QUELQUES PRECISIONS SUR LA PREMIERE PARTIE

Dans la première partie de ce texte (parue dans Le Communiste n°17), nous avons vu en quoi les principaux groupes qui occupent aujourd'hui, en Europe occidentale, l'avant-scène de ce que la bourgeoisie appelle complaisamment le "terrorisme", réitèrent une fois de plus les vieilles inepties du terrorisme romantique de la fin du XIXème siècle --terrorisme socialiste-révolutionnaire, anarchiste,.. -complétées des conceptions new-look du gauchisme --guerre populaire prolongée, gestionnisme,..-- pour n'être en fait qu'un réformisme parmi d'autres, c'est-à-dire une arme de la contre-révolution.
Il va de soi que dans tout le développement de ce texte, est considéré comme acquis le fait que c'est l'ensemble des rapports sociaux capitalistes qui sont violents, terroristes. De l'école à la psychiatrie, du travail à la morale judéo-chrétienne,... tous Ies aspects des "relations humaines" (nous dirions plus exactement "inhumaines") du fait de leurs déterminations historiques --produire de la valeur et non répondre aux besoins de l'homme-- ont comme fondement l'imposition violente de la logique du système capitaliste, la base même de ce système repose sur l'obligation terroriste de vendre sa force de travail en échange de la valeur socialement nécessaire à sa reconstitution -le salaire- et ce, indépendamment de la valeur d'usage spécifique de la marchandise force de travail --production d'une valeur supplémentaire : la survaleur--. L'homme est en effet séparé, dans le mode de production capitaliste, de ses moyens de vie par la propriété privée, garantie par le terrorisme étatique. Qui vendrait sa force de travail si chacun pouvait s'approprier ses moyens de vie et de reproduction ? Personne ne ferait cette absurdité de vendre sa force de travail s'il n'était pas obligé de le faire parce que privé, par la propriété, de ses moyens de vie; cette propriété étant défendue par l'ensemble des moyens terroristes --flics, prisons, tortures,...-- C'est dans ce processus d'une barbarie inégalée que se trouvent justement concentré à la lois le caractère capitaliste de déshumanisation totale et le caractère révolutionnaire de lutte contre cette déshumanisation. L'être qui porte cette immense détermination historique/sociale, c'est le prolétariat. C'est donc dans le processus même de vente de la force de travail, comme marchandise qui transforme la relation entre hommes en une relation entre choses --réification (1)--,que se trouvent au plus haut point concentrés tant le terrorisme du système d'esclavage salarié, le terrorisme bourgeois, contre-révolutionnaire s'exerçant à tous les niveaux de la structure sociale, que la lutte contre ce terrorisme, le "contre-terrorisme" prolétarien, autrement dit : le terrorisme ouvrier.
Comme l'avait déjà démontré Bordiga dans son texte "Force, violence, dictature dans la lutte de classe" (2), la forme ouverte de la violence --la violence cinétique-- est le parfait complément de la forme potentielle, tout autant violente et terroriste, mais dont la force réside justement dans le fait qu'elle ne doit pas nécessairement se manifester ouvertement, cinétiquement (par des massacres, emprisonnements, déportations,… pour jouer son rôle terroriste, à savoir terroriser son ennemi, l'empêcher préventivement par la menace, l'intimidation permanente au travers de l'éducation, la religion, la justice, le déploiement de forces,... de manifester toute velléité de résistance ou de lutte et, plus fort encore, jusqu'à faire oublier, au sujet historique de la révolution, sa détermination historique. C'est pourquoi, au sein de la société bourgeoise où se complètent admirablement et de manière permanente les deux types de violence, potentielle et cinétique, il est absurde de vouloir convaincre les exploités (qu'ils le sont !), "apporter la conscience" ou "éduquer les masses aux idées communistes", car le problème ne se pose jamais dans la sphère des idées (sphère où par définition les idées dominantes sont celles de la classe dominante et sont donc toujours des idéologies, manières multiples d'appréhender la même réalité capitaliste), mais se pose au contraire comme rapport de forces matériel, un rapport antagonique entre les besoins du prolétariat et les nécessités du capital.
"Nous avons déjà fait, plus haut, la distinction entre la thèse erronée selon laquelle, à chaque époque historique, à des classes défendant des intérêts opposés correspondent des groupes professant des théories opposées et la thèse exacte qui nous montre au contraire qu'à chaque époque historique, le système doctrinal construit sur les intérêts de la classe dominante tend à être défendu par la classe dominée à l'avantage de la première. Qui est serf de corps l'est aussi d'esprit. Le vieux mensonge bourgeois est justement de vouloir commencer par la libération des esprits qui ne mène à rien et ne coûte rien aux, privilégiés, alors que c'est de la libération des corps qu'il faut partir (...).La conscience de classe vient à la fois et de façon générale, après la victoire décisive."
(Force, violence, dictature dans la lutte de classe)
Le simple fait de parler de lutte des classes implique immédiatement l'affrontement violent entre deux forces irrémédiablement antagoniques, implique donc la compréhension de l'existence permanente du terrorisme bourgeois sous toutes ses formes, auquel s'affronte à des niveaux d'intensité divers (de l'absentéisme à l'insurrection, de la grève à la guerre révolutionnaire) le "contre-terrorisme" ouvrier.
Ce "contre-terrorisme" ouvrier, comme le terrorisme contre lequel il s'affronte, ne se limite nullement aux aspects que le spectacle bourgeois orchestre comme étant le terrorisme (à savoir : les attentats à la bombe, les prises d'otages, les détournements d'avions,...) mais s'affirme en réactions spontanées au terrorisme bourgeois par une multitude d'actions individuelles encore disparates qui, pour justement ne plus être de simples réactions viscérales au terrorisme bourgeois, se doivent d'être encadrées, dirigées, réellement organisées en un réel terrorisme révolutionnaire. S'il ne veut pas s'essouffler en des actions sans lendemain et n'être qu'un simple "feu de paille" ce "contre-terrorisme" ouvrier ne suffit pas. Pour réellement se transformer d'un "contre-terrorisme" ouvrier, d'une réaction spontanée en une réelle force, en un vrai terrorisme révolutionnaire il lui faut une direction révolutionnaire; il lui faut encadrer, diriger, organiser les milliers d'escarmouches inévitables pour pleinement préparer tant militairement que "théoriquement" l'insurrection prélude indispensable à la révolution communiste mondiale. C'est ainsi que se transforme un terrorisme ouvrier diffus, désorganisé, non-sélectif en une réelle force de combat sélectionnant ses objectifs en fonction du programme communiste; inscrivant toutes ses actions en adéquation au but révolutionnaire. (Cf. 1ère partie)
Lorsque cette direction communiste fait défaut, c'est inévitablement d'autres forces qui vont s'imposer pour diriger ces mouvements spontanés, ce, non dans le sens de la destruction du système d'esclavage salarié, mais dans celui de sa réforme. C'est ce grave processus d'involution qui, la plupart du temps s'est déroulé tant en Uruguay qu'en Italie, au Salvador en Turquie ou en Espagne... L'absence d'une direction communiste, le "vide" ainsi crée va être rempli, "comblé" par une série de groupes qui, s'ils organisent effectivement les tâches militaires posées pratiquement par les luttes ouvrières, le font sur des bases non-prolétariennes entraînant ainsi de nombreux militants ouvriers sur le terrain de la lutte interfractions bourgeoises. Ces groupes appelés de manière erronée "terroristes" (car du point de vue de l'affrontement social ils ne sont pas plus terroristes qu'une grève ou une manifestation) véhiculent, la plupart du temps, une idéologie particulière et donc une pratique qui la sous-tend : le "terrorisme romantique", le populisme ou réformisme armé, avec son cortège de concepts invariants qui, quelles que soient les époques, en reviennent en gros aux mythes du "transfert de force", de l'"insaisissable", de l'"excitation",... qui aboutissent à la négation de l'insurrection, négation que nous avons déjà dénoncée et critiquée dans la première partie de cet article. Nous centrons donc bien ce texte non pas sur l'ensemble de la problématique de l'affrontement entre violence bourgeoise et violence ouvrière mais bien sur la déviation particulière de cette "greffe", de ces groupes d'origines diverses (soit produits réels des luttes ouvrières soit en rupture avec tel ou tel parti bourgeois) qui viennent supplanter et déformer la problématique générale de l'affrontement classe contre classe (d'autant plus facilement qu'il n'existe pas ou presque pas d'avant-garde communiste) pour tenter d'organiser ce qui vulgairement se nomme "le terrorisme" et qui ne représente qu'une variante radicale du réformisme social-démocrate classique.

Comme nous l'avons déjà vu, le problème n'est pas de savoir si oui ou non il nous faut organiser la violence, la terreur, s'il nous faut ou non participer aux inévitables et innombrables combats préparant l'éclatement révolutionnaire. Les communistes se définissent non pas par l'idée qu'ils ont d'eux-mêmes, mais par leur capacité réelle à organiser, diriger l'ensemble de ce processus, des escarmouches préparatoires à l'insurrection, à la révolution mondiale.

Après en avoir gratté le vernis pseudo-radical, violent, armé (matérialisé dans le fétichisme affiché par ces groupes, celui des armes à feu, des combattants aux visages virils, des emblèmes,...), les conceptions de base (et la pratique) des groupes du réformisme armé en reviennent toutes à :
I) Une vision propagandiste de leur tâche c'est-à-dire la compréhension non pas qu'il s'agit d'organiser, de diriger un mouvement qui existe, qui se déroule, même de manière extrêmement minoritaire, sous nos yeux, mais qu'il s'agit avant tout de convaincre, d'éduquer (version démocrate, luxembourgiste,...), d'apporter la conscience, la bonne parole, le catéchisme (version léniniste). Quelles que soient les différentes versions de cette position, elles se retrouvent toutes dans la conception qu'il faut, avant les grandes irruptions révolutionnaires, une organisation massive (syndicats et/ou parti de masse) matérialisant le fait que la grande majorité des ouvriers a été conquise à l'idée du socialisme.
L'archétype de cette compréhension, dont la base est le plus plat idéalisme (puisque c'est l'idée de la révolution qui devrait précéder sa réalisation), est le parti social-démocrate allemand qui servit de modèle à tous les partis sociaux-démocrates du monde (la Ilème Internationale). Pour eux, il s'agissait d'éduquer la majorité, si pas tous les ouvriers (bien entendu sur une base strictement économiste, sociologique) aux idées socialistes qui n'étaient en fait que l'affirmation positive du programme capitaliste. Programme et organisation vont toujours de pair, au "parti de masse" doit nécessairement correspondre une compréhension légaliste, pacifique et parlementaire. L'"éducation des ouvriers" ne revenait en fait qu'à mieux les intégrer dans l'appareil d'Etat capitaliste, évidemment réformé par les bons soins de nos sociaux-démocrates; il s'agissait tout simplement d'apprendre à gérer le capital.
Alors qu'à ses origines, la bourgeoisie a essayé de rejeter le prolétariat, en dehors de la société civile, très vite elle a compris que son intérêt résidait au contraire à intégrer le plus possible chaque prolétaire en tant que citoyen, à son Etat. En ce sens, la conception sociale- démocrate du parti de masse (et/ou des syndicats reprise ensuite par l'I.C. dégénérée) a été et est encore un maillon fondamental pour organiser les ouvriers (en tant qu'addition d'individus, de citoyens atomisée) pour le capital, c'est-à-dire pour détruire toute réelle organisation du prolétariat en classe. Et c'est le régime national- socialiste qui est parvenu à pousser jusqu'au bout ce travail commencé par la social-démocratie.
"De fait, le 'programme de socialisation' que les sociaux-démocrates n'osèrent jamais réaliser du temps qu'ils détenaient le pouvoir, a été en grande partie réalisé par les fascistes (...) Le programme de la sociale-démocratie a été accompli par Hitler." (P. Mattick - Intégration capitaliste et rupture ouvrière)
Ce sont donc bien les nazis (comme les staliniens en URSS et les Fronts Populaires en France, en Espagne,...) qui ont donné toute la réalité au concept du parti de masse, puisque dans le régime national-socialiste, la masse, le peuple, était l'Etat, était le parti. Il n'y a plus qu'une seule organisation qui unifie toute la société, il n'y a plus de classe... "Ein Volk, ein Reich, ein Führer"…C'est la démocratie pleinement réalisée. (3)
Cette conception du parti de masse induit dans la pratique des partis qui l'appliquent, la compromission programmatique, le bradage de toutes les positions de classe puisque, s'agissant de convaincre les "grandes masses" on ne peut le faire que sur base de ce qu'est cette masse en tant que masse, c'est-à-dire en tant que regroupement sociologique soumis majoritairement à l'organisation capitaliste et donc à son idéologie. Cette conception amène donc inévitablement à s'entourer de larges masses et ce sur base d'un programme bourgeois, (Cf. les partis sociaux-démocrates et staliniens) soit à n'être qu'une secte "sans masse" mais courant derrière le fantôme de la multitude et s'abaissant devant le premier ouvrier venu car membre de cette mythique masse (Cf. les groupuscules gauchistes). Dans un cas comme dans l'autre, c'est sombrer dans le populisme; c'est bassement flatter tous les préjugés bourgeois qui imprègnent chaque ouvrier. C'est ce même populisme qui se retrouve chez les groupes tenant du réformisme armé, pour qui ce ne sont plus de grands partis ou syndicats qu'il s'agit de construire, mais une grande armée de libération dont ils sont l'avant-garde, la première ligne ou la fraction.
La forme la plus "dure" de ce populisme, l'ouvriérisme, se retrouve aussi très souvent chez les groupes du réformisme armé.. Ce n'est plus alors l'apologie du peuple, (de "son" peuple ou du peuple vietnamien ou encore palestinien) mais celle d'une partie de ce peuple, de cette masse encore plus pure, encore plus "révolutionnaire par définition". c'est l'ouvrier sociologique travaillant de préférence dans les grandes usines de Poutilov à Renault Billancourt, de Mirafiori à Usinor, syndicaliste de choc aimant le travail bien fait, défendant son outil, parfait petit Stakanof défenseur du système qui l'exploite.
Il) Cette vision propagandiste, éducationniste de l'action "communiste" sous-tendue par le populisme et/ou l'ouvriérisme, est complétée par la conception gestionniste et gradualiste du processus révolutionnaire.
Comme nous l'avons vu, il s'agit, pour les groupes du réformisme armé, de construire au sein même de la société bourgeoise, une structure d'encadrement des masses, après les avoir convaincues à coups d'actions exemplaires, excitatives, de la nécessité de la révolution. Cette structure n'est plus comme la version sociale-démocrate classique, le parti de masse politique et le syndicat économique, mais est celle du "parti armé", avant-garde de la grande armée de libération nationale qui, progressivement, grâce à la guerre populaire prolongée, libère des zones dans lesquelles se construit le socialisme. La structure d'encadrement des masses devient ainsi non seulement une "école de socialisme" mais aussi un "oasis du socialisme qui, progressivement, grandirait pour, tels les nénuphars de la marre, conquérir toute la société. Cette conception est en parfaite contradiction avec l'ABC du marxisme qui voit la nécessité de détruire de fond en comble l'Etat bourgeois et les rapports de production capitaliste qui le sous-tendent et qui exclut donc la vision du communisme comme étant une quelconque "construction positive" précédée d'une phase mi-capitaliste mi-..., le fameux "socialisme" de sinistre mémoire. Ce que nous connaissons et définissons aujourd'hui par communisme est le mouvement de dissolution et de subversion permanente de l'ordre établi.
"Le communisme n'est pour nous ni un état qui doit être crée, ni un idéal sur lequel la réalité devra se régler. Nous appelons communisme le mouvement réel qui abolit l'état actuel. Les conditions de ce mouvement résultent des prémisses actuellement existantes."
(Marx - Engels, L'Idéologie allemande)

La base même de tout réformisme réside dans la négation du fait que le capitalisme est avant tout un rapport social mondial, ne pouvant donc être détruit qu'à cette échelle. Si l'on ne voit dans le capitalisme, que des machines, des usines, des patrons,... on pourrait croire qu'en donnant les machines aux ouvriers, en leur permettant de tenir les livres de compte, en remplaçant le patron par le syndicat ou le soviet... le capitalisme s'abolirait petit à petit, alors qu'en fait, en prenant une coloration ouvrière, les rapports de production capitalistes (et leur corollaire, les rapports sociaux, l'esclavage salarié) se sont renforcés. Le rapport fondamental --le travail abstrait, substance de la valeur-- reste le même, qu'il y ait cogestion, autogestion ou contrôle ouvrier, que le patron soit Dassault ou l'Etat français; la seule différence réside dans le fait que ce rapport est un peu plus voilé par des formes plus ou moins radicales d'adaptation de la force de travail humaine à son exploitation. Que ces conceptions gestionnistes (c'est-à-dire de changement dans la forme de gestion du capital) s'appliquent à une usine, à une région ou à un groupe de pays, il s'agit toujours de la vieille crapulerie du "socialisme en un seul pays" appliquée à "sa" région, à "son" usine jusqu'à "sa machine". Il s'agit à chaque coup, sous prétexte de préserver les "acquis" --l'usine, la machine, le pays, ... c'est-à-dire le capital--, d'empêcher la réelle et seule activité communiste : la destruction du rapport social capitaliste.
Bien entendu, nos "réformistes armés tombent têtes baissées, mais fusils braqués dans ces vieilleries gestionnistes (remises par ailleurs au goût du jour par la nouvelle mode gramsciste et autogestionnaire). Non seulement ils en arrivent à soutenir ouvertement le socialisme en un seul pays (Cf. la position de non-alignement de l'Italie défendue par les B.R.) mais encore, en une seule zone "libérée", en une seule "base rouge". Comme pour le réformisme classique, la révolution est conçue par ces groupes comme une addition progressive d'atomes de socialisme (de l'usine au continent) conquis et gérés démocratiquement par un parti, un syndicat ou un soviet. C'est tout simplement en revenir à Proudhon et au socialisme bourgeois liquidé il y à plus d'un siècle par Marx, mais... encore bêtifié.
L'ensemble de ces positions classiques du réformisme, c'est-à-dire d'une fraction de la bourgeoisie, se matérialiserait pleinement si l'un ou l'autre groupe du réformisme armé se trouvait porté au gouvernement du pays où il agit. Alors s'étalerait la mesure des confusions programmatiques des B.R. et autres R.A.F. qui, produits et agents de cette situation, ne se différencieraient plus aucunement des F.N.L., O.L.P. ou sandinistes et qui, n'ayant rien compris au communisme, seraient inévitablement contraints de reproduire le système d'esclavage salarié. C'est ce que nous montre dès aujourd'hui leur conception de l'"internationalisme prolétarien", du "défaitisme révolutionnaire".

2) NATIONALISME OU INTERNATIONALISME

Au-delà des grandes phrases sur l 'internationalisme et sur le défaitisme révolutionnaire, la quasi totalité des prises de position des groupes du réformisme armé sur cette question fondamentale du communisme, n'est qu'affirmation du programme de la contre-révolution, n'est que soutien aux nationalismes et aux guerres impérialistes, le tout sous couvert de radicalisme et au nom des intérêts prolétariens, comme le montrent les exemples suivants :
"La victoire du peuple vietnamien dans sa guerre de libération est une victoire historique du prolétariat mondial."
(Collectif "Subversion") (4)

"Dans cette optique doivent être soutenues, à l'intérieur du mouvement palestinien, toutes les tensions qui reconfirment le propos de se battre pour la libération totale de la Palestine et la création d'un Etat démocratique sur la terre de Palestine, indépendamment de leur matrice idéologique."
(B.R. - Brigade de Palmi - 1981)

"Notre solidarité avec le peuple palestinien en lutte contre l'impérialisme sioniste est entière et inconditionnelle."
(B.R. - Interview à l'Espresso)

"Ces luttes (de libération nationale) n'en n'ont pas moins un caractère progressif car elles affaiblissent le système mondial impérialiste qui, justement essaie de nier cette volonté des Etats du tiers-monde d'accéder à l'indépendance (...)."
(R.A.F. - Lutte anti-impérialiste et nouveau fascisme)

Nous pourrions multiplier ainsi à volonté ce type de citations exprimant la trajectoire, de la simple revendication vague et formelle du soutien aux "peuples en lutte" à la réelle participation active et contre-révolutionnaire dans l'un ou l'autre des camps' impérialistes, comme nous le montre entre autre l'implication de militant de la R.A..F., dans les détournements d'avions d'Entebbe et de Mogadiscio, l'attaque suicidaire de l'Armée Rouge japonaise contre l'aérodrome de Lod-Tel-Aviv ou dernièrement le soutien logistique apporté par certains groupes français aux actions des Fractions armées révolutionnaires libanaises (F.A.R.L.) et autres groupes armés bourgeois palestiniens. Et de revendiquer hautement ces sinistres batailles au nom du prolétariat, alors qu'elles ne sont qu'un moment particulièrement barbare de la guerre impérialiste, de la guerre bourgeoise de destruction du prolétariat.
"Sans une telle subordination, il est possible de penser que les expériences les plus positives de combat internationaliste complétant le prolongement en Europe de la Résistance Palestinienne auraient favorisé le développement de la guérilla communiste en Europe de l'Ouest à partir de l'internationalisme combattant. Ces expériences étant principalement celle de l'Armée Rouge Japonaise portant une conception totalement transnationale du combat révolutionnaire et celle de la SWAPO, lorsque pour la première fois, le rapport de soutien combattant métropole/périphérie fut inversé à l'occasion du détournement de Mogadiscio par les combattants palestiniens exigeant la libération des camarades de la R.A.F. emprisonnés à Stammheim."
(Frédéric Oriach (5) - Collectif "Subversion")

II est donc évident pour nous, que le réformisme armé, manquant d'une nette délimitation programmatique, peut très rapidement et facilement glisser de la revendication platonique au soutien direct, actif d'un front de guerre impérialiste, de répression directe et active du prolétariat. Cette "glissade" entraînant de plus en plus de "groupes armés", s'accompagne évidemment d'une série d'incompréhensions fondamentales sur les principales questions programmatiques délimitant le camp ouvrier de celui bourgeois, tel le défaitisme révolutionnaire, l'internationalisme prolétarien, du soutien à un camp bourgeois pseudo-ouvrier, plus "progressif" ou plus "opprimé".
"La distinction entre pays réactionnaires et pays progressifs est affirmée comme prioritaire (...)"
"Pour cette raison, on ne peut exclure par principe l'opportunité d'appuyer TACTIQUEMENT aussi les forces qui font référence à l'URSS ou au soi-disant 'camp socialiste' bien qu'il soit clair que ce choix tout à fait contingent a lieu sans perdre de vue la tendance générale et stratégiques par rapport à laquelle le social-impérialisme constitue un impérialisme montant et DANS LA PLUS ABSOLUE ET COMPLETE AUTONOMIE POLITIQUE ET ORGANISATIONNELLE (...)" . :
Ils ont beau mettre la question de "la plus absolue et complète autonomie" du prolétariat en caractère gras, le fondement de cette idéologie, certes radicale, est le soutien, avec énormément de réserves diplomatiques, critiques et prudentes, au camp "socialiste", à un "social-impérialisme", le soutien "tactique et contingent" au massacre de prolétaires, à la guerre bourgeoise qui a toujours comme fonction essentielle, la destruction massive des forces productives dont la principale, la force de travail humaine. Cette participation aux guerres capitalistes se justifie évidemment grâce aux sacro-saintes conceptions léninistes des luttes de libération nationale, du tiers-mondisme puant, partie intégrante de l'idéologie réformiste armée.
"Dans 'Principes du léninisme', Staline écrit que le caractère révolutionnaire du mouvement national n'implique pas nécessairement l'existence d'éléments prolétaires dans le mouvement et l'existence d'un programme révolutionnaire. Le processus de libération nationale est objectivement révolutionnaire, même si les chefs sont bourgeois par origine et appartenance sociale et même s'ils sont contre le socialisme."
"Dans un pays du tiers-monde opprimé par l'impérialisme, la première phase de la révolution est nécessairement, à cause des forces sociales qui la dirigent, démocratico-bourgeoise."
Toutes ces dernières citations proviennent du texte "Contre la guerre impérialiste, intensifier la guerre révolutionnaire et développer l'internationalisme combattant", élaboré par le groupe d'élaboration du 16 mars -camp de Palmi- 1981. Ce texte d'orientation récente qui essaie de se démarquer du soutien direct au camp soviétique (ce qui était la vieille position des B.R. aujourd'hui encore défendue par la colonne W. Alasia) retombe immanquablement dans le "soutien critique", "indirect",... propre à n'importe quelle officine gauchiste (des trotskystes aux maoïstes, des "bordiguistes" aux anarchistes). De même, une bonne partie de la filiation organisationnelle et politique des groupes du réformisme armé exprime cet attachement stalinien à la défense plus ou moins critique, de l'URSS, à la mythologie de la résistance anti-nazie, c'est-à-dire encore une fois, l'attachement à un camp de la guerre impérialiste que cela soient les B.R. ou encore les revendications explicites d'un militant tel Frédéric Oriach et la mouvance "ex-N.A.P.A.P.".
"Cela n'empêche pas qu'en dehors de quelques sectes dogmatiques et sans importance, le parti Communiste a également rassemblé de véritables communistes, cela jusqu'en 1953; je ne dis pas qu'avant c'était parfait mais qu'après la mort de Staline le basculement total s'est achevé. Cela d'un point de vue global parce que je suis certain qu'autrement il doit bien y avoir à la base du P"C"F quelques communistes sincères (...) A moins de rencontrer d'autres forces communistes combattantes, j'aurais donc été F.T.P., c'est évident, parce que les F.T.P. c'était ce qu'avait de merdique le P"C"F, mais c'était aussi l'espoir communiste au combat, c'était l'internationalisme des anciens des Brigades Internationales en Espagne, des
immigrés en France tels que le Groupe Manouchian (...)" (Interview de F. Oriach pour "Combattre pour le Communisme")
C'était surtout l'"internationalisme" de la Guépéou massacrant les militants révolutionnaires partout dans le monde, les camps staliniens (qui n'avaient rien à envier à ceux de l'''ennemi" nazi) pleins de tous ceux qui, même de loin, ont pu connaître la réalité de la révolution; c'était en fait ce contre quoi tous les communistes révolutionnaires ont toujours lutté. Leur "internationalisme" n'est donc que le soutien à l'un des camps bourgeois. Leur "défaitisme" ne concerne qu'un seul des camps, celui défini comme plus "agressif", plus "impérialiste", plus "fasciste".
Ce qui est tout à fait significatif de l'hétérogénéité de ce type de groupe, c'est que quelques pages avant les citations totalement contre-révolutionnaires que nous avons reproduites ci-dessus, se trouve un texte en parfaite contradiction avec l'orientation nationaliste et tiers-mondiste donnée par celles-ci.
"Le prolétariat est opposé à la défense de la patrie dans une guerre impérialiste en raison de son caractère spoliateur, esclavagiste, réactionnaire, et, en raison de la possibilité et de la nécessité de lui opposer la guerre civile pour le communisme. Quel que soit le masque fripé qu'elles jugent bon d'emprunter pour l'occasion --démocratique ou fasciste, socialiste ou nationaliste-- avec les classes dominantes, le prolétariat n'a aucun accord à passer, aucune alliance, aucune concession visant la défense de la patrie 'en danger'; aucun compromis pour défendre les Etat bourgeois qu'ils soient petits, moyens ou grands, les petits Etats ne sont pas moins anti-prolétariens que les grands."
(Défaitisme révolutionnaire, guerre de classe - Collectif "Subversion").

Quelles contradictions, quelles incohérences et quelles confusions lorsque nous lisons une dizaine de pages plus loin, dans un texte toujours signé "Collectif Subversion" (dont F. Oriach est rédacteur en chef)

"La guerre du peuple palestinien a un contenu de classe".

"L'exemple du Mozambique et le passage d'une phase de libération du territoire national à celle du 'programme communiste' et de la construction d'un Parti de lutte de classes, est un autre exemple de la lutte de classe se poursuivant au-delà de la prise du pouvoir d'Etat."
"L'erreur est de percevoir la lutte de libération nationale comme se situant en dehors de la lutte de classe."
("De Barbès à Beyrouth, Construire l'Internationale Communiste Combattante")

Et ainsi de suite, au fil des articles, l'on en revient à analyser que les luttes de libération nationale n'ont rien apporté comme changement dans la condition des prolétaires, des esclaves du travail salarié ;

"Les luttes de libération nationale ne posent pas le problème de la dictature bourgeoise dans la métropole (et encore moins celui de sa propre nature de classe); tout au plus coïncident ou favorisent-elles une transformation superficielle de cette dictature comme ce fut l'exemple Angola/Portugal (... )".
Puis, brusquement, nouveau revirement ; voici qu'il y a une lutte de libération nationale, celle du peuple palestinien, qui acquiert une nature totalement différente, une nouvelle nature de classe (comme d'autres une nouvelle virginité) pour laquelle, par un subtil jeu de passe-passe, nationalisme deviendrait internationalisme et guerre impérialiste deviendrait guerre révolutionnaire pour le communisme ;
"Et là se trouve la qualité particulière de la résistance palestinienne dans ce que sa juste pratique internationaliste dans les métropoles a clairement dénoncé les ennemis du prolétariat en tant que classe au-delà du nationalisme et démontré la possibilité de se battre et de vaincre ! " ("La résistance palestinienne et le mouvement révolutionnaire dans les métropoles impérialistes" - Collectif "Subversion")
Ainsi le nationalisme palestinien se transcende par on ne sait quel miracle en un bel et pur "internationalisme"... Tout cela parce que quelques groupes palestiniens (tout comme d'ailleurs l'armée israélienne) ont visé des objectifs situés en Europe occidentale ! Et, puisque "la lutte armée du peuple palestinien" développerait ainsi, par définition, "l'internationalisme prolétarien", voici nos réformistes armés déclamant quelques vers à la gloire du sol et de la patrie :
"II me suffit
II me suffit de mourir dans mon pays
D'y être enterrée
De m'y dissoudre et m'anéantir
De ressusciter herbe sur ma terre
De ressusciter fleur
Que cueillera un enfant grandi dans mon pays.
II me suffit d'être dans mon pays, dans mon pays.
Terre. Herbe. Fleur."
(Poème de Fadwa Touquan cité dans le texte de F. Oriach : "Palestine vivra, Palestine vaincra",)

Amen !

En fait, chacun peut trouver ce qu'il veut, un peu d'internationalisme, d'anti-patriotisme, beaucoup de nationalisme voilé ou non; mais surtout "tous unis pour l'internationale combattante" ?! Mais une fois bien constituée et bien armée, quelle politique guidera l'utilisation de ces armes ?
Pour notre part, nous pensons que les quelques phrases défaitistes sont chaque fois, dans la pratique, débordées par le délire nationaliste; que les timides velléités d'autonomie prolétarienne ne servent qu'à camoufler l'alignement derrière l'un ou l'autre des camps bourgeois.
Depuis toujours, les confusions sur le défaitisme révolutionnaire et la nature des guerres impérialistes ont irrémédiablement entraîné les groupes qui les défendaient (aussi radicaux et "révolutionnaires" soient-ils que les anarchistes ou les trotskystes (cf. Espagne 36-37 et la seconde guerre mondiale,...) à être partie prenante de la boucherie capitaliste. Et ce ne sont certainement pas les groupes réformistes armés (essentiellement produits, en Europe occidentale, de la décomposition du maoïsme) qui infirmeraient cette leçon de l'histoire du mouvement ouvrier.
Depuis toujours la question nationale est l'une des frontières de classe délimitant invariablement le camp de la révolution de celui de la contre-révolution. Soit le "prolétariat n'a pas de patrie" (Manifeste du Parti Communiste 1848) parce qu'il est une classe directement universelle n'ayant aucun autre intérêt que celui de sa victoire mondiale, et cela hier, aujourd'hui et demain ; soit celui-ci pourrait -et là, les diverses justifications pseudo-théoriques foisonnent- nier son caractère universel (à telle ou telle époque, dans telle ou telle zone...) pour disparaître en tant que classe porteuse de la révolution communiste et pour s'allier toujours "temporairement" avec son ennemi historique. Ici, comme ailleurs, il n'y a pas "de troisième voie" : soit les communistes se définissent par leur fidélité au programme historique du prolétariat, soit dans le souci pernicieux du "succès immédiat" ou sous le fallacieux prétexte mille fois répété de "la réalité immédiate", du concrétisme, ils rejoignent le camp adverse. Pour être concret, ces messieurs condamnent le future révolutionnaire, au nom du présent bourgeois. Ils sont concrètement des bourgeois.
"Jamais aucun traître et vendu à la classe dominante n'a quitté le mouvement sans soutenir : primo qu'il était le meilleur et le plus actif défenseur "pratique" des intérêts ouvriers; secundo, qu'il agissait ainsi à cause de la volonté manifeste de la masse de ses disciples... ou électeurs."
(Bordiga : "Faux recours à l'activisme")

3) QUELQUES MOTS A PROPOS DE "L'EXEMPLE ITALIEN"

L'ensemble de ce texte doit être considéré comme une première contribution à l'importante question de la réappropriation par le prolétariat révolutionnaire de ses tâches militaires et ce, au travers des importantes luttes qui dans tous les coins du monde posèrent pratiquement cette question. Si nous consacrons ici quelques mots à "l'exemple italien", c'est donc bien dans le souci de contribuer à l'important débat qui secoue aujourd'hui des fractions importantes du mouvement ouvrier. (6)
Pour notre part, nous considérons que la leçon essentielle de ces dix dernières années de lutte a été une non-assumation par les fractions communistes des questions militaires (tant "pratiquement" que "théoriquement"), une absence dramatique d'encadrement, de direction, d'organisation... qui laissa ainsi la place de direction vacante, emparée par une série de groupes (produits des luttes comme issus de ruptures plus ou moins radicales avec des fractions bourgeoises) qui, s'ils assumèrent la question militaire, le firent en tant que question séparée et surtout sur base d'un programme bourgeois, du programme de la réforme, même armée, du système d'esclavage salarié.
C'est au début des années 1970 qu'une importante vague de lutte -expression de la reprise mondiale des luttes de classe- ébranle l'Etat bourgeois en Italie. C'est massivement que toutes les structures d'encadrement (partis de gauche, syndicats...) sont débordées; que d'importantes fractions ouvrières s'organisent pour s'affronter directement à l'Etat; que spontanément et pratiquement se posent les tâches militaires inhérentes à toute lutte réellement prolétarienne. A Fiat, Ansaldo, Siemens, Alfa-Romeo, les ouvriers enlèvent les chefs d'atelier, tirent sur les contremaîtres, tabassent les patrons. Les petits chefs de tout ordre reçoivent des lettres de menace. A Milan, Turin, Rome, Naples... le prolétariat se réapproprie massivement ses armes de classe : l'action directe, les sabotages de la production, des stocks, l'absentéisme généralisé, la récupération, les expropriations... jusqu'à l'organisation de véritables milices ouvrières intervenant pour soutenir les grèves déclenchées sans préavis ni limitation d'aucune sorte. Des centaines d'actions sont menées. Revendiquées ou non, elles matérialisent l'existence d'une myriade de groupes (on en a recensé plus de 200 !) : "Action Révolutionnaire", "Unité combattante communiste", "Escadrons ouvriers armés", "Rondes prolétaires", "Noyaux armés prolétariens", "Premières lignes"... qui sont à la fois l'expression de la force du mouvement et de ses faiblesses : sa désorganisation, sa dispersion, son manque de continuité et de direction communiste.
En effet, autant ces multiples actions éclatées et ponctuelles expriment la volonté prolétarienne d'en découdre, de s'affronter à l'Etat bourgeois, autant la grande majorité de ces actions sont sans lendemain, sans plan d'ensemble les inscrivant dans une perspective révolutionnaire, dans une réelle préparation révolutionnaire à l'insurrection généralisée. Ce manque d'organisation, de centralisation, de direction, de plan d'ensemble... en un mot ce manque de programme révolutionnaire (en tant que totalité pratico-théorique) va progressivement être bouché, comblé par des groupes qui vont organiser effectivement les questions militaires, mais la plupart du temps sur base d'un programme contre-révolutionnaire, d'une non-rupture avec les forces bourgeoises et en particulier avec celles dites de gauche --les syndicats et le parti "communiste" d'Italie--. Ainsi, comme "la nature qui a horreur du vide", un mouvement ne peut jamais rester longtemps sans direction. Si les communistes sont incapables de donner la leur, inévitablement c'est la bourgeoisie qui va fournir la sienne, entraînant le mouvement sur son terrain pour en détruire tout le contenu subversif. C'est cette dynamique qui se produisit en Italie comme dans de nombreux autres pays transformant de forts mouvements de classe en de simples solutions de rechange pour l'Etat bourgeois.
Cette dynamique de transformation du terrorisme ouvrier "diffus" en une organisation du réformisme armé, est notamment exemplifiée par le rôle central joué par un groupe tel que "Les Brigades Rouges" qui, s'il organisa une partie importante du mouvement "diffus", le fit sur base d'un programme gauchiste marquant un manque évident de rupture avec les traditions staliniennes appelées "Marxiste-léninistes" (traditions dont une partie de ses "chefs historiques" sont des produits directs). Le programme réformiste armé des B.R. se marque essentiellement par la croyance dans la nature non-capitaliste du P."C".I. (parti "ouvrier-bourgeois" dans le langage M-L) et des syndicats. C'est cette position contre-révolutionnaire qui orienta la stratégie des B.R. qui allèrent jusqu'à enlever et liquider Aldo Moro -afin d'empêcher la collaboration du P."C".I. à un gouvernement d'union nationale (le fameux "compromis historique") dont Aldo Moro était la cheville ouvrière. Les B.R. pensaient ainsi préserver, maintenir le P."C".I. dans le camp "ouvrier"; alors que celui-ci représentait depuis une cinquantaine d'année l'une des forces contre-révolutionnaires les plus dangereuses. Les B.R. vont ainsi centrer toutes leurs actions contre une fraction de l'appareil d'Etat, la fraction de droite, démocrate chrétienne et fasciste (M.S.I.), cautionnant ainsi passivement les solutions "de gauche" et laissant tout le champs libre au P."C".I. pour assumer à fond sa fonction de gendarme au sein du prolétariat.

A ce soutien du P."C".I. correspond évidemment chez les B.R., la position de soutien au bloc soviétique, de croyance en "un socialisme dans un seul pays", qu'il soit soviétique ou chinois, cubain ou vietnamien. Et, même si dernièrement certaines tendances au sein des B.R. ont essayé de se distancier du soutien ouvert à l'U.R.S.S. (polémique contre la colonne Walter Alasia), c'est toujours sur base d'une conception nationaliste de la révolution, considérant "leur" Italie comme le centre de la révolution à venir, même si pour certains il n'y a plus "pour l'instant" d'Etat ouvrier, qui sait, demain un nouveau pourrait surgir des suites "d'une victorieuse guerre de libération nationale"... Cette conception nationaliste de la révolution n'est d'ailleurs pas la seule propriété des B.R., bien au contraire, c'est elle qui est au centre de la polémique actuelle sur le caractère "impérialiste" ou non de l'Italie; polémique qui agite presque tous les groupes, même ceux prétendument internationalistes (CIM, N.L.I., Lega Léninista,...). Le débat agitant tous ces messieurs se résume à savoir si "leur" Italie est le "maillon le plus faible de la chaîne impérialiste" ou est, au contraire, "une métropole du capitalisme". Dans un cas comme dans l'autre il s'agit de développer une stratégie italienne pour la révolution, quitte à de temps en temps, regarder "chez les autres" pour voir ce qui s'y passe (7). Et les B.R. d'appeler les prolétaires "à organiser la lutte armée en vue de détacher l'anneau Italie de la chaîne impérialiste" et "d'assurer la position de non-alignement" (cf. L'Ape e il comunista - crise, guerre et internationalisme prolétarien). Evidemment défendre "l'Italie non-alignée" signifie un alignement complet sur les positions bourgeoises de "socialisme en un seul pays", de "révolution nationale" qui ne sont en fait que l'expression "italienne" de leur conception des luttes de libération nationale ou, plus exactement, leur soutien aux luttes de libérations nationales est transposée en Italie non seulement en soutien aux palestiniens et autres vietnamiens mais directement, pour "libérer l'Italie" de son appartenance au bloc américain.
De la liquidation d'Aldo Moro à l'enlèvement du général Dozier, s'exprime ainsi une stratégie unique le soutien au bloc soviétique et à ses représentants en Italie, le P."C".I. Encore une fois, le nationalisme, le soutien aux luttes de libération nationale matérialise, comme nous l'avons vu, le caractère fondamentalement bourgeois du réformisme armé. La stratégie des B.R., même depuis leur tournant critique vis-à-vis de l'U.R.S.S. reste essentiellement basée sur une conception nationale du communisme, le national-communisme revenant donc inévitablement à la défense du capital national, à la défense de l'exploitation nationale de l'homme par l'homme.

"C'est dans l'espace du non-alignement (...) que notre pays aussi pourra et devra trouver sa place pour reconstruire (...) une qualité différente du procès de croissance des forces productives (...) dans la direction d'une société communiste." (l'Ape e il comunista - souligné par nous)
Un autre débat, dont les tenants et les aboutissants restent entièrement sur le terrain de la bourgeoisie, agite les restes italiens du réformisme armé et polarise faussement l'indispensable bilan des "dix ans de lutte armée". Il s'agit de l'affrontement entre une aile "militante" représentée notamment par la colonne Walter Alasia et une aile "mouvementiste" représentée par Prima Linea ou actuellement par le "Parti de la guérilla". La première est l'expression caricaturale de ce que nous avons critiqué comme réformisme armé: entraînées dans la spirale de l'action pour l'action, les tendances "militaristes" compensent leur faillite stratégique par une fuite en avant dans toutes les tares spécifiques du réformisme armé --la lutte appareil contre appareil, les actions d'éclats, etc.--. A cette caricature du réformisme armé par ses éléments "les plus durs" répond une tentative d'adaptation du réformisme armé aux luttes ouvrières, de constitution d'une liaison (évidemment sur des bases non-prolétariennes) plus évidente, plus immédiate entre les luttes et les actions. Il s'agit donc pour les "mouvementistes" d'être plus populaires, de mieux coller aux masses, au mouvement. Et, s'il est clair que ces groupes parviennent à influencer une partie non négligeable des ouvriers en lutte, parviennent donc à rester implantés et bien liés "aux masses" c'est essentiellement pour défendre au sein des mouvements un syndicalisme, certes radical et armé, mais d'autant plus dangereux pour l'autonomie des luttes. Ce fait s'exprime notamment par l'appartenance de nombreux "brigadistes" et autres membres du "Parti de la guérilla" aux syndicats, y jouant le rôle de délégués combatifs, de syndicalistes de choc, perpétuant ainsi les positions contre-révolutionnaires de soutien aux appareils d'Etat de "gauche", au P."C".I. et aux syndicats. L'aile "mouvementiste" joue donc à fond son rôle de rabatteur ultra-radical de l'appareil d'Etat, détournant ainsi l'avant-garde ouvrière de ses tâches d'organisation en dehors et contre toutes les structures de l'Etat bourgeois. Reprenant même en partie certains mots d'ordre ambigus présents au sein du mouvement, comme par exemple le mot d'ordre "Travaillons tous; travaillons moins !", les "mouvementistes" représentent une ultime barrière devant le débordement prolétarien et la réappropriation pleine et entière du programme communiste. N'ayant en rien rompu avec la totalité du programme du réformisme armé, les "mouvementistes" ne sont en fait qu'une tentative de rajeunissement des "militaristes" (qui par ailleurs recoupent les tendances les plus staliniennes). Ne pas toucher au sein des luttes au P."C".I., ou agir uniquement centre la démocratie chrétienne "corrompue" (cf. l'enlèvement de Ciro Cirollo) conduit tout naturellement a enlever le général Dozier afin de "détacher l'Italie de l'OTAN". Il y a là une même cohérence d'ensemble qui va de la neutralité bienveillante au soutien actif du bloc soviétique. Le "mouvementisme" n'est que le début de l'engrenage militariste; le "militarisme" n'est que l'aboutissement naturel du "mouvementisme", du syndicalisme armé.
Il nous reste encore à signaler une "troisième" tendance, celle représentée par les récentes déclarations de Renato Curcio et du collectif de Palmi qui, s'ils affirment à juste titre qu'"il faut s'interroger sur les causes profondes qui ont concouru à faciliter ces parcours incontrôlés, ces vagabondages violateurs à l'intérieur de nos rangs", proposent la réorientation vers les brumes des "processus communicatifs multipolaires" (...) "la construction de nouveaux modes d'être de l'avant-garde révolutionnaire dans la guerre sociale" ("Ce n'est qu'un début" - Palmi 1982). "L'analyse auto-critique du militarisme, du subjectivisme et de l'organisativisme" de Curcio et de ses camarades les entraîne dangereusement vers la métaphysique des "nouvelles communications", vers les délires politico-théoriques signifiant pratiquement leur incapacité à tirer un réel bilan d'un point de vue révolutionnaire, c'est-à-dire d'un point de vue de la préparation des combats à venir. Si, pour la Xème fois, toute la presse bourgeoise annonce à grands cris "l'abandon par Curcio et ses camarades de la lutte armée", cette annonce ressemble plus à une tentative d'exorciser, de désamorcer toute continuation ou relance d'une pratique de type B.R. Il n'en reste pas moins que les nouvelles orientations défendues par le collectif de Palmi, outre leur extrême confusion, laisse au moins présager un net découragement entraînant une dérive des sphères du réformisme armé vers celles éthérées de la modernité... ou pire encore vers les nouvelles formes de l'individualisme et du quotidianisme, c'est-à-dire de l'adaptation de l'individu à la misère quotidienne, à la survie capitaliste.
Fondamentalement, il s'agit d'appeler tous les prolétaires en lutte à rompre totalement avec l'idéologie (théorie et pratique) du réformisme armé afin de pleinement prendre en charge les tâches militaires dans le sens de la préparation insurrectionnelle, dans le sens de la révolution communiste mondiale. Encore une fois, il serait dramatique que des fractions ouvrières, découragées par des années de réformisme armé, on arrivent à renier l'assumation essentielle des questions militaires pour, tels les multiples groupes d'"extrême" et d'"ultra-gauche", s'enfoncer dans l'indifférentisme puant condamnant toute action armée au nom du fétiche des masses ou de leurs orgueilleuses auto-proclamations de "parti du prolétariat" pour en arriver à nier l'existence des milliers de prisonniers prolétariens enfermés et torturés dans les geôles du capital (et ce, sous leurs yeux, dans leurs "chers pays démocratiques"). S'il y a bien une chose que nous ne reprocherons pas aux groupes réformistes armés, c'est bien d'avoir essayé de prendre en charge le besoin de préparation militaire, besoin qui surgit de toute lutte réellement prolétarienne. C'est l'idéologie de ces groupes et non leur volonté de lutte qui a empêché une réelle préparation révolutionnaire, niant même le processus insurrectionnel au profit des concepts bourgeois des guerres armées contre armées, appareils contre appareils. Il s'agit maintenant, plus que jamais, d'assumer les tâches militaires mais ce, en adéquation avec l'ensemble du programme révolutionnaire permettant ainsi la transformation des multiples et fréquentes escarmouches, émeutes, affrontements en une force organisée préparant l'insurrection et la destruction de fond en comble de tous les Etats bourgeois.

"Mais (...) au point de vue de la doctrine, la divergence avec les anarchistes se plaçait nettement sur le terrain de la, nécessité de la PREPARATION de l'insurrection, sur la base des mouvements de classe, centre leur thèse de la révolution, pouvant résulter d'une multiplication de gestes individuels. De plus, sur le terrain concret, cette divergence se manifestait clairement au travers de la compréhension que les communistes avaient de la lutte ouvrière. Cette dernière ne se déroule pas suivant le schéma militaire d'armées contrôlées et disciplinées, se mouvant en réflexe des mouvements de classes. De ce fait, les "communistes" passaient ouvertement à l'explication des actes terroristes et des attentats et s'efforçaient de les encadrer dans le processus de la lutte révolutionnaire du prolétariat. Les anarchistes, de leur côté, ne faisaient qu'exploiter ces gestes pour appeler les ouvriers à délaisser les organisations de classe et surtout l'action du parti de la classe ouvrière. Lénine disait que Plékhanov n'avait rien compris de la politique communiste envers les anarchistes : sa lutte contre eux en arrivait à suffoquer l'esprit de combat et de sacrifice de ces militants au lieu de le discipliner et le coordonner dans l'ensemble du mouvement révolutionnaire. Pas mal de militants actuels, membres de différents groupes oppositionnels, orthodoxes ou hétérodoxes, feraient bien de relire ces pages de Lénine, et de ne pas se hâter dans leurs graves et solennelles sentences sur "l'idiotie" de tel ou tel geste (où ils rejoignent le réformisme) dans l'analyse, le jugement des événements d'Espagne, quant aux "responsabilités" des anarchistes faisant le jeu de la réaction monarchiste."
(Bilan)

 

Notes:

(1) Sur la question de la réification, nous renvoyons le lecteur à notre texte, "De l'aliénation de l'homme à la communauté humaine" dans Le Communiste n°14.

(2) Paru aux éditions "Programme Communiste".

(3) Sur la réalisation, l'épuration de la démocratie par le fascisme, nous renvoyons nos lecteurs à notre texte "Fasciste ou anti-fasciste, la dictature du capital c'est la démocratie", paru dans Le Communiste n°9, ainsi qu'au texte "Communisme contre démocratie" dans cette revue.

(4) Nous employons tout au long de ce texte, des citations de textes produits ou publiés par la revue internationale pour le communisme titrée "Subversion" (à ne pas confondre avec la revue "Subversion" produite par le groupe communiste "L'Eveil Internationaliste" de Nantes/St Nazaire) et par celle "Combattre pour le Communisme" qui, malgré leur éclectisme représentent le mieux et sont l'une des meilleures sources en français de ce que nous appelons le réformisme armé. Dans la même lignée citons encore la revue "Ligne Rouge".

(5) Lorsque nous critiquons ici durement les positions contre-révolutionnaires et bourgeoises prises par tel ou tel groupe et individu du réformisme armé, nous tenons explicitement à nous démarquer radicalement de la répression bourgeoise "anti-terroriste" ainsi que de l'indifférentisme silencieux, caution active de cette répression. Pour nous, autant nous critiquons ouvertement et publiquement les positions de Frédéric Oriach et de ses camarades emprisonnés (Marina Da Silva et Christian Gauzens), autant nous apportons, même par nos critiques, notre soutien au combat qu'ils mènent contre l'Etat en tant que victimes de la répression. De même, la lutte quasi permanente de centaines de prisonniers en Italie est notre combat indépendamment de leur appartenance idéologique individuelle. La lutte communiste est directement lutte contre les prisons, contre la répression étatique et passe donc par le soutien non démocratique et non humaniste (sans cacher nos désaccords politiques) avec la lutte des emprisonnés contre le système carcéral (Cf. notre article dans Le Communiste n°18 "Les prisons contre le prolétariat".)

(6) Un processus similaire s'était déroulé quelques années plus tôt dans d'autres continents, de l'Argentine aux U.S.A., de la Turquie au Liban, de l'Uruguay à la Guinée, de l'Afrique du Sud à l'Irak, etc.

(7) Nous entendons déjà les critiques de ces groupes : de quel droit ce G.C.I. vient intervenir dans notre débat... et qui sait dans nos conférences... alors qu'il vient d'on ne sait où et que de plus il sent une drôle d'odeur "kaapédiste". Evidemment pour tous ces groupes soi-disant défenseur de la gauche communiste dite italienne, les positions que nous défendons doivent heurter de plein fouet leur réductions des apports de la gauche communiste à un simple léninisme radical jouant en Italie le même rôle que le trotskisme dans d'autres pays. Ces soi-disant orthodoxes au lieu de bûcher "La maladie infantile" feraient beaucoup mieux d'étudier des revues telle BILAN et PROMETEO afin de constater le fossé entre leur "bordiguisme" dégénéré et la gauche communiste d'Italie, évidemment particulièrement mal connue en Italie !

 


CE19.8 Critique du réformisme armé (2)