Présentation :

Le texte que nous republions dans notre "mémoire ouvrière est un texte de A. Bordiga daté de 1924 et publié pour la première fois en français dans la revue BILAN (Bulletin théorique de la fraction de gauche du PCI) n°7 en 1934.

Comme nous l’avons déjà souligné les textes que nous republions dans cette rubrique ne sont pas nécessairement intégralement conformes à nos positions programmatiques. C’est le cas de cet article. Nous pensons néanmoins qu'il est fondamental de republier cette contribution :

‑ afin de briser le mythe entretenu par les différents groupes s revendiquant de la gauche communiste d'Italie quant à "l'invariance formelle" des positions de l'individu Bordiga,

‑ afin également de souligner  les r réelles tentatives de rupture effectuées par la gauche communiste d'Italie en opposition principielle à toutes les variétés de nationalisme.

Mais l'aspect le plus important de ce texte est certainement la première partie situant on ne peut plus clairement la manière d'envisager une question du point de vue communiste, reprécisant synthétiquement la méthodologie invariante du marxisme en l’opposant à la prétendue orthodoxie des tenants du révisionnisme

(orthodoxe dans la défense des principes bourgeois et hétérodoxe pour ceux prolétariens).

Toute la force de l'idéologie u bourgeoise consiste - sous prétexte d'orthodoxie ou d'invariance formelle (de « fidélité » à la lettre des textes et non à leur contenu subversif, au contenu critique de la méthode marxiste) - à réduire le point de vue communiste à une simple annexe radicale, à une aile gauche de la bourgeoisie et à faire adopter par le mouvement ouvrier les principes tout aussi invariants de la classe dominante : la démocratie ; la défense de la patrie, le nationalisme.

« Le socialisme se réduisait à une « sous‑ école » du mouvement de la gauche bourgeoise , s'affiliait à l'idéologie de la dite démocratie, présentée brusquement non comme le marxisme le considère dans ses affirmations les plus élémentaires, c'est‑à‑dire comme la doctrine politique appropriée aux intérêts des classes bourgeoises, mais comme quelque chose de progressif par rapport à la politique dominante du capi­talisme. (...) Trois de ces principes furent surtout agités :  le principe de la liberté démocratique, celui de la guerre défensive, celui des nationalités » (Bordiga ‑ Texte présenté)

C'est ce type de restauration programmatique qui permet à Bordiga d'exprimer - face à toutes les théories servant de prétexte aux guerres bourgeoises dont la fonction fondamentale est d'être anti‑ prolétarienne , destructrice de la force de travail excédentaire dans le cadre limité des rapports de production capitalistes‑ l’ABC de la compréhension communiste :

« Parler de guerre juste et injuste, suivant qu'elle soit d'agression ou de défense ou qu'elle ait l'objectif de donner aux populations le gouvernement que l'on affirme voir désirer par elles en majorité, présuppose une croyance en un principe démocratique instauré dans les relations entre les Etats ainsi qu'entre les individus." (idem)

C'est sur ces aspects fondamentaux du programme communiste que nous voulons insister dans ce texte alors que nous considérons, après avoir souligné que ce qui doit nous guider en toute circonstance c'est :

« L'intérêt général (qui) est, en un mot, l'intérêt de la révolution prolétarienne. C'est‑à‑dire l'intérêt du prolétariat considéré comme classe mondiale douée d'une unité et de tâches historiques, tendant à un objectif  révolutionnaire : au renversement de l'ordre bourgeois. » (idem)

que Bordiga est amené à faire des concessions - marquant les limites de sa rupture - aux idéologies anti- prolétariennes déjà dominantes en 1924 au sein de l'Internationale Communiste. Il en est ainsi notamment :

1/ de la compréhension de la "citadelle dans l'Etat ouvrier : la Russie" qui, par la défense d'un pays (et non d'une concentration de forces déterminées exclusivement par les besoins de la révolution mondiale) prélude à la théorie de la "construction du socialisme en un seul pays" qui triomphera trois ans plus (et à laquelle Bordiga s'opposera fermement) .

2/ de la caution à la mystique léniniste de la restauration des "valeurs de la doctrine et de la Méthode marxiste" par l’I.C. alors que cette Internationale, de moins en moins communiste, liquidait       peu à peu tous les acquis programmatiques au profit des manoeuvres "tactiques" l'entraînant définitivement sur le terrain de la bourgeoisie (- les 21 conditions, - les thèses sur les questions nationales et coloniales, - les thèses sur la structure, les méthodes et l'action des partis communistes, - l'I.C. et l'I.S.R., - les thèses sur l'unité du front prolétarien, - les thèses sur la ques­tion nègre, - la résolution sur la question italienne...).

3/ de la conception non- mondiale du développement capitaliste entraî­nant des notions telles "les petits pays à race blanche d' économie arriérée", les "pays arriérés", les « petits peuples »... matérialisation d'une conception du développement du capital devant partout s'identifier ce que le capital présente comme son pôle positif, le développement, la richesse... et justifiait ainsi toujours, sous prétexte de l'existence évidente de zones moins développées (ce qui signifie nullement qu'elles soient moins capitalistes !), la non‑ validité mondiale de la révolution communiste.

4/ Et, en conséquence de cette vision non- mondiale du capital, l'acceptation que les mouvements de libération nationale seraient "au point de vue du développement de la situation mondiale (...) un facteur révolutionnaire".

Il est par ailleurs pour le moins significatif que déjà 1923 marque la liquidation par l' IC de la direction de gauche du PCI (remplacée par Togliatti, le Staline italien, Terracini, Gramsci,...) et que cette même année, Bordiga, alors en prison, rédige un fameux manifeste "A tous les camarades, du PCI" où il appelle ses camarades à rompre avec l'I.C. (1). Il n'y a donc aucun doute que, lorsque paraît le texte : "Le communisme et la question nationale" Bordiga se trouve déjà en désaccord global avec le cours dégénéré de l’I.C. et qu'il se situe déjà (malgré les formulations diplomatiques) radicalement en opposition avec sa direction (Zinoviev, Radek, Boukharine, ...). C'est ce que montre très clairement la fin du texte de Bordiga qui, encore une fois atténué par la "souplesse tactique" du refus d'une attaque frontale à l’I.C., est en fait une très nette critique de la "nouvelle" tactique du. "national- bolchevisme" promue par Radek pour "utiliser les sentiments nationalistes des ouvriers" ce qui signifia immédiatement l'alliance avec l'aile nationaliste- radicale de la bourgeoisie (et notamment les nazis) dans l'apologie de la nation et de la patrie :

« Mettre la nation au premier plan, c'est en Allemagne comme dans les colonies faire acte révolutionnaire (...) Seule la classe ouvrière peut sauver la nation (...) les sentiments nationalistes appartiennent, non au camp du capital, mais au camp du travail » (Radek - cité par Broué in : Révolution en Allemagne)

Cette ligne politique on ne peut plus antagonique aux intérêts internationalistes du prolétariat amena des perles contre‑ révolutionnaires telles le sinistre "Appel aux fascistes" de 1936 (en plein procès de Moscou !) où il est dit :

"Le programme fasciste de 1919 n'a pas été réalisé !

Peuple Italien !

Fascistes de la vieille garde !

Jeunes fascistes !

Nous, communistes, nous faisons nôtre le programme fasciste de 1919 qui est un programme de paix, du liberté, de défense des intérêts des travailleurs, et nous vous disons : Luttons unis pour la réalisation de ce programme (...)

Fascistes de la vieille garde !

Jeunes fascistes !

Nous proclamons que nous sommes disposés à combattre avec vous et avec tout le peuple italien pour la réalisation du programme fasciste de 1919."

(Stato Operaio ‑ Ercoli ‑ (pseudonyme de Togliatti !) ‑ cité dans "Trotsky textes et débats'' par J-J Marie, Le livre de poche  - pp. 404)

Comme on le voit, les craintes timides qu'exprimaient Bordiga se sont révélées être effectivement les pires reniements des principes internationalistes qui caractérisent le point de vue des communistes au profit de l'apologie sans fard des principes bourgeois : le célèbre trinôme "travail ‑ famille ‑ patrie".

"Mais la tâche de pousser le mouvement lumumbiste au‑delà ses positions immédiates (...) cette tache incombait au parti international du prolétariat s'il avait encore existé"

Ce qui nous importe ici n'est pas d'opposer un Bordiga à un autre (!?) mais de détruire l'invariance formelle - le "Bordiguisme" ‑ qui passe nécessairement par le camouflage et la réécriture des textes de la gauche communiste; pour nous, il s'agit toujours de mettre en avant les plus hautes expressions du mouvement communiste, les tentatives, certes parfois bien limitées, de notre mouvement à se démarquer radicalement de la bourgeoisie. Bordiga était un militant communiste suffisamment grand et important pour ne pas avoir besoin de pâles épigones passant leur vie à réécrire l'histoire de leur dieu pour la rendre toujours conforme à leur dernier reniement. Le texte "Le communisme et la question nationale" n'est pas entièrement conforme à nos positions organisationnelles, cela n'empêche qu'il exprime assez clairement la réelle filiation entre noyaux révolutionnaires, la réelle fidélité, non à une quelconque organisation formelle, mais au communisme. (5)

"A plusieurs reprises, au sein du parti italien, en présence du camarade Bordiga, aussi bien qu'au sein de l'Internationale et de l'Opposition de gauche, nous avons affirmé l'inexistence du "bordiguisme" aussi bien que de tous les autres "ismes", qui ont atteint des véritables performances depuis que - au sein du mouvement communiste‑ on a institué la Bourse de la confusion et de la tromperie politique (...) Le bordiguisme, aussi bien que la réduction de notre courant politique à la personne de Bordiga, est la plus sotte déformation des opinions du camarade Bordiga lui‑même qui, sur les traces de Marx, a détruit toute efficience de l’individualité en tant que telle et prouvé théoriquement que seuls, la collectivité et ses organismes sociaux doivent et peuvent donner une signification à l'individu lui-même." (C.E. de la Fraction de gauche du PCI ‑ BILAN n°2 ‑ décembre 1933)

 

 

-----------------------------------------------------------------------------

 

LE COMMUNISME ET LA QUESTION NATIONALE – Bordiga 1924

Les discussions au sein du prolétariat révolutionnaire et communiste gravitent souvent autour de la question des "principes" ; d'un prétendu dualisme entre ces derniers et l'action, en un mot, entre la théorie et la pratique. Il n'est pas facile de s'entendre avec clarté sur ce problème. Cependant, si l'entente ne se réalise pas sur ce sujet, toute critique et polémique deviennent confusion stérile.

L'opportunisme ancien et nouveau, en déplaçant la portée de la thèse marxiste qui condamne et balaye toutes les idées innées et éternelles (qu'on prétend mettre à la base de la conduite humaine), parlent souvent d'une politique dépourvue de principes fixes. Le révisionnisme classique de Bernstein, qui se superposait habituellement au mouvement prolétarien, tout en simulant laisser debout la doctrine révolutionnaire de Marx, proclamait : "le mouvement est tout, le but n'est rien". Nous verrons immédiatement ce que signifie le "but n'est rien", et qu'il puisse être possible de se passer des "principes"; nous verrons aussi pourquoi les principes pour le communisme marxiste, ne sont que des "fins'', c'est‑à‑dire des points d'arrivée dans l'action. Et que l'on ne considère pas comme        paradoxale l'opposition entre "principes" et ''fins''. Une fois enlevée la        vision d'une vaste finalité, et que la doctrine du mouvement est relégué dans un grenier, le réformisme opportuniste parle chaque fois et uniquement de problèmes actuels à résoudre, par des procédés empiriques, en vue de l'avenir immédiat.

Mais, si on supprime toute règle et guide permanents, quel sera donc le critère qui conseillera le choix du moyen d'action ? Voilà ce que l'on pouvait demander hier, comme aujourd'hui, à ces formes de falsifications qui n'ont pas fini de se rénover et de se représenter devant nous ? Quel sera le "sujet" dans l’intérêt duquel devra être menée l'action ? Et l'opportunisme (qui fut et est un plat "ouvriérisme" substitué à la pratique et à la doctrine de la révolution prolétarienne) répondait qu'il fallait inspirer l'action prolétarienne en se plaçant sur la base des intérêts ouvriers, signifiant chaque fois par là les intérêts de groupes particuliers et de catégories de travailleurs, au point de vue de la satisfaction la plus facile, la plus prochaine et dans le plus bref délai. Ainsi, les solutions des problèmes d'action ne résultaient plus de l'ensemble du mouvement prolétarien et de son chemin historique, mais chaque fois du terrain borné à de petites portions de la classe ouvrière et aux étapes les plus réduites de son chemin. En agissant ainsi, le révisionnisme pouvait se délivrer de toute discipline aux principes et, même sous ses formes plus ou moins accentuées, n'en proclamer pas moins sa fidélité à l'esprit véritable du marxisme, consistant dans le plus ample galvaudage de doctrine et éclectisme de mouvement.

La lutte contre ces déviations revêt et revêtira, au travers des expériences complexes des travailleurs, des aspects très importants dans le développement du mouvement prolétarien; car si cette façon de présenter et de résoudre les questions a été critiquée maintes fois; elle trouvera toujours des forces plus insinuantes pour abreuver l'action de prolétariat. Nous n'exposerons pas ici sa réfutation en général, mais seulement celle d'un problème : ce qui rendra aussi notre position plus intelligible.

Plusieurs fois, de notre part, c'est‑à‑dire de la gauche marxiste, a été dévoilé le truc vulgaire de l'opportunisme : sa prétendue aversion des principes, des ''dogmes'', comme on disait bêtement, se réduisant simplement à une observance obstinée et aveugle de "principes" propres à l'idéologie bourgeoise et contre- révolutionnaire. Les praticiens, les positifs, les blasés du mouvement prolétarien, se révèlent au moment suprême comme les plus bigots fauteurs d'idées bourgeoises, auxquelles ils prétendaient subordonner le mouvement prolétarien et tous les intérêts des travailleurs.

La critique théorique qui met en relief ce fait caractéristique procède parallèlement au démasquement politique de l'oppor­tunisme socialiste, en tant que forme d'action bourgeoise, et des chefs en tant qu'agents du capitalisme dans les rangs du prolétariat. Au commencement de la guerre mondiale, la faillite bruyante de l’internationale opportuniste se défendit (théoriquement) par des arguments qui, du point de vue de la théorie comme de celui de la propagande socialistes, semblaient être des surprises, des révélations inattendues, des « découvertes » sensationnelles. Ceux qui avaient contesté au socialisme de posséder des principes doctrinaux­ et programmatiques, affirmaient soudainement que le socialisme ne gardait même pas l’originalité d'être ce mouvement sans principes, mais qu'il fallait le subordonner, lui faire donner son adhésion inconditionnelle à certaines thèses qui avaient jusqu'ici été considérées étrangères à la pensée socialiste et méritant une démolition polémique définitive. Le socialisme se réduisait à une "sous‑ école" du mouvement de la gauche bourgeoise, s'affiliait l'idéologie de ladite démocratie, présente brusquement non comme le marxisme la considère dans ses affirmations les plus élémentaires, c'est­-à‑dire comme la doctrine politique appropriée aux intérêts ces classes bourgeoises, mais comme quelque chose ce progressif par rapport à la politique dominante du capitalisme. Les traîtres de l'Internationale "découvrirent" alors des principes qu'ils nous jetèrent dans les jambes et avec lesquels ils prétendirent préjuger inéluctablement l'action du prolétariat. Ils affirmaient qu'il fallait inexorablement sacrifier tous les intérêts, même immédiats, et de groupes particuliers que jadis ils prétendirent défendre. Trois de ces principes furent surtout agités : le principe de la liberté démocratique, celui de la guerre défensive, celui des nationalités.

Les opportunistes avaient, jusqu'alors, trompeusement simulé une orthodoxie théorique, parlant toujours aux masses de la lutte de classes, de socialisation des moyens de production, d'abolition de l'exploitation du travail. La "découverte" soudaine de nouveaux principes devait servir à surprendre le prolétariat, à bouleverser sa conscience de classe et l'idéologie révolutionnaire, sabotant la possibilité de sa mobilisation idéologique dans un sens de classe, ainsi que parallèlement couvrir le passage évident des cadres dirigeants de grandes organisations ouvrières dans une alliance avec la bourgeoisie, enlevant d'un coup toute plate- forme de réajustement et de liaison pour une action socialiste de la classe ouvrière mondiale.

On enseigna alors (et bien peu de militants surent, bien moins encore purent, exprimer leur indignation et leur protestation) que le prolétariat socialiste devait se passer de principes, tant qu'il s'agissait des principes de la doctrine des classes, mais devait par contre, s'incliner devant eux comme devant choses sacrées lorsqu'il s'agissait des principes de l'idéologie bourgeoise, des idées fondamentales que les classes dominantes transforment en une religion pour justifier leurs intérêts.

La trahison au contenu de la critique marxiste ne pouvait ne pas être plus cynique. Pour donner une idée du procédé employé dans cette superposition effrontée d'éléments étrangers et opposés aux plus simples formulations de la doctrine socialiste, nous citerons un seul exemple. Nous avons naturellement invoqué le passage très connu du "Manifeste Communiste" suivant lequel le prolétariat n'a pas de patrie et peut se considérer constitué en Nation –dans un sens bien différent d'ailleurs de celui de la bourgeoisie - seulement quand il a conquis le pouvoir politique. Et bien, un des propagandistes le plus connu du parti socialiste italien, le "technicien" de la propagande du vieux parti, Paolini, répondit cette argumentation en affirmant ceci : la condition pour conquérir le pouvoir politique consistait dans la conquête du... suffrage démocratique; et là où le prolétariat jouissait du droit électoral, il avait en même temps une patrie et des devoirs nationaux. Cette thèse, qui n'a pas besoin de commentaires, démontre que ceux à qui on confiait, au sein de la IIe Internationale, la propagande du marxisme, étaient incroyablement bêtes ou incroyablement effrontés.

Nous ne prenons pas au sérieux la philosophie bourgeoise et son égalitarisme juridique. Sa démolition théorique s'accompagne, dans la conception communiste, d'un programme politique du prolétariat, qui liquide toute illusion sur la possibilité d'appliquer des moyens libéraux et libertaires pour sa fin révolutionnaire : la suppression de la division de la société en classes. Le prétendu droit égal de tous les citoyens dans l'État bourgeois n'est que la traduction du principe économique "de la libre concurrence" et, de la parité sur le marché des vendeurs et des acheteurs de marchandises. Ce nivellement signifie, en réalité, la consolidation des positions les plus opportunes afin que l'exploitation et l'oppres­sion capitaliste s'instaurent et se conservent. En rapport direct avec cette critique fondamentale pour la pensée socialiste, se trouve la démonstration que l'invocation de degré de plus ou de moins de "liberté démocratique" atteint par les pays en guerre comme guide de la politique prolétarienne et socialiste en face de la guerre, signifie tout simplement s'en rapporter à des critères bourgeois et anti‑ prolétariens ! Nous n'insisterons donc pas sur le premier des trois principes énoncés plus haut. Les deux autres principes sont en fonction du même travestissement théorique : parler de guerre juste et injuste, suivant qu'elle soit d'agression ou de défense ou qu'elle ait l'objectif de donner aux populations le gouvernement que l'on affirme voir désirer par elles en majori­té, présuppose une croyance en un principe de démocratie instauré dans les relations entre les Etats ainsi qu'entre les individus.

Ces principes sont ceux que la bourgeoise brandit dans le but précis de créer, au sein des masses populaires, une idéologie favorable à sa domination et dont elle préfère ne pas avouer les déterminants impitoyablement égoïstes. Alors que, pour la vie intérieure de l'Etat capitaliste moderne, la démocratie élective correspond, en fait, à un système de sanctions juridiques et à des normes constitutionnelles (sans constituer à notre point de vue aucune garantie effective pour le prolétariat qui, dans les moments décisifs de la lutte de classes, trouvera contre lui la machine armée de l'Etat), il n'existe pas dans les rapports internationaux des sanctions et des conventions qui répondent à une application formelle des principes qui dérivent de la théorie démocratique.

Pour le régime capitaliste, l'instauration de la démocratie dans l'état fut une nécessité inhérente à son développement; il n'en est pas de même pour toutes les formules déduites de la théorie démocratique au sujet des rapports internationaux, formules qui sont brandies par les idéologues fauteurs de la paix universelle basée sur l'arbitrage de la réglementation des frontières suivant les nationalités, etc.

Apparemment, c'est là un argument qui se prête au jeu des opportunistes qui présentent les groupes capitalistes comme adversaires de ces revendications politiques; alors qu'en réalité ces défenseurs de théories purement bourgeoises veulent les accréditer parmi le prolétariat. Mais l'argument se retourne plusieurs fois contre les opportunistes.

En effet, il est absurde de croire que l’Etat bourgeois modifie sa position internationale du seul fait que le prolétariat socialiste en cessant, au nom de ''l'Union Sacrée", son opposition et en brisant son indépendance, lui laisse les mains bien plus libres pour agir suivant l'intérêt de sa conservation. En second lieu, le jeu criminel des social‑ traîtres se démontre encore plus impudent : ils ont opposé aux prétendus "utopismes" des programmes révolutionnaires la nécessité de se poser des buts immédiats, d'adhérer aux possibilités réelles. Et voilà qu'on fait entrer en ligne de compte, à l'improviste, et pour y subordonner l'orientation du mouvement prolétarien, des buts qui, non seulement n'ont aucune nature de classe et de socialisme, mais qui se démontrent, au surplus, tout à fait irréels et illusoires. Ils accréditent des idées que la bourgeoisie ne réalisera jamais, mais auxquelles elle a intérêt de voir les masses donner leur confiance. Donc, la politique des opportunistes ne permet pas de faire avancer, soit même à "petit pas", l'évolution effective et pratique des situations, mais se révèle comme la mobilisation idéologique des masses, dans un intérêt bourgeois et contre- révolutionnaire. Et rien de plus !

Pour ce qui concerne le principe des nationalités, il n'est pas difficile de prouver qu'il n'a jamais été autre chose qu'une phrase pour l'agitation des masses, et, dans la meilleure des hypothèses, une illusion de certaines couches intellectuelles petites- bourgeoises. Si pour le développement du capitalisme, le développement des grandes unités étatiques fut une nécéssité, il est tout aussi vrai qu'aucune d'entre elles ne se constitua sur la base du fameux principe national, qu'il est d'ailleurs très difficile à définir concrètement. Un écrivain, qui ne peut certainement pas être taxé de révolutionnaire, Vilfredo Pareto, dans un article paru en 1918, a fait la critique du "supposé principe des nationalités". Il a montré l'impossibilité qu'il y a de trouver une définition satisfaisante ainsi que l'insuffisance flagrante des nombreux critères qui paraissent servir à pouvoir le caractériser (ethnique, linguistique, religieux, historique, etc.).

En définitive, tous se contredisent entre eux ou dans leurs résultats. Pareto fait aussi l'évidente observation, que nous avons d'ailleurs énoncée dans les polémiques de l'époque de la guerre, que pour indiquer la solution des problèmes nationaux, ce ne sont certainement pas les plébiscites qui représentent un moyen certain, parce qu'on établit préventivement les limites du territoire où l'on appliquera la votation majoritaire et la nature des pouvoirs qui organiseront le contrôle. On en arrive donc ainsi à un cercle vicieux.

Il n'est pas nécessaire de reporter ici tout le contenu des polémiques d'il y à neuf ans. Il nous fut facile, à cette époque, nous internationalistes, de prouver comment les fameux principes invoqués par les social- patriotes se prêtaient à des applications tout à fait contradictoires. 'Tout Etat peut, en cas de guerre, invoquer une situation de défensive : l'agresseur peut être celui dont le territoire sera "foulé par l'invasion étrangère"; en tout cas, une attitude révolutionnaire du mouvement socialiste arrivera à des conclusions analogues, soit qu’il s'agisse d'offensive ou de défensive militaire ; cela parce qu'il suffit et parce que les Etats capitalistes en guerre sont capables de transformer la première en la seconde. Quant aux questions nationales et séparatistes, elles sont si nombreuses et si complexes qu'on peut les employer à justifier des formations d'alliances toutes autres que celles qui se sont déterminées lors de la guerre mondiale.

Les trois fameux principes énumérés se contredisaient donc singulièrement dans leur application. Nous demandions alors aux social- patriotes s'ils admettaient qu'un peuple plus démocratique ait le droit d'attaquer et de s'assujettir un peuple moins démocratique, si, pour la libération des régions annexées par d'autres pays, on pouvait admettre l'agression militaire, et ainsi de suite. Et ces contradictions logiques se traduisaient dans la possibilité de justifier ‑ une fois ces thèses fallacieuses adoptées ‑ l'adhésion socialiste à toute guerre : ce qui arrivera en fait. Et la tactique de la social-   trahison qui s'appuie sur les mêmes arguments dans tous les pays, parvint, au travers des conditions les plus disparates, à entraîner les uns contre les autres les travailleurs des deux côtés du front de guerre.

Il nous fut également facile de prévoir que les gouvernements bourgeois vainqueurs, quels qu'ils furent, ne se seraient jamais préoccupés d'appliquer, après la guerre, les critères où, suivant les social‑ nationaux, se trouvaient contenus, non seulement motif de l'adhésion du prolétariat à la guerre, mais aussi la garantie que la guerre aurait abouti aux fins présentées aux travailleurs trompés par leurs chefs indignes.

Il n'y a donc pas d'arguments nouveaux quant à la critique des déviations social‑ nationalistes et quant à leur réfutation ; mais moins facile se présente et se présentait, surtout au moment de la fondation de la IIIème Internationale, la solution positive à apporter à la question nationale au point de vue communiste. Le problème ne peut être considéré liquidé par les thèses du IIème Congrès (1920), d'autant plus que même le Vème Congrès prochain devra s'en occuper.

Il est clair que l'IC ne va pas, pour la solution des problèmes liés à son attitude politique et tactique, emprunter des théories et des formules bourgeoises et petites- bourgeoises. L'Internationale communiste a restauré les valeurs de la doctrine et de la méthode marxiste, en inspirant son programme et sa tactique de cette dernière.

Sur de telles bases, quel est donc le chemin pour arriver à la solution de problème comme celui national par exemple ? Nous voulons l'indiquer dans ces lignes très élémentaires. Les révisionnistes parlaient d'un examen conduit chaque fois sur la base des situations contingentes et exempt de préoccupations de fins et de principes généraux. De cela, ils arrivaient à des conclu­sions purement bourgeoises, d'autant plus que, dans l'appréciation des situations, ils ne s'en tenaient nullement à des critères marxistes, mettant en relief le jeu des facteurs économiques et sociaux et des contrastes surgissant des intérêts de classe. L'on pourrait affirmer, à ce propos, que la juste ligne communiste consis­te à assurer, dans l'analyse des situations, une stricte fidélité à la méthode marxiste de la critique des faits, et, par là, arriver librement aux conclusions sans avoir besoin de les délimiter ,par des idées préconçues. Mais, à notre avis, une telle réponse garde en elle‑même tous les dangers de l'opportunisme à cause de son excessive indétermination ! D'autre part, l'on pourrait nous objecter qu'il est nécessaire d'ajouter à un examen marxiste et de classe des contingences données, l'application de principes et de formules générales obtenus par un renversement presque mécani­que des formules bourgeoises; nous admettons volontiers qu'on pêche en cela par un simplisme grossier et par un radicalisme erroné. Certaines formules simples sont indispensables pour l’agitation et la propagande de notre parti. Et elles contiennent, en tout cas, des dangers moindres que l'excessive élasticité. Mais ces formules doivent être des points d'arrivée, des résultats et non des points de départ dans l'examen des questions, dont parfois le parti doit aborder la critique et la délimitation dans ses organes suprêmes afin de donner, en des termes clairs et explicites, des conclusions aux dispositions de la la masse des militants. Ainsi, pour ne prendre qu'un exemple, l'on pourrait appliquer cette pensée à la formule "contre toutes les guerres" qui, en une période historique donnée, sépare très bien les véritables révolutionnaires des opportunistes subtilisant sur la distinction entre guerre et guerre, et arrivant à la justification de la politique de chaque bourgeoisie. Mais cette formule           "contre toutes les guerres", est certainement insuffisante comme énonciation de doctrine, ne fut ce que parce qu'elle elle pourrait, par son radicalisme formel qui renverse grossièrement l'attitude opportuniste, nous conduire à une idéologie bourgeoise autre : au pacifisme du style tolstoïen. On tomberait ainsi en contradiction avec notre postulat fondamental de l'emploi de la violence armée.

Le chemin marxiste, qui se montre adéquat pour la réponse à ces problèmes, n’est ni l'un ni l'autre. Il mérite d’être, bien mieux précisé par le parti du prolétariat révolutionnaire, bien qu'il en existe déjà des exemples ,très brillants, comme l'admirable édifice de la critique marxiste‑ léniniste aux doctrines démocratiques bourgeoises et dans la. définition de notre programme à l'égard de l’Etat.

Pour indiquer brièvement la solution qui nous parait la meilleure, nous dirons que la thèse suivant laquelle la politique marxiste se contente d'un simple examen des situations successives (par une méthode bien entendu déterminée), et sans exiger d'autres éléments, est à repousser quand nous aurons étudié les facteurs de caractère économique et le développement des contrastes de classe qui se présentent dans l'appréciation de tels problèmes, nous aurons fait quelque chose d'indispensable, mais nous n'aurons pas encore tenu compte de tous les éléments. Il y aura certainement d'autres critères dont il faut tenir compte, qui peuvent s'appeler "principes" révolutionnaires, à la condition que ces principes ne consistent pas dans des idées immanentes et données à priori, fixées une fois pour toutes dans ces tables "trouvées'' quelque part et à jamais incrustées. Si l'on veut, on peut renoncer au mot principe pour parler de postulats programmatiques : on peut toujours mieux préciser, on doit le faire, en tenant présentes les nécessités linguistiques d'un mouvement international : notre terminologie.

A tous ces critères, l'on arrive par une considération où réside toute la force révolutionnaire du marxiste. Nous ne pouvons ni ne devons résoudre les problèmes, par exemple, des dockers anglais ou des travailleurs de la Finlande, par les seuls éléments tirés de l'étude, par une méthode de déterminisme, par des considérations d'espace et de temps qui se posent d'une façon immédiate à la solution du problème. Il y a un intérêt supérieur qui guide notre mouvement révolutionnaire où les intérêts partiels ne peuvent pas contraster si l'on considère tout le développement historique. Mais l'indication de cet intérêt général ne surgit pas immédiatement des problèmes particuliers concernant certains groupes du prolétariat et certains moments des situations. Cet intérêt général est, en un mot, l'intérêt de la révolution prolétarienne. C'est‑à‑dire l'intérêt du prolétariat considéré comme classe mondiale douée d'une unité et de tâches historiques, tendant à un objectif révolutionnaire : au renversement de l'ordre bourgeois. Nous pouvons et devons résoudre les problèmes particuliers en fonction de cette finalité suprême.

La manière de coordonner les solutions particulières avec cette finalité générale, se concrétise par des fondements acquis par le parti et qui se présentent comme les pivots de son programme et de ses moyens tactiques. Ces fondements ne sont pas des dogmes immuables et révélés mais sont, à leur tour, la conclusion d'un examen général et systématique de la situation de toute la société humaine, dans la période historique actuelle, où il faudra tenir compte de toutes les données qui tombent sous notre expérience. Nous ne nions pas que cet examen soit en progression continuelle et que les conclusions acquises se réélaborent à nouveau, mais il est certain que nous ne pourrions exister en tant que parti mondial au cas où l'expérience historique que le prolétariat possédé déjà, ne permettrait à notre critique de construire un programme et un ensemble de règles de conduite politique. Nous n'existerions pas sans cela, ni comme parti, ni le prolétariat comme classe historique, possédant une conscience doctrinale et une organisation de lutte.

Là où se présentent des lacunes dans nos positions de tactique et où l'on prévoit des révisions partielles pour l'avenir, il serait erroné de les combler par une renonciation à la mise en avant de fondements ou de principes qui apparaissent certainement comme une "limitation" d'actions pouvant être suggérées par les situations successives dans les différents pays. Une erreur infiniment moindre résiderait dans l'élaboration, même imparfaite, de formulations positives parce que la clarté et la précision en même temps que le maximum possible de continuité de telles formulation d'agitation et d'action, sont une condition indispensable au renforcement du mouvement révolutionnaire. A cette affirmation, qui pourrait paraître risquée nous ajouterons, sans vouloir insister sur cette importante question qui paraîtra excessivement abstraite pour d'aucuns, que les données que l'histoire de la lutte de classes nous fournit jusqu'à la guerre et la révolution russes, permettent au parti communiste mondial de remplir toutes les lacune par des solutions satisfaisantes : ce qui ne veut évidemment pas dire que nous n'aurons rien à apprendre de l'avenir et de la continuelle contre‑épreuve de nos positions dans leur application politique. Se refuser à "codifier" sans hésitation le programme et les règles de tactique et d'organisation de l'Internationale, ne pourrait avoir, aujourd'hui, d'autre sens que celui d'un danger opportuniste, parce que notre action courrait le risque d'aller demain se réfugier dans des principes et des règles bourgeois, complètement erronés et ruineux pour la "liberté" de notre action.

Nous conclurons ainsi : les éléments d'une solution marxiste des problèmes de notre mouvement sont l'ensemble des positions comprises dans notre vision générale du processus historique, positions orientées vers la réalisation du succès révolutionnaire final et général : étude marxiste des faits qui tombent sous notre examen. Cet ensemble de positions dérive dialectiquement d'un examen des faits, mais de l'examen de tous les faits historiques et sociaux qui nous sont accessibles. Pour le parti révolutionnaire, cet ensemble revêt non pas un caractère dogmatique, mais un degré élevé de permanence historique, degré qui nous sépare de tous les opportunistes et qui, autrement dit, est également représenté par notre cohérence doctrinale et de tactique, que l'on peut même qualifier de monotone, mais qui sert à nous distinguer des traîtres et des renégats à la cause révolutionnaire.

***

Nous parlerons maintenant de la question nationale, surtout à titre d'exemple de la méthode que nous avons indiquée. L'examen de cette question et la description des faits où elle se condense, sont contenus dans les thèses du IIe Congrès qui se rapportent justement à l'appréciation de la situation du capitalisme mondial et de la phase impérialiste qu'il traverse.

Cet ensemble de faits doit être examiné en tenant compte du bilan général de la. lutte révolutionnaire. Un fait fondamental est celui que le prolétariat mondial possède désormais, en plus de son armée, les partis communistes de tous les pays, une citadelle dans l'Etat ouvrier : la Russie. Le capitalisme a, lui, ses for­tifications dans les grands Etats et surtout dans ceux vainqueurs de la guerre mondiale dont un petit groupe contrôle la politique internationale. Ces Etats luttent contre les conséquences du déséquilibre général déterminé dans l’économie bourgeoise par la grande guerre impérialiste et contre les forces révolutionnaires qui s'assignent comme but d'abattre leur pouvoir.

Une des ressources contre- révolutionnaires des plus importantes et dont disposent les grands Etats bourgeois dans leur lutte contre le déséquilibre général de la production capitaliste, est leur influence sur deux groupes de pays : d'un côté, leurs colonies d'outre‑mer ; d'un autre côté, les petits pays à race blanche d'économie arriérée. La grande guerre, présentée comme le mouvement historique aboutissant à l'émancipation des petits peuples et à la libération des minorités nationales, a bruyamment démenti cette idéologie à laquelle les socialistes de la IIe Internationale crurent ou feignirent croire. Les nouveaux Etats surgis en Europe centrale ne sont que des vassaux de la France et de l’Angleterre, alors que les Etats‑ Unis et le Japon consolident toujours plus leur hégémonie sur les pays moins puissants de leur continent respectif.

Il ne peut y avoir de doute à ce sujet : la résistance à la révolution prolétarienne est concentrée, dans le pouvoir de quelques grands Etats capitalistes : une fois ces derniers abattus, tout le reste s'écroulerait devant le prolétariat vainqueur. Si, dans les colonies et les pays arriérés, il y a des mouvements sociaux et politiques dirigés contre les grands Etats et dans lesquels sont englobés des couches bourgeoises, des partis bourgeois et semi- bourgeois, il est certain que le suces de ces mouvements, au point de vue du développement de la situation mondiale, est un facteur révolutionnaire, et cela parce qu'il contribue à la chute des principales forteresses du capitalisme. Si donc survivait quand même à l'écrasement des grands Etats, un pouvoir bourgeois dans les petits pays, ce dernier serait emporté par la puissance du prolétariat des pays plus avancés, même si localement le mouvement prolétarien et communiste parait faible et seulement à ses débuts.

Un développement parallèle et simultané de la force prolétarienne et des rapports de classes et de partis dans chaque pays, n'est pas du tout un critère révolutionnaire. Il se rapporte plutôt à la conception opportuniste sur la prétendue simultanéité de la révolution au nom de laquelle on niait, à l'époque de la révolution russe, jusqu'à son caractère prolétarien. Les communistes ne croient pas du tout que le développement de la lutte dans tous les pays doive suivre le même chemin. Ils se rendent compte des différences qui se présentent dans la considération des problèmes nationaux et coloniaux, mais ils coordonnent leur solution à l'unique intérêt du mouvement de destruction du capitalisme mondial.

La thèse politique de l'Internationale Communiste, pour permettre au prolétariat communiste mondial et son premier Etat de guider le mouvement de rébellion des colonies et des petits peuples contre les métropoles du capitalisme, apparaît donc comme le résultat d'un vaste examen de la situation et d'une mise en valeur du processus révolutionnaire, bien conforme à notre programme marxiste. Elle se situe bien en dehors de la thèse opportuniste et bourgeoise, suivant laquelle les problèmes nationaux doivent être résolus préjudiciellement, avant que l'on puisse parler de lutte de classes et où, par conséquent, le principe national sert à justifier la collaboration de classes, cela dans les pays arriéré aussi bien que dans ces pays avancés du capitalisme une fois admis le concept du maintien ou du recouvrement de l’intégrité de la liberté nationale. La méthode communiste ne dit pas banalement les communistes doivent agir en sens opposé, partout et toujours, au courant national : ce qui ne signifierait rien et serait la négation métaphysique du critère bourgeois. La méthode communiste s'oppose à ce dernier "dialectiquement" , c'est‑à‑dire qu'elle part d'un facteur de classe pour juger et résoudre le problème national. L'appui aux mouvements coloniaux, par exemple, a tellement peu la saveur de la collaboration de classes, que lorsque nous recommandons le développement autonome et indépendant des partis communistes dans les colonies, afin qu'ils soient prêts à dépasser les alliés momentanés - par une œuvre indépendante de formation idéologique et organisatoire ‑ nous demandons surtout "au parti de la métropole" d'appuyer les mouvements de rébellion. Et cette tactique a tellement peu une saveur collaborationniste qu'elle est qualifiée, par la bourgeoisie, d'anti-  nationale, défaitiste et jugée comme haute trahison.

La thèse 9 (IIème Congrès) dit que, sans de telles conditions, la lutte contre l'oppression coloniale et nationale reste un drapeau trompeur comme pour la IIe Internationale, et la thèse 11, paragraphe E, insiste et dit "qu'il est nécessaire de mener une lutte décidée contre la tentative de couvrir d'un habit communiste le mouvement révolutionnaire séparatiste, non réellement communiste,

des pays arriérés". Ceci suffit pour sanctionner la fidélité de notre interprétation.

La nécessité de détruire l'équilibre des colonies résulte d'un examen strictement marxiste de la situation du capitalisme, parce que l'exploitation et l'oppression des travailleurs de couleur deviennent des moyens d'aigrir l'exploitation du prolétariat de la métropole. Ici ressort encore la différence radicale entre notre critère et celui des réformistes. Ces derniers essayent de démontrer que les colonies sont aussi une source de richesses pour les travailleurs de la métropole parce qu'elles offrent un débouché pour les produits. Ils retirent de cela d'autres motifs pour la collaboration de classes, en soutenant, en bien des cas, que le principe des nationalités peut être violé dans l'intérêt de la "diffusion de la civilisation" bourgeoise et pour accélérer l'évolution du capitalisme. Il y a ici un autre essai de travestissement du marxisme révolutionnaire qui se réduit à accorder au capitalisme des prorogations toujours plus longues, au moment de sa fin et de l'attaque révolutionnaire, en lui attribuant encore une longue tâche historique que nous lui contestons.

Les communistes utilisent les forces qui envisagent la rupture du patronage des grands Etats sur les pays arriérés et coloniaux, parce qu'ils considèrent possible de renverser ces forteresses de la bourgeoisie et de confier au prolétariat socialiste des pays plus avancés, la tâche historique de conduire à un rythme accéléré le processus de modernisation des pays arriérés, non pas en les exploitant, mais en obtenant l'émancipation des travailleurs locaux contre l'exploitation extérieure et intérieure.

Voilà, dans ses grandes lignes, la juste position de l'IC, devant le problème dont nous nous occupons. Mais il importe de voir clairement le chemin par lequel on arrive à de telles conclusions, afin d'éviter que l'on puisse les relier à cette phraséologie surannée de la bourgeoisie, sur la liberté nationale et l'égalité nationale, bien dénoncée dans la première des thèses citées, comme un succédané du concept capitaliste sur l'égalité des citoyens de toutes les classes. Cela parce que dans les nouvelles conclusions (nouvelles en un certain sens) du marxisme révolutionnaire se présente parfois le danger d'exagérations et de déviations.

Pour rester sur le terrain des exemples, nous nions l'admissibilité, sur les bases indiquées, du critère de rapprochement, en Allemagne, entre le mouvement communiste et le mouvement nationaliste et patriotique.

La pression exercée sur l'Allemagne par les Etats de l'Entente, même sous les formes aiguës et vexatoires qu'elle a prises dernièrement, n'est pas un élément capable de nous faire considérer l'Allemagne comme un petit pays de capitalisme arriéré. L'Allemagne reste un très grand pays formidablement outillé au point de vue capitaliste et où le prolétariat, socialement et politiquement, est plus qu'avancé. Il est donc impossible de confondre sa situation avec les conditions effectives considérées plus haut. Qu'il nous suffise de cette affirmation pour nous épargner un ample examen de cette grave question, examen qui pourra être fait une autre fois et non sommairement.

Il ne suffit pas non plus, pour modifier notre appréciation, d'affirmer qu'en Allemagne l'alignement des forces politiques se présente de telle sorte que la grande bourgeoisie n'a pas une attitude nationaliste accentuée mais tend à se coaliser aux forces de l'Entente, aux dépens du prolétariat allemand et pour une action contre- révolutionnaire; alors que le mouvement nationaliste est alimenté par les couches petites-  bourgeoises mécontentes et tracassées, elles aussi économiquement par la préparation de cette solution capitaliste. Le problème de la révolution déclenchée à Berlin ne peut se voir qu'en s'en rapportant ‑ et cela est réconfortant ‑ à Moscou, mais, d'autre part, à Paris et à Londres également. Les forces fondamentales sur lesquelles nous devons compter pour combattre l'entente capitaliste entre l'Allemagne et les Alliés, sont non seulement l'Etat Soviétique, mais aussi, en première ligne, l'alliance du prolétariat allemand avec celui des pays d'Occident. Ce dernier est un facteur d'autant plus important pour le développement révolutionnaire mondial qu'il serait faux et très grave de le compromettre, dans des moments difficiles, pour l'action révolutionnaire en France et en Angleterre. Et cela arriverait en faisant, fut‑ce en partie, de la question de la révolution allemande une question de libration nationale, soit même sur un plan qui exclut la collaboration avec la grande bourgeoisie, car la disproportion de maturité entre la base d'action du parti communiste allemand et celui de France et d'Angleterre, déconseille une position erronée, consistant à opposer à l'anti‑ patriotisme de la bourgeoisie allemande un programme nationaliste de la révolution prolétarienne. L'aide de la petite‑ bourgeoisie allemande (qu'il faut certainement utiliser par une autre tactique que celle du "bolchevisme national" et en tenant compte de la situation économique ruineuse des couches moyennes), serait annulée complètement dans une situation où le capitalisme français et britannique se sentiraient intérieurement les mains libres pour agir au-delà des frontières allemandes; ce qui ne peut être seulement évité que par une position internationaliste du problème révolutionnaire allemand. Le cas échéant, c'est en France que nous devons nous préoccuper le plus de l'attitude des couches petites- bourgeoises que l'aggravation du nationalisme allemand remettrait, encore une fois, à la merci des forces bourgeoise locales. Et une chose analogue peut se dire pour l'Angleterre où le labourisme se proclame effrontément nationaliste, maintenant que, pour compte et dans l'intérêt de la bourgeoisie britannique, il est au gouvernement.

Voilà comment, en oubliant les origines de principe des solutions politiques communistes, on peut arriver à les appliquer là où manquent les conditions qui les ont suggérées.

On doit considérer comme un phénomène qui présente certaines analogies avec les entreprises du social‑ nationalisme, le fait que le camarade Radek, soutenant dans une réunion internationale la tactique qu'il préconise, "découvrit" que le sacrifice du nationalisme dans la lutte contre les Français de la Rhur, doit être exalté par les entreprises, et cela au nom du principe, nouveau pour nous et vraiment inouï, qu'au‑dessus des partis il faut soutenir quiconque se sacrifie pour son idée !

Un déplorable rabaissement est celui qui réduit la tâche du grand prolétariat d'Allemagne à une émancipation nationale. Nous attendons de ce prolétariat et de son parti révolutionnaire qu'il parvienne à vaincre non en son nom, mais pour sauver l'existence et l'évolution économique de la Russie des Soviets, et pour déverser contre les forteresses capitalistes d'Occident le torrent de la révolution mondiale, en éveillant les travailleurs de tous les pays qui, pour un moment, ont été immobilisés par les derniers sursauts de la réaction bourgeoise.

Les déséquilibres nationaux entre les grands Etats avancés sont des facteurs que nous devons étudier et examiner très attentivement  Mais, à l'opposé des social-  nationaux, nous excluons nettement qu'ils puissent se résoudre par un chemin autre que la guerre des classes contre tous les Etats bourgeois. Les survivances patriotiques et nationalistes dans ce domaine sont considérées par nous comme des manifestations réactionnaires qui ne peuvent avoir aucune prise sur les partis révolutionnaires du prolétariat, appelés dans ces pays à un héritage riche de possibilités véritablement et nettement communistes, à la tâche très avancée d'avant- garde de la révolution mondiale.

Amedeo BORDIGA ‑ 1924

"Le socialisme est la plus grande des hérésies modernes. C'est pourquoi il ne doit pas avoir peur de renverser de leurs autels toutes les divinités."

Bordiga ‑ La bourgeoisie et le principe des nationalités

 

Notes

(1) Ce manifeste à diffusion inter interne ne fut jamais publié. C'est à Gramsci que la contre- révolution doit le succès de cette non- publication qui permettra par la suite d'accréditer le mythe d'un Bordiga fidèle à l’I.C. jusqu'à son exclusion en 1930 pour avoir pris la défense de Trotsky. Ce manifeste a été publié en français dans INVARIANCE n°7 première série. Un pavé de plus dans la mare stagnante des prétendus successeurs léninistes de la gauche communiste.

(2) Nous nous sommes déjà longuement attachés à répondre aux thèses plus ou moins radicales qui visent toutes, en dernière instance, à justifier la participation du prolétariat aux libérations nationales. Cf. nos articles "Contre la mythologie justi­fiant la libération nationale" in : Le Communiste n °15 et n°16 et dont la troisième partie, publiée dans ce numéro, s'attache justement, en continuation avec la thèse de Bordiga, à démontrer, l’inexistence d'une quelconque communauté d’intérêt nationale basée sur la race, la religion, la langue, le territoire, l'histoire,... La nation n'est en fait que la couverture idéologique de l'Etat bourgeois, la couverture multi- classiste de la dictature capitaliste.

(3) Cf. La lettre de menace de B. Maffi à l'encontre des éditions Ch. Bourgeois (10/18) à propos du texte ''Russie et révolution dans la théorie marxiste" préfacé par Camatte et finalement publié par Spartacus. Cf. également INVARIANCE "Dialogue avec Bordiga" novembre 1975.

(4) Sur cet aboutissement logique des positions de soutien aux "peuples de couleur" dans le délire nationaliste, El‑ Oumami est un exemple éclatant. Et, comme les superstructures idéologiques doivent toujours en dernière instance rejoindre leur base matérielle.

(4) Le groupe El‑ Oumami (L'Internationaliste) a eu la décence de se transformer en El- Mounadhil (Le Combattant). Les choses sont maintenant plus claires : ce sont des combattants certes, mais du capital. Cf. notre texte "El ‑Oumami : du léninisme au nationalisme ouvert'' in : Le Communiste n°15.

(5) Quelques semaines avant la publication de ce texte nous avons constaté que la revue "La gauche communiste" publication en français du PCI (Il Partito) ‑ cf. éditions Le Parti Communiste ‑ BP 281.'75960 ‑ Paris cedex 20 ‑ venait de republier, dans le cadre d'une étude sur « La question du Moyen‑Orient » une autre traduction (non conforme à celle de BILAN) du texte de Bordiga (sans mentionner que c'est lui qui l'a écrit, pour, une fois de plus, sous prétexte "d'acquis collectifs" et de "travail de Parti" tirer à leur "Parti" la couverture de l'invariance formelle. Quel merveilleux culte de la personnalité que celui qui se permet de ne jamais citer le nom de son dieu afin de toujours mieux le vénérer !). Nous pensons qu'il est donc toujours justifié, si pas plus, de republier ce texte, dans la version de la fraction, et notre introduction afin non seulement de marquer le décalage évident entre cette contribution et les textes des années 50-60  et afin de contrer l'utilisation qu'ils font des faiblesses de ce texte (contingentes par rapport au contenu principiel anti‑ nationaliste), pour cautionner une fois de plus, les luttes de libération nationales même avec toutes les réserves d'usage chères aux "continuateurs léninistes".

 


CE20.6 Mémoire ouvrière: "Le communisme et la question nationale", Bordiga - 1924