"Toute la merde de l'économie politique débouche sur la lutte de classes" Marx

A/ PREALABLE METHODOLOGIQUE

Lorsqu'on commence à se servir de l'arme essentielle de la critique de l'économie politique, un grand danger ‑ayant déjà à de multiples reprises entraîné nombres de contributions prolétarien­nes sur le terrain pourri de la science bourgeoise ‑ nous guette. C'est celui de se limiter au terrain bourgeois de l’économisme, de polémiquer sur  les « théories des crises" et d'en rester à une radicalisation de l'économie politique, sans voir en quoi la critique exacte, le fondement de la critique de l'économie politique c'est la lutte de classes, c'est le prolétariat qui tend à tout moment, même de la façon la plus élémentaire, à s'opposer aux rapports sociaux capitalistes, ce sont toutes les actions ouvrières ‑l’absentéisme, la perruque, le sabotage, la grève sauvage,...­ qui entravent le processus de survaleur. Toute lutte contre l'exploitation porte en germe toute l'action destructive du prolétariat ‑ sa mission historique ‑, toute la critique de l’économie politique. Il s’agit donc bien de toujours concevoir les contributions à la critique de l'économie politique comme basées sur ce présupposé qu'est la praxis ouvrière n'étant en fait que le prolongement "théorique" de la réalité quotidienne de la critique/ pratique de résistance et de lutte anticapitaliste. Notre critique de l'économie politique n'est donc que l'expression globale de la lutte historique du prolétariat, n'est que l'expression de la contradiction entre capitalisme et communisme. Il ne s'agit à aucun moment de constructions positives, de "créer" une "nouvelle économie politique: "marxiste" "prolétarienne", au contraire, le seul point de vue prolétarien est celui de la critique, de la destruction, de la négation:

"Ce qui détermine la progression du concept c'est le négatif (…). Le moment essentiel, le moment dialectique est celui de la négativité" (Hegel ‑‑ "Science de 'La logique")


B / VERS UNE NOUVELLE RUBRIQUE

Avec la première partie de ce texte nous inaugurons une "nouvelle rubrique" dans notre organe central en français. Nous avons ainsi déjà une rubrique "mémoire ouvrière" qui se fixe comme but la republication de textes du mouvement communiste, inconnus ou présentant une importance pour notre compréhension de la réalité. Nous avons également une rubrique "nous soulignons" chargée de pren­dre position, en quelques lignes tant sur les événements d'actua­lité que sur une série de questions, certes importantes, mais non encore développées plus largement dans notre presse. Avec cette nouvelle rubrique centrée sur la critique de l'économie politique nous voulons approfondir la critique de toujours des communistes du mode de production capitaliste, base matérielle de la société à laquelle nous nous opposons violemment. Nous tendons ainsi à systématiser nos contributions,  à arriver à un niveau d'abstraction et de synthèse qui se matérialisera par la production de thèses d’orientation programmatique (1) en plus d 'autres textes qui pour­ront exprimer des approfondissements sur des questions non encore assumées par l'ensemble de nos camarades. Nous pensons ainsi que ce type de travail d'approfondissement peut donner naissance à des textes qui, s'ils s'inscrivent dans la globalité de nos perspectives ne sont encore qu'à l’état d'ébauche. De tout temps une partie essentielle du travail de restauration programmatique a pris cette forme "non achevée", de textes "demi‑ finis", "semi‑ élaborés" de "contributions" qui, par leur aspect non‑ immédiat font avancer la compréhension du programme en tant que totalité. Nous pensons évidemment aux nombreux manuscrits, ébauches, notes,... tant de Marx ‑Engels que plus tard de militants comme Vercesi, Bordiga, ... et bien d’autres encore. Ces différentiations au sein de notre presse et l’élaboration de plus en plus marquée de thèses caractéristiques de notre groupe participent ainsi à la construction internationale d'une organisation communiste au plein sens du terme. A la multiplication de nos publications en diverses langues (espa­gnol , anglais, portugais, arabe, ... ) doit correspondre la systématisation de nos productions, le renforcement de la rigueur dans l'analyse des sujets traités. Il est clair, pour nous, que nous ne pourrons jamais atteindre ces objectifs de développement tant quantitatif que qualitatif sans la collaboration critique de réseaux de plus en plus larges et organisés de lecteurs, sympathisants, traducteurs, collaborateurs à titres divers aussi indispensables que l’oxygène l'est à la vie. Il s’agit donc pour nous de poursui­vre et de renforcer les perspectives tracées dans l'introduction de notre revue Le Communiste n° 6 qui, si l'on veut, marquait l'ouverture d'une "nouvelle série » se caractérisant et par le déve­loppement des approfondissement programmatiques et par la publication de suppléments plus axés sur la propagande et l’agitation tels Action Communiste en Belgique, Parti de classe en France, Boletin en Espagne, ... Telles restent nos orientations principales, bien entendu conditionnées par le développement des luttes de classes et par la priorité des tâches que celui-ci nous fixe, c’est-à-dire les tâches internationales. (2) Nous nous attachons donc, avec cette nouvelle rubrique, à porter plus précisément nos coups contre toutes les conceptions économiques qui sous- tendent toutes les déviations programmatiques et en premier lieu, nous allons brièvement restituer l'importance fondamentale de la critique de l'économie politique au sein de la  globalité du programme révolutionnaire. Nous comptons par la suite traiter une série de questions essentielles telles celles de la définition du capital, du concept de valeur ‑travail abstrait ‑, du caractère fétiche de la marchandise, ... réelles ruptures d'avec l'économie politique (cf. la rupture de Marx par rapport à Ricardo), de la critique des multiples conceptions décadentistes, conceptions de l'impérialisme (dont la plus célèbre est celle de Lenine), etc.

Ce travail est immense et c'est très modestement que nous commençons notre contribution à cet axe invariant de la critique révolutionnaire.

C/ POUR LA CRITIQUE DE L'ECONOMIE POLITIQUE

"Le capital est condamné, il attend son bourreau" – Bordiga

Depuis toujours, la critique de l'économie politique est une des pierres de touche de la critique marxiste; et, comme de bien entendu, c'est l'un des domaines où les falsifications sont les plus répandues sous‑ tendant ainsi toutes les déviations "politicistes" du réformisme, de l'apologie du capital sous ses multiples variantes ‑ économisme ‑. La première falsification, du point de vue méthodologique est de passer de la critique, de la négation radicale des fondements du mode de production capitaliste, à la construction "positive" d'une "économie marxiste'' c'est‑à‑dire à la construction d'une apologie du capital (une de plus) reprenant la terminologie marxiste tout en niant son contenu critique, révolutionnaire et subversif.

L'ABC de notre compréhension est qu'il ne peut y avoir "d'économie marxiste", "communiste" car notre mouvement est celui de l'unification de l'espèce, du dépassement de toutes les séparations... et donc de la transformation radicale du mode même de l'activité humaine. L’œuvre monumentale de Marx : « Le capital » est sous‑ titrée : "Critique de l'économie politique" et reste "le plus terrible missile qui ait encore jamais été lancé à la face des bourgeois" (Marx à J.P. Becker – 1867-). De la même manière si les premiers textes de Marx sont des "premières critiques'', des "Fondements", des "contributions", ... ils sont tous  critiques œuvrant à la démolition de l'économie politique et jamais, au grand jamais, à l'élaboration d'une "nouvelle économie politique'', d'une l'économie « socialiste » ( ! ?) etc.

"Il s'agit désormais non plus de viser à "développer" le mode de production bourgeois, mais de l’abattre. Telle est la raison essentielle qui  amena Marx à qualifier son principal ouvrage économique de « critique de l’économie politique"

(K. Korsch ‑ Karl Marx – éd.  Champ Libre)

Le communisme n'existe aujourd'hui qu'en tant qu'activité critique, qu'en tant que négativité en acte, qu'en tant que dissolution des rapports sociaux bourgeois, qu’en tant que mouvement de subver­sion permanente. Notre point de vue (et donc notre point de départ méthodologique) n 'est jamais le capital mais toujours le communisme. C’est du point de vue du communisme uniquement que l'on peut comprendre et critiquer le capital. En partant au contraire de l'infecte « réalité immédiate » on ne peut en dernière instance que décrire de manière a- historique ce qui est; et donc détruire toute perspective révolutionnaire. (3)

L’imbécillité bornée de la bourgeoisie s'exprime par sa compréhension du mode de production capitaliste comme un produit de l'histoire et en même temps comme la fin de l'histoire, aboutissement final du fameux et merdique « progrès ». Pour la bourgeoisie toute l'histoire humaine, ou exactement tout le cycle des sociétés de classes, aboutit et finit au capitalisme. Jamais, elle ne peut comprendre en quoi ce capitalisme est transitoire et historique c'est‑à‑dire déterminé à disparaître. Tout le culte du progrès, du développement de la science,… ne sert ainsi qu'à justifier idéologiquement des dizaines de siècles de barbarie appelés civilisation.

"Pour le marxisme, on a l'égalité : civilisation = servitude ! Et aujourd'hui la stérilité  d'une société décrépie ou la violence révolutionnaire ne réussit pas encore à délivrer la société nouvelle produit  d'autres retours en arrière mensuels avec l'antithèse Socialisme ou barbarie, qu'on nous apporte avec des gants de Paris, une relecture du marxisme! Mais le socialisme est une revanche dialectique et révolution­naire de la barbarie ! Une revanche du communisme et de la fraternité des premières gentes ; et il déblaiera le terrain de ces produits civilisés que furent l’appropriation écono­mique et la domination politique ! (…)

"Socialisme ou barbarie" n'est pas notre alternative. Pour celui qui a dans les veines une goutte de dialectique révolu­tionnaire c'est au contraire : Civilisation ou Socialisme ! » (Battaglia  Communista n° 10 ‑1951‑ Sur le fil du temps - "Préparez le Kangourou ! »)

Notre méthode doit donc, comme Marx ‑ l'explique dans la fameuse "Introduction dite de 1857 » (cf. "Grundrisse" tome I des éditions sociales) « s'élever de l'abstraction au concret" c'est‑à‑dire partir non d'un fait concret (tel que la méthode scientifique le préconise) mais au contraire partir d’a priori abstraits déterminés par notre point de vue de classe ‑le point de vue du parti historique ‑, qui eux seuls nous permettent de  comprendre les faits concrets dans leurs déterminations non- immédiates.

"L'anatomie de l'homme est la clef de l 'anatomie du singe. Les singes annonciateurs d’une forme supérieure dans les espèces animales d'ordre inférieur ne peuvent pour autant être compris que lorsque la forme supérieure  est elle‑ même déjà connue. Ainsi, l’économie bourgeoise nous donne la clef de l'économie antique, etc. Mais nullement à la manière des écono­mistes qui effacent toutes les différences historiques et voient dans  toutes les formes de  sociétés celles de la société bourgeoise".  (Marx  Contribution à la critique de l'économie politique - chapitre : La méthode de  l'économie politique  repris de l’Introduction de 1857)

 

C’est donc parce que nous partons de l’abstraction du communisme (et ses concepts de classe, de parti, de lutte de classe, de dictature du prolétariat,…) que nous comprenons le capitalisme comme un mode de production historique et donc transitoire. C’est parce que nous partons du devenir que nous pouvons non seulement comprendre le passé mais également agir sur le présent pour le transformer.

«  La révolution sociale ne peut pas tirer sa poésie du passé mais seulement de l’avenir. » (Marx – le 18 brumaire de Louis Bonaparte)

Le travail de toujours des marxistes révolutionnaire n’est donc pas l’analyse « objective » du capital, l’élaboration d’une « science économique ou pire encore, la production de « traité d’économie politique » mais au contraire la démonstration théorico- pratique de l’inéluctable fin catastrophique du système d’esclavage salarié. La clef de toute notre compréhension est donc le fait acquis de l’écroulement catastrophique du capitalisme.

« Le marxisme n’est pas la biologie du capital, mais sa nécrologie. »

Cet écroulement catastrophique est déterminé matériellement par les contradictions même du système. Mais cette fin catastrophique du mode de production capitaliste n’est pas une donnée mécanique produite automatiquement le jour J tel que toutes les polémiques économistes sur l’écroulement du capital le conçoivent (et ce, que cela soit Luxembourg ou Grossman– Mattick). Ce sont les contradictions mêmes du système capitaliste qui ne déterminent pas l’écroulement « objectif » du capital sans intervention humaine, mais au contraire, déterminent la force sociale, le prolétariat organisé et constitué en parti communiste qui a la mission historique d’abattre le système capitaliste.

« Ces contradictions conduiront à des explosions, des cataclysmes, des crises, dans lesquelles, par la suspension momentanée du travail et la destruction d’une grande partie du capital, ce dernier est ramené par la violence à un point où il est en mesure d’exploiter au maximum de ses capacités productives sans être conduit au suicide. Pourtant ces catastrophes périodiques sont vouées à se répéter à plus grande échelle et conduisent finalement au renversement violent du capital. » (Marx – Grundrisse – Le chapitre du capital )

C’est ainsi que les « catastrophes périodiques » déterminent de plus en plus fortement les hommes chargés d’appliquer la sentence de l’histoire : la peine de mort. Ces hommes ce sont les prolétaires organisés en force c’est-à-dire en parti :

« La bourgeoisie n’a pas seulement fabriqué les armes qui la mettront à mort ; elle a aussi engendré les hommes qui porteront ces armes : les ouvriers modernes, les prolétaires. »

(Marx – Manifeste du parti communiste – 1848)

Cette compréhension que ce sont les contradictions mêmes du capital qui déterminent, non pas un effondrement mécanique, mais qui déterminent le prolétariat à abattre violemment le capital, à agir comme fossoyeur, comme exécuteur de ces contradictions, tourne le dos

à tout le faux débat sur les conditions dites objectives et subjectives. Encore une fois le simple fait que de dichotomiser les déterminations en celles dites objectives (= « économique») et celles dites subjectives (La «Conscience» et donc la «Politique»...) rend toute compréhension du comment le prolétariat doit assumer sa fonction de fossoyeur, sa fonction révolutionnaire, impossible. L'action du prolétariat comme agent de la fin catastrophique comme destructeur déterminé par l'ensemble de sa situation sociale est une détermination historique qui s'exprime ouvertement et plus manifestement lors des crises capitalistes toujours plus profondes, toujours plus catastrophiques. Et, ces mêmes crises, elles-mêmes historiquement déterminées, renforcent toujours plus la détermination du prolétariat à agir. En ce sens, elles sont toutes des déterminations matérielles produites par le capital (la situation sociale du prolétariat, les crises, les guerres,...) même si elles n’agissent pas toutes en même temps ou si elles agissent à des niveaux différents d'expression de la même contradiction fondamentale entre valorisation et dévalorisation. Il n'y a donc pas d'abord des «conditions objectives» (la fameuse «Décadence») qui à partir d'une certaine date (1871,1914,1946,...) sont définitivement présentes et ensuite les hypothétiques et idéalistes la «conditions subjectives» à venir, ce qui en dernière instance revient toujours à la recherche du «Saint Graal», de la «Conscience» incarnée soit dans le Parti «Trotskisme, stalinisme,...), soit dans les conseils (anarchisme, conseillisme,...). L'archétype de ces positions se retrouve dans le «Programme de transition» de Trotski (1938) où il est dit d'une part que: «Les forces productives de l'humanité ont cessé de croître» et d'autre part que « la situation politique mondiale dans son ensemble se caractérise avant tout par la crise historique de la direction du prolétariat». Les conditions dites Objectives attendent donc que ces fameuses conditions dites Subjectives daignent intervenir... la voie est ouverte pour tout volontarisme organisationnel (cf. quatrième internationale) et à tous les reniements programmatiques afin d'enfin apporter la «Conscience communiste subjective» aux masses prolétariennes. (Cf. Les revendications «Transitoires» (= bourgeoises) du dit programme).

Et comme de bien entendu ces conceptions qui évacuent toutes du processus le prolétariat comme agent de la crise capitaliste (crise provoquée par un manque de travail vivant - force de travail prolétarienne relativement à l'accroissement de travail mort et plus précisément  de capital fixe ) et donc comme agent de la crise révolutionnaire, trouvent leur justification idéologique dans une citation célèbre de la préface de la contribution à la critique de l'économie politique de Marx:

«A un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entre en contradiction avec les rapports de production existants, où, ce qui n’en est que l'expression juridique, avec les rapports de propriété au sein desquels elles s'étaient mues jusqu'alors. De formes de développement des forces productives qu'ils étaient ses rapports en deviennent des entraves. Alors s’ouvre une époque de révolution sociale».

Or, si cette situation et pour le moins «ambiguë» quant à l'existence permanente de la contradiction forces productives matérielle (dont la principale est le prolétariat)/ rapports de production, elle ne permet nullement de séparer le développement du capital en une phase «ascendante» sans contradiction (et donc sans prolétariat révolutionnaire!) et une autre phase «décadente», «impérialiste» ou la contradiction existantes, reste à attendre l'intervention mythique «subjective» pour déclencher la révolution sociale.

Tout ce qui vit mérite de périr et porte donc en lui- même sa propre contradiction. Dès que le capital domine la planète (et son universalité est une de ses conditions d’existence) le prolétariat est sa contradiction en acte; la lutte de classe en est l’expression visible. Depuis que le capitalisme existe, il y a dons une contradiction fondamentale entre forces productives et rapports de production qui détermine les prolétaires à lutter, à détruire de fond en comble le capitalisme. L’existence même de Marx comme réceptacle génial du programme communiste, démontre l’existence permanente de cette contradiction. Dès qu’existe le capitalisme, existe la contradiction prolétariat / bourgeoisie, communisme / capitalisme, … existent les hommes chargés d’y mettre définitivement fin et, dans ce même processus d’abolir leur propre condition d’esclaves salariés.

« Le prolétariat exécute le jugement que, par la production du prolétariat, la propriété privée prononce contre elle- même; tout comme on exécute le jugement que le salariat prononce contre lui- même, en produisant la richesse d’autrui et sa propre misère ».

(Marx – La sainte famille – 1844)

Bordiga a déjà largement critiqué la méthode commune à toutes les visions décadentistes:

«La théorie de la courbe descendante compare le développement historique à une sinusoïde: tout régime, le régime bourgeois par exemple, débute par une phase de montée, atteint un maximum, commence à décliner ensuite jusqu'à un minimum, après, un autre régime entreprend son ascension. Cette vision et celle du réformisme gradualiste: pas de secousses, pas de sauts, pas de bonds. La vision marxiste peut se représenter (dans un but de clarté et de concision) en autant de branches de courbes toutes ascendantes et jusqu'à ces sommets (en géométrie: point singulier ou cuspides) auxquels se succèdent une violente chute brusque qui, presque vertical, et, au fond, un nouveau régime social surgit; on a une autre branche historique d’ascension. (...) L'affirmation courante que le capitalisme est dans sa branche descendante et ne peux plus remonter contient deux erreurs: l'une fataliste, l'autre gradualiste» (réunion de Rome 1951 – in Invariance n° 4)

Et, dans un autre texte le même Bordiga  soulignait:

 «La conception marxiste de la chute du capitalisme ne consiste pas du tout a affirmer qu'après une phase historique d’accumulation, celui- ci s’anémie et se vide de lui-même. Ça, c'est la thèse des révisionnistes pacifistes. Pour Marx, le capitalisme croît sans arrêt et au- delà de toute limite; la courbe du potentiel capitaliste mondial, au lieu de présenter une progression, puis une régression en pente douce, monte au contraire jusqu'à la brusque et immense explosion qui termine à l'époque de la forme capitaliste de production, et change le profil de la courbe. Dans ce bond révolutionnaire, c'est la machine politique de l'Etat capitaliste qui vole en éclats, pour laisser place à celle du prolétariat qui dépérira  au cours du développement» (Bordiga - «Dialogue avec les morts» - 1956)

La nature même du capital - valeurs qui se valorise - (cf. La seconde partie de ce texte) implique inévitablement le développement permanent, sous peine de mort, des forces productives capitaliste même si ce développement est même temps développement de la contradiction: développement du prolétariat comme producteurs de survaleur et donc de capital et comme porteur de la négation, de la destruction du capital, du communisme. Le fatalisme des visions décadentistes n'est qu'une justification à posteriori de la capacité à saisir la dynamique même du capital et donc de la révolution communiste. Il était alors plus simple de rompre avec cette dynamique en considérant le capitalisme comme déjà «objectivement» liquidé (et non comme historiquement condamné à être détruit) ; il ne restait plus alors qu'à justifier l'absence «subjective» de la révolution et ce depuis plus de soixante ans! Le fatalisme réformiste n’arrête pas de ressasser que «si la révolution a été battue, c'est qu'elle ne pouvait pas vaincre». Belle tautologie qui ne fait pas avancer notre compréhension d'un seul pas tout en induisant en plus la vision mécanico - gradualiste d'un effondrement du capital sans intervention humaine.

Garder toujours fermement comme préalable ce point de vue du communisme telle est la boussole nous permettant de ne jamais retomber sur le terrain de l'ennemi de classe qu’est le terrain de l'économie politique. (4)

Contre tout le crétinisme scientiste et sa putain d’objectivité, nous nous affirmons hautement comme non- objectif, comme partant systématiquement d'un parti pris de classe, comme sachant, à l'avance ce que nous voulons démontrer. Encore une fois, le marxisme n'est pas une science mais la pratique destructive d'un parti qui ne trouve son unique raison d'être que dans le futur. Nous ne voulons nullement  résoudre les maux de ce monde, mais le détruire. C'est donc grâce à cette compréhension que les communistes pourront imposer dictatoriallement les mesures de tout ordre qui amèneront à la société du capitalisme au communisme, car elles s’opposeront directement au développement du capital, à la création de sur- valeur, pour réaliser la satisfaction des besoins humains. Seule la compréhension critique du capital peut permettre au parti communiste d'agir consciemment afin, non pas de développer le capital sous une quelconque forme, mais au contraire de détruire ses forces motrices essentielles, la valorisation, la vampirisation du travail vivant par le travail mort.

La base de la compréhension pratique des communistes réside donc dans l'analyse de la fin catastrophique du système capitaliste. Catastrophe matérialisée par les crises mondiales généralisées de surproduction de capitaux et donc de marchandises en général, due à la sous- production de sur- valeurs qui poussent le prolétariat, quelle que soit sa conscience, à jouer son rôle historique de fossoyeur. En ce sens, le véritable point de vue marxiste, point de vue critique et révolutionnaire, est de poser le problème fondamental de la crise capitaliste comme étant le problème de l'extraction de sur- valeurs et non celui de sa réalisation (contre toutes les théories «sous - consommationnistes du P«C»F à Luxembourg). La catastrophe ne signifie donc pas la fin mécanique  du mode de production capitaliste prise en dehors de la lutte de classe, mais la production, du fait de la dévalorisation brutale de la valeur de la force de travail, de la force sociale qui abattra le système. La liquidation massive (d'abord idéologique et ensuite physique) du prolétariat est donc pour le capital l'unique solution, certes temporaire, car il parvient ainsi, à la fois à détruire suffisamment de forces productives pour repartir à un taux de profit convenable à son accumulation, et à la fois à détruire la constitution du prolétariat en force révolutionnaire, c'est-à-dire en parti. Détruire le prolétariat signifie pour le capital repousser une fois de plus la sentence de l'histoire en détruisant momentanément le bourreau chargé de l’appliquer.

«De fait, l’écroulement du capitalisme, chez Marx, dépend de la volonté de la classe ouvrière., mais cette volonté n'est pas libre - arbitre, elle est elle- même déterminée par le développement économique. Les contradictions de l'économie capitaliste, qui réémerge régulièrement dans le chômage, les crises, les guerres, les luttes de classes, déterminent toujours de nouveau à la révolution la volonté du prolétariat. Ce n'est pas par ce que le capitalisme s'est écroulé économiquement, et que les hommes - les ouvriers et les autres, - sont poussés par la nécessité à créer une nouvelle organisation, que le socialisme apparaît. Au contraire: le capitalisme, tel qu'il vit et croît, devenant toujours plus insupportable pour les ouvriers, les pousse à la lutte continuellement, jusqu'à ce que se soient formé en eux la volonté et la force de renverser la domination du capitalisme et de construire une nouvelle organisation, et alors le capitalisme  s’écroule. Ce n'est pas par ce que l’insupportabilité du capitalisme est démontrée de l'extérieur, c'est parce qu'elle est vécue spontanément comme tel, qu’elle pousse à l'action. La théorie de Marx, en tant qu’économie, montre que ces phénomènes de crise réapparaissent inéluctablement et avec de plus en plus de force ; en tant que matérialisme historique, elle montre que les crises engendrent nécessairement la volonté et l'action révolutionnaire».

(Pannekoek - «La théorie de l’écroulement du capitalisme» dans Authier -  Barrot «La gauche communiste en Allemagne» édition Payot)

Dans une seconde partie, nous contribuerons à une tentative de définition du capital, c'est-à-dire de cette définition de la contradiction fondamentale entre valorisation et dévalorisation, c'est-à-dire de définition de la nature catastrophique du capitalisme.

PETITE BIBLIOGRAPHIE (*) SUR LA CRITIQUE DE L’ECONOMIE POLITIQUE

            Outre l’évidente nécessité de l’étude approfondie et permanente des œuvres de Marx- Engels nous tenons particulièrement à souligner, pour le lecteur francophone :

-         Le Capital, K.Marx, 3 livres éditions sociales.

-         Grundrisse, manuscrits de 1957- 1858, K.Marx, 2 tomes éditions sociales.

-         Contribution à la critique de l’économie politique, K.Marx, éditions sociales.

-         Le mouvement communiste, Jean Barrot (1ère partie) édition Champ libre.

-         Capital et Gemeinwesen, J. Camatte édition Spartacus.

-         Crises et théorie des crises, P. Mattick, édition Champ libre.

-         Propriété et capital, A.Bordiga, édition L’Internationaliste (fraction française de la Gauche Communiste Internationale), reprint « La Vieille Taupe ».

-         La théorie de l’écroulement du capitalisme, A.Pannekoek, in Authier- Barrot La gauche communiste en Allemagne, édition Payot.

-         Essais sur la théorie de la valeur de Marx, I.Roubine, édition Maspéro.

-         Marx, l’économie politique classique et le problème de la dynamique, H.Grossmann, édition Champ libre.

-         La genèse du « Capital » chez K.Marx, R.Rosdolsky, édition Maspéro.

-         La baisse du taux de profit, Joseph M.Gillman, EDI.

(*) Il est clair que cette petite bibliographie non exhaustive ne cite que les ouvrages « les plus intéressants » sans aucunement cautionner l’intégralité de ces contributions souvent contradictoires entre elles.

La « masse vulgaire » des ouvriers communistes qui travaillent dans les ateliers de Manchester et de Lyon ne croit pas qu’elle pourra se débarrasser de ses maîtres et de son propre abaissement pratique au moyen de la « pensée pure ». Ces ouvriers ressentent douloureusement la différence entre « l’être » et la « pensée », entre la « conscience » et la vie. Ils savent que la propriété, le capital, l’argent, le travail salarié, etc., ne sont pas de simples chimères, mais des produits très pratiques et très objectifs de leur propre aliénation, et qu’il faut, par conséquent, les supprimer d’une façon pratique et objective, afin que non seulement dans la pensée et dans la conscience, mais aussi dans son existence en tant qu’être social, l’homme devienne un être humain. »

Marx – La Sainte Famille – 1845.

Note

(1) Ainsi outre la publication prochaine de "Thèses de travail" orientant la globalité de notre activité, nous avons déjà produit des thèses notamment sur la démocratie cf. notre revue Le Communiste n° 19 : "Communisme contre Démocratie".

(2) Nous renvoyons le lecteur intéressé par le développement de cette question à notre texte "Les tâches des communistes" dans cette même revue, ainsi qu'à notre texte "Communisme et parti" dans Le Communiste n° 15.

(3) L'importance toujours plus grande des méthodologiques en préalable à toutes les questions pour poser celles‑ ci d'un juste point de vue de classe a déjà fait  l'objet de certains de nos textes, et fera encore ultérieurement l’objet de développements.

(cf. Le Communiste n°13 : « Notes critiques sur le matérialisme dialectique'' et n° 18 « Commentaires des thèses sur Feuerbach »

(4) C’est en ce sens que nous considérons que le texte «Nature catastrophique du capitalisme», paru dans Le Communiste n° 7, retombe à de nombreuses reprises dans l'économie politique c'est-à-dire dans la compréhension bourgeoise du capital et cela même du fait que ce texte est, en fait, la dixième tentative de «résumé du capital», de «précis d'économie politique» ne correspondant donc évidemment pas à son titre. Ce texte est largement critiqué au sein de notre organisation est ainsi à  de nombreuses reprises en contradiction avec tant la méthodologie générale que nous utilisons mais également avec une série de concepts marxistes fondamentaux tels que ceux du travail abstrait, de la différence essentielle entre la valeur et la valeur d'échange, de la différence entre forme, substance et quantum de la valeur, la différence entre sur- valeurs et profit, le développement concomitant de la valeur de la survaleur absolue et relative, la différence entre composition organique et composition technique du capital, etc. Question que cette série de textes touchera au fil des contributions publiées.


CE21.3 Pour la critique de l'économie politique