Pour poursuivre notre critique des conceptions dominantes justifiant les luttes de "libération nationale", il est nécessaire de clarifier les concepts d'Etat et de "Nation" et la relation qui existe entre eux. Pour ce faire, nous partirons de la définition de la nation dominante dans l'idéologie bourgeoise qui est celle donnée par la social‑ démocratie (cf. Kautsky, Staline, Lénine, …) et, de même, de la thèse social‑ démocrate considérant que les meilleures conditions de développement du capitalisme sont : la coïncidence de l'Etat avec la nation en tant qu'unité de langue, de race, de religion, de territoire, etc. La critique de cette conception fondamentalement opposée au développement historique réel du capitalisme et de ses répercussions pratiques, militantes contre‑révolutionnaires, nous permettra, par la suite, de préciser notre contre‑ thèse qui définira l'Etat "national" sur des bases totalement différentes, sur base d'un point de vue de classe, du point de vue du communisme.

THESE N°5 : l'Etat national - communauté de langue, race, culture, territoire, ...‑ est la règle et la norme de développement du capitalisme, l’Etat à composition nationale hétérogène n'étant qu'un stade infé­rieur ou une exception. « Une nation, un Etat ».

Le surgissement de la conception orthodoxe, sa conception de l'Etat national

­Lénine, copiant presque mot à mot Kautsky, posait la question de la manière suivante : l’unité de langue et le libre développement se trouvent parmi les conditions les plus importantes d'un commerce réellement libre, vraiment large et correspondant au capitalisme moderne du libre et vaste regroupement de la population dans chaque classe prise particulièrement et sont les conditions d’une étroite liaison du marché avec chaque patron, grand ou petit, avec chaque vendeur et chaque acheteur. La formation d’Etats nationaux qui satisfasse les exigences du capitalisme moderne, est par conséquent une tendance propre à tout mouvement national. Contribuent à cela, les facteurs les plus profonds, et pour l'Europe occidentale, et plus encore pour le monde civilisé dans sa totalité, ce qui est typique, normal dans la période capitaliste est par conséquent l'Etat national (...) l’Etat national est la règle et la 'norme' du capitalisme ; l’Etat, dans sa phase de composition nationale hétérogène, n'est qu'un stade inférieur ou une exception. Du point de vue des rapports entre nationalités, l'Etat national offre incontestablement les meilleures conditions pour le développement du capitalisme." (« Sur le droit des nations de disposer d’elles‑mêmes » ‑ Lénine).

Voilà brièvement définie la conception « orthodoxe », position qui deviendra dominante dans les II et IIIèmes Internationales ! Dans la IIème Internationale, la conception la plus élaborée s'est affirmée

1° en réponse à la tendance chaque fois plus claire au national‑ impérialisme « socialiste » (1) que Van Kol formulait explicitement, au nom du révisionnisme (cf. Bernstein, Vandervelde, Terwague, Rouanet, ...), mettant à nu les objectifs colonialistes de la social- démocratie; celle‑ci reconnaissant alors ouvertement que sa concep­tion du socialisme national impliquait la conservation et le déve­loppement du colonialisme (2)

2° en « réponse » occasionnelle à ce qu'on appelait la conception austromarxiste dont Bauer (3) était le principal représentant.

Cependant, les positions de Bauer (contenues dans son livre : « La question des nationalités et de la social‑ démocratie ») constituent les bases de la position dominante développée en Autriche. En effet, malgré le fait que Kautsky d'abord (principalement dans son article "Nationalité et internationalisme") et ensuite Staline (principalement dans sa série de textes : « Le marxisme et la question nationale », signés Koba) et Lénine (principalement dans ses textes : « A propos du droit des nations à disposer d'elles‑mêmes") essaieront de critiquer quelques aspects de l’œuvre de Bauer, leur préoccupation fondamentale est d'adapter, en faisant les modifications nécessaires, celle‑ci, de telle sorte qu'elle acquiert une validité générale, et donc de reconnaître en Bauer le premier théoricien qui systématisa la position « marxiste orthodoxe » contre le « révisionnisme ». Kautsky lui‑même se préoccupa systématiquement d'affirmer la continuité entre la position de Bauer et celle de Marx (4) ; il en arrivera à affirmer que "De vigueur entre nous (Bauer et Kautsky, ndlr) seules subsistent des différences insignifiantes au sujet de la pratique politique des nationalités" (5). Ce qui se produit entre Bauer et le reste des orthodoxes, c'est que ces derniers généralisèrent, perfectionnèrent, et de cette manière donnèrent corps aux conceptions de Bauer.

Dans la définition de la nation, Bauer mettait en avant les éléments territoriaux et historiques donnant moins d'importance aux éléments linguistiques et raciaux. Cela fit tomber sa définition dans un vague total : « ensemble de gens réunis dans une communauté de caractère sur base de la communauté de destin » ce qui permet à Kautsky et Staline de facilement en faire la "critique" vu que dans cette définition entrent "toutes les formations sociales (...) : la gens, la communauté, l'Etat, la corporation, le parti, la ... société anonyme"! (Kautsky). Kautsky définira la nation à partir de la langue (ce qui, à son tour, lui permettra de caricaturer la position de Bauer) ajoutant en second lieu que "le territoire partagé peut engendrer une série d'intérêts, de conceptions et de sentiments communs''. Staline (louangé par Lénine) (6) donnait la définition suivante : « La nation est une communauté d'hommes stable et formée historiquement sur la base de la communauté de langue, de territoire, de vie économique et de structures psychiques qui se manifeste dans la communauté de culture" (Staline).

Cette définition deviendra celle du "marxisme" officiel. A la définition de Bauer correspondait au début une solution plus fédéraliste tant sur la question de l'Etat que sur la question du parti. Et, à celle de Kautsky‑ Staline, correspondait une solution plus centraliste. Au début, Bauer considère que la question nationale en Autriche peut être solutionnée politiquement grâce à l'autonomie culturelle de chacune des nationalités constituant l'Autriche ; mais petit à petit, ses conceptions évoluent vers I’autodétermination nationale, vers « le droit des peuples à disposer d'eux‑mêmes ». En clair, malgré la polémique initiale sur la définition de la nation, la position orthodoxe s'aligne sur la vieille sentence de Kautsky : « L’Etat national est la forme de l'Etat qui corresponde le mieux aux conditions modernes ».

Les conséquences quant à l'attitude pratique ‑ La logique du "marxisme" officiel

La logique prédominante dans la social‑ démocratie était d'appuyer tout ce que le capitalisme réalisait de progressiste, tout ce qui allait dans le sens de la démocratie, du progrès de la bourgeoisie contre les entraves "précapitalistes". Le fait que pour certains cela signifiait ouvertement renoncer aux intérêts ouvriers et que d'autres prétendaient, de façon illusoire, rester conformes à ceux‑ci, ne change fondamentalement pas les choses, car, pratiquement, comme nous le démontrerons dans d'autres développements sur base de vérifications historiques, le prolétariat, n'appuie les tâches du capitalisme que lorsqu'il se nie en tant que classe et donc comme parti autonome et n'agit qu'en tant que reproducteur de valeur. La Nation, la libre détermination des peuples, l'Etat national indépendant fut ainsi par excellence la revendication démocratique que le « marxisme » officiel arbora comme drapeau des "nations opprimées". Même la position la plus radicale de la social-démocratie insistera toujours sur le fait qu'il s'agit d'une "tendance propre à toute révolution bourgeoise", qu'il ne s'agit pas uniquement d'autonomies régionales ou locales, mais qu'il faut entendre par libre détermination le « droit à la séparation », « à la formation d’Etats nationaux indépendants » (Lénine). La revendication par laquelle ils appuyaient la formation d’Etats d'après les race, langue, tradition, culture, ... fut résumée par Lénine dans la formule : « Une Nation, UN Etat » insistant toujours sur la nécessité de les défendre malgré le fait que cette revendication ne s’inscrit nullement dans les perspectives de luttes prolétariennes (contrairement à ce que certains courants staliniens prétendront) (7).

Voilà donc brièvement synthétisée, et de manière générale, l'attitude adoptée à partir des conceptions du "marxisme" officiel (8).

Critique générale

­Cette conception, avec toutes ses variantes modernes y compris les plus subtiles et les plus radicales (certains vont même jusqu'à prétendre développer ces conceptions en cohérence avec le programme de la gauche communiste d'Italie! ) n'a eu qu'une seule fonction : diviser le prolétariat, le désorganiser, le désarticuler, le rendre utilisable comme chair à canon dans les permanentes et inévitables luttes inter‑ bourgeoises de division du monde ‑ répartitions, créations de nouveaux Etats, séparations, intégrations, etc. - ­Ainsi, cette conception a‑t‑elle servi à constituer un renforcement idéologique dont l'utilité n'a été et n'est autre que de faire servir les prolétaires en tant que soldats, guérilleros, collaborateurs, travailleurs modèles de l'effort militaire ou de reconstruction nationale dans les guerres capitalistes étendues à toutes les régions de la planète.

Les principaux agents de ces conceptions ont été la social-démocratie, le stalinisme, le trotskisme, etc. Il ne s'agit pas là d'une erreur tactique ou d'un problème circonstanciel dépendant d'une aire géographique ou d'une époque déterminée. Au contraire, nous sommes là face aux sujets porteurs et exportateurs de la contre‑révolution qui, comme nous l'avons vu, maintiennent une véritable constance dans leur programme d'écrasement du prolétariat.

De son point de départ à son point d'arrivée, cette conception est fausse : elle correspond à l'idée selon laquelle le capitalisme se développe de lui‑même en dehors de toute force motrice et de ce fait, constitue une arme de la contre‑révolution.

Pour mieux démolir chacun des aspects de la conception que nous critiquons ici, nous "acceptions" dans un premier temps la définition de la nation de Lénine Staline, Kautsky, ... de même que leur définition implicite de l’Etat. Au sujet de l'Etat "national", il ne faut pas perdre de vue que ces théoriciens "oublient" que l’Etat est le pouvoir organisé d'une classe exerçant sa dictature sur une autre c'est‑à‑dire qu'ils expriment ni plus ni moins la définition bourgeoise de l'Etat, celle que l'on peut trouver dans n'importe quelle œuvre de droit bourgeois. Cette explication faite, et comprenant les définitions de "nation" ‑ communauté de langue, race] culture, etc.‑ et d'État ‑ pays ‑ propres à la conception « marxiste » officielle, revenons à la thèse que nous critiquons et confrontons‑la à la réalité.

Il est évident que cette thèse ne contient aucun atome de vérité "l’Etat national" n'est non seulement ni la règle ni la norme du capitalisme, tout comme l'Etat à "composition nationale hétérogène" ne peut en constituer l'exception. Très rapidement :

a) En Afrique et en Asie, toutes les grandes « nations » de l'antiquité (Chine, Egypte, Perse,...) se trouvent aujourd'hui divisées en "Etats". Ces limites ont été tracées suite aux guerres entre fractions du capital mondial, ratifiant ainsi les avancées et reculs de chacune d'elles. D'autre part, la grande majorité des Etats sont composés d'hommes de nationalités très diverses (de langues, ethnies, tribus, religions,... très diverses). Et il s'agit déjà là de bien plus de la moitié du monde capitaliste (de par sa population, son territoire, sa misère) ... malgré le fait que la social- démocratie, de par son idyllique vision du capital, ne puisse pas l'admettre.

b) En Amérique où le capitalisme existe déjà à l'époque de l'origine de la social‑démocratie malgré le fait que ce n'est qu'à cette époque que le potentiel productif des USA commence à équivaloir celui des autres puissances du moment, la thèse est également détruite par son irréalité :

b') L’Etat des USA que l'on pouvait difficilement qualifier de "stade inférieur" ou d’ "exception", a bel et bien une "composition nationale hétérogène" (tant du point de vue des ethnies que des langues, ...). C'est par excellence, un pays constitué de vagues d'immigrations survenant à différentes époques en fonction des besoins de main-d’œuvre bon marché du capital "américain" (et des excédents de main-d’œuvre des pays d'origine des migrants). De quelque point de vue d'où l'on se place, (économique, ethnologique, ...), les éléments homogènes qui ont traversé l'histoire de ce pays sont beaucoup moins effectifs que les éléments hétérogènes.

b)      Concernant le reste du continent américain, si l'on considère les latins comme une nationalité, il est évident qu'ils se trouvent disséminés dans de nombreux "petits Etats'' du monde entier (Amérique du Sud, Centrale, du Nord, Europe de l'Est, de l'Ouest, etc.). Quant aux nationalités indigènes (quetchua, aztèque, ...) elles ont également été dispersées. Et en ce qui concerne les USA, les populations indigènes ont été massacrées dans leur quasi totalité et ne forment en aucune manière un « Etat » à l'intérieur de chaque "Etat". On y observe donc une totale hétérogénéité nationale et dans les « Etats » où les indigènes, les noirs, les mulâtres,... sont des minorités par rapport aux blancs, la population est constituée par des mélanges de vagues d'immigration successives provenant de toutes les nationalités européennes (où est considérée comme "étran­gère" la dernière vague en date de même que cette dernière considère les précédentes comme « nationalisées » !).

c) Même en considérant les « Etats » d’Europe qui constituent sans aucun doute l'horizon borné de la social‑démocratie européenne, la con­ception "d'Etats nationaux" est également fausse. En Europe, on change ceux ou trois fois de langue sans changer de pays, aucune des grandes ethnies (germanique, slave, latine, ...) ne coïncide avec un Etat de même pour les petites ethnies (basque, arménienne, etc.) ; ni les catalans, ni les bretons, ni les wallons ne constituent un Etat. Tous les Etats d'Europe sont composés de nationalités hétérogènes : par exemple :

- les Catalogne, Bretagne, Corse, Occitanie, Martinique, ... en France.

‑ les pays de Galle, Irlande, Ecosse, Angleterre, ....en Grande­ Bretagne

‑ les Wallonie, Flandres, . . . en Belgique

- les Serbie, Croatie, ... en Yougoslavie

‑ les Russie, Lituanie, Arménie, Estonie, … en URSS

‑ etc.

Ni l'Italie, ni l'Allemagne, ni aucun pays ne pourrait être un modèle de coïncidence entre « État » et « Nation ».

Il ne serait pas difficile de prolonger cette liste « d'Etats à composition nationale hétérogène » mettant en évidence que c'est bien ça la règle du capitalisme contrairement à ce que Kautsky et tant d'autres essayèrent de démontrer. Cette vision en survol du monde est plus que suffisante pour démontrer que « l'Etat national » (toujours défini d'après le « marxisme » officiel) n'est ni la règle ni la norme de développement du capitalisme et que l"Etat à composition nationale hétérogène'' n'en est ni une exception ni un stade inférieur.

Cette élucidation nous permet maintenant d'exposer notre propre conception (conception qu'ont toujours eue les communistes) prônant comme point de départ le point de vue de classe.

l'ETAT

l'Etat n'est ni un morceau de terre, ni un ensemble de population, ni un droit unique, mais est l'organisation de la classe dominante pour le maintien de cette classe au pouvoir. L’Etat capitaliste est avant tout l'organisation du capital pour assurer sa propre reproduction élargie, la soumission permanente de la force de travail nécessaire à l'accumulation du capital mondial.

Pour cela, il combine un ensemble d'éléments idéologiques et répressifs qui désorganisent le prolétariat et le maintiennent dissout dans l'ensemble des citoyens reconstituant la société soit en tant qu'électeurs (dans les démocraties parlementaires et présidentielles), soit en tant que membres du parti unique (dans les démocraties populaires et fascistes).

Le fondement de l’Etat n'est pas « national » (selon la définiti­on classique que nous venons d'étudier). Son véritable support et sa raison d'être n'ont rien à voir avec des éléments tels que la langue la race, le territoire, la tradition, etc. L'Etat capitaliste correspond au capital dont la réalité n'est pas « nationale » mais mondiale (10). L'existence mondiale du capital s'est principalement manifestée comme réalité vivante et essentielle en tant qu'ennemi fondamental de la révolution. A chaque fois qu'il s'est trouvé face au prolétariat insurgé, l'Etat (11) de tous les pays et nations a agi en bloc unifié pour le maintien de ses intérêts de classe. Lors de la Commune de Paris, toutes les fractions du capital ont abandonné leurs querelles intestines pour affronter de manière unie le prolétariat; 1917 en est un autre exemple ; plus récemment encore, depuis 1968, des mil­liers de révolutionnaires sont poursuivis par une seule et même réa­lité étatique primant, en l'occurrence, sur les actes de guerre entre pays. A la réalité mondiale du capital correspond la bourgeoisie mondiale et la nécessité d'affronter étatiquement toute tendance du prolétariat à l'organisation.

Cette même réalité a une autre composante essentielle mais contradictoire : le capitalisme ne peut exister sans concurrence, sans lutte pour les capitaux, entreprises, groupes industriels, consortiums financiers,… La guerre entre groupes de capitaux est aussi inhérente au capital en tant que mode de production, que la mondialité du marché capitaliste. Ce sont des aspects nécessaires et contradictoi­res (12) de l'unité du capital. De cette manière, l’Etat en tant que l'organisation mondiale de domination capitaliste, ne peut se perfec­tionner et se formaliser (au niveau de l'unification des commandements militaires, des appareils juridiques, de la complémentarité dans la répression, etc..) qu’en termes relatifs face à l’émergence et au ren­forcement du prolétariat organisé. Pratiquement, l’Etat du capital se concrétise en un ensemble complexe d'Etats différents, d'organisa­tions territoriales, militaires, idéologiques, ... distinctes qui, sans abandonner la fonction primordiale à I'échelle mondiale - le maintien de la dictature capitaliste ‑ représentent les différents groupes de capitaux, se dissolvant, se réorganisant, rompant et reconstituant des fronts militaro‑ économiques,… L’Etat, sous ses différentes formes particulières comprend donc des éléments d'une importante hétérogénéité (comme nous l'avons vu au sujet des dits Etats nationaux) qui s'exprime notamment dans les types d'appareils qui le composent ainsi, certains d'entre eux sont liés à l'unité territoriale ‑ le pays ‑ telles certaines armées et polices; d'autres, au contraire, sont inconcevables à ce niveau, tels les blocs monétai­res, les églises etc.

Dans tous les cas, dans toutes les formes de concrétisation de l’Etat mondial du capital, on retrouve tant les éléments de lutte mondiale contre le prolétariat que de lutte entre capitaux, sachant évidemment que la lutte intercapitaliste portée sur le plan militaire implique directement la destruction de prolétaires (le capital n'ayant pas seulement besoin de poudre à canon mais encore de chair à canon !) et donc l’affirmation générale du capital contre les conditions du communisme. C'est en ne perdant aucun de ces éléments de vue que l'on pourra comprendre la réalité de l'Etat "national".

L'Etat "national"

L’Etat "national" à la Lénino‑ Kautsky n'existe pas ; c'est une irréalité. Cependant, le pouvoir organisé d'une classe pour l'exploitation d'une autre doit nécessairement s'organiser à différents niveaux en ayant recours à tous les moyens qui permettent de camoufler l'antagonisme entre ceux qui ont intérêt à maintenir le travail salarié et ceux qui en crèvent, non seulement pour que l'exploitation se fasse avec la coopération des exploités, mais aussi pour que ceux‑ci servent de chair à canon dans les luttes entre les différentes fractions du capital. C'est pour cette raison que l’Etat tente toujours de se cacher derrière une identité "nationale ». Pour l'Etat bourgeois, il s'agit d'exister en unifiant démocratiquement les individus au service du capital dans une entité masquant sa réalité dictatoriale et se présentant comme unité territoriale et juridique ayant une histoire propre, une culture partagée entre tous les compatriotes dont la forme idéale reste la communauté de race, de langue, etc. (bien que nous ayons vu que cette forme idéale correspond très peu à la réalité)!

Ainsi, les frontières entre pays ne sont pas autre chose que le résultat (instable !) des luttes entre fractions du capital. L'« équilibre » est considéré comme restauré lorsqu'une seule armée existe par pays (ou groupe de territoires avant un gouvernement central) et lorsqu'est reconstituée une seule centralisation juridique répressive C'est pour cette même raison que le capital n'a plus alors aucune nécessité historique de coïncider avec des éléments raciaux, linguis­tiques ou autres. Face à l'instabilité permanente qu'est le mode de vie de la dictature du capital, la réorganisation de l'Etat est la restauration du monopole de la violence contre les éléments troublant encore l'ordre national : en premier lieu le prolétariat internationaliste et révolutionnaire et en second lieu les fractions de la bourgeoisie qui, embrigadant une partie des prolétaires sous ses drapeaux, luttent pour une autre unité nationale ou pour la séparation/ construction d'une autre nation, etc.

A la mesure du fait qu'il n'existe pas de communauté d'intérêt entre prolétariat et bourgeoisie (tout au contraire !), toute la stratégie de l'Etat bourgeois est d'instituer une communauté fictive. La base essentielle de cette communauté, c'est le monde de la marchandise (la valeur en tant que seul être commun à toute chose) réalisant la démocratie. Mais, pour être capable de porter les intérêts d'une fraction de la bourgeoisie, cette communauté doit aussitôt s'affirmer sur le terrain national, en tant qu' "Etat" national capable d'en affronter d'autres, de former des alliance, de constituer des constellations, etc... Et tout cela, malgré le fait que les éléments soi-disant constitutifs de la nation ‑‑communauté de langue, religion, territoire, … ‑‑ ne coïncident pas. La forme que prend la concrétisation de l’Etat mondial du capital dont la survie et le développement passent par tant de guerres entre "communautés nationales" est donc l’Etat national et/ou l'ensemble des Etats nationaux où exploités et exploiteurs nient leurs antagonismes de classes et se considèrent comme parties du même être communautaire, comme éléments constitutifs de la "Nation". La bourgeoisie parlera toujours de « notre commune manière d'être » , de « nos glorieuses traditions », de « nos habitudes » de « notre morale », de « notre culture », de « notre progrès », de « notre degré de civilisation », ... et lorsqu'elle se présente, la communauté de langue ou d'ethnie est évidemment utilisée pour renforcer cette "identité nationale.

Par conséquent, l'Etat du capital, son essence démocratique, c'est‑à‑dire sa dictature désorganisant et diluant le prolétariat dans le peuple, est le principal élément matériel de la "Nation" (13) pour lequel le mythe de « l'être national » a autant été basé sur les éléments physiques de race, langue, etc, que sur des éléments aussi disparates que l'"internationalisme prolétarien », le football, les "soviets", le Coran, l'histoire toute inventée d’individus qui auraient "fondé la nationalité'".

Contrairement à la social‑démocratie et toutes ses expressions historiques (maintenant la même constance programmatiquement contre-révolutionnaire), notre parti, celui du prolétariat révolutionnaire, a toujours fait découler la définition de la nation du concept général plus abstrait qu'est l’Etat en tant qu'organisation de la bourgeoisie en classe dominante; position qui a été historiquement formulée avec plus ou moins de cohérence et de clarté et que nous synthétisons ici.

Les gauches communistes organisées à l'extérieur ou à l'intérieur de la social‑démocratie mais de façon invariante contre celle‑ci comprirent que la nation n'a jamais été autre chose que l'arme avec laquelle la bourgeoisie mène le prolétariat à la lutte entre nations et donc contre d'autres prolétaires. Si, dans ce texte, il nous est impossible d'analyser tous les différents apports, limites et même aberrations des militants de la gauche radicale "de la social‑démocratie" (Strasser, Luxembourg, Pannekoek, Boukharine, Gorter (14) ou de l'anarchisme révolutionnaire (Bakounine, ...) qui s'affrontèrent à la pourriture du "marxisme" officiel et "orthodoxe", nous ne pouvons pas négliger de souligner les apports de la gauche communiste d'Italie à ce sujet.

La Gauche Communiste d'Italie (G.C.I.).

Un ensemble de groupes existant aujourd'hui (pas seulement en Italie) (15) ayant un programme proche du trotskisme de la dernière époque de Trotsky, se revendiquent de la Gauche Communiste italienne. Cependant, des apports fondamentaux de celle‑ci, ils n'ont rien retenu quand ils n'en ignoraient ou n'en cachaient pas totalement l'existence, surtout lorsque celle‑ci fut au glus profond de son isolement (depuis la fin des années 1920 jusqu'à la guerre 1940‑ 1945) où, face à toute la contre‑révolution dominante, elle maintint le fil rouge de notre trajectoire communiste. C'est du point de vue de la clarification de nos conceptions programmatiques et stratégiques qu'elle produisit les plus grands apports.

Toutes les positions centrales de la Gauche Communiste d'Italie (G.C.I.) sur l'anti‑ fascisme, la démocratie, les droits démocratiques, la relation entre Etat et Nation, les minorités nationales, etc, sont "oubliées" ou falsifiées par ces groupes qui ont été jusqu'à avoir le cynisme de présenter la G.C.I. comme partisane de la libération nationale, de la lutte pour les droits démocratiques, etc. L'importante confusion que ces groupes ont propagée et continuent à développer est établie sur leur incapacité à saisir l'invariance historique du programme communiste de tous les groupes, individus, presses qui l'ont momentanément défendu, au‑delà de tous les rapports de force contingents qui ont plus ou moins révélé les antagonismes de classe et sur leur filiation formelle à la personnalité de tel ou tel camarade.

Au sujet de la question nationale, la Gauche Communiste d'Italie évolua vers la rupture totale (que nous affirmons et revendiquons) avec les IIème et IIIème Internationales. Ne pouvant pas retracer ici l'historique des affirmations et ruptures de la GCI. Nous nous satisferons pour l'instant de remettre en avant quelques citations programmatiques essentielles.

En 1924, la G.C.I. fait paraître un texte décisif : « Le communisme et la question nationale ». Ce texte a pour objectif non seulement de répondre à l'opportunisme dominant dans l'IC. sur la question nationale (position stalinienne ‑ "Le marxisme et la question nationale") mais encore, d'expliquer la nécessité de la continuité programmatique, de l'invariance réelle, sans jamais nier l'examen de l'expérience historique et l'élaboration des conclusions qui se révèlent nécessaires pour la lutte du prolétariat.

En opposition à la position de Kautsky, Lénine, Staline, la GCI affirmera, par la plume de Bordiga :

"Ils (les opportunistes) accréditent les idées que la bourgeoisie ne réalisera jamais (16) mais auxquelles elle a intérêt à voir les masses donner leur confiance. Donc, la politique des opportunistes ne permet pas de faire avancer, soit même à "petits pas", l'évolution effective et pratique des situations, mais se révèle comme la mobilisation idéologique des masses, dans un intérêt bourgeois et contre‑ révolutionnaire. Et rien de plus !

En ce qui concerne le principe des nationalités, il n'est pas difficile de prouver qu'il n'a jamais été autre chose qu'une phrase pour l'agitation des masses et, dans la meilleure des hypothèses, une illusion de certaines couches intellectuelles petites‑bourgeoises."

Dans la suite de ce texte, nos camarades ajoutent ce que nous avons spécifiquement voulu démontrer tout au long de ce texte :

« Si, pour le capitalisme, le développement des grandes unités étatiques fut une nécessité, il est tout aussi vrai qu'aucune d’entre elles ne se constitua sur la base du fameux principe national, qu'il est d'ailleurs très difficile à définir concrè­tement.  Un écrivain, qui ne peut certainement pas être taxé de révolutionnaire, Vilfredo Pareto, dans un article paru en 1918, a fait la critique du 'supposé principe des nationalités'. Il a montré l'impossibilité qu'il y a de trouver une définition satisfaisante ainsi crue l'insuffisance flagrante des nombreux critères qui paraissent servir pouvoir le caractériser (eth­nique, linguistique, religieux, historique, etc.). En définitive, tous se contredisent entre eux ou dans leurs résultats. »

(Bilan n°7 pages 332 et suivantes) 

C'est sur ces bases que la G.C.I. mettra en avant que les "luttes de libération nationale" ne sont en réalité qu'une couverture des guerres impérialistes permettant ainsi de mieux comprendre la relation entre Etat et Nation.

Avant de voir brièvement en quoi consiste ce dernier point, il est à souligner qu'un apport programmatique aussi essentiel ne peut être évacué du simple fait que tel ou tel "camarade" ait révisé sa position. Par exemple, dans les années 1950, acceptant les positions de Kautsky, Lénine, Koba, Bordiga changea totalement de ‑position et en arriva à admettre les facteurs ethniques, linguistiques,... comme critères définissant la nation. Cependant, le programme communiste ne dépend pas des avancées ou reculs de telle ou telle personne ayant marqué l'histoire du mouvement ouvrier, le programme communiste étant impersonnel et maintenant son invariance malgré les involutions du rapport de forces entre bourgeoisie et prolétariat et la capacité de résistance à la contre‑révolution des militants ou groupes communistes. Ainsi, les positions historiques de la G.C.I. continuèrent à s'affirmer au travers d'un ensemble d'expressions parmi lesquelles notre groupe.

Par contre, les groupes tels "Programme Communiste" défenseurs des "luttes nationales » et se revendiquant formellement de la G.C.I. mais ayant de fait renoncé à ses apports fondamentaux des années 1920, trouvèrent dans les textes de Bordiga des années 1950 le grand alibi pour accréditer leurs positions contre‑révolutionnaires qui ne sont en fait que le triste héritage de l' « orthodoxie » des IIème et IIIème Internationales avec Kautsky et Staline pour théoriciens respectifs. C'est à cela que correspond la publication d'un ensemble de textes aux éditions "Prométhée", textes qui sont non seulement mauvais quant à l'analyse du capitalisme, de la question nationale, etc. mais en plus, apologétiques des positions de jeunesse de Kautsky et Staline qui sont devenues celles du trotskisme des années 1930. Cf. "facteurs de race et de nation dans la théorie marxiste" de Bordiga et publiés par l'Iskra. Comme tous les révisionnistes et opportunistes de l'histoire, cachant systématiquement les réelles positions révolutionnaires contraires aux leurs (dont celles de la G.C.I.), ils ont dû recourir (comme Kautsky à l'égard de Marx, Staline à l'égard de Lénine) à la personnalisation et la privatisation des textes de Bordiga.

Maintenant, retournons aux positions fondamentales de la G.C.I. (et laissons la critique de ces mauvais imitateurs de Kautsky pour une autre fois). Dans, la continuité ales textes des années 1920, Bilan s'opposait à la conception dominante qui faisait découler la nation des éléments raciaux, linguistiques, religieux, etc. :

"Pour des marxistes, il n'existe vraiment aucun critère suffisant pour indiquer où commence et où finit une 'nation', un 'peuple' et le 'droit' des minorités nationales à s'ériger en nations. (....) Ni au point de vue de la race, ni à celui de l'histoire, les mixtures que représentent les Etats bourgeois nationaux ou les groupes nationaux ne se justifient. Deux faits seulement animent les bavardages académiques sur le 'nationalisme' : la langue et le territoire communs et ces deux éléments ont varié continuellement au travers des guerres, des conquêtes." (Bilan n°14 page 473)

En Même temps qu'elle rejetait ces éléments comme déterminant le fait "national", la G.C.I. affirmait (tout comme nous aujourd'hui), que les éléments de base de la nation sont l’Etat, l'oppression de classe, la nécessité noter la bourgeoisie de mobiliser toutes les classes pour la guerre impérialiste, et que c'est cette même réalité qui explique l'existence d'Etats antagoniques :

« Etat capitaliste et Nation sont deux concepts indissociables et se subordonnent l'un à l'autre . La « Nation » sans cet Etat aussi impossible que cet Etat sans « Nation ». En effet, cette dernière est le milieu social nécessaire pour mobiliser toute les classes autour des intérêts de la bourgeoisie luttant pour la conquête du monde, mais comme expression des positions de la classe dominante, elle ne peut avoir pour axe que l'appareil d'oppression de celle‑ci : l'Etat.

La révolution française de 1789 mit déjà en évidence, d'une façon cristalline, la subordination fondamentale de ces deux notions : la déclaration du règne des droits de l'homme (le règne de la liberté, de la fraternité, de l'égalité) fut instauré en même temps que la terreur révolutionnaire nécessaire à bourgeoisie pour forger sa cohésion devant l'invasion étrangère. Etat capitaliste et « Nation » marchent donc de front car l’avènement de la bourgeoisie marque aussi le caractère nouveau, collectif, que prend l'instrument de production et le contraste entre la nouvelle classe dominante et son développement qui correspondra désormais à la lutte prolétarienne. La nécessité de répondre au développement gigantesque des forces productives par une expansion internationale pouvant permettre à des bourgeoisies d'accroître leur marge de profit est un élément d’opposition fondamental entre les Etats capitalistes et explique la nécessité d'Etats séparés et antagonistes. Cette expansion est la seule voie pouvant contenir le développement économique dans ses limites bourgeoises. Mais pour cela, elle doit aussi signifier la destruction de la classe répondant à l'essor des forces de production. Les conflits intercapitalistes, les luttes de classe au sein de chaque Etat sont les éléments de base de la « Nation » Qui seule peut réaliser une structure étatique mobilisant toutes les classes pour la guerre impérialiste et qui par là même représente une enveloppe aveuglant la lutte clé classe, destinée à faire déboucher celle‑ci dans le chemin de l’étranglement de la classe révolutionnaire vers la guerre.

La seule réalité positive dans l'appréciation du problème national est le problème de l'Etat ‑ ce que d'ailleurs Lénine fit déjà remarquer aux internationalistes polonais pendant la guerre. Mais la notion de l'Etat, parce qu'elle indique une oppression de classe, un contrôle privilégié des moyens de production, comporte inévitablement la notion de la guerre, comme moyen de maintenir le pouvoir de la classe dominante qui va tenter de freiner le niveau de développement économique, étouffer la menace révolutionnaire et accroître sa puissance par une politique d'impérialisme. » ( Bilan n° 14 page 474 )

C'est cette excellente compréhension du développement capitaliste, du fondement étatique de la nation ne contenant aucune ambiguïté et constituant une partie indissociable de tout le programme communiste qui permit à la Gauche Communiste d'Italie plongée dans la guerre impérialiste de continuer à mener une lutte révolutionnaire conséquente. En effet, pendant que tous ceux qui, d'une façon ou d'une autre, soutenaient l'appui, dans telle ou telle circonstance, d'une « libération nationale » ou la constitution d'un « Etat national » et contribuèrent, directement ou indirectement et indépendamment de leurs "bonnes ou mauvaises intentions", à la guerre impérialiste, la GCI continua à forcer les armes programmatiques de la lutte révolutionnaire en formalisant avec clarté cet aspect central du programme communiste : les luttes nationales, loin d’activer les conditions de la révolution Prolétarienne, agissent contre celles‑ci et conduisent à la guerre impérialiste.

"Tout ce qui a trait aux normes d'existence, à la respiration sociale, aux formes de domination cru capitalisme, n'a de valeur Pour le prolétariat (...) Ni les formulations démocratiques, ni le droit démocratique des peuples à déterminer leur sort, ni les droits de l'homme et du citoyen (...) Au lieu de voir dans ces faits un terrain pour trouver des alliés au prolétariat, il fait y voir une expression ces conflits inter‑capitalistes, dominée par le sceau des guerres et des révolutions : l'époque impérialiste où la solidarité de toutes les bourgeoisies s'exprimera toujours contre le prolétariat, où les diversions nationales surgiront pour freiner l'élan des masses et se jetteront enfin dans la guerre impérialiste lorsque le prolétariat sera complètement immobilisé." ( Bilan n° 14 page 475 )

Les bases de la mystification, l'idéalisation que le capital réalise de lui‑même.

La communauté de langue, de race, de territoire, etc. constituant l’Etat "national", la "communauté nationale" à laquelle ont cru Kautsky, Staline, Lénine, ... n'est et ne peut être autre chose que la négation du monde réel qu'est la société divisée en classes aux intérêts antagoniques et l'affirmation de l'intérêt particulier d'une classe présenté et assumé comme étant l'intérêt de la généralité. C'est un mensonge total mais un mensonge existant (de même que la croyance en un dieu) dont la seule réalité ‑ "le moyen social nécessaire pour mobiliser toutes les classes pour les intérêts de la bourgeoisie luttant pour la conquête du monde" ‑ est dissimulée par la justification d'éléments matériels tels que les langues, races, ... ou tout autre connerie susceptible de faire croire aux prolétaires qu'ils sont membres d'une même communauté d'intérêt que les bourgeois, leurs exploiteurs. Il est clair que, dans l'intérêt de la classe dominante, la réalité de sa domination doit être cachée : il faut que l'exploiteur et l'exploité croient en la "réalité" de cette communauté nationale au sein de laquelle l’Etat ne peut se présenter pour ce qu'il est réellement : l'organisation de l'exploitation d'une classe par une autre, l'organisation de la classe exploiteuse en classe dominante ; il faut qu'apparaissent comme déterminants les éléments niant cet antagonisme de classes, tels un territoire donné, une idéologie donnée, donnant une raison d'être au maintien de cette société de classes, les intérêts de l'une ne se réalisant que par la négation de ceux de l'autre. Toutes les idées de la social‑ démocratie (que la IIIème Internationale transforma en normes) ont comme source commune cette nécessité de l'Etat de se déguiser en communauté nationale; cette idéalisation que le capital développe de lui‑même pour cacher et fortifier son essence : l'exploitation de l'homme par l'homme.

CONTRE‑THESE N°5

Le capitalisme, dans et pour son propre mouvement d'accumulation, fait croire à ses agents, idiots utiles, que la nation est la communauté de l'homme, formée, stabilisée épanouie historiquement sur base de la communauté de langue, de race, de territoire, de vie économique, de structure psychique, etc. se manifestant dans la communauté de culture, dans l'être national.

En réalité : d'une part, l'Etat national est le produit de l'absence de toute communauté, de toute communauté de vie, d'intérêt entre le prolétariat et la bourgeoisie, et d'autre part, il est le produit de la nécessité du capital de s'organiser pour assurer l'ex­ploitation du prolétariat et assurer le développement de la guerre inter‑impérialiste sans laquelle son développement est inconcevable.

C'est cette nécessité générale qui définit le capitalisme ‑ le tra­vail salarié, la guerre contre le communisme ‑ et qui exige le maintien de cette fausse communauté qu'est la nation. Par conséquent, le seul et unique fondement de la nation est l’Etat, l'exploitation géné­ralisée et organisée, la démocratique dictature du capital qui se concrétise territorialement dans sa capacité à envoyer, sous ses dif­férents drapeaux nationaux, les prolétaires se faire massacrer entre eux sur les différents fronts ''ennemis" des guerres impérialistes au profit exclusif et destructeur des intérêts de la classe bourgeoise.

Voilà ce qu'est, réellement et historiquement, l’Etat national où ce qui est déterminant n'est pas la nation mais le capital organisé en force étatique, capable d'utiliser n'importe quel prétexte ‑ linguistique ou frontalier, moral ou religieux, raciste ou antiraciste, nationaliste ou « internationaliste », pour s'affirmer et se développer. De notre point de vue égoïste de classe, du point du vue du mouvement communiste, celui de la communauté humaine se constituant contre le capitalisme, l'Etat national sous toutes ses formes, n'est pas plus qu'une succursale de l'Etat bourgeois, qu'une agence locale de l'exploitation mondiale du capital tentant de survivre contre les inévitables tendances à l'organisation du communisme, et est comme tel, l'ennemi total, permanent et irréconciliable de l'action prolé­tarienne passée, présente et future, pour le communisme.

"La révolution devra, dans sa marche en avant, fouler aux pieds, sans pitié, (les drapeaux de la bourgeoisie) opposant la société socialiste aux mensonges et aux mythes des 'peuples', des 'nations' et des 'patries'.''

Bordiga ‑ 1953 –« Dialogue avec Staline ».

 

Notes

(1) « Social‑impérialiste » n'est pas très adéquat pour qualifier la social‑ démocratie vu que cela maintient le mythe selon lequel la social‑ démocratie aurait été un parti ouvrier trahi par ses dirigeants.

(2) Encore plus clairement que les nationaux socialistes allemands ou que les colonialistes labouristes anglais, Van Kol disait « Des colonies il y en a et il y en aura encore pendant des siècles leur existence est indissociable de l'histoire mondiale ». « Les nouvelles nécessités qui s'établiront après la victoire de la classe ouvrière et après la libération économique exigeront des possessions coloniales y compris sous le régime socialiste futur ».

(3) L'objectif de l’œuvre de Bauer est de concilier les contradictions inter‑ bourgeoises entre d'une part les nationalistes tchè­ques et d'autre part les nationalistes allemands.

(4) Exemple : "On pourrait affirmer que dans Renner (dont Kautsky souligne aussi les mérites ‑ ndlr) prédomine la pensée de Lassalle et dans Bauer, celle de Marx".

(5) Citation de Kautsky dans la ''Note de rédaction" introduisant le texte de Bauer : "Observations sur la question des nationalités" paru dans "Die Neue Zeit" en réponse à la critique faite par Kautsky.

(6) Exemple : dans la fameuse carte de Lénine à Gorki de février 1913 faisant référence au recueil de textes : "Le marxisme et la ques­tion nationale", il fit l'éloge de Staline en disant que cette étude ne fut possible que grâce à un "merveilleux géorgien".

(7) Cf. Amadeo Bordiga : "Facteurs de race et de nation dans la théorie marxiste".

(8) Le fait que certains gauchistes radicaux jouent de manière irresponsable avec les mots, prétendant ne pas appuyer la lutte bourgeoise pour la démocratie, mais bien le nationalisme révolutionnaire, ne mérite pas, de notre part, une analyse particulière.

(9)     Lénine a souligné ce point concernant l'Etat (contrairement aux deux autres). Cependant, ce qui est plus douteux, c’est l'oubli de cette position lorsqu'il s'agit de la nation, ... Du point de vue de l'Etat national, c'est le dualisme des concertions le plus complet en insistant sur la nécessité qu'ont les ouvriers à appuyer la forma­tion d'un Etat national, il accepte inévitablement que "la lutte des classes continuera dans le nouvel Etat national". Mais dans sa formule d'appui à la constitution d'un nouvel Etat national, le mot Etat ne peut être compris comme il l'a défini dans "l’Etat et la révolution" où le concept était effectivement défini de manière marxiste.

(10) Une des aberrations de la social‑ démocratie (sur laquelle nous ne nous attarderons pas) c'est de toujours considérer comme préalable à l'extension du capitalisme au marché mondial, l'existence d'un marché national. Pratiquement, c'est tout le contraire qui s'est passé. C'est le marché mondial qui a précédé et poussé le développement du marché par pays jusqu'à révolutionner les langues.

(11)   Nous nous en maintenons à la conception communiste de l’Etat : le capital organisé en force de domination et d'oppression. Pour comprendre la question en profondeur, il faut aller au‑delà des difficultés d'expression imposées par le capital : le langage courant étant profondément marqué par l'identification Etat/ pays, Etat/ administration, Etat/ instrument, etc., nous sommes parfois contraints de recou­rir à des apparentes contradictions de langage. Ici, par exemple, nous soulignons « l’Etat (et non les Etats) de tous les pays et « nations » pour désigner le capital organisé et structuré en tant que force répressive, idéologique, ... de domination et d'oppression internatio­nale.

(12)   Dans la social‑démocratie où la "méthode scientifique" par excel­lence était la logique vulgaire, la polémique s'est développée entre ceux qui ne voyaient que les affrontements intercapitalistes au niveau international et ceux qui partaient de la mondialité du capital pour prédire un seul capital ‑trust géant- qui éliminerait ses propres contradictions.

(13)   La social‑démocratie qui a toujours eu une conception mécaniciste de la question (physique, biologique, sociologique) et non socia­le, ne pouvait évidemment pas le comprendre.

(14)   Radek, Piatakov ou Lénine lui‑même, firent aussi, quelque temps, partie de cette gauche.

(15)   Par exemple Programme Communiste, Lotta Communista, Nuclei   Leninisti Internazionalisti, Internazionalista, ‑Rivoluzione Communista, etc.

(16)   Ceci est fondamental. Comme nous l'avons vu dans les parties précédentes de ce texte, dans la critique des thèses I, II, III et IV, et comme nous le verrons à la fin de la présente thèse, tout le secret de l'idéologie du capital est de créer un idéal de soi‑même que les opportunistes, les contre‑ relvolutionnaires se chargent de théoriser et de diffuser, poussant les masses à faire, toujours au nom du réalisme, tels ou tels pas successifs et graduels vers cet idéal du capitalisme ... reculant sans cesse l'échéance et le fait même de la révolution.


CE20.5 Contre la mythologie justifiant la libération nationale (3)