Commentaire à propos de la nouvelle version -quelque peu modifiée- du texte.

Dans le cadre général de l'évaluation des luttes en Russie dans les années 1917-1923, nous avons reconsidéré nos prises de position sur les oppositions au traité de Brest-Litovsk de même que sur les mouvements insurrectionnels menés par les prolétaires en Ukraine et à Kronstadt. Globalement, lors de la 1ère publication de ces contributions, nous étions pris de jugements bien rapides sur les efforts de nos camarades de l'époque qui, dans des conditions d'intenses affrontements, en des moments cruciaux du rapport de force entre révolution et contre-révolution, ont eu le courage de se positionner à contre-courant de ce qui apparaissait être la tête de la révolution, le P.O.S.D.R. (parti bolchevique), parti dans lequel l'avant-garde du prolétariat de par le monde croyait reconnaître la direction communiste. En réalité, ainsi que nous l'avons développé dans les textes sur la transition au socialisme, la politique économique et sociale des bolcheviks correspondait aux nécessités de relance de la production capitaliste en Russie et le gouvernement bolchevique lui-même a initié ce que le stalinisme allait parfaire: la répression des militants révolutionnaires dans le monde entier, et en particulier des minorités s'opposant frontalement à la contre-révolution menée par le parti bolchevique ainsi qu'au mythe de son rôle de "meneur de l'insurrection d'Octobre". Alors que toute la confiance allait dans le Parti Bolchevik qui, aux yeux des prolétaires du monde entier, avait mené l'insurrection d'Octobre, Des minorités se sont opposées à ce qu'elles ont perçu de contraire à la révolution et se sont battues à contre-courant de cette puissante mythification du Parti Bolchevique. Ces minorités n'ont pas eu la force de se maintenir et développer leurs positions à contre-courant de ce qui allait devenir la fameuse "patrie du socialisme" mais leur combat est ce que nous connaissons de plus fort dans le processus de rupture que le prolétariat mena à cette époque, d'abord dans le fait d'ébranler mondialement le capital et dans un second temps dans la critique des forces qui se sont appuyées sur les limites et faiblesses de cette immense vague révolutionnaire pour l'endiguer et installer la contre-révolution. Ne l'oublions pas!

 

BREST-LITOVSK:

LA PAIX EST TOUJOURS LA PAIX DU CAPITAL

CONTRE LE PROLÉTARIAT

CHAPITRE I

Guerre impérialiste et luttes ouvrières

                En 1914, malgré d'importantes vagues de luttes ouvrières, la bourgeoisie mondiale parvient à imposer sa "solution" à la crise générale de son système: la guerre généralisée! Il s'agit de détruire un maximum de forces productives excédentaires et parmi elles, avant tout, des prolétaires pour pouvoir relancer un nouveau cycle de valorisation capitaliste. Cette unique possibilité pour le Capital était présente dans tous les esprits depuis des années. La social-démocratie mondiale avait convoqué à ce sujet les congrès de Stuttgart en 1907 et de Bâle en 1912 où elle prit, sous l'impulsion de la gauche de la social-démocratie —Luxembourg, Lenine, Martov— la fameuse position de "guerre à la guerre", position qui ne sera jamais réellement impulsée par la social-démocratie et qui, dans la réalité, servira de recruteur pour les charniers de la guerre impérialiste. Le déclenchement de la guerre va permettre de briser la vague mondiale de lutte ouvrière qui était devenue particulièrement âpre dans les années 1912, '13, '14. Ce moment-là, aucune force de classe ne sera capable d'y répondre.

                En Russie où, en juillet 1914, des affrontements extrêmement violents eurent lieu, l'action convergente de l'union nationale et de la répression violente, permirent d'écraser, très momentanément mais très brutalement, le mouvement ouvrier. C'est l'euphorie nationaliste qui, en permettant l'isolement de l'avant-garde prolétarienne, en permirent la répression violente. Il fallut quelques mois avant qu'une avant-garde ouvrière puisse se reconstituer autour de la lutte contre la guerre. De nombreux groupes développant une pratique internationaliste, défaitiste, ne parvinrent pas à s'organiser en dehors et contre le parti de l'ordre et principalement sa composante social-démocrate (cf. à ce propos, la section du P.O.B. qui fut exclue pour collusion avec l'ennemi parce que développant des contacts avec des soldats "allemands" défaitistes, et qui ne parvint pas à se maintenir; cf. aussi les fractions communistes au sein de la social-démocratie allemande qui mirent plusieurs années à rompre avec celle-ci).

                C'est en Russie que les luttes ouvrières contre la guerre et la misère se développèrent avec le plus de force et de rapidité. On peut trouver à cela plusieurs raisons qui se déterminent et se renforcent mutuellement:

1° C'est en Russie qu'avant la guerre, la situation économique était la plus désastreuse; cela produisant, d'une part, des luttes ouvrières plus importantes avant la guerre et donc un climat social moins propice à la constitution d'une union nationale durable, et, d'autre part, une aggravation de la situation économique beaucoup plus rapide sous le poids des frais de guerre.

2° L'armée russe que tout le monde considérait comme l'une des plus fortes et plus disciplinées, se ramassa défaites sur défaites, ce qui ne pouvait qu'effriter le sentiment d'union nationale et l'enthousiasme au combat.

3° Enfin, la famine qui se développa très rapidement dans toute l'Europe, se fit particulièrement sentir en Russie.

                En septembre 1915, l'armée allemande se trouvait devant Riga et les ouvriers crevaient de faim. Cette situation détermina de forts et violents mouvements ouvriers. Cette lutte de classe, cette vague de défaitisme révolutionnaire, toucha autant les prolétaires sous l'uniforme — désertions massives, émeutes et insubordinations, etc. — que les prolétaires encadrés sur le front de la production — grèves, émeutes, sabotages, actes de terreur prolétarienne, etc.. Face à cette effervescence, la bourgeoisie employa une de ses méthodes de toujours: jeter la fraction bourgeoise du gouvernement et la remplacer par une fraction plus ouvriériste, plus populaire, une fraction de "gauche". Cela ne suffit cependant pas pour briser la vague de luttes qui se développa. Cela, notamment, parce que cette fraction de "gauche" (Lvov et Kerensky) ne put rien offrir de plus que la fraction qui la précédait, à savoir, la guerre et la famine. Bien plus, la bourgeoisie mondiale commença à voir que cette guerre, qui avait été un facteur d'écrasement des luttes prolétariennes, devenait maintenant facteur de révolution. Il s'agissait alors, pour la bourgeoisie alliée, à la fois d'écraser son ennemi bourgeois dans la guerre impérialiste et d'empêcher la guerre civile de se développer. La stagnation du conflit dans les gigantesques pourrissoirs qu'étaient les tranchées commença à devenir un réel danger pour le rapport social capitaliste. La bourgeoisie craignit que le mécontentement qui s'était déclaré aussi violemment en Russie ne s'étendit aux autres armées impérialistes. C'est pourquoi les alliés demandèrent à Kerensky de déclencher une grande offensive qui contraignit la bourgeoisie allemande à transférer une partie de ses forces militaires du front Ouest au front Est, ce qui aurait dû permettre aux alliés de battre l'Allemagne à l'Ouest.

                Du point de vue de la bourgeoisie russe, le déclenchement de cette offensive, en permettant de terminer la guerre, devait permettre d'arrêter les luttes de classe qui se développaient principalement contre celle-ci. A défaut, elle devait permettre de faire massacrer les régiments peu sûrs et de repolariser la société à l'avantage de la bourgeoisie, de ressouder l'union nationale contre le prolétariat par une belle et grande victoire dans la guerre impérialiste. Cette offensive se transformant très rapidement en une véritable débandade, en un véritable massacre dans lequel les troupes russes furent balayées, elle déclencha une brutale riposte du prolétariat.

                Cette riposte ouvrière s'exprima dans les grèves, les pillages, les désertions, les insubordinations, les combats de rue et surtout dans le fait que, dorénavant, les résistances dans l'armée prirent un caractère chaque fois moins individuel. Ce furent des régiments entiers qui refusèrent d'aller au front. Cependant, pour certains de ces régiments insubordonnés, il est déjà clair, à ce moment, qu'ils ne refusaient pas de se battre mais qu'ils refusaient de participer à la guerre impérialiste, qu'ils refusaient d'obéir à la bourgeoisie. Ceux-là dirent qu'ils ne monteraient au front que pour défendre la révolution et sur demande des soviets. Bien sûr, ces prolétaires portaient de graves confusions quant à la nature de la révolution: beaucoup pensaient défendre la "révolution" de février (en fait le changement de fraction bourgeoise à la tête de l'État); d'autres, toujours plus nombreux, savaient qu'ils défendaient la révolution montante, la possibilité d'une insurrection prolétarienne dont il était clair que Petrograd serait le centre. Les soldats et ouvriers révolutionnaires n'hésitèrent pas à donner leur vie lorsqu'il s'agit de faire l'insurrection puis de la défendre pendant la guerre civile. Cette différence est importante, d'une part, parce que c'est grâce à elle que les régiments révolutionnaires cassèrent la propagande de la bourgeoisie sur leur "lâcheté", sur leur refus de partir remplacer les régiments qui étaient au front; ils expliquèrent que la bourgeoisie essayait d'éloigner de Petrograd les régiments révolutionnaires pour permettre à la répression bourgeoise de faire son oeuvre, position qui reçut le soutien des ouvriers révolutionnaires de Petrograd et de bon nombre de régiments cantonnés au front. D'autre part, parce que cela éclaircit l'état d'esprit de la classe ouvrière en Russie, état d'esprit bien éloigné de l'apathie que la fraction de la paix se plut à décrire pour argumenter sa position contre-révolutionnaire.

De la lutte contre la guerre à la lutte contre la paix

                Après la réussite de l'insurrection prolétarienne d'octobre 1917, qui ne fut rendue possible que par le travail préalable de rupture de certaines fractions des bolcheviks, le mouvement ouvrier en Russie ne parvint pas à approfondir son caractère révolutionnaire et à se maintenir comme maillon déterminant dans le développement de la révolution mondiale. L'une des raisons fondamentales de cette réalité était et reste le manque cruel d'expérience post-insurrectionnelle dans l'histoire du mouvement ouvrier empêchant les révolutionnaires en Russie de s'appuyer sur les acquis théoriques/pratiques du passé dans ce domaine.

                Aujourd'hui, l'alternative nous semble claire. Il n'y a que deux routes possibles dans cette société: ou maintien et développement du processus de valorisation avec son cortège d'exploitation, de crise, de guerre et de famine; ou lutte intransigeante contre celui-ci avec tendance à la satisfaction aussi immédiate que possible des besoins ouvriers, ce qui est évidemment une seule et même chose puisque les besoins ouvriers sont directement contradictoires avec ceux de la valorisation. En toute période, il est évident que la destruction du procès de valorisation n'est pas plus possible en un pays qu'en une ville, que cette destruction ne peut se faire qu'au niveau mondial mais il est tout aussi évident que pour simplement rester sur le terrain de la classe ouvrière, pour simplement continuer à être moment de la lutte ouvrière qui se développe, c'est un impératif que d'avoir toujours sa pratique axée sur ces deux pôles! Cela signifie:

                * l'amélioration directe du sort de la classe ouvrière sur tous les plans, tant matériels —nourriture, logement, durée et intensité du travail, etc—  que politiques —développement de la presse, des réunions, de l'information, des grèves contre le Capital, etc-

                * et l'obligation faite aux révolutionnaires d'oeuvrer à étendre, dans le temps et dans l'espace, le mouvement qui se déroule, pour ne pas crever isolés, pour permettre la révolution.

                Au lieu de cela, immédiatement après 1917, les Bolcheviks se soumirent à la bourgeoisie, en acceptant pour la plupart (se chargeant même de réprimer de différentes façons, les révolutionnaires qui se maintinrent sur le terrain du prolétariat comme certains anarchistes, socialistes-révolutionnaires de gauche, fractions bolcheviques de gauche, le groupe ouvrier dit de Miasnikov et des masses de militants ouvriers) de gérer la société et son économie; cette acceptation de la gestion de la société bourgeoise amenant la destruction du prolétariat comme classe, sa transformation en masse de citoyens atomisés et la transformation d'une partie des prolétaires en gestionnaires de la société bourgeoise, cooptés par celle-ci et devenant par là nouvelle personnification du Capital, "nouvelle" bourgeoisie.

                Dans tout ce mouvement qui va d'un point très élevé de la vague révolutionnaire mondiale —la victoire de l'insurrection prolétarienne en un endroit— jusqu'à son écrasement et au redéveloppement de la production capitaliste enrayée par la guerre et la révolution, se trouve posée, comme l'un des points nodaux où s'affrontent révolution et contre-révolution, la question de la paix. En effet, la guerre, seule "solution" bourgeoise à la crise sociale qui fait rage avant 1914, après avoir fait reculer le mouvement ouvrier mondial par la répression et l'union nationale, lui a donné un brusque coup de fouet, notamment en aggravant et en homogénéisant la situation sociale de tous les prolétaires. Cela explique que des luttes ouvrières très nombreuses et toujours plus déterminées vont surgir, notamment axées contre la guerre!! Mais, comme à chaque fois, la bourgeoisie a une "solution" interne aux contradictions et antagonismes qui se font jour dans son système:

*              de même qu'à la pauvreté, elle oppose la richesse et propose des "riches moins riches" et des "pauvres moins pauvres", soit le partage démocratique d'une misère dont elle recule toujours les bornes;

*              de même qu'au fascisme, elle oppose l'antifascisme, tous deux visant à épurer la démocratie par l'atomisation et la répression violente, "sans phrase", de la classe ouvrière;

*              ... à la guerre, elle oppose la paix parce que toutes deux sont facteurs de paix sociale et enchaînent les prolétaires à cette société.

                Cette réalité qu'il nous faut avoir constamment à l'esprit pour empêcher la soumission de la lutte à une fraction du Capital —mise en avant comme pôle "positif" de la bourgeoisie— fait que, bien souvent, dès leur entrée en lutte, les prolétaires sont, à un niveau, empêtrés dans ces polarisations bourgeoises et que la lutte est aussi et directement lutte contre cette gangue démocratique!!

                Nombreuses sont les luttes ouvrières contre la guerre qui partent de ou acceptent le mot d'ordre de paix; nombreuses sont les luttes qui, surgissant de fait contre la misère, acceptent le mot d'ordre de son partage démocratique; nombreuses encore celles qui, menées contre la répression, le totalitarisme bourgeois, tombent dans l'antifasciste alors que la bourgeoisie parlementaire assume tout aussi bien la répression de la classe ouvrière que ses intérêts lui imposent. Mais nous, nous n'avons donc pas à chercher des mouvements purs qui, sur le plan de la pratique, du drapeau, de la conscience, etc., parviendraient d'emblée à rejeter toute influence de la bourgeoisie! Nous avons bien au contraire à voir les moyens du processus d'épuration de l'influence bourgeoise qui se déroule en son sein par et pour le développement de l'affrontement avec toutes les composantes de l'État bourgeois jusqu'à celles réformistes, pacifistes ou antifascistes. En retour, il faut bien comprendre l'influence réelle, pratique, extrêmement puissante de ces différentes concessions à la bourgeoisie. Ce type de drapeau, même s'il ne correspond pas à l'essence du mouvement, est un frein direct à la lutte en ce qu'il exprime le manque de rupture du mouvement d'avec les idéologies bourgeoises, en ce qu'il entraîne une partie des prolétaires dans la défense des intérêts bourgeois, en ce qu'il sème des illusions sur la réalité du capitalisme — sur la possibilité d'un capitalisme "pôle positif" de lui-même, sans misère, sans guerre, non totalitaire, etc.. Il est fréquent que les groupes ouvriers organisés contre la guerre et le Capital en général, expriment une volonté de paix "juste", tout en étant d'un antipacifisme conséquent. Ce fut le cas aussi bien des S-R de gauche que des bolcheviks de gauche. Ces mouvements sont d'ailleurs à différencier clairement des mouvements pacifistes qui, eux, en général organisés par et pour la contre-révolution, sont à détruire. Les communistes travaillent en dehors et contre ces mouvements. Quand ceux-ci ont réussi à encadrer des individus et groupes réellement révolutionnaires, la tâche des communistes est notamment d'extirper ces derniers de cette fange populo-nationaliste. Dans le cas des premiers groupes cités, les communistes travaillent à l'intérieur et pour le développement de ces groupes, contre les faiblesses qu'ils véhiculent même à un niveau d'organisation moins clair que les S-R et bolcheviks de gauche. (Nous reviendrons sur leurs positions respectives dans la seconde partie de ce texte). Mais, encore une fois, cette contradiction est une des expressions de la lutte de classes marquant la limite de la rupture de ces groupes ouvriers et ayant bien évidemment une influence sur leur pratique. Les communistes ont notamment comme tâche de lutter sans concession ni compromis contre toutes les expressions de la bourgeoisie au sein du mouvement ouvrier pour permettre à celui-ci de se développer pleinement, pratiquement et théoriquement.

                La paix, en ce qu'elle est paix sociale, paix entre les classes, est toujours pleinement et directement contre le prolétariat. Elle reste à opposer à la lutte prolétarienne contre la guerre laquelle trouve son aboutissement non dans la paix (qui pose l'imminence d'un nouveau cycle valorisation/crise/guerre) mais dans la révolution communiste mondiale!

                Le manque de clarté sur cette question et sur d'autres (sur lesquelles nous reviendrons) va permettre aux fractions droitières des bolcheviks d'emporter le morceau et de développer le gestionnisme, le pacifisme, le démocratisme,... La lutte contre la guerre sera transformée en lutte pour la paix impérialiste et la lutte contre l'exploitation en lutte pour le capitalisme dit d'État, le taylorisme et le stakhanovisme, etc.. Les fractions de droite, dirigées notamment par Lenine, mettront, dès le lendemain de l'insurrection, tout en branle pour permettre la signature de la paix: contact avec les impérialismes en présence pour voir lequel serait le plus susceptible de permettre une résolution rapide du conflit inter-impérialiste. La paix pouvait même être obtenue par un développement de la guerre (cf. la demande de Lenine de matériel militaire au gouvernement américain pour pouvoir battre l'armée allemande avec l'aide des alliés). Devant le refus méprisant des alliés qui désiraient à la fois écraser leur ennemi dans la guerre impérialiste —la nation allemande— et l'ennemi de l'ensemble de la bourgeoisie —le prolétariat mondial que représentait à ce moment-là le prolétariat en Russie—, les fractions désirant la "paix à tout prix" devront donc se rabattre sur la solution d'une signature de la paix avec l'Allemagne mais la bourgeoisie allemande cherchera à tirer un maximum de profit de la signature de la paix, le maximum de profit étant de pouvoir écraser la révolution montante sur la surface la plus grande possible et de pouvoir ramener le plus possible de troupes et de matériel de guerre pour pouvoir continuer la guerre impérialiste.

                La bourgeoisie allemande était d'accord pour commencer des négociations de paix d'autant plus que les troubles sociaux qui se développaient en Allemagne et en Autriche-Hongrie incitaient celle-ci à mettre fin le plus rapidement possible à la guerre dans cette partie du monde, pour la développer en Europe occidentale. Après avoir négocié avec les généraux allemands, tout en donnant à ces négociations l'aspect le plus spectaculaire possible (en invitant L. Radek, en distribuant des tracts aux généraux allemands, en rompant les "relations amicales" entre les deux délégations), les négociateurs russes rentreront en Russie en décrétant la situation de "ni guerre ni paix". Cela devait servir à montrer au prolétariat mondial (encore du point de vue spectaculaire) que les "révolutionnaires russes ne voulaient pas signer la paix". La bourgeoisie allemande peu encline à renoncer à ses intérêts, lance aussitôt une gigantesque offensive qui, vu la décision des bolcheviks de ne pas organiser la guerre révolutionnaire, connaît un succès foudroyant. Aussitôt et grâce à cette pression, la fraction de la paix parvient à imposer à l'ensemble des bolcheviks et du prolétariat, sa position contre-révolutionnaire. Une fois que le prolétariat mondial a vu que les révolutionnaires russes "ne veulent pas la paix" mais "qu'ils ne peuvent pas faire autrement", les négociations vont reprendre et mèneront à la conclusion du traité de Brest-Litovsk (que, pour la petite histoire, les Bolcheviks les plus importants ont tous refusé de signer). Ce dernier sera signé le 3 mars 1918 et stipulera que "la Russie renonçait à tous ses droits sur la ville de Riga et sur l'arrière-pays, sur la Courlande tout entière, la Lituanie et une partie de la Biélorussie dont le sort devait être décidé par l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie "en accord avec la population"; elle reconnaissait l'occupation allemande en Livonie et en Estonie jusqu'à ce que "des institutions véritablement nationales" y soient instaurées: elle acceptait de faire la paix avec la Rada ukrainienne [1]; elle cédait Kars, Ardahan et Batoum, districts que la population devait "réorganiser" en accord avec la Turquie. Les relations diplomatiques devaient reprendre entre la Russie soviétique et les puissances centrales après la ratification du traité. Les clauses financières étaient moins draconiennes; il y avait renonciation mutuelle aux indemnités et réclamations diverses. Mais il était stipulé que les frais d'entretien des prisonniers de guerre seraient à la charge de leurs pays respectifs, ce qui représentait, pour la Russie, une énorme charge financière." (E.H. Carr - "La révolution bolchevique", tome III page 53). Mais ce n'est pas tout. La porte étant ainsi ouverte, dès le 27 août 1918 (c'est-à-dire bien avant la conclusion du traité de Rappalo en 1922 qui permet à l'Allemagne de reconstruire son armée en territoire ukrainien), trois accords supplémentaires au traité de Brest-Litovsk furent signés sans bruit à Berlin: un accord politique, un accord financier et un échange de notes confidentielles, le premier exemple de diplomatie secrète de la part du gouvernement soviétique dans lequel, entre autres, la Russie soviétique s'engageait à "employer tous les moyens pour chasser les forces de l'Entente des territoires russes du Nord (...)"; si elle ne le faisait pas, l'Allemagne "se trouverait forcée d'entreprendre cette action au besoin avec les troupes finlandaises" et la Russie "ne considérerait pas cette intervention comme un acte inamical" (ibid. page 96).

                Des nombreuses conséquences de ce traité, il est important de mettre en avant non pas la perte de territoire (fut-ce du fameux grenier à blé) mais bien l'écrasement du mouvement ouvrier étendu sur ces vastes territoires. Livrés pieds et poings liés à la contre-révolution, les révolutionnaires d'Ukraine, coupés de toute perspective, sans direction centralisée, sans contacts internationaux, ne pourront que résister pied à pied et finir massacrés. Une perspective globale, telle celle proposée par les "communistes de gauche" de retrait des révolutionnaires, aurait au moins permis de préserver leurs forces même en perdant ces territoires. Il faut souligner en plus, la prise en charge par les Bolcheviks, de la répression anti-ouvrière: la paix étant considérée comme une condition de survie de la "patrie du socialisme", ceux qui étaient contre la paix étaient contre la "patrie du socialisme". Effectivement, les révolutionnaires conséquents étaient contre la paix et contre toute patrie et les Bolcheviks qui cherchaient à tout prix à faire des accords avec n'importe quel impérialisme accuseront ces révolutionnaires d'être des agents de l'impérialisme. Le 4 juillet 1918, Trotsky demande de voter un ordre d'urgence visant à imposer de sévères sanctions aux groupes de partisans russes qui risquaient de rallumer la guerre en attaquant de leur propre initiative les troupes allemandes. Le texte de l'ordre était le suivant:

                "Voici mes ordres: tous les agitateursqui, après publication de cette ordonnance, continueront à encourager la désobéissance au gouvernement soviétique, seront arrêtés, transférés à Moscou et jugés par le tribunal extraordinaire. Tous les agents de l'impérialisme étranger qui appellent à l'action offensive (contre l'Allemagne) et offrent une résistance armée à l'autorité des soviets, seront exécutés."

(repris d'Isaac Deutscher - "Le prophète armé" - tome II p. 245)

                Il nous semble important de nous étendre sur la question du traité de Brest-Litovsk non pas parce qu'il s'agirait du "coup d'arrêt" à la révolution ou d'une "regrettable mais absolue nécessité" mais bien plutôt parce qu'il matérialise un moment clé du recul de cette vague révolutionnaire.

                La signature du traité de Brest-Litovsk est à la fois un produit des faiblesses du mouvement révolutionnaire de ces années et un facteur de l'écrasement définitif de l'ensemble de la vague de lutte. A ce titre, elle est pleinement contre-révolutionnaire. Et ce n'est pas le "réalisme" ou le "concréti(ni)sme" au nom desquels "les Bolcheviks étaient coincés et contraints de composer" qui changeront d'un iota notre position: signer la paix avec la bourgeoisie ne peut signifier que contresigner la paix sociale, l'écrasement, du mouvement ouvrier, la défaite du prolétariat. Brest-Litovsk signifiera tant l'écrasement de perspectives révolutionnaires importantes: écrasement du mouvement ouvrier en Allemagne, dans l'armée et dans le reste de la société, écrasement du mouvement ouvrier dans une grande partie de la Russie,... que l'ouverture de perspectives contre-révolutionnaires tout aussi importantes (s'exprimant notamment dans l'instauration de la diplomatie secrète et d'accords économiques et commerciaux entre l'un des centres du capitalisme, l'Allemagne, et la "patrie du socialisme"). Mais, pas plus que nous ne croyons qu'il s'agit d'un coup d'arrêt ou d'une sinistre nécessité historique, nous ne pouvons croire que la signature du traité est une erreur surgie brutalement et pour des raisons inexpliquées. Il s'agit bien plutôt du développement du manque de rupture des bolcheviks avec l'idéologie et donc la pratique social-démocrate qui s'illustre notamment par la croyance dans le progrès, dans la démocratie, la croyance dans le fait que sur tous les plans, il suffit de développer, de radicaliser, "positivement" les conceptions, les méthodes bourgeoises pour arriver à celles du prolétariat; il s'agit bien plutôt de l'incompréhension de ce qu'est une réelle rupture. Ce "positivisme" (dont nous allons développer la stigmatisation) amènera à l'idée qu'il serait possible de développer le capitalisme pour le bien du prolétariat, même s'il fallait pour ce faire s'allier avec une fraction bourgeoise. Il est cependant évident qu'une alliance entre une quelconque fraction du prolétariat si importante soit-elle et une fraction de la bourgeoisie, signifie immédiatement la liquidation de la fraction ouvrière par la subsomption de ses intérêts aux compromis, concessions nécessairement faites à la bourgeoisie. La seule chose qui peut parfois exister, c'est qu'un rapport de forces entre les classes soit tel qu'aucune des deux fractions antagoniques ne puisse, n'ose prendre l'initiative d'attaquer l'autre; il s'agit alors d'un "statu quo" qui ne peut être que très momentané. L'alliance, le front avec une fraction bourgeoise (jugée plus progressive) signifient, par essence, et les flots de sang déjà versés l'ont souvent démontré, la destruction du prolétariat, destruction qui se solde par la perte des acquis du mouvement, par la désorganisation, l'atomisation du prolétariat et par sa répression physique.

                La politique de Brest-Litovsk n'est donc pas l'aboutissement d'un long processus de dégénérescence mais bien l'éclatement au grand jour de contradictions existant au sein des bolcheviks, éclatement favorisé, accéléré par le brusque changement de situation que la prise du pouvoir crée. C'est pourquoi les premiers discours des bolcheviks après la prise du pouvoir expriment déjà toutes les ambiguïtés qui ne feront, par la suite, que se développer. Ainsi, la déclaration proposée par Lenine au second congrès des soviets:

                "Le gouvernement ouvrier et paysan issu de la révolution du 24-25 octobre, appuyé sur les soviets, invite toutes les nations belligérantes et leurs gouvernements à ouvrir sans délai les négociations d'une paix juste et démocratique."

                Cette déclaration exprime à elle seule la renonciation aux principes de la lutte révolutionnaire. Outre la présence de concepts aussi étrangers au marxisme que "la paix juste et démocratique" (signifiant une paix excluant les annexions sans indemnisations et respectant la démocratique volonté des peuples) il ne s'agit déjà plus d'un appel internationaliste lancé à la classe ouvrière mondiale mais bien d'une demande "aux nations et à leurs gouvernements" d'ouvrir des négociations. Mais, pour le prolétariat, il n'existe pas plus de territoire "étranger" que de territoire à annexer. La justice dont on parle ici est la justice bourgeoise, celle qui tient compte des frontières indispensables au mode de production capitaliste.

                A tous ceux qui nous parlent du terrible et contraignant isolement, nous répondons qu'il n'existait pas de meilleure façon de renforcer cet isolement que de faire appel aux gouvernements; la meilleure façon de briser cet isolement aurait été d'appeler le prolétariatà la révolution mondiale.

                Face aux preuves de bonne volonté, dès le 14 novembre 1917, la bourgeoisie allemande accepte d'ouvrir les négociations, soit seulement vingt jours après l'insurrection; en conséquence, une trêve est effectuée et Krilenko appelle au cessez-le-feu et encourage verbalement les fraternisations. Ce retournement extrêmement rapide fut favorisé par au moins deux choses:

1°                l'absence totale d'un programme post-insurrectionnel que cela soit au moment où l'insurrection est limitée à un pays ou quand elle est devenue mondiale (due en partie au manque d'expérience du prolétariat sur cette question) et l'incompréhension de ce qu'est le Capital et donc de l'ensemble de ce que la révolution doit détruire;

2°           le fait qu'au travers du mot d'ordre pré-insurrectionnel "du pain et la paix", l'hydre du pacifisme, de la contre-révolution s'était déjà introduite dans le mouvement et n'avait plus qu'à attendre son heure.

Les conceptions politiques qui sous-tendent la défense de la paix

                La question centrale reste que jamais la fraction Lenine des bolcheviks (et en fait l'ensemble du mouvement ouvrier de l'époque) ne parviendra à dépasser complètement les dichotomies social-démocrates entre "parti politique" et "classe trade-unioniste", entre économie et politique, entre État et rapport social. Si, poussé par la vague de luttes, Lenine parvient à rompre avec certaines inepties social-démocrates, à mettre en avant l'absolue nécessité pour le prolétariat de détruire l'État bourgeois qu'il ne peut utiliser à son profit, sa vision matérialiste vulgaire de l'État comme appareil (même propre à une classe) a fait que les Bolcheviks ont occupé l'État bourgeois plutôt que de ledétruire.

                L'erreur fondamentale vient d'une grave incompréhension de ce qu'est le Capital, de ne pas le comprendre comme rapport social entre les hommes, médiatisé par l'échange de marchandises, comme rapport entre choses. Ne pas comprendre cela amène à maintenir le rapport marchand entre les hommes tout en critiquant et en luttant contre ses prétendus excès, la pauvreté ou la guerre, fût-ce au nom de la lutte contre l'exploitation. De là découle la croyance qu'un certain nombre de choses peuvent être neutres, servir les deux classes selon le rapport de forces entre celles-ci puisque ces choses ne seraient pas subsumées, pas entièrement déterminées et produites par le Capital. Cette conception matérialiste vulgaire étant complétée par une conception idéaliste selon laquelle l'évolution de l'ensemble de la société pouvait être contrôlée par la seule volonté des hommes, leur conscience pouvant de cette façon déterminer le monde. Cette conception a-historique des choses, additionnée des dichotomies social-démocrates citées plus haut et notamment la séparation entre économie et politique, vont déterminer les mesures prises par les Bolcheviks. Ils théoriseront la possibilité de faire une révolution politique prolétarienne, de faire que le prolétariat saisisse et garde le pouvoir politique tout en prenant des mesures économiques bourgeoises. Toutes les mesures capitalistes —militarisation du travail, taylorisme, etc.— seront acceptées comme étant capitalistes parce que, pour les Bolcheviks, la meilleure solution consistait à développer le capitalisme, Lenine disant: "il faut nous mettre à l'école des capitalistes, développer le capitalisme d'État (= l'électrification + les soviets), prendre exemple sur l'Allemagne" etc. pour défendre le socialisme. Les Bolcheviks considéraient (ou plutôt certaines fractions qui parviendront à imposer leurs positions) que ces mesures économiques bourgeoises étaient sans le moindre danger pour la révolution communiste puisque le prolétariat détenait le pouvoir politique. Toutes ces mesures "nécessitées par l'arriération" de la Russie "pouvaient" avoir des conséquences néfastes et notamment la "réapparition" de la bourgeoisie (qui n'avait jamais disparue!) mais les Bolcheviks se faisaient fort, grâce à leur "pouvoir politique", de contrer ces dangers ou de les maintenir dans des limites acceptables. Ne comprenant pas que cette différence entre économie et politique n'existe pas, qu'en dernière instance, c'est l'économie, le mode de production qui décide de tout et qui impose ses décisions à la "politique", les Bolcheviks ont cru qu'ils pouvaient développer de manière concomitante et l'exploitation du prolétariat — condition sine qua non du développement du Capital — et la dictature du prolétariat. Mais la dictature du prolétariat c'est la dictature sur la loi de la valeur, c'est l'ensemble des mesures destinées à diminuer puis supprimer l'exploitation pour détruire le Capital et non pas à augmenter l'exploitation, fût-ce au nom du bien des ouvriers! En ce sens, la dictature du prolétariat ne peut qu'être mondiale; on ne détruit pas le capitalisme dans son village. C'est là que se situe la différence, de classe, entre réforme et révolution et non pas, comme le croyait Lenine, dans la question de la violence. La révolution communiste ne peut qu'être sociale en ce sens qu'elle ne remet pas telle ou telle partie de la société en cause, qu'elle ne lutte pas contre tel ou tel aspect particulier du système capitaliste mais qu'elle remet en cause et détruit l'intégralité de la société bourgeoise, le mode de production bourgeois, le travail salarié. Si c'est le mode de production, le cycle de la valeur qui contraint les hommes à prendre des mesures bien précises, il a la capacité de faire que les hommes qui acceptent de le gérer (fût-ce dans l'espoir de le transformer) étant complètement submergés, subsumés par sa réalité, deviennent des gestionnaires du Capital. Le Capital peut aussi coopter des individus de toute provenance sociale mais qui, par là, deviennent des personnifications du rapport social qui, elles et les mesures qu'elles prennent, sont complètement déterminées par le Capital. C'est la principale force du Capital, l'aspect militaire ne servant qu'à préserver cette subsomption des individus atomisés.

                 Le maintien et le développement du Capital en URSS devait donc déterminer très rapidement l'évolution de toute la société et ce n'est pas la force militaire ni la conscience que le prolétariat a pu avoir à un moment donné qui auraient pu changer cela. Le prolétariat pour se maintenir en tant que classe ne pouvait que lutter réellement contre le Capital, contre la valeur, contre le travail salarié. S'il n'était évidemment pas possible de détruire la valeur, de construire le socialisme en un seul pays, puisque la destruction du Capital ne peut que passer par la dictature mondiale du prolétariat, il fallait non pas renforcer le Capital en le développant, en accumulant de la plus-value, en augmentant l'exploitation mais bien l'agresser en exigeant des augmentations de salaire, la diminution du temps de travail en supprimant d'emblée tous les aspects de la production inutiles à l'humanité et qui ne servaient que le Capital.

                Ne pas voir cela allait déterminer le reste de l'attitude des fractions droitières des bolcheviks:

*              pour défendre le socialisme, il fallait renforcer le capitalisme (le pays étant "politiquement prolétarien", il faut qu'il soit le plus fort possible économiquement pour lutter contre le capitalisme,?? des autres);

*              il était donc conséquent de réprimer les grèves qui, attaquant l'économie capitaliste de ce "pays socialiste", se plaçaient dans le camp de la contre-révolution;

*              pour renforcer le capitalisme, il était encore conséquent d'utiliser les spécialistes de l'exploitation: les syndicats, patrons, officiers tsaristes et même les flics mais "sous la surveillance de l'État socialiste";

*              toujours pour permettre au capitalisme de prospérer, il était indispensable de se maintenir sur un territoire et donc de défendre l'une des structures fondamentales de la société capitaliste: la patrie. C'est pourquoi Lenine dira très vite:

                "Nous sommes défensistes; depuis le 25 octobre 1917, nous avons le droit de défendre la patrie [...] Nous défendons la patrie contre les impérialismes. Nous sommes les défensistes de la patrie du socialisme."

et donc "nous" participons à la guerre impérialiste puisque toute patrie est par essence capitaliste et impérialiste dans la mesure où ses forces le lui permettent... Le seul socialisme qui puisse être accolé au terme patrie, c'est le socialisme bourgeois qui s'organise contre la révolution.

                Pour "construire le socialisme", c'est à dire pour développer le capitalisme "à l'image de l'Allemagne", il fallait convaincre, par la force et l'idéologie, les prolétaires de retourner se faire exploiter. Pour défendre la patrie, il fallait convaincre de la même manière les prolétaires de participer à la guerre impérialiste et, s'il fallait, faire alliance avec l'un des camps impérialistes en présence. Il fallait, dès lors, défendre la patrie sous prétexte d'internationalisme, sous prétexte que la révolution ne serait jamais plus forte que lorsqu'existerait un pays qui, tout entier, la défendrait, ou plutôt, qui se "renforcerait en attendant de pouvoir la défendre". Une fois admis que la révolution, pour demeurer solide, devait passer par le développement du capitalisme et donc par la constitution d'une "patrie du socialisme", subsistait seul le problème du "comment faire pour que cette patrie puisse subsister face aux agressions impérialistes". Il fallut alors aussi casser les reins des "empêcheurs de signer la paix impérialiste": les "ultra-gauchistes".

                La fraction de la paix n'aura pas beaucoup de mal à trouver les arguments pour liquider les ultra-gauchistes; ils avaient déjà longuement été utilisés par la fraction qui avait dénoncé l'insurrection, la fraction à l'époque dirigée par Zinoviev et Kamenev que Lenine avait traités de déserteurs et de briseurs de grève.

La continuité de la défense des positions contre-révolutionnaires au sein des bolcheviks

                L'argument central qu'emploiera la droite pour promouvoir sa position capitularde sera celle de l'isolement de l'avant-garde ouvrière que les masses ouvrières ne devaient, selon elle, pas suivre. Il rappelle tout à fait la déclaration de Zinoviev et de Kamenev avant l'insurrection:

                "L'état d'esprit des ouvriers et des soldats de la capitale est-il réellement tel qu'eux-mêmes ne voient leur planche de salut que dans des combats de rue, tel qu'ils descendent dans la rue? Non, cet état d'esprit n'existe pas [...] Cela souligne notre tâche la plus urgente. Le congrès des soviets est convoqué pour le 20 octobre. Il doit avoir lieu quoiqu'il arrive. Il doit renforcer en l'organisant l'influence grandissante du parti du prolétariat [...] Dans ces conditions, ce serait un mensonge historique très grave de poser la question de la prise de pouvoir par le parti prolétarien telle que c'est posé aujourd'hui: immédiatement ou jamais!

                Non, le parti du prolétariat s'élargira, son programme deviendra plus clair pour des masses de plus en plus nombreuses.

                Si maintenant, ayant pris le pouvoir tout seuls; nous nous trouvions (du fait de la situation générale) devant la nécessité de mener une guerre révolutionnaire, la masse des soldats s'éloignerait de nous. Évidemment, le meilleur de la jeunesse des soldats restera avec nous mais la masse, elle, nous quittera [...] Après quarante mois de guerre impérialiste dans un pays ruiné par un régime de maraudeurs, au milieu d'un désordre causé par la tyrannie et prolongé par le règne de la bourgeoisie, les soldats épuisés sont de moins en moins capables de mener à terme une guerre révolutionnaire victorieuse contre l'union internationale des capitalistes du monde entier."

(Déclaration de Zinoviev et Kamenev - Procès verbaux du CC du Parti bolchevique d'août 1917 à février 1918)

                Ce à quoi Lenine répond:

                "Les Bolcheviks peuvent et doivent prendre en main le pouvoir [...] Il ne faut pas se laisser tromper par les chiffres des élections, il ne s'agit pas d'élections [...] Attendre une majorité formelle serait naïf de la part des bolcheviks: cela, aucune révolution ne l'attend."

                "Les hommes capables de parler ainsi, ou bien dénaturent la vérité ou bien sont des formalistes qui, sans tenir compte de la situation réelle de la révolution, veulent obtenir d'avance, à toute force, la garantie que dans tout le pays les Bolcheviks ont recueilli exactement la majorité des voix plus une. Jamais l'histoire, dans aucune révolution, n'a offert de telles garanties et elle ne peut absolument pas les offrir. Formuler une telle exigence, c'est se moquer des auditeurs, c'est couvrir sa fuite devant la réalité, ni plus ni moins."

(Lenine - oeuvres tome 26)

                Comme le dit Bilan:

                "Nous apercevrons d'autant mieux la difficulté qui est à la base de l'appréciation de la situation de 1917-18, que nous comparerons l'extrême décision qui ressort des thèses de Lenine d'avril 1917, dans une situation où, pourtant, le rapport des forces entre les Bolcheviks et l'ennemi (sous ses différentes formes) était autrement défavorable que ne l'était le rapport de forces en 1917-18. Lenine, aussitôt arrivé en Russie, bien que minorité au sein du parti lui-même, armé qu'il était par un arsenal de principes acquis au prix d'une lutte qui avait duré de longues années, saisit immédiatement la signification de la réalité russe et, en dépit de toutes les apparences momentanées, n'hésite pas à dresser un programme d'action qui paraissait isoler le Parti Bolchevique des masses et des mouvements du moment mais qui, en réalité, correspondait directement à l'évolution des situations: cinq mois après, les événements devaient parfaitement confirmer le plan de Lenine d'avril."

(Bilan - "Parti, État, Internationale") [2]

                Le retournement qui s'effectuera entre la période des thèses d'avril et de la critique acerbe de Zinoviev et Kamenev et la période où il prône la paix à tout prix, est total; d'autant plus qu'il dit, dans ses fameuses thèses:

                "Le prolétariat conscient ne peut donner son consentement à une guerre révolutionnaire que si les conditions suivantes sont remplies:

                a) passage du pouvoir au prolétariat et aux éléments pauvres de la paysannerie proche du prolétariat

                b) renonciation effective et non verbale à toute annexion

                c) rupture totale en fait avec tous les intérêts du Capital [...]

                Il importe de [...] leur expliquer qu'il existe un lien indissoluble entre le Capital et la guerre impérialiste, de leur démontrer qu'il est impossible de terminer la guerre par une paix vraiment démocratique et non imposée par la violence, sans renverser le Capital."

                Dès après l'insurrection, Lenine qui deviendra le chef de la fraction pacifiste argumente:

                "[...] nous avons besoin de gagner du temps pour pouvoir réaliser des réformes sociales (il suffit de mentionner la question des transports), nous avons besoin de nous stabiliser et pour cela nous avons besoin de temps. Il nous faut étouffer notre bourgeoisie et pour ce faire, il nous faut avoir les mains libres. Après cela, nous allons libérer nos deux mains à la fois et à ce moment-là nous allons pouvoir mener une guerre révolutionnaire contre l'impérialisme international."

                "Il nous faut durer jusqu'à l'éclatement de la révolution socialiste générale, et nous ne pourrons y arriver qu'en concluant la paix."

                "La guerre révolutionnaire ne devrait pas rester une phrase vide. Si nous n'y sommes pas préparés, nous devons signer la paix. Puisque nous avons démobilisé l'armée, il est ridicule de parler de guerre permanente. On ne peut la comparer à la guerre civile. Le paysan n'ira pas faire la guerre révolutionnaire et il renversera tout un chacun qui proclamerait ceci ouvertement."

(Procès verbaux du CC du Parti bolchevique d'août 1917 à février 1918)

                Comme on le voit, l'argument du concrétisme tellement bien employé par Zinoviev et Kamenev a fait école. Les Bolcheviks voient leurs tâches définies non plus par les nécessités internationalistes du mouvement prolétarien mais par ce que certains prétendent être le désir des masses. Cette politique opportuniste fut revendiquée noir sur blanc par certains militants:

                "Plutôt que de maintenir, contre le courant, les positions internationalistes invariantes de la classe ouvrière, plutôt que de maintenir notre rôle d'avant-garde prolétarienne, plutôt que de montrer dans chaque lutte partielle et locale les intérêts historiques et mondiaux du prolétariat, nous nous soumettons à l'avis de la majorité du peuple."

                Cette politique ne pouvait que mener à une défaite du prolétariat. Certains de ceux qui avaient su faire "fi de l'opinion momentanée des prolétaires" pour mettre en avant ce que ces derniers sont "historiquement contraints de faire" reculaient sous la pression du Capital pour accepter comme base de décision, non plus les intérêts historiques et mondiaux du prolétariat mais les contingences nécessairement capitalistes.

                Ces contingences, qui sont liées, sont:

1°            la nécessité de développer de façon capitaliste, c'est-à-dire en augmentant l'intensité du travail, la productivité;

2°            la nécessité, pour ce faire, de maintenir le "socialisme" sur un territoire déterminé;

3°            le passage que cela entraîne d'une compréhension dela contradiction fondamentale qui existe entre les deux classes antagoniques de la société —prolétariat mondial contre bourgeoisie mondiale— à une prétendue contradiction entre un "État ouvrier" et les États capitalistes, l'État "ouvrier" pouvant, de ce fait, prendre toute décision pour sa sauvegarde propre puisqu'il devient l'un des pôles de la contradiction fondamentale.

                "Cependant l'Allemagne n'est qu'enceinte de la révolution tandis que nous, nous pouvons déjà présenter un bébé vigoureux, la république socialiste, que nous pouvons tuer en commençant la guerre."

                (Lenine)

                Contrairement à ce que croyait Bilan, ne s'exprimaient plus deux considérations,

                "l'une internationaliste faisant dépendre l'acceptation des conditions de l'impérialisme allemand de la situation que traversait à ce moment le prolétariat de ce pays, l'autre, qui devait ensuite être reprise par les centristes, de la possibilité de l'État russe de louvoyer entre l'entente et les empires centraux faisant ainsi dépendre la position de l'État russe, non de la position détenue par la classe ouvrière dans les différents pays mais de la guerre que se faisaient les États impérialistes" (Bilan - "Parti, Internationale, État")

                mais une seule. L'unique considération qui réellement détermina la position des bolcheviks est la possibilité de s'allier avec l'un des camps impérialistes (et la fraction de droite des bolcheviks était aussi prête à faire alliance avec les alliés, "en toute indépendance" bien sûr, qu'à signer la paix avec les empires centraux) pour sauvegarder l'État soviétique, le "vigoureux bébé" du nouvel essor capitaliste! Le reste ne fut que discours justificatif pour expliquer au prolétariat mondial pourquoi le prolétariat en Russie était obligé de l'abandonner, discours destiné à la postérité qui nous intéresse d'autant moins que l'on juge des groupes et les partis non sur ce qu'ils disent d'eux-mêmes mais sur leur pratique réelle.

                Il serait faux de faire peser le poids de la signature de Brest-Litovsk sur les seules épaules de Lenine et de la fraction de la paix. Le cadre qui seul permet de comprendre la défaite que représente le traité de Brest-Litovsk pour la lutte du prolétariat mondial est précisément la lutte elle-même. Si les Bolcheviks ont fini par capituler face à la bourgeoisie mondiale en signant une trêve, c'est avant tout à cause du manque d'organisation et de centralisation du prolétariat en parti mondial qui, porté par une vision historique et mondiale du mouvement aurait pu lutter contre ce repli contre-révolutionnaire et pour l'extension de la révolution mondiale. C'est préalablement à la vague mondiale de lutte qu'un centre mondial du prolétariat, une internationale combattante aurait permis que se développe la rupture avec toutes les composantes de la bourgeoisie, que la lutte continue. Cette vision beaucoup plus large aurait peut-être permis aux révolutionnaires de cette époque de comprendre que, comme le dit Bilan:

                "[...] l'opposition État prolétarien / États capitalistes ne peut guider l'action ni du prolétariat victorieux ni celle de la classe ouvrière des autres pays; la seule alternative possible reste: prolétariat/capitalisme mondial et l'État prolétarien n'est qu'un facteur de la révolution mondiale qu'à la condition de considérer que l'ennemi qu'il doit abattre c'est la bourgeoisie mondiale. Même provisoirement, cet État ne peut établir sa politique en fonction des problèmes intérieurs de sa gestion, les éléments de ses succès ou de ses défaites sont dans les progrès ou les revers des ouvriers des autres pays."

                De cette façon et de cette façon seulement, les révolutionnaires russes auraient pu prendre leurs décisions non pas en fonction de la force relative des armées russe et allemande mais en fonction de la force de la lutte du prolétariat mondial.

                En plus de La conception de la paix comme quelque chose de neutre qui, tantôt servirait les intérêts du prolétariat, tantôt ceux de la bourgeoisie, la croyance en la possibilité de construire le "socialisme" en un seul pays,... a conduit la fraction de la paix à signer le traité de Brest-Litovsk qui fut, de ce fait, à la fois matérialisation et condition de l'écrasement du prolétariat mondial. La fraction du prolétariat censée mettre en avant les intérêts historiques et mondiaux du prolétariat, mettait en avant les intérêts particuliers non plus du prolétariat mais d'une nation et de ses citoyens atomisés. Comme expression du recul général de la lutte du prolétariat, à ce moment, cette position de repli se répandit en dehors de la fraction de la paix et même chez ses ennemis les plus virulents. C'est ainsi que R. Luxembourg et K. Liebknecht finirent, après avoir été extrêmement critiques, par reconnaître l'absolue nécessité, vu "le rapport de forces entre l'État soviétique et les impérialismes" de la signature de Brest-Litovsk:

                "Je ne peux toujours pas croire que Lenine et Trotsky ne sont pas des socialistes internationalistes de principe, mais des opportunistes et des démagogues russes qui, pour le succès momentané d'un maintien provisoire, sont passés dans le camp de l'impérialisme allemand, ont frappé dans le dos des socialistes allemands en lutte et toute l'internationale et aident les canailles de Scheidemann -David à engranger leurs récoltes [...] S'ils veulent à tout prix échapper au Scylla de la chute immédiate, ils seront d'autant plus facilement victimes de Charybde, c'est-à-dire prisonniers de leur politique de paix, conséquence du désarmement du peuple russe, il leur faudra encore, avant que l'effet international ne se produise, conclure une paix séparée avec l'impérialisme allemand. Une paix qu'on aurait vraiment pu laisser au tsarisme. Alors ils ne seront pas un gouvernement des grands propriétaires fonciers et des capitalistes russes mais un gouvernement de l'empereur d'Allemagne en Russie [...]"

(Lettre de K. Liebknecht du 9 décembre 1917)

                Cinq jours plus tard, le 14, il dit:

                "Lenine et Trotsky doivent consolider leur pouvoir non seulement par une politique de paix (qui ne peut être ou ne pas être qu'une politique honnête, internationale et socialiste) mais par des transformations sociales et économiques de grand style c'est-à-dire en accomplissant la révolution sociale (après la révolution politique)."

                Enfin, quelques mois après:

                "La tactique primitive (celle de la gauche -ndlr) ne pouvait réussir qu'au prix des conséquences les plus extrêmes, jusqu'à l'abandon de Saint-Petersbourg (Petrograd) etc. et le déclenchement de la guerre révolutionnaire contre les conquérants dans les rues de la capitale. Mais cela n'était possible qu'avec l'accord de l'immense majorité du peuple russe et avant tout de la population de Saint-Petersbourg."

(K. Liebknecht - "Militarisme, guerre et révolution", p. 187, 188 et 189)

                La dernière défense de cette position consista à répéter la responsabilité du prolétariat allemand dans la signature du traité de Brest-Litovsk:

                "En ne faisant pas la révolution [le prolétariat allemand] contraint le prolétariat russe à cette solution de repli."

                "La faillite du prolétariat —non du russe il a fait son devoir! mais du prolétariat allemand— est la cause principale de la catastrophe russe."

                "Dilemme: naufrage dans l'honneur révolutionnaire —ou délai de grâce ignominieux— ou révolution allemande." (Ibid.)

                Rosa Luxembourg eut globalement la même position; tout en étant beaucoup plus violente contre les révolutionnaires russes, beaucoup plus clairvoyante sur le caractère international de la lutte du prolétariat, elle tomba cependant dans le credo du "réalisme":

                "La situation est tellement mauvaise et le peuple russe tellement dégoûté de la guerre."

               

                et du nationalisme:

                "Tout parti socialiste qui accède aujourd'hui au pouvoir en Russie est condamné à adopter une fausse tactique aussi longtemps que le gros de l'armée prolétarienne dont il fait partie lui fera faux bond. La responsabilité des fautes des bolcheviks incombe en premier lieu au prolétariat international et surtout à la bassesse persistante et sans précédent de la social-démocratie allemande."

(R. Luxembourg - oeuvres II, Écrits politiques 1917-1918, p. 53)

                Seule la gauche communiste en Russie comprendra et criera bien fort que toutes ces visions se rejoignent par leur nationalisme. Si Lenine et la fraction de la paix étaient nationalistes parce que voulant à tout prix défendre la "patrie du socialisme", Luxembourg et Liebknecht lui répondront au même niveau: la révolution mondiale c'est la révolution en Russie plus la révolution en Allemagne plus la révolution ici et là, etc.. Si les premiers disent: "nous avons fait la révolution et maintenant nous attendons que le prolétariat des autres pays fassent de même", les autres répondent: "ils ont fait la révolution, c'est notre tour". Cette vision nationaliste de la lutte des classes est tellement poussée que Trotsky dira:

                "Certes notre position serait beaucoup plus aisée si les peuples d'Europe s'étaient soulevés en même temps que nous, si nous devions discuter non avec le général Hoffman et le comte Czernin, mais avec Liebknecht, Clara Zetkin et Rosa Luxembourg."

(in I. Deutsher - "Trotsky, le prophète armé", p. 176)

                La révolution devient tellement une question nationale que deux pays où le prolétariat a fait l'insurrection doivent encore discuter s'ils vont faire la paix ou non!!!

                La seule chose que les révolutionnaires du monde entier ont à discuter, avant ou après l'insurrection, c'est comment faire pour que l'étincelle de la révolution qui s'allume en un endroit —mais qui demeurait vacillante en Russie— rencontre dans le prolétariat mondial —et dans le prolétariat en Allemagne— le combustible qui lui permettrait de se transformer en un gigantesque brasier capable non seulement d'éclairer le monde mais surtout de débarrasser à tout jamais la surface de la terre du capitalisme!

CHAPITRE II

Forces et faiblesses du mouvement contre la guerre, les communistes de gauche

                C'est dans l'ensemble du monde que les années 1900-1920 furent des années de lutte ouvrière. Le mouvement, à travers ses flux et reflux (dont le déclenchement de la guerre avec son union nationale et sa répression accrue ne fut pas des moindres), a établi un rapport de forces mondial tel qu'en 1917 l'insurrection fut possible à Petrograd et à Moscou et put s'étendre à l'ensemble de la Russie. D'autres insurrections et émeutes eurent lieu, dont de nombreuses en Allemagne, mais le mouvement ouvrier ne parvint pas à se donner la force et la direction qui auraient permis d'augmenter leur développement et leur simultanéité. Le rapport de forces devant produire la difficile situation que l'on sait: le bastion ouvrier en Russie, seule insurrection victorieuse dans le monde et de multiples émeutes et tentatives d'insurrections localisées de par le monde mais sans liaison organisationnelle, sans direction centralisée, ni entre ces différents mouvements sporadiques, ni avec le dit bastion.

                Mais la réalité des organisations révolutionnaires de cette époque était que la majorité d'entre elles sortaient de la social-démocratie et restaient prisonnières de nombreuses de ses conceptions. C'est ainsi que, surgis de la IIème Internationale, les groupes et partis dirigeants du mouvement ouvrier sont toujours restés organisés nationalement. La lutte de classe comme on le retrouve dans la constitution de la IIIème Internationale restant encore conçue et organisée en terme d'addition des mouvements ou groupes, leur pratique se limitait à fusionner les différents acquis "nationaux". De fait, l'"internationalisme" sera surtout réservé aux discours destinés à la postérité et aux foules avides de révolutions, et ce, même si la création de la IIIème Internationale et ses positions à ce moment furent une tentative de rupture du cadre encore social-démocrate.

                Un ensemble de groupes de "communistes de gauche" luttera contre ces conceptions notamment cristallisées dans la question du traité de Brest-Litovsk. Mais les faiblesses de cette lutte et le manque général de rupture avec l'ensemble des tares social-démocrates pèseront de tout leur poids et mèneront à leur ultime conséquence: l'orientation de toute l'activité de l'Internationale vers la satisfaction des besoins de l'ex-bastion de la révolution, de fait redevenu pôle d'accumulation du capitalisme —l'URSS— et, en conséquence, la théorisation du trop fameux "socialisme en un seul pays"; le tout tentant de démontrer aux révolutionnaires du reste du monde pourquoi ils doivent sacrifier leurs intérêts de classe aux directives changeantes venant du "centre" de l'"Internationale", de plus en plus dictées par les nécessités de survie de la "patrie du socialisme".

                Cette grave limite dans le développement du véritable internationalisme prolétarien s'explique et provient du manque de compréhension de ce qu'est le capitalisme, de la vision atrophiée l'identifiant à ses seuls pôles "positifs" —les machines, le progrès, la richesse,...— ne le percevant pas comme rapport social; cette compréhension faisant croire à l'ensemble du mouvement ouvrier (y compris certaines fractions de gauche) à l'existence de séparations et de différences d'intérêts entre le prolétariat de différents pays, autres que les différences et séparations qu'impose le Capital et que le prolétariat a pour tâche première de briser plutôt que d'entériner. A ce sujet, il faut se référer à la "réponse à Lenine" de Gorter sur la "maladie infantile du communisme" où Gorter fait de lourdes concessions aux théories bourgeoises, développées à ce moment par le courant Lenine lui-même et selon lesquelles, en Russie, vu l'"arriération", les pratiques parlementaristes et syndicalistes se justifieraient, tandis qu'en Allemagne, il y aurait des conditions particulières qui feraient qu'elles ne seraient plus valables. Les positions antiparlementaristes et antisyndicalistes de cette branche de la Gauche allemande (aussi défendues par d'autres tendances) étaient relativement justes mais leur compréhension restait toute social-démocrate et, en cela, ne les démarquait pas des positions les moins claires de l'Internationale. Faisant découler ces positions de "spécificités nationales" du Capital, ces conceptions entraînaient la croyance en des spécificités nationales du mouvement prolétarien, adoptant des principes et des tactiques différentes d'après les pays. (Et si déjà certains voyaient de telles différences entre l'Allemagne et la Russie entrant plus ou moins toutes deux dans la catégorie des "pays civilisés" de "grande industrie", combien monstrueuses étaient censées être les "spécificités" de la lutte des "peuples de couleurs" ou de "pays coloniaux", "semi-coloniaux",... face à leurs "métropoles impérialistes", etc.). Cette manière de voir: "pour l'Allemagne la question syndicale est une frontière de classe, ailleurs c'est différent", est un manque de rupture d'avec les positions social-démocrates, une négation des intérêts historiques, uniques et mondiaux du prolétariat qui a (outre le fait que l'I.C. fera rejeter ces tentatives de rupture même en Allemagne) de plus en plus permis d'inféoder la politique de chaque parti aux besoins de l'URSS, chaque fois plus en terme de défense de l'État bourgeois non-détruit, ces besoins devenant aussi le seul lien entre ces différents partis "centralisés" à Moscou.

                Cette conception est évidemment autant matérialiste vulgaire que grossièrement idéaliste puisqu'elle part de choses vulgairement matérielles —usines, machines, pays,...— comme base de développement de la conception et hélas donc du mouvement révolutionnaire pour ensuite lier l'ensemble de ces mouvements nationalement séparés par l'idée de l'internationalisme prolétarien, ce qui fait notamment dire à Trotsky qu'il peut "plus facilement parler de paix" avec Liebknecht et Luxembourg qu'avec la bourgeoisie en Allemagne. De tout cela est éliminé le réel moteur de la lutte de classe et donc celle-ci en ce qu'elle a de subversif: les besoins de la classe ouvrière, le simple besoin, pour pouvoir survivre en tant que classe, de l'internationalisme prolétarien et le fait que cet internationalisme est moment de la satisfaction de tous les autres besoins de la classe révolutionnaire. L'incapacité d'appréhender pratiquement le caractère social mondial de la classe ouvrière —la spécificité du Capital qui est de créer une classe ayant le même intérêt partout dans le monde, d'unir de cette façon, potentiellement, le sort de l'espèce humaine,... et de lutter contre cette unité qui ne se révèle pratiquement que contre lui— en se basant sur les séparations non-essentielles qu'introduit entre nous le Capital, renforce ces séparations, renforce le Capital. Cette unité/organicité n'a pas à être produite idéalement "par en haut", sur base de l'unification de différentes "patries du socialisme" mais est directement produit et condition de la lutte. Ne rien comprendre à cela, c'est ne rien comprendre à l'ensemble du mouvement ouvrier, c'est croire celui-ci entièrement déterminé par les contingences du capitalisme —ses usines, ses frontières, ses guerres,...— et donc l'orienter pour ou contre certaines de celles-ci, ce qui revient, en dernière instance, quelle que soit la bonne volonté des protagonistes, à orienter, par le biais de la défense d'aspects "positifs" du Capital, la lutte vers la défense de l'ensemble du système capitaliste.

                Le "terrible isolement" de la Russie soviétique se révèle avoir été avant tout un terrible isolement politique des différentes parties du mouvement ouvrier international, parties qui ne seront "recollées" que très tardivement (au 1er congrès de la IIIème Internationale en mars 1919, et encore, aucune orientation unitaire pratique au mouvement mondial n'y fut donnée!) et très rapidement orientées vers des intérêts autres que ceux du prolétariat. C'est cela qui a fait qu'après l'insurrection victorieuse, lorsque les Bolcheviks alors au pouvoir se poseront la question de répondre à l'un de leurs mots d'ordre de toujours —la paix—, la fraction de droite le fera d'emblée en terme de nation et de nationalisme: "Nous sommes les défensistes du socialisme" (Lenine).

                Le problème auquel étaient confrontés les Bolcheviks est double et particulièrement épineux: d'une part le sentiment de la nécessité de répondre positivement à ce qu'eux-mêmes avaient mis en avant comme mot d'ordre central à savoir la paix (soi-disant pour ne pas développer le mécontentement du prolétariat en Russie), d'autre part la compréhension que, dans un pays où surgissait la révolution en plein coeur de la tourmente guerrière, la paix ne pouvait passer que par:

*              soit un compromis avec l'ensemble des impérialismes en présence y compris les ex-alliés, vu le front de tous les bourgeois contre la révolution,

*              soit le développement de la révolution en profondeur et en extension.

                Nous savons déjà que la première solution signifie renoncer à la lutte de classe puisque jamais la bourgeoisie

ne peut renoncer à affronter la révolution qui se développe dans un pays. Mais c'est d'emblée cette conception qui va s'imposer à la tête de la droite des bolcheviks dirigée par Lenine, comme unique voie possible pour permettre ledéveloppement de la révolution. Comme les défenseurs de la société qui nous expliquent souvent que, pour pouvoir lutter, il faut renoncer à la lutte, Lenine nous explique que pour pouvoir développer la révolution mondiale il faut:

1°            attendre qu'elle se développe,

2°            en attendant, renoncer à lutter pour "survivre".

                Mais comme le disait Trotsky, en contradiction avec sa propre pratique: "La fraction Lenine est en train de renoncer à ce pour quoi elle vit pour pouvoir vivre tout simplement"... mais il oubliait que "vivre tout simplement" c'est la mort de la révolution. Ainsi, comme les délégués syndicaux qui ne cessent de nous dire: "pas de provocations, défilons dans le calme, il faut montrer notre sens des responsabilités et maintenir nos forces", Lenine disait: "ne provoquons pas l'impérialisme et principalement l'Allemagne pour maintenir nos forces, pour protéger le bébé vigoureux". Mais, hors du bain de jouvence de la lutte de classe, "le bébé vigoureux du socialisme" est devenu et ne pouvait devenir que le "vieillard sénile de la bourgeoisie", tout comme les luttesouvrières actuelles, "protégées" par les bons soins des syndicats des provocations des "hooligans" et autres antidémocrates, ne peuvent devenir que de sinistres processions suivant le cercueil de la lutte de classe.

                Là encore, Lenine et sa fraction ont montré leur incompréhension de la méthode prolétarienne et donc le caractère matérialiste vulgaire et idéaliste de leur position. Le caractère fondamental de toute chose, c'est son mouvement. La force du prolétariat, c'est avant tout sa capacité à s'affronter théoriquement/pratiquement à la bourgeoisie; son seul véritable acquis, c'est "l'union grandissante des prolétaires" (Marx) contre la société. Cette union grandissante se développe par cet antagonisme et ne se maintient que grâce au développement pratique de cet antagonisme.

                Il est tout à fait faux et vulgaire de considérer que la force du prolétariat puisse être déterminée par des acquis matériels, que cela soient les hausses de salaires, l'acceptation de la paix par la bourgeoisie (qui peuvent toutes deux être facteurs et produits de l'écrasement du prolétariat), le nombre de militants des organisations ou la faculté de se maintenir sur un territoire donné avec un "gouvernement ouvrier". Ces derniers points peuvent être des conséquences et des expressions des facteurs du développement de la lutte de classe et de la force du prolétariat mais ne sont pas sa force, (le Capital ayant d'ailleurs la capacité d'organiser à ses propres fins d'immenses masses d'ouvriers/citoyens atomisés). La force réelle du prolétariat est essentiellement déterminée par le contenu de sa lutte et c'est la mise en avant théorique et pratique d'un contenu révolutionnaire intransigeant dans chaque lutte ouvrière qui est facteur essentiel de la "montée des masses aux positions du communisme", de l'organisation des masses sur base d'un programme révolutionnaire.

                Le corollaire de cette conception matérialiste vulgaire —"nous sommes forts parce que nombreux et ouvriers"— est la conception idéaliste selon laquelle, grâce aux "pures idées" du communisme représentées et cristallisées par le gouvernement "ouvrier", la "patrie" du socialisme pourrait se maintenir comme bastion ouvrier en dehors de tout développement de la lutte classiste contre la valeur et pour l'extension de la révolution sociale. Cette croyance en la possibilité de maintenir différentes choses prolétariennes "en soi", qu'il s'agisse du parti ou de la patrie (sic!) du socialisme grâce à la pure idée, part de cette conception globale, défendue par les Bolcheviks, des "choses en soi" (que nous avions déjà dénoncée dans la première partie du texte à propos de la paix impérialiste pouvant soi-disant servir les intérêts des deux classes).

                La paix de Brest-Litovsk signifiait l'arrêt de la lutte de classe et cela même dans la conception des Bolcheviks de droite puisqu'il s'agissait clairement de protéger le "bébé vigoureux" de toute agression et de se donner ainsi un délai permettant au "bébé vigoureux" de grandir. Ce délai, évidemment, et Lenine le reconnaissait, servait "aussi" les intérêts de la contre-révolution, des impérialismes, en ce qu'il distanciait les différentes fractions du prolétariat mondial. Ce délai était donc posé en terme de "neutralité" devant servir les deux classes antagoniques et permettre au prolétariat de développer les forces productives, elles aussi "neutres" —les soviets, le taylorisme et l'électrification — pour renforcer le "bébé". A ne rien comprendre au mouvement ouvrier, à le confondre, de même que le Capital, avec diverses de ses concrétisations partielles, on ne parvient évidemment plus à voir comment le faire avancer. Or, pour renforcer le bébé et en faire un adulte, on ne pouvait que le lancer dans la vie et pas le mettre au frigidaire où il ne pouvait que crever. La vie, pour ce bébé, c'était la lutte contre le "délai", contre la "paix" et contre la taylorisation — exploitation forcenée du prolétariat—, mis en avant sous prétexte de le renforcer.

                D'emblée, dès la prise du pouvoir, le courant pour la paix va commencer sa campagne et organiser les premières négociations avec les différents impérialismes. La plupart des dirigeants alliés avaient refusé avec mépris de discuter seulement avec Lenine, excepté l'ambassadeur de Belgique —la belle affaire- mais, très rapidement, après avoir demandé aux USA des armes pour battre la bourgeoisie en Allemagne (selon un soi-disant intérêt commun au prolétariat en Russie et à la bourgeoisie du camp allié), Lenine va se tourner vers l'impérialisme austro-allemand.

                On voit encore une fois cette confusion sur la possibilité de mener une guerre qui arrangerait à la fois le prolétariat mondial, fût-il représenté par le prolétariat en Russie, et une fraction de la bourgeoisie mondiale. Soit une conception de la guerre en soi, neutre, servant tantôt les intérêts d'une classe tantôt de l'autre, voire des deux, conception qui oublie que tant dans la forme/méthode que dans le contenu/but, la guerre révolutionnaire et la guerre impérialiste sont absolument antagoniques. La guerre révolutionnaire ayant avant tout pour but non de tuer des hommes sous l'uniforme (dont la plupart sont des ouvriers plus ou moins prêts à passer à la révolution) mais de détruire les institutions et idéologies bourgeoises pour permettre à ceux-ci d'effectivement passer à la révolution et donc d'étendre et d'approfondir la révolution. Une telle chose ne pouvait évidemment pas arranger la bourgeoisie alliée qui voyait déjà dans la Russie révolutionnaire un immense danger subversif sur lequel presque toutes les armées du monde allaient bientôt s'acharner, et qui ne voulait évidemment pas que la révolution embrase plus encore l'Europe, et l'Allemagne en particulier, par le biais d'un retournement des troupes allemandes. Pour elle, la guerre, c'est avant tout le massacre d'un maximum de prolétaires dans le but de supprimer toute effervescence sociale et de permettre un nouveau cycle de valorisation. Encore une fois, ces deux choses résolument différentes étaient ramenées à leur caractère matériel vulgaire commun —l'affrontement armé— pour ensuite les différencier purement idéalement, par l'idée que chaque camp se fait de sa pratique, l'un la disant subversive, l'autre, élément d'ordre. Malheureusement, changer le nom n'est pas changer la chose. La bourgeoisie de l'Entente a, quant à elle, beaucoup plus clairement perçu en quoi cette paix servait directement non seulement ses intérêts particuliers mais, en plus, les intérêts généraux de toute la bourgeoisie. Bismarck venait de mettre en avant que les armées allemandes étaient devenues les plus importants défenseurs de l'ordre puisqu'elles se battaient directement contre ce nid de subversion qu'était la révolution en Russie.Le traité servait avant toutà continuer cette campagne de pacification, à la fois directement là où les armées allemandes s'installaient pour le rétablissement de la paix sociale, mais aussi dans les armées allemandes du fait qu'elles ne seraient plus soumises à la pression démoralisatrice des révolutionnaires sur le front russe et que, ramenées du front russe, elles allaient pouvoir remporter une "belle victoire" sur le front français, ressoudant ainsi l'union nationale, et enfin, en Russie même où le traité stipulait la fin de la lutte de classes dans toutes les entreprises qui seraient même partiellement détenues par l'Allemagne (par le biais de l'interdiction de l'étatisation, des prises de décision par les ouvriers et la remise en avant de la discipline du travail [3]). De plus, il est vrai que, dans les affrontements inter-impérialistes, la paix russo-allemande intéressait directement l'Allemagne. Celle-ci était de fait incapable de simultanément maintenir sa pression sur les fronts Est et Ouest, la bourgeoisie autrichienne qui se trouvait dans une situation encore plus périlleuse, étant notamment prête à accepter n'importe quelle paix pourvu qu'elle permette (et la conception semble commune à toute l'Entente) soit une victoire définitive sur le front Ouest (solution très improbable du fait des forces vives du prolétariat), soit une de ces victoires à la Pyrrhus qui permette tout juste de signer la paix "la tête haute" et ainsi d'éviter la désagrégation des valeurs nationales. Cela éclaire la totale incapacité de la bourgeoisie allemande de faire autre chose qu'une offensive éclair contre un ennemi absent (comme en Russie où les soldats en lutte désertaient le front) et donc son incapacité de tout temps à se maintenir militairement contre un prolétariat révolutionnaire développant sa lutte. Ce, notamment, à cause de la désagrégation de sa propre armée, qui ne cessait de s'accélérer et qui ne fut ralentie que par la "conquête" de l'Ukraine mais qui aurait encore été accélérée par le défaitisme révolutionnaire développé par les prolétaires en lutte.

                C'est dès le début de ces négociations que le mouvement contre la paix s'est développé. D'emblée, les "communistes de gauche" au sein des bolcheviks, les S-R de gauche et de très importantes franges du prolétariat largement représentées dans les soviets, s'exprimèrent contre l'ouverture de négociations et contre toute tentative de signer la paix avec quelqu'impérialisme que ce soit.

                "Si la Russie des soviets ne pouvait pas atteindre ce but (stimuler et accélérer en Europe le processus révolutionnaire) par le seul fait de son existence, par ses appels et par sa propagande, elle serait prête à continuer la lutte désespérée contre les ennemis de classe (Allemagne ou Entente) afin d'inviter, par sa vie et par sa mort, les peuples d'Europe à l'imiter et à faire la révolution."

                "Les S-R de gauche dans la révolution russe" fac-similé de deux brochures publiées par les S-R de gauche en 1918 (Toutes les citations des S-R seront, sauf contre-indication, tirées de ce livre)

                "Le Parti S-R de gauche "déclare que la république des soviets entourée d'ennemis aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur, ne peut subsister elle-même et appeler à la vie de nouvelles formations socialistes qu'en luttant contre ce monde d'ennemis". (ibid.)

                "La révolution d'octobre en Russie et la prise du pouvoir par le prolétariat [...] ont changé radicalement le caractère de la guerre du côté russe; de guerre impérialiste elle est devenue guerre civile contre le Capital international. Le fait que les impérialismes anglais, américain, français fassent partie en même temps des forces dirigées contre l'Allemagne et l'Autriche, ne change rien à la solution. Il n'existe aucun "lien objectif" avec l'impérialisme;

                1) tous les traités avec l'impérialisme sont annulés et il n'existe aucun contrat militaire ou d'un autre ordre.

                2) le poids spécifique de la Russie révolutionnaire est trop important pour pouvoir réduire sa guerre à une simple annexe de la guerre de brigandage du Capital et de l'Entente [...] Pour décider s'il est opportun de conclure une paix annexionniste malheureuse, il faut partir des intérêts du développement de la situation révolutionnaire du prolétariat international [...]"

                (Thèse du comité de Petersbourg du P.O.S.D.R. sur la situation actuelle et l'attitude envers la guerre - "Les Bolcheviks et la révolution d'octobre" - Procès verbaux du comité central du Parti Bolchevique, page 254).

                Les S-R de gauche et la plus grande partie des bolcheviks (dont le comité de Petersbourg, de Moscou, de Petrograd excepté Lenine, Zinoviev, Kamenev, Staline —brillante compagnie— et quelques autres, le bureau central des sections lithuaniennes, les sections d'Ukraine et un ensemble de sections et de comités dont il ne reste aucun texte) ne furent pas les seuls à s'opposer violemment à la paix. Nombre de soviets locaux s'exprimèrent de la même façon, de même que des membres du comité exécutif des soviets et d'autres organes responsables. Le mouvement était tellement fort que durant les négociations, face au congrès des soviets, Lenine refusa de présenter la position adoptée par le comité central, à savoir: ni guerre ni paix! Conscient du rejet massif que les prolétaires allaient faire de ce sinistre "compromis" (compromis dans les mots, capitulation dans les faits), il enverra Trotsky, éminemment plus populaire, présenter la motion du comité central mais même celui-ci n'osera présenter, de fait, qu'un aspect de la réalité, à savoir: les Bolcheviks refusent de signer la paix, oubliant de dire qu'ils refusaient aussi de mener la guerre de classe. Mais bien plus que les désaccords de groupes formels ou de structures, c'est un mouvement d'ensemble de la classe qui se fait jour sur cette question, mouvement qui se développa en profondeur et en extension plusieurs mois, mouvement qui connaîtra d'importants développements internationalistes, s'affrontant tant aux pacificateurs russes qu'allemands. Avant, pendant et après la signature du traité, la résistance ouvrière aux agressions de la bourgeoisie mondiale notamment représentée par son armée allemande, n'a, en fait, jamais cessé, du moins jusqu'à la fin de la guerre impérialiste en novembre 1918. Ce dont on a, en général, moins connaissance, c'est que, régulièrement, les partisans russes de la paix partis prêcher la "bonne parole" dans divers foyers de résistance à la paix, reçurent exactement le même accueil que les armées allemandes.

                "L'agitation contre la paix chez les gardes rouges et les partisans, a revêtu des formes dangereuses, les commissaires qui ont soutenu la paix ont été assassinés, les commissions d'enquête envoyées de Moscou ont été accueillies à coups de feu; son ami (de Trotsky) Rakovsky qui avait dirigé la délégation qui avait négocié avec la Rada, avait été accueilli à coups de bombes."

(I. Deutsher - "Trotsky, le prophète armé")

                Cette violence ne cessera de se développer au sein de l'ensemble de la société. Des milliers de soldats démoralisés ou déserteurs ne rentraient "chez eux" que pour prendre les armes contre les troupes allemandes qui tuaient, torturaient, remettaient au travail forcé des milliers d'ouvriers. Des groupes de révolutionnaires organisés dans la garde rouge ne pouvant supporter d'assister, impuissants, aux massacres de leurs frères de classe, désertèrent cette structure pour organiser la résistance ouvrière contre les troupes bourgeoises partout où elles se trouvaient.

                Au sein du Parti bolchevique, certains militants auraient essayé de poser la nécessité de transformer leur désaccord en actes, en arrêtant Lenine et en organisant la guerre révolutionnaire. Radek l'aurait dit à Lenine et "en 1923, Zinoviev affirma que Boukharine et Radek envisagèrent sérieusement la chose avec les S-R de gauche" (ibid.). Différents groupes et notamment la Makhnovtchina, se développèrent, portés par ce mouvement et en prirent partiellement la direction en organisant (et dans ce cas avec génie, semble-t-il) la résistance armée. Enfin, après la signature du traité, poussés par la rage provoquée par la signature du traité et par le manque de riposte réelle des bolcheviks de gauche, les S-R de gauche menèrent une émeute. Cette émeute, totalement inorganisée, sans plan ni but, fut assez rapidement réprimée. Mais l'accord de la plus grande partie du prolétariat avec la position des S-R de gauche additionnée à leur position clé dans la plupart des structures militaires prolétariennes de l'époque —essentiellement les gardes rouges et la Tchéka— obligea la droite des bolcheviks à employer des groupes de prisonniers de la guerre impérialiste, passés à la révolution, seule structure militaire encore en place et d'accord pour effectuer ce sale boulot, pour réprimer le mouvement. Cela prouvant que, contre les assertions crapuleuses des défaitistes dans le sens le plus bourgeois du terme, des pacificateurs de la guerre de classe, une frange importante du prolétariat était entièrement d'accord pour continuer la guerre révolutionnaire. Rien ne sert d'arguer que "les prolétaires quittent les tranchées, ils ne veulent plus se battre" alors qu'on sait déjà qu'avant 1917 les prolétaires quittaient les tranchées, non pas pour ne plus se battre mais, bien au contraire, pour se battre pour la révolution! Ainsi, par un retournement dégueulasse de ce qui avait été un des moments primordiaux de l'Insurrection d'Octobre —la désertion et l'éclatement de l'armée bourgeoise— Lenine et la fraction de la paix ont essayé d'en faire un argument pour justifier la paix sociale.

                Encore une fois, cette position était sous-tendue par cette conception des "choses en soi", "a-classistes", "neutres". Ainsi, les tranchées et l'armée bourgeoises —mouroirs à prolétaires sous l'uniforme, conçus par et pour la guerre impérialiste dont c'est le but—, à partir d'octobre 1917, seraient devenues, du fait de l'insurrection, considérée selon cette conception comme un acte magique changeant par lui-même la nature des choses, des instruments au service du prolétariat pour la défense de la "patrie" (sic!) du socialisme!!! Pour nous, l'armée comme les tranchées bourgeoises sont deux expressions de la même réalité, du caractère contre-révolutionnaire de la guerre impérialiste antagonique à tous les intérêts du prolétariat. Et, avant comme après l'insurrection, elles sont à déserter et à détruire. Pour nous, l'insurrection n'est pas un acte magique qui détruit la valeur, essence du monde bourgeois, grâce à la proclamation d'un "gouvernement ouvrier". Elle consacre un changement dans le rapport de forces entre bourgeoisie et prolétariat qui permet d'établir les conditions de la destruction mondiale du travail, de la famille, de la patrie et ainsi en finir avec ce vieux monde!

                Le mouvement de résistance à la paix était avant tout orienté par la compréhension que la paix que voulaient signer les Bolcheviks de droite ne pouvait que servir les intérêts de la bourgeoisie mondiale. Cette compréhension fut à la fois sa force et sa faiblesse. Force, parce qu'elle permit de s'opposer immédiatement à la contre-révolution qui tentait de reprendre le dessus; faiblesse, parce que la restriction d'être contre "cette paix-là", contre "la paix infâme", en ne faisant pas de la question de la paix une question de principe, empêchera certains et notamment les communistes de gauche de mettre le refus et la résistance à la paix en avant comme frontière de classe, les poussant, de compromis en compromis, jusqu'à la capitulation.

Guerre et paix impérialistes contre guerre de classes

                Dans un premier temps, nous allons mettre en avant le danger de ne pas dénoncer la paix sociale telle qu'elle s'exprime tant dans la guerre impérialiste que dans la paix impérialiste, contre la lutte du prolétariat. Or, et encore une fois, ce qui nous intéresse fondamentalement n'est pas la différence purement interne au monde bourgeois entre paix et guerre impérialistes, monde qui ne vit que grâce à l'existence aussi bien concomitante qu'alternative de ces deux pôles, parce que, fondamentalement, nous sommes pour la destruction de ces deux pôles et pour la création d'un nouveau monde où n'existera ni guerre ni paix!

                Disons tout de suite que cela ne nous rend pas indifférents aux passages des situations de paix impérialiste aux situations de guerre impérialiste, pas plus qu'à aucune autre réforme du Capital. Ces réformes interviennent directement dans la lutte de classes et à ce titre, nous en tenons compte. Il est évident que la guerre impérialiste signifie une brutale aggravation des conditions de vie et de lutte du prolétariat et une façon de détruire les conditions de la lutte pour le communisme en "solutionnant" momentanément la crise du Capital et en tuant les prolétaires excédentaires [4] et plus particulièrement les révolutionnaires.

                A ce titre, il est tout à fait juste d'être pour la lutte de la classe ouvrière contre la guerre (de la même façon que contre l'austérité, la faim, la répression, etc.). Cependant, le fait que la guerre avec son caractère brutal accentue l'horreur de la vie quotidienne sous le Capital, ne doit pas nous cacher que guerre et paix sont d'essence unique et c'est pourquoi ils sont complémentaires et mutuellement indispensables. C'est d'ailleurs ce qui explique que même la guerre impérialiste ne parvient pas à rompre la sinistre quotidienneté du monde bourgeois avec sa reproduction de la "vie immédiate en suspens", avec la lutte de tous contre tous pour la production/reproduction de la force de travail des citoyens atomisés. La seule différence est que la guerre instaure une quotidienneté différente dans les formes, en institutionnalisant "l'insécurité" développée de façon préparatoire dans les périodes de paix impérialiste. Cette absence de rupture vient de ce que guerre impérialiste et paix impérialiste sont toutes deux axées contre le prolétariat et pour la valorisation, de ce qu'il s'agit, dans les deux cas, d'avant tout maintenir la paix sociale pour maintenir le monde bourgeois. La bourgeoisie développe cynétiquement une violence accumulée potentiellement pendant x temps, changeant ainsi la forme de sa terreur mais pas son contenu!

                Il est d'autre part bien évident que, contrairement à ce qu'induit l'idéologie bourgeoise, ce n'est pas la nationalité des protagonistes qui détermine la nature de classe des guerres. Il est des guerres impérialistes qui se déroulent tout entières au sein d'un même pays (cf. par exemple: Espagne 1937-'39, Bangladesh, Liban, Chypre, etc.) parce qu'il s'agit de la lutte entre deux fractions de la bourgeoisie pour conquérir et/ou se repartager les moyens de production et les marchés. En ce sens, elles sont totalement impérialistes et cela s'exprime par l'absence de lutte du prolétariat, son incapacité à s'organiser en tant que classe ayant la force d'imposer un autre rapport de forces. Inversement, la guerre de classes peut se manifester au travers d'affrontements du prolétariat d'un pays contre l'armée bourgeoise d'un autre pays, c'est-à-dire où les deux protagonistes sont de nationalités différentes comme en Ukraine après l'arrivée des troupes allemandes. Mais la nationalité des combattants n'est pas un critère de classe. Ce critère sert avant tout à permettre à la bourgeoisie de séparer les prolétaires. La lutte de classe part de l'existence de deux projets sociaux, deux classes antagoniques qui s'affrontent mondialement. Nous faisons alors intervenir la question des nationalités pour comprendre et empêcher la bourgeoisie de transformer l'affrontement entre classes en un affrontement inter-impérialiste. C'est pourquoi la bourgeoisie tente toujours de faire réprimer le prolétariat d'un pays par les prolétaires sous l'uniforme encadrés des tueurs professionnels d'un autre pays parce que, bien souvent, cela permet de ré-atomiser les prolétaires en lutte au sein de l'"unité nationale" contre l'"envahisseur", pour ensuite, une fois battus politiquement et militairement, les massacrer si le besoin s'en fait sentir (cf. la Hongrie en '56 et la préparation de l'union nationale en cas d'envahissement par l'URSS, dans les dernières luttes de classe en Pologne). Ces tentatives sont brisées pratiquement par le prolétariat lorsque les prolétaires dits envahis continuent à lutter contre "leurs" bourgeois en même temps que contre l'armée bourgeoise "étrangère", et quand les prolétaires dits étrangers sous l'uniforme retournent leurs armes contre leurs propres généraux et rejoignent les insurgés. Évidemment cela implique à nouveau le développement pratique de la lutte par l'affrontement armé contre les troupes de choc de la bourgeoisie amenées là pour réprimer, parallèlement à tout le travail de propagande et d'agitation prolétariennes à mener y compris, bien sûr, dans l'armée bourgeoise.

                En Russie, avec le développement des relations inter-impérialistes qu'elles soient de guerre ou de paix impérialistes en lieu et place de la fraternisation des prolétaires de tous les pays, de l'internationalisme prolétarien, toute la lutte de classe du prolétariat contre "sa propre" bourgeoisie a été brisée, réprimée, permettant la transformation de franges importantes de révolutionnaires en nouveaux gestionnaires de l'économie capitaliste.

                Pour nous, la phrase provocante de K. Liebknecht: "L'ennemi est dans ton propre pays, c'est ta propre bourgeoisie" ne peut que signifier: bats-toi contre toutes les fractions bourgeoises qui te font face, quelle que soit leur nationalité!

                Les Bolcheviks de gauche avaient raison de poser la question internationale en ces termes: la guerre menée par le prolétariat d'un pays contre l'État bourgeois d'un autre pays, même s'il eut été plus clair de dire: la guerre du prolétariat mondial en un pays (et à ce moment en plusieurs pays) contre l'État mondial. La perspective révolutionnaire de la "guerredu côté russe" était de mener une guerre civile contre le Capital mondial avec ce que cela implique comme refus des compromis dans et hors de Russie, comme intransigeance, défaitisme et internationalisme révolutionnaires.

                De plus, dans la succession des deux temps complémentaires que sont la guerre et la paix impérialistes, ce sont exactement les mêmes valeurs que la bourgeoisie met en avant contre le même risque de lutte de classe. Dans la guerre impérialiste, ce qui est mis en avant, c'est: "Famille-Travail-Patrie pour empêcher ces sales,?? (remplir les pointillés selon la fraction bourgeoise qui fait le discours) de rentrer chez nous", ou bien "nous avons besoin d'espace pour que notre peuple puisse vivre à l'aise". Dans la paix impérialiste, c'est: "Famille-Travail-Patrie pour empêcher ces sales,?? d'envahir notre marché avec leurs produits" ou bien "la nécessité de conquérir des marchés pour permettre à notre industrie en expansion d'exporter". Paix et guerre n'étant que deux moments de la continuation du processus d'accumulation, par d'autres moyens. Dans les deux cas, les fauteurs de trouble, contre le travail, la famille, la patrie, sont —et c'est vrai— des ennemis du peuple —et c'est faux—, payés par l'étranger et à ce double titre déjà condamnés! Pour l'ensemble des ouvriers, c'est soit la mort sous les bombes, les gaz et les neutrons, soit la mort de faim, de fatigue ou d'accident de travail,... Dans les deux cas, la simple survie comme unique possibilité, sans jamais aucune satisfaction de nos aspirations humaines, toute notre survie étant orientée vers la valorisation.

                Dans la première partie, nous avons mis l'accent sur l'aspect de pacification sociale du passage de la guerre à la paix. En ce qu'elle ressoude l'union nationale, permet la mise en avant de mesures de répression drastiques et pacifie, ne fut-ce que momentanément, des franges importantes de prolétaires par les réformes, la guerre impérialiste permet d'isoler puis de réprimer les avant-gardes ouvrières dans un premier temps, pour ensuite réprimer l'ensemble du mouvement prolétarien.

                Dans la guerre impérialiste comme dans la paix impérialiste, la tendance est à l'anéantissement du prolétariat comme classe. Cela signifie non pas la fin de l'affrontement prolétariat/bourgeoisie —le monde bourgeois n'étant que l'agression ininterrompue du prolétariat par la bourgeoisie, personnification du procès de valorisation— mais bien l'absence du prolétariat comme classe organisée et protagoniste active de cet affrontement, soit le non développement du pôle révolutionnaire de la contradiction. Mais, de la même façon que guerre et paix impérialistes signifient toutes deux, de ce point de vue, la paix sociale —qui est cette absence de la classe ouvrière comme sujet, autrement dit l'atomisation aussi poussée que possible des citoyens se débrouillant, le règne du chacun pour soi— c'est dans ces deux situations que peut surgir la guerre de classe. Leur réalité commune est d'être contre le prolétariat par le développement incessant de l'inhumanité, de l'horreur et de l'exploitation mais c'est cette même réalité qui les met face au danger commun de la révolution communiste. Le passage de la paix sociale à la guerre de classe au cours de la guerre comme de la paix impérialistes se fait avec la réapparition du prolétariat comme classe directement agissante. Comme nous le disions dans la première partie de ce texte, entre guerre et paix impérialistes, il n'y a pas de "moindre mal" que le prolétariat pourrait choisir (entre deux maux, le pire est d'en choisir un) et ainsi renoncer à sa propre alternative qui se situe et ne peut se situer que contre les deux pôles: la révolution. L'existence même de ces pôles sert notamment à cacher aux prolétaires la voie de leur lutte véritable en leur faisant choisir un pôle de cette contradiction interne au système capitaliste guerre ou paix (comme fascisme/antifascisme, richesse/pauvreté, "tiers-mondisme"/impérialisme,...) De plus, pratiquement, le passage de l'un à l'autre sert à déshomogénéiser le sort du prolétariat mondial. Celui-ci s'homogénéise dans la crise encore "pacifique" ou se déshomogénéise avec l'apparition de "pays en guerre" et d'autres "en paix", avec l'émergence de "pays agresseurs" et de "pays agressés", avec les "alliés" et les "ennemis", etc.. Quand la guerre s'enlise, que ces "différences" disparaissent, que tous les pays y participent d'une manière ou d'une autre, que c'est la misère commune à tous les prolétaires qui devient l'élément le plus évident avec le déclenchement des luttes que cela suppose, la paix vient "calmer les esprits" et déshomogénéise la situation grâce aux pays qui entrent les premiers dans la paix, grâce aux "vainqueurs" et aux "vaincus", et avec la capacité qu'elle a de recentrer les ouvriers sur la situation de "leur pays". Guerre et paix sont donc des compléments inséparables et la lutte contre l'un implique directement la lutte contre l'autre.

Les Bolcheviks de gauche et la question de  la paix

Les Bolcheviks de gauche n'ont pas compris l'importance de la lutte qu'ils menaient contre la signature du traité de Brest-Litovsk. De ne pas élever leur opposition à la paix au rang de principe a fait qu'ils n'ont pas pu s'organiser au-delà de leur attachement formel à leur parti, contre les partisans de la paix, avec l'ensemble des ouvriers en lutte et plus particulièrement les S-R de gauche qui les pressaient d'agir ainsi.

                "Les Bolcheviks de gauche justifient leur manque de volonté et leur incapacité à donner une forme et une expression à la tendance révolutionnaire croissante dans le prolétariat bolcheviste par les exigences «de la discipline de parti» [...] En présence de divergences aussi profondes que celles que nous avons constatées, la tactique choisie par les Bolcheviks de gauche est criminelle, parce que, en effaçant et en dissimulant ces divergences, ils favorisent cette même politique qui, à leur propre avis, décompose et désorganise la révolution ouvrière et paysanne. Au nom de 'l'unité' du parti, les Bolcheviks de gauche sacrifient la raison d'être du parti, l'existence même de la révolution. Nous socialistes-révolutionnaires de gauche nous avons (d'autant plus) le droit d'inviter les Bolcheviks de gauche à faire acte de révolution."

(Intro. in Les S-R de gauche dans la révolution russe" p. 28)

                Nous allons tenter, notamment sur base des approches théoriques que nous venons de faire, de voir les forces et les faiblesses des deux plus grands courants organisés qui s'opposèrent à la paix de Brest-Litovsk, et, sur base de celles-ci et des changements de situation (notamment "fin" de la guerre impérialiste et changement de rapport de force bourgeoisie/prolétariat), de voir le pourquoi de l'écrasement du premier grand mouvement ouvrier post-insurrectionnel en Russie en lieu et place de son développement comme régénérateur d'une lutte de classe dans laquelle les limites ne cessaient de prendre du poids!

               

                Pas mal des critiques, hélas surtout théoriques, qu'avançait ce groupe frappèrent avec énormément de justesse, mettant en avant à la fois les erreurs d'appréciation du rapport de forces par Lenine (lorsque celui-ci croyait "obtenir un délai") et son abandon des principes élémentaires de la lutte de classe.

                "Le camarade Dzerjinski déclare que la conclusion de la paix n'est autre que la capitulation sur tout notre programme. Il estime que le camarade Lenine fait de façon masquée ce qu'ont fait en octobre Zinoviev et Kamenev."

                "Le camarade Ouritski estime que l'erreur du camarade Lenine à l'heure actuelle est la même qu'en 1915 c'est-à-dire qu'il envisage les choses du point de vue de la Russie et non pas du point de vue international."

                "Pour décider s'il est opportun de conclure une paix annexionniste malheureuse, il faut partir des intérêts du développement de la situation révolutionnaire du prolétariat international."

                "L'impérialisme international ne s'arrêtera devant la violation d'aucun traité quel qu'il soit du moment qu'il sera à même d'attaquer la république soviétique. Il est ridicule de penser que "nous obtiendrons ainsi un délai". Nous n'obtiendrons aucun délai si ce n'est l'ajournement de la révolution internationale."

(P.V. du C.C. des bolcheviks)

                De même, toute la compréhension des bolcheviks de gauche du passage de la guerre impérialiste à la guerre de classe et des méthodes prolétariennes pour affronter une armée bourgeoise, de l'unicité du prolétariat mondial, de la connexion entre la signature de la paix et la pacification sociale en Russie était très forte parce que classiste. Nous allons tenter de reproduire brièvement leur conception de la guerre révolutionnaire en général et de son application à la situation en Russie pour ensuite en dénoncer les faiblesses paralysantes.

                Les Bolcheviks de gauche percevaient très clairement que le traité de Brest-Litovsk allait à la fois:

1)            détruire partiellement l'immense vague de sympathie que les révolutionnaires russes s'étaient acquis grâce à leur détermination dans la lutte (les prolétaires sous l'uniforme en France acceptant mal que la signature du traité permette aux bourgeois en Allemagne d'intensifier la guerre sur le front où ils se trouvaient, le traité aggravant directement leur situation: suite au traité, un demi-million de soldats allemands sont acheminés du front de l'Est au front de l'Ouest). Cela eut comme grave conséquence que le seul vrai niveau de centralisation théorique/pratique du prolétariat mondial à cette époque —à savoir la centralisation sur l'exemple ô combien émulant et prestigieux de l'insurrection russe— fut lourdement entaché de méfiance, avec raison!

2)            pousser le pouvoir "prolétarien" à des concessions sans fin à la bourgeoisie mondiale tant à l'intérieur qu'à l'extérieur et cela pour que les fractions à qui ces concessions seront faites laissent le "bébé vigoureux" en paix. Les concessions successives à telle ou telle fraction de la bourgeoisie intérieure et extérieure s'étendront progressivement à tous les aspects de la société rétablissant ainsi l'ordre bourgeois. Outre les concessions à la bourgeoisie allemande par le biais du respect de leur propriété, il y aura aussi celles données par le biais des arrangements militaires russo-allemands "culminant" avec le traité de Rappalo en 1922 —autorisation de reconstituer l'armée allemande en territoire russe vu qu'une clause du traité de Versailles l'interdisait en sol allemand. Concessions aux bourgeois russes, qu'ils soient industriels, flics ou militaires pour qu'ils aident à la reconstruction nationale appelée dès lors "reconstitution du bébé vigoureux" ou "construction du socialisme". Ces concessions s'exprimèrent par la militarisation du travail, le taylorisme, le maintien des flics à leur poste, la réintroduction des officiers tsaristes lorsque la garde rouge se transformera en armée rouge avec conscription obligatoire et condamnation à mort des déserteurs. Enfin bref, ce sont toutes les valeurs bourgeoises qui sont remises au goût du jour!

3)                déshomogénéiser de fait la situation de l'ensemble des prolétaires de la manière déjà décrite ci-dessus: par la division pays en guerre/pays en paix, vainqueurs/vaincus,...

4)                soustraire les prolétaires d'Allemagne à l'influence subversive de la révolution russe. Et ce n'est évidemment pas la clause du traité qui permettait aux soldats russes et allemands de se rencontrer sous le contrôle de leurs officiers qui pouvait être facteur de subversion de l'armée allemande! La différence est énorme entre une armée assaillie par des groupes de révolutionnaires insaisissables qui coupent les communications, empêchent les troupes d'avoir des nouvelles, du matériel, de la bouffe; une armée confrontée à la résistance de tous les ouvriers qui boycottent ses déplacements, font grève, etc.; une armée soumise à une propagande défaitiste de tous les instants qui démontre la différence entre le risque de se faire tuer pour obéir à sa bourgeoisie qui ordonne de massacrer ses propres frères de classe et la possibilité du passage à la révolution; une armée enfin où, pour exprimer son refus de cette solution toujours plus invivable, il fallait rompre la discipline, s'organiser contre ses officiers et les gendarmes et une armée pacifiée, nourrie, face à une résistance très faible et disparate et où la bourgeoisie organise la "fraternisation" entre prolétaires atomisés. Le prolétariat se trouve dans la situation pratique de la lutte de classe et donc devant l'obligation journalière de faire le choix entre soumission ou révolution. Cette situation beaucoup plus pénible où les antagonismes sociaux sont amenés à leur comble, rend les prolétaires sous l'uniforme (qui doivent directement choisir entre tuer leurs frères de classe et risquer d'être tués par eux, ou s'opposer à la bourgeoisie et pratiquer la fraternisation) beaucoup plus sensibles à la propagande défaitiste révolutionnaire. Alors que, lorsque l'armée est reprise en mains, les ouvriers sous l'uniforme sont atomisés au maximum, l'ordre règne et la propagande révolutionnaire a d'autant moins d'audience.

5)            enfin et évidemment, permettre le massacre de tous les prolétaires en lutte laissés "à la discrétion" de la bourgeoisie mondiale par l'intermédiaire de l'armée allemande. Pour les prolétaires d'Ukraine mais aussi de Finlande, de Lituanie et d'autres régions "laissées en pâture" à la bourgeoisie. De plus, le simple fait que certains militants révolutionnaires savaient que leurs frères de classe, ou certains censés l'être, les laissaient se faire massacrer sans broncher parce que leur massacre était censé servir la cause du socialisme, ne pouvait que créer d'immenses séparations entr'eux.

                Au demeurant, les Bolcheviks de gauche avaient une bonne compréhension des tâches immédiates des révolutionnaires pour transformer la situation d'isolement du prolétariat en Russie en condition de l'extension de la révolution mondiale. Ils comprenaient bien qu'ils n'avaient pas avant tout un territoire à défendre: "Que les allemands avancent encore de 100 verstes, un seul aspect nous intéresse: comment cela se reflétera dans le mouvement international" (Boukharine ibid.). "C'est justement la guerre civile contre l'impérialisme allemand, c'est justement notre étouffement qui pouvait faire éclater la révolution en Occident". C'est pourquoi les communistes de gauche préconisaient le développement d'une campagne pour la guerre de classe —entraîner les prolétaires hésitants plutôt que de les laisser se soumettre— et le développement d'une campagne défaitiste dans l'armée allemande profitant de ce que beaucoup de prisonniers de guerre étaient passés à la révolution. Ils préconisaient aussi, si la situation l'obligeait, le retrait des prolétaires des régions que l'armée allemande envahissait, allié à une tactique de "terres brûlées" rendant la vie des prolétaires sous l'uniforme toujours plus désagréable. Ils préconisaient enfin l'envoi de groupes de révolutionnaires derrière les lignes allemandes pour les harceler, les démoraliser par la présence ininterrompue "d'ennemis" insaisissables chargés autant de tâches militaires que de propagande. Il s'agissait de mettre en évidence que l'ennemi c'est la bourgeoisie mondiale représentée par les gendarmes et les officiers qui tirent dans le dos de tous les prolétaires qui refusent de tuer leurs frères de classe.

                En bref, il s'agissait d'amener les prolétaires sous l'uniforme de refuser d'obéir aux ordres des assassins patentés de la bourgeoisie pour désagréger l'armée et les faire passer à la révolution.

                Affrontement armé et propagande défaitiste devait permettre la désagrégation de l'armée allemande comme ils avaient permis celle de l'armée russe. Mais, malgré la présence d'un fort mouvement social s'exprimant tant contre l'armée allemande que contre certains aspects de la politique des bolcheviks (réquisitions dans les campagnes, paix, restrictions des mesures prises "spontanément" par les prolétaires en lutte,...) et malgré leur haute compréhension des besoins immédiats de la lutte de classe, les Bolcheviks de gauche ne parviendront ni à diriger dans un sens révolutionnaire ni à réellement participer à ce mouvement. Cette incapacité est d'autant plus grave qu'existait un rapport de forces en faveur des partisans de la guerre révolutionnaire tant dans le prolétariat révolutionnaire que dans les différentes organisations où se déroulait la lutte de classe, à savoir, bolcheviks et S-R de gauche (et plus que probablement, un certain nombre de groupes de nous inconnus) et que ces derniers leur firent des appels tout à fait clairs. Il nous faut donc parvenir à comprendre ce qui, dans le programme politique des bolcheviks de gauche, a permis, au-delà du "poids des personnes" et notamment de l'image de marque de Lenine et Trotsky, ce renoncement conscient aux principes qu'ils défendaient. Sur base de cette compréhension, il est alors possible de voir comment le mythe de l'unité formelle du parti, la démocratie et un ensemble de magouilles, ont permis d'écraser les Bolcheviks de gauche.

                Nous n'allons pas ici essayer de déterminer toutes les positions des bolcheviks de gauche, nous en resterons aux deux points qui nous semblent essentiels pour la question de Brest-Litovsk:

1°            leur conception de la paix,

2°            leur compréhension du parti,

et nous essaierons d'articuler, sur ces deux positions-là, les faiblesses méthodologiques des bolcheviks de gauche.

                On a vu que sur la question du traité de Brest-Litovsk, les Bolcheviks de gauche furent tout à fait capables de cerner:

a)            ses conséquences immédiates sur le mouvement ouvrier international (la séparation entre les révolutionnaires, l'abandon des révolutionnaires d'Ukraine, les compromis),

b)            les moyens pratiques de lutter contre cela!

                Mais ces deux faits positifs ne leur ont pas permis de comprendre les niveaux plus généraux, plus abstraits, qui sous-tendaient ces réalités concrètes. C'est ainsi qu'ils seront incapables de saisir:

1)            la paix comme simple moment du mode de production capitaliste, aussi indispensable à celui-ci que la guerre,

2)            et en conséquence la paix comme paix sociale toujours menée directement contre le prolétariat,

3)            et, enfin, la signature de celle-ci comme un contreseing à la signature de la paix sociale, faisant que tous ceux qui apposent ce contreseing passent objectivement à la contre-révolution.

                De la même façon, ils ne parviennent pas à saisir la question du parti:

1)            comme lieu où se déroule la lutte de classe, dans la mesure où sans cesse des conceptions/pratiques bourgeoises se reproduisent au sein de celui-ci et ce jusqu'au communisme, et en tant que telles doivent être combattues et rejetées;

2)            en conséquence, comme une institution non-monolithique;

3)            et, vu l'existence de la lutte en son sein, comme une chose en mouvement susceptible de passer en tout ou en partie à la contre-révolution.

                La liaison des deux empêchait de comprendre que, par la signature du traité, le parti passait progressivement à la contre-révolution et devait soit être expurgé, soit être détruit. Les abandons successifs des positions/pratiques révolutionnaires, que cela soit dans le domaine de la production —le taylorisme— ou de l'internationalisme —Brest-Litovsk—, ont permis le redéveloppement du capitalisme en Russie et la nécessité pour celui-ci de se trouver de nouveaux gestionnaires, à savoir les Bolcheviks. Les Bolcheviks, de gauche comme de droite (même si les premiers étaient plus clairs), trouvaient mal et même contre-révolutionnaire le fait d'être contraints de signer la paix mais pour eux tous, quelles que soient leurs divergences, cela ne changeait rien au caractère du parti. Celui ci n'était pas considéré comme un mouvement, une pratique, il était vu comme une chose en soi qui peut faire ce qu'il veut simplement parce qu'il se pose lui-même comme prolétarien!

                Ce que Lenine faisait pour la paix et l'ensemble de la société, à savoir, déterminer que la première pouvait servir les deux classes et que la seconde serait prolétarienne même en y développant le taylorisme, d'autres formes d'exploitation et toutes les idéologies bourgeoises: travail-famille-patrie, grâce à la seule vertu révolutionnaire des discours bolcheviques, les communistes de gauche le faisaient pour la paix et le parti! Il s'agit de la même coordination de matérialisme vulgaire et d'idéalisme avec l'existence de choses en soi: le parti non pas analysé en vertu de son mouvement, sa pratique mais comme forme existant en soi grâce à l'idée que s'en font ses membres et le reste de la société (notamment la bourgeoisie mondiale dont la peur sert aussi à renforcer la croyance en son caractère prolétarien) comme indispensable corollaire idéaliste. L'oubli décisif est celui du mouvement de la société, l'opposition entre les classes, seule totalité permettant d'appréhender, de comprendre les différents moments et donc de lutter. Il fallait déterminer à quelle classe servait la taylorisation, la paix.

                Déterminant la nature contre-révolutionnaire de ces mesures, ils devaient se décider à lutter de façon intransigeante contre cela, posant la possibilité de s'affronter aux fractions contre la paix y compris au sein de leur parti.

                D'autre part une opposition réelle/pratique à la paix aurait permis un développement de la compréhension de ce que sont la paix et ses défenseurs.

                Le chemin de cette pratique à été empêché à la fois par la situation générale du prolétariat mondial, par les faiblesses théoriques tout aussi générales de ce dernier, et par le mythe extrêmement puissant de "l'unité du parti" hérité de la social-démocratie et complétée par l'image éminemment positive de Lenine et de Trotsky notamment! Pas mal de bolcheviks de gauche ont hésité à développer l'affrontement par crainte d'une scission violente au sein du parti. Cette argumentation était principalement développée par Trotsky. Ce dernier était, au début des négociations, considéré comme chef d'une fraction intermédiaire, la fraction "ni guerre ni paix". A la lumière des événements, il apparaît clair que Trotsky, même avec ses argumentations radicales, a toujours été pratiquement partisan de la paix. Sa conception ni guerre ni paix ne signifiait rien d'autre qu'arrêter d'affronter la bourgeoisie mais sans passer par le déshonneur de la signature d'un traité! Juste avant la conclusion des négociations, Trotsky les interrompt. Il dépose une motion selon laquelle le peuple soviétique refuse et la guerre et la paix. Inévitablement, l'armée allemande lance alors une offensive foudroyante apportant ainsi la caution à la signature du traité de paix que Trotsky put alors justifier, "démontrant" par là aux peuples du monde que les Bolcheviks ne signaient la paix qu'à contre-coeur. Ce soutien réel, bien que dissimulé, à la fraction pacifiste s'est révélé d'autant plus évident quand on sait que Trotsky, chargé de déposer, face aux négociateurs allemands, la motion "ni guerre ni paix" avait en fait promis secrètement à Lenine de signer la paix en cas d'offensive allemande alors que celle-ci était évidente. Seule son absence à Brest-Litovsk au moment de l'offensive lui permit d'échapper à ce que lui-même considérait comme un déshonneur!

                Encore une fois, certains ont cru qu'en changeant les mots on pouvait changer les choses, bref que les idées pouvaient changer le monde en dehors de toute pratique sociale. C'est ce même Trotsky qui mettra en avant le fait que le développement de la guerre révolutionnaire empêcherait toute clémence envers les Bolcheviks de droite partisans de la paix puisque la guerre révolutionnaire créerait une situation où tout compromis serait impossible. Cela signifierait une scission dans le parti et le développement de la répression de la fraction droitière. C'était évidemment ne pas voir:

1) que de toute façon l'affrontement entre l'État soviétique et les impérialismes allait se développer, qu'il ne pouvait y avoir de paix qu'avec l'écrasement du prolétariat ou la révolution;

2) que, de fait, la fraction pour la guerre révolutionnaire allait être réprimée même si les formes de cette répression devaient dans un premier temps être plus douces (étouffement notamment par la discipline de parti de toutes les oppositions, déplacements de militants, etc.)

3) qu'avec le développement de la contre-révolution, de la paix sociale, tous les révolutionnaires ne pouvaient manquer de se faire réprimer!

                Si, au départ, Trotsky avait mis en avant des thèmes extrêmement radicaux, c'est parce que les Bolcheviks de gauche mettaient beaucoup d'espoir en lui. La majorité considérait qu'il était le chef qu'il fallait aux révolutionnaires d'autant qu'il était plus respecté que Lenine dans la classe ouvrière! Son "retournement" laissera les Bolcheviks de gauche désemparés, "leur chef" s'en allait en mettant de plus en plus en avant la nécessité de sauvegarder le parti à tout prix, thème très répandu dans l'ensemble du mouvement ouvrier de l'époque! Ce manque de critique de la position de Trotsky fit que les Bolcheviks de gauche ne purent mettre en avant une pratique cohérente qui aurait permis de:

1) contraindre Trotsky à se situer clairement et donc à montrer que, de fait, il était pour la paix, l'empêchant ainsi d'avoir un tel poids sur les révolutionnaires;

2) permettre que pratiquement les Bolcheviks de gauche soient obligés de se trouver un chef mais aussi que, dans cette pratique, par et pour elle, se forment les chefs dont le mouvement révolutionnaire avait besoin.

                Une des erreurs fondamentales des communistes de gauche c'est que, à défaut de faire la paix ils envisageaient une trêve. C'est pourquoi ils ont accepté la position "ni guerre ni paix" puisque, dans leur esprit, celle-ci ne représentait pas la paix avec la bourgeoisie, donc empêchait la fraction pacifiste de l'emporter et leur permettait de préparer leur force.

                De nouveau, ce sont là les erreurs mêmes de la fraction pacifiste mais transposées de la lutte contre les impérialismes à la lutte contre les positions bourgeoises au sein du parti! Lenine disait: faisons la paix avec les impérialistes et protégeons le bébé vigoureux; les Bolcheviks de gauche: faisons la trêve avec les impérialistes et ainsi la paix au sein du parti, ce qui nous permet de renforcer la fraction pour la guerre révolutionnaire et de préparer celle-ci. Dans les deux cas les choses sont censées exister en soi. Et c'est leur idéalisme —idée du parti comme évidemment prolétarien— qui les a empêché de voir la nature fondamentalement contre-révolutionnaire de la paix inter-impérialiste, comme de la trêve, comme de la paix au sein du parti.

                L'incompréhension du fait que c'est le contenu —de classe— qui détermine les formes, leur faisait mettre la question du parti à part comme si une forme en soi était une garantie contre le passage à la contre-révolution, comme si la lutte de classe ne se déroulait pas aussi au sein du parti! En se contentant, comme haut fait de lutte(!), d'abandonner leurs postes de responsabilités dans le gouvernement et le parti, sans s'organiser et en même temps organiser la classe contre cette voie bourgeoise, ils feront, à leur échelle, la même chose que ce que les Bolcheviks de droite firent: instaurer une trêve avec la bourgeoisie mondiale, du fait d'accepter la paix dans le parti et donc la paix sociale! Ce qui signifia l'abandon de la lutte, la désagrégation des organisations ouvrières, l'atomisation.

                Pendant cette fameuse trêve, la fraction pacifiste ne cessera de se renforcer alors que la fraction révolutionnaire, pourtant de loin la plus forte au début, s'étiolera rapidement.

                Si, dans la pratique, la classe ouvrière s'homogénéise, se concentre, comprend toujours mieux ses intérêts historiques et mondiaux, bref, se voit contrainte de développer "l'union grandissante des prolétaires", les citoyens atomisés ont eu le réflexe de se débrouiller, c'est-à-dire de survivre à tout prix et donc au prix de la paix, quitte à ce que celle-ci coûte la vie à plusieurs générations d'ouvriers et redéveloppe l'exploitation! Cela ne signifie évidemment pas que nous prônions l'offensive à tout prix mais bien la nécessité de saisir le fait que, même dans les moments où il ne peut développer des offensives d'envergure contre le Capital, le prolétariat est contraint de continuer à lutter quel que soit le niveau de sa lutte, sous peine de se faire écraser!

                Il était donc urgent de développer une pratique d'affrontement à l'État bourgeois mondial afin de renforcer la fraction pour la guerre révolutionnaire et l'ensemble du mouvement ouvrier plutôt que d'attendre!! En dehors de toute lutte, non seulement la fraction pour la guerre s'est étiolée mais, en plus, toutes les opérations militaires de la bourgeoisie allemande connurent des succès importants, renforçant le crédit de la thèse de l'impossibilité de se défendre et par conséquent la thèse pacifiste, donc la paix sociale, donc l'atomisation, donc les victoires de l'armée allemande, etc.! C'est la coordination de tous ces éléments —manque de clarté programmatique sur la paix et sur le parti, "retournement" de Trotsky, plus les magouilles, alliances secrètes développant la thèse de "l'unité du parti à tout prix", trêve dans la lutte de classe et donc atomisation, déforcement pratique du prolétariat avec le renforcement corollaire de la bourgeoisie et de ses idéologies, plus de nombreuses magouilles démocratiques, pressions sur les individus, mise en avant de personnalités, et annulation systématique de tous les votes du Comité Central des bolcheviks favorables à la guerre révolutionnaire— qui permirent finalement que le "parti" "accepte" le traité de paix de Brest-Litovsk avec toutes ses conséquences!!

                Après cette défaite, les fractions communistes internes aux bolcheviks (mis à part le Groupe ouvrier dit Groupe Miasnikov, surgi en 1921, et le groupe Vérité Ouvrière) auront des oppositions toujours plus démocratiques et formalistes, incapables de s'opposer sur le fond, sur le contenu: paix sociale ou lutte de classe, taylorisme ou lutte contre la valeur. Leur résistance se fera toujours plus sur des questions phénoménales et toujours moins sur des questions essentielles. C'est ainsi que plutôt que de s'opposer à la reconstitution d'une armée traditionnelle, c'est-à-dire avec conscription obligatoire, mise à mort des déserteurs, etc. et oubli total de tous les facteurs politiques, mis à part que les ouvriers auront seuls le "droit" de se battre (merci pour eux), les communistes de gauche s'opposeront à des aspects formels de cette reconstitution: l'obligation de saluer les officiers et la fin de leur éligibilité!! Cette tendance ira en s'accentuant jusqu'à ce que le groupe "Opposition Ouvrière" qui s'exprimait pour la nécessité de laisser les initiatives à la classe ouvrière et, de ce fait, pour la démocratie ouvrière contre la bureaucratie, se mette au premier rang de la répression anti-Kronstadt pour démontrer son attachement à la "révolution" et au parti!!!

               

Les Socialistes Révolutionnaires de gauche et la question de la paix

                Il doit être clair que, pour nous, les S-R de gauche furent plus conséquents que les Bolcheviks de gauche dans leur opposition à la paix! Ils eurent et animèrent la pratique révolutionnaire contre la paix, fût-ce avec d'évidentes faiblesses! Pour faire un bref rappel: dès la signature du traité, ils organisèrent un attentat réussi contre l'ambassadeur d'Allemagne en Russie. Cet attentat visait à créer suffisamment de tension entre la bourgeoisie allemande et les Bolcheviks pour les empêcher de rester en paix! Cette tactique échoua du fait de la compréhension de la bourgeoisie allemande de la nécessité de passer par-dessus le sacrifice d'un de ses membres pour obtenir le résultat tellement plus important de pacification sociale! Le nouvel ambassadeur allemand se contenta de réclamer des peines contre les responsables. Mais les mêmes raisons qui poussèrent la bourgeoisie allemande à ne pas déclencher de représailles poussèrent les Bolcheviks à se contenter de démonstrations de répression plutôt que d'une répression effective parce que:

1°            trop d'entr'eux considéraient, malgré tout, les S-R de gauche comme membres de leur classe;

2°            la répression trop marquée contre les S-R de gauche aurait risqué de déclencher des mouvements plus larges et plus difficiles à freiner!

                Peu après, les S-R de gauche vont déclencher une "émeute" à Petrograd. Bien loin d'être une "insurrection destinée à abattre le pouvoir des soviets", comme l'ont présenté les Bolcheviks de droite pour en justifier l'écrasement et le début de la répression contre les S-R, il s'agissait, semble-t-il, beaucoup plus d'un mouvement de protestation en partie inorganisé! Celui-ci aura d'ailleurs lieu sans direction claire, sans que soit donnée ni ne surgisse la moindre perspective. La plupart des "troupes" S-R restèrent groupées autour de leur siège. Certaines autres, en fonction de leurs postes, arrêteront Dzerjinski —Bolchevik de gauche—, d'autres occuperont divers endroits —postes et télégraphes— mais sans plan d'ensemble ni développement communs. Même cette émeute, pourtant organisée, moment d'un mouvement réel, ne parvient pas à déboucher sur des perspectives plus larges dans le temps et dans l'espace! L'opposition pratique des S-R de gauche ressemble plus à des aspects de révoltes sporadiques qu'à l'assumation d'un réel rôle d'avant-garde, d'organisation, généralisation, centralisation, de la lutte de classe par les divers moyens qui s'imposent et ce, même si ces actes sporadiques —sans continuité— sont, malgré ces carences, moments de cette organisation.

                Il nous faut encore une fois expliquer le pourquoi de cette incapacité! Une des raisons est la conception générale des S-R de gauche de ce qu'est le prolétariat. Nous pouvons dire d'emblée qu'elle part des mêmes présupposés méthodologiques que celle de l'ensemble du mouvement ouvrier de l'époque, lesquels sont hélas hérités sans critique ni rupture de la social-démocratie; les S-R de gauche ajoutant en plus un contre-pied aux thèses les plus répandues de l'époque! C'est ainsi que la définition platement sociologique de la classe, reprise notamment par les Bolcheviks, est critiquée par les S-R mais d'un point de vue tout aussi sociologique. Les Bolcheviks disaient: "la classe ouvrière, c'est les ouvriers d'usine plus les paysans pauvres sans terre n'utilisant pas le travail salarié". Les S-R répondaient: la classe "c'est les ouvriers mais surtout les paysans juste propriétaires d'une telle surface et qui" etc. Le problème c'est:

1)            que la classe ouvrière n'est évidemment ni l'un ni l'autre mais bien le mouvement des prolétaires qui, dans et par la lutte tentent de s'organiser en classe et donc en parti. Sachant que cette erreur —revenant toujours à une vision des choses en soi sans mettre en avant le mouvement, la lutte— détermine un ensemble d'autres séparations: parti/classe, économie/politique et des déviations de type syndicaliste, conquête des masses,... L'incompréhension pratique de cela a mené les S-R de gauche à faire de nombreuses concessions à la bourgeoisie notamment sur la question des droits, du parlementarisme,des syndicats, etc.. Cela a eu comme conséquence que, malgré de très bonnes attitudes pendant les mouvements de 1905, ils ne purent jamais avoir l'influence décisive dans les masses ouvrières qui aurait imposé un rapport de forces d'emblée favorable aux partisans de la guerre révolutionnaire.

2)            qu'en plus l'importance accordée par les S-R de gauche aux "paysans" leur à fait axer leur propagande et l'ensemble de leur travail vers ceux-ci, laissant les S-R plus isolés dans les grands centres industriels. Il est cependant à noter que, même si cela est vrai, cette vérité a aussi été exagérée! Mais cette réalité n'en a pas moins fait que les S-R de gauche se sont retrouvés dans un rapport de forces moins favorable, précisément là où ils ont déclenché l'aspect le plus offensif de leur opposition à la paix, et ce malgré le fait que la volonté de lutte générale du prolétariat rendit assez problématique, pour les Bolcheviks, la répression de ce mouvement. Malgré cela, les S-R de gauche ne purent lier leur résistance à la guerre à l'ensemble du mouvement réel se déroulant et prenant, par exemple, la forme des expropriations violentes par les ouvriers de tous les bourgeois, expropriations que, comme on l'a vu, les Bolcheviks se devaient de contrôler, freiner puis réprimer! Or, et c'est encore plus paradoxal, il semble bien que les S-R de gauche se soient assez peu préoccupés de développer le mouvement réel contre la paix, de faire une propagande pratique pour la guerre révolutionnaire et une propagande défaitiste dans les troupes russes et allemandes, de participer réellement aux mouvements toujours plus violents s'organisant contre les pacificateurs sociaux, propagandistes de la paix et contre l'armée allemande et ce même dans les campagnes où ils étaient le mieux et les mieux implantés! Cette réalité exprime la faiblesse de leur force: s'ils n'ont pas basculé dans l'anti-bolchevisme en mettant bien en avant qu'ils s'exprimaient contre une position bolchevique, et non contre le pouvoir soviétique ni contre les Bolcheviks en tant qu'organisation, cela les a paralysés dans la mesure où ils ont refusé d'affronter la position en affrontant aussi les personnifications. En bref, ils se sont liés les mains dans la mesure où, dans leur mouvement, ils se trouvaient incapables d'affronter réellement les pacificateurs qu'ils considéraient comme étant de leur classe et donc inaffrontables. C'est ce qui explique au moins partiellement que leur émeute ne put se donner aucune direction et qu'ils en arrivèrent à arrêter un membre de l'opposition à la paix plutôt que les porteurs de la position contre-révolutionnaire! L'assassinat du comte Mirbach avait ainsi l'avantage d'agresser la bourgeoisie allemande et non des bolcheviks et de pouvoir être par rapport à ces derniers conçu uniquement comme propagande, tout comme l'émeute! Les S-R de gauche se sont trouvés paralysés par leur compréhension incomplète des choses: se battre contre des positions implique lutter contre ceux qui portent ces positions. La différence essentielle à maintenir c'est bien qu'au sein de la classe ouvrière les méthodes d'affrontement aux positions fausses sont déterminées par l'opposition et les accords, et donc prennent dans un premier temps des formes beaucoup moins violentes. Mais, en même temps, résoudre ces oppositions ne peut passer que par l'affrontement parce qu'il est moment de la remise en question réelle d'une position erronée! Le développement de cet affrontement oblige les protagonistes à se démarquer, à choisir leur camp dans la lutte de classe. Développer l'affrontement pratique contre cette position erronée des bolcheviks aurait obligé ceux-ci à se situer, c'est à dire soit à soutenir, malgré leur "scepticisme" sur la possibilité de la guerre révolutionnaire, les révolutionnaires intransigeants et de ce fait se situer dans leur camp, soit réprimer et marquer leur soutien pratique à la bourgeoisie mondiale! Cela étant, les S-R de gauche se trouvaient débarrassés de ce lien qui les empêchait de développer leur pratique de manière conséquente et se donnaient la possibilité de comprendre qu'il fallait passer d'une lutte contre une position fausse à une lutte contre la bourgeoisie mondiale et la fraction du parti qui la soutenait! Dans cette dialectique, les Bolcheviks de gauche auraient aussi été contraints de se situer plus clairement et de porter jusqu'au bout leur critique du traité de Brest-Litovsk et d'organiser la guerre révolutionnaire. De fait, on peut dire que les S-R de gauche reproduisaient ce qu'ils reprochaient aux bolcheviks de gauche: se trouver liés par le mythe de l'unité du parti, même si, pour eux, celui-ci devenait le mythe de l'unité du gouvernement ouvrier et paysan ou le mythe de l'unité de la gauche anti social-démocrate et internationaliste. Mais ce mythe a poussé les S-R de gauche à se limiter à des aspects propagandistes et de "coups d'éclat".

Conclusion

                Dans ce texte nous avons tenté d'analyser tant le traité de paix de Brest-Litovsk que les conceptions qui se sont affrontées sur cette question de la paix. Cet affrontement est fortement marqué du poids des conceptions social-démocrates qui ont dominé les positions des bolcheviks de droite (sur cette question: Lenine, Zinoviev, Kamenev), les positions du "centre" (la fraction Trotsky) et celles de la gauche bolchevique (Ouritsky, Boukharine,...) et des Socialistes-Révolutionnaires de gauche. Ces conceptions sont basées sur une incompréhension du matérialisme qui, de historique devient vulgaire, empêchant la compréhension de la nature profonde des rapports sociaux capitalistes, du procès social de la valeur se valorisant, et tombant dans la croyance que des passages obligés de ce procès -comme la guerre, le travail,...-  puissent être neutres. Selon ces conceptions, l'orientation de la société n'est pas déterminée par les rapports sociaux mais par l'Etat qui est présenté comme extérieur à la société. De même, la gauche dans sa lutte contre la paix qui, répétons-le, est toujours la paix du capital et qui, dans cette période signifiait directement paix sociale contre la lutte révolutionnaire du prolétariat, est tombée dans la même erreur méthodologique: octroyant un caractère neutre au parti,  au nom de l'unité et de la discipline de parti, des critères de majorité électorale, les fractions de gauche ont renoncé à leur lutte contre ce traité de paix matérialisant un moment clé du recul de la vague révolutionnaire qui ébranlait le monde entier à cette époque.



[1]               Il est bon de se souvenir que cette RADA ukrainienne devant laquelle les bolcheviks sont obligés de plier les genoux, sera abattue grâce au développement de la lutte de classes en Ukraine et ce durant même les négociations de Brest-Litovsk.  Mais il est encore plus intéressant de se rappeler que si les ouvriers ont dû abattre la RADA ukrainienne, c'est parce que les bolcheviks ont aidé cette dernière à s'installer au gouvernement. La RADA s'était en effet alliée aux bolcheviks parce que c'était le seul parti qui, bien que représenté dans l'ensemble de la Russie, défendait le droit à l'autodétermination des peuples. Évidemment, une fois la RADA au pouvoir, elle n'a rien eu de plus pressé que d'organiser le massacre des militants ouvriers; c'est pourquoi elle fut renversée. Le traité de Brest-Litovsk la remet au pouvoir et les bolcheviks la renverseront à nouveau après la défaite de l'Allemagne dans la guerre impérialiste.

[2]               Si au sujet de Brest-Litovsk, Bilan a apporté une contribution théorique intéressante, sa conclusion soutient, bizarrement la fraction de la paix contre la fraction Boukharine-Ouritski, comme si la critique des faiblesses de Lénine restait tabou. L'argumentation anti-gauche communiste était basée sur une falsification des positions de la gauche communiste que l'on faisait passer du "retrait des troupes russes et tentative de destruction, à la fois par la violence et par la propagande, de l'armée bourgeoise" à la position de l'"exportation de la révolution par les baïonnettes", qui justifia l'invasion de la Pologne par l'Armée Rouge en 1920, positions que la fraction pour la guerre révolutionnaire n'a jamais défendues!

[3]               Si au sujet de Brest-Litovsk, Bilan a apporté une contribution théorique intéressante, sa conclusion soutient, bizarrement la fraction de la paix contre la fraction Boukharine-Ouritski, comme si la critique des faiblesses de Lénine restait tabou. L'argumentation anti-gauche communiste était basée sur une falsification des positions de la gauche communiste que l'on faisait passer du "retrait des troupes russes et tentative de destruction, à la fois par la violence et par la propagande, de l'armée bourgeoise" à la position de l'"exportation de la révolution par les baïonnettes", qui justifia l'invasion de la Pologne par l'Armée Rouge en 1920, positions que la fraction pour la guerre révolutionnaire n'a jamais défendues!

[4]               "Le seul remède souverain que le capitalisme ait jamais découvert contre le chômage, c'est la guerre." Sir William Beveridge, Full Employment in a free society, 1944.

 


CE23.4.b Brest- Litovsk :

La paix est toujours la paix du capital

(Nouvelle version)