Chaque lutte du prolétariat, aussi minoritaire soit-elle, est un brûlot incandescent jeté sur le sol que s'est approprié la bourgeoisie, risquant d'attiser de nouveaux conflits. Chaque explosion de lutte fait trembler les bourgeois de voir d'autres prolétaires endormis dans la torpeur des chaînes de l'exploitation, se réveiller et rejoindre le camp des combattants. La hantise de voir se généraliser l'incendie n'a d'égal que l'énergie et l'adresse avec laquelle la bourgeoisie parvient à taire ou à transformer la réalité subversive de la lutte dans le sens de ses propres intérêts, réduisant le plus souvent la portée universelle d'une action prolétarienne au particularisme le plus étriqué. Diviser pour régner, telle est sa pratique. Recréer l'unité de la classe ouvrière, telle est la riposte des communistes.
Pendant que les bourgeois du monde entier se souhaitent une bonne année d'exploitation, le gouvernement tunisien annonce l'augmentation de 100 à 150 % des produits de première nécessité. Cette mesure a évidemment été prise avec l'accord de la centrale syndicale unique et des partis de gauche (MSD - mouvement des socialistes démocratiques ; PCT) qui ne contestent de l'austérité que les modalités d'application, mettant même le gouvernement en garde devant le danger que courrait la nation tunisienne face à l'imposition trop brutale des mesures "nécessaires" qui risquerait de mettre en péril la sauvegarde des institutions bourgeoises nationales et internationales. De la même façon, et presque au même moment, le gouvernement marocain dirigé par Hassan II autour duquel se sont regroupés jusqu'aux socialistes de l'UFSP, décide lui aussi de l'augmentation du prix des principales denrées de base.
C'est directement sous la pression des exigences répétées du FMI (Fond monétaire international) que les dernières mesures d'austérité ont été prises ... les précédentes ne suffisant pas à rétablir l'équilibre budgétaire et à renflouer les dettes extérieures, provoquant par là une menace de ruine de l'équilibre monétaire international. La bourgeoisie espérait peut-être que la période des fêtes aurait un effet anesthésiant. Mal lui en a pris, la réplique du prolétariat a été à la mesure du poids des contraintes qui pèsent sur lui. Comme une traînée de poudre, avec une violence et une force qui témoignent des tensions accumulées, les prolétaires de Tunisie et du Maroc ont fait trembler Sainte Démocratie sur ses bases.

En Tunisie, dès le 29 décembre, des manifestations avaient lieu contre la hausse des prix du pain et des produits agricoles. Le 3l à Kassérine, ville située à 220 km de Tunis, la capitale, des manifestants dont des femmes et des enfants, ce qui marque un saut qualitatif dans la mobilisation des prolétaires, s'emparent des denrées alimentaires stockées dans les magasins: la police et des corps de l'armée tirent dans la foule, il y aura officiellement quatre morts et de nombreux blessés. Loin de briser l'élan des prolétaires, ces affrontements semblent au contraire, raffermir leur volonté d'en découdre avec les organes de la terreur bourgeoise de l'Etat, et c'est dans tout le pays, villes et campagnes, que les troubles et affrontements se généralisent en s'intensifiant. Attaques de commissariats, saccages et incendies de bâtiments administratifs et financiers, combats de rue contre les forces de l'ordre, s'ajoutent aux pillages de magasins. Et, malgré la fermeture, par le gouvernement, de tous les moyens de communication avec le sud du pays, téléphones coupés et routes barrées, l'émeute s'étend à Tunis le 3 janvier. Pris de court devant l'ampleur et la détermination du prolétariat, les pillages et manifestations violentes se reproduisant dans les villes où la veille les gendarmes étaient intervenus, ne contrôlant plus rien et étant manifestement dépassé par la minoritaire mais néanmoins réelle organisation de la lutte, le gouvernement décide de recourir à la menace extrême : l'état d'urgence, l'état de guerre déclarée au prolétariat, pour tout le pays, avec la fermeture de tous les lieux publics, écoles, universités,... imposition d'un couvre-feu avec ordre de tirer à vue sur toute personne qui aurait participé à un rassemblement de plus de trois et qui tenterait de fuir.
Au Maroc, les manifestations ont commence le 4 janvier à Marrakech. Déclenché par de jeunes prolétaires contre la hausse des tarifs scolaires, le mouvement s'étend rapidement et se transforme, dès le 9 janvier, en émeutes violentes contre les augmentations de prix des denrées de base. On compte à ce moment, déjà plusieurs dizaines de morts. Le mouvement ne s'arrête pas pour autant, au contraire, là aussi, les affrontements directs avec les forces de l'ordre semblent raviver la combativité des prolétaires. Le 12 janvier et les jours suivants, l'agitation gagne le nord du pays, entraînant l'intervention de l'armée à Nador, Al Hoceima, Tetouan et Ougda. Dès le 19 janvier, l'ensemble du pays est secoué par les manifestations : Agadir et Safi s'ajoutent à Marrakech au sud, Rabat et Mèknes au centre. Dans le nord du pays, les émeutes deviennent spécialement violentes. A Nador, les prolétaires ultra-déterminés attaquent les banques, les bâtiments administratifs, pillent les magasins d'alimentation, démolissent les cafés et les hôtels de luxe, harcèlent les forces armées auxiliaires particulièrement haïes. Les prolétaires tenteront même de forcer les portes de la prison marquant par là la tentative d'élargir la lutte à tous les prolétaires, par l'organisation de la solidarité avec ceux déjà pris en otages par la bourgeoisie pour avoir volé pour survivre ou s'être déjà battus contre le sort que leur réserve le capital : crever de faim. A Tetouan, des émeutiers, le visage camouflé, s'attaquent aux commissariats ainsi qu'à la caserne des militaires. A Al Hoceima, également, les prolétaires ont tenté de s'emparer des armes se trouvant dans la caserne maritime. Faute d'être parvenus aux fusils et mitrailleuses de l'armée, les manifestants ne purent opposer que couteaux et cailloux. Ces attaques même avortées, démontrent encore une tentative d'élargir les affrontements à l'ensemble des structures de l'Etat bourgeois tout en se donnant les moyens de les organiser et de les renforcer militairement face à la répression bourgeoise, ... La situation économique et sociale est telle que même des troupes de l'armée, pilier central de l'Etat bourgeois, sont, à certains endroits, amenées à piller.

En Tunisie comme au Maroc, la bourgeoisie attaquée de front réprime violemment. L'Etat terroriste bat le rappel de ses troupes et déploie l'appareil répressif. Alors s'exprime dans toute sa splendeur et en pleine lumière, le plein sens du "paradis démocratique réel" : si tu ne te soumets pas au règne de l'indigence et de la contrainte, ... crève ! ! ! Ainsi se découvre la bourgeoisie dans la réalité sanglante de son visage de vampire. La mort, le bagne, la torture et la terreur: 200 prolétaires assassinés en Tunisie, 500 au Maroc, des milliers de blessés, d'emprisonnés, de torturés, etc. Voilà le vrai message de fin d'année que le capital se devait d'offrir à ceux qu'il exploite. Au-delà des bavardages de ses papes, de ses ministres et de ses rois, son seul langage est de tout mettre en oeuvre pour écraser tout signe de rébellion à sa crapulerie organisée.
II n'y a que le temps qui sépare les luttes du prolétariat de Tunisie d'avec celles du Maroc, d'Iran, de Pologne, du Brésil et, d'ailleurs. II n'y a qu'un moteur commun à toutes ces luttes : le combat pour les intérêts du prolétariat contre toutes les mesures d'austérité. Les événements qui se sont déroulés en Tunisie et au Maroc, par leur ampleur, leur force et leur moteur réel, à savoir la lutte contre les mesures qui attaquent directement tous les prolétaires, s'inscrivent pleinement dans la ligne et le prolongement des luttes de janvier 1977 en Egypte, de 1979 en Iran, de 1980 en Pologne, du Maroc en 1981 (qui ont fait plus de mille morts) et de celles que mène encore actuellement le prolétariat au Brésil.
A l'image de ces luttes, les événements qui viennent d'avoir lieu en Tunisie et au Maroc, impliquent le prolétariat mondial et lui indiquent la voie à suivre: affronter l'Etat bourgeois à travers le dépassement pratique de ses structures d'encadrement tant politique et social que culturel et économique. Mais pour que ce dépassement ne soit pas vain, il doit déboucher sur de claires perspectives d'organisation autonome du prolétariat en dehors et contre toute structure de l'Etat bourgeois. Ces perspectives sont données par les leçons essentielles que le prolétariat de Tunisie, du Maroc et du monde entier se doit de retenir de ce mouvement :
- En reprenant et en durcissant l'exemple des émeutiers de Tunisie, les prolétaires du Maroc ont donné une nouvelle dimension au mouvement la démonstration de son caractère internationaliste, que là comme partout ailleurs se joue l'affrontement prolétariat mondial contre bourgeoisie mondiale.
Mais au Maroc comme en Tunisie, du simple fait de l'annonce du retrait (temporaire !) des hausses de prix, le mouvement a été cassé. Reprenant brutalement l'initiative, la bourgeoisie a réussi à redorer son auréole nationale en hommage aux "bienfaiteurs" (Bourguiba pour les uns, Hassan II pour les autres). Pour marquer ce coup d'arrêt, en Tunisie, la bourgeoisie a même eu l'audace de faire repasser les événements à la télévision: condamnant les faits de lutte les plus conséquents en les mettant sur le dos de "vandales", "repris de justice", "colporteurs de fausses nouvelles" et même d'"agents lybiens" infiltrés dans le mouvement, ... opposant les "casseurs" qui brisent l'économie aux citoyens fidèles à Bourguiba qui a su "écouter son peuple", la bourgeoisie réussit le tour de force de faire dire à une partie des prolétaires qui se sont battus: "La suppression des mesures a bien coûté 200 morts mais c'étaient des voyous !". Les prolétaires les plus combatifs qui ont été à la tête des combats les plus durs, qui ont donné le plus de force au mouvement sont mis au pilori et c'est ce tragique isolement qui va permettre à la bourgeoisie de réprimer l'avant-garde même des luttes "en toute justice". La bourgeoisie tente ainsi d'effacer de la mémoire des prolétaires jusqu'au fait que seule leur intransigeance dans la lutte a fait tomber, les mesures prévues. Elle cherche à éviter que l'es prolétaires ne puissent tirer de la lutte les leçons et l'énergie nécessaire à la constitution d'une véritable force de classe capable de préparer, généraliser et renforcer des combats similaires.
- La violence de la lutte a fait momentanément reculer la bourgeoisie. "Qui a du fer a du pain" disait déjà Blanqui. C'est là toute la force du mouvement. Mais cette force est immédiatement perdue si le prolétariat ne voit pas que tôt ou tard, d'une façon ou d'une autre, la bourgeoisie devra appliquer les mesures d'austérité nécessaires et que donc, les prolétaires se retrouveront à nouveau face aux mêmes syndicats, partis, flics et autres, gardiens de l'ordre capitaliste qu'ils viennent d'affronter. La force du mouvement n'est pas tant le résultat immédiat que l'union grandissante, l'organisation, la solidarité qui s'est forgée au cours du mouvement. Aux prolétaires de préserver ces acquis pour ne pas se retrouver aussi démunis face aux mêmes ennemis de demain.
"... cette société bourgeoise moderne qui a fait surgir de si puissants moyens de production et d'échange, ressemble au magicien qui ne sait plus dominer les puissances infernales qu'il a évoquées." (Manifeste du Parti Communiste - 1848)
L'enveloppe capitaliste craque de partout. Le vieux monde est à l'agonie. Les prolétaires creusent sa fosse. Partout et de plus en plus, ils se voient contraints d'organiser la résistance à leur destruction. Si la bourgeoisie est aujourd'hui encore capable de maintenir les luttes dans des limites plus ou moins raisonnables, cela sera de moins en moins vrai demain. Les mesures d'austérité avancées par les gouvernements marocain et tunisien ont été violemment remises en question. Les forces qui voulaient les mettre en place restent cependant intactes ; derrière Bourguiba et Hassan II, c'est l'Etat bourgeois mondial qui montre son sinistre profil et dicte ses intérêts. Les mesures devront passer, mais la bourgeoisie prendra plus de précautions. C'est la tâche du prolétariat que de percevoir cette réalité et de s'organiser en fonction: tirer les leçons des luttes et s'armer de tous les points de vue afin de diriger le mouvement dans le sens de l'intérêt international de la classe, d'oeuvrer à la constitution du parti communiste mondial. Les cailloux et les slogans pour le pain, ne suffiront pas à arrêter le capital dans l'application des mesures nécessaires à sa survie. Préparons les mouvements de demain ! Organisons-nous en dehors et contre toute structure bourgeoise ! Achevons la bête capitaliste !

VIVE LA LUTTE DES PROLETAIRES DE TUNISIE ET DU MAROC !
A BAS TOUS LES ETATS !
VIVE LE COMMUNISME !

1er février 1984.


CE19.2 "Qui a du fer a du pain": Guerre de classes en Tunisie et au Maroc