Depuis plus d'un an, des grèves éclatent les unes à la suite des autres, dans les mines d'or, de charbon, l'in­dustrie automobile etc. La grève des loyers est généralisée dans les "townships" et les banlieues ouvrières. Les lois sur les "pass - control" sont bafouées par une multitude d'immigrants illégaux. Les écoliers boycottent les cours, incendient des écoles, harcèlent les patrouilles de police, attaquent les transports qui convoient des "jau­nes" vers les lieux de travail. Des dépôts alimentaires sont pillés. Les mairies, les églises, les postes de police sont saccagés et incendiés. Les élections sont rejetées; les citoy­ens honorables, les "élus du peuple" sont la cible des foules et émeutiers. Les morts qui se comptent par milliers ont cessé d'inspirer la soumission : chaque enterrement de prolétaires assas­sinés déclenche des manifestations con­tre l'ordre et la paix des tombes. Les informateurs sont terrorisés ou exécutés...

En l'espace d'un an, les quatre coins d'Afrique du Sud ont été secoués par un même mouvement : les grandes villes industrielles comme, les cités concentrationnaires des "bantoustans" reculés, les banlieues dortoirs comme les carreaux des mines. La révolte massive des prolétaires contre les sa­crifices, tel est l'axe de multiplica­tion des luttes ouvrières en Afrique du Sud. Les luttes que la bourgeoisie ne parvient pas à contenir, prolon­gent et dépassent en intensité les émeu­tes dites de Soweto (réprimées en 1976 avec force par l'Etat : 6000 morts). La sécurité bourgeoise est irrémédiable-

ment traversée par une violente rupture de la paix sociale .

Le rejet par les prolétaires d'Afrique du Sud de leur condition de chair à plus-value, leur révolte contre le dénuement, oblige la bourgeoisie à réprimer les luttes avec violence, tout en se ménageant une porte de sor­tie, sa vieille carte de la polarisation sur son propre terrain : la lutte pour "plus de liberté", "plus de démocratie", "pour le droit de presse", "liberté d'association", et corollairement faire passer les luttes des prolétaires en Afrique du Sud pour une réaction à l'at­titude raciste de l'Etat en Afrique du Sud. La polarisation prendra donc ici la forme apartheid ou anti-apartheid qui ne sont que des expressions diffé­rentes d'une même réalité, d'une même alternative bourgeoise. Pour récupérer les luttes, la bourgeoisie mobilise donc les prolétaires sur "la conscience noire", "la libération du peuple noir", 1'anti-apartheid...

La cohésion avec laquelle le capitalisme mondial s'ingénie à rendre viable un régime d’anti-apartheid n'a d'égale que l'ardeur avec laquelle chaque cons­tellation impérialiste tient avant tout à faire rétablir l'ordre capitaliste, à arrêter les luttes prolétariennes.

Pendant que les mineurs sont assié­gés par l'armée; alors que les quartiers ouvriers sont quadrillés par les forces de l'ordre, les dirigeants "noirs", l'A.N.C., l'U.D.F. etc... négocient avec les industriels et les délégués


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du gouvernement, les modalités selon lesquelles mettre fin à ce "déferlement de la violence". La peau des prolétai­res est vendue par ses soi-disant lea­ders révolutionnaires. La crise de l'Etat en Afrique du Sud n'est qu'un des symptômes des difficultés du capita­lisme mondial à embrigader les prolétai­res derrière les mesures d'austérité sans cesse plus draconiennes et des conditions de survie toujours plus aléatoires.

L'Etat en Afrique du Sud a attiré à lui des capitaux du monde entier et il constitue une puissance industrielle (principalement dans les mines et l'a­griculture) qui à elle seule équivaut à tout le reste du continent africain. C'est sa position stratégique à la ren­contre de trois océans, sa place en tant que producteur principal de minerai précieux, en tant que pôle du marché mondial où s'est accumulé une quantité impressionnante de capitaux qui ont déterminé la condition d'un Etat extrê­mement puissant et militarisé. La sta­bilité du capitalisme mondial a imposé un état d'apartheid en Afrique du Sud, (ce n'est pas par hasard que ce régime a été rendu constitutionnel dans l'immé­diat après-guerre, en 1948) comme seule manière de faire face, grâce à une paix sociale acquise sans grands frais, aux enjeux stratégiques que se livrent sans arrêt les puissances impérialistes (cela n'a pas embarrassé les "alliés" de pro­mouvoir un "Etat raciste" - ils le sont tous - et des camps, après avoir "libé­ré le monde de la barbarie" (sic). Le capital montre ainsi son souci essen­tiel qui est la valorisation, souci qui se manifeste tant dans le soutien des régimes "fascistes", "d’apartheid" etc... (ceci dans la mesure où ils permettent une plus grande valorisation -force de travail bon marché...- que dans la constitution d'une "virginité" par la défense de la "communauté mondia­le des intérêts démocratiques" (idéolo­gie tentant de cimenter le tout pour noyer la compréhension de nos réels intérêts de classe). Partagés entre le besoin d'extraction sans cesse accru de plus-value (l'Afrique du Sud est un fameux pôle d'extraction) et la né­cessité de passer à un Etat d ' anti - apar­theid, réforme par laquelle la bourgeoisie compte restaurer l'ordre parmi les prolétaires, des dissensions apparaissent au sein des différentes fractions de la bourgeoisie dans le monde.

La contre-révolution prend la forme de la polarisation non seulement comme couverture des luttes d'intérêts frac­tionnels qui secouent le capitalisme mondial, mais avant tout comme un moyen de choc pour endiguer les vagues sans cesse plus menaçantes du prolétariat en mouvement. Cette polarisation s'ap­puie sur des obstacles que les prolétai­res affrontent et trouvent en face d'eux continuellement : le lot du racisme, de 1'immigration forcée avec ses contrô­les policier; ses discriminations, ses persécutions; en luttant contre les "pass-control", les déportations dans les "homelands", le casernement dans les "townships", véritables camps de concentration, en squattant des lieux d'habitation en dehors des jours de résidences assignées, le prolétariat se bat contre la misère sociale de cette société pourrie. Ce n'est ni la "libé­ration du peuple noir", ni un antagonis­me racial qui constitue actuellement le moteur de ces luttes, mais bien la libération des chaînes qui les attachent en tant que simple force de travail à la merci des nécessités du capital. Le fait que les luttes ouvrières aient trouvé un violent écho auprès des chô­meurs, des immigrants clandestins et même de jeunes "blancs" indique une force du mouvement qui ne s'est pas cantonnée dans les usines, mais a embra­sé toutes les catégories de prolétaires. Il a touché tous les lieux de reproduc­tion du capital. Ce sont ces manifesta­tions d'une volonté de non séparation du mouvement prolétarien qu'essaie de cacher et de briser 1'anti-apartheid. En revendiquant la loi de la "majori­té", du suffrage universel, 1'anti-apar­theid invite les prolétaires à abandon­ner le terrain des luttes sociales pour le rejoindre dans le "paradis" des droits démocratiques (où les prolétaires d'Afrique du Sud sont d'ailleurs depuis longtemps !). Ils cherchent à imposer par le suffrage universel un nationalis­me noir pour un prochain "gouvernement des africains"; c'est de toute la puis­sance de leurs organisations, soutenues par les fractions du capitalisme mon­dial, que 1'anti-apartheid tente d'en­fermer l'agitation révolutionnaire (qui s'en prend à tous les défenseurs de l'ordre - noirs ou blancs) dans le car­can du nationalisme africain. Les militants de l'A.N.C., ceux de l'U.D.F., le prix Nobel de la paix sociale, les syndicalistes déploient

 


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leur arsenal terroriste contre les pro­létaires "insoumis", les "provocateurs" qui menacent le bon déroulement des négociations "d'ouverture", de "concili­ation" avec le gouvernement et les re­présentants du patronat. Les syndicats peuvent bien déplorer 1'échec de la grève des mines à la fin août, alors qu'ils ont préparé la démonstration d'intimidation de l'armée, de concert avec le gouvernement, seule issue "glo­rieuse" pour faire passer les enterre­ments successifs de toutes les exigences ouvrières (notamment celles concernant les augmentations salariales jugées "irréalistes" et le réembauchage des prolétaires licenciés pour sabotage et violence "anti-jaunes"). Le radica­lisme "anti-blanc" (1) de branches de l'A.N.C. tel le P.A.C. est, à côté du démocrétinisme syndical et des pacifis­tes, une autre manière de saboter le mouvement de classe naissant, en liant directement les prolétaires à une armée patriotique, organe de promotion de la guerre impérialiste et de ses massa­cres (tentative de la bourgeoisie d'éli­miner les contradictions de classe). Les pieux appels à la justice, aux "droits du peuple noir" (qui trouvent l'assentiment de tous les humanistes bon teint), sont des expressions de l'idéologie pacifiste, de la violence et de la terreur "blanche" avec lesquels la bourgeoisie en Afrique du sud répri­ment les minorités révolutionnaires d'avant-garde. Ils tentent de s'opposer à l'extension et à l'organisation de pratiques de lutte, seule alternative pour le prolétariat.

Apartheid et anti-apartheid sont un renforcement de la bourgeoisie en Afri­que du Sud, ils sont un facteur nouveau de division, d'isolement, d'affaiblisse­ment du prolétariat mondial.. La bour­geoisie avec sa presse, ses juristes, ses églises de toutes religions, ses amis de l'homme et de la terre fait ainsi son sale boulot d'insensibilisa­tion des prolétaires aux ondes de choc des luttes de nos frères de classe, afin de pouvoir accorder à l'Etat en Afrique du Sud l'aide du capitalisme international, qui peut seul circonscri­re l'incendie révolutionnaire qui les menace. Le corollaire de cette polarisation est l'organisation et la fonction sociale des campagnes non seulement d'anti-apartheid, mais aussi de pacifis­me, les mascarades comme "Band Aid" ou "Touche pas à mon pote" qui ne ser­vent qu'à masquer ce qui nous unit, dissimuler nos réels intérêts de classe, et de renforcer la paix sociale. Ce que la campagne anti-apartheid essaie d'inoculer aux prolétaires du monde entier c'est que les "pauvres noirs" n'ont à lutter que contre un "type de gouvernement" et qu'ils ne trouvent pas face à eux le régime de la bourgeoi­sie, les intérêts mondiaux du capital, qui les affrontent sans trêves ni con­cessions.

En présentant ces conflits sociaux comme spécifiques aux "africains" l'Etat mon­dial se donne les moyens d'empêcher toute réelle solidarité de classe de surgir, tout internationalisme proléta­rien de se développer. Les luttes du prolétariat pour ses intérêts de vie propre, contre l'austérité rejette toute solidarité nationale, toute union inter - classiste. En Afrique du Sud, les prolé­taires tentent vaille que vaille, au travers de luttes dures et violentes, mais encore empreintes de faiblesses de briser le carcan nationaliste de la polarisation en sabotant l'économie nationale, en bafouant l'ordre par leurs luttes pour leurs intérêts de classes. Au boycottage des élections par les réformistes anti-apartheid, les prolé­taires ont répondu par le sabotage des trêves électorales, par l'action directe contre l'Etat. Grâce à ses grèves, ses émeutes ininterrompues, le proléta­riat n'a pas essayé de "renverser un gouvernement" mais a ébranlé la domina­tion sociale du Capital, déniant à toute fraction bourgeoise la capacité de gou­verner. Aux interventions sans ménage­ments des forces de l'ordre, et à l'en­cadrement pacifiste des syndicats et des églises, le prolétariat a répondu par la nécessité vitale de la violence révolutionnaire pour protéger les mani­festations ouvrières de la répression conjuguée des forces de police et des services d'ordre; pour mettre hors d'é­tat de nuire les "jaunes", les indica­teurs; pour faire échec aux lock-out et aux licenciements massifs (17 000 mineurs menacés pour faits de grève, mineurs licenciés pour sabotage...) La lutte de nos camarades en Afrique du Sud tente d'abattre les frontières,

 

(1)     à connotation directement "anti - ­Yankee".

 


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les idéologies,  le racisme que l'Etat met toujours en avant pour nous séparer . 

Ils mettent en avant nos intérêts de lutte  communs contre l'austérité et les  sacrifices. A nous de développer ici,  la seule solidarité aux luttes des prolétaires  en Afrique du Sud; la lutte intransigeante contre l'austérité, la misère et la paix sociale c'est-à-dire lutter ici pour les mêmes intérêts pour lesquels nos camarades s'affrontent à l'Etat capitaliste mondial.

 

NOVEMBRE 1985.

 

 

 

 

 


CE23.1 AFRIQUE DU SUD :

LUTTE DE CLASSE CONTRE LUTTE DE RACE