Lois anti- terroristes, misère, sacrifices pour l'économie nationale, crétinisation massive, les Versaillais continuent à canonner. Çà et là, au Limbourg, à, Dunkerque, en Angleterre, en Italie, quelques timides réponses, locales, vite neutralisées ; la force de la non-lutte reste gagnante.

La crise qui secoue l'Europe ne provoque pour l'instant comme réaction dans notre classe, que la concurrence accrue entre prolétaires, le repli sur soi, la peur du lendemain. La crise de leur monde, considérée par les gauchistes comme facteur révo­lutionnaire, se révèle n'être que l'arme la plus puissante de la contre-révolution ; l'Europe n'est, pour l'instant, pas un centre de lutte de classes.

Nous l'avons souvent dit, la force de l'Etat en Europe n'est pas celle des baïonnet­tes, même si l'assassinat de prolétaires "délinquants" ou "terroristes", les ratonna­des, les rafles de révolutionnaires au petit matin, les centaines d'années de prison distribuées par les juges, restent le mode de vie normal des terroristes qui nous gouvernent.

La force de l'Etat n'est pas non plus l'embrigadement massif dans des fronts populai­res ou des fronts patriotiques, comme dans les années noires entre les deux guerres. Même si l'Etat ne lésine pas sur les moyens en Europe pour mobiliser cette grande pu­tain qu'est l'opinion publique contre Kadhafi ; même si les rackets gauchistes ou syn­dicaux continuent à se mobiliser "pour la paix", "pour l'échelle mobile", "pour la patrie nicaraguayenne"... ou pour les prochaines élections, toutes ces ficelles classiques de politiciens commencent à sentir le moisi. Le show-business des campa­gnes électorales, des concerts antiracistes ou anti-apartheid ne fait plus recette, tant l'odeur des politiciens et des curés y est forte et repoussante.

Bien sûr, toutes les manifestations étatiques citées ici, auxquelles s'ajoutent la religion, la crétinisation par las médias et les loisirs, existent et ressurgissent sans cesse.

Mais le fer de lance de la soumission, aujourd'hui, dans ce continent, c'est la sou­mission à l'économie nationale et à l'économie tout court. L'associationnisme ouvrier reste exceptionnel, la concurrence entre prolétaires pour la survie reste la règle. La pratique la plus répandue reste de faire dépendre son existence de celle de la production, de faire dépendre sa survie de la survie de ceux qui exploitent, bref de se marier avec l'économie. C'est ici que la terreur de l'Etat est la plus forte : tu seras plus riche si ton patron est plus riche; tu ne mangeras pas si ton usine ferme à cause de la lutte ; tu mangeras plus si les ouvriers des autres usines mangent moins, si "nous" leur prenons "le marché". Dans cette Europe du sacrifice, la lutte coûte cher, plus cher que l'intérêt individuel immédiat, dans la concurrence économi­que et politique entre prolétaires. Aujourd'hui, cet individualisme est la force de non-lutte principale chez les prolétaires.

En attendant que ceux qui sont mariés avec l'économie fassent leurs comptes, qu'ils calculent le prix du sacrifice en termes de vie, nous nous adressons à ceux qui ne s'y retrouvent pas dans cette jungle, dans ces "eaux glacées du calcul égoïste" (Marx). Notre activité s'adresse à ceux qui, face au chantage terroriste de l'Etat, refusent de payer la rançon. La force de non-lutte est grande, c'est pour cela que plus que jamais, il faut nous associer, nous centraliser.


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Non pas pour pleurer sur la mauvaise période ou sur les mauvais coups que nous porte l'ennemi, ni pour mettre en commun notre "réalisme", source éternelle d'opportunisme et d'anticommunisme. Face à cette force réaliste du capital, le discours ne peut pas grand chose, encore moins la raison (tous les prolétaires savent de quoi est faite la "vie"). Seule peut quelque chose l'association des minorités de militants commu­nistes internationaux, renforçant le communisme là où il existe, plus exactement lui déblayant le terrain. En bref, l'association de ceux qui trouvent que cela coûte moins cher de "refaire le monde" que de se faire par le monde.

 

QUAND LES BARBARES CIVILISES NOUS FONT LA MORALE...

 

Malgré le calme relatif qui règne en Europe grâce à l'atomisation des prolétaires, l'Etat continue à faire son travail. Les campagnes antiterroristes fleurissent et la France, de même que tous les autres pays, complète en ce moment son arsenal de lois.

 

Quelques précisions d'abord.

 

Nous savons que les prisons européennes sont pleines, que des prolétaires meurent tous les jours au travail ou sous les balles de la police. Mais nous savons aussi que la répression actuelle qui s'abat sur ceux qui luttent ou qui n'ont pas des pré­occupations de citoyen, n'est rien en rapport à ce qui nous attend, ni par rapport à ce qui se passe ailleurs. La période de guerre de classes qui s'ouvrira immanquable­ment (parce que le reste n'est pas possible) mettra en scène des Thiers et des Noske, des Allende et des Pinochet, des sabre-peuple, et que les respectables fonction­naires de l'Etat se transformeront en autant de soudards et de tortionnaires. C'est d'ailleurs ce qui se passe en dehors de l'Europe. Par rapport à cette situation san­guinaire "normale" pour le capital, les opérations de simple police que le GCI et d'autres camarades ont subi il y a quelques mois, ne sont pas grand chose. Pas de quoi abandonner notre activité en tout cas. Deuxièmement, faut-il le répéter, nous avons toujours considéré l'Etat comme une immense "association de malfaiteurs" (pour reprendre les termes de la loi). "Les rois de la mine et du rail n'ont-ils jamais fait autre chose que dévaliser le travail" dit un couplet de "l'Internationale". Et Brecht : "Quel est le plus grand vol : le braquage d'une banque ou l'existence même de la banque ?" En bref, ceux qui enterrent Marcel Dassaut avec des funérailles na­tionales, ce grand fabriquant de mort, cet homme qui a toujours été un "poseur de bombes", ceux qui tirent à vue pour "délit de sens interdit", ceux qui tuent ou "font disparaître" les communistes dans le monde entier, ceux-là n'ont pas à nous faire la morale. La Terreur, c'est eux, point c'est tout, tout le monde le sait. Leurs sala­des sur les "attentats aveugles" et sur "l'horreur", qu'ils se les racontent entre eux à voix basse si possible. La sécurité c'est nous parce que nous voulons en finir avec leur monde, et que leur destruction sera un acte bienfaiteur pour l'humanité.

L'attitude contre la répression doit être un critère pour une communauté de lutte. Une chose est certaine : si les "communistes n'ont rien à cacher" (Manifeste), cela dépend à qui. Nous n'avons aucun compte à rendre à l'Etat sur ce que nous faisons, qui nous voyons, etc. L'activité communiste est ouverte, oui, mais ouverte à la classe et fermée à l'Etat. La solidarité ouvrière commence par là. Que des groupes, par leur fonctionnement démocratique, leurs illusions sur la période, ou tout simple­ment leur irresponsabilité tolèrent le contrôle de l'Etat sur eux, passe encore. Que des individus ou groupes aident l'Etat dans la chasse aux sorcières, cela est beau­coup plus grave.

Les groupes gauchistes, c'est notoire, sont prêts à jouer les corps de choc de la ré­pression. Les pratiques de la délation des PTB (ex- Amada en Belgique) ; les services d'ordre syndicaux où s'illustrent tous les gauchistes, non pas contre les flics, mais contre les "provocateurs" -les anti- syndicalistes-, les agressions de Komala (organi­sation nationaliste kurde) contre notre internationalisme, les ratonnades des trotskistes du MAS (Argentine) (voir Le Communiste n°23 page 27) contre des camarades qui n'aiment pas l'union nationale, tout cela est connu et normal. Que des gens comme -la "Fraction externe du CCI" puissent écrire que nous sommes "clandestins" alors que nous ne le sommes même pas, que nous sommes "militaristes", etc. (cf. le n°2 de leur revue) les situe dans le camp des mouchards, des délateurs. Encore un effort, vous


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toucherez la prime offerte par l'Etat. Voilà en tout cas où peut mener l'apologie de la "respectabilité ouvrière", reprise de l'idéologie syndicale.

La solidarité contre l'Etat est le minimum vital d'une communauté de lutte. Elle s'adresse à tous ceux qui luttent contre l'Etat sans épouser une de ses fractions. Et cela, nous devons le faire sans préjugés idéologiques, en tenant compte des fron­tières de classe réelles, le simple fait d'être victime de la répression n'est pas un critère de classe. Contre les comités de soutien publicitaires, contre les critè­res bourgeois "défendable"/"indéfendable" (fort répandus dans les syndicats), contre tous les critères démocratiques qui sont tout juste faits pour les innocents, nous devons restaurer la pratique de solidarité active.

Quant à notre attitude envers les groupes réformistes armés, nous nous sommes déjà exprimés dans deux articles de la revue (cf. Le Communiste n° 17 et 19). Nous ne nous étendrons pas dans leur critique. Ce n'est pas parce qu'ils font plus de bruit que d'autres qu'ils méritent plus d'attention. Leur guerre privée contre l'Etat ne nous intéresse pas. Ils encombrent déjà suffisamment les colonnes de presse et les ondes et leur spectacle son et lumière ne nous fera pas hurler avec les loups de l'anti­-terrorisme ou les apôtres de la révolution "civilisée".

Le fait que l'Etat lui-même fasse des attentats ne change rien à rien, ne prouve rien. C'est un compromis avec l'Etat de prendre ce prétexte pour voir derrière tout épisode de violence minoritaire "la main de Moscou" ou "le pied de l'Etat". L'his­toire ne se fait jamais, et ne s'explique jamais avec des "manipulations", des "pro­vocations" ; c'est accorder trop de puissance aux personnes, c'est aussi glisser, par l'histoire personnelle, à l'histoire policière. Ce n'est pas parce qu'un archiduc a été assassiné à Sarajevo que la guerre de 1914 à eu lieu. Ce n'est pas parce que Gapone était un flic que 1905 a échoué. A force de voir la main des services secrets partout, on risque de ne plus voir les faits de classe que comme un produit ou pire, un instrument d'une guerre entre gangs.

Un autre critère important pour notre attitude face à l'Etat est l'attitude à avoir par rapport à la presse. Certes, il est loin le temps où (en 1968) des affiches re­présentant un CRS sur un écran de télé, proclamaient : "Tous les soirs, la police vous parle". Aujourd'hui, par "réalisme" encore, dans la plupart des mouvements de lutte, on invite la presse, la suppliant de dire la vérité, au lieu de rendre les journalistes interdits de séjour, comme il se devrait -les commissions de propagande dans les grèves deviennent des commissions de relations publiques avec la presse. L'opinion publique, parce qu'elle est l'opinion du citoyen ou plutôt de ses repré­sentants, n'est qu'un instrument de l'Etat. La presse, les médias, sont un secteur fondamental de l'Etat. Rappelons-nous qu'en 1968, en France, le seul lieu protégé par les parachutistes était la maison de l'ORTF. On ne peut pas utiliser la presse, on se fait toujours utiliser par la presse. Nous ne cherchons pas à être "populaires", nos actes seront toujours impopulaires, parce que contre ce ramassis de citoyens qu'on appelle peuple et dont la sympathie ne nous intéresse pas. En Pologne, Jaruzelski a voulu distribuer des uniformes aux journalistes. L'idée est bonne, tout le monde sachant que les flics en civil sont plus difficiles à identifier...

La presse ne nous sera jamais d'aucun secours, pire, elle sera toujours l'artisan essentiel des campagnes policières, qu'elle mente ou qu'elle dise la vérité ! Trai­tons donc les journalistes pour ce qu'ils sont : des flics.

 

CONCLUSION

 

C'est au travers, de ces attitudes face à l'Etat que se tranche réellement la nature révolutionnaire ou non des groupes se prétendant tels.

-          Soit ils s'écrasent face à l'Etat et sa répression intrinsèque : en n'agissant que sous couvert de "légitime défense", qu'"acculés à des situations extrêmes", ils res­tent dans le camp des "défendables" droits de la sacro- sainte démocratie, se donnent

 


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pour but de gommer les "abus", jusqu'à donner (aux flics) les réels "fauteurs de troubles" : les prolétaires en lutte. Et, restant parqués sur le terrain bien déli­mité par la bourgeoisie de la polarisation terrorisme/anti-terrorisme, ils bêlent à la pacification sociale et prêchent la reprise en main par l'Etat du monopole de la violence. (Sont visées là, toutes les pratiques syndicales, gauchistes, antiracis-tes, pacifistes,...).

 

- Soit ils préparent l'affrontement généralisé à l'Etat par l'organisation de l'union grandissante des prolétaires, la centralisation mondiale des forces communistes. Ces questions centrales et vitales n'ont rien à voir avec des vœux pieux ; c'est directe­ment et pratiquement que se vérifient les déclarations d'internationalisme et de so­lidarité militante. La solidarité active ne signifie pas s'apitoyer sur notre propre sort ni à se limiter à faire de la publicité sur le fait que tels ou tels camarades ou groupes ont été victimes de telles ou telles attaques des forces capitalistes (sous l'uniforme des flics et/ou des gauchistes) mais, signifie directement, au ni­veau mondial, l'organisation de la protection de nos militants (non dans le sens groupusculaire mais dans celui classiste !) Et l'organisation de la lutte contre tout ce qui entrave la nécessaire centralisation mondiale, que cela soit la répres­sion, les pratiques euro-centristes, le sectarisme ou encore, sous couvert de "polé­miques", la délation... Aujourd'hui, des opérations de "simple police" montrent le plus souvent le caractère platonique des grandes phrases sur la solidarité ; les ré­ponses isolées, au coup à coup font plutôt état de la dispersion des forces communis­tes. C'est encore là laisser l'initiative à la bourgeoisie. Et, face aux affronte­ments bien plus durs et plus décisifs qui nous attendent, si aujourd'hui nous morflons, demain nous serons morts avant d'avoir commencé à nous battre. C'est dans la constitution d'une réelle communauté internationale de lutte capable de répondre du point de vue prolétarien, c'est-à-dire mondial, aux tâches élémentaires de la lutte de classe (de la circulation des informations à l'organisation commune de matériaux d'intervention, d'actions,...) que se vérifie pratiquement l'exigence programmati­que de l'internationalisme prolétarien qui inclut directement la solidarité militante (1). Telle est la seule voie à suivre. Telle est l'unique perspective pour consti­tuer la force sociale -le parti mondial- capable d'imposer le communisme.

Contre l'"Europe des Versaillais", et le monde de la civilisation barbare, organisons notre monde, celui de la lutte contre le capital, ses Etats, ses partis, ses syndicats,... celui de la lutte pour le communisme !

 

-          août 1986 –

 

(1) C'est dans ce sens que nous sommes partie prenante de la "propuesta internacional" qui a vu le jour à la suite de la réunion de Montevideo en février 1986, que nous republions intégralement avec nos propres considérations, dans ce numéro.


CE25.1 Editorial: L'Europe des versaillais