Plan général

Délimitation de notre critique de l'économie, objet et méthode, leur relation dialectique

 
 

1. Précisions générales préliminaires

1.1. Problèmes généraux de notre exposé 
1.2. Vérification, scientificité, critères de vérité
 

2. Economie vulgaire et économie politique: définition

2.1. Distinction entre économie politique et économie vulgaire 
2.2. Objet et méthode de l'économie politique 
2.3. Objet et méthode de l'économie vulgaire 
2.4. Opposition fondamentale entre économie politique et économie vulgaire
 

3. Le marxisme comme économie politique en opposition avec l'oeuvre de Marx

3.1. "Marxisme", économie marxiste" 
3.2. Marx, critique de l'économie politique 
3.3. Réalité économique et lutte de classes 
3.4. Caractère objectif, social et historique des lois économiques 
3.5. A propos de la théorie de la valeur 
3.6. La méthode 
3.7. La critique du statu quo 
3.8. La nécessité de comprendre le "marxisme"
 

4. Critique de l'économie politique - définition

4.1. La nécrologie du capital, point nodal de la critique de l'économie 
4.2. Critique de la totalité économique: de la société et de ses doctrines 
4.3. Le sujet de la critique de l'économie 
4.4. La négation comme principe essentiel de la critique de l'économie 
4.5. A propos de la méthodologie de la critique de l'économie 
4.6. La cohérence objet-méthode dans la phase théorique 
4.7. Critique de l'économie nationale, critique du développement économique 
4.8. L'horizon borné de l'économie nationale 
4.9. L'horizon nécessaire: éclaircissements méthodologiques nécessaires 
4.10. Définition complexe de la critique de l'économie: description du communisme

 

CONTRIBUTION A LA CRITIQUE DE L’ECONOMIE

"Toute la merde de l'économie politique débouche sur la lutte de classe". - Marx -

Nous poursuivons ici notre rubrique "pour la critique de l'économie politique" (1) par la traduction d'une série de textes qui ont inauguré la rubrique -"Contribution à la cri­tique de l'économie"- dans notre revue centrale en espagnol (cf. Comunismo n°21, 22, 23). Cette série de textes paraîtra dans le même ordre que celui suivi en espagnol. Dans ce numéro, seront inclus les points 1 et 2 (voir plan détaillé ci-après); les points 3 et 4 seront publiés ultérieurement.

Le rapport entre cette série de textes et l'ensemble du matériel publié jusqu'à présent en français ne pourra être compris qu'à la lumière de la lecture de la totalité de cette série de textes.

Pour le moment, nous nous contenterons d'affirmer que "la critique de l'économie politique" a, dans les différents épisodes du Parti révolution­naire du prolétariat, historiquement fait référence à la critique théorique de toutes les explications bourgeoises du système capitaliste (= économie politique) et aussi (mais pas toujours) à la critique théorique du système capitaliste lui-même. C'est sur base de ce critère qu'a été expliqué cette rubrique en français. Par contre, l'expression "critique de l'économie" (économie "tout court") fait référence, dans toute l'oeuvre du Parti, et déjà dans les textes classiques de Marx et d'Engels, à un ensemble plus vaste, à la totalité de l'opposition pratique entre prolétariat et économie, à la critique en tant que totalité vivante dans laquelle la critique de l'économie politique (y compris dans son acception plus large de critère du système capitaliste lui-même) n'est que sa phase théorique, en tant que systéma­tisation volontaire de la pensée.

Nous verrons dans cette série de textes jusqu'à quel point la problématique de la "critique de l'économie" n'est pas quelque chose de séparé (d'autonome ou de distinct) de la lutte révolutionnaire contre le capital; nous verrons jusqu'à quel point la "critique de l'économie" n'est pas quelque chose de théorique opposé (ou séparé) à la guerre sociale. Celle-ci étant l'objectif même de cette série de textes, cf: "La délimitation de notre critique de l'économie - objet et méthode, leur relation dialectique". Cela permettra d'affirmer plus clairement encore jusqu'à quel point toutes les tentatives de faire une "économie marxiste" sont parties intégrantes de l'idéologie bourgeoise; que la praxis de la critique de l'économie, c'est la lutte du prolétariat dans son ensemble, et que son sujet n'est pas tel ou tel théoricien ou réformateur du monde, mais le prolétariat lui-même dans son opposition pratique à l'economie, le prolétariat en tant que force d'aboli­tion de l'ordre social capitaliste mon­dial, c'est-à-dire le prolétariat cons­titué en Parti. Cela n'implique en aucune façon de méconnaître l'importance de la phase théorique de la critique, ni de celle des principales contributions à cette critique (cf. notamment les oeu­vres de Marx et d'Engels). Nous assu­mons au contraire cette phase, comme partie indissociable de la guerre révolutionnaire de notre Parti Historique, contre toute la société actuelle (ce qui inclut plus spécialement la critique de toutes les doctrines économiques, de toute l'économie politique, et particu­lièrement de celle qu'on appelle économie marxiste).

Que le lecteur qui espère rencontrer dans notre revue des textes d'économie ou de polémique à propos de la "théorie des crises"se détrompe, car ce n'est qu'exclusivement dans le sens que nous venons d'exposer, que nous con­sidérons la réalisation d'une rubrique particulière sur la critique de l'écono­mie, comme valide, comme ayant tout son sens, et que nous soulignerons l'impor­tance des contributions fondamentales de notre Parti.

De ce fait, nous publierons des textes élaborés par notre groupe (GCI) ou par des camarades qui, aujourd'hui se situent de façon objectivement, mais aussi de façon volontaire et consciente, dans notre même ligne historique d'orga­nisation de la communauté internationale de lutte du prolétariat contre le capi­tal mondial. Nous publierons des textes qui reprennent l'abc de la critique commencée par Marx et Engels, comme par exemple cette première série de textes, dont celui-ci qui définit les éléments clés de la critique de l'économie, pour ensuite commencer de façon systématique et synthétique à exposer une compréhen­sion, totalement opposée à toutes les doctrines économiques, globale, histori­que et substantielle de l'économie mondiale en tant que totalité, c'est-à-dire en tant que capital comme mode exclusif de production et de reproduc­tion mondial. Ces axes sont décisifs dans la nécrologie de la société actu­elle, nécrologie qui constitue à la fois le point nodal de notre critique et la clé générale de la rupture avec l'analy­se que fait le capital de lui-même: l'économie politique, laquelle n'est ni plus ni moins que la science du capital s'auto-analysant, comme nous le mettrons successivement en évidence.

En plus et/ou de façon conjointe, aux contributions qui consistent princi­palement à souligner ou à revaloriser des aspects déjà exposés de cet abc, nous publierons des textes qui seront des apports, càd des clarifications et des analyses théoriques qui mettent en évidence des éléments du programme jamais auparavant traités à fond. En rappelant que ce type de matériaux ne peuvent être considérés comme des matér­iaux fermés, achevés, et cela, en raison même des caractéristiques essentielles de leur élaboration (de fait, il s'agit d'une contradiction qui se trouve dans l'essence même de la question, l'exposition est toujours effectuée par un ou au maximum une équipe limitée de militants révolutionnaires à un moment donné, mais elle est en même temps la synthèse, au niveau de la pensée, de l'effort collectif et histo­rique de la lutte contre le capital). Ces travaux seront donc souvent à l'état d'ébauches, d'esquisses, mais à toutes les époques, une partie essentielle, décisive, du travail de restauration programmatique a adopté cette forme de contributions "inachevées", semi-élaborées, qui, loin de tomber dans l'immédiatisme, ont été fondamentales dans la compréhension historique du programme communiste comme totalité. Les travaux de Marx, d'Engels ou d'autres militants moins connus en font parties. Or s'ils avaient attendu pour les publier qu'ils soient achevés, parfaits, nous n'en con­naîtrions rien. Presque sans exception, tous ces textes décisifs resteront à l'état de notes, manuscrits ou textes inachevés. Cela implique, du point de vue de notre groupe, l'assumation expli­cite, contre toute vision démocratiste, du fait que la presse révolutionnaire doit nécessairement reproduire des tex­tes non encore assumés par l'ensemble des camarades, contributions particu­lières sur des problèmes non encore dis­cutés et/ou aussi -au sein du cadre pro­grammatique global- des positions con­tradictoires sur une même question, qui reflètent les discussions existantes au sein du groupe (s'il n'y a pas ce type de confrontations, il ne s'agit plus d'un organe de la classe révolutionnai­re, mais d'un cadavre !!).

Si, depuis l'origine du GCI, cela fait partie de notre compréhension, dans les premières phases de naissance et de constitution de notre groupe, dans celles d'élaboration et de confection de nos Thèses d'Orientation Programmatique (qui traduisent presque dix ans de tra­vail, cf. l'existence de plus d'une dizaine de versions successives et dans différentes langues), nous avons tendu à ce que les matériaux publiés soient le résultat le plus collectif possible de notre groupe (2) car la presse sera un élément décisif de notre centralisation effective (interne et en relation avec d'autres camarades proches de nos posi­tions). En effet, la publication de matériaux non assumés par tous les camarades du groupe ou de matériaux contra­dictoires peut constituer un élément de décentralisation, de désorganisation s'il n'est pas accompagné d'une centra­lisation politique plus profonde. La centralisation politique effective, c'est la solidité dans la défense des mêmes positions globales —spécialement dans une organisation comme la nôtre qui publie dans différents pays, dans diffé­rentes langues et qui cherche la décen­tralisation géographique maximale possi­ble, celle qui permet d'assumer correc­tement la publication de textes semi-élaborés, de contributions ponctuelles de camarades, ou d'équipes de camarades, sans prétendre que tous, ni même une majorité de camarades du groupe, assimi­lent et/ou soient d'accord avec la tota­lité des apports et positions contenus en eux. De manière interne, nous avons réalisé des pas importants dans l'homo­généisation et la centralisation politi­que et par conséquent, nous croyons pou­voir assumer la publication de ce type de matériaux dans de bonnes conditions. Par rapport à nos lecteurs, sympathi­sants, collaborateurs, ... il nous paraît fondamental que la publication de ce type de matériaux soit comprise comme simultanée et convergente avec celle d'autres matériaux qui reflètent notre unicité de positions internationales et internationalistes, notre centralisation politique effective. Par rapport à cela, et de façon croissante, nous avons tendu à ce que toutes nos publications tendent à refléter ce centralisme effec­tif existant sur base d'affirmations programmatiques identiques dans toutes les langues et dans lesquels nous agis­sons : le même épigraphe dans toutes les publications internationales, indi­quant de façon synthétique, notre programme ("Dictature du prolétariat pour l'abolition du travail salarié"), publication d'une petite synthèse de nos positions dans toutes les revues centrales (voir Le Communiste n°22), la traduction chaque fois plus fréquente de différents textes entre nos revues centrales (française, anglaise, arabe, portugaise), et dans cette même optique, nous homogénéiserons bientôt tous les titres de nos publications (toutes les revues centrales s'appelleront de la même manière, le même processus sera suivi pour les revues locales). Nous continuerons à multiplier les traduc­tions et donnerons à connaître publique­ment, et ce dans toutes les langues où nous le pouvons, la nouvelle version que nous travaillons de nos thèses d'orien­tation programmatique (3).

En ce qui concerne plus précisé­ment la série de textes qui suit, nous les concevons de la même façon, à savoir :

- d'un côté, ils sont le produit global et général du développement de notre groupe et spécialement d'un ensemble de clarifications opérées en fonction de la critique collective du texte paru dans "Le Communiste" n°7 : "La nature catas­trophique du capitalisme", lequel, de notre point de vue aujourd'hui, non seu­lement fournit plus d'erreurs que d'ap­ports, mais encore, reste globalement limité quant à sa rupture même, à faire de l'économie politique : il reste pri­sonnier d'une vision économiciste de l'oeuvre de Marx (utilisation de concept ou de catégories en-soi, sans rapports avec la réalité changeante), vision mécaniciste des contradictions du capital.

- d'un autre côté, les matériaux dispo­nibles, dans cette même ligne, le sont dans différentes langues (principalement en français et en espagnol) -travaux qui ne sont pas de simples traductions, mais des contributions de différents camara­des écrivant dans leur langue maternelle, -travaux qui sont autant de matières à critiques, à avancées de notre classe.

Nous tenons encore à souligner que la majorité des matériaux de base avec lesquels à été réalisé ce texte (de même que d'autres) en espagnol et qui expli­quent ce qu'est la critique de l'écono­mie - objet et méthode, nous la devons à notre sympathisant et collaborateur R.A. lequel, depuis l'Argentine, nous avait fait parvenir le brouillon d'une partie de son livre (que nous croyons encore inédit) : "Le capital et sa nécrologie".

Pour terminer la présentation de cette série de textes, nous insistons une fois de plus pour qu'ils soient vus et lus comme un appel à plus contribuer collectivement à l'effort de notre classe. Toute contribution réelle à la critique de l'économie sera bienvenue.

-notes-

(1) Voir Le Communiste n°21 : "Pour la critique de l'économie politi­que" (texte général de méthode critique de l'économie politique). Le Communiste n°22 : "Pour la critique de l'économie politique II" (texte sur la nature ca­tastrophique du capital). Le Communiste n°23 : "Théorie de la décadence/décaden­ce de la théorie" (texte contre les idéologies décadentistes). Le Communiste n°25 : "Le pire produit de l'impérialis­me, c'est l'anti-impérialisme" (texte contre l'idéologie anti-impérialiste, idéologie décadentiste, à partir d'une critique du livre de Lénine, "De l'impé­rialisme, stade suprême du capitalisme"). Voir aussi "Contre le mythe du capita­lisme d'Etat" dans Le Communiste n°22.

(2) Cependant, cela n'a pas empêché que la publication de certains textes ait posé (pose et posera encore, sans doute) de façon interne et externe, de graves problèmes par les désaccords mis en évidence, tant avant qu'après leur publication. Principalement, bien que non-exclusivement, cette revue-ci, la revue centrale en français, est celle qui a concentré le plus ce type de pro­blèmes (cela notamment en raison de ce que cette langue est pour le moment la langue véhiculaire du groupe, du moins celle qui est comprise et parlée par la majorité du groupe) et spécialement dans les premiers numéros. De nombreuses années de polémiques, d'efforts de centralisation, de ruptures par rapport aux faiblesses léninistes contre l'idéologie de l'économie politique furent nécessaires et ce n'est pas fini comme en témoigne notre lutte contre l'idéalisme, l'individualisme et le sectarisme d'ex-camarades exclus du groupe (cf. Le Communiste n°26) pour que soit critiqués ouvertement certains textes publiés à l'époque (cf. "Pour un front de classe" dans Le Communiste n°3, "La nature catastrophique du capitalisme" dans Le Communiste n°7) et plus récemment (cf. "L'Europe des Versaillais" dans "Le Communiste" n°25). Ces textes aujourd'hui, le GCI ne les revendique plus comme les siens.

(3) Si nous insistons tant à propos des versions qui se sont succédées et des suivantes, c'est pour lutter d'avance contre le mythe de prendre ce type de plate-forme comme un texte sacré. Il s'agit ni plus ni moins d'une présentation globale et synthétique d'un ensemble de positions fondamentales qui oriente notre activité et qui, comme telle, concrétise un moment du travail collectif permanent de restauration pro­grammatique dans cette ligne invariante: l'approfondissement chaque fois plus précis des implications programma tique s des déterminations permanences de la lutte communiste.

***

Enfin, comme précisé dans l'introduction, nous donnons ici le sommaire de cette série de textes qui permettra, à la lecture de la totalité, de comprendre le rapport entre ceux-ci et l'ensemble du matériel publié en français. Le texte ci-après reprend les deux premiers points.

PLAN GENERAL

DELIMITATION DE NOTRE CRITIQUE DE L’ECONOMIE, OBJET ET  METHODE, LEUR RELATION DIALECTIQUE

1. PRECISIONS GENERALES PRELIMINAIRES

1.1.  Problèmes généraux de notre exposé

1.2.  Vérification, scientificité, critères de vérité.

2. ECONOMIE VULGAIRE ET ECONOMIE POLITIQUE : DEFINITION

2.1. Distinction entre économie politique et économie vulgaire

2.2. Objet et méthode de l'économie politique

2.3. Objet et méthode de l'économie vulgaire.

2.4. Opposition fondamentale entre économie politique et économie vulgaire

3. LE MARXISME COMME ECONOMIE POLITIQUE EN OPPOSITION AVEC L'OEUVRE DE MARX.

3.1. « Marxisme », « économie marxiste »

3.2. Marx, critique de l'économie politique

3.3. Réalité économique et lutte de classes

3.4. Caractère objectif, social et historique des lois économiques.

3.5. A propos de la théorie de la valeur

3.6. La méthode

3.7. La critique du statu quo

3.8. La nécessité de comprendre le "marxisme"

4. CRITIQUE DE L'ECONOMIE POLITIQUE - DEFINITION

4.1. La nécrologie du capital, point nodal de la critique de l'économie

4.2. Critique de la totalité économique : de la société et de ses doctrines

4.3. Le sujet de la critique de l'économie

4.4. La négation comme principe essentiel de la critique de l'économie

4.5. A propos de la méthodologie de la critique de l1économie

4.6. La cohérence objet-méthode dans la phase théorique

4.7. Critique de l'économie nationale, critique du développement économique.

4.8. L'horizon borné de l'économie nationale

4.9. L'horizon nécessaire ; éclaircissements méthodologiques nécessaires

4.10 Définition complexe de la critique de l'économie : description du communisme.


DELIMITATION DE NOTRE CRITIQUE DE L'ECONOMIE OBJET ET METHODE - LEUR RELATION DIALECTIQUE

 

PRECISIONS GENERALES PRELIMI­NAIRES

Dans ce texte nous définissons les problèmes généraux d'exposition auxquels nous nous voyons confrontés et opposons aux critères de scientificité de la so­ciété, ceux de la validité et de la per­tinence humaine de la critique de celle-ci.

1.1. PROBLEMES GENERAUX DE NOTRE EXPOSITION

Quand ce qui est exposé concorde avec la conception générale dominante (tant dans le milieu social que pour chaque lecteur à qui l'exposition est destinée), l'exposition peut se dévelop­per sans difficultés majeures, même dans le cas où existent des "apports origi­naux". Etant donné qu'il s'agit des mêmes concepts et de la même liaison entre eux, connus de tous les destina­taires de l'exposition, il suffit d'une présentation différente à laquelle s'ajoute l'un ou l'autre élément basé sur la déduction et/ou l'induction (élé­ment qui sera considéré comme étant un apport original malgré que ce soit implicite dans la conception générale) pour que l'exposition apparaisse au lec­teur comme "logique", "scientifique". Le lecteur a l'impression de raisonner (et même plus, d'élaborer, d'investiguer) aux côtés du scientifique. C'est le mé­canisme également utilisé dans les dis­cours politiques, religieux, dans les médias. Dans tous les cas, les thèses "nouvelles" apparaissent comme "logi­ques" car elles ne sont pas autre chose que le résultat de l'application du même paradigme par elles partagé. Le caractère "scientifique" ou "valide" qui sera attribué à l'"apport" en ques­tion n'est pas déterminé par sa capaci­té à expliquer et encore moins à trans­former la vie sociale, mais par sa cohérence formelle, dérivée principale­ment de l'identification qui s'opère dans la conscience du lecteur entre la méthode d'investigation et la méthode d'exposition.

Au contraire, quand (comme dans cette série de textes) est exposé un ensemble cohérent et bigarré de thèses totalement antagoniques avec la concep­tion dominante et en général complète­ment inconnues, l'exposition et la relation avec le lecteur présente d'énormes difficultés. Il ne s'agit pas ici de déduire ou d'induire certai­nes thèses d'un ensemble cohérent de vérités jugées scientifiques mais, par contre, de rendre intelligible une autre totalité cohérente. Donner au lecteur la même impression de scientificité que dans l'autre cas est une utopie, chose qui exigerait l'impossi­ble : une exposition en bloc (d'un seul tenant) de cette autre totalité cohé­rente (pour ne pas déjà parler d'assi­milation). Dans ce cas seulement, totalement hors de la réalité du fait que l'exposition commence, de par sa propre nature, avec l'exposition d'une partie, nous pourrions maintenir dans la conscience du lecteur l'illusoire identification entre recherche et exposition.

En réalité, entre la réelle recherche et l'exposition, il existe une contradiction fondamentale qu'il s'avère indispensable d'assumer ouver­tement et de rendre explicite. L'expo­sition d'un ensemble cohérent de thèses (1) qui ne parte pas de la conception dominante de la société et qui, par­tant, ne peut utiliser l'expédient facile de scientificité ci-avant (induction/déduction) apparaît néces­sairement comme une construction étran­ge et a priori, du fait qu'à partir de ce principe de travail sont inévitable­ment formulées des thèses et conclu­sions seulement compréhensibles à partir d'une totalité qui est étrangère au lec­teur.

Quelques écrivains croient avoir dépassé cette contradiction quand ils commencent par définir les concepts qu'ils utilisent puis définissent les relations entre les concepts qu'ils viennent de définir et appellent lois ou thèses ces relations. Cependant, nous sommes, sans aucune exception, devant des écrivains qui, de manière implicite, acceptent la conception dominante dans la société (que cela soit dans les sciences naturelles ou sociales) puis croient pouvoir définir la partie sans le tout (2) et celui-ci comme un ensem­ble de parties liées, sans comprendre jusqu'à quel point l'essence de la partie est donnée précisément par le tout et que le plus élémentaire des con­cepts est une synthèse de déterminations complexes de la totalité. De fait, qu'ils en soient conscients ou non, la définition de ces concepts ou parties, sont aussi des thèses, véritables con­clusions de l'investigation qui n'appa­raissent tout simplement pas comme telles, du fait précisément qu'elles apparaissent au lecteur comme "logiques" c'est-à-dire, pour être présupposées dans leur propre conception globale.

En réalité, la plus simple défini­tion, l'exposition du concept le plus élémentaire est, qu'on le veuille ou non, une thèse. Non seulement les con­cepts complexes de la société capitalis­te (valeur, capital...) mais aussi ce qui pourrait apparaître comme les con­cepts plus simples et primaires de cette société (marchandise, prolétariat, argent, valeur d'usage...) sont en réa­lité le résultat d'un ensemble complexe de la totalité sociale et, comme tels, constituent de véritables thèses (3).

La contradiction méthode de recherche/méthode d'exposition ne peut être supprimée, mais l'important, pour rendre la lecture intelligible, c'est de l'assumer, distinguer méticuleusement et formellement les deux méthodes en assu­mant comme appartenant à l'essence même de la chose le fait que pour le lecteur, l'exposition des résultats de cette in­vestigation lui donne l'impression de se trouver devant une construction sans fondement. Rappelons-nous que Marx estime aussi nécessaire d'éclaircir cette question quand il expose "Le Capi­tal". Ainsi, par exemple, il existait dans la postface à la seconde édition :

"Certes, le procédé d'exposition doit se distinguer formellement du procédé d'in­vestigation. A l'investigation/recherche de faire la matière sienne dans tous ses détails, d'en analyser les diverses formes de développement, et de découvrir leur lien interne. Une fois cette tâche accomplie, mais seulement alors, le mouvement réel peut être exposé dans son ensemble. Si l'on y réussit, de sorte que la vie de la matière se réfléchisse dans sa reproduction idéale, il est probable qu'on ait l'impression d'être face à une construction a priori".

Prétendre que le premier mot de l'exposition soit défini par la totali­té, comme cela se produit en réalité dans le système cohérent qui essaie d'être exprimé, serait aussi absurde que demander des poires à un orme. Cela est également valable pour chacune des thè­ses et de leur relation avec la globali­té; celle-ci ne peut être explicitée dans l'exposition de chacune de ces thè­ses, puisque alors l'exposition, par exemple, du concept de "marchandise" ou de "dictature de la valeur" requerrait déjà l'exposition de la totalité, ce qui n'a pas de sens.

Par conséquent, l'exposition effectuée accepte explicitement le fait qu'elle formule des affirmations, même depuis le début (y compris celles-ci), qui ne sont pleinement compréhensibles en tant que lois régissant le mouvement de la matière, que lorsque la totalité a été appréhendée. Quant à la lecture de cette série de textes, nous ne doutons pas que même ces concepts (avec plus de raisons encore les thèses) qui semblent identiques à ceux utilisés par l'économie politique (valeur d'usage, prolétariat ...) en particulier dans son courant "marxiste", acquièrent une signification différente quant on tient compte de la totalité de l'exposition. Nous croyons pour cela que les premières parties de notre exposition méritent une relecture, après avoir abordé la totalité.

 1.2. VERIFICATION, SCIENTIFICITE, CRITERES DE VERITE

Cela laisse certes totalement ou­vert le problème du caractère scientifi­que de la cohérence exposée. Tandis que les expositions qui appartiennent au ca­dre général de la logique dominante -bourgeoise- n'exigent aucun autre fon­dement que la cohérence formelle et leur correspondance avec cette logique pour apparaître valable, scientifique, etc; nous ne disposons pas quant à nous, de cette possibilité, et pour cette même raison, nous tenons à opposer un autre type de critères.

Le "critère vérité" varie à chaque époque historique en fonction des néces­sités de la société et par conséquent de sa classe dominante. Dans la société du capital, ce qui s'appelle la science, a occupé la place de la religion et s'est substitué à elle en tant que patron de vérité sociale, sans avoir évidemment éliminé la religion comme telle, mais, bien plus, en ayant fait de la science, la religion du mode de production capi­taliste (4).

Dans le champ de l'économie par exemple, ce que Marx définissait comme l'économie vulgaire, représentée actuel­lement de manière principale par des néo-libéraux et des friedmaniens, appar­tient de manière indiscutable à ce qui est considéré science. Pour être admis dans ce camp et pour que ses positions reçoivent les plus hautes décorations décernées par la société en tant qu'ap­position de la qualité scientifique (de­puis les titres de docteurs ou profes­seurs, jusqu'aux prix Nobel), il faut qu'il y ait à la base une cohérence avec les valeurs de la société, c'est-à-dire que les conclusions soient "vérifiables", que si les hypothèses du modè­le en question sont acceptées par simple déduction (formalisées dans la majorité des cas à travers les mathématiques), ces conclusions puissent être prouvées, et tel ou tel comportement des agents de ce modèle, optimalisé.

La "preuve", le critère de vérité, se trouve à l'intérieur même du modèle en question. Il importe peu à la société que ce modèle explique le mouvement de la société réelle et son dépassement humain (5) ou qu'au contraire elle serve à justifier le statu quo, quand il s'agit de lui accorder le grade de scientificité. Ainsi, par exemple, le fait que toutes les théories néolibérales trouvent leur réalisation maximale dans une société de terrorisme étatique généralisé, de camps de concentration et d'extermination humaine, comme l'ont mis en évidence différents auteurs (6), n'a pas d'importance pour la "science" telle qu'elle est définie dans la société.

Nous adopterons le point de vue exactement opposé, à savoir que la con­sidération de scientificité que cette société peut décerner à notre travail ne nous intéresse absolument pas. Si nous utilisons souvent la déduction dans l'exposition, il ne s'agit nullement de "prouver" quelque chose, nide le faire passer comme "logique" mais parce que toutes les formes de communication humaine, y compris le langage et l'écri­ture sont le résultat historique d'une société qui fonctionne sur base de cette "logique" et, de la même manière, il est totalement impossible de se défaire totalement d'elle. Il ne doit en aucun cas être considéré comme un critère de vérité ou de preuve.

Ce qui pour nous constitue, non la validation scientifique de notre travail car tout ce qui est science est dépendant de sa validation sociale bour­geoise, mais bien plus que ça: le cri­tère de pertinence humaine du travail effectué, c'est sa capacité réelle d'ex­pliquer la vie même du développement de la matière (dans notre cas du développe­ment du capital). Cette capacité (ce critère de vérité), nous la savons en même temps incapable de s'exprimer d'elle-même ou, dit d'une autre manière, la théorie ne se vérifie pas dans la théorie, mais dans la capacité à expri­mer et contribuer à la transformation pratique du monde. En dernière instan­ce, la théorie qui est ici exposée ne cherche aucune reconnaissance scientifi­que de la société actuelle, sinon à vérifier sa validité pour contribuer à la transformation du monde, ou mieux encore, pour constituer un pas supplé­mentaire dans la systématisation théori­que de la critique de la société actuel­le et pour participer à cette puissance qui s'érige comme la négation positive de la catastrophe capitaliste : le mou­vement communiste.

Ces éclaircissements préliminaires nous paraissaient indispensables pour que soit clairement établi qu'il n'exis­te aucun terrain neutre, scientifique sur lequel se concurrenceraient les théories de la bourgeoisie et celles du prolétariat comme l'a prétendu le révi­sionnisme, et pour que commence la cri­tique des définitions de l'économie, l'économie vulgaire, l'économie politi­que... la critique de l'économie, sans les préjugés habituels, tel que nous nous proposons de le faire dans les tex­tes suivants. Car si ce qui s'appelle science, totalement subvertie, réinvertie, questionnée et révolutionnaire peut avoir des aspects utilisables pour l'hu­manité future, aujourd'hui, elle est fondamentalement un élément décisif de la puissance oppressive, un levier clé de l'économie nationale et internationa­le, c'est-à-dire de l'augmentation sys­tématique de l'exploitation, de la misè­re et de la faim, un instrument de l'E­tat. Pour cela, de notre point de vue de classe, la science n'a rien à voir avec quelque chose à atteindre; il s'a­git au contraire d'une puissance à ABAT­TRE, à ECRASER, d'une force contre-révo­lutionnaire et oppressive qui ne pourra être détruite par la force révolution­naire et émancipatrice du prolétariat.

Fait également partie de cette puissance conservative et oppressive, tout discours scientifique au sujet de la science en général. Ainsi, comme le fait le point de vue du révisionnisme marxiste qui dit que le mal ne vient pas de la science mais du comment elle est utilisée; à quoi s'ajoutent de larges élucubrations sur le caractère scienti­fique ou non d'une théorie. Cette posi­tion "oublie" en premier lieu que la science n'est ni quelque chose qui tombe du ciel, ni l'illumination d'un individu a-historique, mais un produit réel et concret de la société capitaliste. En tant que telle, comme toute production, sa forme, son contenu, ses modalités, sont déterminées non pour l'utilité ou la nécessité humaine, mais comme production qui permet de valoriser le capital au taux le plus élevé possible. Et de plus, elle est seulement vendable comme produit fini dans la mesure où, comme marchandise, c'est un capital se valori­sant et, comme chose, une force producti­ve (de reproduction, de domination) du capital. Si tant une matière qu'un ordinateur peuvent servir y compris contre la société présente —chose dont nous ne doutons pas qu'elle puisse adve­nir de manière exceptionnelle— cela ne veut pas dire qu'ils ne soient pas directement conçus et réalisés en tant que forces de conservation, chacun des deux ayant pour principal objectif l'augmentation de la force productive du travail non pour libérer l'homme de cette torture, mais pour augmenter l'exploitation (son taux) qui est conçu jusqu'au détail le plus infime pour l'imbécilisation collective, pour impo­ser le mode de pensée dominant, a-histo­rique, logico-formel, binaire, anti-dialectique, contre-révolutionnaire. C'est jusqu'aux définitions scientifiques sup­posées les plus objectives et matéria­listes, comme la définition de l'atome en chimie ou en physique, qui portent la marque d'une époque historique, l'em­preinte de la classe dominante et s'ar­ticulant dans tout le système de pensée qui permet la reproduction de cette société d'exploités et d'exploiteurs.

2- ECONOMIE VULGAIRE ET ECONOMIE POLITIQUE : DEFINITION

Dans cette partie de notre tra­vail, nous établissons un ensemble de définitions nécessaires, en opposition desquelles sera définie la critique de l'économie politique. Il s'agit de pré­ciser les grandes conceptions à propos de la réalité économique (de l'"écono­mie") que la société présente comme le produit de sa propre affirmation (écono­mie politique et économie vulgaire), et de spécifier leurs caractéristiques principales: leur objet, leur méthode et leur fonction sociale (7).

Pour les mêmes raisons, déjà expo­sées, dans le premier texte, à propos des difficultés de l'exposition, ce qui est élaboré dans cette partie du texte n'acquiert sa signification totale —et par conséquent sa nécessité n'est comprise— qu'avec la définition de la critique de l'économie.

2.1. DISTINCTION ENTRE ECONOMIE POLITI­QUE ET ECONOMIE VULGAIRE.

Il y a plus d'un siècle, Marx éta­blissait la distinction fondamentale en­tre économie politique et économie vul­gaire, définissant l'une en opposition à l'autre :

« J'entends par économie politique classique toute économie qui, à partir de William Petty, cherche à pénétrer l'ensemble réel et intime des rapports de production dans la société bourgeoise par opposition à l'économie vulgaire qui se con­tente des apparences, rumine sans cesse pour son propre besoin et pour la vulgarisation des plus grossiers phénomènes les matériaux déjà élaborés par ses prédéces­seurs et se borne à ériger pédantesquement en système et à procla­mer comme vérités éternelles, les illusions dont le bourgeois aime à peupler son monde à lui, le meil­leur des mondes possibles ». (8)

La distinction reste totalement valable, pertinente et de grande utilité pour la critique des doctrines économi­ques, bien qu'elle ne se traduise pas dans l'absolu par une séparation nette des "écoles"(9) comme cela a été pré­tendu. Malgré qu'aujourd'hui, comme Marx lui-même l'avait expliqué et pro­nostiqué(10), l'économie politique a cessé d'exister comme expression organi­que avec des caractéristiques totalement propres et différentes telles que l'avaient montré les écrits de Smith, Ricardo et autres, elle —y compris en ses expressions actuelles (keynésiennes, ricardiennes, "marxistes")— oscille en permanence et s'abaisse jusqu'à l'écono­mie vulgaire, sans que l'on puisse dis­tinguer fondamentalement chez tel ou tel auteur à quelle conception de base il appartient; la distinction entre celles-ci reste fondamentale bien qu'il ne s'a­gisse pas de clarifier tel ou tel auteur, mais de comprendre le type de conceptions possibles et les détermina­tions de celles-ci comme produit des rapports de production. Ainsi par exem­ple, il est fondamental de comprendre le changement nécessaire de conception que doit réaliser l'économiste stalinien et post-stalinien qui passe de l'économie politique à l'économie vulgaire. En ef­fet, celle-ci définit l'économie comme le faisait l'économie politique: elle possède à la base la même théorie de la valeur (théorie qu'elle nomme de la valeur travail), cherche le même type de lois dans l'économie (objectives, socia­les ...) accepte même la lutte des clas­ses... mais oublie aussitôt tout cela quand il s'agit d'analyser sa propre so­ciété mercantile. Malgré qu'elle n'ail­le pas jusqu'à accepter la religieuse formule trinitaire, elle nie la lutte des classes, prétendant qu'elle a dispa­ru en dépit de l'existence inoccultable du salaire, de l'argent... substitue la recherche des lois objectives et socia­les par une logique du choix; considère même que la valeur d'une marchandise peut être déterminée par l'utilité, acceptant par conséquent une conception subjective de la valeur dans une société mercantile. Elle réalise de plus l'apo­logie du monde de la marchandise et de son harmonie ("lois de développement harmonieux de l'économie nationale") redéfinit l'économie à l'instar de n'importe quel économiste vulgaire, comme une science au service de l'opti­misation dans l'utilisation de certains moyens rares pour la réalisation de fins multiples.

Pour caractériser adéquatement les différences de base entre économie poli­tique et économie vulgaire, il convient d'exposer brièvement l'objet et la méthode de chacune des deux grandes con­ceptions. Cependant, une mise au point préalable s'impose. Différents auteurs ont essayé de classifier les écoles d'économie, et quand ils se disent marxistes, ils tiennent nécessairement à parler de 1'"économie politique", et de l'"économie vulgaire". Mais ce qui achè­ve de dénaturer totalement chacune des deux catégories, c'est quand à ces deux courants s'ajoute une troisième "école" et jusqu'à une quatrième ! C'est le cas d’Oscar Lange dans "L'économie dans les sociétés modernes" qui, à propos de l'explication des théories économiques bourgeoises, après avoir exposé l'écono­mie politique et l'économie vulgaire, ajoute en premier lieu ce qu'il appelle l'école historique, qui à son tour, se divise en "vieille école historique" (Rocher, Hildebrandt, Knies) et "jeune école historique" (de Schomoller, Bucher et Luc Brentano), plus d'autres auteurs comme Sombar et Weber et en second lieu, l'institutionnalisme (Vebleu, Mitchell, Gommons ... et plus tard Hobson).

Avec cela, Lange ne fait que démontrer ne rien comprendre du tout à ce qui est une conception générale en "économie", étant donné que les catégo­ries "économie vulgaire", "économie politique" n'existent pas pour énumérer les tendances, opinions ou écoles mais caractérisent une réelle conception du monde, et comme telles et à l'intérieur de l'économie politique, il n'y a que deux conceptions possibles. Ainsi, peut-il y avoir soit une théorie objective de la valeur, soit une conception subjecti­ve de celle-ci, et, dans la majorité des cas, les doctrines économiques mélangent chacune des deux, mais la prétention d'inventer une théorie de la valeur d'un type essentiellement différent est une absurdité parce qu'elle devrait néces­sairement recourir aux éléments objec­tifs de la valeur (indépendamment de la subjectivité des hommes) et/ou se recon­naître dans l'idéologie subjective (dépendant de l'utilité qu'offre un objet).

Il existerait des dizaines, cen­taines ou milliers d'écoles, opinions, tendances selon le critère de classifi­cation utilisé; mais la contradiction économie vulgaire/économie politique ne peut tenir en trois pôles, ni quatre, mais nécessairement en deux, quoique (et cela constitue l'abc de la dialectique) la synthèse des deux constitue une thèse qui donne naissance à une nouvelle anti­thèse (critique de l'économie). En réa­lité, il est aussi absurde de prétendre découvrir une nouvelle conception, une troisième conception en économie, que de prétendre qu'outre l'idéalisme et le matérialisme pourrait exister une autre conception en philosophie. Le fait que tel ou tel auteur, école, tendance, etc. ne maintienne pas toutes les caractéris­tiques des conceptions de base et qu'il est visible que celles-ci oscillent entre l'une et l'autre jusqu'à souvent prendre le pire de chaque (par exemple, l'idéalisme logico-formel), loin de sup­poser l'inutilité ou le dépassement de la contradiction fondamentale des con­ceptions, confirme toute sa validité.

Il est évident que pour les carac­tériser brièvement comme nous le ferons ici, il est nécessaire de se référer aux écoles les plus représentatives de cha­cune des conceptions. De ce qui a été dit antérieurement pour caractériser l'économie politique, nous devons nous référer aux économistes classiques et pour caractériser la conception vulgaire de l'économie, nous nous renverrons aux subjectivistes (qui sont en quelque sorte les vulgarisateurs de l'économie vulgaire) dans leur variante dominante: l'école néo-classique.

2.2. OBJET ET METHODE DE L'ECONOMIE POLITIQUE

L'économie politique part de l'analyse de la réalité économique, de l'existence de contradictions de classe et, à partir de ça, délimite son objet. Son plus grand théoricien, David Ricardo, délimite ainsi l'objet de l'économie politique : "Les produits de la terre, càd tout ce qui est extrait de sa surfa­ce à travers les efforts combinés du travail, des machines et des capitaux, se répartit entre les trois classes sui­vantes de la communauté, à savoir: les propriétaires terriens, les possesseurs de fonds ou de capitaux nécessaires pour cultiver la terre, les travailleurs qui la cultivent. Chacune de ces classes obtient cependant, selon l'état de civi­lisation, une part très différente du produit total de la terre sous le nom de rente, de bénéfice du capital et de sa­laires, et cette part dépendra à chaque époque de la fertilité de la terre, de la croissance du capital et de la popu­lation, du talent, de l'habilité des cultivateurs, enfin, des instruments employés dans l'agriculture. Déterminer les lois qui régissant cette distribu­tion est ainsi le principal problème de l'économie politique." (11)

En tenant compte cependant de l'ensemble de l'oeuvre de tous les au­teurs classiques, il nous paraît totale­ment pertinent de considérer également comme faisant partie de l'objet de l'é­conomie politique, la détermination des lois régissant la production de ce qui sera distribué. En effet, elles étu­dient de fait les lois qui régissent la production et la distribution dans la société. Cela concorde enfin avec la définition que donne Engels de l'écono­mie politique : "L'économie politique... est la science des lois qui régissent la production et l'échange des moyens matériels de subsistance dans la société humaine." (12)

Plus décisif et important pour l'érection de l'économie politique en tant que science à l'époque de l'apogée du matérialisme et du positivisme, c'est la reconnaissance de ce que la réalité objective obéit à des régularités déter­minées qui peuvent être investiguées, analysées et énoncées en tant que lois de l'économie politique (13). L'analyse proprement dite de cette réalité écono­mique conduit l'économie politique à établir en tant que jalon analytique premier et fondamental le fait que le travail est la source de toutes les richesses des nations et à considérer la théorie de la valeur comme la pierre angulaire de l'économie politique.

Quant à la méthode de connaissance de l'économie politique, elle est la résultante de l'application de celle des sciences aux sciences sociales, elle est fondamentalement matérialiste et positi­viste, étudie la réalité à partir de l'observation expérimentale et procède sur base de la décomposition analytique de la réalité qu'elle essaie de repro­duire par la voie de la pensée. Elle utilise l'abstraction, l'isolement des catégories fondamentales, la concrétisa­tion et essaie de vérifier la théorie dans la réalité. Elle se propose par conséquent d'élaborer des lois objecti­ves, en tant que reproduction de celles existant dans la réalité économique (dans l'objet) et sociale. Comme telle, elle est à proprement parler une science sociale.

Pour terminer cette brève exposi­tion à propos de l'objet, la méthode et la fonction sociale de l'économie poli­tique, nous mentionnerons quelques caractéristiques centrales que nous pourrons seulement spécifier quand nous aborderons la critique de l'économie politique :

-         Elle est essentiellement a-historique ;

-         Elle correspond fondamentalement à la bourgeoisie et plus spécifiquement aux fractions qui sont habituellement dénommées progressistes càd celles qui tentent des réformes en profondeur.

2.3. OBJET ET METHODE DE L'ECONOMIE VULGAIRE

Pour arriver aux économistes vul­gaires actuels, les néo-classiques moné­taristes parmi lesquels Friedman fait figure de représentant, les économistes auront fait un long chemin, au cours du­quel ils se seront séparés idéalement, au nom de l'harmonie et de la liberté de choisir (14), de toute explication de la société capitaliste dont le développe­ment se manifestait objectivement comme synonyme de développement de ses contra­dictions et de ses catastrophes.

L'économie vulgaire, dont les ori­gines peuvent se retrouver dans l'écono­mie politique vulgarisée, a disposé d'un ensemble de représentants avant d'abou­tir à ses formalisations propres. Dans ce maillon intermédiaire, nous trouvons par exemple les économistes J.B. Say, Th. Malthus, Carey, Bastiat, Durhing, J. Mill, J.S. Mill, Senior, Jevons et au­tres Menger, qui est considéré comme le fondateur de la conception subjectiviste définit, en tant qu'objet de l'économie "l'utilité comme signification de l'ob­jet pour le bien-être". Ses représen­tants les plus connus à cette époque seront Walras, Pareto, Böhm-Bawerk... Avec Alfred Marchait, la conception prend la forme précise de l'école néo­classique actuelle, qu'annoncent L. Robbins, E. Schneider, P. Samuelson et tant d'autres.

Tous les néo-classiques modernes s'identifient à cette définition donnée par Lionel Robbins, de l'objet de l'éco­nomie : "La science qui étudie la con­duite humaine comme une relation entre fin et moyens limités qui ont différen­tes applications" (16). Ainsi, celle de Schneider, quoiqu'elle tente de voir de manière plus complète, ne contient aucun changement substantiel : "Le domaine de la science économique est ce secteur de l'activité de l'homme consistant en actes de disposition de moyens rares pour la réalisation de fins humaines qui résultent de nécessités et de désirs".

Comme résultats de ces défini­tions, il ne s'agit pas d'étudier une sphère particulière de la société (sphè­res économiques : production, distribu­tion ... comme c'est le cas en économie politique) telle qu'elle est, mais de situer dans la prise de décision et de déterminer quelle serait l'affectation la plus rationnelle des ressources dans la perspective d'obtenir des fins alter­natives. De cela se dégage déjà le fait que le type de lois qui essaient de déterminer cette théorie économique ne sont pas objectives, sociales (de fait, tout le caractère social de l'économie est ignoré!), mais subjectives et praxologiques, et que l'économie ainsi com­prise peut être appliquée à n'importe quel type de conduite humaine qui suppo­se la renonciation à certaines choses pour obtenir telles ou telles fins : elle peut être appliquée tant aux déci­sions économiques que religieuses, poli­tiques, idéologiques, d'utilisation du temps libre.

Cette recherche de la décision ra­tionnelle, part d'un postulat spéculatif fondamental, à savoir que l'homme par nature (dans n'importe quel type de so­ciété) cherche à maximaliser une certai­ne chose (dont la dénomination moderne est l'utilité). Cette conception an­thropologique qui se trouvait déjà pré­sente dans l'économie classique, et spé­cialement chez David Ricardo, selon lequel la nature humaine serait régie par l'intérêt personnel qui viserait à la maximalisation des gains, est le véritable principe économique de cette école. Avec Senior, ce principe est défini comme l'obtention de richesses supplémentaires pour le moindre sacrifice possible (ou une maximalisation des revenus pour une minimisation des ef­forts), tandis qu'avec Jevons, la rela­tion se réifie (chosifie) totalement et l'objectif de l'homme est défini comme l'obtention du plaisir maximum dans sa relation aux objets pour un déplaisir minime. Marshall considère que l'homme cherche à maximaliser le bien-être maté­riel qui, selon lui, s'obtient moyennant la possession de biens.

L'économie telle que ces messieurs l'entendent, ne s'intéresse absolument pas à expliquer ce principe économique. Le « comment il est possible qu'un homme ait pour objectif cette maximalisation » est une question soigneusement tenue en dehors de l'objet de l'économie, de là son caractère de postulat spéculatif. A plus forte raison encore, l'homme même, la genèse historique de cet homme que ces messieurs imaginent éternel et uni­versel, constitue une donnée a priori que l'économie ne doit pas traiter. L'homme avec son grand H, c'est l'homo economicus, celui qui cherche à maxima­liser l'utilité.

L'utilité, c'est toute grandeur susceptible d'être réalisée à divers degrés par ce qui est susceptible d'être maximalisé. Quand cette grandeur possè­de un contenu religieux, elle se nomme salvation; quand elle a un contenu poli­tique, elle s'appelle pouvoir; quand son contenu est matériel, elle se transforme en profit, salaire ou revenu; et quand son contenu est psychologique, elle est appelée plaisir... L'économie se transforme par conséquent en une science formelle qui s'occupe de l'actualité ra­tionnelle orientée vers la maximalisa­tion de n'importe quelle espèce de grandeur.

Pour finir, la théorie de la va­leur travail est abandonnée et la con­ception subjective de la valeur et des prix comme résultante de la théorie du consommateur et de la demande d'un côté et de la théorie de l'entreprise et de l'offre de l'autre, prennent sa place. Dans tous les cas de figure, ils tour­nent le dos aux relations socio-économi­ques réelles et contradictoires, consi­dérant exclusivement la relation homme-chose (ou la relation de l'homme avec lui-même en tant que différentes alter­natives d'utilité) qui est exactement la même, que cet "homme" soit un agriculteur médiéval, un entrepreneur industriel, un ouvrier exploité, un spéculateur en bourse ou un chômeur. Mais comme l'éco­nomiste vulgaire se trouve en plein pro­cès déductif, avec son homo economicus, avec son homme idéel, il ne veut pas être molesté par la bassesse de la réa­lité quotidienne de l'homme réel (17) et imagine toujours un homme isolé, faisant de l'"économie" hors de la société; ce qui, comme Marx l'a signalé, est aussi absurde que d'imaginer un langage sans société. De là, les robinsonnades qui continuent à proliférer avec tant de succès dans les universités et qui cons­tituent la quintessence des théories de l'équilibre.

Bastiat écrivait déjà dans ses "harmonies économiques" : "Les lois éco­nomiques agissent selon le même princi­pe, il s'agit soit d'une agglomération d'hommes nombreux, de deux individus ou même d'un seul, condamné par la force des circonstances à vivre isolément. Si cet individu pouvait subsister isolé pendant quelques temps, il serait à la fois capitaliste, entrepreneur, ouvrier, producteur et consommateur. Toute l'évolution économique s'accomplirait en lui" (18). La société est toujours cette société fantôme qui résulte de la somme des "hommes" économiques, des "hommes" essentiellement isolés. Boukharine a fait un rapide récapitulatif des exem­ples de ces "Robinson économiques" (19) qui apparaissent chez les économistes vulgaires les plus connus à son époque : Böhm-Bawerk et Manger. Il dit aussi (citant dans chaque cas la référence correspondante) :

« Böhm-Bawerk choisit ses exemples pour exposer ses points de vue : "un homme se trouve près d'une source d'où jaillit en abondance une excellente eau potable", avec ces mots commence l'ana­lyse de la théorie de la valeur de Böhm-Bawerk. Après cela, apparaissent sur scène : un voyageur dans le désert, un agriculteur isolé du monde entier, un colonisateur "isolé dans sa cabane au milieu de la forêt vierge ", etc. On peut trouver chez Manger des exemples du même type : "les habitants d'un oasis",

Même de nos jours, les plus clairs représentants de l’économie vulgaire n'éprouvent aucun inconvénient à proclamer la caractère naturel et universel de leur science: ainsi, par exemple, Samuelson présentera les « problèmes fon­damentaux de toute société économique » de la manière suivante :

"Toute, société, que ce soit un Etat communiste (sic, sic, sic) totale­ment collectivisé, une tribu de Polyné­sie, une nation industrielle capita­liste, une famille de Robinsons suisses ou Robinson Crusoé (et où pourrait aller jusqu'à y ajouter une ruche d'abeilles) doit résoudre de quelconque manière trois problèmes économiques fondamen­taux, à savoir :

1. Quels biens faut-il produire et en quelles quantités ? Ou dit d'une au­tre manière, parmi les multiples mar­chandises et services (20), lesquels doivent être produits et en quelle proportion?

2.        Comment doivent être produits ces biens ? Ou dit d'une autre manière, par qui, avec quelles ressources et avec quel genre de procédés techniques ?

3.        Pour qui ces biens doivent-ils être produits ? Ou dit d'une autre manière, qui sera habilité à bénéficier des marchandises et services procurés par l'appareil de production ? Ou, pour exprimer la question en termes diffé­rents, comment le produit naturel total doit-il être réparti entre les diffé­rents individus et familles ? (21).

Ces trois questions sont fondamentales et communes à tous les systèmes économiques."

La méthode de l'économie vulgaire est totalement déterminée en tant que logique formelle du choix. Ses procédés principaux sont ceux de la logique formelle, l'induction et la déduction (avec une préférence claire pour l'as­pect mathématique de cette dernière). Mais dans tous les cas, le véritable point de départ est un ensemble de pos­tulats spéculatifs qui, de manière inconsciente ou consciente, sont le résultat de l'induction ou de la généralisation ahistorique et asociale d'une certaine observation. L'observation, l'expérimentation, ne constituent jamais ce qui donne vie à l'exposition, mais dans tous les cas, l’économie néo-classique part de suppositions (22), de postulats, et puis, au travers du procédé logique déductif, s'élaborent les lois auxquelles le comportement des sujets économiques devra s'ajuster. L'économie vulgaire ne se soucie pas d'expliquer comment elle arrive à de telles suppositions, n'est même pas totalement consciente du procès observa­tion/déduction que, malgré elle, elle réalise, mais considère que tant la recherche, l'investigation que l'exposi­tion commencent avec le raisonnement déductif ; considère en outre la science comme synonyme de déduction et la véri­fication comme identique à la cohérence interne du modèle, "vérification" à laquelle les mathématiques, l'économétrie, etc. donneraient les plus grandes garanties. Cette religiosité quantitati­ve, logico-formelle qui domine la "science économique contemporaine" est suffisamment connue, l'irréalité des suppositions qu'elle assume a été égale­ment critiquée, mais la méthode inductive d'élaboration de telles suppositions a été beaucoup moins critiquée, ce qui, du fait d'axer la critique sur la seule partie qu'elle décide d'exposer, ne man­que pas de faire le jeu de l'économie vulgaire. D'autre part, c'est précisé­ment dans ce procédé qu'apparaît le plus clairement le lien réel de l'économie avec la réalité, en tant que théorie d'une classe sociale spécifique —la bourgeoisie— pour la défense d'un mode de production spécifique —le capita­lisme—.

Il suffit de se demander d'où sor­tent toutes ces suppositions spéculati­ves des économistes vulgaires pour trou­ver dans ce monde sa réponse. D'où vient ce postulat qui parcourt toute l'économie vulgaire depuis plus d'un siècle d'existence, selon lequel l'ob­jectif, de l'homme est de maximaliser l'utilité, de posséder le maximum de bien-être matériel, etc ? Ni plus ni moins que du capitaliste réel, en chair et en os. L'induction oeuvre précisé­ment, en général de manière inconsciente tant pour les capitalistes que pour leurs économistes qui s'imaginent que le monde a fonctionné, fonctionne et fonc­tionnera toujours à leur image et à leur ressemblance et qu'eux-mêmes sont la nature de l'homme se réalisant. Avec ce saut du particulier au général, à partir de ce type particulier et borné, agent d'une société aussi particulière et bornée, est bâti l'homme général, l'hom­me naturel, et la société générale et naturelle.

Ils opèrent de la même manière avec chacun des autres grands postulats spéculatifs: l'existence d'un cadre institutionnel juridico-politique, l'existence d'une échelle de préférences pour le consommateur (aussi dénommée fonction d'utilité), les structures techniques données (sur base desquelles s'élaborent ce qui est appelé les fonc­tions de production). Par conséquent, les postulats ne sont pas seulement idéels et incapables de refléter la réalité, comme cela a été de nombreuses fois souligné, mais ils expriment cette réalité caricaturée en tant que résultat de l'idéalisation que fait le capital de lui-même.

Les lois de l'économie vulgaire sont donc essentiellement formelles et praxéologiques (c'est-à-dire normatives de la pratique), obtenues par l'idée et la raison pure, elles n'admettent aucune contradiction avec la réalité économi­que, sont associales, ahistoriques, et de plus, obtenues fondamentalement à partir de postulats spéculatifs, elles sont spéculatives. La fonction sociale de ces lois est fondamentalement de traduire le langage de la science, les idées que les agents de la production bourgeoise se font de la société, d'oc­culter les antagonismes réels, de réali­ser l'apologie de cette société en l'identifiant à son pôle positif (23); elles représentent essentiellement les intérêts de la fraction de la bourgeoi­sie qui se considère conformément au statu quo, avec ce qui est normalement appelé conservatrice, réactionnaire(24). C'est à cette propriétaire d'en­treprises « publiques » et « privées » que cette économie offre ses meilleurs ser­vices, non seulement comme justifica­tion, défense, apologie, mais aussi com­me instrument technique déductif pour l'affectation des ressources de manière cohérente avec la maximalisation du taux de profit, et en général pour l'adminis­tration des affaires. Ce dernier point a déjà été méprisé à suffisance par l'économie politique qui se contente de ridiculiser les économistes néo-classi­ques pour leur détachement total vis-à-vis de la réalité, sans comprendre la validité technique (précisément pas com­me science mais comme logique formelle du choix) de cette économie néo-classi­que. Cependant cette dernière a démon­tré être la plus apte pour la prise de décision au niveau de l'entreprise et au niveau étatique, en cohérence avec les nécessités du capital (ce qui constitue son véritable objectif), tandis que l'é­conomie politique, en tant que concep­tion, poursuit sa complète décadence et finit toujours par faire rentrer par la fenêtre ce qu'elle expulse par la porte: elle critique jusqu'à lassitude l'éco­nomie vulgaire, jusqu'à ce qu'elle doive administrer le capital et, dans ce cas, elle se vulgarise complètement. Une confirmation irréfutable de cette thèse c'est l'importance toujours croissante de l'enseignement d'une économie chaque fois plus néo-classique dans les pays dont la doctrine d'Etat est l'économie politique : Russie, Pologne, Cuba ...

2.4. OPPOSITION FONDAMENTALE ENTRE ECO­NOMIE POLITIQUE ET ECONOMIE VULGAIRE

Schématiquement et sans prétendre être exhaustif, nous pourrions signaler les aspects suivants comme les plus fondamentaux de l'opposition entre économie politique et économie vulgaire, ce qui servira en même temps de synthèse du chapitre.

1. Tandis que l'économie politique étudie la réalité, se charge de découvrir les lois sociales qui régis­sent la production, la distribution et la consommation, ce qui l'amène à accep­ter l'existence des contradictions so­ciales et de la lutte des classes dans sa propre théorie, l'économie vulgaire n'a pas tant pour objet d'étudier l'être des choses, mais d'étudier les règles que devra adopter l'activité humaine pour maximaliser une certaine grandeur considérée comme finalité de l'activité économique (utilité). Quand elle se ré­fère à la réalité économique et à la lutte des classes, elle le fait en sor­tant de son propre objet d'étude et con­sidère ces dites réalités non comme quelque chose d'inhérent à la société du capital, mais comme certaines altéra­tions (c'est ainsi que sont introduits les monopoles -"concurrence imparfaite", les syndicats, etc.) de ce monde de Robinsons et de concurrence parfaite à partir duquel elle élabore ses catégo­ries et réalise ses élucubrations déductives.

2. Le type de lois qu'élabore l'éco­nomie politique prétendent être objectives, sociales et historiques (25) dans un double sens; dans celui de refléter les lois qui existent dans la réalité même des choses (26) et dans ce­lui de les reconnaître comme étrangère à la volonté des hommes, alors qu'au con­traire celles de l'économie vulgaire partent précisément de la volonté des hommes, de la motivation individuelle et (27) essaient de "rationaliser" le com­portement économique des hommes, c'est-à-dire assurer la maximalisation de la fin poursuivie; ces lois sont par consé­quent praxéologiques.

3. Cette opposition des caractères objectifs et subjectifs respectifs aux deux conceptions, au sein de leurs catégories et dans l'enchaînement de leurs catégories, càd dans leurs lois, apparaît notablement concentré dans cette pierre angulaire de toute doctrine économique qu'est la théorie de la va­leur des marchandises : l'économie poli­tique a une conception objective de la valeur, tandis que pour l'économie vul­gaire, la valeur est une grandeur inté­gralement subjective. C'est-à-dire que pour l'économie politique, la valeur est essentiellement déterminée par le temps de travail incorporé dans les marchandi­ses (28), grandeur sociale objective qui ne dépend absolument pas de la volonté, du plaisir, du déplaisir de la motivation des individus; pour l'économie vul­gaire qui ignore l'étude des relations objectives entre les hommes que supplan­tent les relations subjectives entre homme et chose, la valeur est confondue avec le prix, à la confluence de l'offre et de la demande (celles-ci étant à leur tour déterminées par la valeur d'usage, par l'utilité que retire un homme de la possession de cette chose).

4. Les différences méthodologiques restent implicites dans les points antérieurs: l'économie politique est essentiellement matérialiste et positi­viste, elle part de l'observation et de l'expérience, étudie la réalité, la décompose analytiquement, compare ses conclusions avec la réalité, essayant toujours de s'approcher asymptomatiquement de la réalité par la voie de la pensée, tandis qu'au contraire l'écono­mie vulgaire est essentiellement idéalisto-spéculative, la réalité en tant que telle n'entre pas dans l'analyse, ni ne se soucie de refléter celle-là (bien qu'elle soit en dernière instance cette réalité, celle qui dicte à l'apologiste les hypothèses, les présupposés) mais elle procède à partir d'un ensemble de postulats spéculatifs à partir des­quels s'opèrent la déduction et par consé­quent cette économie n'est plus qu'une logique du choix de laquelle elle essaie de définir le "rationnel" en concordance avec ce qui se définit comme le principe économique.

5. Alors que l'économie politique peut critiquer la société présente dans de nombreux aspects et critiquer aussi sa vision idéaliste, l'économie vulgaire est essentiellement une proposition d'administration efficace.

C'est ici que s'exprime synthétiquement l'opposition. Dans les textes suivants nous verrons jusqu'à quel point les deux pôles fornent une unité, contre laquelle se dresse la critique de l'économie.


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notes


1) Laissons ici de côté le cas de l'exposition expliquant l'histoire même de l'investigation dans ses différentes phases et révolutions.

2) La critique de cet analytisme et son opposition avec la méthode globale sera traitée plus tard.

3) Comme on l'observera, la contra­diction exposition/investigation saute aux yeux y compris quand cette contradiction prétend être exposée: de fait nous expliquons ici une thèse qui apparaît dans l'exposition comme une affirmation pré-construite sans fonde­ments et qui est la conclusion des résultats globaux de l'investigation.

4) Lire a ce sujet : "Notes critiques sur le matérialisme historique" dans Le Communiste n°l3.

5) Nous tenons déjà ici un exemple clair d'éléments seulement compré­hensibles à partir de la totalité de l'exposition (celle-ci une fois saisie, ces éléments sont d'une simplicité tota­le). En effet, c'est uniquement en com­prenant que l'essence de la critique de l'économie politique est l'étude nécro­logique du capital, que cette affirmation devient une évidence.

6) Lire par exemple : "Monetarismo e ideologia. De la mano invisible a la manu militari" de René Villareal in Comercio Exterior, vol. 32, n°l0, pages 159 et suivantes, où l'auteur développe la thèse suivante : "Les idées du monétarisme friedmanien et de ce qui est appelé l'économie de l'offre, de même que le mouvement politique auquel a donné naissance la contre-révolution monétariste... constitue en réalité un programme idéologique et politique... conformément à l'expérience dans le Cône Sud, la loi du marché portée à ses dernières conséquences, suppose la loi martiale. Cela signifie associer de manière indissoluble la main invisible du marché à la main militaire de l'autoritarisme".

7) L'ensemble cohérent de ces élé­ments essentiels, objet, méthode,fonction sociale, est ce que nous appelons la "conception". Le fait que ces éléments soient assumés ou non par les auteurs comme totalité ou que ceux-ci les ignorent complètement ne nous intéresse pas ici.

8) K. Marx - Le Capital, livre I, en note infrapaginale.

9) Marx signalait déjà en son temps que les économistes classiques tombaient souvent dans les aberrations de l'économie vulgaire, y compris dans son expression: la formule trinitaire. Cf. par exemple: Le Capital, livre

10) Lire par exemple : "De Ricardo à l'économie vulgaire" dans "Théo­ries de la plus-value", tome II, de K. Marx.

11) Ricardo David : "Des principes de l'économie politique et de l'im­pôt ".

12) Engels F. : "Anti-Durhing"

13) II est certain que ce matéria­lisme, comme tout matérialisme vulgaire, était à son tour basé sur un ensemble d'idées dont la relation avec la réalité n'essayait pas d'être établie mais était considérée comme postulat préliminaire à l'analyse. C'est le cas de la "vision classique" (qui fut expo­sée pour la première fois systématique­ment par Adam Smith) qui consiste à con­cevoir l'économie comme un mécanisme ordonné résultant d'un ensemble de déci­sions individuelles qui opèrent sur base du mécanisme de preuve, erreur et recti­fication et selon lequel, en dépit de ce que chaque individu prenne telle ou telle décision en fonction de son propre intérêt (ce qui constitue le principe économico-anthologique de toute la conception classique) serait compatible sur le marché comme si une main invisi­ble orientait ces décisions individuel­les dans le sens de la totalité. Cette vision ne fait pas partie de l'analyse de la réalité économique proprement dite, ne dérive pas d'une confrontation minutieuse théorie/réalité, ni ne dérive de manière exclusive de l'observation de la réalité même, elle n'est qu'un acte cognitif pré-analytique.


14) "Liberté de choisir" est le titre du dernier pamphlet apologétique écrit par Friedman.

15) Marx - Théories de la plus-value, tome III.

16) Robbins. L : "Nature et significa­tion de la science économique"

17) L'économie vulgaire correspond à un hégélianisme sans dialectique !

18) Cité par Boukharine dans "Economie politique du rentier".

19) II est curieux de constater que même cet "homme économique" qui est capable de décisions économiques, de la liberté de choisir d'un Friedman, qui prétend représenter tous les hommes et jusqu'à l'Homme en général, soit toujours et systématiquement Robinson et non Vendredi, le maître et jamais l'es­clave ! Ici réside le véritable lien avec la réalité de l'économie vulgaire, c'est l'économie de ceux qui "sont li­bres de choisir", c'est une "économie des capitalistes", et il s'agit de trou­ver les meilleures formes pour l’admi­nistrer.

20) Remarquons jusqu'à quel point l'universalisation et la naturali­sation n'ont aucun point de départ naturel et universel, mais l'horizon étroit et borné du bourgeois moyen, càd que ce qui n'est qu'une forme sociale et histo­rique spécifique: la production de mar­chandises est imaginée, au départ, comme éternelle, générale et même plus uni­verselle que l'espèce humaine.

21) On remarque en passant que pour l'économiste vulgaire son monde universel et naturel comporte toujours : l'individu, la famille, la nation et pourquoi pas l'Etat national !

22) Les postulats fondamentaux de la conception (comme par exemple la conception anthropologique de l'homme à n'importe quelle époque et de n'importe quelle classe, cherchant l'utilité maxi­male) restent généralement implicites et il n'est pas jugé nécessaire de les expli­quer. Seuls sont rendus explicites certains postulats de seconde catégorie (n'étant pas pour autant plus proches de la réalité, comme par exemple, la "concurrence parfaite").

23) « Idéalisation que le capital fait de lui-même », « associe en idée, la société à son pôle positif », sont toutes des expressions qui acquerront toute leur signification dans le cours postérieur de l'exposition.

24) Cependant, la thèse de Boukharine qui l'associe exclusivement a la fraction du capital se retirant de l'activité patronale pour vivre de rentes ne nous paraît pas pertinente.

25) Elles ne le sont toutefois jamais dans leur totalité... L'économie politique renonce en apparence au carac­tère historique des lois économiques. Marx notait que pour les économistes classiques, il y eut une histoire mais que déjà il n'y en avait plus. Le capi­talisme (ou mieux dit: le pôle positif du capitalisme) est, pour l'économie po­litique, le maillon final de l'histoire, et pour défendre cette position, l'économie politique non seulement renonce au caractère historique de l'analyse du ca­pitalisme, mais aussi de  l'analyse du passé: toutes les catégories actuelles paraissent exister depuis toujours dans l'économie politique. Par conséquent, si nous signalons ici que les lois pré­tendent être historiques, c'est pour si­gnaler une opposition réelle avec l'éco­nomie vulgaire, car l'économie politique s'occupe de l'évolution historique de la société, mais il faut garder présent à l'esprit que cet objectif est toujours trahi dans la pratique, que, dans l'ana­lyse historique, l'histoire comme globa­lité est toujours liquidée même si par­fois quelques-uns de ses épisodes sont maintenus (par exemple, la critique de la société féodale, critique du pôle négatif du capitalisme: la misère, le "sous-développement", l'"antidémocratisme").

26) Ces lois sont généralement appe­lées "lois de l'économie politi­que". Pour l'économie vulgaire, cette distinction, du fait qu'il ne s'agit pas de reproduire la réalité sous la forme de la pensée, n'a pas de sens : toutes les lois sont des lois de l'économie.

27) Résumant le subjectivisme, Sombart dit que "la motivation de l'acte économique individuel se rencontre toujours au centre même du système". Cité par Boukharine.

28) Le fait que les classiques, y compris D. Ricardo, renoncent tout de suite à cette position et s'approchent, au travers de la théorie du "coût de production" et de celle de l'offre et de la demande, des conceptions subjectivistes, ne fait que confirmer ce que nous signalions en début de chapitre : même les classiques sortent de leurs propres conceptions —l'économie politi­que— et adoptent des aspects caracté­ristiques de l'économie vulgaire.

 

 

CE27.5 Contributions à la critique de l'économie