L'état de nos travaux

 
A la suite de l'ensemble des fractions communistes dans l'histoire, notre groupe s'est fixé comme tâche fondamentale, la continuation du travail de bilan des expressions les plus élevées de la contradiction entre révolution et contre-révolution.

En ce sens, nous avons fixé, depuis de nombreuses années, comme critère d'orientation de la discussion, la nécessité de nous concentrer sur la période 1917-1923, période durant laquelle la révolution et la contre-révolution internationale arrivèrent à leur plus haute expression, laissant finalement cette dernière s'imposer. Tous les grands problèmes du programme communiste trouvent dans ces années cruciales leur plus haute affirmation, leur plus forte clarté, et leur confirmation brutale: la contre-révolution elle-même permet de réaffirmer la prévision communiste et apporte de nouveaux matériaux pour mieux comprendre et préciser des aspects essentiels qui n'apparurent qu'à l'état d'ébauche au cours des vagues révolutionnaires précédentes.

Les textes que nous publions dans cette revue font partie de cette large discussion autour de la période 1917-1923, discussion que nous continuons à mener au sein du groupe. Nous la poursuivons à un niveau global, tout en travaillant également, région par région. La révolution et la contre-révolution furent internationales, tant par leur étendue que par leur contenu, mais la forme et les faits (ainsi que les matériaux dont nous disposons!) étaient terriblement encastrés dans la structure même des pays. Cela constitua sans doute une limite (nationale) du mouvement lui-même.

Parce que les matériaux adéquats pour une analyse directement internationale n'existent pas, parce que les organisations qui donnaient vie au prolétariat se structuraient par pays, etc., nous nous sommes vus obligés, dans la discussion et durant la première phase d'exposition de ce travail, de nous maintenir dans les strictes marques d'une compréhension par pays, forcément restreinte et limitée.

La discussion dans le groupe est maintenant très avancée à propos de la Russie et nous avons entamé depuis quelques temps déjà un travail d'approfondissement sur l'Allemagne pour lequel nous nous préparons à publier certains textes. Parallèlement à cela, nous planifions une série de discussions sur les autres régions du monde d'où la révolution internationale a également atteint de hauts niveaux.

En ce qui concerne la Russie, nous nous sommes concentrés sur ce que nous considérons être le plus mal expliqué par tous les courants que nous connaissons: LA CONTRE-RÉVOLUTION ET LE DÉVELOPPEMENT DU CAPITALISME.

Les textes qui suivent sont à situer dans un travail d'ensemble à propos de la Russie, et sont donc à joindre et à lire en regard de nos précédentes publications en français sur ce sujet, à savoir plus particulièrement: "Brest-Litovsk - La paix, c'est la paix du Capital" dans Le Communiste No.22 et No.23, ainsi que "Cronstadt: tentative de rupture avec l'Etat capitaliste en Russie" dans Le Communiste No.24. Plus marginalement, avec le texte à propos des "Quelques leçons d'Octobre 1917" publié dans Le Communiste No.10/11, pour lequel nous émettons, entre autre, de sérieuses réserves et critiques pour sa participation au mythe de la préparation de l'insurrection d'Octobre par les seuls Bolcheviks.

Nous reviendrons ultérieurement sur ces critiques, ainsi que sur celles que nous formulons aujourd'hui à propos d'autres textes, comme celui sur la "Commune de Paris" dans LC No.15. Mais pour l'heure, nous demandons aux lecteurs de situer les textes cités ci-dessus au sein d'un tout, que nous n'avons publié séparément que pour des problèmes d'édition et de traduction.

Nous comptons encore ultérieurement publier un texte à propos de Makhno, ainsi qu'un autre sur le stalinisme et la déstalinisation, et d'autre "Mémoires ouvrières", comme le manifeste de Miasnikov, etc. Nous aurons ainsi expliqué la continuité capitaliste en Russie (cf. "La politique économique et sociale des Bolcheviks" dans cette revue), malgré l'insurrection prolétarienne de 1917, ainsi que le rôle qu'y a joué l'idéologie et la pratique social-démocrate (cf. "La conception social-démocrate de transition au socialisme" dans la revue). Nous aurons également traité des moments les plus cruciaux de la politique contre-révolutionnaire de l'Etat (cf. les textes sur Brest-Litovsk, Cronstadt, un travail sur la Politique Internationale des Bolcheviks et les contradictions dans l'Internationale Communiste et dans le futur, un texte sur la Makhnovtchina). Nous aurons enfin reconnu et évalué les ruptures et leçons que différentes fractions communistes ont pu produire face à la contre-révolution en Russie, tout au long de l'histoire.

Nous aurons donc ainsi publié une somme relativement importante de matériaux, mais nous demandons au lecteur de ne pas être trop exigeant quant à la présentation de ceux-ci. Il s'agit en effet de textes écrits en différentes langues et par divers camarades. Nous les publions au vu de leur importance, avant même de les avoir synthétisé et de leur avoir donné toute leur cohérence, ce qui n'aurait pas été uniquement un problème technique, mais également et surtout un temps plus long pour que l'état de la discussion soit beaucoup plus achevée qu'elle ne l'est actuellement. Le lecteur nous excusera dès lors des réitérations des aspects fondamentaux présents dans les différents textes.

Nous profitons maintenant de cette présentation pour rappeler quelques points essentiels à propos de notre conception de la réappropriation programmatique. Ces points constituent une utile introduction à la lecture des textes qui suivent et resituent l'importance de la mémoire ouvrière dans la vie et la lutte de notre classe.
 
 
 
 

Pourquoi parler de réappropriation programmatique ?

 
Les rapports sociaux capitalistes dictent toujours le même antagonisme de classe entre bourgeoisie et prolétariat. Dans cet antagonisme, le Capital lui-même, dans son développement, fait de la classe exploitée une classe révolutionnaire, et engendre ainsi les conditions du communisme. Mais bien que ces déterminations fondamentales soient invariantes et dictent une frontière de classe tout aussi invariante entre le programme de la révolution et celui de la contre-révolution, le mouvement communiste d'abolition de l'ordre social existant ne connaît pas un développement linéaire, progressif. Surgi du sol même de la société capitaliste, il tend aussi à être sans cesse détruit par celle-ci. Le prolétariat est contradiction en acte: totalement dépossédé de tout moyen de production, dépossédé même de son activité vitale par son aliénation dans le travail, le prolétariat, dans sa lutte pour la vie, dans sa lutte pour la réappropriation de ses moyens de vie, est déterminé à se constituer en une force de négation vivante de la propriété privée, et par là, de toute société de classes. Mais, en vendant jours après jours sa force de travail, plus loin que la production des choses, ce qu'il fait, c'est produire et reproduire le rapport social capitaliste, la propriété privée, sa situation de classe exploitée, la concurrence, et donc sa destruction. Le prolétariat est ainsi négation, contradiction vivante de la société du Capital, mais est aussi reproduction des rapports sociaux existants.

Toute lutte du prolétariat se pose donc en termes contradictoires et en termes d'affrontement des deux pôles de la contradiction:

Dans cet affrontement, se déterminent d'une part, toutes les forces qui tendent à consolider les rapports de concurrence entre les prolétaires, à faire qu'ils restent individus, isolés, totalement soumis aux besoins de la production capitaliste (des curés de gauche à la répression militaire) --les forces de la contre-révolution-- et d'autre part, dans le mouvement d'opposition à la société, toutes les forces qui s'y distinguent par la mise en avant d'objectifs de classe, de perspectives internationalistes, --les forces de la révolution--.

Mais, quel que soit le rapport de force donné dans cette contradiction entre révolution et contre-révolution, étant donné la permanence des antagonismes de classes, les défaites les plus profondes qui marquent nécessairement l'histoire du mouvement ouvrier sont toujours relatives, et de celle-ci renaît toujours la force de la lutte du prolétariat, fortifiée des leçons des défaites passées. La réappropriation programmatique n'est rien d'autre que cette réappropriation pratique des traditions de lutte, des méthodes et objectifs de classe dont la continuité, en période de contre-révolution dominante, n'a pu être assurée que par des minorités de militants s'attachant alors plus particulièrement à faire le bilan de la vague de lutte passée.
 
 
 
 

Révolution et Contre-Révolution

 
Nous reprécisons ces données fondamentales parce que, pour pouvoir appréhender correctement la réalité d'un mouvement sans tomber ni dans l'apologie, ni dans le dénigrement, pour se donner les moyens de tirer les enseignements indispensables aux développements futurs de la lutte, il est nécessaire de voir que tout mouvement est affrontement, contradiction en acte, processus de renforcement général du Parti de la révolution et aussi cristallisation de faiblesses, de manque de ruptures d'avec l'ordre social existant, qui seront aussitôt exploitées par la contre-révolution pour organiser la défaite du mouvement. Chaque lutte prolétarienne, moment d'affrontement plus aigu, doit donc être analysée en termes de ruptures/non ruptures autour desquelles s'organisent respectivement la révolution et la contre-révolution.

L'apologie du mouvement part d'une surestimation de la force du prolétariat et tombe nécessairement dans l'impasse de ne pouvoir expliquer pourquoi le mouvement a été défait, sinon par l'absence de tel ou tel parti-gourou, à qui il revenait de diriger le mouvement. D'autres tentent, dans le même sens, de faire passer des faiblesses du mouvement et des expressions de la contre-révolution pour des avancées du mouvement, tels les courants bordiguistes et/ou trotskistes, qui revendiquent la paix de Brest-Litovsk ou l'écrasement de Cronstadt. A l'autre pôle, il y a aussi l'attitude qui consiste à partir des faiblesses du mouvement, de ses expressions les plus entachées de manque de ruptures et de conclure dès lors qu'il n'y avait que des enjeux bourgeois, tels les courants qui à partir de la constatation après 1917 de la perpétuation de l'Etat capitaliste en Russie, en arrivent à nier le caractère prolétarien du mouvement insurrectionnel d'Octobre 1917.

Ces deux points de vue ont en commun leur vision idéaliste de la lutte de classe. Ils sont incapables de saisir la réalité contradictoire, le mouvement lui-même et concluent nécessairement au manque de révolutionnarité du prolétariat. Ils se voient dès lors obligés de faire appel à des apports de conscience et de volonté à injecter de l'extérieur dans le mouvement, puisque celui-ci n'en secrète pas suffisamment, réintroduisant par là les vieilles séparations entre parti et classe, luttes immédiates et luttes historiques.

Pour éviter de tomber dans ces déviations idéalistes qui nous châtreraient de toute capacité de réappropriation programmatique militante, pratique, réelle, nous insistons sur le fait que se revendiquer d'un mouvement de classe, c'est mettre toujours plus au clair l'essence de ces mouvements en dégageant, par la critique, les manifestations/expressions de notre classe, de celles des forces de la contre-révolution, en discernant chaque fois plus clairement dans ces mouvements, les ruptures des non ruptures, en distinguant les tendances à l'associationnisme ouvrier de la résorption/destruction de ces tendances par la concurrence, etc., bref en discernant de façon toujours plus tranchée, la révolution de la contre-révolution.

On ne saurait terminer cette présentation sans faire appel une fois de plus à nos contacts, sympathisants-camarades, pour qu'ils nous fassent part de leurs réactions, analyses, critiques, contributions,... en vue d'élargir et renforcer les bilans que nous tirons du passé de notre classe, et ainsi creuser toujours plus, comme autant de taupes passionnées et organisées, les galeries de la subversion du Vieux Monde. Nous avons le temps et les hommes!
 


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LC35.1 et LC28.4 Révolution et Contre-Révolution en Russie * 1917 - 1923


CE28.1 Présentation : Notre contribution à un bilan de la révolution et de la contre-révolution