I. QUELQUES PRECISIONS

Dans ce texte, nous allons critiquer une idéologie c'est‑à‑dire aussi une pratique qui pèse de plus en plus lourdement sur le nécessai­re développement des luttes ouvrières (impliquant leur développement militaire) : l'idéologie du réformisme, du populisme armé, le "guéril­lérisme " autrement dit "foyisme") et ses multiples expressions déri­vées : la "guerre populaire prolongée", la "lutte armée", le "terroris­me individualiste et exemplatif", … En effet, un des problèmes essen­tiels de la radicalisation des luttes prolétariennes est, outre l'évi­dence de la nécessaire organisation, unification internationale des luttes, la rupture du consensus démocratique, la rupture de la légalité étouffante, du pacifisme dominant presque totalement le mouvement ou­vrier.

Presque toutes les critiques existantes aujourd'hui (sans parler des flots de discours anti ‑ terroristes plus puants les uns que les au­tres que nous déversent tous les partis de l'ordre eux‑mêmes de plus en plus terroristes) dans le mouvement dit "révolutionnaire" sont d'une manière ou d'une autre un retour ouvert aux vieilles arguties social ­démocrates condamnant "en soi" toutes les actions armées sous prétexte qu'elles sont "minoritaires" (!?), sophisme encore plus vulgaire, parce que de telles actions auraient comme conséquence le renforcement de la répression étatique (toute lutte ayant dans ce raisonnement comme con­séquence le renforcement de l'ennemi, en toute logique, il ne faudrait jamais lutter de peur de faire surgir la contre ‑ révolution ... Misère du pacifisme !) (1).

De par nos prises de position explicites de soutien direct aux actions et aux groupes prolétariens assumant les tâches militaires dans la mesure où celles‑ci correspondent clairement à la défense des intérêts

ouvriers, nous sommes particulièrement bien placés pour critiquer le réformisme armé sous toutes ses formes, non pas du point de vue pa­cifiste (qui peut être plus ou moins radical) mais de celui de la dé­fense de l'organisation d'une réelle lutte évidemment armée contre le capital (2)

 

 

(1) II va sans dire que nous visons ici les groupes parlant beaucoup de "révolution" mais qui, au moindre souffle de lutte, crachent sur les militants et les groupes qui assument plus ou moins adéquatement les tâches militaires. En cela, ces groupes cautionnent les campagnes anti‑terroristes organisées par la bourgeoisie. Le pompon de la bêtise revient au C.C.I. qui, osant titrer dans son journal "Révolution Inter­national" ‑ "Il n'y a pas de terrorisme révolutionnaire", est en contra‑

 

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C'est du point de vue de la guerre sociale, d'une guerre totale impliquant tous les aspects militaires, économiques, politiques, ... sociaux, que le prolétariat envisage la question militaire. Contraire­ment au réformisme armé, au terrorisme individualiste ... et au paci­fisme, le marxisme ne fait jamais de la violence, du terrorisme, de la terreur, bref de la question militaire, une question en soi, séparée du reste du programme. Notre souci dans ce texte, n'est donc pas d'a­nalyser tous les groupes que la presse bourgeoise se plaît à mettre dans un seul et même sac appelé "terrorisme international"(et ce, bien entendu pour confondre allègrement terrorismes bourgeois et pro­létarien, cf. le chapitre 2) mais, au contraire, nous centrerons notre analyse sur ceux qui prétendent se situer dans la perspective communiste.

Nous écartons donc volontairement de notre critique tous les groupes, partis, ... ouvertement capitalistes, bras armés d'Etats ou autres groupes d'intérêts bourgeois (barbouzes, groupes para ‑ étatiques tels que "Honneur de la police", "Escadron de la mort", "triples A", "Loups gris", ... ainsi que les groupes nationalistes corses, kurdes, iraniens, albanais, bretons, ... OLP, FNL, etc.) mais nous écartons également de cette étude, les partis, tout autant nationalistes visant clairement non à la destruction du système mondial d'esclavage salarié mais à la constitution de "nouveaux" Etats capitalistes soi‑disant socialistes, qui se couvrent du nom de "communisme", de phrases "mar­xistes" pour en fait n'être, comme les autres, que des groupes armés de libération nationale, de résistance à l'envahisseur, ... (tels le M 19,l' ETA, l'IRA., les sandinistes, les monteneros, le front F. Marti, etc.).

Nous centrons donc ce texte sur la critique des groupes qui, au ‑ delà de leurs formulations, phraséologies, ont ou ont eu comme ori­entation fondamentale non pas la libération nationale, le changement de gouvernement, ... (sous couvert de révolution permanente, double ou autre), mais le soutien effectif aux luttes ouvrières, la revendica­tion (nous verrons dans quelle mesure déformée) de l'internationalisme prolétarien, du défaitisme révolutionnaire contre sa "propre" bour­geoisie, de la révolution communiste mondiale. Nous savons également que, dans le flou entretenu tant par la bourgeoisie que par les grou­pes dits terroristes, il est parfois extrêmement difficile de connaî­tre exactement le but des actions menées, leur orientation politique, d'autant plus que, très souvent, ces groupes oscillent, ont des évolu­tions/involutions extrêmement rapides, scissionnent , etc. (cf. les scissions au sein des "Brigades rouges" et de "Prima Linea", le flou autour de la "Fraction armée rouge" ‑RAF‑ et du "Mouvement du deux juin", la confusion à propos de l ' "Autonomie armée",...). Ce que nous voulons surtout critiquer ici, ce sont les groupes qui, réels produits des luttes ouvrières, sont apparus du fait du manque généralisé d'or­ganisation de la violence ouvrière mais qui, pour répondre à ce manque réel, ont fait de la lutte armée, l'unique formule de lutte, ont fait de la nécessité d'assumer pratiquement les questions militaires, la seule tâche à l'ordre du jour pour rapidement tomber dans l'engrenage militariste de l'action pour l'action, liquidant de plus en plus la défense du programme révolutionnaire au profit du réformisme syndical

 

tradiction explicite tant avec la pratique historique qu'avec la théo­rie révolutionnaire, de Babeuf à Marx, de Lénine aux gauches communis­tes.

(2) Sur la question fondamentale de la revendication de l'organisation par les communistes de la lutte armée, du terrorisme ouvrier, nous renvoyons le lecteur au chapitre "Violence et terreur prolétariennes" de notre brochure Rupture avec le CCI ainsi qu'à notre texte "Discus­sion sur le terrorisme" paru dans Le Communiste n°3 et 5.

 

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lisme armé. Une autre caractéristique de ces groupes est évidemment leur extrême hétérogénéité du fait que le lien qui les unit n'est pas un programme commun mais une unique forme de lutte : la lutte armée. C'est ce qu'expriment par exemple des collectifs tels "Subversion" (3), "Combattre pour le Communisme" qui veulent regrouper (du moins autour d'une même revue) tous les groupes se situant dans une perspective "combattante" c'est‑à‑dire en fait de lutte armée quelle que soit leur orientation propre.

Le grand problème de ces groupes dits "terroristes" (ce qui, encore une fois, est l'appellation que leur donne la bourgeoisie et que cette dernière donnera toujours aux groupes ouvriers assumant des tâ­ches militaires, alors que ces groupes rejettent tous, du moins en pa­role, l'"idéologie terroriste" telle que l'image d ' Epinal la peint: cape noire, marmite à la Ravachol, etc.) c'est que, si à leur origine, ils ont souvent tenté de répondre par la lutte armée ,à des besoins ré­els de la lutte ouvrière (enlèvement de patron en soutien à des grèves, liquidation de petits chefs, sabotages divers, expropriations, élimina­tions de syndicalistes, ...) très rapidement l'engrenage militariste les a presque tous entraînés dans les travers classiques de l'idéologie terroriste tels que le marxisme révolutionnaire les a toujours criti­qués : la lutte "appareils contre appareils", l ' "invincibilité", le "transfert de force", ... les éloignant d'autant des luttes proléta­riennes. Souvent même, ils agirent, par leurs actions "coups d'éclat" directement à l'encontre du développement radical de ces luttes ayant comme unique perspective de recruter"pour le parti armé" les éléments les plus décidés issus du mouvement. C'est par exemple le cas de l'en­lèvement par la colonne napolitaine des B.R., le "Parti de la guéril­la", de Ciro Cirollo chargé de répartir la misère sur les victimes des tremblements de terre, qui donna un véritable coup d'arrêt au dévelop­pement du mouvement radical, en dehors et contre les syndicats et les partis bourgeois, des chômeurs et des sans abris dans la région de Na­ples (sur cette question voir les analyses et l'action du C.I.M. et son journal "Che fare"). Ce processus d ' "autonomisation" des groupes armés par rapport au mouvement réel se complète d'un processus de dépolitisation faisant de plus en plus primer les aspects techniques (mili­taires)au détriment de l'orientation politique, de l'application d'un programme pleinement communiste. Cette dépolitisation implique, au sein même des groupes armés, la promotion non des militants les plus clairs programmatiquement, mais au contraire, des éléments les plus doués "techniquement" ( fétichisation machiste des armes à feu, du "courage", de la "force", ...) pour finir par promotionner les meilleurs "fonctionnaires" constituant une bureaucratie militaroïde, méprisant toute question programmatique au profit de l' "action d'éclat".

Les B.R. ont elles‑mêmes reconnu très partiellement ce phénomène matérialisant immanquablement leur dégénérescence militariste : "Le pire ennemi auquel  nous avons été confronté durant cette période a été une tendance opportuniste qui a parcouru tout le mouvement (...) quel­ques camarades ont voulu persister dans des pratiques militaristes et dans des pratiques erronées de la lutte armée" (Intervieuw des B.R. paru dans l '"Espresso" et cité dans l'intéressant dossier "Italie 72­-82, dix ans de lutte de classe", cahier Clash n°1). Ce phénomène est l'une des explications (la torture sans riposte ouvrière en est une autre ...) de la vague actuelle de "repentis" en Italie, de l'extrême facilité avec laquelle les flics retournent les "nouveaux" dirigeants brigadistes (cf. Peci, Fioroni, Sandalo, Viscardi, ... et surtout Anto­nio Savasta, responsable de l'enlèvement du général Dozier) alors que les "chefs historiques" restent incontestablement fidèles à leur ligne ou tout au moins fidèles à la "lutte armée" (cf . le document "L'abeille et le communisme" du collectif des prisonniers des B.R. dont Renato Cur­cio, Mario Moretti, . . . ) . Ainsi, un groupe comme les "Brigades Rouges"

 

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a, tout un moment, pratiquement assumé la nécessité d'organiser les tâches d'actions directes et armées posées par l'éclosion de luttes prolétariennes. Ils ont ainsi regroupé une partie importante de ce qui s'appelle le "terrorisme diffus", des milliers de groupes, individus,… prolétariens qui assumaient ponctuellement des actions armées, illéga­les répondant aux besoins de la lutte. La réalité mouvante des B. R. dans leur tentative de centralisation des actions violentes menées contre la bourgeoisie ne pouvait se réduire alors à telle ou telle cita­tion contre ‑ révolutionnaire, à telle ou telle déclaration ou pire, à telle ou telle rumeur incontrôlable. De cette manière, même si aujour­d'hui l'involution qu'a subie pareil groupe nous amène à appeler à la rupture de classe (cf. la conclusion de cet article à paraître dans le prochain numéro), il serait tout à fait stupide de réduire le surgissement du groupe à l'apparition d'une fraction bourgeoise rivale faisant concurrence aux fractions capitalistes en place ! Une telle analyse fait d'une manière ou d'une autre le jeu de l ' anti ‑ terrorisme démocra­tique (4).

N'en déplaise à tous les anti‑terroristes par principe qui, en cela, rejoignent et renforcent la terreur dominante, le terrorisme bourgeois, l'existence et le développement partout dans le monde de groupes armés, de groupes "terroristes" agissant plus ou moins claire­ment dans une perspective de classe ne sont nullement réductibles à l'idéologie qu'ils véhiculent. Il s'agit d'un phénomène social d'ensem­ble produit de l'actuelle faiblesse généralisée de la réémergence pro­létarienne nécessitant de la part des communistes une critique impitoyable de leur idéologie, des nombreuses et graves altérations programma­tiques qu'ils véhiculent, tout en reconnaissant en eux de réels mili­tants ouvriers produits limités et bâtards des luttes, des camarades que, trop facilement, dans l'orgie démocratique de dégueulis que déver­se sur eux la presse, des doctrinaires assimilent à la barbarie civili­satrice du système contre lequel ils se sont révoltés. De même qu'il est stupide et criminel d'identifier la lutte des ouvriers en Pologne à l'idéologie chrétienne et démocratique incontestablement présente en leur sein, il est tout aussi criminel d'assimiler le phénomène social de la "lutte armée", aussi dégénéré soit‑il, au simple règlement de compte entre gangs capitalistes. C'est pourquoi, en synthèse de ces quelques précisions, nous insistons sur le fait que ce que nous criti­quons est  "l'idéologie du réformisme armé" et ses diverses formula­tions, qui gangrène le mouvement ouvrier, qui entrave ce dernier dans la nécessaire assumation des tâches militaires en parfaite adéquation avec le reste du programme communiste. Ce n'est qu'en ayant un ensemble de positions correspondant effectivement aux intérêts historiques du

 

(3) cf. Subversion, revue internationale pour le communisme. Dans la même lignée se retrouvent également les éditions internationales de contre ‑ information qui ont publié des documents du groupe "Action directe" des Brigades Rouges (thèses finales de l ' "Abeille et le commu­nisme" ainsi que le texte de la brigade de Palmi).

(4) C'est pour l'essentiel l'une des thèses du livre du situationniste Sanguinetti : "Du terrorisme et de l ' Etat" qui reprend, comble pour ce monsieur qui se veut radical, l'une des thèses favorites de la poli­ce : l'infiltration, ici des B.R. par l'un ou l'autre service secret "d'une puissance étrangère". Comme si, même si c'était le cas, l'on pouvait réduire le phénomène social des B.R., de l'autonomie armée, du "terrorisme diffus" à l'une ou l'autre manipulation inter ‑ impérialis­te . De même, le fait que le chef de l'organisation de combat du parti socialiste ‑ révolutionnaire, E.P. Azev, aurait été un flic n'a jamais réduit le rôle important de ce parti dans les événements révolutionnai­res en Russie au début de ce siècle (cf. le livre "les socialistes - ­révolutionnaires" de J. Baynac).

 

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prolétariat que, dans l'ensemble des tâches militantes à assumer, la question militaire acquiert pour les marxistes révolutionnaires sa pleine importance et adéquation. C'est donc dans l'intérêt de la prépa­ration à la lutte armée, dans l 'intérêt de la nécessaire préparation tant technique que théorique des tâches militaires (ne se limitant nullement aux armes à feu :) qu'il nous faut démolir de fond en comble le réformisme armé, le "terrorisme romantique".

 

II. CLASSE CONTRE CLASSE, VIOLENCE CONTRE VIOLENCE, TERRORISME OUVRIER CONTRE TERRORISME BOURGEOIS.

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Les pacifistes comme les tenants du "réformisme armé" conçoivent la violence, le terrorisme (pour éviter les jeux de mots des pacifistes les plus bêtes, précisons que terrorisme ou terreur ne signifie rien d'autre que l'action en vue de désorganiser, de paralyser par la peur son ennemi; ainsi le terrorisme peut autant s'exprimer au travers d'at­tentats, de séquestrations, d'arrestations, ... que d'expropriations, etc.) comme une chose "neutre", planant au‑dessus des classes; pour les premiers ils seraient "l'incarnation du mal", pour les seconds, la "seule activité véritablement révolutionnaire". En ce sens, terroristes et anti ‑ terroristes se rejoignent pour, plus de cent ans après, ressor­tir les mêmes âneries que M.E. Dühring pour qui il existerait une vio­lence en soi, un concept a ‑ historique dépassant les classes sociales, existant avant la dissolution de la communauté naturelle et donc, en bon matérialiste vulgaire, devant toujours exister. A l'opposé de ces conceptions bourgeoises, la première question que se pose un marxiste ou n'importe quel élément prolétarien qui n'accepte pas stupidement ce que lui déverse quotidiennement la presse bourgeoise, c'est : violence, terreur, terrorisme, . .. Etat, ... de quelle classe ?

Aucun concept humain n'existe en soi, au travers de l'histoire. Au contraire, la base de l'analyse matérialiste dialectique réside jus­tement dans la compréhension que tout phénomène social est produit d'un rapport entre classes, est déterminé historiquement par l'action anta­gonique des classes et est donc un phénomène historique et transitoire. "L'histoire de toute société jusqu'à nos jours est l'histoire de la lutte des classes" (Marx ‑ Engels ‑ Manifeste du Parti Communiste). Cela signifie que rien ne peut se comprendre du point de vue ouvrier, sans avant tout comprendre quels intérêts sont en jeu, quelles classes agissent. Que cela soit pour la violence, la terreur ou pour leur prolongement organisé totalitairement en Etat, la vraie question est de savoir de quel programme il s'agit, quels projets sociaux s'affrontent. La violence, le terrorisme, ... peuvent donc être révolutionnaires ou contre‑révolutionnaires, en fonction même des classes qui les utilisent, en fonction donc du programme qu'ils servent.

 

"... Que la violence joue encore dans l'histoire un autre rôle, un rôle révolutionnaire, que, selon les paroles de Marx, elle soit l'accoucheuse de toute vieille société qui en porte une nouvelle dans ses flancs, qu'elle soit l'instrument grâce auquel le mouvement social l'emporte et met en pièces des formes poli­tiques figées et mortes, de cela pas un mot chez M. Dühring. C'est dans les soupirs et les gémissements qu'il admet que la violence soit peut‑être nécessaire pour renverser le régime éco­nomique d'exploitation ‑ par malheur !" (L' Anti‑Dühring ‑ Engels)

 

Et aujourd'hui, que de "soupirs et gémissements" pour faire comprendre à tous les bêlants pseudo ‑ révolutionnaires que l'antagonisme entre prolétariat et bourgeoisie, l'antagonisme

 

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 entre la classe révolutionnaire et la classe contre ‑ révolutionnaire s'exprime notamment au travers de l'affrontement entre un terrorisme prolétarien, révolution­naire et un terrorisme bourgeois, contre ‑ révolutionnaire (alors que ce dernier était révolutionnaire lorsqu'il visait à détruire le vieil or­dre social féodal et les autres modes de production pré ‑ capitalistes). Que de difficultés et de mauvaise foi pour comprendre l'abc révolutionnaire que Marx et Engels ont défendu à la suite de la très longue tra­dition de révoltes de tous les exploités de l'histoire :

 

"Voilà donc six attentats qui se sont produits en quatre mois et qui ont tous pour seule cause la rancune des travailleurs contre leurs employeurs. Quelle est la nature des rapports so­ciaux qui rendent possibles de tels événements ? J'ai à peine besoin de le dire. Ces violences prouvent suffisamment que (...) la guerre des classes est déclarée et les batailles se livrent publiquement." ( Engels )

 

Et il se trouvera encore de tristes sires pour prétendre que le marxisme s'opposerait au terrorisme ! Laissons Marx lui‑même répondre une fois pour toutes à ces inepties :

 

"C'est le cannibalisme de la contre‑révolution lui‑même qui répandra dans les masses la conviction qu'il n'existe qu'un seul moyen propre à concentrer, abréger et simplifier les spasmes d'une ancienne société agonisante et les sanglantes douleurs de l'accouchement d'une société nouvelle : le terrorisme révolu­tionnaire."

 

Et, à la suite de Marx, les communistes affirment que leur tâche n'est pas de condamner de telles explosions spontanées du terrorisme ouvrier, mais au contraire, d'en prendre la direction, de les encadrer dans le sens du développement des luttes ouvrières:

 

"Bien loin de s'opposer aux prétendus excès, aux représailles de la vengeance populaire sur des individus haïs ou des édifices auxquels ne sont liés que des souvenirs odieux, il ne faut pas seulement tolérer ces représailles, mais prendre directement en main leur direction. "(Adresse du comité central de la Ligue des Communistes ‑ 1850)

 

De la même manière, la fraction de la Gauche Communiste d'Italie fut l'un des seuls groupes ouvriers, dans la sinistre période des an­nées 1930, à maintenir fermement cette ligne historique invariante de notre programme :

 

"Les communistes savent que ces attentats sont le produit de la lutte des classes et s'attachent à établir les causes politiques­ de l'attentat individuel. Leur attitude politique envers ces derniers ne les amènera jamais à encourager  l '  oeuvre répressive contre les terroristes, mais à développer la conscience politi­que des masses, car c'est dans l'épanouissement d'un mouvement prolétarien qu'il est possible de coordonner l'éclosion de ces gestes de violence individuelle. "(Bilan)

 

Notre attitude est la même, nous étudions "les causes politiques" des actions menées, les intérêts et donc les classes qui font agir ces groupes dits terroristes (dont nous excluons d'office, comme nous l'a­vons dit précédemment, les groupes ouvertement capitalistes), et nous avons le même but que Bilan : centraliser ces gestes de terrorisme individuel en une seule force mondiale.

 

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Dès le premier niveau d ' analyse des actions terroristes, nous pouvons immédiatement situer les actions de terrorisme aveugle ‑‑bombes dans les lieux publics, mitraillage de foules,…-- dans le terrorisme bourgeois, le terrorisme contre ‑ révolutionnaire. Le terrorisme ouvrier, au contraire, s'affirme notamment comme un terrorisme sélectif dans ses objectifs et ce du fait justement de son contenu de classe. Le terrorisme révolutionnaire sélectionne ces objectifs, liquide tels ou tels chefs militaires, bourreaux de prolé­taires, chefs de partis de l'ordre, curés, syndicalistes, ... tels ou tels centres de concentration des intérêts ennemis, banques, usines, centres d'informatiques, militaires, . . en évitant d'impliquer des vies de prolétaires. Evidemment, cet élément fondamental de différen­ciation entre le terrorisme aveugle nécessairement bourgeois (étatique ou para ‑ étatique) et le terrorisme sélectif ouvrier ne peut être l ' uni­que élément de discrimination. Ainsi la liquidation de chefs militaires bourreaux du prolétariat, peut être autant l ' oeuvre d'éléments, de groupes ouvriers agissant dans l'intérêt du développement de la lutte de leur classe, agissant (adéquatement ou non là n'est pas encore la question) comme une fraction de la force ouvrière en constitution, que l ' oeuvre d'une fraction capitaliste éliminant un chef d'une fraction concurrente. De même qu'une grève qui reste isolée peut marginalement servir les intérêts capitalistes des usines concurrentes, la liquida­tion d'un grand serviteur du capital, même par un groupe bourgeois, ne sera pas pleurée par les révolutionnaires ! Quel communiste sincère peut se plaindre de l'assassinat d'un Moro, d'un Schleyer, d'un Buback ou d'un Tranoni ?! ... de l'enlèvement d'un Dozier ... ou de l'attaque de banques. Par contre, la liquidation de villages entiers, de quar­tiers ouvriers, d'enfants sortant d ' une école, de prolétaires sortant du boulot ou reconstituant leur force de travail dans un cinéma ou un dancing, ... ne sert que la bourgeoisie, instaurant un climat de ter­reur/contre ‑ terreur justement contre les possibilités de réémergence des luttes ouvrières, du terrorisme de classe. Le critère de la sélec­tion de l'objectif est donc un élément essentiel mais non suffisant pour analyser les "causes politique", la nature de classe des affron­tements armés.

Un autre critère important est celui de la liaison avec le mou­vement de lutte, de l'argumentation politique sous-tendant l'action, de la justification politique ‑‑revendication‑‑ qui explicite l'action, qui, au ‑ delà de sa signification propre, l'intègre dans une perspective globale de développement des luttes prolétariennes. Nous ne voulons nullement nous situer sur le terrain des sigles ou des revendications formels mais bien sur celui du lien fondamental qui existe ou non en­tre l'action armée et le développement de la lutte pour le communisme. Pour nous donc, une action terroriste est déterminée par son contenu programmatique ‑‑sa détermination de classe‑‑ et par l'adéquation de son déclenchement. Le terrorisme est indiscutablement prolétarien non seulement lorsque l'objectif atteint est clairement bourgeois nous dirions presque qu'il doit parler de lui ‑ même) mais aussi lorsque le lien entre l ' action et les luttes en cours est directement évident et va dans le sens du renforcement de la lutte (même si l'action est elle  - même décalée dans le temps ou dans l'espace). En ce sens, les attaques de banques et autres expropriations effectuées par le M.I.L. en Espagne au début des années 1970 afin de soutenir financièrement les grèves en cours (notamment la grève à Harry Walker) et la presse communiste sont des actions qui s'inscrivent dans la perspective du terrorisme ouvrier, du communisme (5).

Historiquement, l'un des meilleurs exemples de la parfaite adé­quation entre la lutte armée, les actions terroristes et le développe­ment global des luttes pour le communisme est certainement celui des

 

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actions menées par les groupes armés du K.A.P.D. dans le début des an­nées 1920 : attaques de banques, de villes entières, pillages de dépôts d'armes et de nourriture, déraillements de trains amenant des troupes contre ‑ révolutionnaires contre l ' insurrection en Russie, attentats mul­tiples, enlèvements d'otages, ... jusqu'à la constitution d'une vérita­ble armée de guérilla au service des luttes prolétariennes, comptant pas moins de 120.OOO,hommes et dirigée notamment par Max Hölz et Karl Plättner (5). Nous pouvons également citer l'exemple classique des groupes d'action qui, sous la direction de Trotsky, ont pratiquement préparé la victoire de l'insurrection d'Octobre (sans aucune consulta­tion ni des soviets ni de la grande majorité du "parti" bolchevik) en s'entraînant de nombreuses fois à l'avance à investir les lieux straté­giques, à désarmer les troupes encore fidèles à la bourgeoisie, à dé­truire des points de concentration de l'ennemi, .. bref à assumer pra­tiquement la part de conspiration sans laquelle aucune insurrection ne peut être victorieuse.(7).

 

"Plus élevé est le niveau politique d'un mouvement révolution­naire, plus sérieuse est sa direction, plus grande est la place occupée par la conspiration dans l ' insurrection populaire. "(Trotsky ‑ L'art de l'insurrection ‑ Histoire de la Révolution russe).

 

Ces quelques exemples non exhaustifs soulignent ce que nous voulons indiquer lorsque nous parlons d ' adéquation dans le déclenchement d'actions armées. Tout comme pour n'importe quelles autres actions, de

la diffusion d ' un tract à la prise d ' otages, ... les communistes se doivent de voir leurs interventions, à long terme, dans la perspective globale à venir et des rapports de forces en présence. Toute erreur

dans l'appréciation de ces différents éléments, au lieu de renforcer, de diriger le mouvement vers l'affrontement révolutionnaire, l'entrave, le dévie tant dans l'ornière militariste ‑‑‑guérillérisme‑‑ que dans

celle pacifiste et dilettante. Cette appréciation tient donc compte des différents niveaux d'intensité de l'affrontement classe contre classe et, comme le communisme est par essence internationaliste, des consi­gnes de luttes armées peuvent 'être adéquatement assumées dans certaines zones alors qu'au même moment, totalement inadéquates dans d'autres zones de lutte. C'est pourquoi également, déterminer la possibilité ou

non de lutte armée dans le cadre borné de la réalité d'une zone de lut­te ou de non lutte, est totalement erroné, ne tient pas compte de la nécessité pour les communistes de se situer du point de vue le plus

général, du point de vue mondial afin de définir des mots d'ordre vala­bles dans des circonstances particulières sans jamais se détacher de la perspective d'ensemble, du point de vue du communisme. En ce sens,

si nous ne considérons pas encore la plupart des zones dans lesquelles nos camarades agissent comme étant à l'heure actuelle dans des situa­tions sociales telles que nous pourrions organiser sur une vaste échelle la lutte armée, il n'en est pas moins vrai que dans certaines zones, même limitées, la réalité de l'affrontement classe contre classe impose immédiatement l ' assumation de tâches militaires et en conséquence pour

nous, la solidarité active avec les militants ouvriers organisant cette lutte.

 

(5) Sur la question du M.I.L. et de l'assassinat d'un de ses membres, Puig Antich, par l'Etat en Espagne, dans l'indifférence généralisée de la droite aux anarchistes, y compris les sectes d'ultra ‑ gauche, nous renvoyons le lecteur à la brochure n°6 du "Mouvement communiste" : "La guerre civile en Espagne" ainsi qu'à la brochure de J. Barrot : "Vio­lence et solidarité révolutionnaire", éditions de l'Oubli.

(6) Sur le K.A.P.D. nous renvoyons le lecteur à notre texte : "Le KAPD

dans l'action révolutionnaire" dans Le Communiste n°7.

 

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Nous voyons ainsi en quoi la question militaire doit toujours être prise en charge par les communistes, car elle fait intégralement partie de la globalité que constitue la guerre sociale pour le commu­nisme. La réelle question n'est donc pas "terrorisme ou anti ‑ terrorisme" (fausse alternative qui n'unit que pacifistes et militaristes) mais: quelles sont les actions à réaliser pour le plus adéquatement possible développer les luttes ouvrières en leur aboutissement, la révolution communiste ? En ce sens, les marxistes révolutionnaires ne jettent au­cun a ‑ priori moralisateur sur telle ou telle forme de lutte que le mou­vement réel a fait surgir. Comme le disait déjà justement Lénine :

 

"En premier lieu, le marxisme diffère de toutes les formes primitives du socialisme en ce qu'il n'enchaîne pas le mouvement à quelque forme de combat unique et déterminée. Il admet les méthodes de lutte les plus variées; mais il ne les 'invente' pas; il se borne à généraliser, organiser, rendre conscientes les méthodes de lutte des classes révolutionnaires, qui surgis­sent spontanément dans le cours même du mouvement (...)

Le marxisme, sous ce rapport s'instruit si l'on peut dire à l'école pratique des masses; il est loin de prétendre faire la leçon aux masses en leur proposant des formes de lutte inventées par des 'fabriquants de systèmes' dans leur cabinet de travail (...) Essayer de répondre par oui ou par non quand la question se pose d'apprécier un moyen déterminé de lutte, sans examiner en détail les circonstances concrètes du mouvement au point précis où il en est arrivé, ce serait quitter complètement le terrain marxiste." (Lénine ‑ La guerre des partisans ‑ 1905)

 

III. LE CONTENU INVARIANT DU REFORMISME ARME

 

Une fois bien posée la question de savoir quelles classes sont en présence, c'est‑à‑dire quels projets sociaux, quels partis s'affron­tent, après avoir analysé dans le détail l'adéquation de telle ou telle action (armée ou non) par rapport à la globalité de notre programme et au développement du mouvement révolutionnaire, nous pouvons maintenant analyser les actions, groupes au programme confus qui, indépendamment de tout mouvement de classe ou inadéquatement par rapport à ceux‑ci, se lancent, faute de perspectives globales, dans la lutte armée conçue comme seule forme de lutte ou comme étant "la plus révolutionnaire" et qui, très rapidement, dégénèrent, reproduisant ce que le marxisme révo­lutionnaire a toujours critiqué, quelles qu'en soient les formes parti­culières : le populisme armé, le terrorisme individualiste et romanti­que, le guérillérisme, ...

Toutes ces formes ont bien entendu une substance, un contenu commun, celui que nous nommons du terme plus générique de réformisme armé qui fut très clairement théorisé dans les années 1900 par les socialistes ‑ révolutionnaires en Russie et qui, à l'époque, fut critiqué de notre point de vue, par Lénine, principalement dans son texte :"L'aventurisme révolutionnaire" (oeuvres tome VI page 188).

 

(7) Sur l'insurrection d'octobre 1917, nous renvoyons le lecteur à notre article "Quelques leçons d'Octobre" dans Le Communiste n° 10/11.

 

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A. Le "transfert de force"

Le premier point que Lénine attaque chez les S.R. est celui théorisé sous le nom de "transfert de force". Il s'agit de voir la lutte de classe comme l'affrontement de deux forces pleinement consti­tuées où, tels des vases communiquants, la perte de force de l'une impliquerait automatiquement le renforcement de l'autre. C'est ne pas voir que le rapport de forces entre les classes ne se joue pas tels deux béliers se repoussant l'un l'autre. Un renforcement du prolétariat n'implique pas nécessairement un affaiblissement de la bourgeoisie et inversement. C'est ne pas voir que ce rapport évolue par sauts quali­tatifs pouvant opposer les classes se renforçant mutuellement dans la lutte contre l'autre jusqu'à la destruction de l'une par l'autre, jus­qu'à la révolution.

 

"Chaque coup terroriste enlève en somme une partie de sa force à l'autocratie et transfère toute cette force du côté de ceux qui lut­tent pour la liberté" .(Proclamation S.R. citée par Lénine). Pour les S. R. il suffirait donc de faire un attentat pour que la force perdue par l'ennemi passe à la révolution. Mais qu'en est‑il de l'organisation des luttes ouvrières. En quoi, en période de relative paix sociale, la suppression de généraux, flics ou autres représentants de l'ordre bour­geois (admettant même que leur liquidation déforce temporairement l'ad­versaire, sachant qu'ils sont immédiatement remplacés) renforce l'orga­nisation du prolétariat en force autonome, en parti? Non, tout ce qui déforce la bourgeoisie ne renforce pas nécessairement le communisme. Si, en période insurrectionnelle, il est vital de paralyser la bour­geoisie en éliminant des individus clés (chefs militaires, syndicalis­tes, ...) c'est dans la perspective immédiate de l'insurrection, du déclenchement de la révolution, c'est en sachant que la bourgeoisie n'aura plus le temps de reconstituer ces centres vitaux de son appareil d'Etat. Mais, en période de non ‑ lutte, la liquidation de tels hommes n'aboutit qu'à obliger l ' Etat bourgeois de remplacer ces derniers par d'autres, le plus souvent mieux protégés et mieux camouflés, sans, d'aucune façon, renforcer les luttes encore faibles qui se déroulent ou en passe d'exploser. D'autant plus que cette conception du "combat singulier" provoque le plus généralement non le développement des lut­tes mais l'apathie, la désorganisation.

 

"Quant aux combats singuliers, précisément dans la mesure où ils restent des combats singuliers à la Balmachev, ils ne provoquent dans l'immédiat qu'un choc passager et dans la suite, conduisent même à l'apathie, à l'attente passive du prochain "combat singu­lier'." (Lénine ‑ ibid)

Or, aujourd'hui encore, cette conception a ‑ marxiste est prédomi­nante dans la plupart des groupes armés sous le vocable plus actuel de "lutte appareil contre appareil", dans la croyance fétiche à la cons­truction d'un autre appareil militaire (la future armée rouge ... d'où les appellations telles R.A.F., B.R., Prima Linea, ...). Pour les B.R.,

par exemple, cette conception se retrouve pleinement dans celle de la "désarticulation des forces de l'ennemi" ‑ "Le principe tactique de la guérilla dans cette conjoncture est la désarticulation des forces de

l'ennemi (...) Désarticulation de l'ennemi signifie porter une attaque dont l'objectif principal est encore celui de diffuser la lutte armée et sa nécessité, mais dans laquelle a déjà commencé à opérer le principe tactique propre à la phase suivante : la destruction des for­ces de l'ennemi" (L'abeille et le communisme ‑ thèses finales ‑ n°11 ‑ 1981 ).

 

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Nous voyons ici clairement en quoi le "terrorisme romantique" maintient la croyance en une destruction graduelle de l'appareil d'Etat bourgeois correspondant au renforcement "par transfert" de la lutte armée, du "parti combattant". Or, la pratique de la désarticulation progressive de l ' appareil ennemi et son complément le renforcement de l'appareil révolutionnaire n'est qu'un retour bien que radical et armé à la vieille conception social ‑ démocrate de la conquête graduelle du pouvoir. C'est la négation même des tâches d'organisation, de centrali­sation, de préparation militaire de l'insurrection ‑‑passage des luttes de plus en plus massives en la qualité de la révolution‑‑, de la des­truction de fond en comble de l ' Etat bourgeois. C'est la croyance en un passage graduel au communisme sans insurrection, sans révolution, sans destruction de l ' Etat ... simplement par un transfert graduel certes violent, mais néanmoins automatique, de la force de l ' Etat bour­geois (dépérissant ainsi petit à petit) dans celle de semi Etat ouvrier (lui également se "construisant" petit à petit). C'est la réitération en plus violent, de la croyance social ‑ démocrate en le dépérissement progressif de l ' Etat bourgeois (dans la vision classique grâce aux ré­formes) contre laquelle les marxistes depuis Marx, Lénine, etc. ont opposé la nécessaire destruction de fond en comble de l'appareil d ' Etat bourgeois. C'est tout simplement du réformisme armé !

A toute cette conception du transfert de force correspond l'apo­logie matérialiste stalinienne de l'infrastructure de l'appareil clan­destin, basée sur le culte fétichiste des armes à feu, les groupes po­pulistes donnant comme garant de la victoire, la solidité de l'appareil militaire. Ils font dépendre le triomphe de la révolution du nombre d'armes dont dispose le "parti combattant", comme s'il était possible de rivaliser en nombre et puissance d'armes avec le capital

Quant au second aspect de la critique, le renforcement de l'apa­thie, l'attente de nouveaux "combats singuliers", il se trouve égale­ment pleinement démontré dans la pratique actuelle des groupes armés. Autant certaines actions peuvent être centrales dans le développement et l'organisation des luttes prolétariennes, autant des actions de "prestige", "spectaculaires", décalées ou en contradiction même avec la dynamique des luttes, peuvent être de graves coups d'arrêt d'un mou­vement ou plus simplement, renforcer le désintérêt, voir provoquer une fausse polarisation entre "terroristes" et "anti ‑ terroristes". Les exemples foisonnent, de l'enlèvement de Dozier à la plupart des actions de la R.A.F. ou d" Action Directe".

 

B. L ' "insaisissable"

Le deuxième point critiqué par Lénine est celui de l "insaisis­sable" autrement dit l'"invisible", l "invincible".

"La théorie du transfert de la force est naturellement complétée par la théorie de l'insaisissable qui met définitivement sens dessus dessous, non seulement toute l'expérience du passé, mais aussi tout bon sens. Que le seul 'espoir' de la révolution soit la "foule", que seule une organisation révolutionnaire dirigeant cette foule (en fait et non en paroles) soit à même de lutter contre la police, c'est là l'abc. On aurait honte de devoir le démontrer. Et seules des gens qui ont tout oublié et rien appris pouvaient décider le contraire, allant jusqu'à proférer l ' invraisemblable absurdité que l'autocratie peut être 'protégée' contre la foule par les soldats, contre les organisations révo­lutionnaires par la police, mais que contre les individus, qui font la chasse aux ministres, RIEN NE LA PROTÉGERA !" (Lénine ‑ ibid )

 

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Outre le culte de l ' individu, de l'acte exemplaire, du "héros", la bêtise d ' une telle argumentation d'invisibilité, d'invincibilité, pourrait nous faire croire que de tels rêves révolutionnaires , romanti­ques et utopiques ont  aujourd'hui à jamais disparu. Mais c'est là une grave erreur, car aujourd'hui encore, le populisme armé véhicule ces vieilles âneries, certes sous un langage plus sophistiqué : "Le système du Pouvoir Prolétaire ("croissance progressive du pouvoir rouge de la métropole impérialiste", en fait développement de l'appareil d'Etat ouvrier antagoniquement à l'appareil d'Etat bourgeois, cf. le "trans­fert de force", ndlr,) se manifeste sous la forme de bases rouges invi­sibles, de réseaux clandestins de bases qui, agissant dans les centres vitaux de la formation sociale capitaliste, assument l'ensemble des tâches qu'exige une révolution prolétaire qui veut être sociale et donc investissement dans tous les rapports sociaux, à partir du rapport de production qui est fondamental" (thèse 7 de l'Abeille et le Communis­me). Ce n'est plus ici l'individu qui est invisible, invincible, c' est carrément des "bases du pouvoir prolétaire" ! En plus donc des vieilles croyances S.R. se cumule ici la vision classique de l ' anarcho ‑ syndica­lisme, du gestionnisme, du gramscisme ... qui lutte pour construire graduellement, au sein même de la société capitaliste, des bases, des foyers du futur pouvoir ouvrier !

Encore une fois, nos "terroristes" d'aujourd'hui ne font que reprendre les conneries social ‑ démocrates en y accolant le qualificatif "armé"' croyant par là quitter à tout jamais le terrain du réformisme, de l'adaptation à l'esclavage salarié. Or, armé ou non, ce qu'ils arri­vent à faire, reste du réformisme, tourne le dos à la réelle trans­formation révolutionnaire, l'abolition du travail salarié.

 

C. L ' "excitation", le "terrorisme exemplatif"

Evidemment, nous reprenons ici les traits fondamentaux de l'idé­ologie terroriste, déjà critiqués par Lénine, tout en sachant qu'ils inter - agissent les uns avec les autres; que le parfait corollaire du "transfert de force" est l ' "insaisissable" de la même manière que tous ces traits invariants du réformisme armé sont sous - tendus par la pratique / théorie de l'acte exemplaire, de l'action excitatrice du héros sacrifié qui, par son sacrifice, réveillera les masses amorphes . Cette conception chrétienne du "rédempteur" se retrouve dans l'idéologie anarchiste, dans celle du bon bandit, de la propagande par le fait (8).

 

Contrairement au culte bourgeois du héros, de l'individu sauveur du péché originel, le programme communiste est avant tout impersonnel .Il avance grâce à ces milliers de prolétaires inconnus, disséminés de par le monde qui, plus que tout héros des guerres bourgeoises, Napoléon au petit pied, ont travaillé, lutté, sont morts pour la réalisation pratique du communisme. Notre "héroïsme" n'a justement rien à voir avec le sacrifice de l'individu héros, il est au contraire la réalisation de notre être collectif , c'est notre lutte commune pour le communisme.

"Il y a évidemment deux versions du héros, la nôtre et la leur. Le combattant de la masse, anonyme et oublié par l'histoire,

 

(8) Lorsque nous critiquons ici la théorie de la "propagande par le fait" c'est évidemment dans son acception vulgaire, de "réveiller les masses à coups de bombes" (cf. Ravachol, etc). Nous savons que dans certaines circonstances de luttes radicales, la propagande communiste ne se limite nullement aux journaux et tracts et peut qualitativement se développer en de nombreuses actions notamment armées (cf. la revendication marxiste de l'action directe).

 

 

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s'engage dans la guerre civile pour les revendications de sa classe, étant mû par l'égoïsme collectif, c'est‑à‑dire le be­soin de promouvoir de façon utilitaire ses propres conditions économiques. Il arrive, avant d'avoir adhéré à une école philo­sophique et sans avoir passé son examen de licence, c'est‑à‑dire avant d'avoir été baptisé dans la nouvelle confession, à dépas­ser son instinct de conservation ,en risquant sa peau. Ce n'est pas un soldat, mais un volontaire inconnu de la révolution. Ce manieur de trique ou de fusil est entraîné dans l'action commune avant d'avoir eu connaissance des règles d'attribution des pen­sions aux orphelins des tués et de la médaille commémorative; oublieux de lui‑même d'abord, il sera ensuite oublié de tous en tant que personne.

Ensuite, il y a le héros avec un grand H et les contes en règle. Il dirige la bataille et, non seulement se réserve toutes les indemnités et les lauriers des poètes, mais attend que le public de l'histoire l'applaudisse, en ayant bien lu les programmes avec les noms des premiers rôles. Après avoir fait présenter les armes aux morts par les vivants stupides, il se retire pour ef­feuiller, toutes portes closes, la rose du butin." (Fantômes à la caryle ‑ Il programma comunista n°9‑. 1953 ‑ tra­duit dans Le fil du temps n°13)

Trop souvent, pour l'idéologue terroriste, le "héros" est bien cet "individu supérieur", ce "chef" tant vanté et idéalisé tel que l ' aime la bourgeoisie. Même si évidemment c'est cette dernière et sa pu­tain appelée presse qui transforme les groupes terroristes en "bande à Baader", en "bande à Rouillan", ... très rapidement, ce sont effective­ment les "petits chefs" (la plupart du temps sans envergure politique) qui imposent le culte du héros avec un grand H, qui imposent le mythe du sacrifié devant réveiller les masses, allant eux ‑ mêmes jusqu'à dé­nommer leurs commandos rédempteurs du nom des sacrifiés  de la colonne " Walter Alasia" aux commandos "Holger Meins", "Sigurd Debus" et "Gudrun Ensslin",…

Outre cette question du héros, se trouve, dans l'idéologie ter­roriste, le mythe de l'excitation, du réveil des masses, de leur illu­mination grâce à l'acte exemplaire : "Chaque combat singulier d'un hé­ros éveille en nous tous l'esprit de lutte et de vaillance" (déclara­tion S.R. op. cité). Et si maintenant, il est plus difficile de répéter ces inepties illuministes aussi c???ment, on nous parle plus volontiers de "se gagner (grâce aux actions armées) tous les éléments communistes" (B‑R.) ou, de manière plus générale, de "propagande armée" : "Les bri­gades rouges sont les premières formations de propagande armée dont la tâche fondamentale est de propager par leur existence et leur action les contenus d'organisation et de stratégie de la guerre de classe. Les B.R. ont donc toujours pour référence les objectifs propres du mouvement de masse et leur tâche est de gagner l'appui et la sympathie des masses populaires" ("Nuava Resistenza" 1971 cité dans Clash).

Encore une fois, la propagande communiste ne se limite nullement au "papier" (journaux, tracts, ...). Il est clair que d'autres types de propagandes (dont des actions armées, ..) peuvent être utilisés pour servir le développement du mouvement communiste. Ce que nous cri­tiquons ici c'est la conception et évidemment la pratique qui en décou­le, idéaliste de la lutte contre les "idées fausses", contre la "fausse conscience" (lutte d'idées déjà critiquée par Marx contre Feuerbach), le propagandisme (sous quelque forme que ce soit) et ce qui le sous tend, à savoir, la conquête des masses à l'idée de la révolution. Ce trait est, lui aussi, directement hérité de la social‑démocratie. De Luxem­bourg à la "propagande par le fait", la position est commune, c'est le démocratisme. Il s'agit de préalablement convaincre, éduquer, réveiller

 

 

A partir d'ici effacer jusqu'à ce qu'on arrive au numéro 15

 

hant qu'ils inter ‑ agissent les uns avec les autres; que le parfait corollaire du "transfert de force" est l'"insaisi.ssable°° de la même manière que tous ces traits invariants du réformisme armé sont sous‑tendus par la prati­que/théorie de l'acte exemplaire, de l'action' excitatrice du héros sa­crifié qui, par son sacrifice, réveillera les masses amorphes. Cette conception chrétienne du "rédemptear" se retrouve dans l'idéologie anarchiste, dan;‑: celle du bon bandit, de la propagande par le fait (8).

Contrairement au culte bourgeois du héros, de l'individu sauveur du péché origirei, le programme communiste est avant tout impersonnel. II avance grâce à ces milliers de prolétaires inconnus, dissémines de par le monde, qui, plus que tout héros des guerres bourgeoises, Napolé­on au petit pied, ont travaille lutté, sont morts pour la réalisation pratique du communisme. Notre "héroïsme°° n'a justement rien à voir avec

‑ le sacrifice de l'individu héros, il est au contraire la réalisation de

notre être collectif, c'est noua lutte commune pour le communisme.

‑ °°I1 y a évidemment deux ‑çjersions du héros, la nôtre et la leur.

Le combattant de la masse, anonyme et oublié par l'histoire,

Lorsque nous critiquons ici la théorie de la "propagande par le fait°° c'est évidemment dans son acception vulgaire, de "réveiller les masses à coups de bombes" (cf. Ravachol, etc). Nous savons que dans certaines circonstances de luttes radicales, la propagande communiste ne se limite nullement aux journaux et tracts et peut qualitativement se développer en de nombreuses actions notamment armées (cf. la revendu cation marxiste de l'action directe).

 

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S'engage dans la guerre civile pour les revendications de sa classe, étant mû par l'égoïsme collectif, c'est‑à‑dire le be­soin de promouvoir de façon utilitaire ses propres conditions économiques. I1 arrive, avant d'avoir adhéré à une école philo­sophique et sans avoir passé son examen de licence, c'est‑à‑dire avant d'avoir été baptisé dans la nouvelle confession, à dépas­ser son instinct de conservationf en risquant sa peau. Ce néest pas un soldat, mais un volontaire inconnu de la révolution. Ce manieur de trique ou de fusil est entraîné dans l'action commune avant d'avoir eu connaissance des règles d'attribution des pen­sions aux orphelins des tués et de la médaille commémorative; oull.eux de lui‑même d'abord, il sera ensuite oublié de tous en tant que personne.

Ensuite, il y a le héros avec un grand H et les contes en règle. I1 dirige la bataille et, non seulement se réserve toutes les indemnités et les lauriers des poètes, mais attend que le public de l'histoire l'applaudisse, en ayant bien lu les programmes avec les noms des premiers rôles. Après avoir fait présenter les armes aux morts par les vivants stupides, il se retire pour ef­feuiller, toutes portes closes, la rose du butin.°' (Fantômes à la caryle ‑ I1 programma comunista n°9‑. 1953 ‑ tra­duit dans Le fil du temps n°13)

Trop souvent, pour l'idéologue terroriste, le "héros°° est bien cet "individu supérieur°°, ce "chef°° tant vanté et idéalisé tel que 1 aime la bourgeoisie. Même si évidemment c'est cette dernière et sa pu­tain appelée presse qui transforme les groupes terroristes en "bande àBaader, en "bande à Rouillan°°, ... très rapidement, ce sont effective­ment les "petits chefs°" (la 1plupart du temps sans envergure politique) qui imposent le culte du héros avec un grand H, qui imposent le mythe du sacrifié devant réveiller les masses, allant eux‑mêmes jusqu'à dé­nommer leurs commandos rédempteurs du nom des sacrifiés s de la colonne °°?Jalter A.lasia°° aux commandos"Holger Meins°°, "Sigurd Debus°° et "Gudrun Ensslin°°, ...

Outre cette question du héros, se trouve, dans l'idéologie ter­roriste, le mythe de l'excitation, du réveil des masses, de leur illu­mination grâce à l'acte exemplaire : "Chaque combat singulier d'un hé­ros éveille en nous tous l'esprit de lutte et de vaillance°° (déclara­tion S.R. op. cité). Et si maintenant, il est plus difficile de répéter ces inepties illuministes aussi cruement, on nous parle plus volontiers de "se gagner (grâce aux actions armées) tous les éléments communistes°° (B‑R.) ou,

 

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la majorité des masses ouvrières à l'idée du communisme. Pour les uns, ce "réveil", cette "illumination" doit venir des feux des bombes et du staccato des mitrailleuses, pour les autres, il doit venir de l'éduca­tion, de la lecture, du conseil avisé et non ‑  substitutionniste de "pro­fesseurs en marxisme". Pour les deux, la lutte de classe n'est pas une réalité pratique se déroulant, consciemment ou non, sous nos yeux, n'est pas l'action ouvrière pour détruire le capital, mais est l'idée pure et mystique du communisme devant gagner, pacifiquement ou non, les masses amorphes et incultes. Tous oublient que :

"Pour supprimer l'idée de la propriété privée, l'idée du commu­nisme suffit entièrement. Pour supprimer la propriété réelle, il faut une action communiste réelle." (Marx ‑ Manuscrits de 1844 )

La différence fondamentale est donc que pour les "propagandis­tes", il s'agit de convaincre, d'illuminer, de susciter, … c'est ‑ à ­dire de créer un mouvement alors que les communistes au contraire, sont la force dirigeante d'un mouvement, même extrêmement minoritaire, mais existant dans la réalité. Les uns essayent de façonner un mouvement à l'image de leurs idéologies, les autres, organisent, centralisent, diri­gent des actions, des luttes partielles, faibles, limitées, ... dans le sens de la totalité, dans le sens du communisme, comme force sociale agissante, comme parti,(9). Le propagandisme en revient donc, dans le meilleur des cas, à suivre les masses ouvrières, à suivre les réelles actions communistes et la plupart du temps, se laisse diriger par les idées dominantes au sein de ces "masses" (c'est‑à‑dire par les idées de la classe dominante) car, en visant à gagner ces idées, il s'y soumet. Sur le terrain de la lutte d'idées, la bourgeoisie restera la plus for­te; c'est pourquoi il nous faudra la détruire dans tous ses fondements matériels avant de pouvoir, selon la formule chère à tous les pédago­gues modernistes et libéraux, "changer les esprits".

 

D. La négation de la préparation révolutionnaire

Comme nous l'avons vu dans les points A B C de ce chapitre, le populisme armé, l'idéologie du terrorisme individualiste, s'affirme inévitablement et à très court terme comme pratique réformiste, retour aux vieilles méthodes social ‑ démocrates entraînant plus ou moins rapi­dement ces groupes dans le camp de la contre ‑ révolution. Contrairement à ce que croyaient Lénine, Trotsky, ...lorsqu'ils luttaient contre Kautsky et les résidus de la seconde Internationale, la question de la violence, du terrorisme, de la terreur, ... n'est pas l'unique point de délimitation  avec la bourgeoisie. En effet, si depuis Babeuf, Blan­qui., ... il  est définitivement tranché que le pacifisme, le rejet de la dictature, de la terreur, du terrorisme, ne sert que la contre ‑ révo­lution, que, désarmant théoriquement et pratiquement le prolétariat, le pacifisme prépare immanquablement le lit du massacre immense, immonde des prolétaires (bestialité complétée par l'hypocrisie des pacifistes qui osent dire: "ils n'avaient qu'à ne pas prendre les armes"!); l'u­tilisation de la violence, du terrorisme, n'est à elle seule nullement une délimitation suffisante entre bourgeoisie et prolétariat, entre réforme et révolution. C'est en effet avec la même logique que d'un côté, Trotsky répond du point de vue prolétarien à Kautsky tandis que de l'autre, il réprime sauvagement les révoltes prolétariennes se dé­clenchant de plus en plus largement en Russie, luttes qui exprimaient

 

(9) sur la question des tâches des communistes, du parti nous renvoyons les lecteurs à notre texte "Communisme et Parti" dans Le Communiste n°15.

 

 

 

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essentiellement la non ‑ destruction de l'appareil d'Etat bourgeois et la nécessité de riposter aux mesures capitalistes de plus en plus af­firmées par les bolcheviks contre les prolétaires (cf. les grèves à Pétrograd, les émeutes en Ukraine en Sibérie, à Kronstadt ...). Nous voyons ici en quoi le terrorisme ne peut être envisagé que du point de vue de la globalité de la pratique/théorie du prolétariat d'hier, d'au­jourd'hui et de demain, qu'en fonction du programme dans lequel il s'inscrit, déterminant ainsi également la manière avec laquelle il s'applique (cf. le rejet de la terreur aveugle, non ‑ sélective). La ter­reur, le terrorisme ouvrier sont donc des éléments constitutifs du pro­gramme communiste, ils ne sont nullement en soi, une question qui per­mettrait de délimiter les deux camps en présence (cf. la présentation et le texte d'Octobre dans la rubrique Mémoire Ouvrière de cette revue).

Cela étant dit, le réformisme armé, même sous des dehors très "durs", très "radicaux", en revient systématiquement à une pratique de réforme du système et non à sa nécessaire destruction. Qu'il s'agisse de constituer, dès maintenant, grâce à "une ligne de masse" des "bases du pouvoir prolétaire" ou d'organiser la lutte "appareil contre appa­reil", à chaque fois, il s'agit, indépendamment de l'état des luttes, de construire, dans la société capitaliste, des bastions ouvriers (ce qui revient à du gestionnisme), des embryons d'Etat prolétarien qui, progressivement, grossiraient jusqu'à englober et transformer la socié­té capitaliste en communiste sans bouleversement révolutionnaire. Cette vision,  social ‑ démocrate est pleinement synthétisée dans la conception commune à tous les tenants du populisme armé, celle de la "guerre popu­laire prolongée".

Outre les très lourdes références aux citations des héros de la guerre populaire prolongée, les Mao, Che, Giap, ... la théorie de la g.p.p. découle directement d'une forme particulière de la guerre impé­rialiste (11) illustrée notamment dans la guerre sino ‑ japonaise de la fin des années '30 (où Mao était par ailleurs l'allié de Tchang ‑ Kaï -­Chek) et plus récemment dans le conflit Vietnamien ou aujourd'hui enco­re en Afghanistan. Il s'agit de l'utilisation, par l'un des camps bour­geois en présence, de la guerre de guérilla, d'une mobilisation natio­naliste et obligatoire de la population civile contre "l'ennemi exté­rieur"(généralement pas plus extérieur que les "alliés" du camp gué­rillériste, les USA soutenant Mao dans sa guerre contre le Japon, l'URSS et la Chine soutenant le Vietnam du Nord jusqu'à ce que cette même Chine alliée d'hier envahisse le Vietnam "libéré", etc.).

"La guerre de guérilla, ou guerre de libération, aura en général trois moments : le premier de défensive stratégique, moment où la peti­te force mord l'ennemi; elle n ' est pas tranquillement réfugiée dans un cercle pour faire de la défense passive, plus précisément, sa défense consiste dans des attaques limitées qu'elle peut réaliser. Après cela, on arrive à un point d'équilibre où s'établissent les possibilités d'action de l'ennemi et de la guérilla; ensuite le moment final, où l'ennemi est débordé et où l'armée de libération peut prendre les grandes villes et liquider totalement l'adversaire." (La guerre de gué­rilla : une méthode ‑ Che Guevara). "Toute notre action est un cri de guerre contre l'impérialisme et un appel vibrant à l'unité des peuples contre le grand ennemi du genre humain : les Etats‑Unis d'Amérique du Nord. Qu'importe où nous surprendra la mort; qu'elle soit la bienvenue pourvu que notre cri de guerre soit entendu, qu'une autre main se tende pour empoigner nos armes, et que d'autres hommes se lèvent pour entonner les chants funèbres dans le crépitement des mitrailleuses et de nouveaux cris de guerre et de victoire." (Créer deux, trois, ... de nombreux Vietnam, voilà le mot d'ordre!" ‑ Che Guevara). "La patrie ou la mort." (Le socialisme et l'homme à Cuba ‑ Che Guevara).

 

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Ces quelques morceaux choisis illustrent très rapidement le condensé de délires bourgeois et nationalistes que peuvent déglutir les tenants du guérillérisme. Et si nous ne nous étendons pas plus longue­ment sur eux, c'est que, dès le début de cette étude, nous avons déli­bérément écarté les officines, les servants directs des guerres impé­rialistes sous couvert de "libération nationale". Ce qui nous intéresse c'est l'origine bourgeoise de la conception de la guerre populaire prolongée (cf. Mao) ou du guérillérisme (cf. Guevara) importée et ré­pandue dans la plupart des groupes armés. La différence essentielle est que, si les références FNL,FLN, OLP, sandinistes, ... sont directement

des armées au service de la bourgeoisie mondiale, les groupes qui les utilisent comme références et qui essayent dans un tout autre contexte d'appliquer "leurs méthodes", ne sont pas, eux, nécessairement et di­rectement des groupes bourgeois. Comme nous le disons souvent, il faut toujours bien percevoir le mouvement réel indépendamment du drapeau qui flotte sur celui ‑ ci et tout en sachant que si ce mouvement ne se débar­rasse pas de ce drapeau bourgeois, à plus ou moins court terme, ce der­nier induit inévitablement une pratique bourgeoise et le passage défi­nitif dans le camp de la contre ‑ révolution. Il ne suffit pas de cri­tiquer la g.p.p. du seul fait qu'elle dérive d'une des formes de la guerre bourgeoise; encore s'agit ‑ il de démontrer en quoi une telle pra­tique même du point de vue prolétarien est une négation totale de la réelle guerre ouvrière, de l'insurrection, de la révolution. La g.p.p.

implique donc la constitution d'un noyau, d'une fraction de la "future armée rouge", et donc du futur Etat ouvrier, afin de, par la guerre de guérilla , détruire des points centraux de l'appareil d ' Etat tout en,

développant, grâce à ces actions, le "parti combattant (=transfert de force et lutte entre appareils). "La guérilla urbaine a pour but de toucher l'appareil d ' Etat en des points précis, de le mettre hors d'u­sage, de détruire le mythe de l'omniprésence et de l'invulnérabilité du système" (Sur la conception de la guérilla urbaine ‑ R. A.F.).

Que signifie cette pratique ? Mises à part les inévitables apologies "ex ‑ nihilo" de la "lutte armée" et de la "primauté de la pra­tique" (cf. R.A.F.), les "groupes armés" commencent à agir par une sé­rie d'actions exemplaires et spectaculaires pour, après une première vague de répression se replier dans la lutte pour la "libération de leurs camarades", dans le "front des prolétaires emprisonnés" (cf. B.R. faisant rapidement tourner leurs actions autour de l'unique axe de dé­fense/renforcement de leur organisation (ce qui entraîna en Italie la liquidation de l ' "autonomie armée" au profit des B.R., seule organisa­tion parvenant à se maintenir). La boucle ainsi bouclée, les "groupes armés" totalement autonomisés par rapport au mouvement réel (même s'ils gardent encore de nombreux sympathisants au sein des ouvriers en lutte (cf. B.R. en Italie) se retrouvent inexorablement entraînés dans la spirale de l'action pour survivre, survivre pour l'action, ... et ce, à n'importe quel prix ! En rien, ces actions, ces tentatives de cons­tituer dès maintenant l'armée révolutionnaire, voire l'Etat ouvrier, n'ont permis et ne permettront au mouvement d'avancer d'un seul pas dans la préparation, l'encadrement, la direction de la destruction violente et totale de l'Etat bourgeois. Ainsi mis sur l'orbite du "terro­risme excitatif", de la lutte "appareil contre appareil", ces groupes ne sont plus, au mieux, que des entraves au développement du mouvement communiste, et, au pire, se transforment en groupes d'appui de l'un ou l'autre camp impérialiste.

Encore une fois, tout comme le réformisme classique, ils ne font que, indépendamment du mouvement réel et ensuite en opposition complète,

 

(11) Sur la question de la guerre impérialiste au Liban, lisez nos ar­ticles dans Le Communiste n°14, Action Communiste n°7 et Parti de Classe n°4.

 

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construire une structure de remplacement processif, graduel de l'Etat bourgeois. La seule différence est que, pour les sociaux ‑ démocrates classiques, cette structure s'articule autour du ''parti de masse" démo­cratique et parlementaire appuyé par de grands syndicats économiques, réformistes, alors que pour les autres, la "nouvelle structure" est le "parti combattant", le "parti de la guérilla" ayant su organiser de larges masses dans la "guerre populaire prolongée". Tous deux se trou­vent aux antipodes de la nécessaire direction du mouvement réel qui ne se construit pas, mais qui naît spontanément du sol de la société bour­geoise en pleine décomposition. Comme l'avait déjà présenté Lénine dans son "Que faire ?", les "terroristes" ne sont que les symétriques des "économistes"; le réformisme armé n'est que la variante radicale du réformisme, c'est‑à‑dire de la pratique d'intégration des prolétaires atomisés à la réforme du système, à son renforcement et non à sa des­truction.

"Pour ce qui est des appels au terrorisme, ainsi que des appels pour donner à la lutte économique elle ‑ même un caractère politi­que, ce ne sont que de prétextes divers pour se dérober au de­voir le plus impérieux des révolutionnaires russes à organiser l'agitation politique sous toutes ses formes. La Svoboda veut remplacer l'agitation par le terrorisme, reconnaissant ouverte­ment que dès qu'une agitation énergique et renforcée s'amorce­ra parmi les masses, le rôle excitatif de la terreur aura pris fin' (de la renaissance du révolutionnisme). C' est ce qui montre précisément que terroristes et économistes sous ‑ estiment l'acti­vité révolutionnaire des masses; (...)les uns se lancent à la recherche d '"'excitants" artificiels, les autres parlent de 're­vendications concrètes'. Les uns comme les autres ne prêtent pas une attention suffisante au développement de leur propre activité en matière d'agitation politique et d'organisation (...). (Lénine ‑ Que faire ?)

Le mouvement communiste ne se développe pas graduellement, pas à pas, ... au contraire, il se développe par brusques ruptures, par bonds intenses et brefs, précédés et succédés par de longues

périodes de relative apathie, que tous les immédiatistes interprètent à chaque coup, comme la "fin de la perspective révolutionnaire", comme "l'embour­geoisement des prolétaires", ... ne comprenant ni les moments de ruptu­re, ni les périodes plus "calmes", ce qui se traduit soit par l'acti­visme forcené soit par le découragement et souvent par l'alternance de l'un avec l'autre.

Nous, par contre, nous savons par avance, grâce au programme, c'est‑à‑dire à la pratique historique de la classe ouvrière, que ce qui se prépare, se dirige, s'organise, ... sont les moments de rupture, d'affrontement à l'ensemble des appareils de l'Etat bourgeois (conjonc­tion entre les minorités communistes et les "masses" en lutte). Cette direction des mouvements ne s'improvise pas au moment des luttes (ce qui signifie toujours le "queuisme", la capitulation devant les faibles­ses des luttes, le suivisme), mais nécessite au préalable le travail indispensable de préparation théorique et pratique approfondissements théoriques, toutes les formes de propagande, actions diverses, centra­lisation internationale des forces communistes, ...) des fractions communistes (cf. note 9).

C' est donc la nature même du mouvement ouvrier, son développe­ment dialectique par ruptures et sauts qualitatifs qui empêche toute construction graduelle et massive de formes organisationnelles qui, au mieux, seront débordées par la force et la radicalité des mouvements futurs, mais le plus souvent sont déjà minés "de l'intérieur" par leur pratique/idéologie bourgeoise portée notamment par les différents grou­pes gauchistes.

 

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C'est pourquoi les "groupes armés" se référant pour la plupart à l ' idéologie léniniste (et plus marginalement anarchiste) conçoivent et agissent antagoniquement au mouvement réel en construisant indépendamment de celui - ci des "organes" (futur Etat, Parti Combattant, ... auxquels il faut ensuite gagner, d'une façon ou d'une autre, les "masses". Cette pratique ‑ le propagandisme ‑ tourne radicalement le dos aux réelles tâches de constitution de la direction communiste des luttes, de la direction du parti de demain. C'est la négation même de la théo­rie marxiste de l'insurrection, prélude indispensable à la victoire de la révolution communiste mondiale. C'est ce qu'exprime ouvertement un groupe tel les B.R. : "Nous ne pensons pas en termes d'insurrection. Nous croyons au contraire à la possibilité historique de construire un système de pouvoir prolétaire armé à travers un processus de longue durée. L'accumulation de la force prolétaire à travers l'organisation politico ‑ militaire du Parti Communiste Combattant et des organismes de masse révolutionnaires prendra une phase historique entière." (Inter­view à l ' Espresso). De cette citation ressortent pleinement toutes les déviations terroristes classiques (transfert de force, lutte appareil contre appareil, actions exemplatives, ...) parfaitement complétées du gestionnisme, du gradualisme, du propagandisme, ... pour véritable­ment se synthétiser dans la conception de la guerre populaire prolongée,

 

Synthèse entre  la vieille théorie du "terrorisme romantique" et le réformisme "New ‑ look" cher à nos gauchistes.

Ce n'est vraiment pas par hasard que toutes les formes du réformisme (c'est‑à‑dire de l'action non pour la destruction du système en place mais pour son adaptation et donc son renforcement), du pacifisme au militarisme, du léninisme à l ' anti ‑ substitutionnisme, ...se retrouvent pour nier pratiquement (même si certains continuent à en parler ) le fondement même de la révolution communiste; à savoir : la destruction du système d'esclavage salarié .Qui dit destruction dit lutte, pratique intransigeante pour la démolition autoritaire et mondiale de tous les appareils d ' Etat bourgeois ( armées, polices, églises, syndicats, écoles, partis,…), la démolition de la base même du système : la loi de la valeur. Encore une fois, la vision du "réformisme armé" ( comme de tout réformisme ) est une vision "politicienne" de la révolution, pour eux, il ne s'agit pas de détruire un rapport social,

mais de conquérir l ' Etat bourgeois, de l ' occuper ( pour ensuite transformer la base économique, disent - ils, ce qui signifie en fait, se laisser déterminer par la loi de la valeur et donc gérer le capital). La révolution communiste mondiale est d'abord essentiellement destruction, négation violente (12) du capitalisme et c'est dans cette négation / destruction  comme agent destructeur  que le prolétariat organisé en classe dominante (en  semi - Etat  ouvrier ) et dirigé par son avant - garde communiste, s'affirmera et se niera en tant que dernière classe de l ' histoire ( négation de la négation) . Contre tous les concrétistes, le positif est déjà compris dans l'action de destruction, car pour détruire il faut savoir ce que l'on veut détruire. Non seulement, il n'y a pas de construction positive du communisme avant la révolution, mais cette dernière n'existe que comme action consciente de destruction du rapport  social capitaliste. Le communisme n ' existera pleinement que lorsque le capitalisme sera totalement détruit. " Ceux qui font une révolution à moitié creusent eux - mêmes leur propre tombeau" ( Saint Just ).

 

En synthèse

 

Toutes ces expressions (cf. les points A, B, C, D) du contenu invariant du réformisme armé se complètent mutuellement pour former un ensemble cohérent qui en revient en fait à :

 

- imaginer la société comme un tout sans antagonisme de classes fondamental où  s ' affrontent seulement des "individus" révoltés" opposés à

 

 

 

 

 

 

 

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d'autres individus personnifiant l'appareil d ' Etat bourgeois. Ce qui, exprime une compréhension individualiste de l'histoire où ce sont les grands hommes, les héros qui transforment le monde. Or, la conscience individuelle amène immanquablement le "révolutionnaire" à se situer sur le terrain de la démagogie. En cherchant l'appui des masses, il se trouve dans l'obligation de construire, de créer un programme pour les masses. Et ceci se trouve en totale opposition avec la compréhension pleinement marxiste de la réalité qui situe le prolétariat comme con­traint par la nature même de ses intérêts, à aller "naturellement" tou­jours plus dans le sens du programme communiste.

‑ nier la substance contradictoire du capital, la réelle lutte de clas­se se déroulant sous nos yeux, au profit d'une part des individus (cf. supra) et d'autre part ne comprenant la "masse" que comme des "specta­teurs amorphes devant supporter leurs favoris. Favoris qui, indépendam­ment de cette "masse", construisent toute une infrastructure, tout un appareil pour affronter "héroïquement" l'appareil ennemi. Il ne s'agit plus de détruire un rapport social ‑le capital‑ mais uniquement de frapper des individus analysés comme étant le "coeur de l'appareil  d ' Etat" (cf. Aldo Moro, Carrero Blanco, Dozier, ...). C'est cette dyna­mique qui fait que le terrorisme individualiste aboutit au populisme, au réformisme armé et transforme une lutte pour la destruction de l'es­clavage salarié en un affrontement inter ‑ bourgeois, pour une gestion populaire de l'économie nationale, du capital. C'est cette dynamique qui transforme plus ou moins rapidement, mais irrémédiablement, les groupes soumis à l'idéologie du populisme armé en des avant‑postes de la guerre impérialiste.

Le réformisme armé n'est donc pas un simple "volontarisme" (hy­pertrophie de la volonté), il agit la plupart du temps, sur un programme qui n'a rien à voir avec celui du communisme, il agit sur le programme de gestion réformée du système d'esclavage salarié. Non seulement leur "propagandisme", leur "réformisme armé" les rendent incapables d'être la réelle direction des mouvements de demain, mais en plus, ils ne ser­vent, le plus souvent, que la confusion et la contre ‑ révolution. Qu'en est‑il de leur "internationalisme", de leur "soutien aux peuples de mouleur", de leur "défaitisme", de leur "anti‑impérialisme", ... C'est ce que nous verrons dans la seconde partie de cet article qui se conclura sur une analyse plus détaillée, au travers de l'exemple italien, des groupes qui subissent aujourd'hui cette grave déviation bourgeoise qu'est le réformisme armé.

Fin de la première partie, suite au prochain numéro.

 

(12) Sur le rôle révolutionnaire de la négativité, lisez notre article

"Notes critiques sur le matérialisme dialectique" dans Le Commu­niste n°13.

 


CE17.1 CRITIQUE DU REFORMISME ARME (1)