1/ Contre le point de vue « journalistique » ! Contre le blocus de l’information !

Le 4 septembre 1980, Saddam Hussein et le parti Baas au gouvernement, profitant du chaos général régnant en Iran à la suite de la chute du Shah, envoyait l'armée irakienne à la "reconquête" de la région du Chatt el Arab. Ripostant à l' « agression », Khomeiny, fraîchement placé à la tête du gouvernement iranien, mobilisait à tour de bras pour lancer ses troupes dans une guerre sainte contre le "satan Hussein". Le décor était planté et depuis ce moment, les quotidiens du monde entier, à grands renforts de titres "catastrophes", se sont acharnés à décrire le conflit entre les deux pays de façon à ne véhiculer que l'information nécessaire à la compréhension de cette guerre d'un point de vue strictement inter- impérialiste. Que ce soit en exprimant leurs sympathies pour un camp ou pour l'autre, ou en prenant le pari de rester "neutres et objectifs", les journalistes arrêtent leur point de vue au point de vue objectivement bourgeois de telle sorte que la guerre est saisie et réduite à une lutte entre deux pays pour la conquête d'un territoire (région du Chatt el Arab), à une guerre de religion (musulmans contre musulmans !), à une guerre "populaire" historique (Arabes contre Perses), à une guerre de peuples, ou encore à un moment de la lutte que se livrent les deux grands blocs (Est et Ouest). Or, si certaines de ces oppositions sont basées sur ces contradictions réelles (guerre inter- fractions bourgeoises), elles font toutefois toutes office d'écran puissant, obscurcissant à la fois la raison véritable de la guerre - guerre bourgeoise de destruction massives des forces de travail excédentaires, guerre de destruction du prolétariat ‑ et la réalité de la lutte des classes - comme contradiction déterminante ! - opposant à l'intérieur et par dessus chacun des deux pays, exploités et exploiteurs, "chair à canon" et officiers, forces défaitistes et bellicistes, militants révolutionnaires et organisations para- étatiques, soldats déserteurs et police militaire, fusillés et "fusilleurs", grévistes et anti- grévistes,... prolétariat et bourgeoisie !

Au fur et à mesure que s'est déroulé le conflit entre l'Iran et l'Irak, c'est cet "envers du décor" qui a eu de plus en plus tendance à se profiler devant les yeux effarés de la bourgeoisie mondiale, rappelant au monde - dans les faits ! ‑ la réalité des forces sociales irréductiblement antagoniques et historiquement ennemies le prolétariat et la bourgeoisie. Que les prolétaires envoyés au front s'organisent pour résister à leur destruction par l'action défaitiste constitue déjà une sérieuse remise en question de la façon dont la bourgeoisie tente de remédier au développement de la crise. Mais ce qui la terrorise encore plus, c'est l'idée qu'une semblable démarcation des ouvriers face à la guerre se généralise à la conscience du prolétariat mondial. Pour lutter contre cette menace et faire disparaître les manifestations de lutte de classe et la conscience sociale, elle utilise toutes les armes dont elle dispose et parmi celles‑ci, les médias n'en sont pas les moindres. Par son contrôle presque total sur les canaux d'information, elle entend empêcher la constitution du prolétariat en classe mondialement organisée. La fonction de la presse bourgeoise est de nier l'existence des contra­dictions sociales qui animent et secouent violemment les appareils militaires des pays en lutte en camouflant, à cet effet, les antagonismes sociaux présents au sein même des armées derrière les commen­taires "objectifs" des communiqués de victoires et défaites successives des forces militaires en présence. Mais "l'objectivité" dont elle se targue n'est que la restriction "subjective'' (point de vue de classe !) de la description de ce qui se passe dans le Golfe Persique à la vision mystificatrice que la bourgeoisie donne de la guerre. Et pas seulement de la guerre !

L'idéologie dominante - médiatisée entre autres par les différents canaux d'information - est la manifestation/matérialisation pensée de la terreur en acte à laquelle la bourgeoisie soumet son ennemi de classe. Mais cette terreur idéologique aurait beaucoup moins d'efficacité aujourd'hui si elle se bornait occuper le terrain sous une certaine allure de "tolérance'' pour les exploités. C'est une leçon que la bourgeoisie a tirée de l'histoire : elle ne se contente plus d'affirmer avec force l'exploitation et ses raisons, elle mystifie la réalité en se niant - théoriquement ! - ­comme classe et en déguisant idéologiquement les formes d'exploitation sous des apparences de bienveillance, amenant ainsi les ouvriers à se sentir solidaires de leurs exploiteurs et reconnaissants pour ce qui n'est que leur exploitation. Ouvriers et patrons se retrouvent côte à côte, égaux en droits dans le triste monde du citoyen, de l'acheteur et vendeur de marchandises. C'est ce monde libre que sont sensés défendre corps et âme les citoyens- soldats lorsqu'ils sont envoyés à la boucherie à grands renforts de chants patriotiques, le discours exaltant de nationalisme... et de baïonnettes dans le dos !

En se présentant comme organe de diffusion de faits bruts, de choses concrètes, de données chiffrées qui, offertes en pâture l'opinion publique - somme des idées de l'ensemble des individus dépossédés d'eux‑mêmes et expropriés de leurs pensées ‑ devraient permettre une appréciation correcte de la réalité, la presse se fait le véhicule adéquat pour la description mystificatrice d'un monde d'où sont évacués les antagonismes sociaux. Le fantôme décevant de l'objectivité, pourchassé inlassablement par les journalistes en mal de raison morale, n'est rien d'autre, dans la description mystifiée qu'ils donnent des rapports sociaux, que le point de vue dominant, le point de vue de la classe dominante, un point de vue objectivement bourgeois ! Mais pour faire disparaître de la conscience sociale le fait de la lutte de classe, la bourgeoisie ne peut pas simplement se borner à décrire la réalité d'un point de vue a- classiste (point de vue pleinement de classe donc, puisque camoufler l'affrontement social revient à assurer plus fermement encore la dictature capitaliste !), elle se trouve aussi dans l'obligation de cacher les faits saillants des actions prolétariennes ! Les médias complètent ainsi leur faux parti pris de neutralité par le blocus pur et simple de l'information des luttes ouvrières menées en Iran et en Irak, de la fraternisation sur le front, des actes de sabotage attaquant l'économie nationale, du défaitisme révolutionnaire, du processus de décomposition des armées en présence, de la désertion, bref, de la lutte menée par les prolétaires iraniens et irakiens contre la guerre (qu'elle soit "juste" ou non); contre le travail ("libre" ou "populaire"), contre leur propre bourgeoisie et par là, contre le Capital mondial, de tout cela, les journaux préfèrent carrément ne pas en parler !

Relater ces faits et les resituer dans le cadre réel de la lutte de classe reviendrait pour la classe dominante à donner au prolétariat les bâtons pour la frapper ! C'est ce que nous nous proposons de faire dans ce texte en divulguant une série d'informations en provenance du front irano‑ irakien. Ces renseignements sur l'état de la lutte de classe dans ces pays (et plus particulièrement en Irak) nous ont été fourni par le groupe de camarades communistes ayant produit le "manifeste contre la guerre entre l'Iran et l'Irak", publié dans nos revues centrales en français (n°14), en espagnol (n°10), en anglais (n°1) et en arabe (n°1) et traduit pour l'instant en kurde et en portugais.

2/ Iran ‑ Irak : sur le front ou à l'usine, l'ennemi du prolétariat c'est "sa" propre bourgeoisie !

Le déclenchement, en septembre 1980, de la guerre contre l'Iran a contraint la bourgeoisie irakienne à cimenter, le plus solidement possible, la sainte entente nationale. Il s'agit d'amener la population à se solidariser plus fort encore avec les exploiteurs. La terreur sur le front se complète ainsi de mesures de répression sans précédents à l'intérieur du pays pour contraindre les prolétaires à soutenir la guerre en cours par le travail. Pour combler le manque de main‑d'oeuvre dû à l'enrôlement de 60% des prolétaires dans l'armée, l'Etat en Irak a recouru à la mobilisation civile avec l'aide de différentes "organisations populaires" créées et soutenues par le parti baas au pouvoir : "Unions d'étudiants", "Ligues de femmes", "Syndicats de métier", "associations de défense",... recrutent des étudiants, des femmes, des écoliers, des retraités,... forcés de remplacer les ouvriers partis au front. Plus de 50% du salaire est prélevé pour régler les dépenses de guerre et le temps de travail est brutalement augmenté au nom ‑ bien entendu ‑ de "la lutte pour la nation arabe" et de "la défense de l'intérêt national". Mais face à cette désorganisation des ouvriers, face à cette tentative de liquidation physique du prolétariat en tant que classe, surgissent les actions défaitistes comme réponse de classe. A l'intérieur du pays, celles‑ci se matérialisent par le refus pur et net des décisions gouvernementales, par le refus de la paix sociale, le rejet de "l'union sacrée", le rejet de la guerre au travers de la lutte contre le travail, contre l'exploitation forcenée à laquelle la bourgeoisie veut soumettre le prolétariat.

A Badad, Bassorah, Mossoul, Kuh, Suliamania, Amara, . . . des prolétaires ont refusé les décisions de l'Etat, les campagnes pour le "travail populaire" et se sont affrontés aux forces de l'ordre. A Mossoul, les affrontements ‑ déclenchés plus particulièrement par les étudiants ‑ ont été spécialement violents et se sont soldés par des blessés dans les deux camps : le mouvement a pris de l'ampleur et s'est étendu dans les autres villes de cette région, à Doukak entre autres. Durant les mois précédents déjà, les ouvriers des travaux publics avaient déclenché des grèves à Rania et Suliamania, contre les décisions du gouvernement d’augmenter l’horaire « normal » de 4 heures supplémentaires, les obligeant à travailler 12 heures par jour ! De tels mouvements de lutte portent directement atteinte à l'économie nationale et fissurent le consensus national auquel l’Etat a recours pour envoyer les prolétaires au casse‑pipe. La bourgeoisie ne peut le tolérer et réprime avec d'autant plus d'énergie. Dans les derniers cas cités, les forces de l'ordre ont attaqué les ouvriers, sans pour cela les faire renoncer à la grève. Il a alors fallu les renvoyer et les remplacer par des "volontaires" mobilisés dans le cadre de la campagne pour le "travail populaire". Pour prévenir de telles luttes, l’Etat irakien a décrété une loi menaçant de peine de mort, les ouvriers refusant de se soumettre au "travail populaire".

Afin de soutenir les forces de répression, l’Etat a formé à l'arrière une armée de civils, "armée populaire" de soutien au régime et troupes de choc de Saddam Hussein. Un quart de ces soldats est envoyé au front. (en 2è ligne pour contrôler les points névralgiques et prévenir les actes de sabotage commis par les défaitistes), le reste est maintenu à l'intérieur du pays pour participer à la répression des luttes sociales et à l'encadrement idéologique de la population. Dans les écoles ont ainsi lieu chaque jour, en présence de militants "baasistes", des levers de drapeaux pendant lesquels les écoliers sont amenés à réciter des poèmes à la gloire de Saddam Hussein, à chanter des hymnes patriotiques, à mimer la victoire des soldats irakiens sur les iraniens,... Mais malgré l'acharnement hystérique avec lequel la bourgeoisie tente de colmater les brèches qui apparaissent dans "l'union sacrée" du fait de la lutte des classes, malgré la répression féroce à laquelle elle recourt contre les prolétaires combatifs, malgré la terreur idéologique, malgré la terreur armée, l’Etat en Irak ne peut pas empêcher des milliers d'ouvriers de lutter à travers tout le pays contre les diminutions de salaire, contre l'augmentation du temps de travail, contre les conditions de vie, contre le travail. Encourageant ainsi directement la décomposition du consensus national au sein même de l'armée par la lutte contre leurs exploiteurs directs, les ouvriers irakiens propagent le défaitisme révolutionnaire !

Les prolétaires n'ont que leur « peau » à vendre pour survivre en système capitaliste. Des milliers d'entre eux n'y parviennent pas et crèvent chaque jour parce que leur besoin de vivre s'oppose aux besoins de valorisation du Capital. Mais lorsque le monstre dégorge de capitaux, lorsque ses sanglants besoins de valorisation ne peuvent plus être satisfaits, lorsque la surproduction (surproduction par rapport à ses propres nécessités et non pas par rapport aux nécessités humaines) secoue violemment tout son être, alors survient pour lui, comme condition de la survie, une phase de destruction féroce d'une grosse part de ce qu'il a engendré, et, plus que ce qu'il a engendré, ce sont ceux qui ont produit, par leur travail forcé, la valeur cristallisée dans les marchandises, qu'il se doit d'éliminer maintenant en plus grand nombre encore ! Après avoir sucé la sueur et le sang des ouvriers pour nourrir son corps, il massacre impitoyablement les forces de travail devenues excédentaires à ses besoins. Objets des désirs de ce monstrueux système, la bourgeoisie - personnification du Capital ‑ déclenche la guerre et envoie partout de par le monde des masses innombrables de prolétaires à la boucherie.

Paix et guerre se révèlent deux moments distincts d'une même soumission de l'homme à l'implacable dictature du Capital. Le prolé­tariat - victime révoltée et sujet révolutionnaire de la réalité so­ciale - est l'être en constitution qui s'attaque tant à la paix qu'à la guerre bourgeoise parce qu'il ne voit dans ces moments différen­ciables qu'une fausse alternative : « bosse et crève ! » ou « marche et crève ! ». C'est à partir de cette compréhension de la réalité d'ensemble à laquelle se soumet le Capital que les prolétaires peuvent lutter contre la guerre, contre le travail ou mieux - qu'en luttant contre le travail, ils peuvent lutter dialectiquement contre la guerre Conscients de cette lutte, ils repèrent leur ennemi, non pas dans l'un ou l'autre camp des fractions bourgeoises concurrentes en présence, mais dans "leur propre" pays. Sur le front ou à l'usine, l'ennemi du prolétariat, c'est « sa » propre bourgeoisie ! En encourageant la défaite dans "son" propre Etat, en crachant sur la nation, en retournant son fusil contre ses officiers, en bloquant la production, il appelle ses frères de classe à se solidariser contre leur assassin commun : la bourgeoisie mondiale. L'internationalisme prolétarien, c'est cela et rien d'autre, n'en déplaisent aux nationalistes "critiques", aux anti­fascistes (même armés !), aux tiers- mondistes radicaux ou autres patriotes "honteux'', massacreurs dissimulés, toujours prêts à soutenir le "moins mauvais" camp, la "plus juste" guerre !

3/ Iran ‑ Irak : défaitisme révolutionnaire et guerre de classes !

Les prolétaires irakiens et iraniens font l'expérience, on ne peut plus actuelle, des nécessités bellicistes du Capital : il n'est pas possible de rendre en chiffres (nous laissons cette tâche morbide aux froids statisticiens des diverses rubriques journalistiques !) la monstruosité de l'entreprise de destruction humaine organisée par les fractions bourgeoises rivales. Face aux horreurs de la guerre impérialiste, les soldats irakien et iraniens tentent d'opposer l'action défaitiste et la fraternisation sur le front.

Dans le Nord Kurdistan, alors que les nationalistes kurdes donnent un coup de main à l’Etat capitaliste en Irak en emprisonnant ou en massacrant les déserteurs, un groupe de soldats irakiens placés en première ligne a fraternisé avec les soldats iraniens. De même lors de la "bataille de Fouka", la majorité des soldat iraniens ont refusé d'obéir aux ordres. Parallèlement à cela, ils projetaient d'organiser la fraternisation avec les soldats du camp "adverse". Ayant totalement perdu le contrôle des soldats et effrayés à l'idée qu'ils puissent établir des liens de solidarité avec les soldats iraniens, le commandement militaire a ordonné le bombardement pur et simple de ses propres positions : les positions irakiennes ! Tir d'artillerie, aviation, missiles sol‑ sol n'étaient pas de trop pour mater les insurgés : La "bataille" a fait 8500 victimes et n'a pas duré deux heures. Les informations proviennent de soldats ayant survécu au massacre.

Pendant que déserteurs et insurgés des villes se rejoignent dans les montagnes du Kurdistan et les régions du Marais pour organiser des actions défaitistes, les forces de répression multiplient les mesures d'intimidation, inspection des logements, fouille des suspects, contrôle ces cartes d'identité, couvre‑feu. On voit, régulièrement dans les villes irakiennes des déserteurs pendus pour "haute trahison" ou acte de "lâcheté'' : il s'agit pour la plupart de soldats qui ont refusé les ordres ou organisé des actions défaitistes. Ainsi à Kut, en mai 1983, 500 prolétaires ont été accusé de "crime contre la nation". L'augmentation des prolétaires arrêtés a obligé le gouvernement irakien à créer de nouvelles prisons dans toutes les régions. Ce sont de véritables centres de torture où l'alternative est la peine de mort ou le renvoi au front ! A Bagdad et dans certaines autres villes, ce sont des flics soudanais, pakistanais et égyptiens qui - parallèlement à la mise au travail d'une main‑d'oeuvre immigrée de ces régions - sont venus donner un coup de main aux forces de répression locales ! Le Capital mondial assure le maintien de l'ordre !

A Amara, des défaitistes ont fait sauter un arsenal proche de la ville. L'explosion a été revendiquée par un groupe de soldat, comme action de soutien à la lutte des défaitistes opposés à la guerre dans les régions du Marais. Un attentat similaire a eu lieu à Kut. Au printemps 1983, ces régions du Marais ont été secouées par une série d'actions défaitistes. Des sabotages ont été organisés par des milliers de soldats ayant quitté l'armée ou fui le "travail populaire". Les forces armées irakiennes ont lancé une vaste offensive contre eux pendant les mois d'avril et mai et plus particulièrement dans la région de Babed entre le 29 avril et le 5 mai. Avec l'aide de l'artillerie lourde, de missiles sol‑ sol et de l'aviation, l'armée irakienne a bombardé toute le région pendant près de deux semaines avant de lancer l'infanterie pour le "ratissage". Les vil­lages qui avaient une attitude trop complaisante envers les militants défaitistes ont été systématiquement brûlés. A Douro, un village situé au sud de Hilla, les habitants ont résisté les armes à la main contre les forces de l'ordre pour empêcher les fouilles de maisons et les arrestations des déserteurs. A Kasem, dans la même région, un détachement armé de défaitistes a attaqué l'armée irakienne qui assurait la garde de la voie ferrée reliant Bagdad à Bassorah. Les 3 et 4 mai 1933, dans la région de Kefel, l'armée irakienne envoyée pour "nettoyer la région de toute force subversive" s'est opposée pendant 2 jours aux éléments défaitistes soutenus par les habitants de la région. Malgré, la mobilisation de toute sa puissance et après une dure bataille, l'armée n'était toujours pas parvenue à contrôler la région. Il a fallu de gros renforts en armes et en troupes pour bombarder les villages, massacrer les défaitistes et les villageois qui les soutenaient ou qui avaient eu simplement le malheur d'assister aux actions. Les cadavres des militants défaitistes ont alors été chargés sur des véhicules militaires et promenés dans les villes de la région "pour montrer aux citoyens que la nation ne cède pas son pouvoir à ses ennemis et qu'elle ne les laisse pas impunis" (communi­qué du commandant général des forces armes irakiennes pendant le mois d'avril 1983).

Si la force du prolétariat ne se calcule pas d'après le nombre de morts qu'il a du laisser sur le terrain de la guerre révolutionnaire (ce serait plutôt de l'autre côté de la frontière de classe qu'il faudrait regarder !), pas plus que sur base de la puissance répressive de son ennemi, il n'en demeure pas moins que ces informations ne laissent planer aucun doute quand à l'exacerbation du conflit de classe en Iran et de la réelle tentative du prolétariat d'opposer à la guerre impérialiste, le défaitisme révolutionnaire comme manifestation de la guerre de classe.

En Iran, le blocus de l'information résiste mieux et il faut sans doute y voir le reflet d'un consensus national plus puissamment imposé, mais il apparaît douteux que l'Etat en Iran n'aie pas du subir de semblables mouvements de désagrégation de son armée. Et pour rela­tiviser la pérennité de « l'union sacrée », rappelons‑nous, à ce sujet, la cohésion et la force que présentait l'armée du Shah, une des plus puissantes armée du monde, décomposée, en moins temps qu'il ne faut pour le dire, par la lutte défaitiste du prolétariat. Aujourd'hui la situation générale en Iran donne à penser que les actes de fraternisation, relatés plus haut, entre les soldats des pays belligérants ne devaient être que la partie visible l'iceberg. "L'agression irakienne" sert évidemment de catalyseur pour renforcer la répression des luttes ouvrières et pour la bourgeoisie iranienne également, le front, large de quelques 1000 km, sert de déversoir pour des centaines de milliers de prolétaires immigrés chômeurs ou écoliers, chair à canon contre leur gré. Mais la « guerre sainte » a ses limites ! C'est un solide élément de mystifications pour envoyer les soldats iraniens à un suicide forcé, mais les milliers de cadavres en putréfaction échoués dans les marais du front risquent de lui faire perdre son odeur de sainteté.

Voilà ce qu'un témoin raconte d'une de ces batailles où, selon les termes d'un général irakien, « plus de 13000 hommes ont été réduits en bouillie en 17 heures de combats » : « soumis à des tirs d'artillerie lourde, des tirs de missiles et de roquettes, les troupes iraniennes ont été totalement décimées. Le marais, les digues sont jonchées de milliers de morts sur un front de 30 Km de long et de 20 Km de profondeur. Les militaires irakiens qui ont participé à l'opération ont dit qu'ils avaient l'impression de commander des exécutions de masse. (Ce n'était pas qu'une impression !) Les enfants iraniens, dont les écoles ont été fermées, sont envoyés au front comme du bétail... J'ai vu des centaines de prisonniers iraniens, pour la plupart des gosses, qui disaient : j'ai été obligé, j'ai été obligé, ... »

Si l'encadrement des prolétaires semble relativement plus efficace en Iran, la même nécessité de lutter contre leur destruction apparaît néanmoins dans les faits et laisse à penser que la force que le prolétariat se devra de dégager pour arrêter l'horreur de leur massacre et ouvrir plus largement le champ du défaitisme, même si elle met plus de temps à se matérialiser, n'en sera que plus puissante. Que les assassins se méfient !

4/ solidarité internationaliste !

D'un côté comme de l'autre, pour la bourgeoisie, c'est la défaite du prolétariat qui est l'enjeu de chaque bataille. Que l'armée irakienne bombarde les troupes iraniennes ou ses propres troupes (et vice versa), que l'exécution des prolétaires soit l’œuvre de l'un ou l'autre "adversaire" impérialiste, ce qui importe pour la bourgeoisie comme classe mondiale, c'est que, par son massacre systématique, le prolétariat soit maté et fin prêt pour un nouveau cycle de valorisation dans la région. Une autre perspective s'offre à elle dans l'élargissement du conflit à un niveau mondial. L'implication directe de l'Arabie Saoudite dans le conflit, le soutien des Emirats Arabes Unis (tous deux alliés des USA) à l'Irak, ainsi que l'aide fournie par la Syrie et la Lybie (alliés de l'URSS) à l'Iran, constituent les premières touches d'un décor de guerre généralisée que la bourgeoisie, acculée par la crise, pourrait bien mettre en place.

            Face à cela, il est certain que la réaction de classe est encore insuffisante. Même si on assiste à certaines tentatives d'organi­sation de l'action spontanée des prolétaires pour lutter contre leur destruction, la classe ouvrière n'est pas encore parvenue à rompre complètement, c'est‑à‑dire de façon continue et organisée, avec les idéologies et structures d'encadrement bourgeois (mythe démocratique, groupes syndicalistes, forces nationalistes, régionalistes, partis ''communistes", . . .) et se donner une direction propre, autonome, une organisation centralisée pour la lutte internationale du prolétariat, un parti de classe, un parti communiste. Lorsqu'il affronte son ennemi, le prolétariat ne voit pas encore en quoi il se retrouve face aux mêmes forces qui répriment aujourd'hui en Angleterre et au Brésil, qui réprimaient hier et avant hier au Maroc, en Tunisie et en Pologne, et qui s'opposeront demain, partout et toujours (jusqu'à leur destruc­tion complète ! ) à la lutte d'émancipation de la classe ouvrière.

Sur le front Iran ‑ Irak, comme un peu partout d'ailleurs, la lutte s'organise encore trop "sur le tas". Mystifiée par les "Golden years" du capitalisme et soumis à plus de 60 ans de contre- révolution, le prolétariat a du mal à tirer les leçons des luttes révolutionnaires passées et de la période de contre- révolution qui lui a succédé.
 

Il se trouve, par là même, également devant d'énormes difficultés pour mettre à jour, pour rendre conscientes et matérialiser les perspectives de révolution internationale qui sont les siennes. Cette réalité n'est donc pas propre à l'Iran ou l'Irak. Elle est directement déterminée par le rapport de force mondial entre les classes, par l'impréparation générale de la lutte à laquelle le prolétariat se trouve confronté. Face à cette situation, nous n'avons pas de voeux pieux à formuler. Le rôle des communistes est de favoriser le renversement de ce rapport de force par la prise en charge active des tâches internationalistes.

Ce n'est pas par souci journalistique que nous publions ces informations sur la lutte de classe qui se déroule en ce moment en Iran et en Irak, mais parce que c'est une nécessité pour la lutte de classe que de dévoiler le caractère international qu'elle revêt. Nous appelons à faire circuler ces informations le plus largement possible au sein de la classe et nous dénonçons par la même occasion le mépris puant et l'indifférence criminelle dans laquelle le dit "milieu révolutionnaire" se complaît pour tout ce qui concerne les mouvements qui se déroulent hors de la crotte européenne (quand ce n'est pas la botte italienne ou encore la région parisienne !). Ramener l'internationalisme au "continentalisme" par le biais de l'européocentrisme n'est qu'une concession ''radicale" aux idéologies nationalistes bourgeoises.

Le fait que le Capital se concentre en certains endroits et forme ce que l'on appelle des pôles d'accumulation est une variable importante dans les déterminations que le prolétariat trouve pour lutter ; mais ce développement polaire trouve sa réalité et se déplace sur la totalité du globe terrestre. De forts pôles de concentration de capitaux se constituent au Moyen‑ Orient, en Amérique du sud, se développent en Afrique, en Asie, etc. Réduire la possibilité objective de la révolution communiste à l'Europe - point de passage obligé pour la généralisation de la lutte de classe ‑ c'est se soumettre et propager la mystification bourgeoise d'un monde divisé en pays développés et sous- développés, riches et pauvres. En opposant le "tiers monde" (étymologie bourgeoise utilisée par ces groupes !) aux deux autres tiers (''socialiste", "capitaliste", "non- aligné", etc) on ren­force l'opposition, soutenue idéologiquement par la bourgeoisie, entre des groupes ouvriers aux intérêts soi‑disant divergents. D'un côté, on soutient que les ouvriers du "centre" se sont "embourgeoisés" par des dizaines d'années de paix sociale et qu'il n'y a plus rien à attendre d'eux (c'est la version gauchiste ou tout au moins, une de ses variantes) et de l'autre, le "milieu révolutionnaire'' complète la mystification en réduisant les pôles d'accumulation du Capital et - partant ‑ la lutte de classes à l'Europe, méprisant de façon presque raciste les mouvements de classe qui ont lieu dans d'autres coins du monde, sous le prétexte indifférent que le manque de développement du Capital dans ces régions mène inéluctablement le prolétariat à se fourvoyer dans les phases des luttes de libération nationale.

La description de la guerre de classe qui se déroule aujourd'hui, notamment en Iran et en Irak, quelle que soit la réalité des insuffisances relatées plus haut, est le démenti, dans les faits, d'une telle conception fataliste des combats qui ont lieu hors de l'Europe ! L'indifférentisme "théorique" conduit ainsi les européocentristes à la désimplication pratique de la nécessaire assumation des tâches de solidarité internationale. Développer l'internationalisme, c'est aussi encadrer politiquement les militants prolétariens, obligés de fuir la répression, dans le sens de l'organisation de la continuité de la lutte révolutionnaire qui se déroule dans "leur'' région.

Développer la lutte de classe au niveau international, renforcer l'internationalisme, c'est, aujourd'hui - entre autre ‑ soutenir à tous les niveaux (diffusion de l'information, solidarité et encadrement des exilés, organisation de la lutte,...) l'action défaitiste que les prolétaires iraniens et irakiens opposent à la guerre impérialiste. Comprendre le monde, c'est le transformer. Renforcer la. centralisation internationale, organiser ici, comme partout ailleurs, la lutte contre tous les Etats, tous les gouvernements, toutes les armées, c'est comprendre aussi ce qu'est l'internationalisme prolétarien. Que les sectes d'ultra‑ gauche, dans la vision quasi‑ chauvine qu'elles ont du monde, y parviennent est plus que douteux, car si de tels groupes ont pu théoriser à ce jour leur praxis dans la vision de la lutte de classe aussi empreinte des limites (frontières !) que la bourgeoisie fout dans les têtes, il est peu sûr de les voir sortir de leur misérable ghetto par la prise en charge réelle des tâches internationalistes !

ETRE PATRIOTE, C'EST ETRE ASSASSIN !

A BAS TOUS LES ÉTATS !

SOLIDARITÉ ACTIVE ET INTERNATIONALISTE AVEC LA LUTTE DES MILITANTS DÉFAITISTES RÉVOLUTIONNAIRES EN IRAN ET EN IRAK !

Juin 1984


CE20.2 Iran/Irak: guerre de classes contre guerre impérialiste