INTRODUCTION DE "BILAN"

Nous publions le manifeste qui suit et qui nous est parvenu
de la part du "Groupe de Travailleurs Marxistes" du Mexique. Le
lecteur pourra constater que, sur les questions essentielles, une
coïncidence existe entre les points de vue défendus par les
fractions belge et italienne et les camarades au Mexique.

Les événements politiques --et au premier chef ceux d'une
importance capitale comme la guerre impérialiste en Espagne--
exigent que l'on ne s'en tienne pas à enregistrer la concordance
des positions politiques et au réconfort que cela procure dans la
lutte à mener contre le capitalisme au service duquel se trouvent
désormais toutes les forces politiques ayant une influence parmi
les masses. Surtout quand l'écroulement atteint les groupes mêmes
qui avaient prétendu lutter pour la régénérescence du mouvement
communiste et qui en sont arrivés à combiner l'appui à la guerre
impérialiste et la lutte pour la révolution, le devoir des
communistes consiste à aller au- delà des événements de l'heure
afin d'aborder une confrontation politique sur les questions
fondamentales du communisme. Aussi notre fraction a- t- elle pris
occasion de ce manifeste pour demander aux camarades mexicains de
procéder sans délai à cette discussion et nous espérons vivement
pouvoir rapidement entretenir les lecteurs de "Bilan" du cours de
cet discussion.

*****

Au Mexique ne doit pas se répéter l'échec subit par les
travailleurs d'Espagne. Chaque jour, on nous dit que nous vivons
dans une république démocratique que nous avons un gouvernement
ouvrier, que ce gouvernement est la meilleure défense contre le
fascisme.

Les travailleurs d'Espagne croyaient qu'ils vivaient dans une
république démocratique, qu'ils avaient un gouvernement ouvrier,
que ce gouvernement était la meilleure défense contre le fascisme.

Alors que les travailleurs n'étaient pas sur leurs gardes et
qu'ils avaient plus de confiance dans le gouvernement capitaliste
que dans leurs propres forces, les fascistes, au vu et au su du
gouvernement, préparèrent leur coup du mois de juillet de l'année
passée, exactement comme le gouvernement de Carderas permet aux
Cédillo, Morones, Calles, etc., de préparer leur coup, tandis
qu'il endort les ouvriers avec sa démagogie "ouvriériste".

Comment fut- il possible que les travailleurs d'Espagne, en
juillet dernier, n'aient pas compris que le gouvernement
"antifasciste" les avait trahis en permettant la préparation du
coup des fascistes? Comment se fait- il que les travailleurs du
Mexique n'aient tiré aucune leçon de cette expérience douloureuse?

Parce que le gouvernement espagnol a continué habilement sa
démagogie et parce qu'il s'est présenté devant le front des
travailleurs en les trompant encore une fois avec la consigne: le
seul ennemi, c'est le fascisme!

En prenant la direction de la guerre que les travailleurs
avaient commencée, la Bourgeoisie l'a convertie de guerre
classiste en guerre capitaliste, en une guerre pour laquelle les
travailleurs ont donné leur sang pour la défense de la république
de leurs exploiteurs.

Leurs leaders, vendus à la Bourgeoisie, ont donné la
consigne: ne présentez pas de revendications de classe avant que
nous ayons vaincu le fascisme!

Et pendant neuf mois de guerre, les travailleurs n'ont
organisé aucune grève, ont permis au gouvernement de supprimer
leurs comités de base qui avaient surgi aux jours de juillet, et
d'assujettir les milices ouvrières aux généraux de la bourgeoisie.
Ils ont sacrifié leur propre lutte pour ne pas préjuger la lutte
contre les fascistes.

POURQUOI CARDENAS DONNE- T- IL SON APPUI A AZANA?

Pour entretenir la confiance des travailleurs en leur esprit
de classe? Le gouvernement de Cardenas a un intérêt primordial à
ce que les travailleurs du Mexique ne comprennent pas pourquoi le
gouvernement antifasciste d'Espagne avait permis aux fascistes de
préparer leur coup. Parce que s'ils comprenaient ce qui s'était
passé en Espagne, ils comprendraient aussi ce qui est en train de
se passer au Mexique.

C'est pour cette raison que Cardenas a donné son appui au
gouvernement légalement constitué d'Azana et lui a envoyé des
armes. Démagogiquement, il a dit que celles- ci étaient destinées
à la défense des travailleurs contre les fascistes.

Les dernières nouvelles arrivées d'Espagne ont détruit pour
toujours ce mensonge: le gouvernement légalement constitué d'Azana
utilisa les armes pour dompter les héroïques travailleurs de
Barcelone lorsqu'ils durent se défendre contre ce gouvernement qui
voulait les désarmer le 4 mai de cette année.

Aujourd'hui comme hier, le gouvernement de Cardenas aide le
gouvernement légalement constitué d'Azana, mais aujourd'hui non
contre les fascistes mais contre les travailleurs.

L'oppression sanglante qui succéda au soulèvement des
travailleurs de Barcelone a montré la véritable situation en
Espagne comme la foudre illuminant la nuit: que d'illusions de
neuf mois détruites. Dans sa lutte féroce contre les travailleurs
de Barcelone, le gouvernement "antifasciste" s'est démasqué. Non
seulement il a envoyé sa police spéciale, ses gardes d'assaut, ses
mitrailleuses et ses tanks contre les travailleurs, mais il a
libéré des prisonniers fascistes et a retiré du front des
régiments "loyaux" en exposant ce front à l'attaque de Franco!

Ces faits ont prouvé que les véritables ennemis du Front
Populaire ne sont pas les fascistes, mais les travailleurs!

TRAVAILLEURS DE BARCELONE

Vous avez lutté magnifiquement, mais vous avez perdu. La
Bourgeoisie peut vous isoler. Votre force seule ne pouvait pas
être suffisante.

Travailleurs de l'arrière- garde, vous devez lutter
conjointement avec vos camarades du front, conjointement contre le
même ennemi: non, comme votre bourgeoisie vous le demande, contre
l'armée de Franco, mais contre la bourgeoisie elle- même, qu'elle
soit fasciste ou "antifasciste".

Vous devez envoyer des agitateurs au front avec la consigne:
rébellion contre vos généraux! Fraternisation avec les soldats de
Franco -- en majorité des paysans tombés dans les filets de la
démagogie fasciste et cela parce que le gouvernement de front
populaire n'avait pas rempli sa promesse de leur donner la terre!
Lutte commune de tous les opprimés, qu'ils soient ouvriers ou
paysans, espagnols ou maures, italiens ou allemands, contre notre
ennemi commun: la bourgeoisie espagnole et ses alliés,
l'Impérialisme!

Pour cette lutte, un parti qui soit véritablement le vôtre
est nécessaire. Toutes les organisations d'aujourd'hui, des
socialistes aux anarchistes, sont au service de la Bourgeoisie.
Ces derniers jours, à Barcelone, elles ont collaboré une fois de
plus avec le gouvernement pour rétablir "l'ordre" et "la paix".
Forger ce parti de classe indépendant, voilà la condition de votre
triomphe.

En avant, Camarades de Barcelone, pour une Espagne
soviétique.

Fraternisation avec les paysans trompés, dans l'armée de
Franco, pour la lutte contre leurs oppresseurs communs, qu'ils
soient fascistes ou antifasciste!

A bas le massacre des ouvriers et des paysans pour le compte
de Franco, Azana et Companys!

Transformons la guerre impérialiste en Espagne en guerre
classiste!

TRAVAILLEURS DU MEXIQUE!

Quand vous insurgerez- vous? Permettrez- vous à la
bourgeoisie mexicaine de répéter la même tromperie qu'en Espagne?
Non! Vous faudra- t- il neuf mois de massacres pour comprendre
cette tromperie? Non! Nous apprenons la leçon de Barcelone! La
tromperie de la Bourgeoisie espagnole a été possible seulement
parce que les leaders avaient trahi, comme au Mexique, en
abandonnant la défense des travailleurs à la magnanimité du
gouvernement "ouvriériste" et parce qu'ils ont pu convaincre les
travailleurs que la lutte contre le fascisme exigeait une trêve
avec la Bourgeoisie républicaine.

Les leaders sociaux du Mexique ont abandonné la lutte de
conquêtes économiques et ont intégré les travailleurs en les
ligotant au gouvernement.

Tous les organismes syndicaux et politiques du Mexique
appuient l'envoi d'armes de la part du Gouvernement de Cardenas
aux assassins de nos camarades de Barcelone. Tous donnent leur
appui à la démagogie du Gouvernement. Aucune organisation n'expose
la véritable fonction du Gouvernement de Cardenas.

Si les travailleurs du Mexique ne forgent pas un parti
véritablement classiste indépendant, nous subirons la même déroute
que celle des travailleurs d'Espagne!

Seul un parti indépendant du prolétariat peut contrecarrer le
travail du Gouvernement qui sépare les paysans des ouvriers avec
la farce de la distribution de quelques lopins de terre de la
lagune, pour les séparer des ouvriers industriels.

La lutte contre la démagogie du Gouvernements l'alliance avec
les paysans et la lutte pour la révolution prolétarienne au
Mexique sous le drapeau d'un nouveau parti communiste, seront la
garantie de notre triomphe et la meilleure aide à nos frères
d'Espagne!

Alerte, travailleurs du Mexique!
Nous ne devons pas être surpris par le faux ouvriérisme du
Gouvernement!
Plus d'armes aux assassins de nos frères d'Espagne!
Luttons pour un parti classiste indépendant!
A bas le Gouvernement de Front Populaire: Vive la dictature
du Prolétariat!

"GROUPE DE TRAVAILLEURS MARXISTES"

Mai 1937, Mexico.

*****

"Comme le fondement de la civilisation est l'exploitation
d'une classe par une autre classe, tout son développement se meut
dans une contradiction permanente. Chaque progrès de la production
marque en même temps un recul dans la situation de la classe
opprimée, c'est- à- dire de la grande majorité. Ce qui est pour
les uns un bienfait est nécessairement un mal pour les autres,
chaque libération nouvelle d'une des classes est une oppression
nouvelle pour une autre classe. L'introduction du machinisme, dont
les effets sont universellement connus aujourd'hui, en fournit la
preuve la plus frappante. Et si, comme nous l'avons vu, la
différence pouvait encore à peine être établie chez les Barbares
entre les droits et les devoirs, la civilisation montre
clairement, même au plus inepte, la différence et le contraste qui
existe entre les deux, en accordant à l'une des classes à peu près
tous les droits, et à l'autre, par contre, à peu pris tous les
devoirs.

Mais cela ne doit pas être. Ce qui est bon pour la classe
dominante doit être bon pour toute la société avec laquelle
s'identifie la classe dominante. Donc, plus la civilisation
progresse, plus elle est obligée de couvrir avec le manteau de la
charité les maux qu'elle a nécessairement engendrés, de les farder
ou de les nier, bref, d'instituer une hypocrisie conventionnelle
que ne connaissaient ni les formes de société antérieures, ni même
les premiers stades de la civilisation, et qui culmine finalement
dans l'affirmation suivante: l'exploitation de la classe opprimée
serait pratiquée par la classe exploitante uniquement dans
l'intérêt même de la classe exploitée; et si cette dernière n'en
convient pas, si elle va même jusqu'à se rebeller, c'est la plus
noire des ingratitudes envers ses bienfaiteurs, ses exploiteurs."

Friedrich Engels: "L'origine de la famille, de la propriété privée
et de l'Etat", 1884.




CE16.4.2 Mémoire ouvrière: Bilan: "Manifeste des communistes mexicains sur le massacre de Barcelone"