CORRESPONDANCE

SOLIDARITE AVEC LES CAMARADES EMPRISONNES

Les tribunaux jugent et condamnent avec l'arrogance de bour­geois bien protégés par la loi. La terreur règne et le rapport de force entre les classes ne permet que trop rarement, aujourd'hui, aux prolétaires combatifs, de libérer, par la force, leurs camarades emprisonnés. Face à cette situation de relative impuissance devant l'ennemi, la tentation est forte de combler le manque de force effec­tive du mouvement prolétarien par l'organisation d'actions spectaculaires où la haine de l'ordre bourgeois prend le pas sur toute réelle conscience des raisons, des buts et des effets de 1'action. Mais le "spectacle" d'une action (violente ou non) appelant à un soutien plus large des emprisonnés ne contribuera pas plus à leur libération que le "spectacle" d'une défense "politique" cherchant à démasquer le contenu de classe de la Justice capitaliste sur le terrain de la Justice même.

Si notre tâche est de participer activement à la lutte pour la libération des prisonniers avec nos méthodes de lutte, des méthodes d'action directe, il est clair qu'en dehors des périodes de lutte révolutionnaire ces possibilités d'action se trouvant réduites, notre intérêt consiste le plus souvent à nier l'action et à trouver des combines -maladies, vices de procédures, avocats, comités, etc.- pour faire sortir nos camarades le plus rapidement possible du ter­rain de l'atomisation et de la répression que constituent les prisons. Il est bien entendu essentiel de dire qu'il s'agit là du terrain du capital et de ne pas faire passer pour la lutte ce qui n'exprime que la faiblesse de notre mouvement ! Pas plus que le parlement, le Palais de Justice n'est une tribune pour les révolutionnaires.

Nous voulions profiter de la publication dans notre revue d'une lettre du camarade Jacques Sauloy, emprisonné depuis dix mois pour les raisons évoquées ci-dessous, pour rappeler ces quelques "vérités" (1). En diffusant sa lettre, nous entendons contribuer à la circulation de l'information concernant les prolétaires condamnés pour s'être oppo­sés d'une façon ou d'une autre à la barbarie bourgeoise. Mais notre souci d'information n'a rien de journalistique : il s'agit d'exprimer notre solidarité, d'une part en reconnaissant l'action que les cama­rades ont tenté de mener contre le Palais de Justice d'Auch comme une action de notre classe, et d'autre part en critiquant ce type d'action comme étant l'expression des faiblesses de notre mouvement. Participer au débat, à la lutte qui se déroule dans les prisons, c'est contribuer au soutien politique des camarades emprisonnés afin qu'ils restent sur le terrain de la lutte révolutionnaire malgré leur atomisation forcée, malgré la répression.

En opposition aux pseudo-révolutionnaires qui, au "mieux" (!) restent indifférents, au pire hurlent de concert avec les hyènes démocrates, nous appelons toutes les forces révolutionnaires à faire circuler cette lettre, à participer le plus largement possible au débat et à la lutte dans les prisons et à se solidariser activement (même s'il reste des points de désaccord) avec les camarades, militants de notre classe qui subissent la répression. La publication de cette lettre ne concerne pas uniquement les camarades de Toulouse (2) mais également les camarades du groupe "Otages" de Lille (3), ceux du collectif "Nous voulons TOUT" de Paris (4) et, plus largement, tous les militants révolutionnaires qui, dans le monde entier, se retrouvent aujourd'hui derrière les barreaux pour s'être affrontés au système de destruction capitaliste.

SOLIDARITE INTERNATIONALISTE !

Le 25 décembre 1984.

(l) Pour de plus amples développements de notre position sur les prisons, lisez "Les prisons contre le prolétariat" dans Le Communiste n°18.

(2) Pour tout contact avec ces camarades, écrivez à Bulldozer - BP 451 - 31009 Toulouse Cedex. France.

(3) Adresse de "Otages": BP 37 - 59651 Villeneuve d'Ascq Cedex. France.

(4) Pour prendre contact avec les camarades de "Tout", écrivez à "Le chaos final" - 41, rue des cinq diamants - 75013 Paris France.


Le 9 octobre 1984, au terme d'un procès bâclé, le tribunal correctionnel d'Auch nous a condamnés à trois ans de prison ferme pour "ten­tative de destruction ou détérioration par substance explosive" com­mise contre ce tribunal un an auparavant (le 13 octobre 1983). Nous étions "primaires" (jamais condamnés) et avions subi six mois et demi de détention préventive. Nous avons interjeté appel et serons rejugés à Agen, probablement le 10 janvier.Bien que detels simulacres de justice soient la règle plutôt que l'exception dans les Palais de Justice, il me semble intéressant d'expliquer un peu notre histoire.

A l'origine, il y a une suite de provocations policières et judiciaires qui aboutit, en août 1983, à l'incarcération de Jean-Claude Lutanie et Bernard Montboisse à la maison d'arrêt Saint-Michel à Toulouse (voir journaux de l'époque). Une campagne menée en leur faveur ne suffit pas à les faire libérer. En octobre, écoeurés de cette situa­tion, nous pensons "faire quelque chose de spectaculaire" pour expri­mer notre colère. Il faut dire que les fréquents meurtres d'arabes ou de jeunes par la police, de petits voleurs par les imbéciles dé­fendus par Légitime Défense, les suicides dans les prisons surchar­gées, etc., contribuent à ce que nous en ayons "gros sur la patate". Nous finissons par nous décider à nous attaquer au Palais de Justice d'Auch, dont j'ai vérifié que sa disposition permettait de prendre un maximum de précautions afin de ne faire courir de risques à per­sonne. Nous y déposons, dans la nuit du 12 au 13 octobre 1983 un engin de ma fabrication. Survient une voiture dont nous apprendrons plus tard que c'était celle du concierge. Celui-ci se trouve à l'ex­térieur de l'enceinte du Palais, de l'autre côté de la grille d'en­trée. Cependant, sa présence nous détermine à renoncer à notre ten­tative pour ne pas courir le risque de le blesser. Nous partons tant bien que mal, essayant de ne pas être vus, et je perds mes clés sur place. Nous essayons ensuite de venir récupérer l'engin, mais la police est déjà sur les lieux.

Six mois plus tard, la police m'arrêta après m'avoir retrouvé grâce aux clés, et filé, surveillé, écouté pendant trois mois. Quelques dizaines de personnes (dont certaines que je n'ai jamais vues) sont également interpellées. Mon ami et moi reconnaissons les faits et sommes incarcérés le 25 mars 1984 à Agen. L'instruction suit alors son cours laborieux. Tout est fait pour tenter de nous faire passer pour des terroristes : recherches sur nos proches, confusion savante sur notre engagement politique. Une expertise délirante prétend me reconnaître des qualités de chimistes, de moi insoupçonnées, alors que la recette que j'ai appliquée est de notoriété publique, ayant même figuré dans la "Dépêche du Midi" à propos de son emploi par des paysans et aussi par des gamins. Jusqu'au dernier moment, l'inculpa­tion sera assortie de la qualification "commise en bande organisée"... à deux ! Quelques jours avant la fin de l'instruction, la chambre d'accusation cite, entre autres motifs pour refuser notre mise en liberté: "notre personnalité, nos fréquentations, les renseignements pris sur notre compte". Les voies de la Justice sont impénétrables !

Le procès est à l'image de sa préparation. Questions agressives et superficielles du tribunal qui faisait les réponses à notre place quand celles-ci avaient de l'importance. Puis un réquisitoire déli­rant du Parquet, consistant en une longue suite d'insultes, de calom­nies, de provocations. Ayant naïvement cru que notre acte, n'étant pas politique, le procès n'aurait aucune raison de l'être, j'inter­prète cette attitude du Parquet comme la crainte de s'en tenir aux faits (effectivement dérisoires). En fait, elle signifie exactement le contraire, tout est joué d'avance et l''accusation ne juge pasnécessaire de se fatiguer pour avancer un seul argument. Le verdict de trois ans, effectivement assez lourd, suscite l'indignation de nos amis que des provocateurs de la police se chargent d'attiser.

LES DELIRES DU REQUISITOIRE

1) M. l'Avocat Général se permet de nous traiter de sinistres imbéciles, de fous dangereux, etc. Le délit d'"outrage à accusé" n'existant pas, M. l'Avocat Général ne prend pas beaucoup de risques contre deux clampins entourés de gendarmes. En réalité, il cherche à nous faire sortir de nos gonds, pour ajouter à son palmarès un "outrage à magistrat" bien amené:

2) Constatant notre absence de réactions, M. l'Avocat Général recourt à la provocation brutale: il nous appelle à aller jusqu'au bout et massacrer indistinctement magistrats et gardiens de l'ordre (ceci, à la grande indignation des anges gardiens). M. l'Avocat Général ignore sans doute qu'il encourt ainsi une inculpation pour incitation à l'assassinat, au pillage, à l'émeute armée.

3) M. l'avocat Général nous amalgame aux inconscients qui posent des bombes dans les trains ou dans les gares, alors que l'instruction a clairement mis en lumière les précautions que nous avions prises pour ne pas faire courir de risques à personne, alors que nous avons volontairement renoncé à notre acte pour ne pas risquer de blesser un passant et que la reconstitution a prouvé à l'évidence que rien ne pouvait nous empêcher d'allumer l'engin, la personne survenue se trouvant de l'autre côté d'une grille fermée, n'ayant même pas soupçonné notre présence et les préparatifs étant achevés. Il nous aurait suffit de tendre le briquet mais nous n'avons pas voulu. Ce simple fait suffit, en terme de droit, à réfuter l'accusation de "tentative" puisque notre renoncement était volontaire mais le droit est une chose relative…

4) Enfin, M. l'Avocat Général nous assimile pêle-mêle à l'ETA, Action Directe, l'IRA, les Brigades Rouges et tutti quanti. Or, contrairement aux actes commis par ces groupes, le nôtre n'est pas le fruit d'une stratégie politique mais une pure réaction affective que nous avons été jusqu'au bout hésitants à mener bien. M. l'Avocat Général entretient ainsi une confusion entre notre engagement politique bien réel et l'image qu'il a envie de donner de ce qu'il considère comme les "ennemis de l'ordre".

Il se trouve que nous ne prenons ni la "stratégie de lutte armée", ni en particulier la multiplication des attentats comme solution à la question sociale. Nous sommes, il est vrai, révolutionnaires communistes (rien à voir avec le PC et les innombrables groupuscules qui se situent à l'extrême-gauche de la politique d'aménagement du Capital). Autrement dit, nous sommes partisans de l'abolition du salariat et de l'exploitation, de la disparition de la société de classes et de la destruction des Etats qui gèrent et défendent tout cela sur toute la planète. Cela exige une révolution sociale qui ne sera certes pas pacifique, les classes dominantes et leurs Etats, qui ont le monopole du terrorisme, ne reculent devant aucune violence et aucune atrocité pour défendre leur pouvoir. Mais nous pensons que cette révolution sociale ne peut être que le produit de la lutte de classes du prolétariat. Notre seule "stratégie politique" c'est d'accomplir les tâches dont la nécessité nous semble dictée par cette lutte. Nous n'éprouvons pas le besoin de mener une guerre personnelle à la société et au vaste monde, ni de nous constituer en commando spécialisé ayant pour but de disputer à l'Etat son monopole de la terreur. Ce monopole, nous comptons l'abolir, non y faire concurrence. Nous n'avons pas d'intérêts particuliers distincts de ceux du prolétariat.

Que pensons-nous des actes de violence spontanée, individuels comme le nôtre? Qu'ils sont le produit nécessaire d'une société tendue à l'extrême par le conflit entre les classes; que l'on a pas plus à les juger que l'ensemble des comportements "fous" imposés aux prolétaires par les conditions de vie modernes: vol, absentéisme, etc. Nous ne les prônons pas et ne crachons pas sur ceux qui les commettent. A tout prendre, ils sont infiniment moins destructeurs que la circulation automobile, le travail à l'usine ou l'usage abusif de médicaments (qui, il est vrai, sont indispensables à la survie de la mortifère économie).

Bien que nos motivations n'aient en rien été politiques, celles du tribunal l'ont été, tension au Pays Basque, propagande contre la "recrudescence de la violence" désir de faire une fleur aux services spéciaux toulousains: si nos actes étaient absents du procès, de nombreuses arrières pensées y étaient présentes. On ne peut pas s'in­digner d'une telle politisation de la Justice. Il est rarissime que celle-ci se préoccupe de ses sacro-saints principes et juge qui que ce soit pour son délit. Ou alors, il faudrait considérer comme délits la sale gueule, les fantasmes ou indispositions passagères du tribu­nal, l'ambiance orchestrée par les médias... La présomption d'inno­cence est une fumisterie. Plus de la moitié des prisonniers sont en attente de leur jugement. La plupart du temps, ni l'instruction, ni le besoin de garantir la représentation ne le justifient, où est la présomption d'innocence quand on doit préparer sa défense en prison, quand on comparaît menottes aux poings ? La présomption d'innocence ne joue que pour ceux qui sont soutenus par de puissants groupes de pression, ou que des intérêts politiques amènent à ménager. On peut alors saccager une préfecture et prendre quarante jours, comme tel leader paysan; les exemples abondent.

Cette Justice est une justice de classe, et nous faisons cependant appel. Peut-être serons-nous enfin jugés pour le délit lui-même. Dans ce cas, au moins, nos peines seraient considérablement diminuées. Dans tous les cas, il me semble utile de faire mon possible pour obliger cette justice de classe à apparaître ouvertement pour ce qu'elle est. Je ne me crois pas en mesure de faire pression sur elle, peut-être pourrais-je, comme beaucoup d'autres, contribuer à la démasquer.

Le 25 octobre 1984.

Jacques Sauloy n° 13 927 4/62

Maison d'arrêt

18 bis Grand-Rue Saint-Michel

310OO Toulouse.


CE21.2 Correspondance: Solidarité avec les camarades emprisonnés