adapter à la nouvelle situation pour se trouver à la tête du prolétariat en lutte contre le gouvernement provisoire et la guerre impérialiste. Mais cette affirmation est inséparable de celle-ci: la politique contre-révolutionnaire, de défense du Capital, mise en avant par les Bolcheviks était implicite dans toute sa conception de base, celle de la social-démocratie. Face à toutes les explications dominantes qui ne vont pas plus loin que les formules de la trahison ou de la dégénérescence et qui en dernière instance conçoivent ces structures comme pures et exclusives au prolétariat en plein capitalisme et qui ensuite se voient déçues devant la cruelle réalité; face à cela, nous concevons les partis formels comme produits et agents de la contradiction fondamentale. Et cela, même s'il est difficile de le faire comprendre dans un monde habitué à raisonner en terme de bons et de méchants.

  On a beaucoup insisté sur la faiblesse de la révolution internationale, de sa défaite, pour expliquer la politique des Bolcheviks de défense du capitalisme. Bien que ceci soit absolument vrai, il faut compléter en disant que la défense du capitalisme en Russie a mené inévitablement les Bolcheviks à s'opposer au communisme comme action du prolétariat en Russie et dans le monde, ce qui explique, d'un côté, le développement symbiotique de l'économie russe et des accords commerciaux et militaires avec d'autres capitaux nationaux et, de l'autre côté, l'abandon jusqu'à la liquidation totale des positions communistes dans l'Internationale. La faiblesse de la révolution se concrétise dans la faiblesse de la direction, dans la faiblesse des Bolcheviks, dans leur non rupture avec l'idéologie contre-révolutionnaire social-démocrate et ne peut pour autant être considérée comme une simple présupposition accidentelle et objective.

  Les Bolcheviks au gouvernement ont prétendu être les agents du capitalisme et du socialisme en même temps mais, quand ce qu'ils prétendaient concilier et mener ensemble s'est avéré totalement antagonique, ils ont alors agit comme les agents du Capital, de la contre-révolution internationale et nationale. Dans les grandes luttes du prolétariat contre les Bolcheviks, les diverses analyses qui existent aujourd'hui comparent les programmes pour se mettre soit derrière le gouvernement, soit derrière les révoltés.

  Pour nous, il ne fait aucun doute que les programmes formels des insurgés de Kronstadt, de Makhno, les grèves de Petrograd,... n'étaient pas révolutionnaires. Mais même si nous sommes en désaccord avec les drapeaux du mouvement, nous appuyons toujours la révolte ouvrière contre le Capital et son État. Et il s'agissait précisément de cela! La politique économique et sociale de défense du capitalisme appliquée par les Bolcheviks devait nécessairement entrer en contradiction avec les intérêts du prolétariat. Les intérêts du prolétariat s'opposent toujours au Capital. Il n'est pas possible de développer le Capital sans être agent de la contre-révolution. Les Bolcheviks, sur base de la même conception générale que Noske (développer le Capital au nom du socialisme), ont fini par jouer le même rôle de chiens sanglants contre le prolétariat. La vieille bourgeoisie russe a très vite compris cet énorme service rendu par les Bolcheviks et l'a crié bien fort. Il faut dire en faveur de Lenine qu'il a pressenti le danger de ce que, malgré toute leur volonté, ils pouvaient bien être en train de jouer le rôle des meilleurs agents de la contre-révolution internationale. C'est pour cela que, quand les anciens ministres, démocrates constitutionnalistes et interventionnistes prévoyaient l'avenir avec clairvoyance, Lenine considérait qu'il s'agissait d'une vérité de classe.

  "Vous avez reçu un numéro de la Smiéna Viekh qui dit sans détours: "chez vous, il n'en est pas du tout ainsi, ce sont des idées que vous vous faites; en réalité vous roulez dans le marais bourgeois ordinaire où les petits drapeaux communistes s'agitent avec toutes sortes de belles paroles (quelle fantastique description anticipée de l'époque de Staline -ndlr). [...] Il est très utile de voir cette chose écrite [...] parce que c'est réellement la vérité de classe exprimée brutalement, ouvertement, par un ennemi de classe. «Je suis pour le soutien du pouvoir des Soviets en Russie» dit Oustraliov —bien qu'il soit un cadet, un bourgeois, bien qu'il ait soutenu l'intervention armée— parce qu'il s'est engagé dans une voie où il roule vers le pouvoir bourgeois ordinaire. [...] Ces francs ennemis sont utiles, disons-le carrément. Les choses dont parle Oustrialov sont possibles, disons-le sans ambages. L'histoire connaît des transformations de tous genres: en politique, compter sur la conviction, le dévouement et autres excellentes qualités morales, n'est guère sérieux!!"

(Lenine - "Rapport politique du Comité Central au XIème Congrès du PC(B)")



[1]    En réalité, si le producteur n'est pas privé de ses moyens d'existence (et de production) par l'appropriation privative (particulière ou étatique), la vente de la force de travail est un non sens, et donc le travail salarié ne peut exister; de là, l'unité indissociable de la revendication révolutionnaire: "Abolition de la propriété privée", "Abolition du travail salarié".

[2]    Le révisionnisme, en ce qui concerne l'oeuvre de Marx, a liquidé en général l'importance décisive de l'argent et l'a considéré pour ce qu'il était à l'origine: un simple moyen (de paiement, d'achat, de circulation). Il a perdu ainsi la possibilité de le comprendre:

     1. en tant que but, dans sa détermination comme moyen d'accumulation en englobant toutes les autres;

     2. en tant que rapport social et communauté subsumant tous les autres modes de production immédiats;

     3. enfin, comme sujet historique transformé

[3]    Une société qui nécessite la socialisation de ses produits révèle que la production n'est pas conçue en forme directement sociale, mais en forme privée. En termes stricts, nous pourrions affirmer qu'une société réellement socialiste n'aura besoin d'aucune "socialisation". Parallèlement, une société dans laquelle n'existe pas le travail privé, ni l'individu-citoyen atomisé n'a besoin d'aucune médiation, et il ne peut d'ailleurs exister aucune médiation dans ce cas: ceci est un autre biais pour percevoir tout ce qu'il y a d'absurde à parler de "socialisme démocratique" ou de "démocratie ouvrière".

[4]    Les "Grundrisse", écrits en 1857, furent seulement publiés en 1939 par l'Institut Marx-Engels-Lénine de Moscou.

6    Cette théorie, qui s'imagine que le développement du Capital se fait pays par pays, et selon laquelle chaque pays devrait passer par les mêmes étapes, était la théorie fondamentale des fils théoriques de Plekhanov.

Le capitalisme étant un système qui présuppose le marché mondial, poser la question du développement national est un non sens. Seuls ceux qui ont remis en question cette thèse et ont compris le caractère mondial du capitalisme et de ses contradictions, ont pu soutenir, contre l'orthodoxie de la Social-Démocratie, la possibilité d'une révolution prolétarienne en Russie.

[6]    C'est précisément cela le prolétariat, et non l'addition sociologique des ouvriers d'usine! En général, malgré l'importance décisive de ceux-ci, ils ne sont qu'une minorité dans la constitution du prolétariat en classe.

[7]    Il existe une autre variante de cette explication fausse, qui se base sur le manque de développement des aspects socio-politiques du Capital, et principalement, de la "démocratie". En plus de la confusion entre la démocratie et la forme parlementaire républicaine du Capital, cette explication est typique des épigones de la Social-Démocratie: "Plus il y a de démocratie, plus nous approchons du socialisme". Nous critiquons ce point de vue dans tous nos travaux.

[8]    "Le principal défaut de tout le matérialisme passé, y compris celui de Feuerbach, est que l'objet, la réalité, le monde sensible n'y sont considérés que sous la forme d'objet ou d'intuition, mais non pas en tant qu'activité concrète humaine, en tant que pratique, de façon subjective,... La coïncidence du changement des circonstances et de l'activité humaine ne peut être considérée et comprise rationnellement qu'en tant que pratique révolutionnaire." (Souligné par Marx - extrait des Thèses sur Feuerbach)

[9]    Ce principe léniniste constitue encore aujourd'hui la quintessence de la doctrine générale habituelle de l'État. Dans la définition des tâches essentielles d'édification de la société communiste, le programme du PCUS dit que le Parti s'oriente par la formule géniale de Lénine: "Le communisme, c'est le pouvoir des soviets plus l'électrification de tout le pays." (Documents du XXIIème Congrès du Parti Communiste d'URSS)

[10]    Nous ne devons pas oublier que le parti bolchevique n'a jamais clairement mené une politique insurrectionnaliste et n'a jamais conçu une alternative de pouvoir exclusivement prolétarien avant l'existence de la révolution dans d'autres pays. Lénine lui-même, en septembre 1917, se faisait plein d'illusions sur une "sortie pacifique" de conciliation avec les partis pseudo ouvriers (mencheviks et socialistes-révolutionnaires). Nous ne devons pas oublier non plus que l'insurrection s'est faite avec une structure relativement neuve et avec l'opposition de la vieille structure et des vieux bolcheviks.

Enfin, nous ne devons pas oublier que même après l'insurrection triomphante, une partie importante du Parti bolchevique et de la direction était encore contre celle-ci et proposait de revenir en arrière et de créer un gouvernement de "tous les partis ouvriers!".

[11]    Ou mieux dit, le "peuple". En effet, les soviets n'ont été des organisations du prolétariat qu'en tant que pôle de vie, de conspiration et de lutte contre la bourgeoisie. Cette réalité embrassa seulement une minorité de ses composants et cela pendant une brève période; tant avant qu'après Octobre, quand ils remplirent la fonction de conseillers gouvernementaux, qu'ils cherchèrent la sortie de la crise, quand ils se transformèrent en organe de gestion et d'encadrement des travailleurs, du contrôle du travail, ils constituèrent de réels conseils populaires étatiques, au travers desquels le Capital maintenait une certaine cohésion et menait sa politique. C'est pour cela que son développement a été parallèle et symbiotique à celui des syndicats, qui avaient dans de nombreux cas, les mêmes membres et un projet correspondant. C'est dans ce sens que les soviets se préparaient déjà à jouer leur rôle postérieur et constituaient les prédécesseurs des CDR de Cuba ou de n'importe quel système de mobilisation populaire (les "communes" en Chine, "Sinamos" au Pérou,...) de l'État "socialiste".

[12]    C'est débile de considérer les soviets comme étant révolutionnaires et les bolcheviks comme étant des manipulateurs. En réalité, les bolcheviks appliqueront la politique majoritaire désirée par les soviets et, excepté l'expérience limitée et les tentatives des gauches communistes en Russie (d'un autre côté, fondamentalement bolcheviques), toutes les propositions "alternatives" conduisaient aussi au capitalisme.

[13]    Il était 10 heures du matin le 25 octobre 1917. En réalité, l'insurrection s'était concrétisée le jour et la nuit précédente; mais c'est seulement au début de cette matinée que Lénine eut suffisamment d'informations pour comprendre que le pouvoir avait été pris par le Comité Militaire Révolutionnaire du Soviet.

[14]    Nous avons ajouté une numérotation pour la facilité de l'analyse qui suit.

[15]    Sans compter les tentatives de rapprochement politico-militaire avec les alliés, durant les mois de novembre et décembre 1917, ainsi qu'en janvier 1918. En effet, pendant les premiers mois insurrectionnels, Trotsky et Lénine ont, par l'intermédiaire de Jacques Sadoul (de la Mission Militaire Française), multiplié les appels aux missions alliées (et à travers elles, à la bourgeoisie, aux gouvernement et aux généraux de France, d'Angleterre, des États-Unis,...) afin d'obtenir leur aide dans la "réorganisation de l'armée russe". Étant donné la méfiance généralisée de la bourgeoisie des États alliés (et l'avance des négociations entre les Bolcheviks et l'autre bloc impérialiste, les généraux allemands), qui se concrétisera par le brusque départ de tous les ambassadeurs à la fin de février 1918, la collaboration militaire des Bolcheviks avec les puissances alliées n'arriva pas à se matérialiser, malgré le "cordial entretien" (le 5 décembre 1917), dans ce sens entre le Commissaire du Peuple aux Affaires Étrangères (Trotsky) et l'ambassadeur de France (Naouels), et malgré les déclarations de ce denier: "dans votre résistance contre l'Allemagne, vous pouvez compter sur l'appui militaire et financier de la France". (Voir à ce propos "Notes sur la Révolution Bolchevique" de Jacques Sadoul.

[16]    Il n'y a pas de chiffres fiables sur le pourcentage des terres expropriées, ni sur celles qui l'ont été avant ou après le 25 octobre 1917. Ce que nous savons, c'est qu'il s'agissait de plus de la moitié des terres, puisque les propriétaires terriens, à eux seuls, étaient propriétaires de plus de 40%. De toutes les couches bourgeoises, ceux qui furent les moins attaqués dans cette première phase, étaient les "paysans riches", les Koulaks. Même la terminologie idéologique de l'époque, c'est-à-dire "paysans", les protégeait par rapport aux autres capitalistes.

[17]    D'un côté, existait l'artel avec une fonction familiale et communautaire, où chaque famille est propriétaire d'une parcelle de terre, d'outils, de maisons,_ et ne s'associant que pour la production communautaire de la terre et d'un autre côté, existait le Mir où il n'y avait pas de lots de terre individuels familiaux, mais où tout était géré collectivement (même le "capital fixe et les maisons").

Bordiga a insisté sur cette différence, prétendant établir une continuité historique certaine, selon laquelle le MIR aurait donné naissance aux grandes granges d'État et aux sovkhozes et que les artels étaient eux à l'origine des coopératives, les kolkhozes (Bordiga, "structure économique et sociale de la Russie d'aujourd'hui", pages 55 à 57 et 74 à 183). Cela nous semble manifestement exagéré puisque la seule "continuité" que l'on peut établir est l'opposition entre travail plus collectif ou plus familial et non pas une continuité historique réelle.

S'il est vrai que Staline a pu utiliser le coopératisme, l'idéologie de l'artel, dans sa fameuse collectivisation en faveur des kolkhozes, lorsque se sont développés les sovkhozes, du Mir il ne restait cependant rien; d'autre part, ceux-ci obéissaient à une tendance générale et internationale de centralisation de l'agriculture capitaliste (le fait que la propriété juridique passe aux mains de l'État n'y change rien) et au passage des formes plus cachées du salariat à des formes plus ouvertes et industrielles: de véritables usines agricoles.

[18]    La conciliation n'est jamais neutre mais partie décisive de la réorganisation de la domination capitaliste.

[19]    Voir à ce sujet "La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky" et le discours de Lénine à la première conférence des sections agraires des comités de paysans pauvres et des communes en Russie.

[20]    Dans sa conception générale, Lénine n'avait pas rompu avec le socialisme bourgeois. La seule tentative sur ce sujet, nous la trouvons dans "L'État et la Révolution" et il avait toujours trouvé nécessaire la "démocratisation de l'armée". C'est ainsi que dans "Une des questions fondamentales de la Révolution", il affirmait: "Ou le pouvoir aux soviets et la démocratisation complète de l'armée (!) ou le kornilovisme".

24    Les conséquences de la guerre impérialiste, la lutte révolutionnaire et la lutte entre les fractions capitalistes, avaient rendu la situation telle qu'il n'avait même pas été possible d'assumer la reproduction simple et le produit national continuait à diminuer (reproduction élargie négative).

[22]    En plus de toutes les garanties formelles que Lénine cherche dans la Nouvelle Constituante (par exemple, l'adhésion de celle-ci à la loi du Comité Exécutif sur les nouvelles élections), il tente d'établir de nouvelles garanties de soumission au nouveau régime (l'assemblée devait reconnaître sans aucune réserve le pouvoir des Soviets, la révolution bolchevique, sa politique relative à la paix, la terre, le contrôle ouvrier,...). Lénine, comme tout bon démocrate, s'était laissé emballé par le mythe du suffrage universel et s'est retrouvé traumatisé parce qu'au lieu de ce peuple imaginaire que tout bon démocrate imagine, il s'est retrouvé devant le peuple réel —dominé par l'idéologie de la contre-révolution— élisant ses bourreaux de toujours. Maintenant, il réclamait de nouvelles élections avec des garanties quant à ses résultats. Marx s'est déjà moqué de ces violentes désillusions de républicains bourgeois:

     "Le 4 mai se réunit l'Assemblée Nationale, fruit des élections générales et directes. Le suffrage universel ne possédait pas la force magique que les vieilles souches de républicains lui donnaient. Ils voyaient les mêmes intérêts, le même discernement,... dans toute la France ou du moins dans la majorité des citoyens français. Tel était le culte envers le peuple. Au lieu de ce peuple imaginaire, les électeurs ont mis à jour le peuple réel."

                   (Marx - "Luttes de classes en France de 1848 à 1850" - souligné par Marx)

[23]    C'est sur base d'un décret du 28 juin 1918 que s'ouvre la phase de nationalisation (en commençant par les secteurs industriels principaux). Ce procédé arrive à son point culminant à la fin de 1920 (décret du 28 décembre 1920) avec l'extension des nationalisations à toute l'industrie, même la petite et moyenne industrie.

[24]    "Toutes les données russes y compris celles qui se trouvent dans l'histoire du PC(b) et dans le «Manuel d'économie politique» au contenu très stalinien, concordent pour affirmer qu'à son minimum la production industrielle russe atteint, justement en cette année 1919, le septième de la production d'avant-guerre. Ceci confirme ce que nous avons donné dans notre tableau en ce qui concerne la chute de la production entre 1913 et 1920, qui est de près de 87% par rapport à son niveau initial. Nous n'avons pas trouvé d'exemples historiques de chutes économiques de cette gravité. La chute maximum, provoquée par une «crise économique» est celle que connurent les États-Unis et elle fut de 46%, la moitié du désastre industriel russe, le quart en ce qui concerne le point d'arrivée. De plus, aux États-Unis, la chute se produisit à partir d'un niveau de haut potentiel industriel, beaucoup plus élevé que le maximum russe d'avant-guerre [...].

     Si nous envisageons la chute de la production industrielle occasionnée par la guerre, nous constatons que les chiffres maxima sont donnés deux fois à l'Allemagne (45 et 69%) et une fois au Japon (70%) [ce qui dans le pire des cas] laisse sur pied environ 1/3 (31 à 30%), c'est-à-dire le potentiel individuel que la Russie avait avant la chute".

(Bordiga - Structures économiques et sociales dans la Russie d'aujourd'hui)

[25]    A Kronstadt, c'est la première fois que la direction du Parti Bolchevik ordonne le massacre massif de militants révolutionnaires et même d'anciens compagnons du Parti. En 1939, cette méthode avait tellement été utilisée qu'il ne restait presque plus de militants révolutionnaires ayant participé à l'insurrection.

[26]    La récente publication de certains textes et manifestes de socialistes révolutionnaires de gauche en langue latine (voir "Les socialistes révolutionnaires de gauche dans la Révolution russe; une lutte méconnue", édité par Spartacus), nous amène à relativiser cette affirmation formulée par nous il y a quelques années. A la lumière de ces matériaux, il nous paraît évident qu'il s'agissait d'une véritable opposition communiste de gauche, c'est-à-dire prolétarienne et révolutionnaire, constituée en dehors du Parti Bolchevik formel.

[27]    Il ne faut pas oublier que cette discussion sur l'étatisation et la planification ne s'est pas précisément déroulée dans un bureau (de planification!) entre un ensemble de scientifiques mais, au contraire, dans la rue, sous la forme d'une violente et sanglante lutte de classes et de fractions, les armes à la main.

[28]    En réalité, il n'existe pas de terme très adéquat pour désigner ces fractions. En général, le terme "opposition de gauche" est exclusivement associé à l'opposition dirigée par Trotsky-Zinoviev. Une fois de plus, il est important de souligner que ce fut pendant ces premières années que s'est décidé l'avenir de la société russe et que des oppositions comme "l'Opposition de gauche" ont surgi après que ses principaux représentants aient joué leur rôle décisif dans l'affirmation des caractéristiques essentielles de la société russe actuelle.

[29]    Le mois d'avril 1918 correspond au commencement optimiste du "Contrôle Ouvrier" et à la défense par Lénine de la nécessité de "l'administration scientifique" de Taylor (que Lénine avait dénoncé avant d'assumer le pouvoir comme "l'esclavage de l'homme par la machine"), et du maintien des experts, des scientifiques et des chefs d'entreprise du régime tsariste sous le "Contrôle Ouvrier".

[30]    On peut constater jusqu'à quel point la contre-révolution a caché l'oeuvre des gauches communistes par le fait que la plus grande partie des textes de ces révolutionnaires sont encore aujourd'hui inaccessibles. Sur les questions fondamentales de la révolution internationale, on ne connaît leurs positions que par des citations effectuées par leurs adversaires (comme ici!).

[31]    Sur ce point, comme sur d'autres, Staline a réalisé intégralement ce que Trotsky (ou/et Lénine) soutenait.

[32]    Les citations que nous reproduisons à la suite, nous les avons extraites d'un texte du CCI "La gauche communiste en Russie" n°8 et n°9 de la revue internationale (1977).

[33]    Le chapitre ne peut être compris à fond qu'en étant considéré en relation étroite avec notre texte antérieur. En effet, ce qui donne une cohérence globale à la politique économique et sociale des bolcheviks, c'est leur vision du capitalisme et du socialisme, application concrète (conséquence nécessaire) de la conception social-démocrate de la transition au socialisme.

[34]    D'avril 1921: la clarté de ces textes, en ce qui concerne les conceptions qu'ont Lénine et les Bolcheviks de la politique interne, ont une importance comparable à celle de la politique menée par les Partis Communistes se retrouvant dans le texte tant rabattu «La maladie infantile du communisme: le gauchisme»".

[35]    Observez bien à quel point l'auteur de "L'État et la Révolution" a intégralement renoncé à son oeuvre et nous parle maintenant comme un Kérensky ou un Kautsky de l'État en général, sans distinguer l'État bourgeois de l'État prolétarien ou encore de l'État en tant que territoire!

[36]    On peut penser que pour que ses épigones parlent de socialisme en Russie ou d'État Ouvrier, Lénine avait dû abandonner sa vision. Et bien NON, Lénine mourra en disant qu'il existe toujours ces cinq "formations économiques et sociales dans l'économie" et que l'économie en Russie n'est même pas arrivée au capitalisme d'État!

[37]    Le développement de cette argumentation implique l'explication globale du développement du Capital mondial, l'analyse en profondeur des thèses et contre-thèses fondamentales de l'économie politique et de sa critique, comme cela se fait depuis l'époque d'Adam Smith. Nous ne pouvons le faire en quelques pages et il ne nous reste qu'à renvoyer le lecteur désireux d'aller au fond de la question à une lecture complète de l'oeuvre de Marx (Marx disait: "Quiconque veut remonter aux lumineux sommets doit être prêt à escalader la montagne par des sentiers scabreux"), ainsi qu'à la compréhension de cette même évidence des gauches communistes. Dans notre matériel, on trouve plusieurs textes (certains déjà publiés dans nos revues centrales) qui se situent dans cette même lignée "de contribution à la critique de l'économie" qu'a réalisé le parti communiste depuis plus d'un siècle.

[38]    L'importance particulière de ces textes de Lénine réside précisément dans le fait qu'ils constituent la seule expression théorique générale de la stratégie globale du gouvernement bolchevique dans toute sa politique économico-sociale.

[39]    Hegel disait dans "La petite logique": "Ainsi par exemple, les membres et les organes d'un corps vivant ne doivent pas être considérés comme de simples parties de celui-ci, étant donné qu'ils ne sont ce qu'ils sont qu'à l'intérieur de leur unité et se comportent en quelque façon que ce soit, d'une manière indifférente par rapport à cette unité. Ils ne se convertissent qu'en simples parties du corps humain que dans les mains de l'anatomiste, lequel s'occupe non plus de corps vivants mais de cadavres".

[40]    C'est comme si on décrivait l'homme comme étant une addition de l'appareil digestif, de la barbe, des bras, de son déplacement dans l'espace grâce à ses pieds, des instincts, du mal de tête, des préoccupations... -l'hétérogénéité des éléments que nous additionnons ici n'est pas plus absurde que celle que fait Lénine en additionnant les éléments de la réalité russe! Ensuite, il complète le discours en disant que tel élément est bon et tel autre mauvais, qu'il vaut mieux se déplacer avec les pieds que d'avoir mal à la tête!!!

[41]    Rappelons que suivant les chiffres officiels, la Russie produisait 30 kilos d'acier par habitant (chiffre de 1913) et cela avant la guerre et la révolution et, ensuite, n'en produisait plus qu'un seul kilo par habitant. Pour avoir une idée de ce que cela représente, nous dirons qu'en 1981, la Russie produit 544 kilos par habitant.

[42]    De notre point de vue, il ne s'agit pas de nier qu'il existe des contradictions entre telle ou telle forme particulière de production (par exemple, "l'économie patriarcale" et "la petite production marchande" et entre chacune d'elles, le capitalisme privé,...).

Ce qu'il faut savoir, c'est que les contradictions auxquelles Lénine fait référence avec cette appellation confuse, ne sont ni plus fortes, ni plus "contradictoires" que les propres rapports de concurrence entre chaque capitaliste, chaque entreprise "privée" ou "d'État" ou même que le rapport de concurrence que se livrent les travailleurs eux-mêmes. De plus, le système capitaliste dans sa totalité est basé sur le développement et la production d'individus opposés. Tous les rapports sont de concurrence et tous sont contradictoires.

[43]    En général, les autres définitions de la transition vers le socialisme se cantonnent dans la discussion sur les aspects de la distribution (à chacun suivant son travail ou ses nécessités) qui en réalité est une conséquence du changement révolutionnaire dans le "quoi et comment" produire, dans l'objet, les moyens et la forme de la production. Le mode de distribution est uniquement déterminé par le mode de production.

[44]    En réalité, l'État capitaliste ne peut être détruit dans un seul pays.

CE28.3.b Contre le mythe de la transition socialiste: La politique économique et sociale des bolchéviques (Nouvelle version)