LA VISION SOCIAL-DÉMOCRATE

La social-démocratie n'a jamais compris ce qu'est le capitalisme, soit un système social dont les lois englobent toute notre planète. La méthodologie analytique, descriptiviste, positiviste, liée au mythe du progrès et de la science (les véritables divinités de la social-démocratie, comme de tous les matérialistes vulgaires) et son propre développement comme représentant de la conciliation des classes([1]) l'empêche totalement de comprendre l'essence du capitalisme.

La social-démocratie ne considère le capitalisme que comme une partie de ce système, se basant sur l'image idyllique que le capitalisme a de lui-même. Pour elle, le capitalisme n'est pas développement et destruction des forces productives mais seulement développement des forces productives (la destruction serait extra-capitaliste); le capitalisme n'est pas la grande industrie urbaine et la misère à la campagne mais uniquement le développement de la grande industrie, la misère à la campagne étant vu comme un résidu pré-capitaliste, etc.

A fortiori, elle ne peut comprendre ce qu'est le socialisme et le communisme. Schématiquement, nous dirons que le socialisme est pour la social-démocratie, le développement des forces ++-productives (du capital) géré par les ouvriers et (ou) le Parti social-démocrate (ou "communiste"), auxquels on ajoute, selon les versions, un certain degré d'épuration des tares les plus évidentes du capitalisme (ce qui est évidemment une utopie réactionnaire).

C'est pourquoi le programme général de la social-démocratie consiste à appuyer les côtés progressistes du capitalisme (industrialisation, aspects "ouvriers" du capital, etc.). Il s'agit pour elle de soutenir la lutte pour l'extension de ce système, la lutte pour les "tâches démocratiques bourgeoises", les "tâches nationales", contre les "modes de production antérieurs"; ce qui signifie en pratique (vu l'unicité contradictoire du capital) la défense du capitalisme tout court, dans sa totalité.

Autrement dit, la social-démocratie n'est rien d'autre que la lutte historique du capitalisme([2]) pour se justifier face à la société toute entière, pour se donner une apparence progressiste et, surtout, pour encadrer les prolétaires sur le terrain de la classe qui les exploite.

La conception social-démocrate de la transition au socialisme se résume au passage de l'administration de la société des mains des bourgeois à celles des ouvriers et/ou de leurs représentants. Pour y parvenir, elle conçoit diverses tactiques allant de la prise du pouvoir (cf. le paragraphe sur le politicisme) à la gestion décentralisée des unités de production (gestionnisme) et la réalisation d'un ensemble de mesures aptes à socialiser la démocratie en distribuant la production de manière égalitaire, en donnant la propriété des moyens de production aux producteurs (ou à l'État "qui les représente").

Il serait absurde de concevoir l'existence d'une rupture fondamentale entre ceux qui considèrent que l'évolution du capitalisme mène au socialisme et ceux qui prétendent se différencier des premiers par le seul fait de préconiser une "révolution violente", puisque la conception de base est identique, réformiste dans les deux cas.

Étant donné que la social-démocratie considère le mode immédiat de production dans lequel le travail est subsumé "réellement" dans le capital, comme étant progressiste, la politique social-démocrate n'attaque jamais la base du capital: ce qui est produit, comment on produit, l'objectif et la forme de production. Elle ne déclare jamais la guerre au moteur de ce monde de production (la valeur, le profit, la dictature sur la valeur d'usage), elle ne lutte pas contre les rapports réels de production qu'elle considère comme naturels, humains mais, par contre, elle préconise, toutes fractions confondues, un ensemble de mesures qui, loin d'attaquer la sphère de production, ne s'attaque qu'à la distribution et son expression juridique: le droit "réel".

IDÉOLOGIE ÉCONOMICISTE ET POLITICISTE DU PASSAGE AU SOCIALISME

Le socialisme révolutionnaire, le communisme, à travers ses réaffirmations historiques successives, s'est délimité programmatiquement comme la nécessaire imposition despotique des pratiques des intérêts prolétariens contre tous les critères de valorisation du capital, contre la valeur elle-même, ce qui ne peut se concrétiser qu'en tant que dictature organiquement centralisée des nécessités des producteurs contre la totalité de la société marchande([3]).

Face à cette réalité forcément totalisatrice et en accord avec la conception générale que nous avons décrite, la social-démocratie choisit comme recette de "transformationsocialiste" deux grands schémas qui apparaissent comme formellement opposés et que nous appellerons ici gestionnisme et politicisme.

Le gestionnisme, l'économisme, qui partent d'un rejet romantique du centralisme, du parti unique, de l'État, se prononcent pour l'autonomie, pour la liberté, non pas de l'individu mais de chaque usine, de chaque coopérative, syndicat, assemblée, conseil ouvrier. Selon les partisans de cette idéologie, on trouverait une garantie dans la participation de la base, dans la démocratie directe, "ouvrière", dans les assemblées, dans le fait que les ouvriers y constituent la majorité et qu'ils veulent le socialisme.

Le politicisme part, quant à lui, d'une admiration imbécile pour la "révolution" française et réduit la révolution à la prise de pouvoir politique (prise de pouvoir violente ou pacifique, selon les variantes) et à la réalisation d'un ensemble de réformes: nationalisations, développement des forces productives, distribution plus équitable du produit social, gratuité des articles de première nécessité. Pour les tenants de cette idéologie, tout se réduit au "parti" qui détient le pouvoir politique et ils assimilent la "révolution socialiste" au pouvoir contrôlé par un parti prolétarien, additionné d'un développement des forces productives; plus succinctement: le pouvoir des "soviets" plus l'électrification.

Dans la compréhension de la contre-révolution (une théorie ne peut être révolutionnaire que si elle capte les lois invariantes de la contre-révolution), les deux conceptions sont fondamentales. Dans toutes les tentatives historiques de révolution, les deux conceptions social-démocrates se combinent et agissent objectivement contre la révolution, indépendamment même de la volonté de leurs protagonistes.

Conceptuellement, les deux déviations ont comme dénominateur commun la considération que le socialisme est la prolongation du capitalisme sous administration ouvrière, autrement dit que le socialisme est l'extension purifiée d'un capitalisme purgé de ses éléments néfastes (les patrons, la misère, le manque de développement de forces productives, les inégalités, etc.). En réalité, le socialisme propre à ces conceptions n'est autre que le capitalisme sans contradiction, sans l'ensemble des problèmes inhérents à son système, il n'est autre que le capitalisme comme idéal d'égalité, de liberté, de fraternité... de démocratie. De là, la revendication de "démocratie sociale", de "démocratie véritable", en opposition à la démocratie "politique" (en réalité, la seule démocratie possible est celle qui existe historiquement comme expression de l'égalité et de la liberté... du monde marchand!); de là y compris, l'origine même du terme social-démocratie.

Par conséquent, ces deux conceptions (gestionnisme et politicisme) sont clairement réformistes et se placent comme telles au premier rang de la contre-révolution.

Elles sont le produit historique de la contre-révolution et de la liquidation du prolétariat comme classe sociale fondée sur la séparation de "l'action économique" et de "l'action politique", le syndicat et le parti parlementaire. Ces conceptions théorisent la séparation que le capital impose au prolétariat (surtout au travers de sa fraction social-démocrate) entre économique et politique. Ce faisant, elles hissent au niveau de projet de société ce qui n'est qu'une faiblesse des ouvriers; le fait que même dans les époques de surgissement révolutionnaire existent des restes de division entre organisations "politiques" ("Partis") et "économiques" (syndicats, conseils, coopératives,...), division qui trouve son expression maximum dans la contre-révolution, non seulement comme phase spécifique de négation du prolétariat mais aussi comme sujet, comme ensemble de forces sociales qui accomplissent la fonction de séparer les prolétaires et leurs intérêts totalisateurs pour les liquider comme classe.

En ce sens, l'opposition économie/politique, organisations économiques/organisations politiques, gestionnisme/réformisme étatique ont une fonction sociale générale et décisive dans la reproduction du capital. De là, les jonctions pratiques entre des théories apparemment si opposées, ce qui surprend quelquefois de jeunes militants inexpérimentés. Par exemple, ils sont tous d'accord pour liquider les discussions ouvrières et l'action politique au nom de l'unité immédiate du prolétariat et au nom du principe que ces tâches se doivent d'être assumées et réalisées au sein du parti (ainsi, dans les associations ouvrières, il est assez commun de constater que les "partitistes" les plus récalcitrants convergent dans l'antipartitisme).

Au vu de toutes ces convergences réelles qui, en dernière instance, dérivent d'une seule et même conception, il n'est pas étonnant de trouver la coexistence de deux déviations dans un même courant idéologique, y compris au sein d'une même organisation. Nous trouvons cette coexistence chez Lassalle (il faut rappeler que la social-démocratie est l'héritière historique et organique du parti de Lassalle et non celle de Marx), chez Kautsky, chez Luxembourg, dans le trotskisme actuel, etc.

Plus largement, si nous analysons une théorie quelconque de la transition issue de la vision social-démocrate, nous pouvons nous apercevoir de la nécessaire coexistence entre réforme politique et gestionnisme économique. Ainsi, Lénine, généralement considéré comme un partitiste, comme quelqu'un qui a toujours tout axé sur la prise de pouvoir politique (conception inséparablement liée à une vision réformiste de la transition), laissait transparaître par toute une série de biais dans ses schémas, la conception gestionniste du contrôle ouvrier de la production capitaliste. On peut dire la même chose de Bordiga. Arrivé là, le lecteur se demandera pourquoi maintenir, pour notre critique, une séparation entre idéologie économiste et politiciste, puisque c'est exactement la même chose. Nous répondrons que malgré cette identité de fond, il est pertinent de réaliser la critique à ce double niveau: d'un côté contre chacune des conceptions prises isolément, de l'autre, contre la convergence dans une même vision du monde que ces conceptions déterminent.

Ainsi, l'économie politique devient-elle elle-même vulgaire lorsqu'il lui faut administrer le monde ou quand elle enlève leur caractère historique aux catégories qu'a élaborées la critique de Marx de chacune des grandes conceptions, les différenciant tout en démontrant simultanément le caractère chaque fois plus vulgaire de toute l'économie politique.

En effet l'économie politique aussi devient vulgaire dès lors qu'il lui faut administrer le monde ou quand elle retire le caractère historique aux catégories qu'elle a élaborées; mais cela ne rend aucunement caduque la critique que Marx porte à chacune de ces grandes conceptions en les distinguant, tout en démontrant simultanément le caractère toujours plus vulgaire de toute l'économie politique.

Au fond, le matérialisme mécaniciste, le matérialisme physiologique... est idéaliste, mais malgré le fait que Marx ait mis en évidence cette identité, il a jugé indispensable de réaliser critique spécifique, tant de la philosophie spéculative, idéaliste, que du matérialisme.

D'autre part, la force des idéologies est justement de présenter ces fausses oppositions comme des vérités universelles. Le marxisme vulgaire (sous sa forme stalinienne,par exemple) est  systématiquement tombé dans l'idéalisation de ces oppositions et dans l'adoption sacralisée d'un de ses pôles. Il s'est ainsi fait le partisan du monisme matérialiste, physiologique (sans réaliser à quel point cette antithèse vulgaire de l'idéalisme est idéaliste), liquidant des pans entiers de la dialectique; il a, de cette manière, transformé l'économie politique en religion d'Etat (sans évaluer à quel point les chantres de l'économie politique sont les héritiers des économistes vulgaires); finalement, c'est comme cela qu'il s'est défini, par exemple, pour le politicisme, l'occupation de l'Etat et les réformes, comme voie vers le socialisme.

De plus, ces fausses oppositions, précisément par le fait d'être des idéologies de la contre-révolution, ont été et sont profondément enracinées dans les masses, surtout parmi les ouvriers qui croient être socialistes ou communistes par le fait d'adhérer à ces idées. Et leur force est précisément d'exister en pratique, dans la vie sociale des prolétaires comme de telles oppositions différentes, socialisme démocratique ou socialisme autoritaire, conseillisme ou partititisme... avec la désorientation conséquente, division et occultation des véritables objectifs de classe. Historiquement, ces conceptions que nous nommons ici "économicistes" et "politicistes", se sont présentées sous d'innombrables formes et combinaisons et transcendent les formes de toute structure organisée (comme toute idéologie importante). Ainsi, si nous nous limitons à la structure formelle de la social-démocratie, on constate que ces deux idéologies préexistent à cette organisation et la dépassent. Gestionnisme et politicisme sont parfois même la caractéristique principale de fractions qui pourtant s'autoproclament en opposition à la social-démocratie. C'est le cas, par exemple, de Proudhon et de ses continuateurs, les syndicalistes révolutionnaires d'inspiration sorélienne (de Sorel), que nous pouvons classer, sans le moindre doute, parmi les précurseurs du gestionnisme.

De même que le parti de la révolution transcende ses formes (par exemple, le Parti Communiste de 1848, comme réalité internationale vivante, transcende la "Ligue des Communistes", ainsi que, en général, toutes les autres sectes révolutionnaires), le Parti de la social-démocratie, comme liquidation historique du parti de la révolution sociale dans les méandres de la démocratie, dépasse la social-démocratie formelle.

"Économicisme" et "politicisme" seront, par la suite, critiqués dans leurs expressions les plus radicales, les plus subtiles, y compris dans des formes dans lesquelles la contradiction révolution/contre-révolution ne s'est pas forcément concrétisée. Marx aussi, dans la critique de Proudhon, a souvent été amené à se situer dans la totalité des imbéciles constructions de celui-ci pour mettre en évidence le fait que même ainsi, la société capitaliste se reproduirait. Nous croyons que le fait d'éclaircir et expliquer les expressions les plus subtiles et développées de ces deux conceptions est beaucoup plus utileà notre développement politique que le fait de nous contenter des critiques des formes les plus grossières. Mais on ne doit pas perdre de vue que les caricatures existent aussi, que l'exemple du gestionnisme qui plaît le plus à la bourgeoisie internationale est celui de Tito, ou que nous pouvons trouver la meilleure caricature du réformisme d'État capitaliste —sous couvert de transition vers le socialisme— dans le modèle du socialisme à la Fidel Castro. En prenant donc les formes les plus radicales, nous verrons comment le gestionnisme et le politicisme ont agi et agiront contre la révolution dans les moments décisifs. Dans cette critique, nous essayerons d'aller jusqu'aux fondements et aux expressions les plus extrêmes de ces deux idéologies, ce qui est important non seulement pour cerner les limites de la vague révolutionnaire de 1917-1923 et de la révolution "russe" mais encore, pour trouver les éléments clefs de la conception révolutionnaire de la transition vers le socialisme.

LE GESTIONNISME CONTRE LA RÉVOLUTION

L'action du gestionnisme contre la révolution, comme frein essentiel de l'insurrection, s'est clairement vérifiée dans de nombreux exemples historiques: l'Italie en 1920, l'Espagne en 1936-37,...

Ce sont précisément les courants les plus radicaux de la social-démocratie: l'anarchisme gestionniste, le pseudo-marxisme "ordinoviste",... qui fournissent la couverture idéologique la plus efficace et le meilleur encadrement politique des prolétaires, pour imposer la contre-révolution.

Dans les moments où l'attaque contre l'État bourgeois est décisive (destitution du gouvernement, du parlement, du pouvoir judiciaire, répression de l'ensemble des corps de choc de la contre-révolution fasciste et antifasciste, de la police, de l'armée,... enfin, le despotisme ouvrier généralisé, la terreur rouge), ces courants entretiennent les ouvriers dans la production, dans la gestion, dans les 10.000 problèmes administratifs de distribution et de démocrato-bureaucratisme.

Ils donnent le champ libre à l'Etat pour se reconstituer et lui offrent la possibilité de réarmer ses corps, préparer son attaque, recréer les polarisations au sein de la bourgeoisie (fascisme/antifascisme). C'est ce qui s'est toujours passé dans l'histoire, c'est ce qui se répétera toujours, tant que la direction des masses prolétariennes ne coïncidera pas avec sa direction révolutionnaire, communiste et qu'elles se laisseront avoir par la démocratie de base, la gestion ouvrière, les conseils d'usine, les soviets.

Même une variante beaucoup plus radicale que celles qui ont pris force jusqu'à aujourd'hui, qui admet la nécessité d'en terminer avec l'État bourgeois et d'imposer la dictature du prolétariat mais qui continue à laisser la gestion de la société aux associations de producteurs, aux comités d'usine et/ou aux conseils ouvriers (autant dire que même cette variante radicalisée ne saisit pas le fait qu'il ne peut y avoir destruction du capitalisme sans direction unique du prolétariat et sans son État centralisé en Parti Communiste([4]) serait tout aussi contre-révolutionnaire et jouerait un rôle important dans le futur.

Si pour ce type de gestionnisme, l'on ne peut se référer aujourd'hui à des expériences directement vécues, c'est parce que, jusqu'à présent, les organisations qui, dans les moments cruciaux de la lutte ouvrière, ont constitué la direction formelle des prolétaires les plus combatifs, se sont situées en deçà de ces conceptions et que cette idéologie plus radicale du gestionnisme ne peut trouver application qu'après l'insurrection. Or, ce qui a prédominé dans l'unique insurrection prolétarienne victorieuse à ce jour c'est l'exact opposé de cette idéologie, son alter-ego inversé: "le politicisme radicalisé".

Si l'on ne peut douter que supprimer le capitalisme sans attaquer l'État ne peut être qu'une utopie réactionnaire, prétendre éliminer le capitalisme par l'autonomie et la liberté des associations prolétariennes constitue tout aussi indubitablement une utopie réactionnaire. En effet, en supposant (utopie maximale des gestionnistes) que l'on ait effectivement détruit toute force politico-militaire organisée de la contre-révolution ouverte dans le monde et qu'on ait commencé à organiser la société non sur base d'un centre et d'une direction unique mais sur base des décisions démocratiques d'une infinité d'associations, peu de temps après, nous aurions à nouveau le capitalisme en pleine fonction. Nous allons voir pourquoi.

Dans l'utopie réactionnaire des gestionnistes, ces associations, conseils ouvriers, soviets,... ne sont pas unis organiquement à l'ensemble; il n'existe pas de centralisme organique; il n'existe pas de dictature du communisme organisé en parti, contre la valeur. De ce fait, la production ne peut être directement sociale, elle reste particulière (et de fait, privée, face au reste de la société). Mais, étant donné que la production privée doit nécessairement se socialiser, les décisions doivent nécessairement être centralisées et donc l'échange et le centralisme démocratique sont eux aussi nécessaires.

Au-delà de tous les discours que l'on peut faire contre la démocratie bourgeoise, pour la démocratie ouvrière, contre la valeur d'échange, etc. sans le despotisme organiquement centralisé par le parti contre la valeur, les produits de chaque association, de chaque groupe d'associations, de chaque comités d'usine, de chaque congrès de soviets, de chaque région,... sont non seulement des produits mais des valeurs d'échange et cela, même si on supprime les formes matérielles de l'argent, en tant qu'argent. L'argent continue à régner!

Si la distribution des produits n'est pas déterminée par la dictature contre la valeur d'échange, centralement dirigée par le parti, on en revient à l'échange de produits où prédomine la décision démocratique des unités de production et, par conséquent, aux marchandises et à la tendance à l'échange sur la base de valeurs équivalentes. Le travail abstrait continue de guider la société.

Si les produits ne perdent pas leur caractère marchand, si la valeur d'échange continue à régner, toutes les atrocités du capitalisme continueront à se reproduire et cette nouvelle subtilité du gestionnisme se révélera pour ce qu'elle est: une arme de la contre-révolution, de la reconstitution du capitalisme et ce, non pas directement contre l'insurrection, mais pour après l'insurrection.

Si l'on prend les choses sous l'angle de comment les décisions se centralisent, se socialisent (si on continue le parallèle avec la manière dont la production privée, particulière, se socialise) on aboutit au même résultat.

La démocratie des ouvriers (incompatibilité de fait puisque si le peuple gouverne, le prolétaire est esclave), des soviets, des conseils, des communes ou comités, mène exactement à la même chose ou, autrement dit, elle est l'autre face du même processus de prédominance de la valeur d'échange: démocratie et société marchande sont indissociablement unies.

Et cela, non seulement parce que, comme cela s'est déjà vérifié historiquement, y compris dans les soviets, la majorité est dominée par l'idéologie bourgeoise (cf. l'Allemagne mais aussi la Russie où les soviets approuvèrent et cautionnèrent, lors de congrès démocratiques, la politique contre-révolutionnaire des bolcheviks!) mais encore parce que le centralisme démocratique (négation de l'organicité, de l'unité de décision et d'action,...) correspond précisément à l'indépendance des producteurs et de leurs associations, à la nécessité de médiatiser, de construire une totalité fondée sur ce qui est séparé, fondée sur la conciliation des décisions indépendantes des producteurs.

Voilà démocratie ouvrière, voilà la société marchande sous un masque socialiste, et l'exploitation de l'homme par l'homme continue d'exister.

Ajouter au mot démocratie le qualificatif d'ouvrier... et rien ne change! C'est exactement la même chose que d'éliminer par décret le papier monnaie et croire qu'on a éliminé l'argent. Dans ce cas, n'importe qu'elle autre marchandise assumera le rôle d'équivalent général et se transformera en "nouvelle" communauté d'argent. En ce qui concerne la démocratie, les "ouvriers" démocrates finiront aussi en élisant par vote les nouveaux gestionnaires du capital.

En réalité, il s'agit encore de la même incompréhension de base de la social-démocratie qui, même lorsqu'elle se radicalise, ne peut comprendre le capitalisme et cherche, sans s'en rendre compte, à le rendre plus ouvrier, plus démocratique, c'est-à-dire à l'épurer pour mieux le conserver.

Les théoriciens de ce courant s'opposent aux chefs, sans se rendre compte que la démocratie ouvrière elle-même produira des chefs. Des chefs, il y en aura durant toute la phase révolutionnaire; même s'il est évident que les chefs qui émanent du prolétariat peuvent également cesser de représenter ses intérêts historiques (parti communiste) et épouser ceux de la contre-révolution.

Que garantissent les assemblées, les élections libres? La volonté de la majorité des ouvriers? Une seule chose: tant les idées dominantes que les chefs sont ceux de la contre-révolution et ceci pour diverses raisons:

1. parce que durant toute la phase révolutionnaire, les idées dominantes continueront à être celles de la bourgeoisie.

2. parce que ce qui prédomine dans ce type d'organisations ouvriéristes, c'est précisément le peuple et non le communisme, ce sont précisément l'opinion publique, le "plus logique", les "dirigeants populaires", ceux qui font de "beaux discours" aux assemblées...

3. (et le point le plus important qui contient les deux autres), parce que le capital (que ces social-démocrates radicaux continuent à ne pas comprendre) apparaît ici non seulement en tant que relation sociale ou objet mais comme sujet qui continue à vivre dans la marchandise grâce à sa propre médiation, la démocratie, et qu'il est capable de continuer à cooptercomme dirigeants de la société, les éléments les plus aptes à sa gestion.

En synthèse, la démocratie, mode de vie du capital, ne peut produire que des dirigeants cooptés par le capital et des directions qui amènent à la reconstitution de celui-ci.

Le capital, en tant que sujet, est pour ainsi dire occulté: les hommes croient le diriger mais, en fait, il finit toujours pas diriger les hommes. La démocratie a toujours été considérée comme un simple mécanisme qui pourrait servir la classe qui l'adopterait (démocratie bourgeoise/démocratie ouvrière). En réalité, elle est indissolublement liée à la dissolution du prolétariat comme classe, à sa négation (incluant évidemment le terrorisme d'État, les prisons et la conciliation des citoyens indépendants, individus).

Et enfin, elle se vérifie toujours (le fait que ce soient les ouvriers qui l'adoptent n'y change rien!) comme l'affirmation de la société marchande de la valeur d'échange, comme mécanisme du capital pour se populariser et mieux coopter ses gestionnaires, particulièrement s'ils sont ouvriers.

Cette critique des variantes les plus radicales du gestionnisme doit être présente dans toutes les discussions concernant la période de transition et particulièrement dans l'analyse de la contre-révolution en Russie étant donné que, face à la politique bolchevique (qui, nous le verrons, ne constitua pas non plus une alternative révolutionnaire), toute la bourgeoisie se regroupa pour faire une critique gestionniste, selon laquelle il fallait garantir la "démocratie ouvrière". C'est pour cette raison que nous avons considéré que la critique du gestionnisme et de l'idéologie de la démocratie ouvrière étaient préalables à la critique du politicisme.

LE POLITICISME CONTRE LA RÉVOLUTION

Dans son expression la plus radicale (le léninisme), la vision politiciste adapte des éléments de critique révolutionnaire au réformisme, au pacifisme, au gestionnisme, à l'immédiatisme,... En mettant au premier plan la violence révolutionnaire, la prise du pouvoir politique, la nécessité de l'insurrection, du terrorisme révolutionnaire, de la dictature du prolétariat, etc.

Mais même cette variante plus radicale ne se situe pas dans le projet social de destruction du capital, d'abolition du travail salarié et de l'argent. Elle se cantonne à répéter avec Lénine que ce qui distingue la révolution du réformisme c'est le fait d'étendre la reconnaissance de la lutte des classes et son développement jusqu'à la révolution violente et la dictature du prolétariat.

Autrement dit, la défense de la révolution en rupture avec le réformisme reste exclusivement confinée à l'aspect politique et tout ce qui concerne la révolution sociale est évacué (malgré la terminologie utilisée par exemple par Kautsky). De fait, ce courant continue d'être profondément réformiste, c'est-à-dire partisan d'un ensemble de réformes économiques comme les nationalisations, la redistribution des revenus, etc.

Le concept de dictature du prolétariat n'est pas appréhendé dans sa totalité, comme dictature sociale d'une classe qui s'organise contre les critères de valorisation et de développement des forces productives propres au capital mais bien comme dictature de tel ou tel "parti politique" auto-défini comme celui du prolétariat.

En réalité, il ne s'agit pas seulement de liquider les "autres aspects" de la révolution en se focalisant sur la "politique". Etant donné le point de vue politiciste selon lequel la révolution se limite au politique et selon lequel la rupture entre réforme et révolution se réduit à la nécessité de la dictature et du terrorisme ouvrier, on perd tout sens de la totalitéde la dictature du capital et de la nécessité totalisatrice de la dictature du communisme organiquement centralisé.

De là, on aboutit à la vieille vision parcellisante de la bourgeoisie et on accepte l'indépendance de ses différentes sphères niant l'ABC de l'oeuvre de Marx([5]).

Kautsky, Lénine et leurs épigones sont incapables de comprendre que la révolution prolétarienne est une révolution sociale, c'est-à-dire totale, essentiellement différente de toutes celles qui l'ont précédée.

Sur base du modèle de la "révolution" française (qui supposa l'institutionnalisation et la consolidation politique d'une fraction bourgeoise qui contrôlait déjà la société, au détriment d'une autre mais, en aucune manière, la destruction révolutionnaire d'un mode de production antérieur), ils limitent la révolution prolétarienne au changement dans la sphère "politique".

C'est sans doute pour cela que les fractions bourgeoises les plus variées, dans les luttes qu'elles se livrent (guerres impérialistes), ont proclamé Lénine, Staline, Trotsky, "comme leurs théoriciens". D'un côté le schéma de base du léninisme est totalement compatible avec une réforme "révolutionnaire" (que le léninisme limite à un changement politique violent, suivi du terrorisme conséquent), d'un autre côté on peut l'affubler de la coloration "ouvrière" si indispensable pour mobiliser les ouvriers pour la "révolution" et ensuite les faire travailler de plus belle à la reconstitution nationale. C'est pourquoi les grands leaders de ces forces capitalistes (de Mao Tse Tung à Ho-Chi-Min, de Fidel Castro à Enver Hoxha) n'ont pas dû changer un iota au schéma de base du réformisme politiciste. Ils furent bien sûr des "révolutionnaires" puisque comme Robespierre, Lénine, Staline ou Trotsky ils coupèrent des têtes et ils appelèrent à redoubler d'ardeur au travail afin de développer les forces productives!!

Pour les "politicistes", "l'économie" est réellement une affaire à part et c'est pourquoi, bien qu'ils soient tellement "révolutionnaires" en "politique", non seulement ils sont réformistes (contre‑révolutionnaires) sur le plan "socio-économique" (nulle attaque au capital si ce n'est à sa centralisation juridico-étatique) mais ils finissent, tous sans exception, par faire rentrer par la fenêtre ce qu'ils disaient expulser par la porte:  le gestionnisme. Tous les léninistes sont partisans du contrôle ouvrier (en tant que contrôle comptable, administratif) de la production capitaliste.

L'incompréhension de la totalité (ou plutôt de la totale opposition entre dictature du capital et dictature contre le capital) atteint son apogée quand on affirme avoir réalisé la révolution prolétarienne du point de vue politique, quand on affirme qu'existe la dictature du prolétariat, alors que socialement le travail salarié n'a pas été remis en question et que le taux de profit continue à exercer le commande ment réel dans toute l'économie (c'est-à-dire que la dictature effective de la valeur d'échange contre la valeur d'usage se maintient dans tous ses termes)([6]).

Il est important de souligner que cette conception social-démocrate existant déjà avant Marx, avait été complètement rejetée par celui-ci. Pour Marx, la dictature du prolétariat ne commence pas à partir d'un changement gouvernemental, politique, c'est au contraire une dictature sociale qui commence lorsque chaque producteur reçoit une partie du produit qui correspond à l'apport de son travail (cf. la "Critique du programme de Gotha", critique du programme le plus important de la social-démocratie allemande). Nous ne sommes pas d'accord avec ce dernier point, car du point de vue communiste, il n'y a rien qui justifie une phase où le critère de distribution soit le travail. Mais ce qui est essentiel dans la position de Marx contre celle de Lénine et consorts, c'est le contenu nécessairement social de la dictature et de la révolution.

Ça n'a pas de sens pour Marx comme pour nous, de parler de dictature du prolétariat si la production continue à être dirigée par la loi de la valeur. La dictature du prolétariat commence justement avec le despotisme contre la valeur, quand la société est effectivement dirigée non pour le capital mais contre lui.

Donc la proposition qui consiste à affirmer que ce qui différencie la révolution du réformisme c'est la révolution violente, le terrorisme révolutionnaire, etc. est totalement erronée. C'est une condition nécessaire mais en aucune manière suffisante. Le capital peut être et a d'ailleurs été réformé sur base de la violence et du terrorisme "révolutionnaire".

Il est clair que parler de révolution prolétarienne sans violence révolutionnaire, sans dictature du prolétariat organisé en parti communiste, sans terrorisme révolutionnaire contre toute la contre-révolution organisée, est un symptôme soit de stupidité, soit de cynisme. Il nous faudra toujours le souligner, d'autant plus aujourd'hui, après la gigantesque contre-révolution que nous subissons encore, où l'idéologie dominante pousse à une critique de droite, anti-révolutionnaire, du léninisme: refus de la nécessité de l'insurrection prolétarienne, refus de la nécessité de la terreur rouge, refus de la nécessité de la dictature du parti,... Mais, pour différencier clairement la révolution du réformisme, il est nécessaire, comme Marx le fit, d'envisager au centre de la question la révolution sociale, c'est-à-dire la destruction totale de la société du capital, l'abolition du travail salarié, de la propriété privée... Voilà ce qui différencie réellement la révolution de la contre-révolution.

L'insurrection, la dictature, la violence, le terrorisme,... sont seulement des moyens (que le prolétariat est forcé d'employer) et, comme tels, ils ne contiennent pas une détermination sociale spécifique. Ils sont révolutionnaires ou contre-révolutionnaires en fonction du projet social qu'objectivement ils soutiennent (indépendamment de la volonté ou des déclarations de leurs agents).

Il est donc aussi stupide d'attribuer à la violence, au terrorisme, à la dictature, une vertu intrinsèque (comme étant révolutionnaires en soi) que de considérer qu'ils sont par nature non révolutionnaires. Malheureusement, on constate que jusqu'à présent, c'est cela la classique polarisation que la bourgeoisie a réussi à maintenir au sein du prolétariat pour le diviser.

DICTATURE DU PROLÉTARIAT ET DESTRUCTION DE L'ÉTAT BOURGEOIS ([7])  

Le prolétariat ne peut se contenter de prendre le pouvoir et de s'approprier l'État bourgeois et de le mettre à son service (ce qui est en réalité impossible!!!).

Le prolétariat ne pourra réaliser son projet social révolutionnaire qu'à condition de détruire de fond en comble l'État bourgeois. Dictature du prolétariat ne signifie pas occupation de l'État bourgeois, que ce soit par les ouvriers ou par un parti ouvrier mais bien la négationeffective de l'État bourgeois.

Comme elle s'est appliquée à le faire pour chacun des aspects centraux du programme de la révolution, la social-démocratie se devait de trafiquer également celui-ci. De la même manière elle traitera d'utopistes les partisans de l'attaque du capital et du travail salarié et, de blanquistes les adeptes de la conspiration révolutionnaire, elle traitera les prolétaires révolutionnaires qui soutiennent la destruction de l'État bourgeois, d'anarchistes.

Néanmoins, la lutte invariante du prolétariat pour la destruction du capital et de l'État continue à se développer et à s'exprimer contre la social-démocratie, malgré le fait que, dans beaucoup de cas, cette rupture n'aboutisse pas à une formalisation (en de nombreux endroits de par le monde, les expressions lesplus claires du communisme ne firent jamais partie formellement de la social-démocratie).

Bien que, tout au long de sa vie militante,Lénine ne rompit jamais avec les fondements méthodologiques de la social-démocratie, à plusieurs reprises, objectivement à la tête du prolétariat, il participa à l'expression théorique d'avant-garde de la rupture du prolétariatd'avec la social-démocratie.

Ainsi, en continuité avec Marx et beaucoup d'autres révolutionnaires et, en particulier (parmi ceux qui commençaient à rompre avec la social-démocratie après en avoir fait partie) avec Pannekoek, Lénine, dans un moment crucial de la révolution mondiale (1917), réinsista sur la nécessité de la destruction de l'État bourgeois.

Bien sûr, cela lui valut d'être affublé du qualificatif d'anarchiste. Comme les staliniens, les socialistes, les trotskistes,... aujourd'hui, la social-démocratie considérait comme anarchiste celui qui défendait cet aspect central du programme communiste: la destruction de l'État bourgeois. Selon eux, il faut occuper l'État, l'utiliser et ainsi progressivement l'Etat irait en s'éteignant.

Lénine réaffirme la position invariante des communistes dans "l'État et la Révolution" (en étant plus explicite même que Marx et Engels): l'État bourgeois ne s'éteint pas, il faut le détruire; l'État qui s'éteindra sera celui de la dictature du prolétariat. Durant la vague révolutionnaire de 1917-23, l'affirmation "sans destruction de l'État bourgeois, pas de révolution" fut cruciale (et le sera d'autant plus dans le futur).

Cette réaffirmation programmatique fut décisive pour l'autonomisation du prolétariat de cette époque et constitue un apport fondamental de Lénine. Mais, comme on peut le voir dans l'ensemble de notre travail sur la "Question Russe", Lénine ne fut pas conséquent (particulièrement à partir d'octobre 1917) avec cette position fondamentale, et tous ses épigones s'empressèrent d'oublier que l'État bourgeois doit nécessairement être détruit.

Dans la critique du léninisme, de la conception social-démocrate, il aurait été partial de ne pas souligner cette tentative de rupture de Lénine avec sa propre vision politiciste et social-démocrate. Néanmoins, il serait tout aussi partial d'omettre de dire que même dans "L'Etat et la Révolution", son oeuvre sans doute la plus radicale, Lénine demeure marqué par la pensée social-démocrate.

En effet, alors qu'il proclame la destruction de l'État bourgeois, il continue néanmoins à le concevoir comme un instrumentau service d'une classe et non en tant que l'expression organique des rapports de production de vie qu'une classe porte (comme organisation d'une classe en classe dominante). Autrement dit la rupture est réduite au "politique" car non seulement la dictature du prolétariat n'y est pas conçue comme dictature dirigée contre la loi de la valeur et le travail salarié mais comme simple dictature politique; de plus, y est maintenue la conception de l'État comme instrument, ce qui implique la possibilité d'en changer la direction pour servir une politique différente.

Si l'État était un instrument comme un fusil ou un marteau, n'importe qui pourrait le prendre et l'utiliser pour servir ses intérêts([8]). Cette position de l'État-instrument avec laquelle Lénine ne rompit jamais totalement, même dans "L'État et la Révolution", sera ouvertement soutenue par les bolcheviks à leur arrivée au Kremlin et sera décisive dans leur cooptation par le capital en tant qu'agents de sa valorisation.

L'État n'est pas qu'un simple instrument. Il est la structuration en force organisée de la reproduction de la société. L'État du capital n'est autre que le capital organisé en État: aucune dictature politique ne peut le détruire.

On ne détruit pas l'État bourgeois politiquement. Même si la dictature était réellement une dictature totalecontre toutes les institutions et tous les anciens gestionnaires du capital (chose que les bolcheviks n'eurent ni le courage ni la perspective de réaliser, l'État —tant que ne sera pas détruite la loi de la valeur qui régit la société— continuerait à exister comme Étatreproducteur du capital, indépendamment de ceux qui prétendraient le diriger.

Pour détruire l'État du capital, il faut détruire le capital, c'est-à-dire la base dont il est issu. Cet ABC du marxisme ne fut compris par aucun social-démocrate (aucun bolchevik!). Parler de dictature du prolétariat, de destruction de l'État bourgeois sans une dictature contre la loi de la valeur est un non-sens.

Sans l'exercice social de la dictature du prolétariat, sans dictature contre le capital, l'État capitaliste ne cessera de se reproduire, indépendamment des intentions et des hommes qui seraient à sa tête comme ce fut le cas en Russie à partir de 1917).

CONTRE L'UTOPISME

Ils ne manqueront pas ceux qui, à la suite de notre critique de la conception social-démocrate de transition au socialisme, espéreront trouver une recette magique, positive, de transformation socialiste et, pourquoi pas, une description de comment nous imaginons la société future. L'autodéfense social-démocrate n'hésitera pas à nous traiter d'utopistes, d'idéalistes, parce que nous n'avons rien de "concret à proposer".

C'est justement parce que nous rejetons l'idéalisme, l'utopisme (qui, face à la décomposition de la société présente, revient à la mode), que nous n'avons pas de recette, ni aucun moule préconçu où nous voudrions couler la société future.

Mais aujourd'hui, comme il y a plus d'un siècle, nous savons parfaitement comment ne sera pas la société future. Nous savons parfaitement que nous devons nier révolutionnairement toute la société présente en supprimant la propriété privée, le travail salarié, le capital, l'État, la famille, la religion,... ce qui implique, aujourd'hui comme hier, d'agir en opposition réelle, pratique (c'est-à-dire aussi théorique) à toutes les formes de perpétuation et de réforme de la société actuelle (ce qui inclut l'opposition à toutes les fausses conceptions de la transition).

Ceux qui prétendent que ceci n'est pas une perspective claire pour le futur, définissant un projet social concret, ceux-là n'ont rien compris au matérialisme dialectique et historique. La négation est une définition, la seule définition matérialiste existant déjà en tant que négation inévitable de la société présente.

La différence entre utopisme et communisme révolutionnaire ne réside pas dans le fait que le premier définirait le communisme tandis que le second ne le ferait pas, la différence entre utopisme et communisme réside dans le fait que le premier définit le communisme à partir d'un ensemble de désirs et d'une conception morale, tandis que le communisme révolutionnaire, lui, définit la société future à partir de l'abolition en acte de la société actuelle.

La conception communiste de la transition surgit de la critique (théorico-pratique), que réalise le prolétariat constitué en parti, de toute la société présente ainsi que de toutes les fausses conceptions de la transition. La transition historico-réelle entre le capitalisme et le communisme sera avant tout une négation active, organisée et chaque fois plus consciente du capital et de toutes ses adaptations pour tenter de se perpétuer (réformes).

C'est pourquoi, dans les batailles historiques du passé, le programme révolutionnaire s'est toujours affirmé comme un ensemble cohérent de négations (dictature du prolétariat pour l'abolition du travail salarié, de l'argent, de la démocratie,...), comme la critique des fausses conceptions de la transition (véritables barrières contre la révolution, pour réarmer le capital) de Proudhon, de Lassalle, Bernstein, Kautsky,... Lénine, Trotsky, Staline,... Mao Tse Tung, Hô-Chi-Min, Fidel Castro,...

C'est là la place qu'occupe, dans notre travail global sur la "question russe" (ou plus généralement sur la période la plus haute de révolution et de contre-révolution enregistrée jusqu'à présent dans le monde), le résumé critique que nous avons fait à propos de la conception social-démocrate de transition au socialisme. Comme tel, il est patrimoine du prolétariat et de son parti, dans sa lutte pour se constituer et s'affirmer pour abolir de bas en haut toute la société bourgeoise.

Chapitre VII - LA SOCIAL-DÉMOCRATIE ET LA QUESTION RUSSE

Jamais, nulle part au monde, la conception social-démocrate de transition au socialisme n'eut autant de poids qu'en Russie à partir de 1917. Ce fut la première fois qu'un parti formé à cette école contrôlait, décidait et imposait (presque seul malgré le rapport de force et les contradictions sociales) la politique économique et sociale de tout un pays. Dans tous les textes qui suivent nous verrons l'importance de ces décisions centrales guidées par la conception dont nous avons critiqué les fondements.

Mais si, comme nous le verrons, les bolcheviks appliquèrent strictement une politique de développement capitaliste national, ce ne fut pas seulement une conséquence implicite et inévitable de leur conception social-démocrate: la social-démocratie internationale défendit explicitement ce projet de développement du capital qu'elle considérait comme la seule alternative possible en Russie.

En effet, l'idéalisation du capitalisme réalisée par la social-démocratie internationale, propre à sa vision générale (cf. le début de ce texte) l'empêchait de reconnaître le capitalisme réel en Russie, spécialement quand ce capitalisme se maintenait sous sa forme la plus barbare et "non civilisée": misère absolue, extrême dans la plus grande partie du territoire, despotisme généralisé de l'État tsariste,...

Dans la misère du prolétariat russe, la social-démocratie voyait seulement la misère, les pauvres, l'énorme masse de "paysans" et non la subversion prolétarienne révolutionnaire en gestation.

Ni le projet social international de la révolution, dont les signes annonciateurs en Russie étaient visibles depuis le début du siècle, ni le sujet de celle-ci, n'étaient compris par la social-démocratie internationale (y compris en Russie). Pour la social-démocratie, poser la révolution prolétarienne et le socialisme en Russie n'avait pas de sens (laissons de côté le fait que "le socialisme" social-démocrate soit bourgeois, c'est-à-dire une simple réforme et extension du capital): ce qui était à l'ordre du jour c'était une révolution bourgeoise, c'étaient les tâches démocratico-bourgeoises.

Pire encore, la Russie était considérée comme le pays barbare par excellence, l'ennemi numéro un du progrès et de la civilisation. C'est pourquoi, dans les contradictions inter-capitalistes, la social-démocratie se plaçait sans hésitation du côté des puissances capitalistes européennes. Ceci constitue un élément d'interprétation fondamental de la contre-révolution qui a été totalement occulté par le mythe de la trahison de 1914 ([9]). C'est pourquoi toute la social-démocratie internationale et russe adopta avec tant de facilité la position défaitiste du côté russe (le tsarisme était considéré par tous, y compris les bolcheviks et les mencheviks, comme un obstacle au capitalisme qu'eux-mêmes préconisaient), de la même manière qu'ils avaient justifié (sauf cas marginaux comme Luxembourg, Jogiches,...) toute lutte nationale capitaliste contre le tsarisme au nom du droit à l'auto-détermination (en se basant sur des textes de Marx et Engels)([10]).

Cette thèse de la barbarie russe opposée au progressisme du capital allemand, fut constante dès le début du siècle jusqu'en 1917 et, à partir de cette date, elle continua à jouer un rôle fondamental dans la politique nationale (le modèle des bolcheviks fut le capitalisme allemand) et internationale (accords de Brest-Litovsk, de Rapallo,...) préconisée et appliquée par les bolcheviks.

Par-dessus tout, la social-démocratie avait poussé sa vision nationale (et non mondiale!) du développement du capitalisme jusqu'à l'extrême limite logique: selon elle, d'un côté la révolution du prolétariat devait se réaliser pays par pays; d'un autre côté, vu que la révolution dépendait des contradictions entre rapports de production et forces productives, il était donc logique qu'on ne puisse aspirer à la révolution prolétarienne là où les forces productives étaient "moins développées" et que, mécaniquement, le schéma de la révolution prolétarienne fut la conséquence d'un tel développement. Ainsi donc, pays par pays, depuis l'Allemagne avancée jusqu'à la Russie sous-développée, on pourrait réaliser la révolution prolétarienne.

La thèse de la social-démocratie était donc que si en Allemagne ou en Angleterre la révolution prolétarienne ne s'était pas réalisée, ça n'avait pas de sens de la poser en Russie. Le faire équivalait à de l'aventurisme, de l'anarchisme. Pour ce rendre compte de l'ancrage de cette conception au sein de la sociale-démocratie russe, il suffit d'observer la satisfaction dont cette dernière fit preuve vis-à-vis de la pseudo "révolution" de février 1917 ([11]), l'appui qu'elle accorda au gouvernement provisoire et la politique impérialiste de "paix" qu'elle mena (jusqu'à l'arrivée de Lénine et les Thèses d'Avril). Et si l'on se rappelle que c'est sur base de cet idéal et de cette argumentation ("nous devons attendre la révolution en Allemagne"), qu'une fraction importante du Parti bolchevique s'est opposée à l'insurrection (les "vieux bolcheviks" principalement dirigés par Kamenev et Zinoviev soutenaient les positions de toujours des bolcheviks), l'a trahie, dénoncée et sabotée, on ne doutera plus un seul instant de l'emprise de ces conceptions. Les jours suivants la victoire insurrectionnelle, cette fraction proposa d'abandonner cette "entreprise aventureuse" et de tenter de reconstituer un gouvernement réunissant de tous les Partis.

L'importance réelle du mouvement du prolétariat en Russie remit plus d'une fois cette théorie réactionnaire en question et poussa même, dès le début du siècle, certains militants de la social-démocratie russe directement impliqués dans cette réalité, à reconnaître la possibilité de la révolution prolétarienne sans passer par une étape de "démocratie bourgeoise", condition première incontournable selon l'idéologie de la social-démocratie internationale.

Ainsi, d'abord Parvus, puis principalement Trotsky, soutinrent, à contre-courant, que ni le fait de concevoir nationalement, pays par pays, les contradictions qui poussent à la révolution, ni le fait de faire dépendre d'une manière linéaire, du développement économique d'un pays, les possibilités du prolétariat de ce pays

 de se placer au centre de la lutte n'avaient de sens. Selon Parvus et Trotsky, ces possibilités dépendaient d'autres facteurs "subjectifs" comme l'expérience de la lutte, l'organisation, la conscience,... Ils concluaient que le prolétariat en Russie était une force révolutionnaire décisive.

Depuis le début siècle et jusqu'à ce jour, cette théorie a fortement influencé le mouvement révolutionnaire internationale, y compris la fraction des bolcheviks qui soutint la nécessité de la révolution prolétarienne et qui dirigea l'insurrection. Malgré son radicalisme apparent, cette théorie ne constituait pourtant pas une rupture de fond. Elle restait prisonnière du mythe religieux selon lequel le capitalisme "doit" se développer pays par pays, que cette tâche incombe à la bourgeoisie nationale et que, si elle en est incapable, c'est au prolétariat (avec l'aide de la paysannerie ou non selon les variantes) que revient la tâche de réaliser les projets de la bourgeoisie: il s'agit bien d'une idéalisation apologétique et profondément religieuse du capital.

Cette théorie impliquait un changement quant au sujet de la révolution à venir (on reconnaissait le prolétariat comme sujet)([12]) ainsi qu'un changement de tactique au sein du Parti social-démocrate mais pas de différence quant au contenu social de la révolution future: il fallait toujours accomplir les tâches démocratico-bourgeoises.

Pire encore, ces conceptions en apparence "révolutionnaires" par rapport aux thèses officielles de la social-démocratie, dans les faits, allaient servir à justifier d'autant mieux, au nom du prolétariat, le développement national bourgeois. Même si le prolétariat avait eu la force de s'imposer face à la bourgeoisie, il aurait été contraint d'appliquer le programme social de son ennemi historique, il ne pouvait appliquer le sien([13]).

C'était le chaînon manquant à l'apologie explicite du capitalisme d'État et du capitalisme au nom du prolétariat. En Russie, cela se traduisit dans les faits par la liquidation physique, toujours au nom du prolétariat, de toute opposition aux projets bourgeois d'augmentation du taux d'exploitation en vue d'une nouvelle phase d'industrialisation, phase qui atteindra son apogée pendant le stalinisme.

Pour terminer cette critique générale de la conception social-démocrate, décisive pour comprendre la question russe, nous devons expliquer que la scission dans la social-démocratie russe entre bolcheviks et mencheviks ne se référait pas à la conception de fond, c'est-à-dire au projet social qu'il fallait impulser dans la révolution à venir.

Soutenir qu'entre bolcheviks et mencheviks se produisit une scission entre révolution et réformisme, c'est rester prisonnier de la vision réformiste, politiciste de la social-démocratie. Dans les faits, les fractions bolchevique et menchevique défendirent le même projet pour la Russie: la concrétisation des tâches de la bourgeoisie.

L'ensemble de textes (fondamentalement "Que faire?") et l'attitude organisationnelle des bolcheviks, qui conduisirent à la "rupture" vis-à-vis du Parti Social-Démocrate pour former le P.O.S.D.R. bolchevique, ne mirent pas en question ce réformisme général de principe (même si les bolcheviks avaient une vision plus violente, plus "révolutionnaire" de comment arriver à ce réformisme) mais se limitèrent aux aspects de structure organisationnelle.

La vision menchevique de l'organisation des révolutionnaires se situe à n'en pas douter dans la perspective d'un Parti social-démocrate classique, syndicaliste et parlementaire. Celle des bolcheviks correspond à une stratégie insurrectionnaliste, intransigeante et peu soucieuse d'une perte de popularité (même si la rupture avec le parlementarisme et le syndicalisme n'est pas présente non plus), stratégie propre à tous les groupes révolutionnaires passés et futurs.

C'est pour cela qu'après une crise organisationnelle profonde en 1917, put surgir, des bolcheviks, une fraction capable de servir et diriger le prolétariat durant l'insurrection, tâche que les mencheviks n'auraient jamais pu assumer([14]).

Nous sommes face au même problème que lorsque nous avons critiqué la vision politiciste radicale et sa soi-disant rupture avec le réformisme. Une telle rupture n'existe pas! Une structure organisationnelle appropriée à la défense de certaines positions à contre-courant, à l'organisation et à la centralisation des luttes du prolétariat, à la direction de l'insurrection... constitue une condition nécessaire et indispensable pour servir le prolétariat et diriger sa victoire insurrectionnelle, elle n'est pas suffisante pour mener une véritable révolution communiste et constituer l'avant-garde de la centralisation internationale du prolétariat.

La limite essentielle du mouvement prolétarien (de sa constitution en force internationale et en parti), au plus haut de la vague révolutionnaire de 1917-1923, est de ne pas avoir produit une avant-garde constituée sur la base d'une rupture générale avec les fondements de la social-démocratie, avec comme conséquence qu'une organisation comme celle des bolcheviks totalement dominée par la conception social-démocrate du monde et de sa transformation([15]) prit la direction formelle du prolétariat non seulement en Russie mais dans le monde entier.

Les résultats furent les suivants:

* En Russie, les bolcheviks devinrent les gestionnaires du capital national, les dirigeants de l'État bourgeois et les chefs sanguinaires de toute la répression contre la lutte prolétarienne et communiste.

* Sur le terrain international, les bolcheviks formalisèrent la nécessité pour le prolétariat de s'organiser en force mondiale, en constituant une structure (la IIIème Internationale) qu'ils s'évertuèrent dès le début à mettre au service du capital et des besoins de l'État national russe, oeuvre qui se concrétisera à travers la liquidation des fractions internationalistes et qui atteindra son apogée avec le front populaire, le socialisme en un seul pays, les purges, la guerre impérialiste,...



    [1] La social-démocratie est le parti historique de la bourgeoisie pour l'encadrement du prolétariat, pour la liquidation de son autonomie de classe et sa dissolution démocratique.

    [2] Il est plus correct d'exprimer ainsi la réalité puisque le véritable sujet n'est pas la sociale-démocratie mais le capitalisme comme parti politique pour ses ouvriers.

    [3] Ces affirmations programmatiques ne doivent pas être vues seulement comme le projet social d'une classe ou d'un parti, elles constituent le développement nécessaire de la guerre contre la valeur qu'implique toute lutte ouvrière (opposition immédiate au taux de profit) de la même manière que toute lutte ouvrière implique la centralisation organique comme manière d'être.

    [4]  Un non-Etat car toutes ses déterminations sont anti-étatiques

    [5] Entre autres que le mode de production détermine le mode de distribution, que le droit (ou autres idéologies) est l'expression formelle de la relation économique; que la politique, malgré le fait qu'elle jouisse d'une relative autonomie, soit en dernière instance déterminée par l'économie,...

    [6] Les épigones de Léonines ont poussé cette incompréhension encore plus loin. Ainsi, pour Trotsky, il peut exister un État ouvrier où la société est dirigée contre les intérêts ouvriers, un mode de production socialiste coexistant avec un mode de distribution bourgeois, des relations de production socialistes déterminant un droit bourgeois, etc.

    [7] Lire également nos articles sur le sujet parus dans "Le Communiste" n° 8 (nov. 1980), n°9 (fév. 1981) n°12 (fév.1991), et "Communisme" n°40 (mai 1994), n°42 (déc. 1995), n°47 (mai 1998), n°48 (déc. 1998).

    [8] Même les instruments sont socialement déterminés et non neutres, mais ce débat dépasse l'objet de ce texte et la critique de la Social-Démocratie. Celle-ci ne comprit jamais que les forces productives existantes sont celles du capital et que, bien qu'elles constituent une base de la révolution (pour la réduction rapide de la semaine de travail par exemple), elles devront en dernière instance être totalement remplacées par d'autres dont la conception sera déterminée par les besoins humains et non par la valorisation de la valeur.

    [9] On camoufle l'appui implicite ou explicite à la politique nationale impérialiste que la social-démocratie soutiendra depuis son origine jusqu'en l9l4 en nous faisant croire que sa participation à la guerre serait une nouvelle donne.

    [10] On sait que Marx et Engels défendirent à ce sujet là une position bourgeoise nationaliste: le soutien à l'armement et la guerre du côté prussien. Engels finira même par préconiser ouvertement la position "patriotique" que, plus tard, en 1914,  la social-démocratie adoptera:

  "En l89l, quand semble imminent l'éclatement d'un conflit entre l'Allemagne d'un côté, et la Russie et la France de l'autre, Engels assure à Bebel et autres dirigeants socialistes que si l'Allemagne est attaquée "tout moyen de se défendre est bon!": ils doivent "se lancer contre les Russes et leurs alliés quels qu'ils soient". Il se pourrait même, soutient Engels,que dans ce cas nous soyons l'unique parti belliciste véritable et décidé." (Pedro Scaron - "Introduction à Marx et Engels" -Matériaux pour l'histoire d'Amérique Latine - les citations proviennent de MEW, Tome XXXVIII, pp 176 et l88.

    [11] En réalité, la sociale-démocratie est satisfaite de la canalisation étatique et bourgeoise (substitution du tsarisme par un gouvernement de toute la bourgeoisie) qui, de fait, exprime la volonté générale du capital de dévier et liquider la véritable révolution prolétarienne qui émerge.

    [12] Le prolétaire était identifié à l'ouvrier urbain, habitant des grandes villes. Cette vision sociologique est typiquement social-démocrate. Par là, non seulement on définissait le prolétariat comme une classe en soi, sans tenir compte de sa dynamique de lutte (ni de son projet social et sa constitution en parti) mais, de plus, on ignorait le potentiel socialiste du prolétariat agricole, base de l'armée tsariste et de sa décomposition subversive. Il était catégorisé comme "paysan" et on lui attribuait pour perspective le mot d'ordre: "La terre à celui quila travaille".

    [13] La position de Trotsky de la "Révolution permanente" (qui, malgré les expressions formellement semblables, est différente de la position de Marx), selon laquelle le prolétariat pourrait accomplir en même temps les tâches bourgeoises et sa propre révolution, oublie que les tâches bourgeoises sont la négation brutale et terroriste du prolétariat et de son projet puisqu'elles constituent la dictature effective de la valorisation de la valeur contre toute tentative de résistance prolétarienne.

    [14] Ceci est indissociable du fait qu'au moins jusqu'à octobre 1917, seule la fraction Léonines fut conséquente avec le défaitisme révolutionnaire.

    [15] Nous laissons ici sur le côté, le fait que la puissance du mythe du "Parti infaillible" et des "vieux bolcheviks" permit de maintenir l'unité formelle d'une organisation formelle totalement contradictoire, qui ne coïncidait pas du tout avec l'avant-garde réelle du prolétariat qui avait réalisé l'insurrection, une organisation qui soutenait en tant que grands chefs les traîtres de la veille (Zinoviev et Kamenev) et qui se transformerait vite en un vivier personnaliste et individualiste de luttes acharnées pour le pouvoir.


CE28.2.b La conception social-démocrate de la transition au socialisme (nouvelle version)