II. CAPITALISME ET LOGEMENT OUVRIER

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    Dans la première partie de ce texte, parue dans le Communiste n° 16, nous avons tracé un aperçu de la dégradation des conditions de logement des classes exploitées à travers les différents modes de production et plus spécialement dans le passage du féodalisme au capitalisme. Dans cette seconde partie , nous allons plus spécifiquement étudier les conditions de logement que le capital impose à la dernière classe exploitée de l ' histoire : le prolétariat.

 

A) COMMENT ENVISAGER LA QUESTION DU LOGEMENT ?

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     Celle - ci ne peut être comprise que si on rejette toutes les conceptions qui essayent de trouver l ' explication de l ' exploitation dans le vol, c ' est - à - dire dans le fait que la bourgeoisie vendrait les marchandises au - dessus de leur valeur. Si cela a pu exister pendant la période d ' accumulation primitive, avant que la capital domine mondialement la sphère de la production , c ' est uniquement parce qu ' à cette époque la marché mondial n ' existait qu ' à l ' état antediluvien. Sur base de l ' ignorance qui existait en un endroit de la valeur --càd. de travail cristallisé dans la production --d ' une marchandise dans un autre endroit , les commerçants pouvaient ( en faisant abstraction de la valeur ajoutée par le transport ) acheter une marchandise à un prix et la vendre ailleurs à un prix beaucoup plus élevé. Il n ' existait aucun critère objectif ( càd autre que la volonté des marchands ) pour déterminer les prix . Avec l ' instauration du capitalisme comme mode de production , présupposant lui - même le marché mondial, la révolution du marché mondial ( à la fin du xvème siècle ), cela devint impossible. La valeur d ' une marchandise-- càd le temps de travail cristallisé, objectivé, en elle-- est uniformisée et la volonté des marchands ne peut plus servir de critère pour la fixation des prix d ' une marchandise .On passe ainsi de l ' accumulation primitive au début de la conquête de la production par le capitalisme. Pour que celle - ci s ' effectue, il fallait que la valeur règne en maître absolu.

     La valeur des marchandises est déterminée par l ' unique élément commun à toutes les marchandises : elles sont produites du travail humain universellement mesuré par le temps, le temps de travail socialement (càd pour la société bourgeoise, qui domine toute la planète) nécessaire à leur production. On échange donc une quantité X de marchandise A contre une quantité Y de marchandise B parce que le temps

 

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de travail socialement nécessaire pour produire X marchandise A est égal au temps de travail socialement nécessaire pour produire Y marchandise B. La quantité dans laquelle on échange la marchandise A contre n ' importe quelle autre marchandise, c ' est sa valeur d ' échange qui s ' exprime sous sa forme monétarisée par le prix. Hormis les oscillations de l ' offre et de la demande , les marchandises se vendent donc à leur valeur; c ' est - à - dire que des marchandises de valeur égale s ' échangent les unes contre les autres. Les marchandises se vendent donc toujours équivalents contre équivalents, X heures de travail socialement nécessaires contre x heures de travail socialement nécessaires. La vente de la force de travail n ' échappe pas à cette règle : l ' ouvrier vend sa marchandise force de travail dont la production a nécessité X heures de travail socialement nécessaires contre un salaire ; celui - ci est la forme monétarisée d ' un ensemble de marchandises nécessitant X heures de travail socialement nécessaires , équivalentes aux X heures de travail socialement nécessaires à la production de l ' ouvrier.

      L ' exploitation n ' a donc pas lieu dans l ' échange, dans l ' achat ou  la vente des marchandises, mais bien dans leur production. Reprenons ici l ' explication fondamentale déjà donnée et développée par Marx et bien d ' autres révolutionnaires : si l ' ouvrier échange sa marchandise force de travail, contre l ' ensemble des marchandises  nécessaires à reconstituer et reproduire cette marchandise ( ce qui signifie équivalent contre équivalent ), il ne faut cependant qu ' une partie, minime, ( par exemple 2 heures ) du temps qu ' il doit travailler ( par exemple 8 heures ) pour produire la quantité de valeurs qui corresponde à son salaire journalier, c ' est - à - dire à la quantité de marchandises nécessaires chaque jour à la survie de lui - même et de sa famille. Pendant le reste du temps  ( les 6 heures restantes ), il crée une valeur nouvelle -- la survaleur -- que s ' approprie exclusivement le capitaliste. Donc:

         " L ' ouvrier que son travail lui soit payé par le capitaliste à sa valeur, au - dessous ou au - dessus, est toujours escroqué d ' une partie du produit de son travail."( Engels - la question du logement )

      Le logement qu ' il soit acheté ou loué ( loué veut dire acheté pour une période déterminée comme lors de la vente de la force de travail ) n ' est qu ' une marchandise parmi tant d ' autres, qui s ' échange elle aussi, équivalent contre équivalent. Engels dénonçait déjà avec virulence la légende selon laquelle le propriétaire exploite le locataire, " le salarié serait au capitaliste ce que le locataire est au propriétaire "et  rétorquait : 

         "Il s ' agit là ( dans la location ) d ' une simple vente de marchandise, non d ' affaire entre prolétaires et bourgeois (…) Le locataire - même s ' il est ouvrier - se présente comme un homme qui a déjà de l ' argent ; il faut qu ' il ait déjà vendu la marchandise qu ' il possède en propre, sa force de travail."

          " Il n ' y a jamais ici que le transfert d ' une valeur déjà existante, produite auparavant ; la somme totale des valeurs possédées ensemble par le locataire et le logeur reste la même après comme avant."

          "Il n ' y a création d ' aucune nouvelle valeur , à aucun moment n ' apparaît la survaleur qui précisément caractérise le rapport entre prolétaire et capitaliste." ( Engels - La question du logement )

     Ce qui détermine le prix des logements  ( qu 'il soit acheté ou loué ), n ' est pas sa valeur plus l ' exploitation ou le vol que le propriétaire ou le constructeur commettrait, mais uniquement sa valeur

( le prix se situant, selon l ' offre et la demande, parfois au - dessous

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parfois au‑dessus, mais, moyennement, également à la valeur du loge­ment). C'est au moment de la construction, de la production de cette marchandise spécifique et uniquement à ce moment‑là, qu'une valeur nouvelle est créée, pour le logement comme pour n'importe quelle autre marchandise, par l'exploitation forcenée des producteurs. Les capita­listes qui ont fait construire les logements ont, pour ce faire, payé une certaine quantité de salaires. En travaillant, les ouvriers du bâtiment, comme n'importe quels prolétaires, produisent non seulement ce qui est nécessaire à la reconstitution de leur force de travail ‑‑càd leur salaire‑‑ mais encore, une valeur supplémentaire : la sur­valeur qu'empochent les capitalistes et cela, simplement parce que, contrairement à toutes les autres marchandises, la valeur d'échange de la force de travail est inférieure à la valeur extraite de sa con­sommation par les capitalistes. La vente et la location du logement ne servent uniquement qu'à réaliser la plus ‑ value ainsi créée; c'est - ­à - dire que les capitalistes entendent récupérer l'ensemble de ce qu'ils ont investi, en plus de la nouvelle valeur créée. Il doit donc être tout à fait clair que l'exploitation a lieu dans le procès de production et non dans le procès de circulation ! Que c'est dans la construction des logements et non dans leur location que la classe ouvrière se fait exploiter !

Il n'empêche, bien sûr, que l'augmentation des loyers, comme l ' augmentation des prix de toute marchandise fait augmenter l'exploi­tation par la diminution du salaire réel ‑‑la quantité de marchandises que reçoit l'ouvrier en échange de sa force de travail‑‑ qu'elle en­traîne, par l'augmentation de la différence entre le travail nécessai­re et le surtravail. Ce qui n'implique pas nécessairement qu'une dimi­nution des loyers signifie une diminution de l'exploitation puisqu'elle peut juste signifier qu'il y a moins de valeur dans les logements et que dès lors les salaires seront diminués d'autant. Si les capitalis­tes qui font travailler les prolétaires ne doivent plus intégrer les loyers dans les salaires et peuvent donc diminuer d'autant ceux‑ci parce que les logements seraient devenus gratuits, il s'agit unique­ment d'un changement dans la façon dont est répartie la survaleur entre les capitalistes. Pour les prolétaires, les frais de reproduc­tion diminuent, le salaire diminue, mais l'exploitation reste.

Comprendre que l'exploitation a lieu dans le production et non dans l'échange est fondamental. Cela va prendre, dans la suite de no­tre exposé, une grande importance, tant au niveau du pourquoi des dé­gradations des conditions de logement du prolétariat qu'au niveau des luttes et revendications qui surgissent sur ce terrain.

B ) LA CLASSE OUVRIERE : UNE CLASSE TOUJOURS PLUS EXPLOITEE.!

Pour le marxisme révolutionnaire, il est clair que l'unique pro­grès réalisé par le capital est le progrès de l'exploitation, l'appro­fondissement de la domination du capital sur tous les aspects de la vie. Le capital ne cesse de ronger tout ce qu'il y a d'humain dans l'homme,, il se rend toujours plus omniprésent. Big Brother n'est pas un personnage, c'est un rapport social qui, non seulement, selon ses besoins, nous impose ou nous prive de travail, mais aussi, nous impose ou nous prive des loisirs qui eux, ne sont que le pendant du travail et qui n'ont comme unique but que la reproduction de l'unique valeur que le capital donne à l'homme ‑‑sa valeur d'usage‑‑ sa capacité à valoriser le capital. Toujours plus dominé par le capital, l'homme est toujours moins humain. La contradiction entre sa nature humaine et sa vie inhumaine ne fait que se renforcer, rendant ainsi le prolétariat toujours plus soumis au capital en période de paix sociale, mais aussi toujours plus révolutionnaire lorsqu'éclate l'exacerbation de cette

 

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contradiction (concentrant en elle toutes les contradictions que pro­duit le capital). L ' approfondissement de l'exploitation se traduit par une baisse constante du salaire relatif ‑‑càd la réduction du salaire de l ' ouvrier par  rapport à la survaleur, de la partie du travail né­cessaire relativement au surtravail‑‑ qui a évidemment aussi cours dans les périodes d ' essor du capital sensées être "moins mauvaises" pour les prolétaires, en fait les meilleures pour le capital et les "moins mauvaises" pour les citoyens atomisés qui lui sont soumis, mais la pire pour la classe ouvrière qui y disparaît en tant que classe, détruite par l'atomisation. Dans les périodes de crise, c'est non seu­lement le salaire relatif mais aussi le salaire réel ‑‑càd la quantité et la qualité des valeurs d'usage que l'ouvrier reçoit en échange de son salaire‑‑ qui 'diminue et se détériore.

Dans un premier temps, nous allons rester dans la perspective des périodes d'essor, des "meilleures conditions" pour le capital et pour les citoyens atomisés. Dans ces périodes, même si le salaire réel augmente, le salaire relatif diminue et dans une proportion chaque fois beaucoup plus grande ! En effet, si le salaire réel augmente de 2 % et que, dans le même temps, la production augmente de 10 %, la part réservée à la survaleur a augmenté plus rapidement que le salaire, l'exploitation est donc plus forte (1). Même dans ces périodes d'essor du capitalisme, la classe ouvrière est toujours plus pauvre ... rela­tivement à l'ensemble de la richesse créée, à la richesse qu'elle a créée, On pourrait croire que c ' est secondaire puisque son salaire réel augmente, mais cette idée fausse et réactionnaire fait abstrac­tion de deux éléments de la plus haute importance. Premièrement, la richesse et son corollaire, la pauvreté, sont des faits sociaux :

     "Une maison peut être grande ou petite,‑ tant que les maisons environnantes sont petites, elles aussi, elle satisfait à tout ce qu'on exige socialement d'une maison. Mais s'il s'élève à côté de la petite maison un palais, voilà que la petite maison se ravale au rang de la chaumière. La petite maison est alors la preuve que son propriétaire ne peut être exigent ou qu'il ne peut avoir que des exigences très modestes. Et au cours de la civilisation, elle peut s'agrandir tant qu'elle veut, si le palais voisin grandit aussi vite ou même dans de plus grandes proportions, celui qui habite la maison, relativement petite, se sentira de plus en plus mal à l'aise, mécontent, entre ses quatre murs.

Une augmentation sensible du salaire suppose un accroissement rapide du capital  productif. L'accroissement rapide du capital productif entraîne une croissance aussi rapide du luxe, des besoins et des plaisirs sociaux. Donc, bien que les plaisirs de l'ouvrier se soient accrus, la satisfaction sociale qu'ils pro­curent a diminué, comparativement aux plaisirs accrus du capi­taliste qui sont inaccessibles à l'ouvrier, comparativement au stade de développement de la société en général. Nos besoins et nos plaisirs ont leur source dans la société; nous les mesurons par conséquent, à la société, nous ne les mesurons pas aux objets de notre satisfaction. Comme ils sont de nature sociale, ils sont de nature relative. (Marx ‑ Travail salarié et capital)

Cela signifie que, dans cette société, les prolétaires sont toujours plus exploités, toujours plus pauvres et que donc, face à l ' ensemble des marchandises créées que la bourgeoisie fait miroiter

(1) Pour plus de développement de cette question, lisez l'article:

"Le maintien du pouvoir d'achat, un mot d'ordre réactionnaire" paru dans Le Communiste n°4.

 

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devant non yeux , la sensation ( qui est un  aspect tout à fait réel de la misère  des prolétaires) d'insatisfaction, de frustration, devient toujours plus aiguë. Celle‑ci est d'autant plus forte, et cela nous amène au deuxième point, que c'est la classe qui produit toutes les marchandises qui en est toujours plus démunie et le fait de produire toujours plus, toujours plus vite n'est pas indifférent au prolétariat car :

" L' ouvrier met sa vie dans l'objet. Mais alors celle‑ci ne lui appartient plus, elle appartient à l ' objet. Donc plus cette ac­tivité est grande, plus l'ouvrier est sans objet. " ( Marx - Manuscrits de 1844)

Cette perte sans cesse plus marquée d ' objet, de réalité, d'huma­nité transforme toujours plus l ' ouvrier en marchandise, en valeur d'é­change et d'usage dont la seule réalité est de pouvoir valoriser le capital. Mais il ne peut continuer à fonctionner comme marchandise que  si , grâce à une certaine quantité de marchandises qu'il reçoit en échange de la sienne, il peut reconstituer sa force de travail. Au plus l'ouvrier est sans objet , au plus sa vie doit être remplie d'ob­jets (nous n'ignorons pas que d ' autres éléments parmi lesquels la lutte de classe, influencent le niveau du salaire réel). Mais cette compensation, hormis le fait qu'elle n' empêche nullement la perte d'objet de l'ouvrier,  sa déshumanisation, sa réification, son extraénisation(2) , c ' est - à - dire la restriction de son caractère humain, le renforcement de son caractère de marchandise, ne compense même pas l'augmentation de la productivité du travail vivant. Le salaire rela­tif diminuant sans arrêt, l'augmentation de la productivité ‑‑la perte d'objet‑‑ n'est jamais compensée par l'augmentation du salaire réel ‑‑les objets qui remplissent la vie de l'ouvrier‑‑. Cet écart grandis­sant est inéluctable au capitalisme puisque sous celui‑ci la valeur est contrainte de se valoriser sans cesse : le capital de ce développer, l' exploitation de s ' intensifier.

Si nous avons introduit ces notions, c'est pour montrer en quoi les discours apologétiques des bourgeois sur les "merveilles du pro­grès qui ont amené l'eau courante, l'électricité, le tout‑à‑l'égout et un appartement par famille" non seulement cachent la réalité, mais en plus, font abstraction de l'appauvrissement du prolétariat, de son insatisfaction croissante, confronté aux super villas piscine ‑ tennis alors que lui vit la dure réalité des cages à lapins des HLM; ... Et en disant cela, nous prenons encore comme base de raisonnement l'as­pect le moins misérable du capitalisme, les ouvriers des pays indus­trialisés qui, en échange de leur exploitation, reçoivent de quoi re­constituer leur force de travail. La réalité est que bon nombre d'ou­vriers sont réduits au chômage et que le capitalisme pousse les deux tiers de l'humanité à crever de faim. Pour nous, contrairement aux discours des bourgeois qui nous disent "regardez comment vivaient vos arrières grands - parents, sans voiture, sans électricité, . . . et regar­dez ce que vous possédez aujourd'hui", il s'agit de voir ce qui existe comme richesse dans la société à un  stade de son évolution, comment elle est produite et comment elle est répartie. Et nous constatons que nos arrières grands parents, sans électricité, ni voiture, ... étaient premièrement moins exploités et, deuxièmement moins déshumanisés que nous.

 

(2) Pour plus de développement sur cette question, lisez nos articles "De l'aliénation de l ' homme à la communauté humaine" et "Activité humaine contre travail" dans Le Communiste n° 14.

 

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C) TOUJOURS PLUS DE TAUDIS!!

L'unique "guide des consciences" des capitalistes est la convoi­tise, l'attrait du plus gros profit, c'est cela qui guide leurs actes. Mais nous avons vu que la concurrence fait que pour pouvoir avoir le plus gros profit possible, le capitaliste doit faire produire, à moin­dre frais, la même marchandise que ses concurrents, de telle façon qu'il puisse la vendre en obtenant un profit le plus largement supé­rieur à ses concurrents tout en la vendant moins cher que ses concur­rents. L'unique économie que peuvent réaliser les capitalistes dans la production, c'est, en dernier recours, sur le travail, en faisant que dans chaque marchandise soit cristallisé moins de travail, en aug­mentant la productivité et l'intensité du travail, en faisant produire plus de marchandises en moins de temps. Les naïfs nous répondront que des économies peuvent être faites sur les matières premières en en diminuant la quantité ou la qualité de telle sorte qu'elles reviennent moins cher. Or, comme pour toute marchandise, la diminution de la qua­lité signifie qu'il y a moins de travail cristallisé en elle, de même que la diminution de sa quantité signifie qu'il y a moins de travail cristallisé dans le produit fini. Donc, les matières premières n'étant elles‑mêmes que du travail cristallisé, quand leur prix diminue, cela signifie, en règle générale (càd en dehors des fluctuations ponctuel­les de l'offre et de la demande) qu'elles ont moins de valeur.

"La détermination du prix, par les frais de production est iden­tique à la détermination par le temps de travail qui est néces­saire à la production d'une marchandise car les frais de produc­tion se composent 1° de matières premières et de l'usure d'ins­truments c'est‑à‑dire de produits industriels dont la production a coûté un certain nombre de journées de travail et qui repré­sentent par conséquent une certaine somme de temps de travail, 2° de travail immédiat dont la mesure est précisément le temps." (Marx ‑ Travail salarié et capital)

Cette diminution du temps de travail se traduit par une baisse de la qualité des marchandises produites. C'est ainsi que dans la com­position du mortier entre une proportion plus ou moins grande de sable. Le sable étant extrêmement facile à produire, il cristallise peu de temps de travail et a donc une valeur et des prix réduits. Ainsi, la proportion de sable dans le mortier augmente de façon impressionnante dans les logements à bas prix puisqu'il s'agit de diminuer les coûts de production ‑‑la valeur‑‑. Cela rend évidemment ce mortier peu ré­sistant mais qu'importe, les capitalistes ne produisent pas pour que nous soyons bien abrités mais pour valoriser le capital.

On voit donc, dans cet exemple, qu'en changeant la composition des matières premières, un capitaliste peut diminuer le temps de tra­vail cristallisé dans les marchandises qu'il fait produire en diminu­ant la valeur unitaire, le prix unitaire et la qualité; il peut donc en produire un plus grand nombre puisqu'il a réussi ainsi à éliminer une partie de ses concurrents. Il parvient donc à diminuer ses coûts de production et donc à vendre moins cher en construisant des maisons qui tiendront juste assez longtemps (et encore) pour qu'il garde une réputation de constructeur honnête.

Cet exemple des matières premières est généralisable et explique qu'aujourd'hui, dans les immeubles modernes, les cloisons (ce qui ja­dis s'appelaient des murs, mais aujourd'hui seuls les murs qui sou­tiennent l'édifice, les murs portants méritent ‑tout juste‑ ce nom) sont faites dans des matériaux tellement mauvais et sont tellement minces que si une personne éternue la nuit, toutes les familles avoi‑

 

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sinantes se réveillent. Cela est aussi vrai pour le travail vivant qui va directement se cristalliser dans l'assemblage des habitations (com­me de n'importe quelle marchandise) : les ouvriers du bâtiment sont contraints de monter ces habitations toujours plus vite et là aussi, bien sûr, la qualité de l ' ensemble s'en ressent. Ce mouvement n'est pas neuf. En 1872, F; Engels disait déjà :

"De plus, on y (en Angleterre) construit maintenant à si bon marché que les maisons tremblent au passage d'une charrette et que journellement il en est qui s'effondrent."

Cela ne dérange pas les capitalistes, de toute façon, ce sont les maisons ouvrières qui s'effondrent et le fait que les marchandises aient une "vie" plus brève permet, puisqu'il faut sans cesse les rem­placer, d'en vendre de plus grandes quantités. Ainsi, il est connu que les voitures qui avant pouvaient rouler pendant cinquante ans, peuvent maintenant, si on y consent de gros frais de réparation, rouler pen­dant dix ans tout au plus, tout simplement parce que dans le mouvement du capital, pour que la valeur puisse se valoriser, il faut aujourd'hui vendre cinq voitures dans une période où naguère on en vendait une. Cette baisse de qualité et de valeur est commune à toutes les marchan­dises. Nous allons maintenant voir des éléments de dégradation spéci­fiques aux conditions de logement.

D) LA CLASSE OUVRIERE : UNE CLASSE TOUJOURS PLUS ENTASSEE. ‑‑‑‑‑‑‑‑‑‑‑‑‑‑‑‑‑‑‑‑‑‑‑‑‑‑‑‑‑‑‑‑‑‑‑‑‑‑‑‑‑‑‑‑‑‑‑‑‑‑‑‑‑‑‑‑‑

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Dans la première partie, nous avons expliqué que la valorisation a exigé la concentration d'un grand nombre de prolétaires dans les manufactures où, dans un premier temps, les machines ne faisaient que simplifier et accélérer le travail des prolétaires. Dans un deuxième temps, l'augmentation de la production passant par la division du tra­vail, cet entassement de prolétaires s'est encore fort accru et, bien qu'à ce stade, le travail soit totalement dominé par la machine, l'homme n'en est plus qu'un accessoire mais le seul à créer de la va­leur. Nous allons maintenant compléter cette explication en montrant comment les usines dans lesquelles s'entassent les prolétaires ont elles ‑ mêmes tendance, sous la pression de la loi de la valeur, à se concentrer.

L'augmentation du taux de profit, seul "guide des consciences" capitalistes, peut être réalisé principalement par l'augmentation de l'exploitation, mais aussi par une série de mesures empêchant les "faux frais" de production. On trouve parmi ceux‑ci la possibilité de réduire tant que faire se peut, les frais de transport, dans la mesure où ceux‑ci exigent l'emploi de travail vivant qui se cristalli­se dans la marchandise transportée en augmentant sa valeur et les prix et la rendant moins concurrentielle. Cela explique pourquoi les capi­taux et donc les industries vont bien souvent (sauf s'il existe un autre endroit encore plus rentable) se concentrer à proximité des sources des principales matières premières. C'est ainsi qu'à la moitié du siècle passé, en Europe occidentale au moins, on a pu observer une concentration d'industries tout autour des bassins houillers alors que ces bassins formaient déjà d'importantes concentrations industrielles. Une fois la rentabilité de ces bassins houillers épuisée, les indus­tries jadis concentrées autour de ces derniers vont se déplacer et se reconcentrer là où les matières premières sont meilleur marché. Les bourgeois se contentant d ' " explications" superficielles diraient que le charbon y est devenu trop rare. Nous voyons qu'il est seulement devenu plus difficile à produire parce que sa production exige plus de travail cristallisé; il contiendrait plus de valeur alors que dans

 

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d'autres coins de la planète, la valeur unitaire de la tonne de char­bon est moindre, ayant moins de travail cristallisé en elle. En Belgi­que, par exemple, il faut extraire trois tonnes de matériaux pour ob­tenir une tonne de charbon alors qu'ailleurs il ne faut en retirer qu'une tonne et demie pour obtenir la même quantité de charbon. Ce phénomène est extrêmement visible en Belgique où la zone de concentra­tion de capitaux que constituait la Wallonie fut, à la fermeture des mines, dispersée pour qu'apparaisse ensuite une nouvelle zone de con­centration de capitaux autour du port d'Anvers, uniquement parce que le coût des transports par mer est nettement moins élevé et que la proximité du port permet de réduire le transport des matières premiè­res importées soit d'endroits où leur valeur unitaire est plus faible, soit des seuls endroits où on les trouve.

La concentration d'industries peut avoir d'autres raisons, telle la sous‑traitance qui attire, autour de grosses entreprises, une série d'industries annexes ou telle la concentration d'industries qui n'ont ni contrat de sous‑traitance ni l'attrait des matières premières mais qui sont attirées par un certain nombre de facilités qui leur sont ac­cordées. On trouve parmi ces dernières, les facilités fiscales qu ' ac­cordent des pays ou des régions pour attirer des capitaux, mais aussi des facilités d'installations que crée la présence d'un certain nombre d'usines, la présence d'un zoning industriel. L'installation des pre­mières usines a nécessité la création d'une infrastructure plus ou moins importante (routes, chemins de fer, gazoduc, aménagement élec­trique, système d'évacuation des déchets, etc.) dont les industries nouvellement arrivées vont pouvoir bénéficier, évitant ainsi une partie des frais qui auraient pesé sur leur taux de profit. Joue aussi la présence d'une armée industrielle de réserve, mais surtout, le coût de la force de travail qui est l'élément le plus important qui entre en ligne de compte du taux de profit. Cette attirance de capitaux pro­vient donc presque toujours de la présence préalable de capitaux qui ont permis de produire des matières premières, de créer une infrastruc­ture économique ou des forces de répression maintenant de bas salaires. De fait, pour toutes ces raisons d'économie des "faux frais" (trans­ports moins onéreux, aménagements préalables, etc.) les industries attirent les industries. On assiste alors à une concentration des ca­pitaux dans certaines régions à laquelle correspond une désertifica­tion de capitaux dans d'autres régions, le phénomène inverse se repro­duisant : des capitaux quittant des régions où le taux de profit est moindre, ou refusant de s'y investir parce que les investissements de départ y sont trop importants pour réaliser un taux de profit suffi­sant.

Il nous importe surtout de voir en quoi la concurrence exige du capitaliste une augmentation maximale et ininterrompue des profits pour pouvoir réinvestir et rester concurrentiel et donc, une concen­tration de capitaux nécessitant une concentration de prolétaires qui doivent valoriser ces capitaux. Ainsi le capitalisme a concentré les prolétaires dans des manufactures, a accentué cette concentration, transformé les manufactures en industries, a concentré ces industries provoquant des concentrations de prolétaires de plus en plus massives qui ont à leur tour des répercussions sur les conditions de logement de ces prolétaires. Le capitalisme en est ainsi amené à créer de nom­breuses villes où s'entassent plus de dix millions de prolétaires (par exemple : Paris, New York, Tokyo, Sao Polo, Shangai , Mexico, Buenos Aires) n'épargnant à aucun continent l'existence de ces chancres où les hommes meurent de leur propre entassement.

Très vite, les capitalistes ont compris que pour eux il était nettement plus favorable que les prolétaires n'aient pas de trajets trop longs, qu'ils ne soient pas fatigués avant même de commencer à

 

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travailler, ce qui les rend moins productifs, que la marchandise force de travail arrive bien fraîche sur les lieux de sa consommation. Les prolétaires ont donc été concentrés à proximité des centres de produc­tion, dans et autour des grandes villes. (Environ 50% de la population mondiale soit 2,25 milliards de personnes sont concentrées dans les villes, sans compter les autres, moindres, lieux de concentration). Nous reviendrons, dans la partie suivante de ce travail, sur le fait que cette exigence de réduire les trajets a poussé les capitalistes à construire des logements pour "leurs" ouvriers et comment le capita­lisme, en faisant que l'ouvrier appartient toujours moins à "son" pa­tron pour appartenir "à la classe bourgeoise toute entière", a cassé cette tendance et a remplacé les corons par de gigantesques cités ou­vrières où sont mélangés des ouvriers de toutes les industries, races, âges, ... à nouveau contraints de faire de longs trajets. Nous ne pou­vons que saluer ce brassage de prolétaires pour le simple fait qu'il atténue le fétichisme de "son" travail, qu'il permet la  confrontation de différentes expériences de luttes, que, de caractère subversif, il peut devenir une arme pour la lutte contre tous les particularismes.

E) LE REJET DE LA CLASSE OUVRIERE DU CENTRE VERS LA PERIPHERIE DES VILLES

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Si les prolétaires sont de plus en plus tassés non pas dans les villes mais autour de celles‑ci, dans les banlieues "rouges", dans d'infâmes zones d'HLM ou de bidons ‑ villes, c'est avant tout parce que la rente foncière est particulièrement élevée dans le centre des vil­les. Au plus on se rapproche du centre, au moins il existe de terrains disponibles, le jeu de l'offre et de la demande, la monopolisation et les possibilités de gains sur des terrains bien situés (un immeuble qui y est construit a de fait plus de valeur; bureaux, magasins, etc. s'y louent plus cher sur base des bénéfices futurs possibles) fait incroyablement monter le prix de ces terrains. Un autre aspect qui explique leur prix élevé, c'est tout le travail déjà cristallisé sur ces terrains par l'infrastructure, la présence d'égouts, d'eau couran­te, d'électricité, etc; le travail cristallisé dans les centres ur­bains, donne aux terrains, comme à n'importe quelle marchandise, une valeur et donc un prix supérieur. Pour rentabiliser ces terrains aux prix extrêmement élevés, il ne peut être question de construire des logements ouvriers qui, à la vente comme à la location, rapportent peu. La rentabilisation de ces terrains n'est possible qu'à condition d'y construire des logements pour les bourgeois, logements qui cris­tallisent plus de travail, qui ont plus de valeur ,qui ont permis la création d'une plus grande quantité de survaleur qui se réalisera dans des loyers beaucoup plus élevés. En général, dans les centres des grandes villes, le maintien de logements ouvriers est moins rentable que leur destruction, qui ne se fait pourtant que peu à peu, l' Etat veillant à ce que les destructions ne soient pas trop rapides pour éviter de transformer les villes en chantier désertique.

Cet éloignement a aussi été déterminé par la guerre de classes qui oppose bourgeoisie et prolétariat. Par mesure de prudence, la bour­geoisie a préféré éloigner le prolétariat du centre des villes. Le pro­létariat a si souvent employé les avantages que présentent les petites ruelles tortueuses pour les combats de rue, pour la formation des bar­ricades, ... que toute la bourgeoisie a pris comme mesure d'éviter celles‑ci à proximité de tous leurs centres de décision, et même, de les éviter partout où c'est possible. La bourgeoisie a donc taillé, dans les quartiers ouvriers, et principalement dans ceux des centres­ -  villes, de grands boulevards favorables aux charges de cavalerie, à l'avance des chars d'assaut et "nettoyables aux canons ou à la mitrail‑

 

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leuse. Cette trouvaille due au Baron Haussman, suite à l'expérience de la Commune de Paris s ' est rapidement étendue à toute l'Europe puis au monde entier et sert aujourd'hui de critère de construction de tou­tes les grandes villes modernes. Ces boulevards, vu leur relatif con­fort (clarté, aération) sont réservés à la construction de logements destinés à la bourgeoisie, tandis que derrière, dans les ruelles tor­tueuses, sombres et insalubres, qui ne furent pas immédiatement rasées, (il en reste dans toutes les villes) continuent à s'entasser les pro­létaires. En cas de révolte, les boulevards permettent une entrée plus aisée dans les zones plus ouvrières, la possibilité d'isoler, d'encer­cler de petits quartiers, pour pouvoir les réprimer les uns après les autres. Le rejet des prolétaires dans les périphéries, l'existence de ces grands boulevards, sont des éléments dont le prolétariat révolu­tionnaire devra évidemment tenir compte lorsque la lutte pour la des­truction de l'ordre bourgeois prendra des formes plus violentes.

Ce sont ces éléments ‑‑prudence contre ‑ révolutionnaire, spécula­tion et rente‑‑ qui font qu'aujourd'hui partout dans le monde, dans les périphéries des grandes villes, les taudis horizontaux et verti­caux se multiplient monstrueusement. L'important pour les bourgeois c'est d'entasser les prolétaires en faisant le moins de frais possible. Dans le cas des taudis horizontaux : vieilles maisons en ruines et surtout bidons ‑ villes, un résultat maximum est atteint puisqu'ils ne coûtent rien à la bourgeoisie, c'est le prolétariat qui est contraint d'assembler les vieux bouts de tôle, de carton ou de bois pour se " protéger" ;  on a même vu (cf le début de cette étude) des prolétaires obligés de se battre pour pouvoir installer "leurs" bidons ‑ villes par­ce que les terrains situés à proximité des villes pourraient être des­tinés à des activités plus rentables que des "habitations" prolétaires. Les bidons ‑ villes sont souvent réservés à des prolétaires au chômage, à l'armée industrielle de réserve, mais il arrive (notamment en Inde, au Pérou, ...) que des prolétaires au travail subissent aussi pareil­les conditions de logement.

Dans les zones où la valorisation du capital exige une armée industrielle moins importante, où, face à son exploitation, le prolé­tariat a des besoins vitaux plus importants et où il est parvenu à imposer un salaire réel plus élevé, la construction des taudis est un peu différente. Les bidons ‑ villes sont plus rares et on rencontre plus de taudis construits. Ceux‑ci se divisent en deux catégories : d'une part de très vieilles maisons dont certaines ont pu être des logements pour bourgeois et qui une fois totalement délabrées, servent aux pro­létaires; d'autre part, et de plus en plus, des logements récents construits pour les prolétaires sur le mode "verticaliste", dans la périphérie des grandes villes industrialisées : les gigantesques zones de tours, HLM et autres empilements de prolétaires. Le nom importe peu, le principe reste bien le même : rentabiliser le sol, encore coûteux, des banlieues et les premiers travaux communs à tous les logements, les fondations. Tenant compte des maigres loyers que peuvent payer les prolétaires, il est bon de multiplier les loyers perçus pour une même surface de terrain et pour rentabiliser les fondations (même si celles­ - ci sont plus importantes pour une tour que pour une maison à deux éta­ges, elles ne le sont pas proportionnellement), ce qui implique l'en­tassement, sur ce terrain, du maximum de prolétaires possible. La vieille méthode consistait à diminuer autant que possible la surface que pouvait employer chaque prolétaire, de les comprimer horizontale­ment, de les contraindre à être trois, quatre, cinq et plus par cham­bre, de faire que celles‑ci aient juste la taille des lits qui eux - ­mêmes sont parfois superposés, de faire que les pièces "superflues" (pour les prolétaires) disparaissent et que la même pièce serve de salon ‑ salle à manger cuisine ‑ salle de bain (pour ceux qui ont encore le "privilège d ' avoir tout ça). A cela s'ajoute une méthode plus ré‑‑

 

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cente qui consiste à entasser, en superposant, le plus grand nombre de ces cellules de moines appelées appartements, étage après étage, jusqu'à des hauteurs vertigineuses, avec pour conséquences : une vie toujours plus sinistre, plus grise, plus maussade, ... la perte du contact avec la terre, etc.

Les logements ouvriers sont donc construits le plus vite possi­ble, avec du matériel de la plus mauvaise qualité, ce qui fait que, dix ans après leur construction, ils puissent déjà être considérés comme insalubres. Les bourgeois, toujours à courir après les économies qu'ils font évidemment sur notre dos, font parfois des erreurs qui leur coûtent cher. C'est ainsi que, lors de la construction de la ZUP des Minguettes à Lyon (qui s'est fait connaître par la combativité des jeunes prolétaires qui y habitent), par souci d'économies les tours ont été construites à la chaîne et leur emplacement correspond juste à la longueur du bras de la grue, pour éviter les frais de déplacement de celle‑ci. Aujourd'hui, surtout par souci financier, sous prétexte d'urbanisme et de salubrité, trois tours ont été condamnées et murées et une quatrième détruite. Les vaines tentatives d'harmoniser les en­sembles de tours, d'humaniser la perte d'humanité, servent juste à donner bonne conscience aux bourgeois. A ces efforts qui restent mar­ginaux, la bonne conscience ne faisant pas augmenter le profit, on peut juste mesurer le degré de misère, de déshumanisation où en arrive la civilisation.

Les idéologues, journalistes en tête, essaient de justifier cet odieux entassement. Un journaliste cité par Bordiga disait: "C'est parce que l'espace est plus précieux que l'uranium (... que ...) Le Corbusier anticipe, avec ses constructions, le futur radieux de l'humanité qui n'a pas de terre pour s'étendre à son aise (...) Son architecture est une lutte angoissée contre le superflu, une cour­se anxieuse vers la conquête d'espace pour la vie". Misère du journa­lisme qui essaie de faire passer les dégradations de nos conditions de vie que la bourgeoisie nous impose par le feu et le sang pour main­tenir son profit, comme des faits naturels, inévitables liés à l'aug­mentation du nombre d'êtres humains alors qu'il s'agit de faits sociaux inhérents au mode de production capitaliste, à sa "lutte angoissée" contre le prolétariat et tout ce qu'il pourrait avoir de "superflu" (et du point de vue de la bourgeoisie tout ce que le prolétariat possède est superflu sauf, et seulement si les prolétaires lui sont uti­les, ce qu'ils consomment pour pouvoir retourner bosser), à sa "course anxieuse " vers le profit.

Cet entassement est inévitable dans ce mode de production ago­nisant qui sacrifie notre vie, notre humanité à sa soif de profit. Bordiga, dans "Nous sommes de petits chiffres, pouvons‑nous rentrer ?" du recueil "Espèce humaine et croûte terrestre", a démontré par calcul, qu'en excluant les mers, les déserts et les très hautes montagnes, notre espèce dispose d'un kilomètre carré pour vingt de ses membres, et pourtant, toujours d'après lui, en tenant compte que ces chiffres sont vieux de trente ans, à Londres la densité d'habitants au km2 était de 14.000, à Naples de 75.000, soit 3750 fois la densité moyenne des parties habitables de la terre. Aujourd'hui, cela veut dire que ces chiffres sont largement dépassés et la densité de villes comme Tokyo, largement supérieure.

Conquête d'espace pour la vie ? L'espace ne manque pas; ce qui manque, c'est la force organisée de la classe ouvrière qui détruira violemment le capital et l' infâme entassement qu'il impose.

 

 

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F) PAUPERISME RELATIF ET PAUPERISME ABSOLU

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Toute cette partie du texte a pris comme base de réflexion les conditions les "plus favorables" pour le prolétariat : l'accroissement rapide du capital, accroissement que produit uniquement une paupérisa­tion relative.

"Lorsque le capital s ' accroît rapidement, le salaire peut aug­menter mais le profit du capital s ' accroît incomparablement plus vite. La situation matérielle de l'ouvrier s'est améliorée mais aux dépens de sa situation sociale. L'abîme social qui le sépare du capitaliste s'est élargi." (Marx ‑ Travail salarié et capital)

mais encore, cela n'est vrai que pour certains des prolétaires vivant dans des zones de concentration du capital. Dans les pôles de désertification des capitaux, là où le capital ne trouve pas matière à se valoriser et où il ne se concentre donc pas, les lois du capital font que la paupérisation n'est plus relative mais absolue, font que les prolétaires n'ont rien. Une marchandise qui ne trouve pas d'ache­teur doit être détruite et sa production ralentie ou stoppée. La mar­chandise force de travail n'échappe pas à la règle et le prolétaire qui ne peut se vendre peut crever. Nous ne voyons là aucune injustice mais bien l'application stricte de la justice bourgeoise de la vente des marchandises équivalent contre équivalent et de la liberté de ven­dre ou d'acheter une marchandise. Le prolétaire qui ne peut servir à valoriser le capital ne peut servir à rien sinon à faire pression sur les salaires des ouvriers au travail. Sans cesse, patrons et syndica­listes nous disent : "Vous êtes des veinards d'avoir un travail mais faites ‑ le sérieusement, méritez votre place sinon on vous jette dehors et on engage l'un de ces milliers de pauvres qui vous envient et n'at­tendent que de pouvoir vous remplacer". En dehors de ce rôle et dans la mesure où déjà une partie largement suffisante des chômeurs du mon­de peut se maintenir toute seule en vie, le chômeur ne vaut rien aux yeux du capital. Celui ‑ ci ne pouvant rien lui donner, selon l'échange équivalent contre équivalent, en l ' occurence rien contre rien, il ne reçoit rien non plus. Et crèvent donc les prolétaires ! Si parfois, le capital fait exception à cette règle qui est la sienne en accordant des "allocations de chômage", c'est d'une part pour entretenir cette armée industrielle de réserve et d'autre part, pour acheter la paix sociale, pour prévenir, là où il le peut, les troubles sociaux. Nous n'en tirons pas la conclusion que ces zones sont extra ‑ capitalistes et qu'il faille y développer le capital pour que les prolétaires n'y crèvent plus de faim. Nous considérons au contraire, que le seul fait qu'ils crèvent de faim parce que leur force de travail ne peut servir à la valorisation de la valeur, prouve jusqu'à quel point la planète toute entière, y compris ces zones, est soumise au système capitaliste. Aux zones de concentration de capitaux doivent nécessairement correspondre des zones de désertification, simplement parce que, pour que le capital puisse se concentrer en certains points, il doit nécessai­rement en déserter d'autres.

Pour les zones où le prolétariat crève de faim (en Inde, au Pa­kistan, ... tout le Sud ‑ Est asiatique, l'Afrique centrale, etc.), il n'est pas besoin de s'étendre longtemps sur les conditions de logement du prolétariat : elles se résument à une totale absence de logement et dans les "meilleurs" des cas, aux bidons ‑ villes, favellas, cimetiè­res, camps de réfugiés, etc. Par exemple, aujourd'hui au Caire, des dizaines de milliers de personnes ont pour seul refuge un cimetière, dans la seule ville de Bombay, deux millions de prolétaires sont con­traints de dormir par famille de dix et plus dans une seule pièce tan‑

 

 

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dis que deux autres millions sont contraints de dormir dans les rues et cela, jour après jour. Cela correspond toujours à la justice bour­geoise  puisqu'ils ne peuvent vendre leur propre marchandise force de travail, ils n'en reçoivent aucune autre et donc aucun moyen de se loger.

Dans les périodes de crise comme celle que nous connaissons au­jourd'hui, ce paupérisme absolu s'étend de plus en plus et à la vites­se d'une traînée de poudre, sur toute la planète. C'est en effet par­tout que la baisse de taux de profit, le manque de secteurs suffisam­ment rentables, décourage les capitalistes d'investir, ce qui a pour conséquences les licenciements massifs, les fermetures d ' entreprises, etc. L'armée industrielle de réserve qui servait et sert encore à faire pression sur les salaires devient excédentaire et coûte dès lors beaucoup trop cher à la bourgeoisie qui commence à vouloir appliquer beaucoup plus fermement la loi de toujours du capital : échangés équi­valent contre équivalent, les prolétaires éjectés par la crise du cycle de production se retrouvent sans rien. Seules les habitudes de vie, les traditions de luttes, la capacité de résistance, la potentia­lité de lutte du prolétariat empêchent la bourgeoisie d'appliquer trop brutalement ses lois. C'est donc progressivement que tous les salaires baissent, que les allocations de chômage, quand elles existent, sont supprimées, que les prolétaires sont exclus du travail puis du chômage. Sans réaction décidée du prolétariat, on se dirige vers la soupe popu­laire puis vers les massacres sur les champs de bataille des guerres impérialistes, "solution" bourgeoise à la crise par l'élimination des marchandises excédentaires, dont la principale est la force de travail.

On observe donc une dégradation croissante des conditions de vie du prolétariat, une paupérisation relativement toujours plus grande, un appauvrissement social toujours plus aigu, un entassement toujours plus étouffant et dans les périodes de crise, une exacerbation mons­trueuse de cet appauvrissement qui, de relatif, devient absolu.

Si l'on prend l'exemple de l ' Angleterre, on voit que ce qui fut l'un des plus importants centres d'accumulation capitaliste est aujour­d'hui soumis à une désertification des capitaux encore accrue par la crise et qui produit un taux de chômage incroyable, un paupérisme re­latif et absolu; on voit que la misère s'y répand dans toutes les cou­ches du prolétariat bien qu'avec une intensité différente. Les villes et les quartiers qui ont participé le plus activement aux émeutes et aux pillages de l ' été 1981 sont connus comme étant les plus pauvres d'Angleterre comptant jusqu'à 42% de chômeurs. La plupart des maisons y sont de véritables taudis en ruine, sans eau ni électricité, qui s'écroulent peu à peu sur leurs occupants. Une commission ,qui, après les émeutes de 198O,..était chargée de trouver des solutions pour em­pêcher qu'elles se reproduisent, parlait déjà de l'état du logement et du taux de chômage comme de deux maux principaux contre lesquels il fallait lutter. Après l'été 1981 et ses 250 policiers blessés, des mesures avaient été promises dans ces deux domaines : le travail des jeunes et le relogement d'une partie des prolétaires dans des immeubles modernes pour permettre la destruction de certains quartiers. Comme il se doit, ces promesses ne débouchèrent sur rien, non pas à cause de la mauvaise volonté des bourgeois mais, mais parce que "l'ordre social capitaliste engendre sans cesse et d'une façon (. . .) inélucta­ble, les maux qu'il s'agit de guérir". Si parfois la bourgeoisie prend des mesures sociales, sous la pression et pour briser les luttes ou­vrières, elle peut faire que "les ruelles et les impasses les plus scandaleuses disparaissent et la bourgeoisie se glorifie hautement de cet immense succès, mais ruelles et impasses ressurgissent aussitôt ailleurs" (Engels ‑ La question du logement) et cela parce que:

 

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"Une société ne peut exister sans crise du logement lorsque la grande masse des travailleurs ne dispose exclusivement que de son salaire, c'est‑à‑dire de la somme des moyens indispensables à sa subsistance et à sa reproduction, lorsque sans cesse de nouvelles améliorations mécaniques, etc. retirent leur travail des masses d'ouvriers, lorsque des crises industrielles vio­lentes et cycliques déterminent d'une part, l'existence d'une forte armée de réserve de chômeurs et d'autre part, jettent mo­mentanément à la rue la grande masse des travailleurs; lorsque ceux‑ci sont entassés dans les grandes villes". (Engels ‑ La question du logement).

Il est clair que tant que cette société agonisante ne sera pas morte, despotiquement détruite par la force organisée de la classe ou­vrière, tant que le cycle de la valeur n'aura pas été violemment dé­truit par le prolétariat organisé en classe et donc en parti, ce sys­tème produira et reproduira, sur une échelle toujours plus large, tous les maux qui lui sont inhérents. La dégradation continuelle et inexo­rable des logements tout comme les crises ponctuelles de logement ne disparaîtront jamais de cette société quelle que soit la volonté des bourgeois qui la gèrent. Seul le prolétariat, de par sa dictature de classe, pourra détruire toutes ces tortures imposées à l'humanité, en détruisant ce qui les a engendrées , le cycle de la valeur.

(à suivre)

 

Citation de Marx et Engels reprise du livre Utopisme et communauté de l'avenir:

La plus grande division entre le travail physique et intellectuel est la séparation des villes de la campa­gne. L'antagonisme entre ville et campagne commence lors du passage de la barbarie à la civilisation, de l'organi­sation tribale à l'Etat, du localisme à la nation, et elle se poursuit dans toute l'histoire de la civilisation jus­qu'à nos jours.

La ville implique en même temps la nécessité de l'administration, de la police, des impôts, etc., bref de l'organisation municipale et donc de la politique en géné­ral. C'est là où se manifesta d'abord la division de la population en deux grandes classes, division reposant di­rectement sur la division du travail et des instruments de production. La ville implique d'emblée le fait de la concen­tration de la population, des instruments de la production, du capital, des jouissances, des besoins, alors que la campagne illustre précisément le fait inverse, l'isolement et la particularisation. L'antagonisme entre ville et cam­pagne ne peut exister que dans le régime de la propriété. C'est la manifestation la plus brutale de l ' assujetisse­ment de l'individu à la division du travail, à une activi­té déterminée qui lui est imposée. Cet assujettissement fait de l'un une bête des villes bornée, et de l'autre une bête bornée des campagnes, et reproduit chaque jour l'an­tagonisme de l'intérêt de l'un et de l'autre. Le travail est déterminant ici pour l'essentiel, c'est la puissance qui domine les individus, et tant qu'il en sera ainsi, la propriété privée existera nécessairement. L'abolition de l'antagonisme ente ville et campagne est l 'une des pre­mières conditions de la communauté.

 

!!!pas de page51 !!!

 


CE17.4 QUELQUES ASPECTS DE LA QUESTION DU LOGEMENT (II)