INTRODUCTION

"(...) pour le communiste, il s'agit de révolutionner le monde existant, d'attaquer et de transformer pratiquement l'état de choses qu'il a trouvé." K. Marx - L'Idéologie allemande. "Si la construction du futur et la perfection pour tous les temps n'est pas notre affaire, ce que nous avons à réaliser présentement en est d'autant plus certain : je veux dire, la critique impitoyable de tout ce qui existe, impitoyable également dans le sens que la critique ne recule pas devant les résultats auxquels elle aboutit ni non plus devant un conflit avec les puissances extérieures." K.Marx à Ruge. Le programme communiste est un programme de réappropriation humaine de la totalité du monde réel et aucune des sphères, aujourd'hui soumises à la stricte domination du Capital, ne saurait se soustraire à sa critique. La philosophie, comme ghetto de l'interprétation du monde, n'y échappe pas.  Le matérialisme dialectique, en tant qu'il s'attaque à cette catégorie, se présente face à elle, comme une anti-philosophie, c'est-à-dire, comme une praxis de la destruction de la philosophie. En ce sens, la critique dialectique de la philosophie trouve pleinement sa place, en tant que telle, dans le déroulement des luttes révolutionnaires contre toutes les sphères de la réalité sociale et vise à aboutir, au moment où se réalisera le dépassement de l'ensemble de la réalité sociale existante, au dépassement effectif de la philosophie elle-même. Tel est le sens profond de la célèbre phrase adressée par Marx aux activistes du "parti politique pratique" dans l'Allemagne de 1844, à qui il reproche de ne supprimer la philosophie que par décret : "vous ne pourrez supprimer la philosophie qu'en la réalisant". L'action révolutionnaire, si elle veut être conséquente, a comme corollaire une entière compréhension des raisons pour lesquelles le prolétariat s'insurge, afin que dans sa pratique, ce dernier puisse évaluer la portée de chaque action (passée, présente et à venir!) et ainsi pleinement comprendre le monde tout en le transformant. Dans le même texte (Critique de la philosophie du droit de Hegel), Marx s'adresse aux philosophes qui "croient pouvoir réaliser la philosophie sans la supprimer".  En critiquant ici les limites de l'interprétation philosophique, séparée de l'action réelle sur le monde, il affirme la complémentarité des deux attitudes, en ce que les deux façons de considérer et d'affronter le monde existant reproduisent, de manière inversée, la même erreur. Envisagée sous son aspect "pratique", d'un côté, ou sous son aspect "théorique", de l'autre, la révolution n'est pas saisie dans une totalité de pensée et d'action.  Cela conduit les uns à théoriser la révolution dans l'action pour l'action, considérée elle seule, comme le moteur du changement: c'est la position immédiatiste propre à tout gauchiste conséquent.  Tandis que les autres limitent la praxis révolutionnaire à l'attitude théorique critique; il suffit, d'après eux, pour transformer le monde, de changer les déterminations en partant des consciences : on tombe dans l'académisme, dans le propagandisme, négation du travail militant.  Ces ceux déviations parce qu'elle n'envisagent pas la globalité de ce que constitue la praxis révolutionnaire, entendue comme pratique et compréhension en mouvement de cette pratique, mènent au réformisme. Le matérialisme dialectique, envisagé dans sa totalité, c'est-à-dire comme connaissance et critique de la totalité, apparaît comme la réelle coïncidence entre la conscience et le réel.   Caractérisé comme tel, il diffère du tout au tout de l'attitude philosophique. La philosophie, dans son interprétation du monde, pressentait l'aliénation de l'homme, mais elle se heurtait, dans sa volonté de réaliser l'être humain aux limites dans lesquelles la recherche théorique la confinait.  Cette recherche théorique se résout dans la pratique avec le surpassement du prolétariat.  En transformant / bouleversant le monde, en dépassant l'antagonisme de classe dans lequel il est immergé, c'est-à-dire en se supprimant lui-même, comme être aliéné, le prolétariat réalise alors les fondements de la philosophie par l'action réfléchie qu'il mène sur le monde.  Il ne peut donc y avoir une quelconque philosophie marxiste ou prolétarienne parce que le matérialisme dialectique, en se posant comme expression théorique de la lutte de libération du prolétariat, refuse les présupposés implicites à la philosophie et n'envisage cette dernière qu'au travers de son inévitable dépassement.  Sans cela, on retombe inévitablement sur le point de vue bourgeois. "Le marxisme n'est ni une "économie", ni une "philosophie", ni une "histoire", ni une quelconque autre "science humaine" ou combinaison de ces sciences - ceci dit en se plaçant au point de vue de "l'esprit scientifique" bourgeois. (...) Ce que K. Marx se propose, c'est la "critique" de la philosophie bourgeoise, la "critique" de toutes les sciences humaines bourgeoises, en un mot la "critique" de l'idéologie bourgeoise dans son ensemble, et pour entreprendre cette critique de "l'idéologie" comme celle de "l'économie" bourgeoise, il se place au point de vue de la classe prolétarienne." (K. Korsch - Marxisme et philosophie) C'est ce point de vue que de nombreux "marxistes" perdirent à maintes reprises, dans leur attitude vis-à-vis de la philosophie ! Historiquement, les falsifications qu'a connu le marxisme furent toujours liées aux falsifications du matérialisme dialectique : en 1903 déjà, quand Lénine publia "Matérialisme et Empiriocriticisme" pour lutter contre la tendance Bogdanov-Lounatcharsky, les "controverses philosophiques" ne faisaient qu'occulter de multiples divergences pratiques et tactiques existantes au sein des bolcheviks.  Pour Lénine, il fallait gagner la classe ouvrière au matérialisme ; une révolution ne peut s'accommoder de l'idéologie conciliatrice et douceâtre des théories idéalistes, "il lui faut le radicalisme audacieux et exaltant du matérialisme" (A. Pannekoek). (1)

(1 )  cf. "Notes critiques sur le matérialisme dialectique" dans "Le Communiste" n°13" ainsi que la note sur "Lénine philosophe" de Pannekoek à la fin de l'article.

Pour ce faire, il substitue " l'esprit" à la dialectique de Hegel et le remplace par "matière", ce qui revient à une simple substitution terminologique et ramène en fin de compte le vieux débat entre matérialistes et idéalistes déjà dépassé par Hegel.  Quelques années plus tard, philosophant sur le socialisme dans un seul pays, Staline a tout simplement rayé le principe moteur de la dialectique : la négation de la négation!  Pour expliquer qu'en URSS règne le communisme achevé, il vaut effectivement mieux "oublier" que le prolétariat, en exerçant sa dictature sur la bourgeoisie, doit se nier lui-même comme classe.  En limitant le principe dialectique de la négativité à son premier terme, les staliniens font du prolétariat (et donc de son exploitation)... le communisme!  Les questions méthodologiques, abandonnées à la "science socialiste" devenue positive (!) sont considérées comme des questions annexes et dont l'intérêt ne se situe que dans l'affirmation de leur programme contre-révolutionnaire.         Ce positivisme (2) apparaît pour ce qu'il est : la théorisation du progrès capitaliste, au travers de l'apologie de l'ouvrier en tant qu'exploité, en tant que vendeur de sa force de travail, c'est-à-dire en tant que capital! Staliniens et gauchistes se rejoignent dans la défense et la propagande de ces vulgaires conceptions. A un autre niveau, on trouve aujourd'hui sur le "marché philosophique" une masse de "nouveaux" marxologues qui ne s'opposent théoriquement entre eux que pour mieux se retrouver d'accord quant à la perpétuité de la philosophie.  Il ne s'agit pas pour eux de détruire cette dernière, mais bien d'éterniser le débat philosophique, sous couvert du label "marxiste" aujourd'hui reconnu.  "Marxistes" et "anti-marxistes" se renvoient maintenant la balle avec d'autant plus de virulence à dénoncer l'adversaire qu'ils se retrouvent coincés sur le même terrain des débats d'idées, bavardages contre bavardages, prêts au besoin à changer de camp pour convaincre de plus nombreux supporters à leur camelotte philosophique respective.  Ainsi, le "nouveau philosophe" Glucksman devenu anti-communiste de choc et humaniste bêlant devant le premier massacre de bébés phoques venu, s'oppose à présent, dans une symétrie on ne peut plus complémentaire, à son ancienne image, tout aussi puante ; celle du Glucksman prêtre maoïste, fanatique du "marxisme-léninisme" et défenseur inconditionnel de Staline ! Quant aux écrits de Marx contre la philosophie, ces tristes pinailleurs ne daignent y voir que des textes "encore témoin de l'immaturité du jeune Marx".  Que ce soit en appelant à un renouveau philosophique ou en ignorant tout simplement les questions méthodologiques, marxologues et gauchistes témoignent de leur incompréhension du matérialisme dialectique en ce qu'ils ne perçoivent pas que la méthode utilisée pour affirmer le programme est en rapport direct avec la manière dont on s'est situé dans la lutte des classes.

(2)  D'une façon ou d'une autre, la bourgeoisie, quelle que soit la couleur derrière laquelle elle se camoufle, revient toujours un moment ou l'autre au positivisme (déjà synthétisé au milieu du 19ième siècle par Auguste Comte), c'est-à-dire, à la théorisation du mouvement du monde comme perpétuel processus de progrès humain lié au développement continu des sciences; cette façon de concevoir la réalité n'est que l'explication idéologique fournie par la classe dominante quand à la manière dont elle aménage continuellement l'exploitation.   Syndicalistes, humanistes, démocrates,... progressistes de tout poil ont pour but la réforme de la dictature de la valeur ; leur rôle est de rendre plus viable... ce qui devient de plus en plus insupportable! D'Auguste Comte à Althusser, le Progrès qu'ils théorisent avec tant d'acharnement constitue l'élément "dynamique" - affirmation de l'affirmation !- du maintien de l'ordre capitaliste.

"Le caractère tragique de la situation de classe de la bourgeoisie réside en ceci que non seulement il est de son intérêt, mais qu'il lui est inéluctablement nécessaire d'acquérir, sur chaque question particulière, une conscience aussi claire que possible de ses intérêts de classe, mais que cela doit lui devenir fatal, si cette même conscience claire s'étend à la question portant sur la totalité" (...) "L'histoire idéologique bourgeoise n'est qu'une lutte désespérée pour ne pas voir l'essence véritable de la société créée par elle, pour ne pas prendre conscience réellement de sa situation de classe."      "(...) avec le point de vue de classe du prolétariat, un point est trouvé à partir duquel la totalité de la société devient visible." (...) "La méthode marxiste, la dialectique matérialiste en tant que connaissance de la réalité, n'est possible que d'un point de vue de classe, du point de vue de la lutte du prolétariat." Histoire et conscience de classe - G. Lukacs. Les thèses sur Feuerbach, "erreurs de jeunesse" (!!!), sont l'occasion de rappeler, à travers les commentaires qui en sont faits ici, l'invariance du marxisme comme méthode d'analyse et d'action révolutionnaire.  Elles ont la force d'exposer également un certain niveau de synthèse de ses principes méthodologiques au travers de la critique faite à la philosophie matérialiste de Feuerbach. Engels les publia à l'occasion d'une réimpression de son texte "Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande". En feuilletant l'énorme liasse de feuillets de l'Idéologie allemande, texte qui ne fut jamais publié du vivant de leurs auteurs, Engels était tombé sur un vieux cahier de Marx où se trouvaient 11 thèses. "Ce sont des notes en vue d'une élaboration ultérieure, jetées sur le papier, nullement destinées à l'impression, mais inestimables comme étant le premier document où est déposé le germe génial de la nouvelle conception du monde" Avant-propos à "Ludwig Feuerbach et la fin... " Cette conception du monde, Marx le précise dans ces thèses, est intimement liée à la praxis prolétarienne et ne peut se comprendre rationnellement que du point de vue de l'action de la classe révolutionnaire.  C'est ce que nous voulons développer ici : l'apparition du matérialisme dialectique n'est, comme le dit K. Korsch, "que "l'autre aspect" de l'apparition du mouvement prolétarien réel" et surgit au moment même où la bourgeoisie perd définitivement sa faculté de penser.  Ce que sa condition de classe révolutionnaire en lutte contre les vestiges de la féodalité  lui avait permis de comprendre, trouve ses limites matérielles là où, maintenant, elle se veut le gardien de l'ordre qu'elle a nouvellement établi.  Le point de vue bourgeois s'est donc arrêté là où en est resté sa praxis sociale.  Là domination exercée sur la société restreint sa vision du monde à une compréhension figée de l'état social qu'elle maintient en place tant bien que mal. Le prolétariat, contraint de résoudre l'extraénisation (3) propre à son être, dévoile, par l'analyse dialectique, les contradictions présentes dans chaque manifestation de la réalité; la classe aujourd'hui dominante n'entend voir, quant à elle, dans le mouvement du monde, qu'un lent processus évolutif d'éternel progrès où les brusques ruptures (crises- guerres) ne peuvent être considérées que comme des accidents. En refusant de voir la contradiction (et donc le dépassement de la contradiction : la négativité) comme le moteur propre à toute la réalité humaine (qu'elle soit sociale ou physique), la bourgeoisie s 'empêche de comprendre la réalité elle-même.  Voilà pourquoi le marxisme ne s'apprend pas, n'en déplaise aux innombrables vieux rats qui croassent la Marxologie dans ces musées froids de la science "universelle" que sont les universités (même "ouvrières")! Toute appréhension marxiste dialectique de la réalité dépend en dernière instance, de la façon dont on s'est posé par rapport aux antagonismes de classe.  Le marxisme, comme "théorie des conditions de libération du prolétariat" ne peut donc se comprendre que du point de vue prolétarien, du point de vue de l'inévitable résolution de la contradiction entre prolétariat et bourgeoisie par la dictature du prolétariat pour l'abolition de toutes les classes sociales, et ce point de vue, on le comprend, sonne aux oreilles des bourgeois comme les dissonantes trompettes du jugement dernier.  Considérée sous son aspect idéaliste et matérialiste vulgaire, la dialectique peut momentanément séduire l'"esprit éclairé" des bourgeois bien-pensants, en ce qu'elle semble d'une manière ou d'une autre glorifier l'ordre existant, mais sous son aspect révolutionnaire, (...) elle est un scandale et une abomination pour les classes dirigeantes et leurs idéologues doctrinaires, parce que dans la conception positive des choses existantes, elle inclut du même coup l'intelligence de leur négation fatale, de leur destruction nécessaire; parce que saisissant le mouvement même, dont toute forme faite n'est qu'une configuration transitoire, rien ne saurait lui en imposer parce qu'elle est essentiellement critique et révolutionnaire. " (Postface de la 2ème édition allemande du Capital - K.Marx)

(3) A propos de l'extraénisation, cf. l'article: "De l'aliénation de l'homme à la communauté humaine",   dans "Le  Communiste" n°14

1/ Le grand défaut de tout le matérialisme passé (y compris celui de Feuerbach) , c'est que la chose concrète, le réel, le sensible, n'y est saisi que sous la forme de l'objet ou de l'intuition , non comme activité humaine sensible, comme pratique; non pas subjectivement.  Voilà pourquoi le côté actif se trouve développé abstraitement en opposition au matérialisme, par l'idéalisme ; celui-ci ignore naturellement la réelle activité sensible comme telle.   Feuerbach veut des objets sensibles, réellement distincts des objets pensés : mais il ne saisit pas l'activité humaine elle-même comme activité objective. (...) La conception de la réalité que véhicule le matérialisme bourgeois est une conception basée sur une vision figée des objets, de la nature, des choses sensibles, bref du monde réel.  Le concret est considéré de façon arrêté, fixé une fois pour toute comme matière morte.  Les yeux rivés sur l'objet, le matérialiste vulgaire ne parvient pas à élever son point de vue de la simple existence passive de la chose observée.  Pour lui, une tasse n'est rien d'autre qu'une tasse !  Le marxisme envisage dialectiquement la réalité et reconnait, quand à lui, en chaque chose le résultat d'une activité humaine, d'une pratique sociale.  Les objets sont avant tout des objets créés par l'homme, des cristallisations de leur activité : le "concret" est donc avant tout produit de la réflexion et de l'action humaine. "Même quand la réalité sensible est réduite à un bâton, au strict minimum, elle implique l'activité qui produit ce bâton."   (K.Marx -L'idéologie allemande).

La simple considération de l'objet créé implique donc immédiatement le sujet créateur.  Les rapports du sujet à l'objet - termes philosophiques pour expliquer les rapports de l'homme (sujet) à ce qui l'entoure (objet) -expriment, ne fut-ce que par cette dissociation terminologique, le fossé conceptuel que la philosophie a installé au sein de ce qui constitue en fait une unité organique fondamentale. La réalité dite "extérieure" à l'homme n'est rien d'autre que le produit de son for intérieur, de son être actif, et cet être, à son tour, a trouvé ses déterminations essentielles dans le monde tel qu'il l'a découvert en naissant.  Le matérialisme bourgeois évacue cette liaison historique existant entre l'homme et ce qui l'entoure. Le raisonnement vulgaire sépare l'environnement de l'homme, le milieu dans lequel il existe et agit, en sphères distinctes où la "nature" occupe une place particulière.  Pour les esprits bourgeois, la "nature" se conçoit comme une entité à part, faite des éléments simples dont se composait le milieu de l'homme, aux tout débuts de son histoire, alors que son intervention sur la matière primitive était encore très limitée. Projetée telle quelle à notre époque et donc coupée de son histoire -l'histoire de sa transformation par l'homme  -, la 'nature' reste aujourd'hui encore, pour la pensée dominante, un monde d'observation à part, bien distinct de l'être humain et de son intervention, un monde extérieur à explorer scientifiquement.  Mais dans la réalité, par son activité, l'homme, tout au long de son développement, a affronté et intégré continuellement cette nature primitive.  Il se l'est appropriée en la transformant à tel point qu'il peut à peine reconnaître la matière initiale.  Tout au long de ce processus, c'est l'homme lui-même qui s'est transformé et a ainsi modifié sa propre nature.  La nature pour l'homme, c'est la société humaine!  Son environnement est donc directement déterminé par sa capacité d'intervention sur ce qu'il vit.  Le milieu naturel de l'homme est tout simplement le milieu au sein duquel il évolue, que celui-ci soit principalement composé de plastique ou de végétal! Ainsi, les prolétaires qui mendient sur le macadam, logent dans des baraques en tôle et n'aperçoivent plus de vert dans les centres urbains que la propagande électorale des très hygiéniques écologistes, ne sont pas plus "séparés de leur milieu" (ici, le béton et l'acier!) que les prolétaires qui crèvent de faim dans "l'harmonie naturelle" des campagnes asiatiques ou des déserts africains! En ne voulant reconnaître dans la "nature" qu'une entité à part, extérieure à l'homme, le matérialisme bourgeois a tout simplement occulté le fait que toute l'histoire de la "nature" n'est que l'histoire de la transformation par l'homme, de son milieu.

En restant (pour la détruire!) sur le terrain de la terminologie philosophique, Marx critique, dans le début de cette première thèse, les considérations matérialistes vulgaires sur l'objet en tant que ce dernier n'est pas envisagé subjectivement, c'est-à-dire comme pratique subjective, comme production humaine. Feuerbach, dit-il, ne fait pas l'erreur idéaliste et considère l'objet sensible distinctement de l'objet pensé; mais l'activité de l'homme en elle-même, l'activité subjective, il ne parvient pas à la saisir, comme activité objective, comme une activité de production de choses sensibles, comme une action modificatrice sur la nature et l'ensemble du monde réel. En restreignant la chose concrète au monde "objectif" en tant que tel, les matérialistes ont réduit le côté "actif" de l'homme à un déterminisme vulgaire. Le côté agissant de l'homme, l'aspect actif a été développé par l'autre grand courant de pensée philosophique: l'idéalisme. Là où le matérialisme ne trouvait aucun rapport entre l'objet sensible et l'activité humaine sensible, l'idéalisme confiera à l'homme pensant la totale emprise sur la réalité extérieure.  Le point de vue idéaliste représente l'antithèse complémentaire à la théorie matérialiste dans le sens où ici le rapport actif de l'homme à la réalité (absent chez les matérialistes) est poussé à son comble : le monde réel, extérieur à l'homme, est considéré comme produit de l'homme, mais de manière abstraite, c'est-à-dire comme produit pensé de l'homme.   Développé de façon abstraite, dit Marx, parce qu'évidemment les idéalistes, en donnant la détermination principale à "l'esprit" en opposition à la "matière", refusent de reconnaître l'activité humaine comme telle. Pour eux le produit humain n'est pas un produit sensible, matériel.  C'est Berkeley qui, conséquent avec les présupposés idéalistes va pousser cette théorie jusqu'à l'absurde, les objets n'existant, d'après sa théorie immatérialiste, que dans l'esprit des hommes : je suis assis sur une chaise, mais cette chaise n'existe pas, ce n'est qu'une idée; je suis assis parce que je le pense et en dehors de moi, de ma pensée, cet objet n'a aucune matérialité !  Le curé Berkeley savait ou il voulait en arriver ; si la pensée "impure" et tellement "limitée" de l'homme comporte une telle emprise sur le monde extérieur, c'est qu'il doit exister quelque part dans l'univers une puissance de pensée absolue, un esprit pur, auquel l'homme ne peut que se soumettre : Dieu ! On le voit, si le matérialisme vulgaire et l'idéalisme s'opposent, ce n'est que pour mieux se compléter. Le matérialisme dialectique, en ce qu'il remet en cause la façon même dont est posé le débat matière - pensée à la base de l'opposition entre les deux tendances philosophiques (est-ce la matière qui détermine la pensée ou le contraire?) produit dans le dépassement des deux courants une synthèse supérieure ou l'être conscient forme une totalité indissociable (inséparable de ce qui l'entoure aussi), et si en dernier ressort la matière détermine la pensée, c'est en considérant la pensée comme une expression matérielle et non pas comme une entité abstraite n'ayant aucun rapport avec ce que l'on appelle communément le monde matériel. La compréhension de la réalité comme unité de la diversité est un trait essentiel du raisonnement dialectique.  Le raisonnement dialectique refuse le dualisme esprit - matière (refuse tout dualisme!) parce qu'il comprend l'impossibilité d'enfermer l'un ou l'autre de ces concepts dans une sphère finie. "Le raisonnement en général, et la science en particulier, classent dans un système de concepts précis et de lois rigides ce qui dans le monde réel des phénomènes présente toutes les gradations et toutes les transitions.  Le langage, par l'intermédiaire des noms, sépare les phénomènes en groupes; tous les phénomènes d'un même groupe, spécimen du concept, sont considérés comme équivalents et invariables.  En tant que concepts abstraits, deux groupes diffèrent de manière tranchée, alors que dans la réalité ils se transforment et se fondent les uns dans les autres. Le bleu et le vert sont deux couleurs distinctes mais il existe des nuances intermédiaires et il est impossible de discerner ou finit le bleu et où commence le vert. Il est impossible de dire à quel moment de son développement une fleur commence ou cesse d'être une fleur.  L'expérience quotidienne nous montre qu'il n'y a pas d'opposition absolue entre le bien et le mal et que le comble du droit peut être le comble de l'injustice, comme le dit l'adage latin. La liberté juridique prend en réalité dans le système capitaliste la forme de l'esclavage pur et simple. Le raisonnement dialectique est adapté à la réalité car, dans le maniement des concepts, on n'y perd pas de vue qu'il est impossible de représenter l'infini par ce qui est fini, ou le dynamique par le statique : chaque concept doit se transformer en de nouveaux concepts et même dans le concept contraire.  Le raisonnement métaphysique et non- dialectique, tout au contraire, mène à des affirmations dogmatiques et à des contradictions, car il voit dans les concepts des entités fixes et indépendantes qui forcent la réalité du monde. " Anton Pannekoek - Lénine philosophe.

Le matérialisme dialectique s'attaque violemment aux conceptions dualistes de la réalité.  C'est donc bien la façon même de concevoir la réalité qui fait du marxisme, comme méthode de pensée, la négation du matérialisme, et de l'idéalisme.  On s'est trop souvent servi de la consonance "matérialiste" pour faire passer, sous couvert d'une terminologie dialectique, ce qui n'était rien d'autre qu'un matérialisme bourgeois.(4)

1/  (...)C'est pourquoi il ne considère, dans "l'Essence du christianisme", que le comportement théorique comme véritablement humain, tandis que la pratique n'est conçue et saisie que dans sa manifestation sordidement judaïque.  Il ne comprend donc pas la signification de l'activité "révolutionnaire", de l'activité "pratiquement critique". Feuerbach, on l'a vu, veut des objets, la matière, réellement distincts des objets de la pensée, des idées, mais il ne comprend pas l'activité humaine comme une activité de perpétuelle transformation des objets, de la nature, des pensées et donc de la réalité. Il ne comprendra donc pas l'importance de la pratique, de la transformation de la réalité.  En se réfugiant dans une conception "supérieure" des choses (l'"Amour universel", le "Genre humain"), il ne s'attarde pas à la critique des conditions de vie réelles. "Il retombe par conséquent dans l'idéalisme, précisément là où le matérialiste communiste voit à la fois la nécessité et la condition "d'une transformation radicale tant de l'industrie que de la structure sociale."  (Karl Marx - L'Idéologie allemande) Le prolétariat nié dans le "Genre" est considéré comme une calamité de l'histoire et en ne voulant pas voir le caractère révolutionnaire de la classe exploitée, Feuerbach ne lui laisse plus que la perspective de se libérer individuellement de son aliénation en recherchant activement son "Etre profond" par "l'intuition, le sentiment, l'amour. "Cependant, ces millions de prolétaires ou de communistes ont une tout autre opinion à ce sujet et ils le prouveront, en temps voulu, quand ils mettront leur "être" en harmonie avec leur "essence" dans la pratique, au moyen d'une révolution."! Marx - L'Idéologie allemande. "L'essence du christianisme" écrit en 1841 par Feuerbach est une critique psychologique et anthropologique du phénomène religieux.  Le serment d'adhésion à l'ici-bas fait par Feuerbach était une rupture brutale avec l'idéalisme de Hegel, et toute une série de jeunes penseurs allemands contemporains furent impressionnés par cette critique de la religion.

(4) Lénine, par exemple, a ramené la "réalité objective" au concept philosophique "matière". Toute réalité est alors restreinte à la seule matière physique. Or, pour le matérialisme dialectique, le monde réel est tout autant constitué d'objets palpables que d'idées humaines. Comme le dit Pannekoek : "Si (...) nous voulons représenter notre monde d'expérience tout entier le concept de matière physique ne suffit pas; nous avons besoin d'autres concepts comme l'énergie, l'esprit, la conscience." (Lenine philosophe)

Engels lui-même reconnut le mérite de Feuerbach -"nous fûmes tous momentanément feuerbachiens"- d'avoir pour la première fois proclamé que la réflexion philosophique ne devait pas se confiner aux penseurs spécialisés et autres grands académiciens qui, en raison de leur titre, s'arrogeaient le droit exclusif d'instruire le monde de leurs pensées éclairées.  Marx aura pu lui aussi, malgré sa critique du matérialisme contemplatif, tirer cette prémisse fondamentale de la lutte contre la philosophie qu'est ce que Feuerbach nomme son "impératif catégorique". "Ne veuille pas être philosophe par contraste avec l'homme, sois rien d'autre qu'un homme pensant; (...) pense dans l'existence, dans le monde comme un membre de ce monde, et non dans le vide de l'abstraction, telle une monade esseulée, tel un monarque absolu, tel un Dieu indifférent, extra-terrestre". L. Feuerbach - 1843

Feuerbach est le philosophe qui a le plus théorisé sur la religion.  Il s'est attardé à démontrer abstraitement que Dieu n'existait pas.  Il ne va pas jusqu'à nier pratiquement la puissance religieuse. En limitant ainsi sa critique au terrain idéologique, il ne peut reproduire méthodologiquement qu'une autre idéologie, c'est-à-dire une autre explication partielle d'un phénomène partiel de la vie sociale. Lorsqu'il oppose ainsi une idéologie à une autre, il oublie la lutte contre le monde qui existe réellement, même si évidemment à un autre niveau, lutter contre les idéologies (même théoriquement dans le cadre de la lutte révolutionnaire) matérialise l'opposition pratique au  monde réel dont les idéologies sont parties intégrantes. L'analyse marxiste est intimement et à tout moment liée à la praxis, c'est-à-dire à la pratique et à la compréhension en mouvement de cette pratique : c'est la classe qui comprend ses propres intérêts de classe, le mouvement qui comprend son propre mouvement.  De plus, en ne portant une attaque (même puissante) qu'à une parcelle de la réalité à laquelle il s'affronte (la religion), Feuerbach ne fait dans sa pratique que contester; l'activité contestataire ne servant en dernière instance qu'à renforcer le système en lui montrant ses failles et en lui permettant ainsi de résoudre ses imperfections par des aménagements adéquats. Marcuse, Cohn-Bendit, Babar, Brice Lalonde et autres "féministes", "anti-racistes", "pacifistes",... sont autant d'expressions contemporaines de la critique parcellisée, contestatrice, en fin de compte, réformiste. Théorique et pratique, la critique du Capital doit viser à la totalité, sinon elle n'atteint rien.  En ne considérant que l'attitude théorique comme véritablement "humaine", Feuerbach (de même que tous les penseurs bourgeois) s'empêche une action réelle sur le monde.  La conception qu'il a de la pratique développée dans "l'Essence du christianisme" fait du judaïsme dont le principe serait "le plus pratique du monde" un égoïsme déguisé en religion. Comparant le judaïsme à "un christianisme profane" et le christianisme à "un judaïsme clérical", il applique en fait l'adjectif "sordide" à la religion en général. "La conception pratique est une conception sordide, entachée d'égoïsme, car en l'adoptant je me comporte à l'égard des choses dans mon seul intérêt" Feuerbach -L'Essence du christianisme. Marx critique la façon dont Feuerbach conçoit la pratique et explique le pourquoi de sa conception par l'attitude de stricte contemplation qu'il a adopté par rapport au monde.  N'ayant pas saisi l'importance de l'activité humaine elle-même, il ne parvient pas plus à saisir l'importance de l'action révolutionnaire, "de l'activité pratiquement critique."

2/  La question de savoir si le penser humain peut prétendre à la vérité objective n'est pas une question de théorie, mais une question pratique.  C'est dans la pratique que l'homme doit prouver la vérité, c'est-à-dire la réalité et la puissance, l'ici-bas de sa pensée.  La querelle de la réalité ou de l'irréalité du penser -qui est isolé de la pratique- est un problème purement scolastique.  Dans cette deuxième thèse, Marx réaffirme, avec force, la primauté de la pratique comme puissance d'affirmation de la réflexion que l'homme porte sur la réalité; on ne juge pas un homme sur l'idée qu'il se fait de lui-même mais d'après ses actes.  Bien souvent le mouvement  réel est en totale contradiction avec le drapeau derrière lequel il  se déroule.  Les ouvriers qui aujourd'hui en Pologne s'agenouillent  devant l'anus artificiel du pape et brandissent le torchon national  polonais pourraient donner l'impression que leur lutte se limite à un soutien patriotique à l'Etat qui les écrase.   Pourtant, en organisant des grèves sauvages, en éteignant les hauts-fourneaux, en s'opposant violemment à l'ordre établi (mélange savant de matérialisme vulgaire -le POUP- et d'idéalisme -les messes télévisées), les prolétaires de Pologne organisent le sabotage de l'économie nationale. Et en remettant ainsi en cause -très pratiquement !- l'extorsion de plus-value, ils s'attaquent objectivement au fondement de la loi de la valeur, c'est-à-dire au Capital lui-même et à tout ce dont ce dernier a besoin pour se renforcer.  Par leur pratique, les ouvriers polonais luttent donc contre la religion, contre la nation.  Il serait faux, bien entendu, de prétendre à l'inoffensivité des idéologies derrière  lesquelles  le prolétariat, par manque de rupture avec la pensée dominante, décide de se battre, et il est clair que si, à plus long terme, il ne parvient pas à se dégager de l'emprise que la bourgeoisie conserve encore sur lui grâce à la pression monstrueuse exercée sur les consciences, alors ces idéologies, comme force matérielle, feront subir  aux luttes menées une involution qui ne peut les mener qu'à une défense du Capital par son aménagement.  Fondamentalement, c'est dans la pratique sociale que l'homme parvient à exprimer la réalité et la force de sa pensée.  Là où les philosophes appellent à dissoudre les idées religieuses dans la "conscience de soi", haute expression de la libération des "dictatures" qui régnent sur l'Homme, l'activité révolutionnaire démontre qu'il n'est pas possible de réaliser véritablement cette libération "ailleurs que dans le monde réel et autrement que par des moyens réels" K. Marx - L'Idéologie allemande. En ce sens, le marxisme n'entretient absolument aucun rapport avec ce fantôme décevant pourchassé inlassablement par la science bourgeoise: "l'objectivité".  Le fait même d'envisager un monde où l'homme analyserait extérieurement la réalité donne la mesure de l'aberration d'une telle conception, car si celui-ci n'est pas lui-même dans le monde réel, quelle perception peut-il encore en avoir ?  Et où se trouve-t-il, alors ?  Comment concevoir l'homme en dehors du monde réel ? La notion même d'objectivité est liée à une vision dichotomisée de l'homme et de ce qui lui serait extérieur (qui devient donc l'objet de son analyse), conception déjà critiquée dans la première thèse. Mais où commence et où finit cette extériorité de l'homme ?  A nouveau ici, l'analyse métaphysique cherche à ranger dans ses sombres tiroirs, l'humain d'un côté, bien déterminé, fini et limité, et de l'autre, le "monde extérieur" à l'homme, "l'inhumain".  Le Capital est la plus resplendissante négation de ce dualisme vulgaire : l'homme est imprégné du caractère inhumain que revêt la "vie" sous le règne de la valeur. Ce qui reste d'humain en lui est la lutte qu'il mène contre la déshumanisation continuelle infligée à son être par ce que la pensée bourgeoise appelle pudiquement "le monde extérieur". La domination de classe subie par le prolétariat ne se limite pas au caractère "physique" des forces organisées de la répression bourgeoise : le Capital a mis ses flics au sein même de nos têtes ! Le corps humain est littéralement subsumé (5) par ce "monde extérieur" : la morale, l'idéologie, la religion, la façon même de raisonner sont autant d'expressions d'une intériorisation de ce qui nous domine.  Comment dés lors prétendre une neutralité de la pensée et de l'intervention sur la réalité, le marxisme renonce d'emblée à cette illusion et entretient au contraire  la relation la plus étroite qui soit avec la lutte pratique que mène la classe ouvrière.  Et c'est cette lutte pratique, expression de l'emprise réelle sur le monde, qui en dernière instance sera l'affirmation de la justesse de la réflexion portée sur les questions humaines.  Le marxisme refuse toute réduction de sa praxis à un simple débat d'idées : vérité contre vérité.  Posés comme tels, ces duels théoriques reviennent à faire du communiste réel, un communiste représenté, c'est-à-dire ramené à la condition d'adversaire philosophique, rabaissé au rang de vulgaire marxologue.  Bien plus, le marxisme s 'oppose catégoriquement aux vérités absolues, expressions laïques de l'idéalisme; le matérialisme dialectique renvoie les vérités éternelles et "en soi" dans l'au-delà de la Liberté, de l'Egalité, aux côtés des idéaux moraux et religieux.  Ces vérités impérissables et immuables que la philosophie et la science auraient pour mission de découvrir ne sont que des représentations d'un rêve.  "Et pas même un beau rêve, car une idée immuable invariable ne serait plus susceptible d'aucun développement" (K. Korsch).  La pratique de la vie elle seule soumet la justesse du raisonnement à une épreuve aussi permanente qu'impitoyable. 

3/ La doctrine matérialiste de la transformation par le milieu et par l'éducation oublie que le milieu est transformé par les hommes et que l'éducateur doit lui-même être éduqué.  Aussi lui faut-il diviser la société en deux parties, dont l'une est au-dessus de la société.  La coïncidence de la transformation du milieu et de l'activité humaine ou de la transformation de     l'homme par lui-même ne peut être saisie et comprise rationnellement que comme praxis révolutionnaire. L'histoire fait tout autant l'homme que l'homme fait l'histoire. C'est dans cette affirmation dialectique de la globalité que représente le mouvement historique comme processus unitaire où l'homme, déterminé par l'histoire, influence à son tour le déroulement historique par son action sur le monde, que réside le dépassement des conceptions antithétiques et complémentaires des philosophies matérialistes et idéalistes.  Les vieux matérialistes ("rajeunis" aujourd'hui par plus d'un marxologue!) n'avaient voulu voir dans le mouvement de l'histoire qu'une simple détermination où les hommes, produits des circonstances passées, ne pouvaient modifier leur vécu et le milieu dans lequel ils évoluent, que dans le cadre de nouvelles déterminations.  Ils oubliaient par là que ce sont précisément les hommes qui transforment leur milieu. De cette manière, les matérialistes vulgaires s'empêchaient de comprendre l'importance de l'action révolutionnaire, de l'activité humaine consciente, comme pratique modificatrice de l'histoire.  Ils en arrivent alors à considérer la transformation de la conscience par une nouvelle éducation, comme la nécessité de ce monde.  Aujourd'hui encore le matérialisme bourgeois trouve sa place dans les projets d'aménagement de la société par les expériences d'éducation "alternative",

(5)  Les termes "subsumer", "subsomption", élargissent la notion de "domination", souvent comprise comme oppression extérieure, à l'imprégnation, c'est-à-dire à l'intériorisation de cette domination.

La transformation des consciences de l'enfant, de  l'asocial, du marginal, .... aurait comme corollaire la transformation de la société. Mais ce que ces tristes réformateurs des consciences oublient ici, c'est précisément le déterminisme absolu qu'ils affirmaient à la base de leur conception du monde : les écoles, strictement déterminées par les besoins du Capital, ont pour seule fonction la production de prolétaires, d'êtres humains à soumettre à la dictature de la valeur ! Lorsqu'ils exigent la transformation des consciences, ils ne font qu'appeler à interpréter différemment ce qui existe, c'est-à-dire, à l'accepter au moyen d'une interprétation différente!!!  Le prolétaire que la révolte contre le système capitaliste a mené en tôle, trouve à sa sortie des centres d'accueil qui s'efforceront de donner un goût moins amer aux litres de sueur qu'il aura à déverser bientôt dans les camps de travail. Les matérialistes divisent la société en deux parties séparées ; les éducateurs et les éduqués; le philosophe, l'artiste, l'idéologue, porteurs de la conscience humaine, éducateurs absolus et leur élève, l'homme inculte.  Conception antidialectique à nouveau, parce qu'elle ne voit pas le caractère d'interaction que contient toute relation. Lorsque s'énonce une information, la façon même dont elle est reçue, renvoie à son auteur un retour critique qui ne peut que l'amener à préciser sa pensée, à perfectionner l'enseignement qu'il a à faire et ainsi donc, a s'éduquer lui-même. Le matérialisme vulgaire a critiqué le manichéisme, les séparations du bien et du mal, du beau et du laid, mais sans jamais comprendre le phénomène d'interaction propre à toute contradiction.  Même chose pour la conception du parti et de la classe, évidemment distincts, mais en interaction continuelle.  Le principe même de la compréhension dialectique est de voir dans la théorie révolutionnaire, l'expression du mouvement révolutionnaire. Lorsqu'en 1917, quelques mois avant l'insurrection d'octobre, Lénine écrit "L'Etat et la Révolution", où il appelle à la destruction de l'Etat bourgeois, il ne s'agissait pas de "l'intuition géniale d'un penseur hors du commun": sans pour autant nier les qualités -ni les tares ! - propres à Lénine, son livre exprimait avant tout la force (et les limites!) du mouvement révolutionnaire à ce moment et est donc à considérer comme le pur produit de ce mouvement. "L'existence d'idées révolutionnaires à une époque déterminée présuppose déjà l'existence d'une classe révolutionnaire".  (K. Marx) Les idéalistes, quant à eux, ont toujours nié les déterminations sociales et n'ont voulu voir dans la réalité mouvante que l'action de la pensée humaine.  Ils donnent cette fois-ci encore la prépondérance à la pensée, à l'influence de l'idée, libre de toute contingence "matérielle".  Dans la domination d'une classe sur l'autre, ils ne veulent voir que la domination d'une idée sur l'autre.  Séparée ainsi des individus qui les portent et qui dominent réellement, il est alors facile d'envisager l'Idée (l'idée par excellence) comme une abstraction isolée, comme une "autodétermination" du concept qui se développe, seul, tout au long de l'histoire. Les matérialistes perfectionnent cette tyrannie du "Concept" en le personnifiant par les penseurs, philosophes, moralistes et autres idéologues, alors considérés comme les "fabricants de l'histoire".  Les grands bouleversements historiques ne sont plus envisagés comme expressions de la lutte sociale ou du dépassement de rapports sociaux périmés, mais sont attribués au génie des grands hommes.  Matérialistes et idéalistes se complètent ; les premiers se représentent le processus historique comme "une simple collection de faits sans vie", les seconds comme "l'action imaginaire de sujets imaginaires". Ils ne comprennent pas la lutte des classes comme force motrice de l'histoire.

"... chaque stade offre un résultat matériel, une somme de forces productrices, une relation historiquement créée avec la nature et entre les individus, dont chaque génération hérite de sa devancière, une masse de forces productrices, de capitaux et de circonstances qui, d'une part, sont modifiées, certes, par la nouvelle génération, mais qui lui prescrivent, d'autre part, ses propres conditions d'existence et lui impriment un développement déterminé, un caractère spécifique.  Bref, cette conception de l'histoire montre que les circonstances font les hommes tout autant que les hommes font les circonstances". Karl Marx -L'Idéologie allemande. La coïncidence de la modification des circonstances (le fait donc, que les hommes produits de l'histoire, sont transformés par l'histoire) et de l'activité humaine (le fait que les hommes sont le moteur de leur propre histoire) ne peut être comprise rationnellement que comme praxis révolutionnaire.  Autrement dit, en ce qui concerne la lutte du prolétariat contre la bourgeoisie: la coïncidence parfaite entre la classe ouvrière déterminée historiquement, socialement et le fait de son activité révolutionnaire, de la lutte constante contre ce qui la limite, ne peut être que la praxis révolutionnaire.  Encore une fois, le marxisme ne peut se comprendre que du point de vue du prolétariat, de la classe qui s'affirme pour se nier, qui détruit pour construire, qui dirige un "Etat" pour détruire tous les Etats, qui "voit la haine engendrer la joie, la guerre de classe armée engendrer la paix et la sérénité future". (Bordiga)

4/ Feuerbach part du fait de l'aliénation religieuse de soi, du dédoublement du monde en un monde religieux et un monde profane. Son travail consiste à dissoudre le monde religieux dans son assise profane.  Mais si l'assise profane se détache d'elle-même et se fixe dans les nues, tel un royaume indépendant, cela ne peut s'expliquer que par le déchirement de soi et par la contradiction à soi-même de cette assise profane. Il faut donc tout autant comprendre cette assise en elle-même, dans sa contradiction, que la révolutionner pratiquement.   Ainsi, une fois que l'on a découvert, par exemple, que la famille terrestre est le secret de la Sainte Famille, c'est la première elle-même qui doit être anéantie en théorie et en pratique. Feuerbach, dans ses efforts pour engendrer la conscience de l'aliénation religieuse, la conscience du dédoublement du monde en un monde réel, terrestre et un monde imaginaire, céleste, va aussi loin qu'il lui est possible comme théoricien, c'est-à-dire, sans devoir quitter la réflexion spéculative propre à la philosophie, sans se remettre en question comme penseur.  Il pose clairement son choix : Dieu n'existe pas. "Au lieu de croire à une vie meilleure, c'est en la voulant, mais si nous la voulons, non pas en restant isolés, mais au contraire en unissant nos forces, que nous créerons une vie meilleure; nous éliminerons au moins les injustices crasses et les vices atroces et révoltants dont a souffert jusqu'ici l'humanité. Mais pour vouloir cela, et pour le mettre en oeuvre, il nous faut poser comme seule religion vraie l'amour de l'Homme à la place de l'amour de Dieu; à la place de la foi en Dieu, la foi en l'Homme, en sa force, la foi dans le destin de l'humanité, en tant que ce destin ne dépend pas d'un être extérieur ou supérieur à elle, mais d'elle-même; poser que le seul démon de l'Homme est l'Homme, l'homme grossier, superstitieux, intéressé, mauvais, mais aussi que son seul Dieu est l'homme". L.Feuerbach - 1849

Tout l'effort de Feuerbach tend donc a dégager la conscience humaine des représentations fausses qui l'encombrent.  Mais ce qu'il ne comprend pas, c'est que ces représentations n'ont pas surgi spontanément et que si l'homme a lancé sa conscience "dans les nuages" à la recherche d'une représentation parfaite de l'existence, c'est parce que les conditions réelles de la vie sur terre recouvrent de multiples contradictions.  Ce sont ces contradictions qu'il faut mettre à nu et révolutionner pratiquement. Feuerbach, émanation radicale du matérialisme bourgeois, veut triompher de la religion, mais on ne peut détruire, à simple coups d'arguments, une conception produite de la vie sociale. "Feuerbach ne veut donc, à l'instar des autres théoriciens, que susciter la conscience juste d'un fait existant alors que pour le communiste réel, ce qui importe, c'est de renverser cet ordre existant". Karl Marx - L'Idéologie allemande.

Feuerbach oppose la "conscience de soi", seule voie vers l'"Amour universel", aux formes de conscience religieuse.  Athées et croyants opposent successivement et interminablement arguments et contre-arguments : Dieu existe, disent les uns, n'existe pas, disent les autres. Pour les marxistes révolutionnaires, Dieu existe et il faut le détruire (plus juste encore : Dieu n'existe pas! Il faut le détruire !). Dieu existe en tant que manifestation très réelle de la domination exercée sur les consciences, par la bourgeoisie, et donc comme force matérielle, freinant très réellement les prolétaires dans leur élan vers leur libération. "La religion est le soupir de la créature opprimée". (K. Marx) Mais le prolétariat, dans sa lutte, se devra de détruire par la force, tous les dieux, qu'ils soient porteurs d'opium religieux ou de somnifère démocratique enrobé dans la "Conscience de Soi". "Notre Saint-Père de l'Eglise éprouvera une bien grande surprise quand fondra sur lui le jour du jugement dernier, celui où tout cela s'accomplira - un jour, dont l'aube sera faite du reflet sur le ciel des villes en flammes, et où retentira à ses oreilles au milieu de ces "harmonies célestes", la mélodie de "la Marseillaise" et de "la Carmagnolle" accompagnée des grondements du canon, de rigueur en l'occurrence, tandis que la guillotine battra la mesure; tandis que la "masse" impie hurlera "Ça ira, ça ira" et qu'elle abolira la "conscience de soi" au moyen de la lanterne." Karl Marx - L'Idéologie allemande

Le marxisme reconnaît dans la production des idées, des représentations et de la conscience, "le  langage de la vie réelle" et c'est cette vie réelle qu'il faut pratiquement bouleverser.  Lorsqu'on a alors ramené la représentation de la Sainte Famille aux contradictions de la famille terrestre, ce sont ces dernières qu'il faut réduire à néant, théoriquement et pratiquement. La destruction de la famille réelle fera tomber les représentations que son intime contradiction avait fait naître.  Mais ceci dit, il ne faut pas non plus considérer que l'idéologie ne joue aucun rôle sur le déroulement de la réalité. La Sainte Famille n'est évidemment pas uniquement un simple reflet. Produit de la famille terrestre, elle devient force matérielle et dans une interaction toute dialectique vient renforcer à son tour la vraie famille.  D'où la nécessité du travail théorique de démolition des idéologies bourgeoises. Ne pas comprendre les raisons de ce travail, c'est tomber dans la déviation activiste : on ne fait plus de théorie, l'action se suffit à elle-même. "L'arme de la critique ne peut évidemment remplacer la critique par les armes.  La force matérielle doit être renversée par la force matérielle, mais la théorie devient aussi une force matérielle dès qu'elle saisit les masses.  La théorie est capable de saisir les masses des qu'elle démontre "ad hominem" et elle démontre "ad hominem" dès qu'elle devient radicale.  Etre radical, c'est saisir les choses à la racine.   Mais la racine pour l'homme est l'homme lui-même. "Critique de la philosophie du droit de Hegel - K. Marx" Le marxisme se veut une critique négative de l'ensemble de la puissance matérielle avancée par le Capital, mais cette matière critiquée ne se limite aucunement, comme on l'a vu déjà plus haut, à la seule matière physique; le matérialisme dialectique considère comme matérielle, la totalité de ce qui existe réellement dans le monde et donc aussi, l'énergie, l'esprit, la conscience, etc.  La lutte du prolétariat pour comprendre sa situation de classe révolutionnaire, pour théorique qu'elle apparaisse sous cet aspect, n'en demeure pas moins une critique indispensable et, en fin de compte, très pratique de la violence exercée sur les consciences.  En effet, lorsque nous parlons de la nécessité d'affirmer pratiquement ce que l'on énonce théoriquement, il ne faut pas non plus concevoir cela comme une opposition vulgaire entre théorie, comprise comme abstraction de la seule réflexion intellectuelle, et pratique, image de l'action "concrète". L'activisme, tout centré qu'il soit sur l'action ("immédiate", "concrète", "armée"...) n'en demeure pas moins une façon d'interpréter le monde; de même, le philosophe, penseur entre les penseurs, isolé dans les sphères éthérées de la réflexion spéculative, reproduit bien évidemment, une manière pratique de se poser par rapport au monde.

5/ Peu satisfait du penser abstrait, Feuerbach veut la contemplation; toutefois, il ne conçoit pas le sensible comme activité pratique humaine et sensible. La pensée abstraite ne satisfait pas Feuerbach, nous l'avons vu. Il reproche aux philosophes de n'être que philosophes et leur demande d'être avant tout des "hommes pensants" à l'égal des autres hommes, car leur désir de réalisation de l'être, leur quête de l'accomplissement humain est le lot de tous les individus, dit-il.  Feuerbach sent les insuffisances, les limites de la pensée abstraite; pour franchir la frontière de la réflexion théorique, il appelle alors à "l'intuition". A travers elle, il permet à l'homme social (a "monsieur tout le monde", dirions-nous aujourd'hui !) un jugement sur la réalité, à partir de ce qu'il "ressent", tout en attribuant à la philosophie la qualité transcendante d'être elle seule à même de dévoiler l'essence véritable des choses. Comme le dit Engels : "La faute de Feuerbach consiste (...) dans le fait qu'en dernière instance, il ne peut venir à bout de la matérialité sans la considérer avec les "yeux", c'est-à-dire à travers les "lunettes" du philosophe."  Par l'intuition, Feuerbach tente de combler le fossé existant au point de vue de la philosophie entre l'homme et la réalité, mais il ne comprend pas le rapport complet qui unit l'être humain au "monde extérieur", aux objets, à la nature, à son histoire, à sa conscience,...  Il ne saisit pas la réalité humaine, comme activité humaine, comme pratique humaine.  Et même si à certains moments, Feuerbach semble donner une dimension pratique à la réalité, il refuse d'en tirer les conséquences.  La praxis révolutionnaire reste chez lui, tout au plus digne de la réflexion théorique.

6/ Feuerbach réduit l'essence de la religion à l'essence humaine. Mais l'essence humaine n'est point chose abstraite, inhérente à l'individu isolé.  Elle est, dans sa réalité, l'ensemble des relations sociales.

N'abordant pas la critique de cette essence réelle, Feuerbach est obligé: 1 ° de faire abstraction du cours historique et de fixer le sentiment religieux pour soi, en supposant un individu abstraitement -isolément- humain. 2° de ne concevoir l'essence que comme "genre", comme généralité intérieure, muette, qui relie de manière naturelle la multitude des individus.

Feuerbach ramène les fondements religieux aux fondements humains. L'homme "prétendit connaître son sort dans les Régions Imaginaires d'une autre vie avant que de songer à se rendre heureux dans le séjour où il vivait" (D'Holbach -1770). Il s'agit maintenant pour lui de remplacer "l'amour de Dieu" par "l'amour de l'Homme" (cf. la citation de Feuerbach plus haut.) Mais, ce retour à l'essence humaine que préconise Feuerbach l'amène à la considération d'un homme "en soi". Or, l'homme n'est jamais n'importe quel homme! "L'essence humaine n'est point chose abstraite, inhérente à l'individu isolé." L'homme est avant tout "ce qu'il vit". Et il ne vit que ce qu'on lui impose socialement de vivre. Son être est un être social déterminé entièrement par les conditions réelles de la vie qu'il mène, et qui, elles seules, orientent son action, influencent ses réflexions, alimentent ses désirs,...  "L'Amour Universel" tant chanté par Feuerbach, représentera selon la place occupée dans les rapports sociaux pour les uns, la complaisance dans les conditions de vie actuelles et, pour les autres, la révolte contre ce qu'ils ressentent comme la déchéance de leur être. La lutte contre le monde dépend donc avant tout du choix qu'on est déterminé à faire face à l'antagonisme de classe.  En ne critiquant pas l'homme existant et agissant réellement, Feuerbach ne veut reconnaître les rapports noués entre les hommes "réels, individus, en chair et en os" que dans des rapports d'amitié et fait ainsi de "l'Homme", une abstraction exempte de toute considération sociale et oublieuse du cours de l'histoire. Et si histoire de l'homme il y a, c'est l'histoire de l'homme "en soi", universel. "Au début était l'homme religieux...": voilà de quelle manière il se représente l'homme primitif.   L'histoire est vue comme une progression linéaire où l'être humain en bloc se débarasse petit à petit de sa fausse conscience.  Il remplace ainsi l'histoire humaine par l'histoire des idées humaines, par le processus de développement de la conscience. Il ne voit que la religion abstraite de la réalité vécue, sans examiner pourquoi les hommes, aliénés dans l'enfer réel de ce qu'ils vivent, en arrivent à cette recherche abrutissante du "paradis perdu", comme soupape de leur désespoir. "La religion est la réalisation imaginaire de l'essence humaine parce que l'essence humaine ne possède pas de réalité vraie." (K. Marx).

Feuerbach ne saisit pas la conscience comme ce qui est socialement imposé aux consciences par la détermination sociale.  Il ne considère alors l'homme que dans son abstraction dans le caractère universel qui le relie de façon "naturelle" aux êtres humains en général.  Tout devient une question de libre-arbitre, chacun aurait le "droit" de penser, d'agir comme bon lui semble.

Feuerbach apparaît pour ce qu'il est: un idéologue bourgeois, un philosophe démocrate.  La démocratie, comme mode de vie du Capital, comme force de recomposition terroriste d'une nouvelle et fictive communauté ("fictive" car affirmant   très réellement la domination d'une classe sur une autre !), la démocratie donc, ne se réduit nullement à l'expression qu'elle prend parfois lorsqu'elle organise des "élections libres", des "référendums",...  mais nous allons insister ici sur cet aspect de l'idéologie démocratique pour mieux faire apparaître le caractère fondamentalement bourgeois que revêt la notion de "libre- arbitre". C'est parce qu'elle réussit précisément à noyer l'antagonisme social au sein de cette "universalité du Genre Humain", si chère à Feuerbach, que la classe dominante parvient à imposer son programme  aux "hommes libres", même (et surtout !) en les envoyant voter.  En coinçant le citoyen dans l'isoloir, la bourgeoisie tire sa caution de la vulgaire addition des avis individuels.  Cette conception de la totalité s'oppose de façon absolue à la conception de la globalité développée par la méthodologie marxiste.  En effet, pour le marxisme, la globalité ne peut être considérée comme une simple addition de parties égales.  La globalité a toujours une qualité supérieure à la somme des parties qui la composent. En cela donc, le communisme, comme projet conscient et collectif, porté par le prolétariat révolutionnaire et donc organisé en parti, s'oppose irréconciliablement à la démocratie  comme négation de la conscience collective et historique de la classe ouvrière.  En demandant l'avis des individus qui composent la société, la démocratie sépare, toujours plus, les hommes de leur projet collectif. La conscience individuelle est la conscience bourgeoise, parce que seule et faible, elle ne peut que s'écraser devant la force des multiples idéologies (toutes bourgeoises) et se présenter alors massivement, avec ses consciences sours, en troupeaux silencieux et soumis (grégarisme et individualisme se complétant!) devant le hachoir social que constituent les bureaux de vote. "Dans la mesure où il est matérialiste, Feuerbach ne fait jamais intervenir l'histoire, et dans la mesure où il fait entrer l'histoire en ligne de compte, il n'est pas matérialiste". Karl Marx -L'Idéologie allemande

Matérialisme et idéalisme s'opposent, mais s'interpénètrent dans leur façon de concevoir les choses.  Feuerbach en est un exemple frappant ; dans sa volonté de s'affirmer contre toute spéculation idéaliste à propos du phénomène religieux, qu'il comprend plus ou moins bien comme une recherche aliénée d'un absolu inexistant, il en arrive à proposer une même misérable quête, pour un absolu tout aussi mystique: "l'Amour universel", qu'il présente lui- même comme la nouvelle religion de l'homme. Le marxisme ne se suffit pas à la seule critique de telle ou telle religion, critique propre à tout matérialisme bourgeois un tant soit peu radical, non, le marxisme s'affirme avant tout par son caractère d'irreligiosité, c'est-à-dire de critique pratique de toutes les religions; la foi en Dieu, en l'Homme, en la Liberté, en l'Egalité, en la Démocratie, pour ce qu'on sait qu'elles signifient, sont autant d'Idées Guides à détruire.   Feuerbach a beau faire violemment foi d'athéisme, il n'en retombe pas moins dans l'idéalisme, parce que dans son "adhésion à "l'Ici-bas", il recrée un nouvel "au-delà" en attribuant à l'Amour, à l'Homme, une valeur a-historique, intemporelle, en fin de compte supra- terrestre.

7/ C'est pourquoi Feuerbach ne voit pas que le "sentiment religieux" est lui-même un produit social et que l'individu abstrait qu'il analyse, appartient à une forme de société bien déterminée. Le "sentiment religieux" est un produit social. Les hommes seuls sont eux-mêmes producteurs de leurs idées, de leurs représentations. Mais cette production d'idées dépend avant tout des conditions matérielles, des rapports matériels dans lesquels ils évoluent. "Ce sont les hommes qui, en développant leur production matérielle et leurs rapports matériels transforment, avec cette réalité qui leur est propre, et leur pensée, et les produits de leur pensée.  Ce n'est pas la conscience qui détermine la vie, mais la vie qui détermine la conscience". Karl Marx - L'Idéologie allemande

C'est l'homme qui fait la religion et pas le contraire ! Le marxisme entreprend la critique de la religion, comme critique de la réalité sociale sur laquelle elle se repose. "La critique a saccagé les fleurs imaginaires qui ornent la chaîne, non pour que l'homme porte une chaîne sans rêve, ni consolation, mais pour qu'il secoue la chaîne et qu'il cueille la fleur vivante.  La critique de la religion détrompe l'homme, afin qu'il pense, qu'il agisse, qu'il forge sa réalité en homme détrompé et revenu à la raison, afin qu'il gravite autour de lui-même, c'est-à-dire autour de son véritable soleil". Karl Marx - Critique de la philosophie du droit de Hegel.

Le matérialisme de Feuerbach oublie la base réelle sur laquelle repose l'histoire religieuse.  A l'égal de la conception idéaliste de l'histoire, il voit dans le "sentiment religieux" la cause de ce que les conditions de vie, les contradictions de classe, ont en fait engendré : la misère humaine.  Mais le dénuement de la conscience ne peut reposer que sur le dénuement matériel.  Pour Feuerbach, les classes sociales n'existent pas.  Seule subsiste l'essence humaine comme vision pure de l'harmonie naturelle dans laquelle l'homme doit chercher à s'ébattre.  Et si des êtres déchus, rejetés même de tout semblant de vie humaine, ne peuvent parvenir à une pleine conscience de "l'Amour universel", c'est un grand malheur qu'il convient de considérer comme tel! "L'"essence" du poisson, pour reprendre une des propositions de Feuerbach, n'est autre chose que son "être", l'eau, l'"essence" du poisson de rivière est l'eau d'une rivière.  Mais cette eau cesse d'être son "essence", elle devient un milieu d'existence qui ne lui convient plus, dès que cette rivière est soumise à l'industrie, dès qu'elle est polluée par des colorants et autres déchets, dés que des bateaux à vapeur la sillonnent, dès qu'on détourne son eau dans des canaux où l'on peut priver le poisson de son milieu d'existence, simplement en coupant l'eau." Karl Marx - L'Idéologie allemande.

Il n'existe pas plus d'être pur que de nature pure; la réalité de l'homme est la réalité des rapports sociaux dans lesquels, qu'il le veuille ou non, il est entièrement immergé.  "Le philosophe campagnard - solitaire" (Feuerbach vu par Engels!), lorsqu'il prétend à l'harmonie humaine par le retour de l'homme à sa "pureté initiale", fait d'une prétention à résister au cadre étouffant de la société bourgeoise, une tentative stérile d'échapper à la réalité elle-même! Une pareille réponse aux problèmes de la vie humaine apparaît aussi grotesque que la solution trouvée par ces deux jeunes canadiens, dégoûtés des "bienfaits de la civilisation" et du stress urbain et qui, après avoir revendu armes et bagages, ont opéré en 1981, un harmonieux et démuni retour à la nature saine, sur une petite île dépeuplée de l'Amérique du Sud... les Malouines !!!

8/  Toute vie sociale est essentiellement pratique. Tous les mystères qui entraînent la théorie vers le mysticisme trouvent leur solution rationnelle dans la pratique humaine et dans la compréhension de cette pratique.

La huitième thèse parle d'elle-même! La vie sociale est dans son essence la vie pratique de l'homme.  C'est dans l'expérience quotidienne de la réalité au sein de laquelle il évolue, que l'être humain parvient à tirer les leçons des "certitudes" qui le font agir. Et ces nouvelles "certitudes" acquises au détriment, ou dans le développement des précédentes n'attendent à leur tour qu'à être vérifiées (négativement!) pour faire de la praxis humaine un éternel développement de son être à travers son action sur le monde et la compréhension toujours dynamique de son activité transformatrice.  Celle-ci, comme praxis révolutionnaire est une praxis mondiale, historique (hier - aujourd'hui - demain) et ne se limite pas à l'immédiatisme.  Le marxisme s'affirme comme un empirisme fondamental, pour lequel le seul absolu qu'il fasse prévaloir, est le caractère "de caducité de toutes choses et en toutes choses" où "rien ne subsiste (...) que le processus ininterrompu du devenir et du périr". (Engels -La fin de la philosophie classique allemande). Le matérialisme dialectique fait disparaître tous les mystères théoriques en replaçant l'homme, comme être pensant et agissant, au centre du monde, "en saisissant alors l'"objectivité" du monde dans son ensemble comme le "produit" de "l'activité" de "l'homme socialisé". (Karl Korsch - La conception matérialiste de l'histoire)

9/ Le résultat suprême auquel parvient le matérialisme contemplatif -c'est-à-dire le matérialisme qui ne conçoit pas le sensible comme activité pratique, c'est la théorie des individus isolés et de la société bourgeoise. La conception du monde sensible chez Feuerbach, s'arrête à la "Contemplation" de ce dernier et au sentiment, à l'intuition qu'il en a. Dans la conception contemplative de la réalité il voit la pure Nature et l'Homme harmonieux. Mais la réalité, dans ce qu'elle comporte comme contradictions, offre aux yeux de Feuerbach des objets, des êtres, des faits qui heurtent de plein fouet sa vision paradisiaque, religieuse de l'Homme.  Il lui est alors nécessaire de laisser à cet homme réel (dont il ne nous dit finalement rien !) la faculté d'approcher intuitivement le monde et de saisir (et limiter !) le réel comme "certitude sensible" : "la preuve du pudding, c'est qu'on le mange".  Il laisse au philosophe le soin de découvrir l'essence véritable de toutes choses et hésite lui-même continuellement devant ces deux façons d'appréhender la réalité, comme "homme réel" ou comme "philosophe".  Mais quelque soit le point de vue duquel il part, pas plus en tant qu'"homme réel" qu'en tant que "philosophe", il ne parvient à considérer ce qu'il nomme "certitude sensible" comme pratique humaine. Le matérialisme intuitif est un matérialisme bourgeois parmi tant d'autres. Comme théorie de la société bourgeoise, il ne conçoit les choses que telles qu'elles sont, sans les modifier, sans même imaginer leur mouvement. Toutes ces façons de concevoir la réalité correspondent aux efforts de la bourgeoisie qui, pour maintenir un état de choses qu'elle n'a, de son point de vue aucun intérêt à modifier, essaie de se donner une histoire et une histoire finie, figée.  Sa domination accomplie, il lui est maintenant impensable d'envisager son propre dépassement comme classe. Pour les marxistes, l'histoire humaine n'a pas de fin.  Elle a par contre, un commencement: le communisme, fruit de la longue lutte menée par l'homme pour sortir des ténèbres de sa préhistoire.

10/ L'ancien matérialisme se situe au point de vue de la société bourgeoise.  Le nouveau matérialisme se situe au point de vue de la société humaine, ou de l'humanité sociale. Le point de vue du vieux matérialisme est la société civile, société bourgeoise. En allemand, "bürgerlich" s'emploie indistinctement pour "bourgeois" et "civil" et si cela comporte une difficulté de langage, c'est également une intéressante exemplification éthymologique de l'unité du développement de la société des citoyens en rapport à l'affirmation progressive de la bourgeoisie comme classe dominante. La société bourgeoise se fortifie en noyant les classes dans la société civile. Le point de vue du nouveau matérialisme, comme anti-philosophie, comme praxis révolutionnaire est le point de vue de l'homme. Un point de vue radical parce qu'il part des racines du monde réel: la praxis humaine. Le communisme s'affirme comme "un plan de vie pour l'espèce" (Bordiga), comme une réconciliation de l'homme avec lui-même. La révolution prolétarienne, comprise comme un fait acquis, pulvérise violemment les communautés fictives du Capital (religion, économie, politique, art, nation,...) et rattache l'homme à sa vie, à sa création, à sa jouissance. Elle vise à la réalisation de l'être humain collectif et n'aspire donc pas à partager démocratiquement le pouvoir. Elle surgit au contraire, de la nécessité impérieuse de liquider tout pouvoir, toute séparation entre l'homme et sa Gemeinwesen. (6)

11/ Les philosophes n'ont fait qu'interpréter le monde de diverses manières; ce qui importe, c'est de le transformer. Feuerbach se trompe, même lorsqu'il va jusqu'à critiquer les philosophes.  En opposant à ces derniers, les individus pensants, il ne voit pas que le désir de réalisation humaine a pour moteur le refus des contraintes et que ce désir n'est donc pas propre à tout être. A bien considérer la société, on se rend vite compte que toute une catégorie de la structure sociale se complaît dans les "vices révoltants" que Feuerbach dénonce.   On  s'aperçoit alors que ce sont justement ces "injustices crasses" qui permettent à la classe dominante de se maintenir comme telle.  Bien loin de se révolter contre cette situation, la bourgeoisie, pourtant aliénée elle aussi, se satisfait du sentiment de puissance qu'elle trouve dans l'exploitation de "l'homme vulgaire". Si c'est donc bien à l'homme pensant de réfléchir et d'agir sur l'histoire, il ne s'agit pas de n'importe quel homme, mais bien de celui qui ne peut que refuser la réalité immédiatement vécue. Pour les prolétaires, entièrement séparés de leur être véritable il est impossible de se complaire dans cet état de servitude.        Avec l'action pratique que mènent ces hommes réels sur la vie réelle, cesse toute spéculation philosophique.  Et cela ne signifie pas, comme nous l'avons vu dans l'introduction, que les questions méthodologiques constituent des annexes aux questions "révolutionnaires pratiques", synonyme chez les gauchistes, d'immédiatisme et de démagogie puante. La compréhension de la réalité fait évidemment partie intégrante de la pratique humaine.  Ce qui est remis en question, c'est le rôle que la société de classe a attribué aux philosophes, penseurs et autres idéologues comme fabricants de l'histoire, personnification de l'Idée absolue, qui imposerait son propre mouvement à l'histoire réelle. Les philosophes, "ces épiciers de la pensée pleins d'emphase et d'arrogance" (Marx), tentent depuis toujours d'apporter une solution théorique aux "énigmes de l'histoire".  Le marxisme, quant à lui, rejette les questions de résolution des énigmes, mais vise à transformer la réalité et donc, par là-même, en fin de compte, à résoudre la réalité de ces énigmes.  Ce n'est donc pas une philosophie, mais il réalise le fondement même de la philosophie. "Naguère un brave homme s'imaginait que, si les hommes se noyaient, c'est uniquement parce qu'ils étaient possédés par l'idée de la pesanteur. Qu'ils s'ôtent de la tête cette représentation, par exemple, en déclarant que c'était là une représentation religieuse, superstitieuse, et les voilà désormais à l'abri de tout risque de noyade.  Sa vie durant, il lutta contre cette illusion de la pesanteur dont toutes les statistiques lui montraient, par des preuves nombreuses et répétées, les conséquences pernicieuses. Ce brave homme, c'était le type même des philosophes révolutionnaires allemands modernes". Karl Marx - L'Idéologie allemande (préface).

(6)  "Gemeinwesen", mot allemand pour "être collectif" indique le mieux l'idée que dans le communisme, il y a une communauté mais que celle-ci est un être commun, collectif, dans son devenir. Le mot "communauté" indique un état trop statique, un résultat donné et non le devenir.  De plus, le mot "être" n'y apparaît pas.


CE18.1 Commentaires des thèses sur Feuerbach