1. Cadre général

Nous sommes à la fin de 1920, trois ans après les insurrections prolétariennes de Petrograd et Moscou. Après les défaites insurrectionnelles en Allemagne, en Ukraine, en Italie.., la révolution mondiale bat de l'aile. L'Etat mondial du Capital a bandé ses forces pour empêcher la révolution de s'étendre, isoler et étouffer l'effervescence révolutionnaire. En Russie, les corps de choc de la bourgeoisie internationale isolent le prolétariat et lui portent des coups qui ne cessent de l'affaiblir. Le capitalisme mondial se sert des armées blanches pour accentuer les pressions militaires, terroriser les prolétaires. Mais le danger contre-révolutionnaire ne provient pas seulement des armées blanches, mais aussi de la reconstitution des forces de l'Etat bourgeois en Russie. De fait, le gouvernement de la République soviétique de Russie a lui-même contribué activement à l'affaiblissement des avant-gardes révolutionnaires.

Au fur et à mesure que le rapport social capitaliste aura reproduit en Russie les forces de l'Etat, le capitalisme mondial abandonnera à leur sort les armées blanches et investira de son rôle de gendarme de l'ordre bourgeois les corps répressifs "rouges". A l'automne 1920 ce qui reste des armées blanches (de Kalédine, de Dénikine, de Wrangel) sont forcées à la reddition mais les prolétaires vont très rapidement mesurer le prix de cette "victoire". Loin d'avoir été vaincu, l'Etat capitaliste repeint en rouge a retrouvé une stabilité, une classe bourgeoise à nouveau homogène et crédible. L'Etat bourgeois n'a pas été détruit par le parti bolchévik et les soviets, mais ceux-ci y ont été intégrés complètement et ont perdu leur caractère prolétarien. Ce n'est pas le prolétariat insurgé qui a gagné la guerre civile, mais l'Etat bourgeois en Russie, son "armée rouge", son "gouvernement des soviets", ses syndicats et leurs armées du travail, transformant la guerre sociale en guerre impérialiste.

Jamais encore durant les années d'effervescence révolutionnaire qui ont précédé cet hiver de 1920-21, les conditions de vie des prolétaires (y compris des ouvriers agricoles) n'avaient été aussi pénibles. Aux millions de morts des batailles de la guerre civile s'ajoutent ceux qui succombent par millions à la famine, au froid, à la maladie. L'économie capitaliste sort de la guerre civile dans un état d'effondrement sans exemple dans l'histoire. La production agricole s'est effondrée: les terres n'ont été que très peu ensemencées, les réserves de grains sont épuisées: soit qu'elles aient été pillées pour les besoins des armées, soit que les propriétaires agricoles, ainsi que les petits paysans cachent leurs réserves par résistance aux réquisitions. Les maigres denrées alimentaires sont rationnées.

L'industrie et les transports sont quasiment anéantis. A la fin de 1920 le salaire réel des ouvriers de Petrograd ne représente plus, selon les estimations officielles, que 8,6% de ce qu'il était avant-guerre. La ration alimentaire finit par constituer la base du salaire de l'ouvrier qui reçoit en supplément des chaussures et des vêtements, voire une fraction de sa production, qu'il échange généralement contre de la nourriture. En janvier 1921, les ouvriers des fonderies et hauts fourneaux de Petrograd perçoivent une ration quotidienne de 800 grammes de pain noir contre 600 aux "travailleurs de choc" et 400, voire 200 grammes aux catégories inférieures. Des bandes armées de soldats démobilisés et de chômeurs sillonnent les campagnes à la recherche de nourriture. Le marché noir supplante largement les canaux de distribution officiels. C'est là que les prolétaires achètent ou troquent leurs moyens de subsistance. Des outils, des machines, des produits de récupération sont subtilisés dans les usines, les bâtiments et servent de moyens d'échange. Des millions de prolétaires refluent vers les campagnes en quête de moyens de subsistance; entre octobre 17 et août 1920, la population de Petrograd a diminué de 2/3 et celle de Moscou de 50%. Pour lutter contre le vol et l'absentéisme des ouvriers, la discipline du travail est renforcée, des détachements spéciaux de "gardes rouges" occupent les usines, établissent des barrages le long des routes et à l'entrée des villes.

Ces conditions de survie extrêmement misérables ne proviennent pas des difficultés à organiser "l'économie prolétarienne", à établir des "critères socialistes de la production et de la distribution", mais elles sont le produit de l'existence et de la fortification du rapport social capitaliste, de la propriété privative des moyens de production que le gouvernement des soviets a soutenu dès le renversement de Kerensky. Cette misère est l'expression de la contre-révolution, de sa force et absolument pas du soi-disant renforcement du camp prolétarien.

La fin de l'année 1920 et le début 1921 vont être marqués par une effervescence sociale générale, remettant en cause les fondements de l'Etat soviétique. Après la défaite de Wrangel, qui suit les défaites de Koltchak et de Dénikine au début de 1920, le mouvement de démobilisation va s'accentuer et produire un début de désintégration de l'Armée rouge et des armées de travail... Les prolétaires démobilisés, quand ils ne sont pas intégrés dans des armées de travail, regagnent les villes et les villages où le chômage est généralisé et où la pénurie menace de les faire crever de dénuement. Des vagues de soulèvements ruraux déferlent sur les campagnes. La province de Tambov, la région de la moyenne Volga, l'Ukraine (1), le nord du Caucase et la Sibérie occidentale sont particulièrement touchés. Au cours de l'hiver 20-21 les révoltes prennent rapidement de l'ampleur quelque 2.500.000 hommes, près de la moitié des effectifs de l'Armée rouge ont été démobilisés dans ce climat d'agitation sociale. Comme Lénine le faisait observer, "des dizaines, des centaines de milliers de soldats démobilisés" regagnèrent leur village pour aller grossir les rangs de la guérilla, "en quête de nourriture" et par défi pour cet "Etat ouvrier". En février 1921 un rapport de la Tchéka dénombre 118 insurrections rurales. Sur les terres noires de la province de Tambov la lutte menée par Antonov -un ancien socialiste révolutionnaire- fait rage plus d'un an. A son apogée le mouvement d'Antonov rassemble quelque 50.000 insurgés, tandis que dans un seul district de Sibérie on ne compte pas moins de 60.000 guérilleros. Les soldats du gouvernement désertent en si grand nombre au cours des combats avec ces insurgés, ouvriers agricoles, soldats démobilisés, qu'il est fait appel à des unités spéciales de la Tchéka et aux cadets communistes dont la loyauté est à toute épreuve. Mais les insurgés n'ont pas de programme révolutionnaire et aucune cohérence, bien que leurs slogans soient partout les mêmes: "A bas les réquisitions", "Dehors les escouades de ravitaillements", "A bas les communistes, commissaires et fonctionnaires pillards". S'appuyant sur les troubles qui déstabilisent les campagnes, les organisations de paysans, de Koulaks exigent du gouvernement la fin des réquisitions ainsi que l'instauration d'une taxe fixe sur leur production et le droit de disposer comme bon leur semble de leurs excédents. Les paysans exigent la liberté de commercialiser comme bon leur semble les excédents dont ils disposent, comme condition à l'ensemencement des terres...

Le 22 janvier 1921, le gouvernement annonce que la ration de pain sera encore réduite d'un tiers.., c'est la goutte qui fait déborder le vase; une vague de grèves ouvrières va traverser les deux plus grands centres ouvriers: Moscou et Petrograd. Les premiers troubles graves éclateront à Moscou vers le milieu du mois de février. Les grèves et les manifestations réclamant l'augmentation des rations alimentaires et l'abolition des réquisitions de céréales sont réprimées par les troupes régulières et les cadets (Koursanty). Une vague de grèves beaucoup plus dures balaye Petrograd un peu après le retour au calme à Moscou. Le 23 février le mouvement de grève est lancé à l'usine "Troubotchny", l'une des principales aciéries de Petrograd. Les ouvriers exigent l'augmentation des rations alimentaires et la distribution de tous les souliers et vêtements d'hiver. Le 24, une manifestation sur l'île Vasili est dispersée par la troupe qui tire des coups de feu de semonce. Le 25, une nouvelle manifestation ouvrière réussit à faire débrayer de nombreuses usines, dont les chantiers navals de l'amirauté. Une fois de plus, les Koursanty reçoivent l'ordre de disperser les manifestants. Dès le 24, le soviet de Petrograd sous la présidence de Zinoviev décrète la loi martiale pour l'ensemble de la ville. Le couvre-feu est prévu pour 23 heures et tout rassemblement est interdit dans les rues. Les syndicats, le soviet et le comité du Parti condamnent les "provocateurs", les "égoïstes" responsables des désordres et pressent les "ouvriers de Petrograd-la-Rouge" de rester à leur poste. Le 26, les grèves et manifestations allant en s'amplifiant, le soviet ordonne le lock-out des ouvriers des deux principaux foyers des luttes, les usines Troubotchny et Laferme. Mais cette tentative d'affamer les grévistes ne fit qu'aviver les tensions et les usines vont être contraintes de s'arrêter les unes après les autres. Le 28, l'immense entreprise métallurgique Poutilov, qui compte pas moins de 6.000 ouvriers est atteinte à son tour. Avec le renforcement du mouvement, les exigences des ouvriers se font plus précises; outre de meilleures rations, ils réclament le retrait des détachements spéciaux de bolchéviks armés qui remplissent dans les usines des fonctions de police et la démobilisation des armées du travail récemment affectées dans les plus grandes entreprises de Petrograd. La réaction immédiatement répressive et la condamnation des grèves par le parti bolchévik, les syndicats et le soviet laissent toute la place au développement de la propagande des menchéviks et des SR. Mais malgré cela, aucun de ces partis ne réussit à contrôler le mouvement... au contraire, la propagande menchévique appelait à la temporisation ainsi qu'à exercer toutes les formes légales de pression pour aboutir à des réformes. C'est par un savant dosage de répression directe et l'octroi de quelques concessions qu'après une semaine de grève, le soviet de Petrograd finit par reprendre les choses en main. La garnison qui n'était plus sûre, étant elle-même contaminée par le souffle de révolte, fut désarmée et consignée dans les casernes. Des cadets communistes et les membres du Parti remplacèrent ces troupes peu sûres. En une nuit, Petrograd fut transformée en camp retranché: des détachements armés parcourent la ville; le couvre-feu est total. Simultanément, la Tchéka lance une campagne d'arrestation contre tous les agitateurs et de nouveaux lock-out frappent les ouvriers en grève. Tout rassemblement fut interdit et quiconque résistait aux ordres de dispersion était menacé d'être abattu sur place (décret du Comité de Défense du 3 mars). Des convois de vivres et de charbon furent acheminés en toute hâte afin de distribuer des rations supplémentaires aux soldats et aux ouvriers d'usines encore au travail. Le premier mars, les barrages routiers sont levés et les soldats des armées du travail sont démobilisés... Les 2 et 3 mars, la plupart des usines se sont remises à tourner alors que les marins de Cronstadt se sont insurgés à leur tour.
 
 
 
 

2. Cronstadt: une insurrection avortée

Depuis plusieurs mois un vent de rébellion soufflait sur la flotte à Cronstadt. L'opposition des marins au renforcement de la discipline, à l'abolition des comités de navire, à l'installation des commissaires et d'anciens officiers tsaristes, aux conditions de vie extrêmement pénibles sur les navires prit rapidement des proportions menaçantes. Vers la fin de 1920, une "opposition de la flotte" s'organise, pendante à "l'opposition ouvrière" des usines et à "l'opposition militaire" de l'Armée rouge. En décembre 1920, les marins envoient une délégation réclamer à Moscou une amélioration des conditions de vie; à leur arrivée, les délégués sont mis sous les verrous. Mais cette "opposition de la flotte" est rapidement débordée par l'ampleur du mouvement de rébellion; le moral était tellement bas qu'au cours de l'hiver 20-21, le nombre des désertions ne cessa de croître et que pour en venir à bout, l'autorité militaire restreignit l'attribution des permissions par mesure de précaution; plusieurs centaines d'autres membres qui n'avaient pas démissionné furent mutés dans les flottes de la mer Noire et de la mer Caspienne. Dans le seul mois de janvier 21, 5.000 marins de la Baltique quittèrent le Parti, déchirant leur carte. Au début décembre, un grand nombre de matelots quittèrent l'assemblée générale du 5ème congrès des soviets qui se tenait à la base navale de Petrograd pour protester contre les magouilles des élections des délégués et l'équipage du "Sébastopol" se soulève contre les restrictions de permissions. Quand les marins de Cronstadt apprennent que des grèves ont éclaté à Petrograd, une délégation y est envoyée pour se rendre compte de la situation ainsi que pour casser la propagande bolchévique qui laissait entendre aux ouvriers de Petrograd que les marins de "Cronstadt-la-Rouge" seraient disposés à intervenir pour rétablir l'ordre contre "les grévistes qui ne font que le jeu des blancs". Après avoir assisté durant deux jours à l'extension des grèves en dépit des lock-out et de la répression des manifestations, les marins réunis en assemblée générale édictent une résolution de solidarité avec les grèves ouvrières, qui allait devenir la charte politique de la révolte de Cronstadt. Dès le lendemain, un meeting de plus de 15.000 marins et prolétaires de Cronstadt adapte la résolution des marins après avoir expulsé de la tribune les dirigeants bolchéviques de haut rang, Kalinine, président du Soviet suprême de la république et Kouzmine, envoyé de Petrograd pour tenter de ramener les prolétaires à l'ordre. Les membres du parti bolchévique à Cronstadt se sont dans leur grande majorité ralliés à la résolution après que de nombreux orateurs aient fustigé le gouvernement pour la pénurie de nourriture, de combustible et les conditions de vie catastrophiques qui se prolongent des mois après la fin de la guerre civile. L'assemblée décide immédiatement d'envoyer à Petrograd 30 de ses membres, afin de faire connaître la résolution aux ouvriers en lutte. Mais dès leur arrivée, ces derniers seront arrêtés et ne donneront plus signe de vie.

Les prolétaires de Cronstadt tentèrent immédiatement de placer leur mécontentement dans le prolongement des luttes des ouvriers de Petrograd; ils n'attendent pas les prochaines élections des soviets, mais se considèrent comme partie prenante de l'agitation ouvrière, des grèves, des manifestations, des émeutes qui jaillissent un peu partout en ce début d'année.

La résolution qui servait de plate-forme de lutte s'élève contre les conditions de vie misérables qui touchent les prolétaires et contre la répression sous laquelle l'effervescence révolutionnaire: les réunions, les débats, la prise en main collective de tâches révolutionnaires, les mobilisations de prolétaires pour l'action directe, la distribution de la presse ouvrière etc.., ont quasiment disparu ou sont contraints à la clandestinité. Voici ce que se proposait là résolution:
 
 

"Ayant entendu les représentants des équipages délégués par l'Assemblée générale des bâtiments pour se rendre compte de la situation à Petrograd, les matelots décident:  

1. Etant donné que les soviets actuels n'expriment pas la volonté des ouvriers et des paysans, d'organiser immédiatement des réélections aux soviets au vote secret en ayant soin d'organiser une libre propagande électorale;  

2. d'exiger la liberté de parole et de la presse pour les ouvriers et les paysans, les anarchistes et les partis socialistes de gauche;  

3. d'exiger la liberté de réunion et la liberté des organisations syndicales et des organisations paysannes;  

4. d'organiser au plus tard pour le 10 mars 1921 une conférence des ouvriers sans parti, soldats et matelots de Petrograd, de Cronstadt et du département de Petrograd;  

5. de libérer tous les prisonniers politiques des partis socialistes, ainsi que tous les ouvriers et paysans, soldats et marins emprisonnés des différents mouvements ouvriers et paysans;  

6. d'élire une commission pour la révision des dossiers des détenus des prisons et des camps de concentration;  

7. de supprimer tous les Politotdiel (Sections politiques) car aucun parti ne doit avoir de privilège pour la propagande de ses idées ni recevoir de l'Etat des ressources dans ce but. A leur place doivent être créés des cercles culturels élus aux ressources provenant de l'Etat;  

8. de supprimer immédiatement tous les détachements de barrage;  

9. d'égaliser la ration pour tous les travailleurs excepté dans les corps de métiers insalubres et dangereux;  

10. de supprimer les détachements de combat communistes dans les unités militaires et faire disparaître le service de garde communiste dans les usines et fabriques. En cas de besoin de ces services de garde les désigner par compagnie dans chaque unité militaire en tenant compte de l'avis des ouvriers;  

11. de donner aux paysans la liberté d'action complète sur leur terre ainsi que le droit d'avoir du bétail qu'ils devront soigner eux-mêmes et sans utiliser le travail des salariés;  

12. de demander à toutes les unités militaires ainsi qu'aux camarades Koursantys de s'associer à notre résolution;  

13. exiger qu'on donne dans la presse une large publicité à toutes les résolutions;  

14. désigner un bureau de contrôle mobile;  

15. autoriser la production artisanale libre n'utilisant pas de travail salarié." 

 

Malgré que les marins lancèrent un appel pour lutter contre le marché noir et contre l'importance sans cesse plus grande des "solutions individuelles" (qui gagnaient du terrain par rapport à l'organisation de la lutte), contre la répression politique et la présence permanente des détachements de police dans les fabriques et les quartiers ouvriers, contre la bureaucratisation des soviets et du Parti "communiste" (1), ils n'avaient pas à ce moment une perspective et une vision communiste, mais les intérêts et nécessités de la classe ouvrière se retrouvaient encore dilués dans un ensemble de revendications confuses et particulières dont les idéologies étaient empruntées aux partis de l'opposition démocratique: anarchistes, socialistes-révolutionnaires de gauche, maximalistes. Par exemple, ils exigent la liberté de la presse et d'expression pour les ouvriers, les paysans, les partis socialistes de gauche et les anarchistes (point 2 de la résolution), la liberté de réunion (point 3), l'organisation des élections (point 1),... consignes qui matérialisent la lutte pour les besoins élémentaires de la classe, mais qui se situent sur le terrain propre à l'opposition bourgeoise en faveur d'une libéralisation du régime. De même, la résolution se prononce en faveur d'un programme de réforme économique: suppression des barrages le long des routes (point 8), l'autorisation de la production artisanale, la liberté des paysans (points 11 et 15), consignes clairement démocratiques qui tendent à la réorganisation d'une société marchande. Mais à côté de ces revendications s'en sont élevées d'autres qui étaient la conséquence nécessaire de la lutte contre la répression: libérer tous les prisonniers politiques et tous les ouvriers, paysans, soldats rouges et marins emprisonnés lors des différents mouvements ouvriers et paysans (point 5) ainsi que l'abolition des gardes communistes qui occupaient les fabriques (point 10).

Le 2 mars, une conférence spéciale de 200 délégués se réunit pour appliquer le premier point de la résolution: l'organisation des élections au soviet de Cronstadt qui était un moyen de se débarrasser du parti bolchévique, réprimeur des dernières grèves et mouvements de lutte à Petrograd et dans la flotte. Les dirigeants bolchéviques présents à cette conférence s'opposèrent résolument à cet ordre du jour et menacèrent les participants; ces derniers décidèrent d'exclure les bolchéviques des débats et d'arrêter les dirigeants du Parti. Désormais menacée par une riposte des bolchéviques, l'assemblée, poussée par la marche des événements dut se résoudre à créer un "Comité révolutionnaire provisoire" qui suspendit l'ordre du jour et se chargea de faire occuper par des détachements armés les arsenaux, le central téléphonique, les entrepôts de ravitaillement, etc. A 9 H du soir, la ville entière était passée sans la moindre résistance aux mains des insurgés, et l'ensemble des navires de guerre, des forts et des batteries de la forteresse avait reconnu l'autorité du Comité révolutionnaire.

Si la résolution des marins était bel et bien un manifeste de lutte, elle n'était pas à la hauteur de l'antagonisme de classe inconciliable qui existait entre le gouvernement bolchévique, les marins et soldats insurgés. Quoique la résolution ne l'affirme pas clairement, les mutins étaient entrés en guerre ouverte avec l'Etat bourgeois et les forces contre-révolutionnaires qui le défendaient. Sans préparation ni organisation révolutionnaire, face à un Etat bourgeois relevé de son knock-down de '17, les prolétaires de Cronstadt subirent le poids d'une insurrection prématurée et non maîtrisée, plutôt que d'être portée par elle à l'avant-garde d'un assaut révolutionnaire en pleine croissance.

Bien sûr, le CRP est parvenu à prendre le contrôle militaire de l'île, mais les forces de l'ordre bourgeois ne s'y sont pas opposées. Ce qui importait pour le gouvernement, c'était d'empêcher l'extension des luttes et la liaison des marins et ouvriers de Cronstadt avec les prolétaires de Petrograd. Face à cette menace, le gouvernement bolchévique envoie dès le 2 mars des régiments le long des côtes de la Baltique afin d'établir un véritable cordon sanitaire entre les insurgés et le continent. Le matin du 3 mars, des troupes spéciales de l'Armée rouge prennent d'assaut la garnison aéronavale d'Oranienbaum où la mutinerie se propageait. Des vivres sont acheminés en trains spéciaux à Petrograd afin de relever le moral de la garnison et calmer la grogne des prolétaires. Partout où il s'en produisit, des mouvements de solidarité furent écrasés et étouffés dans l'oeuf. Deux cents marins de Cronstadt descendus à Petrograd pour y diffuser la résolution sont immédiatement arrêtés; les équipages des bateaux qui sympathisaient avec la révolte sont désarmés et consignés sur les bâtiments. Le 3 mars encore, le Comité de Défense de Petrograd, dirigé par Zinoviev, instaure l'Etat de siège dans la ville; des troupes de chocs patrouillent dans les quartiers où tout rassemblement est strictement interdit; le couvre-feu est décrété à 21 H; de nombreux ateliers et usines ont fermé leur porte et les ouvriers sont consignés chez eux.

Autant le gouvernement bolchévique a laissé tomber Cronstadt aux mains des prolétaires insurgés, autant il concentre toutes ses forces sur le point stratégique qui tel un coeur a alimenté jusqu'ici la mutinerie des marins et ouvriers de la Baltique.

La différence de puissance révolutionnaire entre les événements de '17 et ceux de '21 se matérialise dans l'incapacité des insurgés de Cronstadt à dépasser et casser les barrières que l'Etat leur oppose. En '17, l'Etat bourgeois moribond est incapable de s'opposer aux marins et soldats de Cronstadt qui se déplaçaient en force à Petrograd pour y soutenir les luttes ouvrières. De plus, ces marins révolutionnaires mettaient leur poids dans la bataille non seulement en prenant part aux réunions politiques, aux assemblées ouvrières, mais aussi en amenant avec eux leurs armes, en usant du terrorisme ouvrier: cf. l'exécution de 40 officiers en février '17 à Cronstadt et surtout le rôle de premier plan joué par les marins lors des manifestations de rues à Petrograd en avril, juin et surtout juillet, pour ne pas citer les journées d'octobre. Mais en mars '21, la rupture de classe n'est pas aussi tranchante, tant vis-à-vis du gouvernement bolchévique toujours considéré comme "loyal", que des éléments suspects aux intérêts révolutionnaires qui se trouvaient à Cronstadt (cf, le mémorandum concernant l'organisation d'un soulèvement "blanc" à Cronstadt). Pensant encore éviter l'inévitable affrontement violent avec les forces contre-révolutionnaires du gouvernement bolchévique, alors que celles-ci n'ont à aucun instant hésité à utiliser la terreur blanche pour tuer dans l'oeuf la rébellion et mettre fin à une reprise des luttes ouvrières, les insurgés sont contraints de se barricader dans leur "Commune" où l'Etat les réduit à n'accomplir que quelques actions symboliques:

L'inconsistance générale du mouvement face à l'appareil d'Etat reconstitué et renforcé s'exprime dans la direction politique des insurgés, à laquelle il manquait un programme, des perspectives et une organisation d'avant-garde. Comme aucun élargissement de la lutte ne s'effectuait, le CRP était confiné à enregistrer, en s'interdisant toute initiative révolutionnaire, les oscillations de la lutte et il prit même des mesures qui allaient dans un sens opposé au renforcement révolutionnaire. Aucune force de classe ne parvint à imposer la prise en charge des principes stratégiques élémentaires; le 2 mars, des spécialistes militaires de la forteresse proposèrent pourtant au CRP de prendre l'offensive au plus vite, afin d'arracher aux forces du gouvernement l'initiative et le contrôle total de la situation. Il fallait organiser un débarquement immédiat à Orianienbaum (à 8 km au sud sur le continent) pour s'y saisir des installations militaires et entrer en contact avec les unités sympathisantes de l'armée. De là, il fallait marcher sur Petrograd avant que le gouvernement ait eu le temps de prendre des mesures défensives efficaces. Une des premières résolutions adoptées le 3 mars ordonne aux ouvriers de ne pas cesser le travail et d'être présents aux ateliers, de même qu'aux marins et soldats de rester à leur poste sur les navires et dans les forts. Qui plus est, il ne prépare pas une défense solide en faisant par exemple briser la glace qui enserre l'île, ériger des barricades dans les rues et aux portes, déplacer les bateaux de guerre pour leur permettre d'utiliser leur armement etc.

Alors que les insurgés de Cronstadt sont consignés dans leur forteresse, le gouvernement bolchévique poursuit son objectif d'isoler Cronstadt et de préparer sa liquidation. Le 3/3, radio Moscou lance l'appel suivant:

En quelques heures, les insurgés ont perdu toute prise sur le déroulement de la lutte dont ils n'avaient pas mesuré l'enjeu de classe. Ce qu'ils avaient considéré comme une simple retraite où ils seraient à l'abri s'est transformé en un piège sans issue. Enfermés dans Cronstadt où ils pensaient avoir entamé les bases de la "Nouvelle construction socialiste", les insurgés sont réduits à attendre les coups de l'ennemi.

Le 4 mars, sentant que la situation a déjà basculé entièrement entre les mains du gouvernement, le soviet de Petrograd exige la reddition complète des mutins:

Le 5, un ultimatum signé par Trotsky venu diriger les opérations de la répression est envoyé aux insurgés: Pour terroriser les insurgés, les parents de ceux-ci qui se trouvaient à Petrograd sont pris en otage et le même jour des tracts du Comité de défense de Petrograd, dans lesquels la rébellion est une fois de plus assimilée à un complot de gardes blancs, sont lancés par avion sur Cronstadt; le tract se termine par un dernier crachat à la gueule des prolétaires en lutte: Ainsi la rébellion de Cronstadt a été isolée avant tout par le déploiement des forces militaires de l'Etat bourgeois et sa propagande policière, mais aussi par la faiblesse générale du prolétariat dispersé, bâillonné et terrorisé par le parti bolchévique, les soviets et les syndicats entièrement guidés par les intérêts du Capitalisme international: Sapé par l'épanouissement du règne de la dictature démocratique de la marchandise, auquel les prolétaires insurgés n'opposaient aucune alternative destructrice (les points 11 et 15 de la charte exigeaient: "de donner aux paysans la liberté d'action complète sur leur terre ainsi que le droit d'avoir du bétail qu'ils devront soigner eux-mêmes et sans utiliser le travail des salariés; d'autoriser la production artisanale libre n'utilisant pas le travail salarié"), trahis par l'inexistence d'une fraction communiste à la direction des luttes, Cronstadt n'est devenu qu'un camp retranché qui ne peut compter que sur ses maigres moyens de défense et de survie.

Même dans ces conditions les plus mauvaises, les insurgés de Cronstadt ne cédèrent pas à la résignation fataliste, sachant retrouver et élever d'un cran la pratique et la vie de la classe révolutionnaire. Comme tous les prolétaires en lutte que le Capital trouve sur sa route, les insurgés n'avaient à perdre que leurs chaînes communes et étaient mobilisés par un même objectif, qui unissait et décuplait leur force. Les rebelles n'abdiquèrent pas devant l'échéance, de jour en jour plus perceptible, de l'affrontement décisif avec l'Etat bourgeois. Ces révolutionnaires anonymes avaient compris ce principe classiste inscrit dans le sang des ouvriers: c'est uniquement en poussant toujours plus en avant la lutte contre la contre-révolution, en défendant les intérêts globaux de la classe ouvrière (qui dépassent la somme des intérêts individuels du citoyen égoïste, soumis et impuissant, terrorisé par l'idée abstraite de sauver sa peau alors qu'il l'a perdue depuis longtemps) que surgit la seule possibilité de survie. A Cronstadt où l'Etat bourgeois n'impose plus totalement sa dictature et son terrorisme, les insurgés ne restent pas isolés mais au contraire et en dépit du "bon sens" de la propagande bourgeoise:

La mutinerie s'allie de nouveaux éléments (selon les historiens officiels, 780 communistes quittèrent l'organisation du parti et I. Mett précise qu'entre août 1920 et mars '2l, l'organisation du parti à Cronstadt perdit la moitié de ses 4.000 membres), en même temps que s'affirme plus nettement la rupture avec la contre-révolution:  
 
 
 

3. Le dernier sursaut révolutionnaire dans la résistance à l'écrasement

C'est le couteau sur La gorge que les marins et ouvriers de Cronstadt finissent par dénoncer le caractère soi-disant prolétarien de l'Etat en Russie et du parti "communiste", défendant ouvertement les intérêts de la révolution communiste mondiale.

Quand le 7 mars, les batteries aux mains de l'Armée rouge ouvrent le feu sur Cronstadt en prévision d'un assaut d'infanterie, les prolétaires insurgés se radicalisent. La propagande ne s'en prend plus aux "erreurs" des bolchéviques, mais dénonce la nature désormais bourgeoise du parti "communiste" de Russie. En même temps les prolétaires ne se plaignent plus d'une "usurpation du pouvoir", mais lancent un appel au prolétariat mondial afin d'abattre cet Etat bourgeois par la force révolutionnaire.

Même si cet appel n'est pas parvenu aux oreilles des prolétaires de Petrograd et des soldats de l'Armée "rouge", il a été compris et a été le moteur des actions de solidarité ouvrière qui éclatèrent sur les rives de la Baltique, parce qu'il correspondait réellement aux intérêts du prolétariat.

En réponse aux canons du gouvernement, les ouvriers de l'usine "Arsenal" se solidarisent avec la résolution des marins et tentent de propager la grève générale à Petrograd; mais la lutte fait long feu, les meneurs sont arrêtés et les grévistes licenciés massivement. Dans la nuit du 8 mars, 20.000 soldats de l'Armée "rouge" sont lancés à l'assaut de la forteresse mais des compagnies entières se rendent avec armes et bagages aux insurgés sans combattre. Malgré les mitrailleuses qui ont été installées dans le dos des régiments, à chaque nouvel assaut,des centaines de soldats désertent les rangs de l'Armée "rouge" et rejoignent Cronstadt. Finalement, le commandement ordonne le retrait des troupes pour éviter la débandade:

Des vagues de luttes ouvrières sapaient l'Armée "rouge", traversée par les antagonismes de classe. Cronstadt agissait sur celle-ci comme pôle révolutionnaire, comme pôle destructeur de l'armée bourgeoise, mais sans contrôle et de manière indirecte. Les insurgés étaient impuissants à mener une politique active pour impulser et étendre les mouvements de mutineries, comme l'avaient fait les agitateurs communistes sur les fronts et vis-à-vis des troupes de Kornilov en octobre '17. Une nouvelle fois, les insurgés ne parvenaient pas à donner une direction aux luttes, à catalyser le potentiel révolutionnaire qui naissait au feu des batailles de classe.

Les bolchéviks ne firent pas l'erreur de sous-estimer l'importance du mouvement de défaitisme et firent de la réorganisation des troupes leur principale tâche. Des bombardements et des assauts partiels continuèrent à maintenir l'adversaire aux aguets, à le fatiguer. Ces actions fournissaient de même des occasions de tester le moral des quelques bataillons engagés dans la bataille et de réprimer sans risque de contagion générale, les tentatives de désertion. Des troupes sûres furent acheminées sur les lieux, ainsi que du ravitaillement supplémentaire, destiné à rehausser le moral des soldats. Mais encore 300 délégués du Xème congrès du PC, dont une grande partie adhérait aux fractions d'oppositions, furent dépêchés afin de donner encore plus de poids à l'encadrement politique et de crédibilité aux calomnies de la propagande de l'Etat:

Ainsi se terminait un tract de cette "opposition ouvrière" au loyalisme exemplaire! (Toutes les fractions de "l'Opposition ouvrière" n'ont pas soutenu cette position. Ainsi celle de Miasnikov exclu du P"C"R en '21). Mais par dessus tout, c'était les tribunaux militaires et les exécutions sommaires qui restaient l'arme décisive avec laquelle le gouvernement brisait la combativité ouvrière: c'est avec le terrorisme de l'Etat bourgeois que les bolchéviks reconstituèrent leurs troupes: Durant une semaine, les Bolchéviques s'évertuèrent à éloigner les régiments peu sûrs, à les remplacer par des troupes dépêchées des quatre coins de la Russie, à éliminer les "provocateurs". Environ 50.000 soldats furent regroupés pour donner l'assaut aux 15.000 rebelles (sur une population de 50.000 habitants). Ces troupes étaient commandées par les plus grands meneurs d'hommes (Trotsky, l'ex-marin Dybenko, Fedko) et les meilleurs stratèges, (Toukhatcheski et SS Kamenev) notamment, anciens officiers de l'armée tsariste.

Dans la matinée du 17 mars, l'assaut final fut déclenché. Epuisés par des jours de veilles ininterrompus, démoralisés par la tournure des événements, minés par la faim (les maigres rations alimentaires que se partageaient les Cronstadiens étaient épuisées depuis le 15 mars et ils avaient refusé les propositions d'aide des SR) ils ployèrent rapidement sous la force des assaillants. Au premières heures du 18 mars, à l'exception de quelques poches tenues par des enragés, les derniers insurgés avaient commencé à se rendre. Environ 8.000 hommes, pour la plupart des marins et des soldats s'échappèrent dans la nuit du 17, au 18 et furent regroupés dans des camps de réfugiés en Finlande. Combien de prolétaires furent massacrés, nous ne le savons pas exactement, mais les prisons de Petrograd étaient bondées et durant des mois il s'y passa des exécutions sommaires. La majorité des survivants furent relégués dans des camps de concentration.

Ce n'est pas dénombrer les prolétaires assassinés par l'Etat bourgeois à Cronstadt qui est important; il n'y a pas de compte particulier à faire des crimes du capitalisme mondial, parce que nous savons que l'extermination des forces ouvrières n'a pas de fin sous le régime bourgeois. Nous ne reprochons pas au Capital ses crimes car ce serait sous-entendre que celui-ci pourrait exister sans eux. Trop souvent l'idéologie dominante a fait de cet épisode de la lutte ouvrière, un règlement de compte particulier entre "anarchistes" et "communistes", entre communistes "libertaires" et "étatistes", masquant ainsi l'essentiel, ce qui est subversif, à savoir que c'est l'Etat bourgeois qui réprima de cette façon les prolétaires insurgés contre lui.
   

4. Le poids des idéologies bourgeoises chez les insurgés

Nous avons vu qu'à Cronstadt les insurgés se limiteront à suivre la marche des événements de la période sans essayer d'assumer les tâches d'une direction révolutionnaire. Isolés par la défaite des fractions communistes qui n'ont pas essayé de constituer une direction révolutionnaire alternative, face à la dégénérescence du parti "communiste", les insurgés nageaient dans les eaux troubles des idéologies basées, sur le mythe de l'Etat socialiste en Russie, qui se renforçait avec le recul de la révolution et l'avance de la contre-révolution au niveau international. L'unique conquête fondamentale de la lutte prolétarienne de Cronstadt est, comme nous l'avons déjà démontré, d'avoir mis à nu le mythe de l'Etat ouvrier en Russie, condamnant sans réfutation possible, les polarisations bourgeoises postérieures entre les partisans "vulgaires" de l'Etat ouvrier (les staliniens) et ceux "critiques" (les trotskystes).

Ainsi au lieu de nous épouvanter devant les déclarations virulentes des insurgés contre le régime "communiste", les "communistes", nous tentons de saisir la signification réelle du mouvement de lutte, ainsi nous n'évaluons pas le mouvement par les idées momentanées, les drapeaux qu'eurent les prolétaires, mais par le but que voulait atteindre la lutte! (2) Ce qui définit réellement la lutte, c'est ce que le prolétariat est obligé de mettre en avant et ce qu'il est historiquement contraint de réaliser dans sa lutta contre l'Etat bourgeois pour abolir le travail salarié. Prendre le drapeau qui recouvre le mouvement et le confondre avec celui-ci, comme n'ont pas cessé de le faire les "anarchistes" à propos de Cronstadt, c'est le ramener à une nouvelle idéologie basée sur l'apologie des faiblesses des insurgés et des difficultés du mouvement révolutionnaire à briser les chaînes de la société bourgeoise. Lamentablement, il n'y eut pas de convergence entre les insurgés et les communistes de gauche, ce qui aurait permis au mouvement d'effectuer un énorme saut qualitatif grâce à la critique de cette idéologie. La réaction cinglante de l'Etat bourgeois en vue d'écraser dans l'oeuf la révolte a contribué à empêcher tout rapprochement politique et clarification des positions révolutionnaires. Mais la force de frappe de l'Etat bourgeois n'explique pas à elle seule la faiblesse du sursaut révolutionnaire des insurgés. Celle-ci est l'aboutissement d'un processus d'affaiblissement international des communistes de gauche, incapables de constituer une fraction de gauche au sein de l'internationale. Seul le KAPD saura répercuter au 3ème congrès de l'IC, un écho des luttes des insurgés de Cronstadt décrétées "sujet tabou":

Le PCI de Bordiga, par exemple, s'aligna sur la position dominante défendue par les Bolchéviques. L'"Opposition ouvrière" de Kollontai qui n'avait jamais effectué une critique de fond des Bolchéviques, appela et collabora à la répression des luttes du prolétariat de Cronstadt et Petrograd. Le "Groupe ouvrier de Miasnikov", sans doute la dernière expression d'une opposition de gauche en Russie, (cf. le Manifeste de ce groupe publié en 1923 par le KAPD et republié dans Invariance n6) n'était à ce moment qu'en procès de gestation, sur base des critiques des débilités de "l'Opposition ouvrière".

S'il est bien certain que les marins de Cronstadt se sont situés objectivement du côté de la lutte du prolétariat mondial, il est indispensable de critiquer leurs faiblesses, comme un obstacle et un frein à la centralisation des communistes en Parti mondial, les insurgés de '21 furent objectivement plus communistes et internationalistes que les 3/4 de l'Internationale à cette époque). Aujourd'hui, nous nous situons aux côtés des insurgés de Cronstadt en démontrant la fausseté de l'apparente contradiction entre les luttes ouvrières et son aboutissement communiste, que les bourgeois de tous bords tentent de souligner, que ce soit devant les événements de Cronstadt, (comme si la lutte se passait entre le prolétariat et l'Etat du Prolétariat) ou devant les luttes ouvrières en Pologne, en Roumanie, en Russie, à Berlin..., en réalité, les prolétaires ont un seul et unique ennemi: le Capital et son Etat, malgré qu'il se peigne en rouge, en blanc ou en bleu.

Ce qui nous intéresse dans cette brève critique c'est d'entrevoir la relation qui existe entre les idéologies que le prolétariat véhicule et son incapacité à généraliser la lutte afin de comprendre pourquoi et quelles furent les carences qui ont agi pour faire obstacle à la transformation de Cronstadt en un pôle révolutionnaire. Les insurgés ont critiqué par les armes la domination bourgeoise seulement quand la mort les a approchés. Ce qu'ils étaient historiquement déterminés à porter en avant était en totale rupture avec les idéologies et les drapeaux qu'ils arboraient. Si les insurgés avaient agi en parfaite concordance avec leurs idées politiques, personne n'aurait pu se référer à un Cronstadt révolutionnaire comme nous le faisons maintenant. Ces idéologies, il faut les imputer à cette société que Cronstadt n'est pas parvenue à révolutionner. L'instinct de classe et la volonté révolutionnaire ne furent pas suffisant pour affronter les forces de l'Etat bourgeois. Comme le reconnaissait lui-même Petrichenko, le dirigeant du CRP:

Ce fut précisément pour avoir été engendrée en marge de tout programme révolutionnaire, de tout plan, de toute organisation que l'insurrection prolétarienne de Cronstadt a avorté. Laissons de côté tous ceux qui mettent en avant dans Cronstadt les limitations dues à son idéologie démocratique et libertaire, de même que ceux prétendument "communistes", qui se sont solidarisés avec son écrasement et qui représentent Cronstadt comme une lutte anti-communiste (les libertaires et les marxistes-léninistes se donnent la main devant cette thèse). Critiquons bien plus les entraves idéologiques qui de l'intérieur, mineront la force révolutionnaire des prolétaires.
 
 

A/ Le fétichisme des soviets

La consigne "Tout le pouvoir aux soviets, pas aux partis", qui figurait comme directive dans les Izvestias, synthétise les limites de ce mouvement au sein duquel dominait l'idéologie gestionniste et fédéraliste. Les objectifs que se donnèrent les insurgés furent: "Reprendre le travail de reconstruction du régime des soviets..., rétablir le pouvoir et les droits des travailleurs", d'abord par la voie de nouvelles élections et ensuite par le renversement violent du gouvernement bolchévique: Les conceptions des insurgés peuvent se résumer brièvement de la manière suivante: nous n'avons plus confiance dans les partis politiques, dans le parti bolchévique qui nous gouverne et qui, en nous trompant et en nous donnant de fausses illusions, s'accapare en bon bureaucrate, les privilèges. C'est à la base, en prenant nous-mêmes en main l'administration, la gestion de nos affaires -contre toute autorité extérieure- que se forgera la nouvelle société socialiste. Quand tous les soviets suivront notre exemple, nous établirons entre tous des relations égalitaires et harmonieuses... La critique que firent les insurgés de Cronstadt à la société, manquait d'un véritable programme de destruction du mercantilisme généralisé. Elle était plutôt déterminée par une vision réformiste, proudhonienne, qui pensait pouvoir détruire l'exploitation sur base de la démocratie, de l'organisation de la production et de la distribution par des entités économiques "libres". Ainsi, ils étaient amenés à chercher une garantie révolutionnaire dans la fonction de gestion et d'administration de soviets "libres". Ils ne percevaient pas que cette liberté des unités de production et la démocratie qui en résulte, produisent et reproduisent l'exploitation avec toutes ses atroces conséquences sur les hommes et sont l'essence même de la société capitaliste. Avec cette perspective de rechercher des garanties dans la démocratie ouvrière et l'organisation des travailleurs en soviets, les divergences entre les Cronstadiens et les bolchéviques sont quasi inexistantes et malgré ce que dirent les uns et les autres, tous deux restent totalement prisonniers du réformisme. Ainsi les bolchéviques étaient non seulement les portes-drapeaux du "contrôle ouvrier", mais ils déclaraient aussi: Nombreux confondaient la forme avec le contenu: La "révolution" ne devenait plus ainsi qu'un problème d'organisation et la garantie "révolutionnaire" se résumait au loyalisme vis-à-vis des institutions où "les masses laborieuses", les travailleurs étaient représentés! Quoique les bolchéviques aient plus investis dans le parti (formel) et les insurgés plus dans les soviets et les syndicats, dans tous les cas, ils sont profondément réformistes, non seulement pour ne rien opposer de solide à une organisation sociale basée sur des unités indépendantes qui échangent des marchandises en développant ainsi la valeur d'échange, mais aussi, pour avoir cherché une garantie dans un critère sociologico-démocratique, qui omet ni plus ni moins que l'idéologie dominante est celle de la classe dominante, -et même fondamentalement- parmi les ouvriers eux-mêmes? Ces critères ont été prépondérants au lieu de la recherche des affirmations programmatiques propres, des ruptures réelles -nécessairement anti-démocratiques- d'avec la société capitaliste, de la destruction despotique des rapports marchands, de la dictature contre les critères de valorisation du Capital, enfin de la contrainte violente à l'égard des libertés individuelles (toujours commerciales et inséparablement liées à la propriété privative), afin de promouvoir des critères de production et de distribution basés exclusivement sur les nécessités collectives et centralisées de l'humanité.

Si les insurgés dénoncèrent finalement le Parti "communiste" comme le représentant des intérêts de l'Etat bourgeois, ce fut uniquement dans la mesure où ils considéraient que celui-ci pervertissait les institutions soviétiques, qu'il avait usurpé le pouvoir révolutionnaire et non pas, comme nous le ferions aujourd'hui (en ayant compris quelles étaient les fonctions vitales de toute l'économie marchande qui avaient été attaquées et désorganisées quasi totalement par l'insurrection victorieuse en Russie), en critiquant leur rôle de gestionnaire et de réorganisateur du capitalisme et la fonction dégénératrice de la démocratie vis-à-vis de la tentative du prolétariat de se constituer en Parti mondial de la révolution. Ce ne sont pas les "méchants bolchéviques" qui pervertirent les "bons soviets", mais la dégénérescence des organes de la classe,-face aux défaites et au recul du mouvement révolutionnaire dans le monde entier, que seules quelques organisations de la gauche communiste perçurent-, devant laquelle il n'y avait que deux positions de plus en plus antagoniques: soit abandonner les positions politiques autour desquelles les révolutionnaires préparaient et organisaient l'insurrection mondiale au profit de concessions aux succès populaires immédiats du travail de gestion, de redressement économique; soit rompre avec les conquêtes formelles, se replier afin de tirer les leçons d'une défaite momentanée en préparant les prochains assauts de classe.

La consigne "Tout le pouvoir aux soviets, pas aux partis" synthétisa clairement les contradictions flagrantes qui ont existé à l'égard des tâches de la lutte., En effet, à Cronstadt s'est constitué immédiatement un organe de direction: le CRP, sans attendre la réélection du soviet ni l'installation du nouveau soviet. Le CRP a surgi des nécessités de diriger, de centraliser, d'organiser les forces de combat des prolétaires; dans ce sens, il agit objectivement comme parti réel. Mais dès que le CRP en référera à la légitimité soviétiste, il abandonnera sa tâche pour tomber dans l'idéologie bourgeoise. Le CRP est fondé comme organe de direction quand les insurgés rompent avec la légitimité soviétiste: incarcération des dirigeants bolchéviques et prise en main de la forteresse; mais il n'assume plus cette tâche et contribue au pourrissement de la situation dès l'instant où il dispute aux bolchéviques le droit formel de gouverner le "soviet libre" de Cronstadt.

Ce fétichisme légaliste, démocratique, a des conséquences néfastes immédiates; il nourrit le loyalisme des insurgés vis-à-vis des institutions de l'Etat. Ainsi le terrain sur lequel les insurgés appellent à la solidarité n'est pas celui de la force de classe, mais de la prise de conscience individuelle, des qualités morales des prolétaires, de leur libre arbitre:

De son côté, le gouvernement bolchévique ne s'est jamais gêné de convaincre les prolétaires de sa légitimité en démontrant sa loyauté; sa légitimité allait de soi tant qu'il réussissait à l'imposer par la force, tant qu'il avait la force de rester à la tête de l'Etat bourgeois; peu importe qu'ils soient véridiques ou purement calomnieux, ce qui comptait c'était que ses arguments renforcent sa position. Que les insurgés se soient placés sur ce terrain a facilité grandement la répression de la rébellion. Contre les intérêts "localistes" et "égoïstes" des rebelles de Cronstadt derrière lesquels se dessinait la "réaction blanche", Lénine et le gouvernement surent s'appuyer sur les ressources de la République soviétique dans son ensemble et faire valoir les intérêts supérieurs et l'autorité de l'Etat soviétique.
 
 

B/ Le travail libre et la démocratie

Du fétichisme des soviets, découle le "projet" de réforme radicale de la société. Pour les insurgés, la refonte du système soviétique se referait à l'âge d'or mythique des anciennes communautés -MIR- qui s'échangeaient leurs produits dans le respect mutuel et l'harmonie: La soi-disant autonomie, liberté, indépendance de l'artisan, du producteur qui devenait maître et propriétaire de sa production, n'est qu'une des idéologies qui masque le processus historique du développement et de l'autonomisation de la valeur à travers les différents modes d'exploitation de l'homme par l'homme, jusqu'au capitalisme qui synthétise l'antagonisme de classe, la contradiction entre valeur d'échange et valeur d'usage. Comme nous l'avons vu, c'est aussi bien dans les campagnes que dans les grands centres industriels que le mécontentement des prolétaires se change en exaspération et en révolte. Le leitmotiv répandu par tous les partis d'opposition au gouvernement est l'accaparement par l'appareil d'Etat, les fonctionnaires, les commissaires et bureaucrates du Parti, des produits du travail de "la population laborieuse". Bien entendu, les commissaires, les bureaucrates usaient de leur situation pour bénéficier de privilèges, mais ceci n'était seulement qu'une des conséquences du redéveloppement de l'accumulation capitaliste, du travail salarié. Dans la pénurie et les famines, les insurgés ne voient qu'une injuste répartition des richesses produites, qu'une distribution inégale et mal organisée (sans comprendre que comme tout bon gestionnaire du Capital, les bureaucrates participaient ouvertement à l'exploitation -appropriation de la plus-value-). Leur critique se limitait à accuser les bolchéviques de voler les biens de la "classe laborieuse": L'inégalité réelle entre les propriétaires des moyens de production et les prolétaires obligés de vendre leur force de travail pour survivre, entre la classe exploiteuse et la classe toujours plus exploitée, est fondée sur l'égalisation des travaux privés en tant que travail social, en tant que travail abstrait. Les produits du travail acquièrent en tant que valeur, la forme sociale de marchandise, c'est-à-dire que le rapport d'exploitation d'une classe sur l'autre est reproduit et se produit lui-même au moyen du procès de l'égalisation des produits des travaux, dans lequel les choses doivent se présenter comme des marchandises échangeables, unité contradictoire de valeur d'usage et de valeur d'échange. Ainsi les bourgeois achètent à leur valeur la force de travail du prolétaire dans un rapport d'échange d'égalité, puisque le prolétaire ne fait que (l'égaliser) l'échanger contre les produits qui doivent lui permettre de la reproduire. La valeur est un rapport social dans lequel l'appropriation privée, la domination de la classe propriétaire des moyens de production, l'interdépendance des entreprises capitalistes, prennent l'apparence d'un rapport d'égalité entre individus propriétaires, de liberté d'acheter et de vendre, d'intérêts communs entre producteurs et exploiteurs... c'est-à-dire que dans cette société régie par la valeur, s'affirme totalement la Démocratie, comme essence de la dictature du Capital. Or si certaines revendications des insurgés s'attaquaient à ce rapport d'exploitation, à cette inégalité réelle, notamment en réclamant une distribution égalitaire des rations et en supprimant les rations préférentielles à Cronstadt -ce qui correspondait à la nécessité de rassembler et d'unir les prolétaires autour des besoins de la lutte- ces mesures n'offraient en elles-mêmes aucune garantie révolutionnaire comme les insurgés le pensaient. Au contraire, dès l'instant où était idéologisé le principe d'égalité, de liberté, d'autonomie.., la démocratie reprenait le dessus, dirigeant les prolétaires sur la énième tentative de réformer ce mode de production autour de son essence inchangée: les rapports capitalistes,la démocratie. Ainsi, conformément à ce que nous avons démontré antérieurement, la révolution n'a pas pour les marins et les soldats de Cronstadt le contenu de l'abolition du travail salarié, mais l'émancipation du travail "libre" qui empêche l'oppression de l'Etat. C'est le contre-pied du "Communisme de guerre", idéologisé comme le modèle du caractère maléfique, néfaste de l'Etat; comme si l'Etat était un pouvoir indépendant de son contenu de classe: Les insurgés de Cronstadt n'attaquaient pas le travail libre ou, en d'autres termes, le travail salarié, mais le travail obligatoire, le travail sous la forme de l'esclavage qu'avaient généralisées les armées du travail durant la période du communisme de guerre. Ce que reproduisaient les idéologies des insurgés, c'était l'idéal d'un capitalisme sans bourgeoisie, une "république des travailleurs" expurgée de tous les éléments "parasites", des fonctionnaires, des bureaucrates (sans comprendre que ceux-ci croissent comme des champignons dans leur milieu privilégié: le Capitalisme). La domination du Capital, c'est-à-dire le travail salarié, est tout simplement ramenée à une de ses formes, la domination des opprimés par les oppresseurs de l'Etat. Ainsi au lieu de promouvoir la rupture de classe par rapport aux positions révolutionnaires, aux tâches de la lutte, les insurgés cautionnèrent des divisions sociologiques entre "paysans" et "ouvriers", entre "artisans" et travailleurs salariés, appuyant sans réserve la revendication de la propriété de la terre pour les "petits paysans", la liberté du travail pour les "artisans", la gestion des usines par les syndicats d'ouvriers: Toutes ces faiblesses ont facilité la victoire de la répression de la rébellion. Le gouvernement bolchévique répondit à quelques-unes des revendications des "paysans", accordant la liberté de circulation des marchandises entre la ville et la campagne, supprimant les barrages douaniers autour des grandes villes. Les premières mesures de la NEP, annoncées en février '21 (au cours du Xème congrès du PCR) concordent ainsi avec un certain nombre des revendications de la "Charte du Petropavlosk" qui visaient à accorder une plus grande liberté d'action au commerce.
 
 
 
 

5. Le parti bolchévique tient solidement les rênes de l'Etat bourgeois

C'est par cette phraséologie que Lénine conclua la révolte de Cronstadt. Depuis lors, il faut reconnaître que c'est de la même manière que les "socialistes", les gouvernements "révolutionnaires" traitent les prolétaires qui ne se soumettent pas aux intérêts du Capital mondial: "Agent de l'impérialisme, provocateur de la CIA, etc.". C'est en confondant la fortification de l'Etat en Russie avec les soi-disants impératifs de la révolution prolétarienne que, tant Trotsky que Staline et leurs épigones, ont réglé le problème de l'écrasement de Cronstadt. Il n'y a aucune différence entre la position trotskiste -Cronstadt est une tragique nécessité-, et la position stalinienne selon laquelle l'écrasement de la rébellion était ni plus ni moins "un devoir des révolutionnaires"; car toutes deux s'appuyent sur le mythe d'un Etat ouvrier à défendre en Russie.

C'est la reconstitution des organes de l'Etat bourgeois que les bolchéviques réalisèrent en consolidant la "patrie socialiste". La "construction du socialisme en Russie" était présentée comme une question d'organisation de l'économie, d'apprentissage de la science du travail, prétendue a-classiste etc. Mais en mars 1921, c'est ouvertement pour normaliser des rapports économiques avec d'autres Etats bourgeois, que les bolchéviques réprimèrent les révoltes ouvrières. Iouri Loutinov, dirigeant de "l'Opposition ouvrière" à la tête d'une délégation commerciale à Berlin, prit publiquement la parole pour dénoncer à la suite de Lénine, le soi-disant complot blanc dont Cronstadt était le résultat: "la liquidation de l'aventure de Cronstadt sera l'affaire de fort peu de temps", déclara-t-il.

Dès le début du mouvement, la politique du gouvernement s'affirme entièrement avec l'objectif de terroriser le prolétariat en Russie, afin de mettre un terme à une reprise des luttes ouvrières. Nous avons vu comment les grèves de Moscou et Petrograd avaient été réprimées par la force des armes; quand les marins et soldats expulsent les dirigeants bolchéviques du meeting du 2 mars, la réaction du gouvernement indique clairement qu'ils agissent pour en finir une fois pour toutes: face aux prolétaires de Russie, le Politbureau du Parti lance une mise en garde où la mutinerie est assimilée à un complot des gardes blancs. Durant toute la durée des événements, les bolchéviques défendirent cette thèse:

L'éventualité d'un complot des gardes blancs était plus imaginaire qu'effectif; les bolchéviques n'étaient pas dupes de l'incapacité réelle des gardes blancs à relancer la guerre, alors que le Capital international leur avait retiré son soutien au profit du gouvernement "rouge", interlocuteur valable pour nouer des liens diplomatiques et économiques. Le gouvernement n'était pas non plus sans connaître les conditions de dénuement où se trouvait la forteresse qui lui empêchait la mise sur pied d'un complot: les stocks de nourriture étaient épuisés, les deux principaux vaisseaux de guerre étaient immobilisés par les glaces et manquaient de carburant, des brise-glace et des bâtiments de la flotte de Cronstadt étaient amarrés aux quais à Petrograd... Le péril des gardes blancs mis en avant par les bolchéviques n'était que l'argument qui leur permit de justifier la liquidation des luttes ouvrières. Au 3ème Congrès de l'IC, Boukharine avoua: La calomnie comme les déclarations de bonnes intentions faites à postériori ont été guidées par le souci impérieux de l'Etat bourgeois en Russie d'étouffer toute opposition prolétarienne, de liquider le moindre signe de résistance ouvrière. C'est cela que tranche les événements de Cronstadt: l'impossibilité pour une quelconque autonomie ouvrière de se développer au sein de la "République soviétique" ainsi que dans le "Parti communiste de Russie": Définitivement guidés par le redressement économique de la Russie, c'est le rôle de la contre-révolution blanche que les bolchéviques ont rempli en écrasant un des centres ouvriers de la révolution d'Octobre et en parachevant la répression des dernières oppositions de gauche. Un nouveau coup mortel est donné à la révolution communiste mondiale! C'est avec le sang des ouvriers qui s'étaient révoltés contre cet Etat bourgeois que la bourgeoisie à repeint son blason en rouge. Les événements de Cronstadt condamnent définitivement toute réforme, tout soutien critique, toute opposition démocratique à ce soi-disant Etat ouvrier, réellement fossoyeur des luttes révolutionnaires du prolétariat.

Les prolétaires de Cronstadt n'avaient pas plus une vocation de martyrs qu'ils n'étaient prêts à se battre pour un idéal de socialisme; ils se sont insurgés contre l'oppression de l'Etat bourgeois avec la volonté d'abattre ce monstre qui avait fini par se recouvrir d'oripeaux "communistes", et ils ont payé chèrement le prix des faiblesses de leur lutte et de la débâcle générale du mouvement révolutionnaire dont ils faisaient partie. La cuisante déroute de Cronstadt entame en effet la route triomphale suivie par la contre-révolution qui extermina définitivement sous le stalinisme les communistes, les militants ouvriers et les générations de prolétaires contaminés par le virus de la révolution prolétarienne.

Les marins et soldats de Cronstadt n'ont pas lutté pour la postérité mais pour la révolution communiste qu'ils avaient fait poindre en octobre '17, en étant les troupes de choc du Parti Communiste, du parti dirigeant l'insurrection prolétarienne mondiale. Mais en mars 1921, le Parti Communiste est moribond au sein de l'IC dirigée par l'Etat bourgeois en pleine fortification en Russie. La révolte de Cronstadt est le dernier sursaut d'une révolution en plein déclin, trahie par le manque de direction communiste. Loin de constituer un nouvel octobre, qui reste un mouvement d'apogée inégalé dans l'histoire de la constitution du prolétariat en classe, de la révolution communiste mondiale, la révolte de Cronstadt est la tentative avortée de pousser plus en avant le mouvement révolutionnaire; c'est en ce sens que Cronstadt a été aussi son propre fossoyeur et celui du prolétariat en Russie. Les insurgés font un constat essentiel: la révolution a failli!, mais ils n'en tirent aucune leçon, ils s'effondrent avec elle et lui font faire son ultime soubresaut:

 
 
 
 

6. Conclusion

Se placer du côté des insurgés de Cronstadt n'a rien à voir avec l'élévation du culte de Cronstadt et des ouvriers qui firent payer chèrement leur peau au Capital; ceux qui sont tombés dans ce piège ont tout juste réussi à consolider l'oeuvre de la contre-révolution en érigeant un mausolée de plus devant lequel faire s'agenouiller les prolétaires.

Le caractère saillant des événements révolutionnaires de Cronstadt, comme d'Octobre '17, ne réside pas dans leurs résultats immédiats (défaite ou victoire), mais dans l'impact qu'ils ont eu sur le mouvement révolutionnaire international, dans le rôle qu'ils ont joué par rapport à l'extension/résorption de la révolution mondiale. En dépit des milliers de kilomètres qui séparaient les luttes révolutionnaires de '17-21, là-bas partiellement victorieuses, ici partiellement défaites, et malgré les décalages dans le temps des diverses poussées révolutionnaires, ce qui a marqué les grandes batailles révolutionnaires de '17-21, c'est le surgissement partout dans le monde d'organisations communistes qui ont tenté de mettre en commun les expériences de luttes. Ces organisations ont tenté, grâce à un travail de centralisation internationale, de restaurer le programme communiste légué par les révolutionnaires du passé, que des années de pratique sociale-démocrate et libertaire avaient quasiment éliminé comme force matérielle. En quelques mois, un mouvement qui était confiné à quelques cercles et sectes de "communistes de gauche", d'anarchistes".., s'est développé au point de menacer, grâce à l'embryon de centralisation révolutionnaire effectué par la création de la IIIème Internationale, l'Etat mondial du capitalisme.

Situer Cronstadt dans la globalité du mouvement révolutionnaire dont octobre '17 est le signe de déclenchement, telle est la rupture de classe imposée par les insurgés, que nous revendiquons entièrement. Notre compréhension n'a rien à voir avec l'analyse scientifique, la description impartiale de commentateurs historiques (d'historiographes) qui réduisent la réalité historique à des événements définitivement clos, isolés de toute perspective historique dont nous sommes partie prenante. Ces historiens décrivent l'idée des luttes sociales au travers des individus directement en lice, sans montrer le lien qui unit à travers le temps, les luttes du prolétariat en tant que produits des antagonismes de classe mondiaux et non pas de la volonté, du courage de tels ou tels individus.

La rupture de classe proclamée par les insurgés eux-mêmes met hors circuit tous les thuriféraires de Cronstadt qui ont occulté le contenu révolutionnaire inséparable de Cronstadt et d'octobre '17... Mais pour le bon sens bourgeois, les mêmes "individus" ne peuvent se retrouver une fois du côté de la révolution et une autre fois du côté de la réaction, la "révolution" n'ayant pas d'autre signification que de célébrer cet individu bourgeois dans son nouveau costume de citoyen. Au contraire, l'essence commune de Cronstadt '21 et d'octobre '17, définit la révolution communiste non pas comme l'oeuvre d'individus géniaux, mais comme un processus de bouleversements sociaux s'effectuant et s'exacerbant sous la poussée des contradictions de classe, jusqu'à la résolution de la contradiction des sociétés de classes dans le communisme. C'est autant un retour sur soi idéaliste de voir l'insurrection de Cronstadt comme "l'explosion pure de liberté", que de concevoir octobre '17 en Russie, comme "le Grand soir" où du jour au lendemain le monde aurait été bouleversé par l'instauration de la dictature du prolétariat. Poser les choses ainsi, comme il semblerait qu'il faille nécessairement les polariser en les excluant, c'est confiner le mouvement révolutionnaire à une succession d'événements isolés les uns des autres, bons ou mauvais, victorieux ou défaits, qui suivent un schéma progressif dans lequel le mouvement se déroule de manière uniforme et linéaire soit dans un cours révolutionnaire, soit dans un cours contre-révolutionnaire. Dans la réalité, le mouvement révolutionnaire progresse au contraire par bonds. Face à la pression de la contre-révolution et à l'exacerbation des antagonismes sociaux qui en découle, le prolétariat est obligé de faire la critique des luttes passées, afin de parvenir à mieux définir sa stratégie, à corriger ses faiblesses. La classe se constitue en Parti au travers des luttes séculaires que les communistes passent au crible de la critique, afin de ne pas reproduire les défaites du passé. C'est la mondialité de l'Etat capitaliste, l'universalité de la marchandise et de ses métamorphoses incessantes qui déterminent les communistes à pousser cette critique du mouvement révolutionnaire jusqu'à la résolution universelle des contradictions de classes. Pour les communistes qui constituent l'avant-garde révolutionnaire, il n'existe donc pas de victoire qui ne puisse se transformer en défaites et vice versa; il n'y a pas de lieu duquel le capital ait été supprimé qui constituerait un asile "rouge", sans la destruction de l'Etat mondial du Capital grâce à la victoire de la révolution internationale!; il n'y a pas d'antagonisme entre une lutte partielle et le but historique, car bien que le mouvement révolutionnaire apparaît nécessairement comme partiel, chaque affirmation contient et pose réellement le développement de la centralisation internationale, les intérêts mondiaux de la classe prolétarienne. Le mouvement révolutionnaire, destructeur de la société, repose nécessairement sur des ruptures (rupture des prolétaires de Cronstadt avec le soi-disant "Etat ouvrier en Russie") et celles-ci s'expriment par la critique de soi du mouvement révolutionnaire. La critique devient ainsi elle-même force matérielle, partie intégrante de l'action révolutionnaire du prolétariat.

La critique radicale faite par les insurgés de Cronstadt du soi-disant "Etat prolétarien en Russie" rejoint, concorde et renforce toute l'action pratique/critique des communistes de gauche qui formaient, en dépit de leurs faiblesses,l'avant-garde du mouvement révolutionnaire de '17-21. Mais la défaite de la rébellion de Cronstadt comme celle des communistes de gauche dans L'IC, n'est pas l'enterrement de la révolution! La non-abdication des insurgés de Cronstadt, qui ne renièrent pas la révolution mondiale même quand la bourgeoisie parvint à lui porter un coup décisif, se rattache organiquement à une pratique de Parti, au Parti révolutionnaire dont les représentants se font presque au même moment (juin '21) exclure de l'IC pour n'avoir pas également renié la révolution internationale et tenté de constituer une direction communiste au mouvement de classe. Une organisation comme le KAPD s'est retrouvée pleinement avec les insurgés de Cronstadt de par sa lutte de fraction au sein de l'IC contre les tendances sociale-démocrates majoritaires et les positions bourgeoises adoptées par les partis "communistes" en faveur du parlementarisme et du syndicalisme.., et surtout par son rôle actif et dirigeant dans les luttes ouvrières de mars '21 en Allemagne. De même, des groupes de la gauche communiste internationaliste tels la Fraction italienne autour de la revue "Bilan" et la Fraction belge, qui s'appuyant sur un travail critique du mouvement révolutionnaire défendirent les intérêts révolutionnaires des prolétaires en Espagne en '36 et '37, contre la répression du "front républicain antifasciste et de ses ministres anarchistes", répression identique quant à la nature bourgeoise, à celle du gouvernement bolchévique contre Cronstadt. Ces communistes ne se sont pas accrochés au communisme comme à un dogme, en en faisant une nouvelle religion avec sa bible et ses saints; leur attitude pratique/critique fidèle au mouvement révolutionnaire du prolétariat n'avait pas comme objectif d'acquérir une place en tant que gardien de "l'orthodoxie marxiste" tout comme les insurgés de Cronstadt n'avaient pas fait d'octobre '17 un monument sacré, mais ils élevèrent grâce à leur critique essentielle du mouvement, certes non entièrement élaborée, les fondations pour une clarification et un développement du programme historique de la révolution.

Seule l'action des communistes, tirant les leçons des expériences révolutionnaires du prolétariat, a permis que Cronstadt serve aujourd'hui pour le prolétariat mondial de référence avec Octobre '17, Berlin '18-19. Barcelone '37 etc. Sans ce travail militant des groupes de la gauche communiste, nous pataugerions encore dans le marécage social-démocrate (y compris les libertaires) où Octobre '17 est confondu avec n'importe qu'elle accession de la gauche au gouvernement et où les luttes ouvrières de Cronstadt servent de leitmotiv à l'érection de ministères anarchistes, comme en '36 en Espagne, ou encore de "syndicats libres" bénis par le Pape comme à Gdansk!

Ce qu'illustre Cronstadt, c'est comment le mouvement communiste, grâce à la critique révolutionnaire (radicale) que l'abîme des contradictions de classe lui impose de mener incessamment, parvient à réémerger des défaites les plus cinglantes et à se revitaliser jusqu'au moment d'un nouvel affrontement décisif. Le mouvement révolutionnaire puise aussi sa force des défaites, desquelles les fractions communistes soustraient, à contre-courant, l'oeuvre du mouvement révolutionnaire du prolétariat qui a besoin, tel un alambic, de parcourir un chemin long et difficile pour rejaillir plus compacte, plus vive et puissante. Dans cette critique, il n'y a pas un gramme de jugement moral ni un souffle de métaphysique.

C'est pour avoir "oublié" de se laisser éduquer que le parti bolchévique et d'autres partis qui restèrent dans l'IC par opportunisme, sont passés de l'autre côté de la barricade. Nous n'avons aucun malaise à reconnaître que tel parti ait à un moment défendu la révolution et à un autre l'a combattue. La leçon essentielle que nous tirons de ces événements c'est que le mouvement prolétarien au cours de sa pratique/critique détruit tous les dogmes, toutes les vérités absolues, même celle que la révolution ne peut être défaite! La révolution est vaincue, vive la révolution!
 



 
 

NOTES :

 

1. Toutes des manifestations plus probantes du fleurissement de la démocratie. Chacune de ses manifestations engendre, l'autre et celle-ci engendre une suivante et un renforcement des précédentes; ainsi la police s'affirme plus à mesure que l'appropriation privée et privative s'accroît; la survie individuelle liée à la propriété privée prend le pas sur les organes de la lutte; l'affaiblissement des organes de la lutte ne permet pas aux prolétaires de s'opposer aux forces de l"ordre qui défendent la propriété privative, et ainsi tout se détermine mutuellement.


  2. Pour la théorie marxiste, la conscience est une force matérielle qui fait intégralement partie de la réalité; les hommes ne sont pas déterminés de manière externe et unilatérale par l'environnement, ce qui impliquerait de concevoir la conscience comme un simple réceptacle contemplatif. La pratique sociale crée et révolutionne l'environnement de même que la conscience de cet environnement.
 
 

 


CE24.1 Cronstadt :

Tentative de rupture avec l'Etat capitaliste en Russie (Ancienne version)