IV. LUTTE DE CLASSE ET LOGEMENT (1)

Si nous nous sommes donnés la peine de produire un texte aussi long (et c’est un euphémisme) sur la question du logement, c’est avant tout pour que les communistes, lorsqu’ils ont et auront à intervenir  dans des luttes déclenchées à partir des problèmes de logement puissent rejeter tout immédiatisme, localisme, réellement étendre, rendre conscientes ces luttes et en faire des moments de la lutte pour le communisme !

 

I. INTRODUCTION HISTORIQUE : DIFFERENTS MODES DE PRODUCTION - DIFFERENTS MODES DE LOGEMENT (Le Communiste n° 16 )

A) La fin de la communauté humaine : apparition des classes, apparition des villes.

B) Apparition du capitalisme : des villes en dehors et contre les vieux modes de production.

C) Le capitalisme : entassement des prolétaires dans les villes et les campagnes.

II. CAPITALISME  ET LOGEMENT  OUVRIER (Le Communiste n°17)

A) Comment envisager la question du logement ?

B) La classe ouvrière, une classe toujours plus exploitée

C) Toujours plus de taudis.

D) La classe ouvrière, une classe toujours plus entassée.

E) Le rejet de la classe ouvrière du centre vers la périphérie des villes.

F) Paupérisme relatif et paupérisme absolu.

III. REFORMISME ETREPRESSION  (Le Communiste n°18 )

A) Le logement, facteur de socialisation.

B) « Propriété » et négation des classes.

C) Logements "gratuits" et augmentation del'exploitation

D) logement etEtat bourgeois.


Pour cela, notre réflexion ne pouvait partir de la réalité immédiate contingente de telle ou telle partie du peuple, mais bien des principes invariants du communisme qui s’élèvent contre les « réalités de toujours », c'est‑à‑dire contre la misère que produit le capitalisme et que celui‑ci essaie de présenter comme "naturelle" et immuable. Pour cela, il nous fallait d’une part montrer que la situation du prolétariat n'est pas le produit de la mauvaise volonté ou de la bê­tise de tel ou tel capitaliste, mais bien un produit inéluctable de la société capitaliste et d'autre part que cette situation étant produite de ce mode de production, n'est pas éternelle et qu'elle dispa­raîtra avec l'avènement du communisme. La façon de se loger est, comme tout le reste (et à ce titre, pas mal de choses valables pour le logement le sont aussi pour d'autres marchandises destinées à la "consommation » immédiate), à la fois produit et condition du mode de production d'où elle surgit et, pour le capitalisme, cela signifie nécessairement un stockage toujours plus nombreux de la marchandise force de travail. Et la logique que le capital applique à toutes les marchandises est valable pour celle‑ci aussi : une fois excédentaire, elle peut être et même doit être détruite. C'est pourquoi dans un premier temps, plus aucun frais n'est fait pour son entretien (elle peut crever de faim et de froid) et, dans un second temps, c'est sa destruction massive dans et par la guerre qui est organisée. Cette loi capitaliste n'est contrecarrée (jusqu'à sa destruction) que par la capacité que possède cette marchandise se de refuser son rôle de mar­chandise, de se révolter et de détruire le mode de production capita­liste. Mais, sur la question du logement comme sur beaucoup d'autres, la bourgeoisie a développé un fort courant réformiste qui sert tout à la fois à briser le mouvement ouvrier, ce qui renforce le capital et à réformer ce dernier, ce qui le renforce une seconde fois.

Le capital ne fait que développer relativement et absolument la misère du prolétariat en se développant, il développe ses contradictions : il accumule la richesse à certains pôles au moment même où il accumule la pauvreté à d'autres, et dans ce mouvement, la classe ouvrière est toujours socialement plus dépossédée. Il n'y a donc aucune amélioration de notre sort à attendre du capitalisme. Mais, cela ne signifie certainement pas que le prolétariat ne doit pas lutter, au contraire. Nous savons que chaque fois que le prolétariat impose au capital le retrait de mesures anti‑ouvrières ou impose une diminution de son exploitation, cette "victoire ouvrière » est toute momentanée. Si réellement le prolétariat croit avoir vaincu et dépose les armes tant théoriques que pratiques alors se déclenchent les foudres vengeresses du capital qui non seulement reprend (parfois simplement en changeant de nom) les mesures qu'il a été  obligé de suspendre ou surprime les mesures que le prolétariat l'a contraint à prendre, et de surcroît, réprime violemment ce dernier. Pour que le prolétariat puisse garder ces prétendus ''acquis'', il doit maintenir et donc développer sa force de classe. Le capital est en effet contraint, face aux exigences que le prolétariat impose violemment, de se concentrer, de se renforcer, pour balayer les obstacles que ce dernier met sur le chemin de sa valorisation. Ce renforcement, à la fois du capital et de sa détermination, oblige le prolétariat soit à s'écraser, soit à se renforcer, ce qui oblige le capital à réagir encore plus durement, etc. rapport de force oblige. Pour le prolétariat, le seul renforcement, le seul réel acquis est « l’union grandissante des prolétaires » qu'il aura pu souder au cours de sa lutte. En maintenant la diminution de l'exploitation ou en contraignant la bourgeoisie à ne pas l'augmenter, le prolétariat se moque des intérêts du capital, il attaque la valeur et avance sur le chemin de la révolution. Croire que parce qu'il n'y a pas d'autre acquis que l'union grandissante, que la capacité à tirer les leçons des luttes passées, on ne peut pas lutter pour des augmentations de salaire ou contre les licenciements, occuper des maisons, etc. c'est ne rien comprendre au mouvement qui va du moment de la lutte où les affrontements encore partiels partent des besoins immédiats du prolétariat, au moment de la même lutte où les aspects partiels sont synthétisés, dépassés et où les affrontements visent à répondre à ce qui s'est imposé comme le besoin immédiat du prolétariat : la dictature mondiale du prolétariat pour l'abolition du travail salarié.

La lutte ouvrière qui apparaît, que cela soit sur le logement ou sur d'autres questions, ne peut se maintenir sur un terrain de classe et donc se développer en une lutte pour le communisme que si elle refuse de tenir compte des intérêts de la nation, de la région; soit de la bourgeoisie et du capital tout entiers. C'est pourquoi apparaissent des luttes encore partielles ‑et non parcellaires ‑ et/ou locales ‑ et non localistes ‑ qui, par ce refus, sont déjà des luttes pour le communisme tout en exprimant encore les faiblesses du prolétariat. Sans cette compréhension du développement dialectique de la lutte de classe on en arrive soit à condamner toute lutte où la "masse" n'exprime pas consciemment sa volonté du communisme (et donc la lutte tout court puisque cette volonté consciente est à la fois condition et produit de la lutte) soit, au contraire, à glorifier, diviniser toutes les luttes partielles y compris leurs aspects parcellaires empêchant ainsi le développement positif du mouvement. La bourgeoisie quant à elle, essaiera toujours de figer et développer les faiblesses du mouvement comme limites à celui‑ci; c'est ainsi que d'une lutte qui éclate en Lorraine, elle essaie d'en faire une lutte réformiste pour sauver la Lorraine, une lutte pour le patriotisme régional.

Pour tous les mouvements qui apparaissent, nous devons donc nous poser cette question : en quoi portent‑ils des besoins du capital ? En quoi sont‑ils donc contre‑révolutionnaires ? ou en quoi portent‑ils des besoins du prolétariat ‑ et en quoi sont‑ils donc potentiellement révolutionnaires ? ‑ pour ensuite, dans les mouvements ouvriers, essayer de briser les aspects partiels et locaux en étendant le mouvement par l'unification des revendications, l'élargissement des secteurs et endroits touchés par le mouvement, l’extension de la durée de la lutte, etc.

A) Réappropriation et logement.

Le mouvement communiste est axé contre l'ensemble du capitalisme dont la substance est la valeur ; le mouvement communiste naît donc contre la valeur, contre le processus de valorisation. En ce sens, lorsque nous disons que le prolétariat, dans sa lutte pour le communisme et donc contre les conditions de vie que lui impose le capitalisme, se réapproprie l'ensemble du produit social, il ne peut s'agir d'une réappropriation individuelle (même effectuée par un grand nombre de personnes) ni passive. C'est avant tout la classe ouvrière qui se réapproprie les choses qu'elle a produites, qui se réapproprie le travail mort, en tout ou en partie, de toutes les générations ouvrières passées, et cette réappropriation est déjà en soi une transformation dans l'être des choses. De quantités de valeur d'échange, de moments du procès de valorisation qu'ils étaient, ils tendent à devenir satisfaction de besoins de l'humanité en voie de constitution dont le but principal est la destruction de cette société capitaliste.


C'est pourquoi dans ces moments de réappropriation du produit social, il ne saurait être question de rendre l'individu plus riche d'un point de vue quantitatif capitaliste c'est‑à‑dire possédant plus de marchandises argent, mais bien à la fois de lutter contre les conditions de vie de plus en plus pénibles du prolétariat et de renforcer ses conditions de lutte contre le capitalisme.

La réappropriation est donc aussi condition de lutte, moyen de lutte. Moyen et condition de lutte quand les ouvriers prennent le matériel de l'entreprise pour se défendre, pour se déplacer dans le but d'étendre le mouvement; moyen et condition de lutte quand les ouvriers récupèrent de quoi ne pas crever de faim ou de froid pendant les grèves, de quoi créer et diffuser du matériel politique; moyen et condition de lutte quand les ouvriers occupent des bâtiments qui leur permettent de survivre mais aussi de se rassembler, de se réunir. L'occupation des logements pour la simple survie est déjà condition de concentration et de solidarité entre prolétaires en lutte, facteurs qui, eux seuls, peuvent empêcher les expulsions.

Mais le capital a la capacité de récupérer presque toutes les formes de lutte et d'en faire un moment de la consolidation de son système pourri; les différentes formes de réappropriation n'échappent pas à la règle. Dès que s'introduit la croyance en des "acquis" et autres grandes "victoires" ouvrières, on tombe inévitablement dans le réformisme, illusion selon laquelle l'addition de ces prétendues victoires changeraient quoique ce soit à notre sort sous le capital. La bourgeoisie sépare toujours la lutte ouvrière et ses prétendus acquis pour, au moyen de l'un des termes, détruire la totalité; mais ces "acquis" en dehors de la lutte sont aussi peu ouvriers qu'une lutte sans revendication classiste. Ainsi, dans les grèves ouvrières, la revendication réelle (qu'elle soit consciente ou encore cachée par les drapeaux de la bourgeoisie) est la diminution (jusqu'à l'abolition) de l'exploitation. Or le blocage de la production, s'il est accompagné du maintien du salaire (que ce soit l’Etat, les banques, les syndicats, les grands magasins, ... qui volontairement ou non, payent) est déjà une diminution de cette exploitation. Mouvement et revendication, encore une fois, se confondent. Mais, dès que la grève s'arrête, l'exploitation reprend et ce, même si la bourgeoisie a été contrainte de céder aux revendications ouvrières; avec le travail, c'est l'exploitation, son développement incessant, contrainte du capital, qui reprend.

Certaines des réappropriations ouvrières sont plus sensibles à l'influence pervertissante de la bourgeoisie en ce sens qu'il est plus facile d'y séparer le but et les moyens du mouvement. Par exemple : les augmentations de salaire en ce qu'elles partent directement d'une catégorie du capital et qu'elles s'adressent à l'individu vendeur de sa force de travail. Il en va de même pour certaines occupations que la bourgeoisie peut légaliser, donc séparer de la lutte pour, de cette façon, les faire passer de la lutte ouvrière à la simple survie individuelle sous le capital. Ainsi, la bourgeoisie a la capacité d'arrêter réellement un mouvement d'occupation tout en en maintenant les formes, après en avoir transformé, à son profit, les moyens et les buts. Puisqu'il ne s'agit pas du processus immédiat de production, elle peut maintenir ce substitut de lutte ouvrière à peu près indéfiniment, encadrant ainsi de nombreux ouvriers désireux de lutter ! Pour ce qui est des grèves, elle ne peut le faire que dans des cas particuliers usines de doute façon condamnées, et encore, dans des limites plus restreintes (il est extrêmement rare que des grèves dépassent un an) et/ou avec des idéologies particulières telles: l'autogestion, la "production pour soi".


Il existe cependant certaines formes de réappropriation qu'aujourd'hui la bourgeoisie a beaucoup de mal à récupérer parce que la lutte et son résultat sont tellement intimement mêlés qu'il lui est très difficile de les séparer et c'est la totalité qui fait les frais de la répression. Les récupérations en masse de bouffe dans les grands magasins et l'occupation en force de lieux productifs de la bourgeoisie ‑hôtels, imprimeries, ...‑ en sont des exemples. La bourgeoisie peut alors organiser des soupes populaires et mettre à la disposition des ouvriers, locaux et machines; mais si cette crapulerie peut passer pour une « victoire ouvrière », comme un « acquis », contrairement aux occupations tolérées par la bourgeoisie, elle ne pourra passer pour la lutte prolétarienne. Ainsi, tant que la lutte est forte, ce type de réappropriation peut se maintenir, mais dès qu'elle recule, la bourgeoisie a vite fait de protéger ses grands magasins et autres lieux directement productifs.

C'est une particularité des luttes axées sur la question du logement que de ne pas enrayer directement la production de survaleur mais d'intervenir plutôt dans la redistribution (ou pas) d'une survaleur déjà produite (qui se redistribue entre bourgeois par le biais du loyer). Cela signifie que les luttes sur le logement ne touchent pas directement le capital en ce qu'il a de plus vital : la production de survaleur. Cela oriente directement la façon dont réagit la bourgeoisie face à ce type de lutte g sa marge de manœuvre étant de ce fait élargie, elle pourra beaucoup plus facilement jouer sur le facteur d'épuisement de la lutte qu'est le temps. Bien sûr, il est aussi possible de tuer les luttes ouvrières ayant lieu dans le secteur du processus immédiat de production, notamment par le temps, surtout grâce aux syndicats qui, non seulement alertent le patronat des grèves imminentes pour que celui‑ci puisse prendre toutes les dispositions les rendant moins efficaces, mais aussi grâce à la protection des stocks qu'ils assurent.

Dans toutes les luttes, la bourgeoisie se trouve face au choix a ou bien réprimer immédiatement et violemment les luttes ou bien temporiser, laisser traîner, pour, une fois les prolétaires découragés, "accorder" le quart du tiers de ce que les prolétaires demandaient et qui sera rapidement récupéré par un biais quelconque. Entre ces deux extrêmes, il existe tout un panel de solutions intermédiaires. La solution de l'écrasement immédiat a cet avantage que le mouvement n'a pas le temps de faire tache d'huile, que la répression très brutale a des chances de décourager durablement les prolétaires qui la subissent; il a cependant l'inconvénient de risquer de radicaliser les prolétaires en lutte et de provoquer la solidarité de classe. L'autre solution comporte aussi les revers de ses avantages : s'il est bon que les prolétaires croient avoir quelque chose à gagner dans cette société, cette illusion pourrait leur faire croire que les luttes paient à court terme et de cette façon les pousser à lutter. L'avantage de cette méthode est que lorsque les luttes traînent sans se radicaliser, les prolétaires ont beaucoup plus de mal à discerner leurs ennemis, et les syndicats peuvent à la fois montrer qu'il n'est pas très efficace de lutter et que l'on peut obtenir quelque chose de la bourgeoisie grâce à eux.

Deux éléments importants au moins vont influencer directement l'attitude de la bourgeoisie : d'une part le degré d'autonomie du mouvement et d'autre part, le rapport entre le blocage immédiat de la valorisation et les risques qu'une extension du mouvement ferait courir à celle‑ci et au rapport social dans son ensemble. Ces deux éléments étant directement liés puisque le degré d'autonomie des prolétaires en lutte détermine leur capacité à ne rien respecter et donc leur capacité à saboter les stocks, paralyser la production de la manière la plus générale possible, d'étendre le mouvement, etc.

Lorsque les luttes se passent dans le processus immédiat de production, l'extraction de la survaleur est immédiatement entravée (sauf dans le cas de "grèves" planifiées par le capital notamment pour écouler à peu de frais des stocks trop importants). Si en plus les prolétaires empêchent la réalisation de la survaleur déjà créée en détruisant les stocks, ... la bourgeoisie calcule alors combien peut lui coûter le fait d'essayer de briser la grève par la lassitude et/ou le fait d'affronter directement les prolétaires en lutte avec le risque de généralisation et d'exacerbation du mouvement que cela comporte, tenant compte de ce que la perspective de la révolution (qui dans sa vision étriquée se résume à l’ "anarchie", le "chaos") est potentiellement inclue dans cette généralisation. Par exemple, en Pologne, l'Etat bourgeois s'est senti assez fort pour faire rentrer les prolétaires dans les usines tout en tolérant, vu sa force relative, que pendant tout un temps, le rythme de la production reste assez lent. La bourgeoisie se devait de réinstaurer le calme mais, préférant ne pas prendre le risque de généralisation et de radicalisation qu'une répression trop dure aurait fait courir, elle a préféré attendre que les prolétaires soient plus isolés, plus soumis à "Solidarité" et à la démocratie en général pour achever la reprise du travail.

Quand il s'agit de luttes qui n'enrayent pas directement le processus immédiat de production, la bourgeoisie laissera en général beaucoup plus nourrir les luttes sur place avant de les écraser, empêchant par là leur radicalisation ; ­l'exception pour les occupations étant celles qui empêchent ce processus d'avoir lieu dont celles déjà citées d'hôtels ou d'imprimeries qui, de fait, empêchent l'exploitation des prolétaires que ces hôtels ou imprimeries faisaient travailler, de même que les occupations, nombreuses en Amérique latine ou en Turquie, de terrains réservés pour l'un ou l'autre aspect de ce processus. Cela signifiant bien souvent que la bourgeoisie tolérera, ne fut‑ce que momentanément, les occupations qui ne touchent que la sphère de la distribution, en récupérant d’une autre façon (par l’augmentation de l'intensité du travail, des Prix des marchandises, ...) la survaleur que le prolétariat a ainsi récupérée, en augmentant de fait son salaire réel par la "gratuité" de son logement. Cela veut aussi dire que si le prolétariat veut maintenir la baisse de son exploitation qu'il a imposée avec les occupations, il doit associer à celles‑ci un ensemble d'autres revendications plus générales lui permettant de ne pas se cantonner sur ce terrain et d'empêcher les tentatives de récupérations politiques et économiques que tentera nécessairement la bourgeoisie.

Tous ces éléments déterminent donc la capacité qu'a la bourgeoisie de mieux adapter son type de riposte, selon ses intérêts les plus généraux. Nous allons maintenant tenter d'illustrer notre propos par trois exemples de lutte sur le logement et ensuite essayer d'en tirer quelques leçons fondamentales.


B ) Occupation et contre‑révolution - L'air de la rénovation !

Des "luttes" axées sur le logement, c'est sans doute celles des "squats" de Berlin, de Londres et d'Amsterdam qui ont le plus fait parler d'elles en Europe occidentale. Pourtant, à côté des occupations de terrains en Amérique latine ou en Turquie, à côté des occupations ayant eu lieu en Italie, etc. Ces « luttes » donnent une impression de tempête dans un verre d'eau. Leur poids idéologique, leurs leçons qui, bien souvent, se résument à "tout ce qu'il ne faut pas faire pour lutter d'un point de vue ouvrier sur cette question''  nous obligent cependant à leur consacrer quelques pages.

Nous nous voyons, dans un premier temps, contraints d'analyser d’un point de vue «  sociologique » les franges ouvrières qui se retrou­vent le plus souvent dans ce type d'occupation et cela non parce que nous pensons que l'on peut expliquer l'histoire par le vécu indivi­duel de ceux qui la vivent, mais bien parce que nous pensons que le rapport de force entre bourgeoisie et prolétariat, l'état de la crise déterminent qui entre en lutte dans certaines périodes et le contenu de ces luttes, et que dialectiquement, ces luttes déterminent à leur tour ce rapport de force et cet état…  et cela, selon les périodes et les régions.

En Europe occidental, dans les pays ou Les squats existent, si les effets de la crise se font de plus en plus vite et douloureusement sentir, si la paupérisation, les baisses de salaire, le chômage, ... se développent rapidement il n'en reste pas moins vrai qu'il est relativement récent que cette paupérisation brusque touche tous les prolétaires. Les plans d'attaques de la bourgeoisie contre la classe ouvrière toute entière ne datent que de 1981‑1982, avec la suppression de la liaison des salaires à l’index, les cotisations de solidarité, etc. pour la Belgique, par exemple. Avant cela, c'était surtout des franges spécifiques qui étaient durement touchées: les chômeurs, les jeunes, les immigrés. Ce sont donc ces franges là qui ont, les premières été poussées à "faire leur choix" pour réaménager, en tenant compte des données nouvelles, leur survie. De surcroît, dans cette partie du monde, si les logements à louer deviennent rares et chers, il n'en reste pas moins vrai qu'il en existe encore ! Cela faisant que jusqu'ici, ce sont presque uniquement ces prolétaires issus de ces franges qui ont "occupé". Cet isolement ayant en plus une tendance à l'auto-reproduire.

Il est clair que pour que l'Etat bourgeois hésite à expulser les occupants, il faut que ceux‑ci soient forts. Les trois éléments qui leur donnent force sont leur nombre, leur détermination politique et l'état général de la lutte de classe dans cette région avec la solidarité que peut impliquer une forte vague de luttes. Si ces éléments n'existent pas; si les occupants sont peu nombreux, peu déterminés et isolés, soit ils sont expulsés, soit ils composent avec l'état et quittent la lutte de classe (cf. ci‑dessous). L’existence de cette pression contre les squatters à toutes sortes de mesures d'abord, un mobilier réduit puisque bien souvent, lors des expulsions, les flics les balancent par les fenêtres ; ensuite la nécessité de faire des tours de surveillance et d'être à tout moment disponible pour défendre les bâtiments occupés parfois les squatters se contraignent à ne rentrer chez eux que par les fenêtres du premier étage et avec des échelles de corde. A cela s'ajoute souvent l'obligation de vivre sans gaz ni électricité.

Comme le montrent ces exemples, cette situation n'est pas facilement assumable par tous les prolétaires. Pour ceux qui ont des gosses, qui travaillent, il faut déjà une contrainte importante et la possibilité de se reposer sur la solidarité ouvrière pour faire le pas que constitue ce type de lutte. Cela explique que dans tous ces "squats" d'Europe du nord on trouve avant tout des jeunes chômeurs, des étudiants. Cette sélectivité dans l'austérité que, hier encore, la bourgeoisie maintenait, a porté ses fruits : le prolétariat s'est laissé diviser; les prolétaires en Allemagne et en France ont laissé et laissent encore les prolétaires "étrangers" se faire expulser et de plus en plus violemment. De même, la séparation entre les "jeunes blousons noirs", les "désœuvrés", les "hooligans" qui occupent et les "ouvriers adultes, pères de famille, travailleurs chrétiens", ... a pleinement marché. Jusqu'ici les seconds n'ont jamais affiché la moindre solidarité à l'égard des premiers et les premiers n'ont jamais cherché à étendre leur mouvement aux seconds.

Le prolétariat est divisé, l'ordre règne, la bourgeoisie est satisfaite mais bien sûr, cela ne suffit pas. La misère ne fait que s'approfondir et avec elle le risque du développement des luttes. Il lui faut donc en plus proposer aux occupants d'aujourd'hui et aux occupants potentiels de demain une idéologie qui fasse que de toute façon s'il y a occupation, il n'y ait pas lutte de classe. L'isolement relatif des luttes, leur apparition et leur maintien en dehors des vagues de lutte les rendent aussi particulièrement vulnérables aux attaques idéologiques de la bourgeoisie.

Du simple fait qu'il s'agit de logement, c'est‑à‑dire d'un aspect de la reconstitution de la force de travail, qu'il s'adresse aux familles, aux individus et non à la communauté de lutte du moment ‑condition et résultat de la lutte­- l'occupation peut très vite devenir aménagement de sa petite survie individuelle. Une fois les squatters isolés ou une fois qu'ils subissent la répression, ils sont facilement poussés à développer des compromis avec l’Etat bourgeois puisqu’une somme d'intérêts particuliers ne constituera jamais une force de classe. Ces compromis de divers types qui peuvent parfaitement se cacher derrière une apparente radicalité, laquelle se traduit par des affrontements violents avec les flics, ont souvent pris l'aspect d'un réaménagement de la vie quotidienne, d'un réformisme de la survie et donc de l'acceptation des valeurs du capital travail‑famille‑patrie mais au goût du jour, "new look". Pour éviter une répression totale, on mégote, on s'enferme dans son petit squat, clans son petit chez soi et on passe au travail alternatif. Loin de nous l'idée que lorsque des mouvements s'épuisent, se trouvent ou se retrouvent totalement isolés, il faille courir droit au suicide et provoquer l'Etat bourgeois; mais qu'il soit clair que quand on transige avec lui, quand on accepte son influence, quand on tombe dans le réformisme, quand on aménage sa survie, c'est‑à‑dire son existence en tant que marchandise, que c'est de capital qu'il s'agit et non pas de lutte ouvrière. Parce que c'est quand on sait quand on ne lutte pas qu'on peut réellement se mettre à lutter contre le capital. Bien des aspects de la nuls plate survie/soumission au capital nous sont présentés comme des luttes révolutionnaires, d’une part parce que ça donne bonne conscience aux cops, d'autre part et surtout parce que ça permet d'encadrer sur le terrain de la contre‑révolution pas mal de prolétaires qui ont le désir de lutter. C'est une grande capacité de la bourgeoisie que de retourner d'anciens aspects ou anciennes organisations de la lutte ouvrières (les syndicats classistes, certains de ceux qui sont devenus partis "communistes" aujourd'hui) contre cette lutte. C'est d'autant plus pernicieux que ces nouvelles fractions de la bourgeoisie parlent en notre nom et utilisent une phraséologie « révolutionnaire ».


Les squats, même s'il y reste des ouvriers combatifs, sont dominés par les "alternatifs"; ce qui est relativement logique. A vouloir se maintenir "en lutte" ou à vouloir développer la lutte complètement isolé, dans une période où le prolétariat ne parvient pas a rompre la paix sociale, on s'invente des pseudo‑luttes au verbiage radical mais qui, de fait, partent uniquement de la réalité et des nécessités du capital. Pour ceux qui veulent "aller aux masses" ou "lutter" dans le sens le plus immédiatiste du terme, le squat, de par son maintien en dehors de périodes de lutte, semble propice. Mais pour convaincre les "masses" dans ces périodes, sans se faire violemment réprimer, bref pour pouvoir se maintenir, il faut servir la vieille soupe réformiste habituelle, celle qui, à la fois, éveille des échos positifs dans la tête des citoyens atomisés soumis à l'idéologie dominante et qui n'inquiète pas les bourgeois. A la misère que nous offre le capital, ils répondent par une fausse alternative (puisque l'unique alternative est et reste la lutte de classe alors impossible pour les "masses") qui consiste à aménager cette misère, a essayer de trouver des solutions individuelles (et même si cette alternative est proposée par des "masses", elle reste individuelle puisqu'elle n'est pas sociale, puisqu'il s'agit toujours d'améliorer le sort d'individus fussent‑ ils nombreux, l'unique solution non‑individuelle étant la lutte communiste). Plutôt que de profiter de ce que le capital est malade pour l'achever, ils lui offrent .la souveraine transfusion de sang ouvrier bien frais et une bannière supplémentaire pour le protéger. Quand, pour le capital, il devient trop coûteux, par rapport au profit qu'il pourrait en retirer ultérieurement de reconstruire les maisons abîmées, voilà les joyeux bâtisseurs alternatifs qui s'offrent pour le faire gratuitement. Ensuite, selon les cas, ils se mettront d'accord ou pas pour payer un loyer "raisonnable". Si cela se fait, c'est tout bénéfice pour le capital qui, avec ces loyers même modérés, récupère une partie de la valeur distribuée sous forme de salaire et, de surcroît, sans rien avoir dû investir ! Même si le loyer reste réduit, cela ne change rien : les prolétaires ont dû payer de leur personne pour être logés, et à long terme, les salaires diminueront d'autant. Trimer comme un fou pour survivre en retapant des maisons ou en plantant des tomates, faire baisser les salaires et allocations de chômage, voilà le projet des "alternatifs".

De plus, une fois leur maison réaménagée, les "alternatifs" se mettent à lutter contre le chômage non en imposant au capital par la force de classe qu'il paie des salaires pleins aux prolétaires excédentaires, mais en acceptant de travailler pour des salaires de misère en créant leur propre entreprise "autogérée" ‑ artisanat, travail de la terre, retape de maisons, de meubles, ... bref l'élevage de chèvres au goût urbain. Tout cela assaisonné d'un maximum d'auto‑ exploitation puisque c'est pour la bonne cause ! Il s'agit donc là avant tout de la réactualisation des vieilles idéologies réformistes de type coopératif, d'une version moderne de l'idéologie du socialisme en un seul kiboutz : au plus on travaille au plus on s'émancipe. Cette forme de "lutte" nie totalement l'élément fondamental d'une réelle pratique prolétarienne : la lutte contre la valeur ; il ne s'agit plus de détruire quoi que ce soit, il s'agit de construire ces îlots de socialisme en se soumettant autant que faire se peut à la loi du capital. Et ces crapules souvent idéologues du travail bien fait méprisent les prolétaires qui, eux, dans leur réalité quotidienne, le salariat, montrent qu'ils sont beaucoup moins liés au système actuel ! Ainsi, le fait d'accepter du travail pour un salaire de misère, ce qui renforce la concurrence que les prolétaires se font entre eux, est présente comme le nec plus ultra de la lutte révolutionnaire. Mais ces salauds de réformistes qui parviennent encore à prosterner les prolétaires devant le capital ne doivent pas se faire d'illusion, quand la classe ouvrière recommencera à lutter mondialement pour ses intérêts exclusifs de classe, c'est dans les tourbillons de leur sang que sera emporté le capital.

LA GREVE DES LOYERS DANS LES « FOYERS » SONACOTRA.

C'est dans une période d'à peu près complète paix sociale que s'est déclen­chée la grève des loyers dans les foyers Sanacotra. Cette lutte reste « exemplaire » par plusieurs de ses aspects. D'abord par son étendue : jusqu'à 15.000 prolétaires seront en grève, à certains moments, malgré leur dispersion dans toute la France et leur dizaine de nationalités différentes. Ensuite par l'autonomie politique que les ouvriers en grève ont pu conserver très longtemps malgré les pressions du P.C.F. et de diverses officines gauchistes qui ne parviendront qu'assez tard à jouer leur rôle de fossoyeur de la lutte. Exemplaire enfin bar sa durée même si le fait de faire traîner la lutte en longueur puisse être un facteur d'écrasement.

Il faut dire que la situation des ouvriers « logés » en « foyers » est encore pire que celle que le capital réserve d'habitude à ses esclaves en France. Des chambres de 6m2 avec des loyers exorbitants, des surveillants agressifs et méprisants, la fermeture des portes à des heures limites, bref une marge de survie encore plus étroite que pour d'autres franges de la classe ouvrière. Face à cela, les ouvri­ers ont décidé de réagir, de lutter par‑dessus les barrières du capi­tal, pour la diminution directe de leur exploitation en refusant de payer les loyers. Face à cette détermination et autonomie ouvrière, le capital réagit violemment : dès 1976, les saisies sur les salaires commencent à tomber, les flics font des incursions dans les foyers, en expulsent certains résidents et parfois évacuent des foyers entiers. Mais en '76, la détermination ouvrière est encore entière, les mani­festations, le développement de la lutte contraignent la bourgeoisie à faire ponctuellement marche arrière : 16 des 18, "dirigeants" du mouvement expulsés de France, sont autorisés à y retourner. Leur re­tour sera salué par une manifestation de 20.000 personnes à Paris. Mais cette expression de la force du mouvement se transformera rapide­ment en une des expressions fondamentales de sa défaite : comme tou­jours, quand la bourgeoisie concède quelque chose, c'est pour mieux écraser le mouvement ouvrier.

Le mouvement n'a pas eu la capacité de tirer les leçons politiques de ce qui se passait, de dire : la bourgeoisie a dû reculer parce que nous étions forts, autonomes, devenons‑le plus encore. C'est donc la bourgeoisie qui a tiré les leçons et par la bouche de ses recruteurs gauchistes, elle a dit : il y a une justice en France, en faisant pression sur la bourgeoisie, on peut obtenir qu'elle s'applique aussi à la classe ouvrière ! Et voilà qu'une des armes fondamentales de la bourgeoisie ‑sa loi‑ devenait « instrument au-dessus des classes pouvant servir à lutter contre l'exploitation capitaliste, contre la propriété privée » alors que précisément, elle a été créée pour la gérer et la défendre. Les démocrates gauchistes, contre-révolutionnaires de tous poils, appliquèrent (et appliquent systématiquement) à la justice leur critique de la démocratie : dans le fond, la justice n'est pas mauvaise puisqu'elle veut défendre la liberté, l'égalité, la fraternité , mais, ... servie par des hommes de droite, elle n'est pas bien appliquée, pas assez pure, etc. C'était lui soumettre les prolétaires en lutte, c'est‑à‑dire permettre à la loi (qu'elle soit "répressive" ou ''tolérante'') de remplir son rôle fondamental qui n'est pas de punir mais de ramener, par tous les moyens, tous ceux qui sont en révolte, dans le giron étouffant de la société. C'était appliquer "l'essence du droit qui naît ainsi et sert simplement à calculer les conséquences d'une action et à imposer rationnellement des modes d'action relevant d'une classe" (Lukacs –  L’histoire et conscience de classe). Dès ce moment, ce sera de plus en plus la justice bourgeoise (ô ironie) qui devra répondre à la répression bourgeoise en lieu et place de la lutte de classe. Les saisies/arrêts sur les salaires décidés par les tribunaux ne seront plus contrés par l'organisation des prolétaires en lutte, mais par les tribunaux ! Et les gauchistes s'implantant donneront comme axe de lutte aux ouvriers en grève ... l'attente, que la justice suive son cours : Attendre que tel tribunal se prononce sur telle saisie, que telle négociation aboutisse, le tout au cas par cas et surtout sans lutter parce que "cela pourrait effaroucher tel ou tel juge qui jusqu'à présent nous est acquis". Bref, les fameux "calme et responsabilité" de toujours. Le tout ne tenant qu'à la présence de tel ou tel magistrat de gauche qui se fait fort de redorer l'infâme réalité par l'obtention de quelques dérogations à la règle des saisies, expulsions, etc. et qui, grâce à cette « grande victoire ouvrière » recautionne l’Etat, son système judiciaire et qui, de surcroît, après avoir rendu le service de briser les luttes ouvrières, sera lui‑même éjecté de l'appareil répressif, permettant ainsi de préparer un nouveau martyr de la démocratie à donner en pâture aux luttes futures. En 1979 il ne restera plus de la lutte que quelques foyers de grève sporadiques perclus dans ces négociations sans fin !

Le comité de coordination des loyers qui avait axé son travail contre les divisions et qui pour cette raison avait appuyé l'éjection des membres du P.C.F. qui voulaient briser la lutte en négociant foyer par foyer, va très lourdement subir le recul de la lutte. Peu à peu, avec le détournement ce la lutte sur le terrain des droits, sur le terrain de la bourgeoisie, ce comité va devenir lui‑même moteur de recul, moteur de ce détournement, moteur des divisions. Il finira par négocier, ce qui sera la reddition du mouvement, foyer par foyer.

            Pourtant, les résidents avaient compris très tôt que leur seule chance de maintenir la lutte était de la développer, sans quoi ils se feraient écrasés soit par la répression directe soit après le détour de l'obtention de "miettes" aussitôt récupérées par la bourgeoisie sans cesse contrainte d'augmenter l'exploitation de la classe ou­vrière. Malgré certaines illusions sur ces "miettes" encore prises pour des "acquis sociaux", les ouvriers logés dans les foyers avaient compris

I° qu'ils n'étaient pas des "résidents Sonacotra" mais avant tout des prolétaires et qu'en conséquence ils ne luttaient pas en tant que résidents Sonacotra mais en tant que prolétaires;

2° que même une « victoire » des résidents ne changerait rien à leur statut et qu'à ce titre, l'union de tous les prolétaires était d'une importance primordiale :

"Nous savons que si nous gagnons d'être moins volés et d'avoir plus de liberté, c'est une bonne chose, mais nous continuerons â être exploités dans notre travail (...) Dans ces conditions, nous continuerons à faire cadeau de notre vie aux patrons, à rester les esclaves de la bourgeoisie. en réalité, ce que nous voulons c'est la liberté complète des ouvriers (...) Ce dont nous avons besoin c'est que les ouvriers soient plus unis pour qu'ils soient plus forts (...) Foyers Sonacotra, foyers des jeunes travailleurs, HLM, hôtels ou appartements, par ces différences, la bourgeoisie cherche à diviser les travailleurs (...) En définitive, nous ne demandons pas quelque chose de spécial pour les immigrés. Quand nous gagnerons ces revendications, ce sera une victoire pour tous les ouvriers. Mais nous gagnerons seulement si nous luttons ensemble, vous et nous."


(Extrait d'un texte lu lors d'un meeting organisé par les grévistes du foyer R. Rolland à l'intention des habitants des HLM voisins - Adresse du comité de coordination des résidents Sonacotra). Mais la volonté d'extension des « résidents Sonacotra » est restée lettre morte : le reste de la classe ouvrière ne répondant pas à leurs appels, ils sont restés seuls face à l'appareil répressif de la bourgeoisie.

A NAPLES ET DANS TOUTE L'ITALIE        

La plus importante lutte qu’ait connue l'Europe après la guerre 1940-1945 est sans conteste celle qui s'est déroulée en Italie et quia connu son point culminant à Naples fin des années '70, début des années '80. La tradition de lutte sur la question du logement remonte aux années '50‑'51 à Rome où l'on trouve face à face à 70.000 ouvriers relégués dans la périphérie suite à une loi qui inte­rdit à tous ceux nés en dehors de Rome d'y habiter, et des dizaines de milliers de logements vides. Ce sont les partis de gauche, P.C.I. et P.S.I. en tête qui vont se charger de canaliser ce premier mouvement en axant la lutte sur le blocage des loyers et en créant ensuit des « consulte populari » qui vont organiser des occupations. Celles-ci n'auront rien d'une lutte pour répondre aux besoins immédiats de la classe ouvrière; elles se limiteront à des occupations symboliques pour "faire pression sur le grand capital". Ces "luttes" devaient obtenir le soutien des pouvoirs publics considérés comme des "alliés puisque de "gauche". Mais même ces simulacres de lutte étaient trop lourds pour les "alliés" qui dès lors, envoyèrent les flics contre les ouvriers qui occupaient. Remplaçant la lutte ouvrière par le spectacle des groupes de pression, misant sur les résultats de tel ou tel procès, la bourgeoisie a réussi à briser tout enthousiasme, à détruire toute lutte ouvrière. Il faudra 18 ans pour que la lutte redémarre. Mais, pendant ce temps, les leçons n'ont pas été oubliées et la lutte fut d'emblée plus massive, plus violente, les occupations symboliques sont abandonnées, au profit d'occupations réelles et le P.C.I. qui jadis « soutenait », « organisait » la lutte, la dénonce !

Pendant que les gauchistes, toutes tendances confondues, tentent d'imposer les mots d'ordre de "loyers proportionnels", ou de "justes loyers", les prolétaires, eux, scandent "ou vous nous donnez les logements ou nous les prenons nous‑mêmes". La détermination ouvrière pousse l'État bourgeois à quelques concessions/réformes : il achète des maisons qu'il cède à très bas prix aux prolétaires en lutte. Cela permet aux réformistes de ressortir leur argumentation crapuleuse selon laquelle on peut obtenir quelque chose de l'État et qu'il ne faut donc pas effaroucher les bourgeois. Cela leur permet de transformer les occupations réelles en campings symboliques sur la place du capital. Les prolétaires n'obtiendront plus rien.

En 1974, les mouvements l'occupation connaissent un renouveau. Ils s'étendent à Naples, Milan, Rome. A Rome, la tension est telle que lorsque les flics essaient de vider un immeuble occupé, c'est tout le quartier qui leur tombe dessus, occupants et non‑occupants. Pour se dégager les flics tirent et tuent un prolétaire; le lendemain lorsqu'ils reviennent, les prolétaires sont armés et huit flics sont évacués, blessés par balles alors que les autres s'enfuient. A Naples le P.C.I. essaie d'encadrer la lutte et met en avant des revendications "responsables" et notamment une subvention de 30.000 lires. Les prolétaires y opposent l'exigence de faire passer, les loyers de 40% du salaire à 10% sans que cette diminution ne soit compensée de quel que manière que ce soit. D'autre part, ils ne se sont pas bornés à se réapproprier ces logements; d'autres locaux ont été occupés pour créer des centres de rencontre ouvrière, lieux que la bourgeoisie cherche particulièrement à détruire à cause de leur caractère subversif. Là, les prolétaires ont pu briser l'isolement et organiser des actions étendant la lutte. Partant de l'exigence d'une meilleure reconstitution de la force de travail, ils ont posé la nécessité de reprendre possession de sa vie par la création d'un embryon de communauté de lutte tendant à la communauté humaine du fait de sa lutte contre l'inhumanité et remettant ainsi beaucoup plus globalement la société capitaliste en question.

Ces mouvements ne vont cesser de se développer, et ce surtout à Naples où, en 1979, il y aura des milliers d'occupations plus ou moins tolérées par la bourgeoisie; mouvements qui vont encore s'étendre suite au tremblement de terre du 23 novembre 1980 qui va encore jeter 50.000 prolétaires à la rue. (Nous ne revenons pas ici sur la sélectivité « naturelle » des catastrophes visant particulièrement le prolétariat, ses logements : ... retenons cependant leur caractère productif pour le capital du fait de la destruction de marchandises et donc de la possibilité de leur reconstruction, ce qui explique le "laisser‑faire" relatif de la bourgeoisie). Les milliers de sans abris affluant à Naples et rejoignant forcément les occupants, vont ainsi redonner force à cette lutte déjà ancienne. Appartements de luxe, villas coopératives du P.C., bureaux, hôtels chics, quartiers entiers non encore loués, ... tout ce qui est occupable est occupé. Du coup, l'Etat bourgeois ordonne la saisie et mise à disposition des sinistrés de tout ce qui peut constituer un abris, ne faisant par là qu'avaliser pour le détruire ce que la force et la détermination des prolétaires a déjà réalisé. Mais, les prolétaires n'en restent pas là. A cette forme de lutte devenue traditionnelle, ils ajoutent la non moins traditionnelle réappropriation, dans .les grands magasins, de ce qui est indispensable à la survie; les prolétaires se « paient sur la bête » et récupèrent par la force une partie (toute petite) de ce que le capital nous a fait cracher par ta force ! A cela s'ajoute encore l'organisation de manifestations violentes avec emploi de cocktails molotov, parfois d'armes à feu et où retentit le mot d'ordre « trente ans de violence réactionnaire c'est assez, c'est l'heure de la violence ouvrière » !

Les bourgeois quant à eux, essaient de profiter du tremblement de terre pour éjecter 100.000 prolétaires indésirables de la ville : tous les "sans‑emploi", "désoccupés" qui vivent de combines, trafics, vols, contrebandes, etc. qui, bien qu'étant des aspects du capital, sont moins contrôlables ! La bourgeoisie de Naples lutte pour essayer de détruire ce foyer de désordre, d'irrespect de la propriété privée, etc. Le tremblement de terre a donné un coup de pied dans cette fourmilière et les bourgeois auraient voulu profiter de ce que les fourmis couraient au grand jour pour les écraser. Le rapport de force ne le permit pas, leur volonté est restée lettre morte. Le nombre et la détermination des prolétaires attisée par les leçons du passé (les victimes des tremblements de terre passés relogées par l’Etat vivent toujours dans des wagons de chemin de fer, solution transitoire qui a aujourd'hui 15 ans) a laissé une trop faible marge de manœuvre à l’Etat. La possibilité d'expulser massivement sans déclencher une violente riposte ouvrière n'existait pas. Les flics n'ont évacué que des endroits qu'au niveau symbolique et économique, il ne pouvait être question de laisser occupés, tels que les grands hôtels dont l'occupation empêchait l'exploitation des prolétaires y crachant, auparavant, de la survaleur. Non sans mal d'ailleurs : l'évacuation de ''l'Arcente'' déclencha le lendemain une manifestation riposte à laquelle participèrent 10.000 prolétaires en colère. La combativité de ceux‑ci, poussés qu'ils étaient par la volonté de satisfaire leurs besoins élémentaires, a contraint l'Etat bourgeois de livrer eau, gaz et électricité dans des cités occupées !

Il nous semble primordial de comprendre le pourquoi de l'exceptionnelle longévité de ces mouvements. Pour les "squats", la question se pose relativement peu. Leur longévité est un produit direct du fait qu'en règle générale, ils ne gênent pas la bourgeoisie et que parfois même ils l'arrangent plutôt. La combativité des squatters d'Amsterdam n'a d'ailleurs, malgré le fait qu'ils aient fait fuir les flics à plusieurs reprises, pas empêché que ces derniers vident les immeubles que l'Etat avait décidé de vider. Ce n'est donc pas tant, dans ce cas la force du mouvement qui fait durer les occupations que la « bonne volonté » d'une fraction de la bourgeoisie qui désire et gagner une partie de l'opinion publique et prendre le contrôle de ces mouvements. Plutôt que de voir ces occupations se radicaliser, l'Etat préfère les transformer en moments de la consolidation du capital grâce au réformisme. En Italie et à Naples en particulier, la situation est un peu semblable mais à une échelle beaucoup plus large. N'importe qui, au sein du prolétariat, peut être contraint d'occuper et les occupants se comptent non plus par centaines mais par dizaines de milliers. L'isolement d’une fraction spécifique du prolétariat ‑jeunes, chômeurs, est donc plus difficile à réaliser, l'implantation des occupants ayant lieu dans presque toutes les entreprises et tous les quartiers ouvriers ; ce qui a été renforcé par le développement concomitant, au début des occupations, de luttes dans de nombreux secteurs de l'industrie (automobile entre autres).

Ou l'État compose, tolère les occupations pour, une fois le mouvement épuisé, les réprimer individuellement, en s'occupant d'abord des « cas ». Ou il tente de réprimer immédiatement le mouvement comptant sur le fait qu'une riposte très violente de sa part brise dans l’œuf, par la terreur blanche, le mouvement naissant. En Italie, la bourgeoisie a choisi la première solution parce que les conditions de réalisation de la seconde n'existaient pas. Elles n'existaient pas cause du nombre d'occupants, du lien existant entre eux et le reste de la classe ouvrière, de leur combativité attisée du fait que le seul choix laissé par le capital était, plus que jamais, occuper ou crever, du fait de la période de troubles sociaux plus ou moins continue et du travail politique important effectué par des minorités révolutionnaires et notamment par le C.I.M.  (Centre d'Initiative Marxiste) au sein de la classe.

Le C.I.M. a eu la capacité de rompre avec l'idéologie bourgeoise sur un ensemble de questions et notamment sur celle des syndicats et du syndicalisme. Cela a permis que de très nombreux prolétaires s'organisent en dehors et contre les syndicats et puissent ainsi, pendant toute la période de développement des luttes, éviter un certain nombre d'écueils bourgeois ! Les occupants ont évité de s'enfermer dans leur lutte partielle spécifique, d'emblée, leur lutte a été rejointe par celles des chômeurs organisés au sein du comité de chômeurs "Banchi nuovi" lui‑même dirigé car le C.I.M. C'est ainsi que le C.I.M., par l'intermédiaire de "Banchi nuovi" put organiser des manifestations de milliers et de milliers de prolétaires explicitement en dehors et contre tous les syndicats et partis le la bourgeoisie. Malheureusement, la grosse faiblesse du C.I.M., son nationalisme napolitain, et la situation générale du prolétariat en Italie et dans le reste de l'Europe ont laissé la lutte prolétarienne confinée à Naples. Si le rapport de force était tel que l'Etat bourgeois fut souvent totalement dépassé à Naples, il n'a évidemment jamais cessé de « mener la danse » au niveau social. Le C.I.M. . et '''Banchi nuovi" n'ont rien fait pour briser l'isolement qui signifiait, à moyen terme, la fin, voire l'écrasement de la lutte. Faisant de Naples ou du Sud de l'Italie le centre révolutionnaire du monde, ils n'ont pas cherché à développer les contacts avec les prolétaires en lutte et les révolutionnaires, pas plus qu'ils n'ont tenté d'étendre la lutte autour de cette région avec suffisamment de sérieux et de persévérance.

Cet isolement en plus de la "tolérance" de l'Etat bourgeois qui faisait "contre mauvaise fortune bon cœur", a amené l'essoufflement de la lutte dans Naples même. L’Etat bourgeois comprenant son incapacité à empêcher les occupations sans risque de développement violent de la lutte qu'il n'était pas sûr de pouvoir contrôler, a préféré tergiverser et laisser la lutte à ses propres faiblesses, laissant les occupations se dérouler et perdre leur caractère de lutte en devenant une norme ne justifiant plus d'affrontement à l’Etat. Pour se maintenir, la lutte ne pouvait que s'élargir, aller vers des secteurs qui ne pouvaient laisser l’Etat indifférent, elle devait tendre à pénétrer les entreprises pour développer la paralysie de la production et empêcher l'extraction de la plus‑value. En ne le faisant pas, la lutte manque de ressort et les occupations se transforment en un aménagement de la survie sous le capital. Aménagement auquel le capital lui‑même à court terme s'adapte en récupérant la part du produit social que les ouvriers s'approprient ainsi par l'augmentation de l'exploitation sous d'autres formes : diminution des salaires, accélération du rythme de travail, augmentation des prix, ... l’Etat, en Italie, a temporisé, toléré les occupations. Aujourd'hui des dizaines de milliers de prolétaires occupent encore des maisons, mais la situation est à ce point normalisée qu'ils ont, pratiquement oublié qu'ils occupaient et cette accalmie a provoqué l'éclatement des structures de lutte que s'était données le prolétariat.

De nombreux individus naguère partie prenante de l'embryonnaire être collectif qu'est le prolétariat en lutte, ont cédé à la pression de la contre‑révolution et s'y sont soumis. Cette soumission s'est exprimée par le repli sur la prise en charge d'un seul aspect de la "lutte" (souvent la "lutte" armée) avec toutes les conséquences néfastes qu'entraîne le fait de perdre le point de vue de la totalité et donc le point de vue prolétarien, qui se résument, la plupart du temps, à une succession de compromis avec un ensemble de positions bourgeoises amenant au syndicalisme radicalisé, au réformisme de combat ! (2).

Cet abandon de la lutte et la destruction des organisations prolétariennes qu'il entraîne, a permis à l’Etat bourgeois de commencer à expulser les prolétaires qui occupaient. Bien sûr, celles‑ci gardent un aspect sélectif, ayant lieu contre les « éléments douteux » (gens proches de la mafia, etc.); mais elles peuvent cependant être considérées comme des ballons d'essai et des répétitions pour des vagues d'expulsions beaucoup plus larges que pourrait décider l'Etat s'il voit que la dispersion du prolétariat est telle que les lutte déclenchées par les expulsions lui coûtent moins, financièrement et politiquement, que les occupations. La plupart des occupants préfèrent cependant n'y voir rien d'autre que la répression des « droits communs » et s'abstiennent de toute réaction. La bourgeoisie a fait des occupations un droit auquel hélas de nombreux occupants croient, oubliant que nous n'avons aucun droit, que nous n'avons que notre force.

* * *

Sur base de ces trois exemples de lutte, nous allons essayer de tirer un maximum de leçons qui doivent nous permettre, à travers leur critique, de mieux organiser, diriger, centraliser, toute lutte intervenant sur le secteur du logement ou d'autres relativement similaires, en les situant dans la perspective de la révolution.

La particularité ces luttes sur le logement fait à la fois le force et leur faiblesse. Faiblesse parce que, comme nous l'avons vu dans les squats, le fait que ces luttes soient plus facilement assumables par des couches particulières de la classe ouvrière, en facilite l'isolement. Force parce que, dans une période de lutte généralisée, elles donnent un biais supplémentaire, par lequel étendre la lutte à ces couches et ce, non pas à partir d'une "solidarité" idéaliste, mais sur base d'un réel intérêt commun : la possibilité de diminuer l'exploitation de la classe ouvrière, la possibilité d'améliorer directement par la lutte et tant qu'elle dure, son sort.

La transformation de cette faiblesse en force dépend d'un ensemble de facteurs dont le premier est évidemment le niveau général de la lutte de classe qui est lui‑même déterminé et par la situation de la classe ouvrière et donc de la crise du système qui contraint la bourgeoisie à accélérer démentiellement la paupérisation relative du prolétariat et/ou de relative en absolue partout où ce n'était pas encore fait, et par un ensemble de facteurs plus difficiles à cerner avec précision parmi lesquels interviennent les tradi­tions de lutte du prolétariat, la proximité ou non de vagues de luttes, la façon dont elles se sont terminées ‑ écrasement total ou partiel ou juste repli momentané ‑ et, l'atteinte ou non des forces vives du prolétariat qui en résulte.

Comme l'exemple de la lutte dans les foyers Sonacotra le montre, le simple fait de vouloir étendre le mouvement sur cette question particulière ne saurait suffire, encore faut‑il une volonté plus large de lutte, la capacité de montrer l'exemple par une lutte intransigeante en dehors et contre toutes les structures de l'Etat bourgeois et la mise en avant de méthodes de lutte et de revendications capables d'impulser une réelle généralisation. Enfin, et comme l'exemple de l'Italie et aussi les légalisations d'occupations de terrains en Turquie le montrent, face à la tolérance dont fait bien souvent preuve la bourgeoisie envers les squats, il faut comme toujours rejeter la croyance dans les prétendus "acquis" et mettre en avant notre compréhension selon laquelle chaque fois que la bourgeoisie "cède", c'est avant tout pour mieux nous entuber et récupérer, avec intérêts ( !) les fameux acquis, et, par conséquent, ne jamais mettre de limitations aux revendications et les considérer, toutes, comme momentanées, axes de concentration dès forces ouvrières et non comme solution à notre misère, sans quoi ces revendications servent très rapidement à contenir puis à briser la lutte.

Pour cela, les luttes axées sur "l'extérieur" en opposition aux, luttes axées sur "l'intérieur" - l'entreprise - ­peuvent être fondamentales. Qu'il s'agisse de logements, de transports, ... il existe dans ce type de lutte, la possibilité d'organiser l'ensemble du prolétariat - travailleurs, chômeurs, pensionnés, étudiants, femmes de ménage ou femmes au foyer, etc. - autour d'une revendication commune et qui peut impliquer une momentanée baisse de l'exploitation pour la classe prise comme un tout. Cette revendication et cette lutte communes sort en soi l'un des moyens de lutter contre le patriotisme de "son entreprise" et contre l'ouvriérisme en ce qu'elles partent des intérêts de l'ensemble de la classe ouvrière. Toutes les luttes qui surgissent doivent, sous peine de crever, sortir du cadre qu'essaie de leur imposer la bourgeoisie, qu'il soit géographique ‑ région, usine - ou social ‑ branche d'industrie, catégorie de prolétaires ou domaine de lutte comme le logement -. C'est pourquoi, en période de luttes, de grèves, il est important de mettre en avant des revendications qui permettent une réelle solidarisation de l'ensemble de la classe; il est important d'étendre la lutte à des secteurs tel le logement. De plus, lorsqu'une lutte partant d'une grève dans une entreprise s'étend aux logements, elle permet de toucher des prolétaires d'autres secteurs et ainsi, non seulement de s'étendre au logement mais aussi à d'autres entreprises. L'une des faiblesses des ouvriers de la Sonacotra est que leur tentative d'étendre le mouvement est restée enfermée sur la question du logement, ne mettant en avant que la grève des loyers malgré leur implantation, de fait, dans des centaines de grosses boites en France. S'il est important de pouvoir étendre le mouvement par la diversité des secteurs qu'il touche et des revendications qu'il met en avant, cela ne signifie bien sûr pas qu'il faille passer d'un secteur à un autre abandonnant de la sorte le premier, mais, au contraire, élargir, en englobant les divers secteurs; d'autant plus que les secteurs de lutte sur lesquels nous avons insisté - logement et transport ‑, parce qu'ils ont l'avantage de permettre l'extension du mouvement aux prolétaires exclus du processus immédiat de production, ont l'inconvénient de ne justement pas, par eux‑mêmes, pouvoir toucher à ce processus et donc à la production de survaleur, ce qui permet aussi à la bourgeoisie de briser ces luttes en les faisant traîner en longueur et en rendant les logements, transports, soins médicaux, etc. gratuits. Cela signifie que, sous peine de crever, lentement mais non moins sûrement, comme les occupants à Naples, les prolétaires en lutte doivent, pour faire reculer l’Etat, pour se renforcer, pour développer leur lutte, à la fois organiser l'extension de la lutte à ce processus de production de la survaleur en appelant les ouvriers qui travaillent à la grève et déjà l'organiser eux‑mêmes. Ce blocage peut se faire de mille façons a destruction des stocks, sabotage, blocage des voies de communication, etc.; dans ce domaine, comme dans d'autres, la créativité des masses en laquelle nous faisons la plus large confiance s'exprimera encore. Il est à la fois le moyen de renforcer et d'étendre la lutte :

‑ renforcement puisqu'il empêche l'Etat d'étouffer les luttes et qu'il l'oblige à faire tout de suite et au grand jour ce que, sinon, il ferait (parce qu'il est de toute façon contraint de la faire) demain et en catimini ‑ réprimer les luttes ouvrières, démontrant clairement sa véritable fonction d'État bourgeois : la défense exclusive et impitoyable des intérêts de la bourgeoisie.

‑ Extension parce qu'il montre aux ouvriers non encore en lutte qu'ils ne peuvent rester en dehors de celle‑ci, qu'ils ne peuvent rester neutres, que de toute façon, ils doivent choisir un camp dans la lutte de classe parce que production et blocage de celle‑ci sont des moments et non des moindres de cette lutte sans trêve entre les classes antagoniques et que le fait qu'ils croient, eux, pouvoir ne pas prendre parti, signifie uniquement leur soumission à la bourgeoisie qui marque des points à la fois en faisant tourner son système de merde et en imposant des séparations au sein de notre classe.

La nécessité d’élargir les mouvements de grève vers d'autres secteurs et d'étendre les luttes de ces autres secteurs aux grèves et la paralysie de la production sont deux faces de la même réalité prolétarienne : si tout mouvement ouvrier démarre de façon limitée, sa force, sa détermination, sa clarté politique, sa capacité de servir d'exemple et de faire reculer la bourgeoisie, il les tire avant tout du refus de toutes les limites ‑politiques, géographiques, sectorielles., temporelles, ...‑.

Il est clair que les mouvements qui surgissent en pleine période de recul ouvrier comme la grève des loyers à la Sonacotra, les luttes dans la sidérurgie en France, sont voués à la "défaite" à plus ou moins long terme puisque ces luttes s'arrêtent avant d'avoir atteint leur but réel ‑le communisme ‑ et que si, dans le meilleur des cas, elles ont obtenu quelque concession de la bourgeoisie, celle‑ci reprendra très rapidement l’initiative notamment en reprenant directement ce qu'elle a dû concéder mais aussi en affûtant ses armes contre le prolétariat. Ces mouvements une fois éteints, on se retrouve alors dans une période de paix sociale et d'exploitation au moins égale si pas plus forte que précédemment. Mais il ne s'agit de "défaite" que là ou la bourgeoisie essaie de nous faire croire qu'il peut y avoir "victoire", c'est‑à‑dire sur son terrain. De notre point de vue communiste, il est évident que certaines luttes constituent des victoires ouvrières mais jamais dans le sens de ce que les bourgeois, syndicats en tête, entendent et veulent nous faire entendre. Pour nous, les seules avancées ouvrières, les seuls acquis des luttes sont la capacité qu'a eue le prolétariat à se renforcer, c'est‑à‑dire sa capacité à affermir son union grandissante, sa claire compréhension des buts et des moyens du mouvement, son niveau de rupture avec la bourgeoisie ses idéologies et ses organisations. Ainsi, des mouvements tels ceux d'occupation à Naples ou de grève des loyers à la Sonacotra, malgré leur retombée, peuvent être des moments du renforcement général du prolétariat et comme tels, conditions de la victoire future qui ne saurait être que la disparition de ce système de merde de la surface de la terre.

Pour que cela soit, il faut à la fois que le mouvement soit mené jusqu'à ses dernières possibilités en gardant intact son potentiel de lutte, et que de chaque moment de la lutte soient tirées les leçons qui permettront à ce mouvement et à toute la classe ouvrière de chaque fois aller plus loin dans ses luttes, dans la critique de la société capitaliste plutôt que d'offrir ces expériences, toujours coûteuses pour le prolétariat, à la rapacité de la contre‑révolution qui ne se nourrit que des faiblesses du prolétariat. C'est pourquoi la portée des luttes est directement conditionnée par l'apparition et la participation de groupes ouvriers, de différents niveaux de compréhension, qui se donnent pour tâche d'organiser, centraliser, diriger les luttes, d'élever leur propre niveau de clairvoyance et donc celui de l'ensemble de la classe, de tirer de chaque mouvement et de tout le passé de la classe les leçons qui s'imposent pour faire de chaque moment de la lutte une avancée vers le communisme. La tâche des prolétaires en lutte, et particulièrement des communistes, est d'intégrer dialectiquement chaque moment de la lutte dans la totalité de celle‑ci en faisant que, sur base des expériences passées, ces moments marquent chaque fois des avancées politiques renforçant ainsi la base des luttes futures, par la nouvelle expérience chaque fois enrichie de toutes les leçons du passé.

Au sujet des luttes sur le logement, les communistes devront avant tout mettre en avant  

I°  l'impossibilité de toute conquête ouvrière sous ce mode de produc­tion et ce, même si la bourgeoisie nous laisse occuper bon nombre des logements ;

2° le refus de réaménager de quelque façon que ce soit la société en nous exploitant nous‑mêmes (évidemment pour le compte de la bourgeoise) et de faire passer la survie crapuleuse que nous offre la bourgeoisie comme moment de notre lutte ;

3° le refus de toutes les limites et la nécessité d'étendre le mouve­ment tant sur la question du logement ‑occupations, crèves des loyers, ...‑ que dans d'autres secteurs ‑ transport, production, impôts, médecine, . . la liste est infinie ‑ en mettant en avant des revendications intégrant l'ensemble du prolétariat­ ;

4° la nécessité de s'organiser pour la lutte mais aussi pour après celle‑ci afin d'en tirer les leçons et de préparer les luttes fu­tures.

C'est dans les périodes insurrectionnelles, lorsqu'il sera clair pour tous qu'il faut choisir un camp, lorsque sous les coups de boutoir de la lutte prolétarienne, toutes les séparations seront remises en cause, que le prolétariat exprimera plus clairement ses buts et moyens de lutte. C'est dans la dialectique du développement des antagonismes de classes que le prolétariat créera son unité et c'est en créant son unité et en refusant la totalité du monde bourgeois qu'il amènera, plus que dans toutes les périodes antérieures, la lutte sur tous les terrains.

* * *

Dans la dernière partie de ce texte, nous essaierons d'éclaircir les chemins que prendront les luttes sur le logement dès que le prolétariat aura pris le pouvoir en un endroit et ensuite sur l'ensemble du globe et, pour terminer (enfin), nous essaierons de montrer de manière critique comment cette question sera résolue sous le communisme.

 

Notes

 

(1)             Rappel des sujets déjà étudiés sur la question du logement

(2)       Du fait de son manque de rupture politique, de son incapacité à tirer les leçons politiques principielle de sa propre attitude prolétarienne instinctive - par exemple à élever au niveau d'unprincipe la lutte en dehors et contre les syndicats, l'antiparlementarisme, l'internationalisme prolétarien -  le C.I.M. a très violemment subi le reflux de la lutte; cette incapacité s'expliquant par l'immédiatisme et le localisme qui ont toujours régné en maître dans celui‑ci, même au mieux de ce qu'il a été, quand il était réellement l'avant‑garde communiste des prolétaires en lutte à Naples. Son organisation s'est alors brutalement émiettée : vu l'absence de cadre programmatique permettant de continuer à mener une lutte prolétarienne même en période de paix sociale, un certain nombre de ses membres a disparu "dans la nature" tandis que d'autres sont revenus sur les acquis politiques de la vague de lutte, ce qui a fait que certains ont rejoint une secte bordigo‑ trotskyste pleinement bourgeoise (qui soutient les luttes de libération nationale, le travail dans les syndicats, ... !!!) appelée Nuclei Leninisti Internazionalisti (lisez à ce sujet : "Encore une tendance trotskiste" paru dans Le Communiste n°12.)


CE20.3 Quelques aspects de la question du logement (4)