III. REFORMISME ET REPRESSION

Sur le logement comme sur les autres conditions de vie des  prolétaires, des fractions de la bourgeoisie ont proposé et mis en place des réformes qui sont avant tout destinées (non pas dans la tête de ces petits messieurs mais dans la réalité sociale) à tenter de préserver le capitalisme des monstruosités qu'il produit lui‑ même inexorablement. Face à la réalité de l'entassement de toujours plus de prolétaires dans des taudis horizontaux et/ou verticaux, ce qui répond aux besoins d'accumulation du capital, craignant que cette misérable réalité ne provoque la révolte du prolétariat, la bourgeoisie met en avant un idéal. Celui‑ ci, comme tout idéal qui se veut crédible, qui doit agir comme force matérielle entravant la lutte du prolétariat, doit connaître un semblant de réalisation. Cet idéal, celui du "chacun chez soi", "un logement par famille", déjà contredit par l'entassement et la promiscuité violemment imposés aux prolétaires et ce plus particulièrement dans les bidons‑ villes, les camps de réfugiés, les rues de Bombay ou de Calcutta,... a lui‑ même évolué et le "chacun chez soi" est devenu "chacun propriétaire de son logement". Le "chacun chez soi" a pu être relativement bien imposé aux prolétaires par le capital dans la mesure où, malgré l'entassement et la promiscuité inhérente au capitalisme, s'est opéré un certain repli sur la famille, repli variable en fonction de l'époque et de la région, mais indispensable, la famille étant la cellule de base de la production et de la consommation capitalistes et le lieu de structuration du citoyen, individu atomisé. Le logement vient alors servir de pôle structurant "la vie de famille", d'endroit où la famille s'enferme, consomme,... et où les prolétaires se reproduisent en tant que prolétaires.        

Note: Nous rappelons au lecteur que les deux premières parties de cet article sont parues dans Le Communiste n°16 et 17.

C'est tant dans leur réalisation, que dans leur non‑ réalisation que les idéaux du capital servent à briser les luttes ouvrières. Leur non‑ réalisation (parce qu'irréalisables par le capital) crée un pôle d'attraction: il oriente le mécontentement de la classe ouvrière vers leur réalisation c'est‑à‑dire vers la réforme du capital, impliquant par là l'écrasement de ces luttes ouvrières tandis que leur ébauche de réalisation les maintient crédibles. Evidemment ces ébauches de réalisation ne sont pas pour autant des victoires ouvrières mais bien des victoires du capital tant parce qu'elles matérialisent l'anéantissement des volontés de lutte du prolétariat que parce que ces réformes revivifient le capital, le "chacun chez soi" renforçant l'atomisation du prolétariat. En effet, il diminue les occasions qu'ont les prolétaires de se rencontrer et, cumulé au "chacun propriétaire de son logement", il lie encore plus étroitement les prolétaires au capital, créant une nouvelle séparation entre prolétaires "propriétaires" et "non‑ propriétaires" et remplissant les prolétaires d'illusions sur eux‑ mêmes et sur le capital quant au fait qu'ils pourraient posséder autre chose que leur force de travail. Ces idéaux sont donc des forces matérielles qui interviennent directement, dans la lutte des classes puisqu'ils servent à entraîner et à encadrer les luttes prolétariennes sur un terrain qui n'est pas le leur et qui, dès lors, ne peut être que celui de leur ennemi : le terrain de la réforme du capital, réforme qui, tout en brisant les luttes prolétariennes, renforce réellement le capital, son appareil juridique, policier,... et productif. C'est de manière tout à fait similaire que les fameux "aménagements des conditions de travail" pour lesquels nous serions censés lutter, permettent, sur base de l'ergonomie ‑ la science du travail‑, d'étudier rationnellement les postes de travail pour les rendre plus "confortables"(!) alors que les postes de travail ergonomiques n'ont pour principal argument de vente que l'augmentation de la productivité du travail par l'augmentation de son intensité. Ces postes qu'on nous prétend constituer une amélioration du confort de l'ouvrier n'amènent donc, en fait, qu'une aggravation de son "confort", non seulement sur le lieu de travail puisqu'ils rendent le travail plus intense, dur et fatigant, mais encore, dans toute la société, dans chaque moment de "vie", puisque le monstre que l'ouvrier produit et qui se retourne contre lui s'accroît toujours plus vite. Par exemple, les ergonomes, ces scientifiques de l'exploitation, ont bien souvent, à la demande même des soi‑ disant organisations ouvrières ‑ les syndicats‑, enfermé des ouvriers manipulant des produits nocifs ou travaillant sur des machines très bruyantes dans des petites cages de verre. Bien sûr, d'autres systèmes auraient pu être mis au point pour pallier à ces inconvénients, mais, "pour le bien‑ être des ouvriers", ils ont jugé meilleur de les isoler complètement, d'empêcher tout contact et toute discussion rendant ainsi les déclenchement des luttes plus difficiles et augmentant ainsi la productivité (pas de discussion, pas de temps "mort"!). Lorsque les prolétaires, soumis à l'idéologie dominante, laissent leur lutte devenir une "lutte" pour la réforme du capital, ils font "grève" contre eux et pour le capital, pour améliorer la situation du capital et détériorer la leur. Les "heureux bénéficiaires" des "grandes victoires ouvrières" se retrouvent alors encore plus coincés et exploités, contrôlés par le capital qu'avant. Dans le domaine du logement, les réformes procèdent exactement de la même logique toute bourgeoise:  nous faire lutter pour aggraver nos conditions de vie, mais en présentant le changement, la réforme, comme un avantage, un "acquis social"!

Merci Messieurs les réformistes de songer sans cesse à nous enfermer dans des petites cages unifamiliales ou autres "pour notre bien", mais nous travaillons à sortir par millions de toutes les cages dans lesquelles vous nous enfermez, pour détruire ce système de malheur et avec lui, vous ses fidèles et sanglants défenseurs.

LE LOGEMENT, FACTEUR DE SOCIALISATION

La question du logement agite énormément les réformateurs de tout poil et de toute tendance; elle a une importance telle que, plus que beaucoup d'autres, elle est directement prise en charge par l'Etat en tant que gérant central et centralisant du capital, et ce, à peu près partout dans le monde bien que de façons différentes selon les pays: ce qui n'est pas le cas de beaucoup de marchandises. II y a plusieurs raisons qui expliquent cela.

D'une part, parce que partout où la classe ouvrière trouve à vendre sa force de travail, le logement fait partie de ces marchandises indispensables à la reconstitution de cette force de travail, même si ses qualités sont variables selon le moment et le lieu. Le logement ouvrier étant une marchandise peu rentable (cf. le développement de cet aspect de la question dans la IIème partie de cet article), il ne parvient pas à attirer facilement les capitalistes particuliers: l'Etat et certains  capitalistes clairvoyants (dits généreux) sont donc contraints d'essayer de pallier la différence entre ce que les capitalistes particuliers offrent et les besoins des prolétaires. C'est là un merveilleux exemple de cette loi si chère aux capitalistes, celle de l'offre et de la demande: pour "offrir" des logements, les capitalistes sont obligés de les vendre ou de les louer à de tels prix que les prolétaires doivent soit renoncer à toute autre marchandise, soit à la marchandise logement qui leur est "offerte" ... ce qui a pour résultat que des milliers de logements restent inoccupés tandis que, des millions de prolétaires restent sans toit.

D'autre part, si les capitalistes clairvoyants de leurs intérêts et l'Etat s'occupent de la question des logements, c'est aussi parce qu'ils ont  compris qu'il s'agissait là d'un pôle socialisant la vie des prolétaires. Rappelons que lorsque la bourgeoisie a imposé le travail salarié en Angleterre, une gigantesque vague de vagabondage s'est amorcée. Le logement devant servir à structurer socialement les nouveaux bagnes d'esclavage salarié (à tout point de vue, militaire, idéologique, ...), il fut fui comme le travail. La disparition des armées féodales, l'amélioration de l'agriculture, la transformation en pâturages de larges zones de terre de culture, la disparition des parcelles, vont mettre sur la route des milliers de personnes qui refuseront tout un temps de s'installer dans les villes et de vendre leur force de travail, les deux étant directement dépendants l'un de l'autre... Ce vagabondage connaissait une telle extension que le Roi Henri VIII d'Angleterre fit pendre 72.000 vagabonds. Seule cette répression brutale et la misère la plus extrême dans laquelle ils étaient jetés, firent que la plupart finirent par être absorbés par les manufactures en pleine expansion. Déjà en 1850, nos idéologues bourgeois pouvaient écrire:

"Il faut isoler les ouvriers pour ne point favoriser ces conversations sans mesures et toujours indiscrètes qui ont si souvent lieu entre portes, entre voisins (...) Il ne faut donc accepter dans les cités ouvrières que les familles (ndlr : les célibataires étant déjà considérés comme des fauteurs de troubles, ce que l'on retrouve aujourd'hui dans les logements sociaux bien souvent réservés aux seules familles avec enfants) dans les conditions de salubrité et d'isolement compatibles avec leur position d'ouvriers et de personnes mariées, honnêtes, laborieuses, qui élèvent leurs enfants dans les principes de la religion et de la morale." (Villermé cité dans "Le logement social en France") "La propriété et la vie de famille sont les deux instruments de moralisation les plus actifs qu'il y ait au monde (...) Faisons en sorte que l'ouvrier puisse, par un effort personnel suffisamment prolongé, arriver à la propriété d'une petite maison pour lui, sa famille et ses enfants: la séduction du cabaret perdra bien vite ses prises sur cet homme que retiendra le plaisir de se sentir chez lui, d'aménager, de réparer, d'orner sa demeure, de cultiver son jardin s'il en possède un," (Muller cité dans "Le logement social en France") "La possession de la maison opère sur l'ouvrier une transformation complète. Avec une maisonnette et un jardin, on fait de l'ouvrier un chef de famille vraiment digne de ce nom, c'est‑à‑dire moral et prévoyant, se sentant des racines et ayant autorité sur les siens (...) C'est bientôt la maison qui le 'possède', elle le moralise, l'assied, le transforme." (Cheysson cité de "L'économiste" d'août 1881‑ Ibid) On ne peut être plus clair. La possession de maisons particulières est bien un facteur de paix sociale. Les logements unifamiliaux séparent les ouvriers, les poussent à se replier sur leur famille (d'autant plus que c'est la seule chose qu'ils possèdent) et leur possession les poussa à travailler et à consommer pour améliorer ce logement. Le "chacun propriétaire de son logement" est donc un facteur de civilisation, d'embourgeoisement du prolétaire.

Mais si cet "embourgeoisement" c'est‑à‑dire la soumission du prolétariat au capital est une réalité, une force matérielle, il n'en est pas moins éphémère. Autant nous savons que les périodes de paix sociale sont des périodes de soumission docile du prolétariat à l'exploitation capitaliste, que ces périodes signifient l'intégration par les prolétaires de l'idéologie dominante, des valeurs bourgeoises, que ce sont donc des périodes où les prolétaires sont transformés en individus atomisés, en citoyens, en hommes bourgeois: autant nous savons que le projet communiste par lequel se définit le prolétariat reste toujours intact comme unique possibilité positive pour l'humanité de sortir des contradictions inhérentes au capitalisme et que l'exacerbation de celles‑ ci au centre desquelles se trouvent toujours les prolétaires font inévitablement resurgir les luttes qui imposeront ce projet. Quels que soient les reculs que connaît momentanément sa lutte, le prolétariat assumera son rôle de fossoyeur du capital. Pour répondre à la crise qui est déjà une négation par le capital de l'"embourgeoisement" des prolétaires en ce qu'elle contraint les bourgeois à aggraver ses conditions de vie, le prolétariat commence à retrouver les chemins de sa lutte autonome par laquelle il détruira le mythe des prolétaires embourgeoisés qui auraient abandonné la lutte pour le communisme. C'est par sa lutte intransigeante que le prolétariat répondra à toutes les crapules qui aimeraient croire que l'intolérable soumission qu'a subie le prolétariat ces soixante dernières années est éternelle parce qu'ils aimeraient croire le capital éternel.

Ainsi, le logement unifamilial sert d'une part à briser les familles ouvrières qui vivaient naguère réunies (où plusieurs frères vivaient ensemble avec leurs femmes, parents et enfants respectifs) en  ce que cela pouvait (au moins par rapport à la famille triangulaire) favoriser les discussions, prises en charge collectives des problèmes,..., et d'autre part à empêcher les ouvriers de sortir de chez eux, d'aller là où (clubs ouvriers, cafés ou autres) ils pourraient rencontrer d'autres ouvriers et partager leur rancoeur contre la société. Pour contrer le caractère toujours plus social de la production, le capital a intérêt à faire que l'atomisation qu'il produit se reproduise le plus possible dans la vie quotidienne du prolétaire, de faire que celui‑ci reste enfermé chez lui, abruti devant son poste de télé. Cet isolement est même scientifiquement étudié. Les bourgeois sont contraints d'entasser les prolétaires mais, sachant que cet entassement est facteur de troubles sociaux, ils cherchent alors à le briser. Cependant, les bourgeois tolèrent mal la présence de prolétaires dans les grandes villes et les différentes couches sociales acceptent mal d'être mélangées. En France, la bourgeoisie a tenté de résoudre ces problèmes en construisant les fameuses "villes nouvelles", entassements des prolétaires dans les grandes banlieues des villes. Mais, après avoir remarqué que les ZUP style les "minguettes" s'avéraient être explosives, elle tente d'entasser en brisant l'entassement et de mélanger sans faire de mélanges. Pour cela, la bourgeoisie a créé des îlots, des quartiers bien délimités, chacun réservé à une couche sociale particulière. On obtient ainsi une succession de quartiers, l'un ouvrier, l'autre "cadre", un autre ouvrier, etc. la sélection par quartier se faisant bien sûr par les loyers. Il ne reste plus qu'à compartimenter aussi strictement possible chaque quartier, en instituant des itinéraires de promenades qui excluent le passage de quartier à quartier, les seuls grands axes de sortie  menant soit au super‑ marché, soit au centre culturel, soit au boulot. On retrouve ainsi la même construction que dans les corons: à un bout l'église (à laquelle s'ajoutent aujourd'hui les centres commerciaux et culturels) et à l'autre bout l'usine (ou, aujourd'hui, l'accès aux chemins de fer ou autoroutes pour se rendre au boulot). Et pour le reste, c'est le "chacun chez soi" et, comme le dit le proverbe, les vaches (du capital) seront bien gardées. Le logement unifamilial socialise aussi parce qu'il devient un centre d'occupation et d'enfermement:  c'est le pôle structurant de la consommation puisqu'on y aménage les lieux, on les rend confortables et, tout ce temps là, comme le disent les bourgeois, n'est pas consacré aux sorties dans les bistrots, ... Si les bourgeois craignent tant que les prolétaires fréquentent trop les bistrots, ce n'est pas parce qu'ils se soucient de notre santé mais bien parce qu'ils ont peur de l'aspect subversif qui pourrait surgir de ces lieux de rencontre. (Notre santé, ce sont eux qui s'occupent de la foutre en l'air par la pollution, le travail: ce sont eux qui organisent la distribution de l'alcool et de la drogue pour nous faire oublier la misère qu'ils nous font vivre, notamment dans les guerres impérialistes où, par exemple, d'après les déclarations d'un soldat russe, 90 % du contingent russe en Afghanistan fume du hash et 30% prend des drogues dures, et ce, précisément pour empêcher l'éveil de notre volonté de lutte). C'est cette crainte de la subversion et la volonté de préventivement terroriser le prolétariat qui pousse la bourgeoisie à enfermer les prolétaires chez eux, à détruire tous leurs lieux de rencontres potentiels, à systématiser les contrôles dans les cafés le soir, les rafles dans les quartiers ouvriers, à noter dans les dossiers qui "sort" le soir et à considérer comme suspect tout regroupement qui dépasse les normes établies par la bourgeoisie (les vendredis et samedis soirs qui correspondent à des moments de défoulement reconstitutif de la force de travail, moments considérés comme un "lâchez les fauves" hélas indispensable mais dès lors bien encadré par toute la flicaille, surtout pour les jeunes prolétaires, les autres étant plus "civilisés" précisément par la famille, la maison, la télé, etc.). Mais la bourgeoisie sait que là aussi, elle ne peut se contenter de briser, de détruire; elle doit remplacer ce qu'elle détruit par quelque chose d'autre qui a une forme similaire mais une réalité et un contenu totalement différents. De même qu'elle remplace la communauté humaine par la démocratie ‑ la communauté de l'argent‑, de même qu'elle remplace la lutte ouvrière par le réformisme, elle remplace les lieux de rencontre des ouvriers(clubs, etc.) par de nouveaux lieux de consommation aseptisés; maisons de jeunes, de quartier, clubs, cercles éducatifs, qui sont conçus pour ne reproduire que le spectacle de la rencontre c'est‑à‑dire la non‑ rencontre, la misère de l'isolement. Pour éviter que, malgré toutes ses précautions, les prolétaires n'y mettent leurs expériences en commun, n'y développent leur propre activité de classe, la bourgeoisie encadre toute "activité" "(conférences, expositions, ateliers, ...) par ses spécialistes de l'extinction des feux sociaux : assistants sociaux, psycholoques, éducateurs,... se chargeront de tout ramener à l'individu, de prendre en charge ses problèmes, son "cas". Et quand cela ne suffit pas pour prévenir tout développement de lutte, la bourgeoisie crée aussi des comités de quartier, maisons de jeunes, d'émigrés, de vieux,... plus radicaux, censés organiser la "résistance", la "lutte". Cette fois, ce seront des assistants sociaux, psychologues, animateurs de choc, au langage pseudo‑ révolutionnaire qui auront pour tache de fouiller de plus près notre vie pour mieux la contrôler, mieux répondre "aux besoins"(!) du capital, c'est‑à‑dire de fourvoyer le mécontentement naissant dans des "luttes" pour la réforme du capitalisme, de faire passer la plantation de trois arbres ou la déviation de l'autoroute dans un autre quartier pour une victoire ouvrière alors qu'il n'y a que le capital qui en tire profit. Non seulement il s'est assuré  un nouveau laps de temps de paix sociale mais en plus, la totale inefficacité de ces "mouvements" qui découragent certains de faire quoique ce soit de politique, renforce l'isolement et la passivité,  anéantit, pour un temps le potentiel de lutte réellement ouvrière. Cette atomisation toujours renforcée, ce contrôle toujours plus absolu de la classe ouvrière n'est lui non plus, malheureusement pour le capital, pas éternel. Lorsque la pression de l'exploitation devient trop forte, lorsque la paix sociale commence à se fissurer, la classe ouvrière se redonne les moyens de sa lutte et recrée spontanément les lieux de rencontre et de discussion dont elle a besoin, fût‑ce en jetant les spécialistes de l'entretien de la force de travail et de l'extinction des feux sociaux par la fenêtre pour investir les lieux. Pour briser les luttes ouvrières, la bourgeoisie ne peut se contenter d'idéologies elles‑ mêmes remises en question par le développement de ces luttes; il lui faut des arguments plus frappants, plus tranchants qui renforcent la dépendance du prolétaire vis‑à‑vis du salaire, qui le lient encore plus à la nécessité de vendre sa force de travail. Si donc, la bourgeoisie, en la personne de "généreux" capitalistes particuliers s'est occupée de loger des prolétaires (uniquement de ceux qui lui rapportent de la survaleur), c'est uniquement dans le but de leur faire produire encore plus de survaleur. Des industriels se mirent donc à construire des logements pour "leurs" ouvriers. Cette formule est pleine d'avantages:

1) Les ouvriers n'ayant pas de longs trajets à parcourir, leur force de travail arrive bien fraîche sur les lieux de travail et peut donc être mieux rentabilisée.

2) Le rassemblement de tous les ouvriers autour de "leur" usine permet d'instaurer un climat familial dans l'entreprise, l'entreprise est considérée comme une grande famille où tout le monde travaille pour tout le monde sous la houlette bienveillante du patron/père de famille lequel sait se montrer "sévère mais juste", lequel "châtie bien ses ouvriers parce qu'il  les aime bien". Climat de confiance illusoire où les ouvriers remercient leur patron de leur donner travail et logement en produisant plus et plus vite. Cette odieuse idéologie paternaliste présente l'exploiteur comme un bienfaiteur et le mauvais ouvrier, celui qui sabote son travail, qui lutte, comme un fils indigne. Elle a ainsi servi et sert encore (dans des entreprises de petite taille puisqu'il est difficile de faire croire à dix mille prolos qu'ils font tous partie d'une grande famille) à soumettre les ouvriers de la façon la plus veule qui soit. Mais il est clair, et c'est là où nous voulions en venir, qu'il fallait plus que toutes les idéologies pour empêcher le prolétariat de lutter. Même si elles sont sans cesse renouvelées, les idéologies ne peuvent indéfiniment maintenir les prolétaires soumis au capital, poussés qu'ils sont par la réalité même de leur appauvrissement incessant, encore accru dans les périodes de crise, à se révolter.

Le logement des ouvriers par "leur" patron joue, dans ce cadre là, encore un autre rôle important:

3) II exerce une pression permanente sur les prolétaires et leurs volontés de lutte en les menaçant d'être renvoyés de leur logement et jetés à la rue. Les bourgeois construisaient (ou plutôt faisaient construire) des maisons pour les ouvriers dont ils achetaient la force de travail, le "don" de la maison constituant une partie du salaire. Dès lors, les ouvriers qui se mettaient en grève, qui refusaient de travailler, qui n'occupaient plus leur poste dans l'usine ne pouvaient donc plus "occuper" le logement, ne fut‑ce que pour que le patron puisse reloger les ouvriers engagés à la place des grévistes qui  perdaient du même coup boulot et logement. Les expulsions violentes, faisant partie de la justice bourgeoise, étaient donc destinées à briser les luttes ouvrières. Cette idéologie familiale trouve donc son complément le plus parfait dans la répression sans fard de ceux qui luttent, la répression violente (potentielle et cynétique) étant un aspect de la réforme. Des réformistes plus réformistes que ces premiers réformistes se sont élevés avec force et virulence contre les odieux excès du capital qui faisaient aussi ouvertement pression sur les ouvriers. Maintenant tout cela a changé, les ouvriers sont protégés par la loi et c'est bien rare qu'aujourd'hui ils soient encore logés par leur patron. Mais si juridiquement tout a changé en fait rien n'a changé. A la grande joie des réformistes  "philanthropes, humanitaires, (...) qui s'occupent d'améliorer le sort de la classe ouvrière, bref des réformateurs en chambre de tout poil" (Marx) l'oppression demeure mais elle est maintenant mieux cachée, plus hypocrite, plus juste puisque ce n'est plus le patron qui fait directement pression sur ses ouvriers mais le crédit qui fait pression sur tous les ouvriers qui ont acheté une maison (les ouvriers propriétaires ne manquent pas : 46 % de la population est "propriétaire" de son logement en France).

Le crédit est infiniment plus efficace que la possession du logement par le patron car il lie encore plus intimement le prolétaire au capital. De cette manière, le prolétaire vend, à l'avance, sa force de travail pour dix, vingt ou trente ans, faisant que toute perte de salaire, partielle ou totale, est catastrophique, les mécanismes de crédit faisant que chaque paiement en retard contraint à payer des intérêts exorbitants et bien souvent des frais de justices et en cas de non‑ paiement, non seulement les prolétaires se voient reprendre toutes les marchandises achetées à crédit (dont le logement) mais en plus, ils sont couverts de dettes. Si apparemment les prolétaires "propriétaires" sont moins dépendants d'un capitaliste particulier, ils sont d'autant plus dépendants du capital tout entier, cette dépendance se matérialisant dans le fait qu'ils ont vendu, à l'avance, souvent pour des décennies, leur force de travail au capital financier. Comme le disait Marx: "La classe ouvrière appartient à la classe bourgeoise toute entière." Le crédit contraint donc le prolétaire à devenir un bon ouvrier, ponctuel, fidèle à son entreprise, travailleur,... car à la moindre défaillance, tout ce qui fait, hélas, sa vie, risque de s'écrouler. Les grèves deviennent donc dangereuses, mais aussi l'absentéisme, le turn‑over (le fait de souvent changer de travail),... Alors qu'avant, le fait de retrouver du travail "clôturait" le problème du logement, aujourd'hui, pour l'ouvrier renvoyé, le capital, par crédit interposé (ce monstre qui représente toute l'inhumanité du capital) va poursuivre l'ouvrier jusqu'à ce qu'il en crève, de faim ou de désespoir. Le capital peut ainsi poursuivre le prolétaire "mauvais citoyen" endetté, au‑delà de toutes les frontières, lui faisant subir, où qu'il se trouve, des saisies sur le salaire pour lui apprendre le respect de la propriété privée. On voit donc bien ici les résultats des réformes si chères au capital. Leur amélioration du sort de la classe ouvrière n'est donc qu'une amélioration de son exploitation, qu'un renforcement des liens qui l'enchaînent au capital. Cette menace est évidemment infiniment plus efficace pour briser les luttes ouvrières, mais elle contient, sa propre négation. Tout comme le fait que, malgré les efforts des capitalistes à freiner et espacer les crises de leur système, celles‑ ci sont chaque fois plus fortes et plus profondes; malgré l'illusion que les prolétaires auraient quelque chose à gagner de ce système (la "propriété" de leur logement!), leur étranglement par le crédit fera que leurs luttes se déclencheront d'autant plus violemment contre tout le système. Les millions de prolétaires jetés au chômage, les baisses de salaires, les expulsions de "leurs" logements, la perte de ce qu'ils croyaient posséder fera que les prolétaires se rendront compte qu'ils n'ont rien à perdre que leurs chaînes, et leur colère, leur haine de classe n'en sera que plus profonde et plus explosive.

"PROPRIETE" ET NEGATION DES CLASSES

Le passage du "chacun chez soi" au "chacun propriétaire de son logement" a encore une grande utilité idéologique pour la bourgeoisie: celle de cacher, nier les classes. Il est de plus en plus à la mode de nous faire croire qu'il n'y aurait plus face à face bourgeois et prolétaires, que "ce sont des concepts désuets" et que, sous prétexte que tout le monde ou presque est salarié, que les ouvriers s'embourgeoisent et que tout le monde peut devenir propriétaire, il n'existerait plus que des couches ou strates sociales, des hommes enfin libres, égaux et propriétaires (bien que selon des réformistes il reste encore deux ou trois petites choses à améliorer, deux ou trois excès du capital à corriger,... deux ou trois chimères après lesquelles faire courir les prolétaires). En période d'essor du capitalisme, lorsque celui‑ ci peut se permettre des réformes "positives" (augmentation du salaire réel... avec augmentation infiniment plus rapide du taux d'exploitation), cette apologie de la société, cette négation des classes et donc de notre lutte pour le communisme fait largement écho parmi les prolétaires. Nombreux sont ceux qui, soumis à l'idéologie dominante, croient s'en être sorti et oublient que ce sont eux qui subissent avec le plus de violence toute la putréfaction de cette société, jusqu'à clamer bien haut: "moi, je ne suis plus un ouvrier, je possède une voiture, une télé, une maison, etc.", comme si la possession de quelques marchandises contredisait la réalité de l'exploitation capitaliste qui fait que ce sont eux les "propriétaires" qui, jour après jour, crachent de la survaleur pour le plus grand bien du capital et dont profitent ses larbins, de gauche comme de droite, qui, gonflés de suffisance, croient diriger le monde.

Il est totalement faux et ridicule de croire que la propriété d'une maison, plus que celle d'un caleçon, d'un pain ou d'une télé, change, atténue ou transforme le système d'exploitation capitaliste. Il ne s'agit là que d'une des marchandises qui permettent au prolétaire de reconstituer sa force de travail pour faire qu'il retourne se faire exploiter le lendemain. Bien loin de changer quoique ce soit au système, elle renforce les liens qui enchaînent le prolétaire au travail. La réalité, c'est que la seule propriété au sein du mode de production capitaliste, c'est la propriété des moyens de production, que même "propriétaire" de son logement le prolétaire est contraint d'aller jour après jour vendre sa force de travail parce qu'il est séparé de tous les moyens de vie, parce qu'il est incapable de reproduire le cycle de sa vie sans vendre sa force de travail, la seule marchandise qui lui appartient en propre. Le prolétariat a pour but non pas de posséder toujours plus de marchandises et continuer à se faire toujours plus exploiter, mais bien de détruire la propriété privée ‑ privative (d'Etat ou de personnes)‑ des moyens de production et donc la propriété privée tout court, de détruire le règne de la marchandise, le travail salarié, les classes sociales et par là toute exploitation. Le fait que les prolétaires soient "propriétaires" de marchandises non seulement ne change rien à l'exploitation mais en est même une condition sine qua non en ce qu'elle permet la reconstitution de la force de travail, en ce qu'elle impose la paix sociale. En fait, c'est l'ouvrier comme "sa" maison, qui appartiennent tous deux au capital, qui lui sont soumis, qui entrent dans son processus de valorisation. L'idéal capitaliste du "chacun propriétaire de son logement" après lequel essayent de nous faire courir les réformateurs, tel l'âne après la carotte, est totalement utopique. Les ouvriers ne reçoivent des marchandises que dans la mesure où cela favorise leur exploitation.

La seule marchandise dont ils sont réellement propriétaires est leur force de travail qu'ils doivent vendre pour survivre. Nous avons déjà vu que les lois du système capitaliste font qu'en fait le prolétaire reçoit une proportion toujours plus réduite du produit social, que les capitalistes sont contraints d'entasser les prolétaires (et que les aménagements apportés à cet entassement n'en changent ni la réalité ni le fondement) et que, poussés par les contradictions de leur système qui produisent les dévalorisations et les crises, ils sont bien souvent obligés de diminuer non plus relativement mais réellement les salaires, c'est‑à‑dire la quantité de valeurs que l'ouvrier reçoit en échange de sa force de travail. Cela signifiant des logements plus petits, plus chers, de moins bonne qualité et souvent, pas de logement du tout. Face à l'idéal que la bourgeoisie met en place et dont les quelques réalisations lui permettent tout juste de rester crédible ‑ le petit pavillon de banlieue avec jardin existe toujours‑ il y a l'atroce vérité: les tours, les HLM, les quartiers en ruines, les bidons‑villes, les trottoirs comme seuls logements pour une masse toujours plus grande de prolétaires; sachant que pour beaucoup d'entre eux, ceux dont le capital n'a pas directement besoin dans le cycle immédiat de production, il n'y a ni salaire, ni logement et juste le droit de crever de faim. De cette misère grandissante, les communistes voient avant tout l'aspect subversif, révolutionnaire : la concentration et le brassage en certains points précis d'une foule de prolétaires venant d'horizons divers, travaillant dans des endroits différents, favorisant la confrontation des multiples expériences de vie et de lutte pour ensuite en retirer la quintessence : le fait que l'exploitation est la même partout et ne cesse, partout, de s'aggraver; que, partout, la classe ouvrière a le même intérêt, celui de détruire cette société de merde. Ces confrontations ne se produisent pas dans le domaine des idées pures mais surgissent de la réalité semblable pour tous dans laquelle nous plonge toujours plus le capital, et de l'obligation de s'organiser pour transformer cette réalité. Autant le capital tente d'instaurer des séparations entre les prolétaires pour briser leur union grandissante, autant sa propre réalité, la paupérisation relative et absolue de toute la classe ouvrière, homogénéise les conditions de vie et de lutte. De même, ces gigantesques concentrations de prolétaires sont aussi les prémisses de formidables concentrations de la force de classe du prolétariat comme jamais le capital n'a eu a en affronter. Le capital est évidemment conscient des dangers que représentent ces concentrations, homogénéisations des conditions de vie, de travail et de lutte des prolétaires en tant que potentialités de développements futurs de l'union grandissante des prolétaires. C'est lui‑ même qui, de façon contradictoire, est contraint de créer ainsi les conditions du communisme contre lesquelles il lutte sans cesse. Le capital crée et développe son propre fossoyeur : la classe prolétaire qui, par et pour sa lutte, se renforce, en dehors et contre l'Etat et tous ses réformateurs, de droite comme de gauche, tels les syndicats et les soi‑ disant partis ouvriers, pour détruire ce système de malheur.

LOGEMENTS GRATUITS ET AUGMENTATION DE L'EXPLOITATION

Vu le faible taux de profit qu'ils en retirent, les capitalistes particuliers renoncent à la construction de logements ouvriers. Le capital se trouve donc contraint de répondre à la demande de logements ouvriers sans tenir compte de la possibilité ou non de récupérer la survaleur créée dans le logement par le biais de la vente ou de la location. En effet, les logements ouvriers correspondent à une nécessité pour le capital. Ils répondent à la demande d'une frange du prolétariat que le capital estime devoir satisfaire pour la bonne marche de son système, pour permettre la reconstitution de cette force de travail et l'obtention de la paix sociale. Si les logements sont indispensables à la reconstitution de la force de travail dans certains endroits, cela tient à plusieurs raisons. Parmi elles, le climat bien sûr, le travail qui, selon son intensité, exige différentes "compensations", les habitudes sociales et enfin les traditions de luttes ouvrières qui font qu'en certains endroits, il faut des salaires réels plus élevés non seulement pour que la classe ouvrière puisse aller travailler mais aussi pour qu'elle veuille bien aller travailler, deux éléments nécessaires à la reconstitution de la force de travail. Si des capitalistes "éclairés" ont accepté de construire des logements pour leurs ouvriers apparemment à perte, c'est‑à‑dire sans vendre ni louer ces logements pour réaliser la survaleur créée dans leur construction, ce n'est donc pas par bonté d'âme mais parce qu'ils comprenaient que ce qui était apparemment perdu d'un côté serait largement regagné de l'autre et avec intérêt ‑ s'il vous plait‑. Nous avons déjà cité deux avantages certains pour le capital, qui pouvaient en résulter: la fraîcheur et la docilité de la main‑ d'oeuvre. Et il en est un autre qui n'apparaissait pas directement à ces capitalistes mais qui est au moins aussi important: l'augmentation de l'exploitation par la diminution du travail nécessaire qui pouvait en résulter. Dans le cas de nos "braves" capitalistes ignorants, il est évident qu'en fait ils faisaient payer la location des logements qu'ils mettaient à la "gracieuse disposition" de leurs ouvriers en diminuant les salaires d'autant que ce que la location aurait coûté aux ouvriers. En effet, les salaires ne sont que, médiatisés par l'équivalent général ‑l'argent‑, les différentes marchandises que l'ouvrier reçoit en échange de (et pour reconstituer) la sienne propre, la force de travail. S'il reçoit directement une de ces marchandises sans que cela ne passe par la forme argent, son salaire diminue d'autant.

"Supposons que dans une région industrielle donnée, ce soit devenu la règle que chaque ouvrier possède sa propre maisonnette. Dans ce cas, la classe ouvrière de cette région est logée gratis; les frais de logement n'entrent plus dans la valeur de sa force de travail. Mais toute diminution des frais de production de la force de travail, c'est‑à‑dire tout abaissement un peu durable du prix des moyens de subsistance de l'ouvrier revient en se basant sur les lois d'airain de la doctrine d'économie politique à exercer une pression sur la valeur de la force de travail qui entraîne finalement une baisse correspondante du salaire. Celui‑ci donc tomberait de la somme économisée en moyenne sur le loyer courant, ce qui veut dire que le travailleur paierait le loyer de sa propre maison, non pas comme précédemment sous la forme d'une somme d'argent remise au propriétaire, mais sous forme de travail non‑payé, exécuté pour le compte du fabriquant qui l'emploie" (F.Engels ‑ La question du logement). La gratuité des marchandises (quelles qu'elles soient) ne change rien à l'exploitation. Tout ce qui est gratuit est automatiquement, du fait même du mode de production capitaliste, défalqué des  salaires. Cette gratuité si chère à tous les gauchistes et censée prouver le caractère socialiste des secteurs ou pays où elle est appliquée (l'URSS serait socialiste parce que les transports en commun et les soins médicaux, surtout psychiatriques (!) y sont gratuits) n'exprime en fait qu'un changement dans la façon dont est répartie la survaleur entre les différents capitalistes. Cette gratuité qu'on nous dit être le but et qui est parfois le résultat des luttes, sert principalement à briser celles‑ci. Si parfois la gratuité d'une marchandise est obtenue par la force de la lutte de classe, cette gratuité ne pourra correspondre à une diminution de l'exploitation que si elle n'est pas compensée par une baisse du salaire (de quelque façon que ce soit), que si la force de la classe se maintient intacte, que si le prolétariat ne prend pas cela pour une grande victoire ouvrière qui lui ferait arrêter de combattre. (Nous reviendrons sur cette question).

En fait, le gratuité des marchandises, de toutes les marchandises, la disparition de l'argent est même un idéal (totalement irréalisable) du capital; en fait l'envers de l'idéal qui voudrait que l'argent fasse des petits, qu'il se reproduise tout seul, soi‑disant comme dans les banques où il s'agit évidemment d'une redistribution de la survaleur que les ouvriers ont produite. Cet idéal a comme prémisse une critique des conséquences de la société bourgeoise, une critique de l'argent "qui rend égoïste et qui fait qu'il y a des riches et des pauvres" alors que c'est l'appropriation privative qui fait qu'il y a des "riches et des pauvres" (des bourgeois et des prolétaires, dit d'un point de vue de classe), qui fait que chacun travaille non pas pour l'humanité mais uniquement pour lui (et dans le cas des prolétaires, pour survivre). Selon cet idéal, seules certaines conséquences négatives du mode de production bourgeois devraient donc disparaître et parmi elles,  le frein qu'exerce sans cesse la circulation sur la production. Le fondement du mode de production bourgeois- le procès de la valeur se valorisant- devrait donc se maintenir et grâce à la disparition du frein suscité, devrait s'accélérer; quant au prolétariat, il devrait continuer à créer la valeur supplémentaire, à ne vivre que pour valoriser le capital, son propre produit continuant à se dresser face à lui comme un monstre toujours plus affamé de son travail et auquel il devrait toujours se sacrifier. Cet idéal connaît d'ailleurs des embryons de réalisations dans des circonstances particulières. Par exemple, les camps de concentration: en échange de leur force de travail, les prolétaires n'y recevaient qu'un salaire extrêmement maigre distribué directement sous forme de marchandises‑ logement, nourriture, etc.‑ sans passer par la forme équivalent général‑ argent, comme moyen de circulation. (L'importance de ce salaire ne nous intéresse pas ici, il s'agit bien de travail salarié puisqu'il y a création de plus‑value; que le travail soit ramené à son minimum physiologiquement possible, par la force, ne change rien.) Autre exemple: les kiboutz en Israel où l'idéologie nationaliste et socialiste fait que les ouvriers acceptent d'être à l'avant‑garde sur le front de la guerre comme sur le front de la production. (Les kiboutz représentent 10% de la population et produisent 15 % du PNB d'Israel). Dans ces "îlots de socialisme" (tout le monde, sauf les arabes, y vit en communauté, dans certains cas, tout y est gratuit), l'exploitation capitaliste va bon train. Les réformistes radicaux regrettent que, régulièrement, les kiboutz soient contraints d'engager de la main‑d'oeuvre salariée "introduisant" de cette façon le capitalisme en plein socialisme! Dans les deux exemples, presque  toutes les marchandises sont gratuites, et cela n'entrave absolument pas l'exploitation, au contraire ! A.Bordiga donnait aussi l'exemple de l'armée où effectivement tout ou à peu près tout est gratuit; cela n'a jamais fait des armées bourgeoises des îlots de communisme!

LOGEMENT ET ETAT BOURGEOIS

Pour diverses raisons dont certaines ont déjà été évoquées ci‑dessus, il n'est plus guère courant que des capitalistes particuliers logent leurs ouvriers; l'Etat qui se charge de maintenir les intérêts généraux de la classe dominante contre les intérêts particuliers (et principalement contre le prolétariat) a été contraint, dans de nombreux pays, à prendre en charge cette question. Cette prise en charge s'est effectuée et s'effectue encore soit directement par l'Etat soit par des organismes para‑étatiques du type HLM, service national des logements sociaux, etc. Que les loyers soient exorbitants ou gratuits ou se situent entre ces deux extrêmes, ne change rien à ce qui nous intéresse ici, cela n'influençant pas les raisons qu'a l'Etat bourgeois de s'occuper des logements sociaux. Il faut malgré tout noter que pour que la gratuité d'une marchandise (les logements par exemple) puisse être récupérée par une baisse correspondante des salaires, il faut que cette gratuité soit réalisée, par exemple, "dans une région industrielle donnée" comme le dit Engels ou dans un pays donné ou encore pour tous les ouvriers d'une usine donnée, de telle sorte que le capital se trouve face à un groupe précis, délimité de prolétaires, à qui il puisse globalement faire subir la diminution de salaire correspondante aux loyers. Il lui serait difficile de diminuer uniquement le salaire de l'ouvrierou des ouvriers qui, pour une raison donnée, possèdent en propre leur logement et sont dégagés de tout loyer ou remboursement d'emprunt. C'est de plus en plus massivement qu'un peu partout, l'Etat prend en charge la question du logement. Prenons deux exemples: en France aujourd'hui, une personne sur quatre vit en logement social (et l'Etat ne s'occupe pas uniquement de logements sociaux); en URSS, à peu près tout le monde est logé quasi‑ gratuitement par l'Etat. Cette solution représente, pour la bourgeoisie, de nombreux avantages : d'abord un excellent contrôle sur les populations, ensuite cela permet une augmentation brutale de l'exploitation. La question du contrôle, nous l'avons déjà partiellement expliquée. L'Etat a une vision plus large des intérêts de la bourgeoisie; en tant que représentant général des intérêts de celle‑ci, il voit mieux où est son profit (quitte à sacrifier des intérêts capitalistes particuliers) et se préoccupe plus de maintenir la paix sociale pour en assurer la bonne marche (quitte à sacrifier des prolétaires!). Nous avons aussi déjà vu que l'emplacement et la façon de concevoir les logements ouvriers sont loin d'être neutres ; en plus, ces logements "se méritent", il faut être bon citoyen pour pouvoir en "bénéficier". Enfin, cela permet à la bourgeoisie de mieux savoir quelle est la situation de chacun, de surveiller nos habitudes de vie, etc.

L'augmentation de l'exploitation, quant à elle, se réalise par la diminution du capital variable‑ l'ensemble des salaires‑ qui s'effectue grâce à la diminution de la valeur de la force de travail, c'est‑à‑dire de la valeur de l'ensemble des marchandises intervenant dans la reconstitution de la force de travail. Les salaires ne sont jamais, sous forme d'argent comme moyen d'échange, que l'ensemble des marchandises que reçoivent les prolétaires en échange et pour reconstituer leur unique marchandise: leur force de travail. Si la valeur des marchandises qui entrent dans la reconstitution de la force de travail diminue, la valeur de cette dernière diminue à son tour. Puisqu'il faut moins de temps de travail abstrait‑ socialement nécessaire‑ pour créer les marchandises nécessaires à la reconstitution de la force de travail, il faut moins de temps de travail abstrait pour reconstituer cette dernière. Cette masse de marchandises destinées à reconstituer la force de travail de l'ensemble de la classe ouvrière est créée par le travail nécessaire de l'ensemble de la classe ouvrière; le reste de son travail‑ le surtravail‑ étant consacré à la production de survaleur. Par une extrême concentration des capitaux dans un secteur donné, le capital peut réaliser, dans ce secteur, un gigantesque développement des forces productives et grâce à ce développement, il peut faire une grosse économie de temps de travail influençant de la sorte, à la baisse, la valeur de cette marchandise. Certains pays de l'Est et surtout l'URSS sont, grâce à la prise en charge par l'Etat de l'ensemble du secteur de la construction, passés maître en ce domaine. (Le film "L'homme de Marbre" où l'on voit des stakhanovistes de choc développer autant que faire se peut le travail à la chaîne dans ce secteur, c'est‑à‑dire la productivité et l'intensité du travail, illustre partiellement notre propos). Des économies de travail sont aussi réalisées par l'emploi des mêmes plans pour des milliers, voire des millions de bâtiments. Cela permet de produire le matériel  à  une grande échelle, de fabriquer des parties de plus en plus importantes des bâtiments en usines (dont les murs qui deviennent des panneaux préfabriqués qu'il ne faut plus qu'assembler sur place), etc. Evidemment la qualité générale des constructions s'en ressent: les logements construits en URSS ont la réputation de devenir à moitié insalubre en moins de dix ans. Mais qu'importe pour l'Etat bourgeois qui ne se préoccupe pas du confort de la classe ouvrière mais uniquement de valoriser au maximum la valeur. Il s'agit avant tout de stocker, à moindre frais, une marchandise parmi  d'autres, la force de travail, afin que la quantité de celle‑ci dont il peut avoir besoin reste disponible, prête à l'emploi. Le formidable développement des forces productives dans le secteur du logement partout dans le monde a donc fortement diminué le travail abstrait cristallisé dans la marchandise logement ouvrier. Vu l'importance de cette marchandise dans l'ensemble de ce que reçoit la classe ouvrière en échange de sa force de travail, la diminution de sa valeur influe fortement, à la baisse, sur la valeur de la force de travail. Cette diminution du temps de travail abstrait dépensé pour la construction des logements ouvriers signifie que la société consacre moins de temps de travail à la reconstitution de la force de travail de la classe ouvrière  et plus de temps de travail à la valorisation de la valeur ; que la partie de la journée de travail destinée à la reconstitution de la force de travail‑ le travail nécessaire‑ diminue par rapport au surtravail. C'est là que réside l'augmentation de l'exploitation. Et, encore une fois, que le loyer soit gratuit ou payant, cher ou bon marché, cela n'intervient pas dans ce processus; la gratuité des logements ne modifiant que le salaire nominal et non le salaire réel.

Nous allons maintenant montrer de façon chiffrée le développement de l'exploitation de toute la classe ouvrière par le biais du développement des forces productives dans un secteur déterminé pour autant que celui‑ci rentre dans la production des marchandises que reçoit la classe ouvrière. Si Marx exemplifiait ses exposés en tenant compte de 5 ou 6 heures de la journée consacrées à la reconstitution de la force de travail et de 5 ou 6 heures consacrées a créer une valeur nouvelle, supplémentaire, la survaleur, prenant ainsi pour exemple un taux d'exploitation de 100 %, ces chiffres sont aujourd'hui largement dépassés. Il est impossible de dire avec précision quelle est aujourd'hui la proportion moyenne, entre travail nécessaire et surtravail, proportion qui diffère selon les régions, les pays, les types d'industries, etc. Il est cependant important d'essayer de tenir compte de l'incroyable développement des forces productives depuis l'époque de Marx pour rester proche de la réalité et ne pas se cantonner à de pures idées. Pour éclaircir notre propos, nous prendrons un exemple d'expression concrète de l'exploitation du prolétariat où le travail nécessaire est de 1h30 sur une journée de 8 heures, soit un taux d'exploitation de 433 % (6h30/1h30). Si la diminution du temps de travail abstrait cristallisé dans les logements ouvriers permet de faire passer le travail nécessaire de 1h30 à 1h, même en acceptant l'hypothèse que la demi‑ heure ainsi gagnée soit entièrement enlevée de la journée de travail des ouvriers, leur exploitation augmente déjà de 217 % en passant de 433 % (6h30/1h30) à 650 % (6h30/1h). Proportionnellement, la part du produit social qui revient à la classe ouvrière a diminué, relativement  son exploitation s'est accrue, mais, de plus, en général, la demi‑heure économisée sur le travail nécessaire n'est pas "offerte" à l'ouvrier mais va aller, en tout ou en partie, s'ajouter au temps de surtravail. Si, dans notre exemple, cette demi‑heure est ajoutée au surtravail, la proportion devient 1h de travail nécessaire pour 7h de surtravail, soit un taux d'exploitation de 700 % (7h/1h). Ce mouvement qui est une loi implacable, nécessaire du fonctionnement du capitalisme fait qu'à chaque fois, et ainsi jusqu'à la révolution communiste, la classe ouvrière reçoit une part de plus en plus petite de ce qu'elle produit et le capital une part de plus en plus grande. Si le développement gigantesque des forces productives dans le secteur du logement se fait par le biais de la prise en charge de ce secteur par l'Etat, c'est parce que ce dernier est l'un des rares points de concentration de capitaux suffisante,  parce que, en règle générale, lui seul peut se permettre d'investir de telles quantités de valeurs pour développer un secteur qui, à court terme, est peu rentable. Mais, répétons qu'au niveau du capital dans son ensemble, ces investissements sont extrêmement rentables. C'est pourquoi, lorsque Cornélius Castoriadis (ancien trotskyste radical devenu l'un des grands théoriciens du réformisme tout azimut malgré quelques "beaux" restes tel le refus du mythe des pays "communistes") dit: "Du point de vue des faits, il y a sans conteste une partie de l'investissement qui sous une forme ou sous une autre 'profite' directement à la population travailleuse (réformiste et bien entendu populiste ndlr) (...) En fait, à part une petite fraction, les logements appartiennent à l'Etat, les loyers très bas représentent en vérité une subvention au logement et si l'on disposait d'éléments nécessaires pour le faire, on devrait traiter les logements comme accumulation du capital d'Etat et imputer aux revenus de la population la subvention que constitue la différence entre les loyers effectivement payés et les loyers 'normaux'" nous répondons que tout son creux bavardage sur les subventions ne sert qu'à cacher la réalité de l'exploitation. Le plat sociologue qu'il est devenu‑ plat comme une carpette sur laquelle le capital se frotte soigneusement les pieds en entrant dans la chapelle des idéologies où, ainsi lavé, il pourra dire "morts de faim, guerres, exterminations, massacres de prolétaires en lutte? non, cela n'est pas moi, ce sont les excès humains, le manque de démocratie, des réalités extra‑ capitalistes et je m'en lave les mains (et les pieds), j'ai été blanchi par les carpettes réformistes de tout poil!‑‑ le plat sociologue, disions‑nous, est incapable de se placer un tant soit peu du point de vue du prolétariat (qui détruira pratiquement la "population laborieuse", incapable de voir que les logements construits par l'Etat ne profitent pas (avec ou sans guillemets) aux prolétaires, mais au capital: que ces loyers très bas pour ces taudis représentent avant tout une subvention à l'exploitation. On pourrait longuement disserter sur les conséquences néfastes du développement des forces productives qui, hormis le fait que, sous le capital, il s'accomode toujours d'une diminution du travail nécessaire, d'une augmentation de l'intensité du travail, a comme conséquence que les immeubles s'écroulent toujours plus rapidement, que rien n'y fonctionne durablement, qu'ils sont toujours plus exigus, etc. Nous pourrions ainsi nous étendre encore sur les "dysfonctionnements" de la démocratie ‑ violences, privilèges, paupérisations,... autant de "dysfonctionnements" inhérents à la démocratie‑ sur le fait que loger dans certaines villes dont bien sûr Moscou est un privilège réservé aux bons citoyens ayant prouvé leur attachement au parti et à l'Etat: sur le fait que la répression passe par la perte du boulot et du logement pour tous ceux qui, d'une façon ou d'une autre, contestent. Mais nous laissons aux encenseurs du système capitaliste le soin d'en critiquer les "imperfections" et les "excès". Cette critique vise avant tout à cacher (et à réformer pour consolider) la réalité du système : l'irréductible antagonisme des classes, tout comme l'encens répandu dans les églises sert à cacher l'odeur de charogne dégagée par les cadavres des prolétaires sacrifiés sur leurs autels. Une "critique" de ce type ne sert qu'à renforcer le système capitaliste, qu'à maintenir notre exploitation et notre oppression, qu'à repousser la crise sociale qui ébranle de plus en plus violemment le système capitaliste et que le prolétariat travaille à amplifier pour détruire le capitalisme et avec lui, la question du logement. Nous voyons donc, qu'en aucun cas, le capital ne peut améliorer le sort du prolétariat; que le réformisme contient d'une part des idéaux, des illusions destinées à encadrer le prolétariat pour l'empêcher de lutter contre cette société de merde, et d'autre part, des aspects réalisables qui, telles la "propriété" et la "gratuité", lui permettent de garder sa crédibilité. Mais ces réformes ne servent qu'à appauvrir relativement et absolument les prolétaires, à les lier encore plus étroitement à ce système de malheur, à les encadrer, les contrôler et les réprimer. La solution à la question du logement ne peut que passer par la destruction du mode de production capitaliste.

Il ne nous reste plus, dans le cadre de ce travail, qu'à parler de l'attitude du prolétariat face à la question du logement, voir comment les luttes axées sur cette question peuvent éviter les multiples écueils que la bourgeoisie dresse sur leur chemin, comment le prolétariat peut étendre les luttes qui naissent sur la question du logement pour éviter de les enfermer dans un cadre qui leur servirait  de linceul. Nous essayerons ensuite de parler de l'attitude du prolétariat face aux problèmes du logement et donc des mesures qu'il prendra pour contrer ces problèmes pendant la dictature du prolétariat; et enfin, chose plus difficile, de la résolution, de la disparition des problèmes de logement sous le communisme, par le biais de la suppression de la rupture entre villes et campagnes, par la suppression même de la ville et de la campagne.

(à suivre)

"Voilà un exemple frappant de la manière dont la bourgeoisie résout dans la pratique la question du logement. Les foyers d'épidémies, les caves les plus immondes dans lesquelles nuit après nuit le mode de production capitaliste enferme nos travailleurs, ne sont pas éliminés, mais seulement... déplacés! La même nécessité économique les fait naître ici comme là. Et aussi longtemps que subsistera le mode de production capitaliste, ce sera folie de vouloir résoudre isolément la question du logement ou tout autre question sociale concernant le sort de l'ouvrier. La solution réside dans l'abolition de ce mode de production, dans l'appropriation par la classe ouvrière elle‑même de tous les moyens de production et d'existence." Friedrich Engels ‑ La question du logement.


CE18.4 Quelques aspects de la question du logement (3)