« Comment casser la grève sans se faire démasquer comme saboteur ? ». Cette question, les syndicats ne se la posent même plus ! Rodés par leur expérience historique de la répression des luttes, ils jouent aujourd'hui en Grande-Bretagne ‑ avec la précieuse collaboration des autres structures de l'Etat bourgeois ‑ leur sempiternel numéro de briseurs de grèves. Le scénario est identique à chaque fois : sur base de mouvements déclenchés spontanément par les prolétaires en dehors des structures syndicales pour s'affronter directement aux mesures d'austérité, l'Etat ‑ en flic intelligent ! ‑ entend casser les luttes en maniant de façon combinée la matraque et la carotte. En plus des coups, pour montrer aux ouvriers ce qu'il en coûte de remettre en question la terreur bourgeoise, les gardiens de l'ordre trouvent un excellent relais auprès des saboteurs de lutte : cachés derrière le masque d'une brusque radicalisation, les syndicats reprennent le contrôle des mouvements et musellent la lutte, la tuent à petit feu en détournant les objectifs ouvriers vers des revendications "honnêtes", en canalisant la lutte vers le soutien de l'économie nationale en réprimant les ouvriers trop combatifs, en appelant les ouvriers à se solidariser avec leur ennemi sous prétexte qu'ils auraient quelque chose à gagner de la bonne marche du Capital, de la bonne marche de l'exploitation !

La combativité exemplaire de la classe ouvrière en lutte en Grande‑Bretagne, sa détermination, sa ténacité (bientôt sept mois de grève !) donnent une idée du refus grandissant du prolétariat à en prendre plein la gueule, mais cela ne suffira pas pour briser la terreur bourgeoise, et c'est soutenir la lutte de classe qui se déroule actuellement en Grande‑Bretagne que de critiquer les faiblesses du mouvement par la dénonciation des pièges dans lesquels la bourgeoisie le fourvoie.

Déclenchée spontanément contre la menace de 20.000 licenciements, la grève des mineurs s'est rapidement et largement étendue grâce aux piquets volants envoyés massivement dans les différents centres miniers de Grande‑Bretagne. Les affrontements réguliers avec les flics et les jaunes ont démontré l'acharnement des mineurs et leur volonté d'aller "jusqu'au bout". En lutte contre le corporatisme propre au syndicat des mineurs (NUM), les grévistes trouvent une réponse à leurs appels à la solidarité de la classe ouvrière, non pas  dans les offres de "charité" proposées par plus d'un grand syndicat européen, mais dans les actions de lutte réelle de différents secteurs du prolétariat. Ainsi, les dockers, en déclenchant la grève en juillet et en août ont donné la voie à suivre pour faire basculer le rapport de force en faveur des ouvriers en lutte. En se joignant au mouvement, les dockers ont non seulement démultiplié la pression exercée par les mineurs en grève sur le patronat, et le gouvernement, mais ils ont du même coup profité eux‑mêmes de la crainte renforcée à laquelle était soumis l’Etat face à la menace d'une paralysie plus grande de la production, pour donner plus de poids à leurs propres revendications ! Le gouvernement britannique (son "Tas d'chair" en tête ! ) a bien compris le danger, lui qui, d'ordinaire si peu enclin aux con­cessions, s'est empressé le recommander aux directions d'autres secteurs une hausse sensible des salaires pour éviter l'élargissement du con­flit (sidérurgistes, cheminots... . .). Ces faits montrent que c'est dans l'unité grandissante des prolétaires en lutte et dans l'extension des conflits aux différents secteurs ouvriers que réside toute la puissance du Prolétariat. En Angleterre, comme partout ailleurs, les ouvriers ont tout à gagner dans l'extension des grèves parce que, quels que soient les secteurs qui se joignent à la lutte, les grévistes, tout en mettant en avant leurs propres revendications, agissent réci­proquement dans le sens d'un renforcement général de la classe. Un pas en plus est franchi lorsque l'affrontement de classe s’élargit aux chômeurs et sans réserve du Capital. En partant en grève contre les licenciements, les mineurs ne font que se battre contre la réalité à laquelle le Capital soumet chaque prolétaire : celle d'être un chômeur ou sans travail en puissance ! C'est à partir de cette com­préhension des déterminations qui pèsent sur chacun, qu'en élargissant l'organisation de la grève à tous les ouvriers en lutte - avec ou sans travail, chômeurs ou sans réserves ‑, le prolétariat comprend et organise son unité, sa force et peut dès lors opposer en bloc une réponse combative à la hauteur des mesures prises par la bourgeoisie qui, elle, attaque toute la classe ouvrière. De même, l'extension internationale de la lutte et des actions de solidarité marque un pas supplémentaire et déterminant dans la lutte qui l'oppose à ses exploi­teurs. Lorsque les dockers australiens refusent de charger le charbon destiné à la Grande‑Bretagne, lorsque les mineurs font grève en Afrique du Sud, c'est le spectre du communisme qui recommence à hanter les cerveaux rongés du Capital !

Terrorisée par l'idée d'affronter les ouvriers unis et constitués en classe, la bourgeoisie tente de détourner les assauts prolétariens du terrain de la lutte de classe en enfermant les revendications des ouvriers dans le cadre étouffant de la légalité, de la négociation syndicale, du soutien à l’économie nationale. En proposant des mots d’ordre à résonance corporatiste (« du charbon pour la Grande-Bretagne ») voire gestionniste (« contre la fermeture des puits »), les syndicats tentent de fourvoyer les prolétaires dans les bras du réformisme. Le NUM apparaît ici comme le principal saboteur de la lutte. Son action est d’autant plus pernicieuse qu’elle se donne un champs de radicalisation relativement étendu afin de berner plus facilement les ouvriers et de les garder sous son contrôle. Ainsi, l'exclusion par le syndicat d'un millier de "jaunes" et l'approbation partielle de la violence a pour but de recrédibiliser la structure syndicale. De même, lorsque la gauche syndicale Scargill en tête, veut trans­former la grève en lutte pour un changement de gouvernement, il ne fait que proposer une solution plus "radicale" pour. . . arrêter le mouvement ! La bourgeoisie ne reculera évidemment devant le changement de gouvernement si elle de réussir à endiguer la lutte de cette façon.

Face à toutes ces tentatives de récupération du mouvement, face aux "radicalisations'' de la gauche face au pernicieux sabotage de la lutte par les syndicats, le prolétariat - en Grande‑Bretagne comme ailleurs ‑ doit dégager ses propres mots d’ordre unificateurs et organiser son action de façon entièrement autonome, en dehors et contre les syndicats et ses appendices gauchistes

 

1/ Généraliser la lute derrière des mots d'ordre unificateurs !

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Les syndicats ont beau jeu d'opposer le "charbon" au "pétrole", en agissant de cette sorte, ils tentent de maintenir tenir les ouvriers des secteurs respectifs sur le terrain bourgeois de la concurrence sur le marché des forces de travail. En proposant ses mots d'ordre corporatistes, le NUM détruit les possibilités d'une action solidaire et commune avec les autres secteurs du prolétariat. Les mineurs n'ont pourtant pas déclenché la grève pour sauver le charbon britannique, mais bien pour lutter contre les licenciements, contre la suppression de 20.000 emplois ! En appelant les grévistes à soutenir le charbon "britannique", le NUM transforme une lutte déclenchée pour les intérêts spécifiquement ouvriers (et donc, par essence, anti‑ nationaux !) en une lutte de soutien à l'économie britannique. Les ouvriers n'ont rien à gagner à reprendre ce type de propositions : tenir compte de l'économie nationale, c'est déjà accepter le terrain ennemi, c'est admettre la logique du Capital qui pour lutter contre son propre mouvement de dévalorisation a besoin, de son point de vue, d'imposer les licenciements et les réductions de salaire. La lutte contre les suppressions d'emploi passe donc de fait par la désolidarisation complète des problèmes que se pose l'exploiteur et par la revendication égoïste des intérêts prolétariens. Aux propositions syndicales qui tendent à mettre en avant les soi‑disant "intérêts divergents" des travailleurs salariés par l'appel à la défense de son outil, de son usine, de sa corporation, de sa région, de son pays, nous devons opposer, par des mots d'ordre unificateurs, la convergence réelle des intérêts propres à la lutte de tout ouvrier contre son exploiteur.

2/ Casser la mobilisation syndicale pour des affrontements sans perspective !

Les grévistes en Grande‑Bretagne se sont spontanément opposés aux cantiques bourgeois du "droit au travail" en empêchant violemment les "jaunes" de casser la grève. Si ces affrontements avec les défen­seurs de l'ordre et du travail expriment la haine des ouvriers pour leurs ennemis de classe, misérables traîtres et lèche‑culs du Capital, les syndicats et les flics n'en ont pas moins compris l'intérêt pour l'état bourgeois de polariser la lutte dans les manifestations "anti‑ jaunes". Six mille flics étaient rassemblés devant un puits du Yorkshire pour faire entrer deux briseurs de grève ! En agissant de la sorte, les gardiens ce l'ordre bourgeois veulent maintenir les grévistes dans certains points ultra contrôlés. Ils les empêchent, par la même occasion, d'entreprendre un effort de liaison avec d'autres secteurs en vue de la généralisation de la grève. Ils fixent la lutte là où eux l'entendent ! Les flics syndicaux encouragent complémentairement ce type de polarisation en appelant les piquets à s'opposer massivement à l'entrée des "jaunes" et en canalisant ainsi la combativité des grévistes dans des affrontements sans perspective.

Pour encourager cette politique de sabotage et empêcher les piquets de trop se déplacer en masse vers d'autres lieux de lutte, le NUM finance que les piquets qu'il contrôle. Policiers et syndicalistes complètent leur sale boulot de briseur de grève ! La boucle est fermée, lorsque les médias - sur base de cette polarisation ‑ s'acharnent à ne décrire le conflit que comme une lutte exprimant un conflit entre mineurs (grévistes contre non‑ grévistes), évacuant ainsi la possibilité pour les autres prolétaires de retrouver dans les raisons qui ont poussé les mineurs à partir en grève, une cause semblable à ce qui pourrait - eux ‑ les pousser à la lutte. Casser cette polarisation c'est :


3 / Organiser l'action directe en dehors et contre la légalité bourgeoise !

- Refuser de respecter les consignes syndicales qui enferment la lutte dans des affrontements stériles en opposant à ces propositions empoisonnées, des mobilisations massives de piquets volants pour des déplacements vers d'autres points de lutte en vue de l'extension du conflit et du renforcement de la centralisation de la lutte.

- Organiser des petits groupes pour des actions "coup de poing" propres à démoraliser les "jaunes" tout en ne s'enfermant pas dans les joutes ''publicitaires'' mises en place par les syndicats et les flics !

- Détruire les stocks ! La durée et la puissance avec laquelle la bourgeoisie a pu organiser la contre- révolution trouve une de ses raisons dans le fait que le mouvement de grève des mineurs s'est déclenché sans toucher aux stocks ! La bourgeoisie a trouvé là un sursis non négligeable d'autant plus que les menaces de licenciements n'ayant été adressées qu'aux puits non rentables, les capitalistes - par l'opposition qu'ils créaient entre les ouvriers directement concernés par les suppressions d'emploi et ceux qui ne l'étaient pas ‑ ne se sont vus confrontés qu'à une paralysie d'une partie seulement de la production de charbon. Les secteurs directement ou indirectement dépendants des centres miniers ont pu, dés lors, poursuivre la production, ce qui dédramatisait relativement la situation. Ainsi, l'action récupératrice des syndicats visant à empêcher les grévistes de débaucher leurs collègues des puits non directement menacés par les licenciements se complète par leur tentative de convaincre les mineurs à ne pas mener des actions de sabotage des stocks propres à renforcer l'arrêt de la production, sous prétexte qu'elles déforceraient de façon catastrophique l'économie britannique, déjà en perte de vitesse, et qu'elles auraient comme conséquence la mise au chômage technique de leurs camarades ouvriers des autres secteurs !

A ce chantage opportuniste, rappelons une fois de plus que le prolétariat n'a aucun intérêt à tenir compte des problèmes de gestion de ses exploiteurs (nationaux ou non !), qu'il a tout à gagner à se

battre le plus durement possible et avec tous les moyens possibles pour obtenir ce pour quoi il est parti en grève et que cette lutte est, en elle‑même, la manifestation la plus forte de ce qu'est la solidarité de classe, parce qu'en se battant depuis sept mois contre les licenciements, les mineurs en grève ouvrent la possibilité à leurs camarades exploités dans d'autres secteurs, de partir en lutte pour leurs propres revendication en profitant directement d'un avan­tage considérable dans la partie de bras de fer engagée avec le patronat. Détruire les stocks, c'est renforcer la terreur ouvrière face à la contre- révolution, c'est répondre coup pour coup aux attaques des exploiteurs, des flics et des syndicats saboteurs, c'est ‑ aujourd'hui ‑ mettre le couteau sur la gorge de la bourgeoisie !

- S'emparer des caisses syndicales !

Le NUM a réussi le tour de force de faire accepter par les ouvriers le non- paiement des indemnités de grève pour. . . ''sauver le syndicat " ! Mais le sauver de quoi ? Et où sont passées les cotisations syndicales ? S'emparer des caisses bâties sur les cotisations des mineurs, c'est organiser efficacement le soutien financier à la lutte - ce dernier étant géré par les ouvriers eux‑mêmes pour qu'il ne soit pas gaspillé dans les voyages de Scargill, parti exiger au Xième congrès travailliste que le "labour" cautionne la violence aux piquets ! Grande victoire ouvrière !?


4/ Lutter contre "sa" propre boum bourgeoisie !

En Afrique du Sud, les mineurs ont déclenché des mouvements de grève réprimés sauvagement, mais ils ont démontré par leur lutte que c'est partout que la bourgeoisie est contrainte de licencier, de réduire les salaires... d'écraser les prolétaires en lutte ! "L'ennemi est dans notre pays, c'est notre propre bourgeoisie" (K. Liebknecht). Appeler à la solidarité de la classe ouvrière internationale n'a rien à voir avec les platoniques (mais très intéressés !) appels au soutien financier du NUM. Envoyer du fric aux syndicats, c'est payer des armes aux flics ! Appeler à la solidarité, c'est appeler les prolétaires de tout les pays à s'unir dans la lutte contre l'austérité générale imposée par le Capital mondial pour limiter les effets de la crise. En s'affrontant aux mesures mises en place par la bourgeoisie dans "son" pays, le prolétariat renforce l'action réciproque de ses luttes respectives contre l'exploiteur commun, il développe la lutte des classes et prépare les affrontements plus généraux qui l'opposeront aux capitalistes. Soutenir la lutte des mineurs en Grande‑Bretagne, c'est lutter ici (où que ce soit !) contre les mesures d'austérité, contre les licenciements, contre les baisses de salaires, contre l'intensification du travail, parce qu'en se battant contre "nos" exploiteurs, c'est toute la politique d'organisation de l'exploitation mise en place par la bourgeoisie qui se trouve remise en question.

Octobre 1984

"Si l'on compte comme parti ouvrier les Chambres syndicales et les associations de grève qui luttent exclusivement, comme les syndicats anglais, pour un haut salaire et une réduction du temps de travail, mais par ailleurs se moquent du mouvement, on forme en réalité un parti pour la conservation du salaire et non pour son abolition.''

Engels ‑ Lettre à Bernstein ‑ 1882 ‑ Le syndicalisme ‑ t.1.


CE20.1 En Grande-Bretagne comme partout: les syndicats cassent la lutte, cassons les syndicats